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+The Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Geneviève
+
+Author: Alphonse Karr
+
+Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive)
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+GENEVIÈVE
+
+TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
+
+Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
+
+rue de Vaugirard, 9
+
+
+
+
+GENEVIÈVE
+
+PAR
+
+ALPHONSE KARR
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14
+
+1857
+
+Droit de traduction réservé
+
+A
+
+LÉON GATAYES
+
+
+
+
+GENEVIÈVE.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue;
+le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide
+coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales,
+sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra
+toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.
+
+A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une
+fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi
+on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près,
+était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds
+dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son
+premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au
+froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait
+descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car
+à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile,
+retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par
+celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre
+dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui
+n'avait pas cessé de tomber.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.
+
+Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier,
+demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il
+fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis
+venu, j'ai vu, _j'ai été vaincu_.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle
+Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son
+mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le
+mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à
+Châlons, la maison de son mari.
+
+Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au
+stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour
+prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités
+que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette
+admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au
+désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de
+s'en parer.
+
+M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour
+souffrir dans la vie; mais son prétendu stoïcisme les augmentait
+singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer
+ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en
+gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer
+les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.
+
+Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame,
+qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.
+
+Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle
+l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût
+trouvé que juste et raisonnable que tous les cœurs de l'univers
+fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un
+autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu
+d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle
+ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.
+
+Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie
+des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les
+cœurs qui sont au monde.
+
+De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans
+un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours
+l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans
+honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas
+l'éprouver soi-même.
+
+Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.
+
+C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la
+chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent
+s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire
+un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles
+peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se
+permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de
+mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni
+de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.
+
+C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un
+jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville;
+Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on
+élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa
+coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était
+restée parfaitement innocente; les cœurs s'étaient toujours rendus
+sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais
+on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce,
+que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en
+semblaient mettre à eux-mêmes.
+
+M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec
+quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus
+considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à
+une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et
+embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle
+il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut
+condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde
+prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à
+gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en
+rentrant au domicile conjugal:
+
+«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu
+justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions.
+N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?»
+
+A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était
+parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.
+
+Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari:
+
+«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était
+décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans
+compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je
+crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels
+elle ne peut manquer de coucher.»
+
+A quoi M. Lauter ne répondit rien.
+
+«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme
+Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?
+
+--Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M.
+Lauter.
+
+--Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de
+prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme
+Reiss à tour de rôle.»
+
+
+
+
+III
+
+
+M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes
+dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter,
+et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint
+habituellement à la maison.
+
+
+
+
+IV
+
+Une femme fidèle.
+
+
+Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté
+vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur.
+Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela
+d'ordinaire conduit par degrés _à l'infidélité_; mais pour la femme qui
+pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner
+jusque-_là_, le reste n'avait pas la plus petite importance.
+
+C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de
+M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se
+touchent par un certain point qui produit une commotion dans la
+poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il
+s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui
+transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain
+que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette
+communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous
+l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne
+alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se
+confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner
+et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle
+de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on
+lui a donnés.
+
+Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette,
+mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»
+
+Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se
+trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les
+yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on
+les eût laissés ensemble pendant huit ans.
+
+Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là,
+elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait
+n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle
+avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.
+
+Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec
+brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.
+
+Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières.
+M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir
+l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.
+
+M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la
+maison.
+
+Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée
+pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce
+moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.
+
+Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans
+parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté
+de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à
+méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,»
+qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous
+adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a
+épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que
+l'on n'arrive quelquefois à dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la
+chose et que le mot est devenu un mensonge.
+
+M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et
+préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans
+cesse aux oreilles.
+
+«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous
+ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et
+ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour
+vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous
+aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble
+ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance
+qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni
+prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous
+soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous
+en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»
+
+Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son
+mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites
+qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout,
+pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se
+montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez
+que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent
+été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant
+que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien
+malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que
+néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle
+n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle
+resterait toujours _fidèle à ses devoirs_, comme elle l'avait toujours
+été.
+
+M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses mœurs et à sa
+sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien
+d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la
+providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une
+femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à
+son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines
+tracasseries.
+
+Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se
+targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable,
+n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.
+
+Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M.
+Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait
+pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour
+qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les
+plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher
+plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce
+langage:
+
+«Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le cœur,
+qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la
+force de vous _dérober_; et, en ce moment où il faut que je parle, où je
+suis décidé à vous ouvrir enfin mon cœur, j'hésite, tant je redoute
+votre _étonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._
+
+--Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimulée_.
+Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à
+moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je
+ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la
+nuit; mais n'espérez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul
+instant.»
+
+Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit
+bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et
+son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes
+cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je
+n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la
+passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler _cher
+ange_; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les
+regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se
+touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le
+sang se mêle.
+
+Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les
+laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia
+pas _ses devoirs_ et _se conserva à son mari_.
+
+Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens
+vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la
+prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme
+Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une
+femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la
+justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils
+n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne
+doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et
+on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son
+départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son
+retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de
+nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour
+échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle
+se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux
+conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un
+habitué des assemblées dit assez grossièrement:
+
+«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son
+mari?»
+
+Mme Reiss répliqua charitablement:
+
+«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»
+
+
+
+
+V
+
+
+Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si
+laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était
+toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures
+avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits
+ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de
+comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un
+esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cœur sans délicatesse; à se
+dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer
+sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune
+homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus
+haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle,
+attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis
+bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule
+et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme
+un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la
+poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce
+que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....
+
+Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers,
+imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire
+comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des
+palets de rubis et de topazes.
+
+
+
+
+VI
+
+A C*** S***.
+
+
+Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où
+les femmes se mettent nues, sous prétexte de _s'habiller_; où des maris
+crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et
+leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que
+dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui
+n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher
+avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas
+que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle
+est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de
+perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie!
+qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.
+
+Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de
+carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson;
+au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu
+des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui
+sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets,
+le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir
+pour rien.
+
+Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
+d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
+d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains
+blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.
+
+Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un
+tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs,
+semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au
+couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au
+violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu
+que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui
+coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de
+mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges
+nénufars, des grenouilles en chœur les longs concerts criards.
+
+Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à
+peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont
+les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois,
+chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes
+sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux
+fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les
+vertes _demoiselles_, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur
+les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou
+plutôt vivantes émeraudes.
+
+Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes
+journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les
+autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs
+habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans
+espérance.
+
+Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô
+C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle
+qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en
+bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.
+
+Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au
+loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant
+de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre,
+c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque
+fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans
+nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand
+cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs
+gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure,
+et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.
+
+Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme
+reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend....
+et c'est ainsi que finissent les jours.
+
+Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les
+saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du cœur et s'en
+retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle
+femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...
+
+Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
+d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
+d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains
+blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.
+
+Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont
+l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est
+une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!
+
+Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres
+désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été
+même effleurée par de lointains soupirs!
+
+Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi
+chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie,
+tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la
+vie!
+
+Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités,
+invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras,
+n'ont gardé que la vie.
+
+Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le
+gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de
+convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles
+d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent
+les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune
+fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se
+rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je
+n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'œil au miroir
+sitôt que quelqu'un sonne.
+
+Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et
+parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa
+jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un
+sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte
+sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_,
+source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a
+baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le
+coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a
+reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une
+chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su
+garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la
+clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'œil certain. C'est encore
+une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On
+l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était
+pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur
+mon sein.
+
+J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens;
+de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du
+ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale,
+de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents;
+j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton œil cherche en
+vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été
+jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte,
+gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du
+fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche,
+qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du
+baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain
+t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.
+
+
+
+VII
+
+
+Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien
+fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M.
+Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus.
+Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance
+avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop
+longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait
+injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le
+même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un
+matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.
+
+
+
+
+VIII
+
+Un époux malheureux.
+
+
+Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien;
+elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine,
+parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le
+déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à
+point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas,
+qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les
+yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse
+inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose,
+elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit
+au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.
+
+De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures
+de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de
+sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs.
+Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son
+cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse
+avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au
+retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M.
+Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine,
+Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission? M. Lauter pouvait
+raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour
+l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une
+attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou
+de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.
+
+La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y
+étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à
+faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait
+amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un
+départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que
+ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un
+caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons
+pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs
+avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a
+fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations
+de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les
+chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque
+chose de chaud, etc., etc.
+
+Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte
+de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il
+soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son
+cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir
+blanc, un signe d'adieu et d'affection.
+
+La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil,
+lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet,
+l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la
+personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là?
+
+--Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé
+jusqu'aux os.»
+
+Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla
+frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que
+M. Lauter put rentrer chez lui.
+
+«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que
+moi.»
+
+Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon
+Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il.
+
+--C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et
+que votre aspect n'avait rien de bien égayant.
+
+--Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?
+
+--Quelles pantoufles? demanda la servante.
+
+--Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de
+hauts quartiers.
+
+--Je ne sais pas.»
+
+Rosalie tremblait de tous ses membres.
+
+«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait
+causé votre retour aussi inattendu?
+
+--Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes
+pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui
+m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré
+que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès
+de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes
+pantoufles?
+
+--Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour
+dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà
+séché, le lit achèvera de vous réchauffer.»
+
+Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'œil
+destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne
+put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en
+mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna
+cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable;
+puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie
+dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait
+impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui
+succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et
+qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva
+précipitamment.
+
+«Où vas-tu? demanda M. Lauter.
+
+--Je descends.
+
+--Pourquoi? il ne fait pas encore jour.
+
+--Je n'ai plus sommeil.
+
+--Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit; reste auprès
+de moi, nous causerons.
+
+--Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je
+veille à leur exécution.
+
+--Je t'en prie.
+
+--C'est impossible.»
+
+Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un
+livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans
+l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel
+lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes
+pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à
+coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles
+qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla
+replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont
+être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un
+temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour
+saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur
+une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un
+pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe,
+un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la
+chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en
+reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur
+Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?»
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il
+pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à
+deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se
+passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était
+tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux
+pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses
+mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un
+cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui;
+tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé
+par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez
+_tout mon bonheur_.»
+
+Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une
+armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer
+des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux
+lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le
+moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.
+
+Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.
+
+
+
+
+X
+
+Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de
+Fontainebleau.
+
+
+Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.
+
+On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de
+laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte
+était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on
+était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe;
+dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée,
+et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la
+cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un
+petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la
+maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M.
+Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose
+Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste
+Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du
+haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et
+quelquefois _Honoré Rolland_, époux de Modeste, militaire de son état, y
+venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer
+de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect
+sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le
+jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on
+l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient
+étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques
+plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier
+développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une
+clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse,
+formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se
+ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la
+muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.
+
+On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à
+manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des
+barreaux de bois, peints en couleur de fer.
+
+C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M.
+Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs
+sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près
+toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison;
+elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de
+l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge
+peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction
+extrêmement élémentaire:
+
+L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux
+questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec,
+comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses
+vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se
+détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.
+
+Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une
+douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne
+venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme
+de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas
+d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art
+de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur
+excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle
+parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A
+certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand
+on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses
+ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient
+_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis
+de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près
+sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait
+réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.
+
+Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut
+en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il
+se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.
+
+En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre
+fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait;
+l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée
+qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son
+cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la
+porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas
+même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise
+humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand
+Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était
+décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa
+famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.
+
+Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le
+porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui
+recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la
+ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand
+le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit
+par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa
+tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut
+acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le
+premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager
+était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et,
+contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche
+de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait
+bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En
+servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur;
+depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé
+et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché,
+des œufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais
+faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était
+jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en
+pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle
+songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer
+de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait
+la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.
+
+«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.
+
+--Je ne crois pas, Modeste.
+
+--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que
+monsieur n'a mis le pied hors de la maison.
+
+--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des
+nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du
+malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer
+mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»
+
+A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte,
+entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit
+entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne
+distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure
+hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un
+mendiant qui implorait des secours.
+
+«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer
+ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.
+
+--Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.
+
+--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là
+des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de
+faire un grand bien à la cause des nègres.
+
+--Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.
+
+--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule
+que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang
+qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui
+gonfle les nôtres?
+
+--Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le
+mendiant.
+
+--Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne
+sont-ils pas aussi nos frères?
+
+--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.
+
+--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires
+distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes,
+et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et
+les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de
+devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs
+mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère,
+et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et
+les injustices du sort.
+
+--Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant
+les mains.
+
+--Aussi, dit M. Chaumier, mon cœur saigne en songeant à ces
+malheureux noirs.
+
+--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.
+
+--Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.
+
+Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le
+mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je
+ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.
+
+--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.
+
+--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte
+sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?
+
+--Mais, dit le mendiant....
+
+--Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai
+plainte contre vous.»
+
+Le mendiant s'en alla sans rien répondre.
+
+M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en
+effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez
+soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans
+qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il
+n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est
+voisine et facile à soulager.
+
+Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa
+première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin
+de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé
+qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un
+grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y
+en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur
+ordinaire.
+
+M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en
+avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour
+en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que
+cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.
+
+«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.
+
+--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?
+
+--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.
+
+--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et
+qu'il y manque un bouton.
+
+--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera
+attention à moi.
+
+--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur
+qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la
+sorte?»
+
+Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira
+elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta
+triomphante....
+
+A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_
+dans le jardin.
+
+«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.
+
+--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous
+_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»
+
+La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue
+toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son
+maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:
+
+
+
+
+XI
+
+
+Mon cher frère,
+
+Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi,
+n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que
+rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure.
+Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à
+penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.
+
+Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es
+mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je
+t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique
+tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je
+réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et
+celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me
+guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes
+enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au
+milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta
+réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus
+affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects,
+et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma
+petite nièce, Albert et Rose.
+
+ROSALIE LAUTER.
+
+
+
+
+XII
+
+
+A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle
+vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se
+sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que
+ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi
+tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son
+maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui
+semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de
+réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M.
+Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés
+de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait
+l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son
+beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une
+correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de
+l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors
+juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne
+reverrait pas sa sœur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que
+M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit
+la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui
+pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la
+coucha.
+
+Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille
+sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa
+sœur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le
+faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit
+«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment
+_quel qu'il soit_?
+
+--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il
+après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que
+l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent
+dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la
+faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.
+
+--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était
+pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?
+
+--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle,
+Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de
+plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de
+l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur
+valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien!
+Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai
+pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un
+serment, abandonner la cause des malheureux noirs.
+
+--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été
+préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?
+
+--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien
+avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je
+crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont
+les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera
+qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment
+de haine et de méchanceté.»
+
+Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour,
+elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et
+chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un
+mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.
+
+Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit
+Modeste que sa sœur allait venir demeurer près de lui avec ses
+enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison.
+Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme
+Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus,
+qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une
+observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son
+cœur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande
+glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les
+sentiments de la haine la plus profonde.
+
+Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de
+trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les
+enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les
+premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans,
+et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter,
+qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste,
+s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux
+filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand
+elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente
+de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des
+objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un
+moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à
+charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa
+sœur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce
+revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand
+embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par
+ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur
+assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela
+mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi
+qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait
+placé son argent, sans lui dire les conditions.
+
+Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à
+quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien
+décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui
+laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets
+de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle
+essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour
+qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur
+l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient
+Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais,
+quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était
+obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la
+dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle
+fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui
+n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la
+mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée
+jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets
+dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle
+une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume,
+avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de
+quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en
+la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide
+par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants
+affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un
+embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion
+d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou
+de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre
+enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils
+fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et
+sœurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait
+toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle
+trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits
+soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait
+la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci
+feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le
+parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle
+rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à
+Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa
+cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des
+noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M.
+Chaumier avant sa sœur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se
+laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait
+semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait
+qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne
+reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la
+domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une
+personne de l'autre sexe.
+
+D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une
+manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une
+certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les
+femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté.
+Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une
+femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.
+
+Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement
+pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne
+manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse
+à peu près présentable.
+
+Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du
+bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était
+plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent
+apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans
+cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer,
+cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.
+
+C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon
+arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et
+Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les
+portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait
+cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les
+garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus
+bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.
+
+Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que,
+lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât
+sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour
+Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint
+d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença
+à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre
+une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par
+Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se
+chargèrent du reste.
+
+Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais,
+quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.
+
+Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout
+le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il
+fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme
+usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que
+Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle
+s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et
+Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un
+très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis,
+et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_,
+_de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y
+apportait.
+
+Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent
+pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et
+Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs
+du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de
+l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on
+s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles
+se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit:
+«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce
+jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on
+sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs,
+en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui
+de vous pourrait supporter une semblable séparation?»
+
+La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le
+dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement
+involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que
+les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à
+l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles
+avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles
+disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce
+cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on
+n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon
+était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui
+sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du
+caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un
+tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire,
+avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient
+faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur
+part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits,
+je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce
+n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes
+romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun
+historien; c'est que je puis dire, comme Énée:
+
+ . . . . . . Quæque ipse . . . vidi
+ Et quorum pars magna fui.
+
+Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la
+manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son
+visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands
+cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin
+d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est
+brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à
+brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à
+tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des
+armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une
+hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être
+lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et
+compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il
+jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera
+querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première
+force à la toupie et de seconde aux barres.
+
+Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il
+n'y a que Rose et sa sœur avec lesquelles il soit lui-même: aussi
+elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il
+leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.
+
+Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses
+yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le
+cœur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est
+inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une
+ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec
+lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour
+ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait
+atteint.
+
+Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère.
+Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa
+taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une
+lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie
+peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cœur; mais ce
+n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y
+a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.
+
+Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en
+grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si
+mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en
+pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout
+l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.
+
+Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être
+belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de
+Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa
+robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux,
+pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui
+elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le
+lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie
+d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à
+volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.
+
+Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours
+habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il
+peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont
+jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une
+instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les
+séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.
+
+En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes
+filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux
+yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son
+vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce
+nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre,
+soit son corps.
+
+Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et
+d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous
+vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le
+premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut
+être sans vêtements, et votre œil interroge malgré vous les plis de
+l'étoffe et ses ondulations.
+
+Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules
+peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais
+rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.
+
+Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel
+les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier
+leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux,
+mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main
+cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas
+seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit.
+L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui
+d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en
+lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux
+frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce
+que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune
+femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle
+bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien
+donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de
+nos cheveux.
+
+Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes,
+avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour
+les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes
+peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous
+font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps
+qu'elles n'ont ni formes ni sens.
+
+Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre
+comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal
+de la jeune fille.
+
+La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le
+reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle
+veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.
+
+Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et
+oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait
+la défense;
+
+Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle
+a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères
+savent se priver de semblables mentions!
+
+Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes
+_jambes_;»
+
+Ou: «Ma mère m'a fait présent de _chemises_ de batiste;»
+
+Ou: «Je me suis donné un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;»
+
+Ou: «J'ai acheté des _jarretières_;»
+
+Ou: «J'ai pris _un bain_ ce matin;»
+
+Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour
+moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout
+différent.
+
+
+
+
+XIII
+
+Léon à Rose et à Geneviève.
+
+
+Mes chères sœurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville
+où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai
+laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable.
+Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à
+moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes
+allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle
+nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent
+très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être
+agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé
+d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au
+sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les
+premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette
+même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son
+feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier,
+quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus
+alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient,
+de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut
+que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet;
+puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il
+ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre
+capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps
+il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à
+parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et
+revint toute joyeuse.
+
+Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder
+par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des
+ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui
+dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner
+la liberté.»
+
+Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne
+savait pas ce qu'elle voulait.
+
+«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si
+malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa
+cage.»
+
+Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui
+montrait qu'il n'était pas conséquent.
+
+Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous
+écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos
+deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et
+cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui
+reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je
+ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sœurs. Écrivez-moi
+souvent.
+
+LÉON.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient
+dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou
+blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter
+les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua
+les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait
+Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter
+ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que
+Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison
+de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence.
+M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il
+lui eût fallu opter entre elle et sa sœur, tout ce que nous pouvons
+dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été
+fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la
+mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait
+Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle
+ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en
+eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié
+et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa
+petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève
+n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait
+donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle
+rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas
+une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se
+passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le
+rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum
+inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait
+le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais
+sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à
+Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il
+était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la
+toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même,
+et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence
+qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.
+
+M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir
+un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon
+une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des
+plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait
+être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui
+restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec
+Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec
+Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de
+_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative,
+mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les
+lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu
+plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à
+cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne
+s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son
+violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était
+partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les
+endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M.
+Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis
+quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller
+encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle
+personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois
+chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de
+Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif
+qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour
+lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement
+assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en
+face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la
+droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et
+causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer
+ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;
+elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec
+son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit
+plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du
+cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il
+n'osa pas recommencer.
+
+Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses
+désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,
+quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre
+de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de
+spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il
+lui empruntait.
+
+Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:
+
+«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur!
+Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime,
+mon bon ami! Octavie m'aime!
+
+--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.
+
+--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la
+cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous
+étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était
+à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une
+aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et
+usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une
+femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait
+parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui
+fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle
+accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que
+j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la
+maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle
+me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur
+Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma
+bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement
+ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son
+propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre
+avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les
+moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à
+rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un
+moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta
+dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à
+presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me
+demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je
+sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de
+son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied
+qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira
+brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me
+sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais
+fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle
+était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer
+avec son ennemi. La présence du danger me donna du cœur, et, partie
+par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je
+laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais
+quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois
+elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne
+retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit
+dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis
+d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva
+de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même
+lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais
+senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.
+
+--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par
+les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre
+programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune
+héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais
+peut-être les romans nous ont-ils trompés.»
+
+Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à
+Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques
+jours de plus à Paris.
+
+Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le
+dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son
+bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de
+Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui
+parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes
+et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout
+changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il
+ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen,
+et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait
+une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais
+Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute
+conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir
+pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le
+soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_.
+
+Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,
+et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de
+plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se
+rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins
+de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait
+avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait
+comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne
+fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la
+ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus
+fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à
+toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,
+Albert n'en savait rien.
+
+Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons
+dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la
+maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y
+recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui
+ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage;
+il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de
+Rodolphe.»
+
+Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue:
+tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au
+moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que
+Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait
+sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle
+emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre
+Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert
+détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de
+fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le
+sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre
+part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques
+instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un
+peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une
+course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter
+Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à
+Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce
+soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit
+seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage
+d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout
+le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il
+pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination
+qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de
+soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on
+sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en
+chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen
+le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et
+ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle
+tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester
+quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de
+toute la soirée.
+
+Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe
+annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,
+qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le
+pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne
+s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du
+jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres,
+qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se
+coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la
+plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet
+représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez
+significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun
+et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_;
+c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans
+la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de
+temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa
+montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était
+passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en
+apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le
+départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les cœurs et
+dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la
+chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point
+qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt
+elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au
+dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui
+qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la
+clef; son œil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation
+intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle
+assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son
+cœur.
+
+Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans
+sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller
+sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme
+mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et
+jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le
+plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,
+parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une
+partie de son cœur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte
+par ce qui paraissait la faire pleurer.
+
+Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour
+penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni
+se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,
+parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un
+secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa
+poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se
+réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante
+causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui
+témoigner.
+
+Jusqu'ici, son cœur n'a connu que l'existence incomplète et les
+grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici
+le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un
+regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées
+et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en
+abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où
+il ne se posera plus.
+
+Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin
+cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et
+irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé
+depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le
+monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de
+les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans
+vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de
+le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle
+n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume
+après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle
+qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.
+
+Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la
+réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur
+tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin
+suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses
+réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent
+elle lui disait:
+
+«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu
+faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»
+
+Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon
+lui dit:
+
+«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,
+avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»
+
+Le lendemain, Rose lui dit gravement:
+
+«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»
+
+Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:
+
+«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»
+
+Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,
+parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord
+volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but
+d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à
+Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se
+promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge;
+si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes
+vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le
+feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des
+fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva
+pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:
+
+«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas
+sortir seules, Geneviève et moi.
+
+--Il faut que je sorte, dit Léon.
+
+--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»
+
+Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa
+obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais
+il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi
+le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné
+à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si
+elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore
+assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le
+redevenir quelquefois.
+
+Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.
+
+Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit
+qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa sœur
+et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose
+qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de
+musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en
+jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même
+en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même
+maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève:
+«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes
+si bien.»
+
+Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme
+une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.
+
+«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un
+mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:
+
+ ....._Bonheur de se revoir_.
+ On se redit les mots qui charmèrent l'absence,
+ Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.
+
+Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le
+piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève
+comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une
+romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle
+venait de découvrir dans son cœur. La mère se fâcha un peu, s'étendit
+beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient
+prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que
+la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre
+compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou
+du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui
+donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication
+ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de
+l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix
+avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si
+touchante quand elle dit:
+
+ Quels accents! quels regards!
+
+que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les
+bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.
+Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère,
+et lui demanda presque pardon. Rose, l'œil brillant de larmes, dit en
+riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera,
+pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»
+
+Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une
+sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cœur.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous
+conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision
+de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier,
+il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à
+venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux
+jeunes filles: il se _mirait_, comme on dit, dans ses deux anciens
+élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans
+exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages,
+tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu
+une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le
+talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que
+celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour
+lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier,
+et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait
+que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou
+quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.
+
+Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme
+Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les
+pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes,
+qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni
+dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras,
+les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez
+M. Chaumier.
+
+Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre
+autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune
+homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme
+avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que
+lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui
+avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu
+qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que
+cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M.
+Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort
+poliment, et il était entré à l'auberge.
+
+«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?
+
+--Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du
+palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le
+cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....
+
+--Et comment est ce jeune homme? dit Albert.
+
+--Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette
+auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....
+
+--Son cheval doit être alezan brûlé?
+
+--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc
+ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le
+maréchal du palais....
+
+--Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...
+
+--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.
+
+--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»
+
+A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un
+billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui
+priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui
+expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son
+chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.
+
+«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal
+qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence
+fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on
+revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre
+l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait
+300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal,
+témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la
+cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»
+
+A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas
+prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M.
+Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée
+aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.
+
+«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât
+l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la
+grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que
+longtemps après.
+
+--Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.
+
+--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé
+ce jeune homme.
+
+--Quel jeune homme?»
+
+Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.
+
+«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?
+
+--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle
+visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur
+votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.
+
+--Ah! dit Léon avec indifférence.
+
+--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?
+
+--Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à
+Paris.»
+
+Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était
+silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un
+étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la
+campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle
+à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son
+habitude.
+
+Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt
+il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et
+assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se
+disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la
+bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait,
+et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on
+entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de
+la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause
+de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant
+la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M.
+Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien
+plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à
+la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la
+parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un
+monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait
+du monde.
+
+Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa
+famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques
+paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva
+Rodolphe _grandi_. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent
+qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.
+
+Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son
+voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour
+obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de
+simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il
+fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux
+que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.
+
+On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut
+ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa
+nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup
+de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia
+pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée.
+«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à
+Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses
+devoirs....»
+
+Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put
+raconter son anecdote tout entière et sans interruption.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent
+au jardin.
+
+«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui,
+m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si
+morose et si laid?
+
+--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute
+préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous
+fussions jamais vus.
+
+--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais
+vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous
+avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que
+vous me fassiez votre confession.»
+
+Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:
+
+«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.
+
+--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout
+émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette
+toilette, quand ma mère et ma sœur avaient gardé leur costume
+ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un
+déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est
+venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé.
+Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis
+que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et
+assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose,
+quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin
+d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.
+
+--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des
+femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour
+Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât
+belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec
+éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je
+n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur
+était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais
+peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.
+
+--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que
+je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever
+de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici.
+Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de
+toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne
+jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse
+que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère
+affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les
+chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne
+laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où
+tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent
+a jeté hors de son nid.»
+
+Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après
+l'avoir embrassé, elle lui dit:
+
+«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je
+me fais un peu belle?
+
+--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours?
+Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te
+manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en
+jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé
+à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus
+éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à
+apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi
+en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières
+et par sa sévérité.»
+
+
+
+
+XX
+
+
+Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit
+sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans
+le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la
+maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un
+violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la
+même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se
+passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses
+enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste
+savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les
+nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des
+blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible.
+Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans
+tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis
+le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une
+profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et
+d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait
+aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour
+Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz
+qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas
+connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un
+exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces
+souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une
+touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait
+leurs caresses et les témoignages de leur affection.
+
+Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand
+Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait
+jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le cœur navré et se
+disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur
+père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement,
+et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»
+
+La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les
+impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de
+prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M.
+Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sœur, ni du
+changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son
+visage et sur sa santé.
+
+Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle
+était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint
+longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme
+Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le
+ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par
+Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller
+dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la
+main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir,
+attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la
+nuit.
+
+«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau
+aujourd'hui!
+
+--Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait
+Albert.
+
+--Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait
+Rodolphe.
+
+--Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.
+
+Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et
+magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes,
+jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.
+
+Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»
+
+Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret
+qu'il faut que je te confie; mon cœur est aujourd'hui si plein de
+joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi?
+N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux
+aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis
+six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était
+tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence
+pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle
+cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que
+je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle
+me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.
+
+--Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions
+à ce sujet?
+
+--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle
+m'aime!
+
+--Comment! te l'a-t-elle dit?
+
+--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à
+toi?»
+
+Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.
+
+«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur
+une semblable certitude met dans le cœur? Si tu savais quel
+voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table,
+la pression de son petit pied.
+
+--Sous la table? dit Albert.
+
+--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure
+pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.
+
+--Mais quand donc? demanda Albert.
+
+--Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti
+encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»
+
+Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout
+tourna à ses yeux, puis tout disparut.
+
+Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce
+soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»
+
+Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son
+bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a
+ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur
+qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il
+voit un autre en jouir.
+
+Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé
+le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe,
+si celui-ci ne l'avait pas interrompu.
+
+«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.
+
+--Pas encore, dit Albert.
+
+--Nous irons doucement, dit Rodolphe.
+
+--Autant nous promener encore un peu.
+
+--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est
+quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais
+toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.
+
+--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle
+ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»
+
+Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à
+se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route,
+il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter
+ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire
+tant de mal à lui-même.
+
+Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il
+réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était
+tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne
+fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait
+d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser
+apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable
+sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.
+
+Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua
+froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se
+mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer,
+tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il
+s'était _extraordinairement_ amusé pendant les vacances; il disait des
+femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son
+cœur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien.
+D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et
+d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant
+à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment,
+et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le
+sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part
+très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre
+distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur
+elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il
+est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller
+dans un moment plus opportun.
+
+Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je
+ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme
+Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les
+prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors
+serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le
+pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se
+leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien;
+elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la
+table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à
+manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.
+
+C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de
+quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il
+n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe
+aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.
+
+Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le
+pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à
+Rodolphe, c'était la botte d'Albert.
+
+Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen,
+fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris
+le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait
+rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa
+cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était
+ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.
+
+Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de
+son côté, n'avait pour le moment rien tant à cœur que de l'éviter.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui
+rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie
+avenante et distinguée.
+
+«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par
+erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à
+vous la remettre.»
+
+A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une
+épaisse vapeur.
+
+«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.
+
+--Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et
+c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté
+moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs,
+et je dirai presque toutes les nuits?
+
+--Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me
+dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque
+jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien:
+«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»
+
+--Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....
+
+--C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il
+faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas
+besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou
+moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?
+
+--Certainement, monsieur, et, bien loin....
+
+--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari
+qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers
+pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?
+
+--Je suis bien de votre avis, et....
+
+--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.
+
+--Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour
+vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus
+souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent
+de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez
+ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous
+appelez?»
+
+Léon fit un signe affirmatif.
+
+«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez
+d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous
+jouez un certain air....»
+
+Et il fredonna les premières mesures.
+
+«Un air dont je sais les paroles, je crois.
+
+--Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi
+facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.
+
+--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu
+meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière.
+Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la
+musique dont je ne me dérange pas volontiers.
+
+--Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en
+offrir.»
+
+Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à
+son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau,
+et le plaça devant lui.
+
+Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque
+temps, l'étranger redemanda le premier air....
+
+«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui
+n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.
+
+--C'est ma mère qui l'a appris à ma sœur et à moi.
+
+--Vous avez une sœur?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que madame votre mère est Allemande?
+
+--Mon père l'était.
+
+--Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?
+
+--Non.
+
+--Qu'est-ce que vous faites?
+
+--Je fais mon droit, et je joue du violon.
+
+--Et quand vous aurez fini votre droit?
+
+--Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il
+achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera
+autant pour moi.»
+
+L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une
+provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer
+encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un
+voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans
+quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard
+vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra
+la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu
+questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute
+sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de
+bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses
+manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité,
+qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre
+qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui
+écrivait:
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé
+ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas
+beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie;
+mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus
+sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien
+changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que
+depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste
+dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je
+me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait
+pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes
+restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va
+beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il
+faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois
+ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher
+Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous
+sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant
+elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie
+avec nous ou elle s'enferme toute seule.
+
+Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme
+j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit:
+«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le
+médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu
+le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui
+affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie
+n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour
+t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser;
+aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter
+Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman.
+Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi.
+Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander
+de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait
+lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je
+la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait
+écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps
+qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne
+s'aperçoit pas de la maladie de sa sœur, tout préoccupé qu'il est de
+ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent
+voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition
+d'être à cinq cents lieues.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand
+Albert était arrivé à Fontainebleau, _un peu malade_, Geneviève avait
+senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle
+eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en
+proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque
+heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais
+Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui,
+elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la
+musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses
+promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y
+avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on
+entendait tous les soirs des rossignols.
+
+Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette
+tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève,
+sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les
+forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni
+sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et
+les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose
+n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa _fameuse_ maladie;
+elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir
+à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un
+air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne
+pouvait même plus l'entendre.
+
+On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans
+les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à
+tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de
+parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand
+elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au
+printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à
+l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les
+grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et
+les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse.
+C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus
+belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la
+regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du
+temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe
+couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait
+complètement fou.
+
+A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de
+pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus
+splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui
+tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va
+disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus
+d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer.
+Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie;
+l'amour s'empare du cœur avec une puissance jusque-là inconnue.
+
+Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait
+montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse.
+Il demanda à sa sœur et à sa cousine si elles voulaient faire avec
+lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les
+apparences, qu'il ferait de l'année.
+
+«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te
+promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta
+maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous
+tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.
+
+--Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»
+
+Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa
+sa main sur le bras de son cousin.
+
+Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des
+rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de
+gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait
+sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au
+haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs
+regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec
+leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient
+une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on
+voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève
+était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi,
+partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes
+arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis
+de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de
+partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le
+plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux
+instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve
+de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est
+ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un
+obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se
+rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien!
+dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve
+en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme
+l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre
+harmonieux.
+
+Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda
+parler.
+
+«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me
+prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement
+qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le
+besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse
+passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus
+ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour
+conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_, à travers la prairie,
+avec une _houlette_ ornée des couleurs de la _dame de mes pensées_.»
+
+Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cœur de
+Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans
+parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix,
+avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute
+venait de lui traverser le cœur ou la tête.
+
+«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que
+l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la
+plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»
+
+Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cœur de Geneviève;
+dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à
+lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme
+au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre.
+Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans
+qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond
+désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il
+était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa
+chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait
+perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son
+sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque
+écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est
+condamné.
+
+«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il
+aimera!
+
+--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à
+lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur!
+quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde
+semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés,
+à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les
+châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu
+combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait
+marché; comme le cœur garderait la mémoire de chaque mouvement
+qu'elle aurait fait?»
+
+Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup,
+s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose
+sur l'écorce.
+
+Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les
+longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage,
+rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux
+qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.
+
+En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les
+sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se
+faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui
+n'amènent que des songes heureux.
+
+Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps
+de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle
+paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de
+ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le
+bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son
+couteau, elle sentit son cœur battre avec une grande violence. Sur
+l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.
+
+Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté.
+Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au
+moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux
+voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces
+pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement
+séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à
+cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une
+silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte
+blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée
+en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense
+espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant
+du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait
+d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines
+turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert
+s'arrêtèrent sur le bouleau.
+
+Le lendemain, Albert partit avec son père.
+
+
+
+
+XXV
+
+Geneviève à Léon.
+
+
+Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a
+quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est
+tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les
+feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt.
+Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les
+sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman
+est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement
+féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne
+veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la
+grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent
+comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je
+veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il
+n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie
+si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de
+la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts
+qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs
+belles fleurs d'or.
+
+Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je
+crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour
+elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien
+l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie
+réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon
+pauvre banni.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ
+d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler;
+elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif.
+Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous
+les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où
+elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient
+plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient
+encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un,
+elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie
+comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de
+Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de
+Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul
+arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et
+M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du
+changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle,
+autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un
+chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne
+pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des
+plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût
+éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect
+sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son
+peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles
+d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre
+l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait
+pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les
+inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où
+elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans
+le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec
+ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer
+de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des
+nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle
+de conduite à nos contemporains:
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la
+réalité vient nous faire regretter l'incertitude.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées
+à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se
+reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.
+
+Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir,
+ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou
+la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer
+le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.
+
+Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le
+chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait,
+et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le
+lire.
+
+Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait
+voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors
+elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la
+flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se
+retirer en fuyant.
+
+Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la
+forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose
+l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre.
+Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le
+visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A
+leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en
+sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en!
+allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui
+firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur?
+avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait:
+«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard,
+allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se
+coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas
+réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait
+son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Les étudiants.--Cours de droit.--Dernière année.
+
+
+Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme
+Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il
+était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.
+
+Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.
+
+
+
+
+XXX
+
+Geneviève à Léon.
+
+
+20 avril.
+
+Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je
+suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.
+
+11 heures du soir.
+
+On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra
+partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de
+pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne
+veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne
+l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de
+mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois
+encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce
+qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre
+dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me
+vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.
+
+Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte.
+Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas
+beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la
+tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que
+je n'ai plus de mère!
+
+Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si
+bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son
+regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa
+pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.
+
+Et c'est là ce que nous avons perdu!
+
+Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le
+soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait
+beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et
+convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me
+sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit
+pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin,
+après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle
+fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin,
+qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma
+avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman
+me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de
+l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible
+impression que lui avait faite déjà une semblable proposition,
+relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade
+qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré
+comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous
+étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:
+
+«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à
+fait morte.
+
+--Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade
+sans concevoir d'aussi terribles idées?
+
+--C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour
+plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me
+quitter.»
+
+Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces
+paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce
+que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si
+Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de
+l'envoyer chercher.»
+
+Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien
+d'humain; il me pénétrait le cœur. Rose s'en aperçut, et me poussa le
+pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu
+ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque
+finie.
+
+--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il
+faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien,
+Geneviève, dis-le-lui de ma part.»
+
+Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais
+que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble
+et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose.
+Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras
+soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous
+deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M.
+Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais
+presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui
+se passait.
+
+Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras;
+mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de
+rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....
+
+--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil
+spectacle à cette pauvre petite!»
+
+M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas
+qu'on me laissât remonter.
+
+Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon!
+Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains
+cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux,
+et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?»
+Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi
+la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle
+râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!
+
+Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage,
+Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.
+
+--Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne
+voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.
+
+--Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle
+ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas:
+maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»
+
+Et j'appelais Dieu à notre secours!
+
+ * * * * *
+
+Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène
+mon oncle.
+
+
+
+
+XXXI
+
+Le premier jour de mai.
+
+
+Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout
+l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et
+voltige à son tour dans l'air.
+
+Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est
+temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs
+fleurs au parfum si doux.
+
+Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous
+les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la
+violette des bois.
+
+A l'œuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les
+feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus
+doux rayons.
+
+Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux
+prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les
+nids des oiseaux.
+
+Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez
+la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs
+rameaux verts.
+
+Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne
+n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange
+son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses
+blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne.
+Gnomes, ne l'oubliez jamais.
+
+Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir.
+Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de
+rubis, d'or et de saphir.
+
+De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de
+beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.
+
+Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne
+un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à
+miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.
+
+Roulez-vous dans les fleurs! Que la _cétoine_ pose ses ailes d'émeraude
+au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose,
+et dans une rose mourant.
+
+Le _criocère_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte
+bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît
+une goutte de sang.
+
+Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est
+plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est
+richement vêtu.
+
+Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la
+richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On
+nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles,
+illumination de fleurs.
+
+ * * * * *
+
+C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon
+arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit
+la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils
+s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux
+filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.
+
+Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui,
+que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te
+remplacerai auprès de Geneviève!»
+
+M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.
+
+Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit
+de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte
+prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut
+son voisin, M. Anselme.
+
+Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et
+emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent
+les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres
+paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer
+ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de
+toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette
+petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent
+désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.
+
+M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était
+plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.
+
+Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon
+voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin.
+L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu
+dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me
+suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.
+
+--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous
+remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.
+
+--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était
+arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le
+cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu
+deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre sœur?
+
+--Ma sœur est la plus grande.
+
+--Je m'en étais douté.»
+
+Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de
+Geneviève.
+
+Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau;
+cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer,
+à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées
+Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.
+
+Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se
+trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont
+elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à
+Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par
+un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner
+ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants
+aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée;
+aimez bien Geneviève et Léon.»
+
+M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la
+sollicitude de sa sœur.
+
+«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie;
+l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis
+ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant
+l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un
+logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler
+avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible
+d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste
+combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple,
+modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme
+nécessaire.»
+
+Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes
+qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois
+de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la
+pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de
+l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi
+manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il
+comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas
+avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur
+ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit
+à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si
+durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur
+nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin
+dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la
+pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui
+fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans
+sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque
+chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en
+échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie,
+l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les
+heures qu'ils lui payeraient.
+
+Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être
+d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit
+humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il
+jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois
+senti de puissance dans son cœur et dans sa pensée. Il lui fut
+démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne
+pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni
+émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se
+regarda dans une glace, et il se trouva laid.
+
+Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer
+bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple,
+modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non
+pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une
+vie pauvre et misérable.
+
+Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa
+aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations.
+Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que
+vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la
+mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la
+tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se
+pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de
+joie.»
+
+Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde
+sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu
+déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps
+blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât
+jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins,
+les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression
+salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et
+il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les
+bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une
+conquête.
+
+Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait
+à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne
+peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections
+vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes
+celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il
+eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il
+avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute
+la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois
+mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir
+des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cœur en
+quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,
+tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte
+pour la terre promise.
+
+Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau,
+malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même
+impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours
+subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement
+nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans
+sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et
+Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une
+justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait
+écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des
+enfants de Mme Lauter.
+
+Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient
+tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît
+pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de
+jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!
+
+O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime!
+Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui
+fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:
+
+ L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
+ Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
+ Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!
+
+Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de
+soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un
+tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une
+_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose
+était en porcelaine.
+
+La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des
+colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors,
+on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée
+d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle
+comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par
+la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait
+une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de
+linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle
+Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin,
+Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle
+Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et
+Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de
+Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à
+Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.
+
+Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus
+sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun
+autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer
+le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt
+sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste
+demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais
+de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste
+n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.
+
+Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât.
+Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et
+partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève
+absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la
+main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation
+plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs
+cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé,
+toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses sœurs_, comme
+il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser
+échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et
+amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses
+moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se
+ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin
+de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année
+de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au
+billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui
+travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de
+prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et
+gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux
+quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nœud
+devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le
+renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait
+Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu?
+Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser.
+Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là,
+quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas
+de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de
+l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait
+presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même
+finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours
+le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses
+commissions; c'était lui qui accompagnait sa sœur et sa cousine quand
+elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon,
+il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction,
+que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur
+enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son
+frère.
+
+Tout cela était bien égal à M. Chaumier.
+
+Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.
+Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de
+gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle
+les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne
+plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait
+punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à
+se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les
+distinctions qu'y mettait Mme Rolland.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils
+parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait
+Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à
+l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues
+solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans
+exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.
+Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait
+paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès
+de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les
+plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et
+infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles
+qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées,
+emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se
+rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès;
+et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent
+si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de
+quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.
+
+Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire
+aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles
+souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des
+yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans
+les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le
+point important et difficile de la toilette.
+
+Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle
+de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du
+papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement
+l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il
+pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le
+jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait
+pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait
+sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais
+bien, c'est pour mardi.»
+
+Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose
+passa sur son visage, quand elle lut:
+
+_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur
+faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_.
+
+«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.
+
+Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a
+pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est
+que l'on nous invite toutes deux.
+
+--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons
+ainsi.
+
+--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et
+ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille
+comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on
+invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une
+maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque
+petit salon écarté?
+
+--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»
+
+Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la
+plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa
+que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de
+se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint
+qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant
+Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert
+répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que
+le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien
+s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu
+pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se
+fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et
+d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution.
+Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi
+matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.
+
+On ne saurait dire avec quel serrement de cœur elle assista à la
+toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à
+peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le
+bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à
+Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus,
+Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un
+baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.
+
+Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever
+le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât
+et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture
+partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on
+entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres
+bruits.
+
+Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa
+douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la
+consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait
+pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait
+pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de
+tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des
+impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais,
+pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.
+
+Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des
+difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande
+répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge
+de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de
+réfuter.
+
+«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de
+l'orphelin.
+
+--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y
+aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.
+
+--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le
+bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent
+les entourer le crime et la mauvaise foi.
+
+--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un
+défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon
+droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi
+juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le
+crime et la mauvaise foi, etc.»
+
+Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de
+plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il
+n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la
+défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à
+lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et
+n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres
+années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire
+environné de l'estime de ses concitoyens.»
+
+M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut
+affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans
+la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule
+que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée
+volontairement.
+
+«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»
+
+Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit
+en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les
+gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,
+d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible.
+Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la
+prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre
+Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant
+dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état
+de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,
+etc.»
+
+Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle
+tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter:
+«Je veux être artiste, je veux être musicien.»
+
+M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire
+des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est
+bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous
+vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun
+genre.»
+
+M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et
+disparut.
+
+Léon, sa sœur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler.
+Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur
+prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères sœurs, mon oncle
+a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à
+acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais
+continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma
+situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que
+je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je
+pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en
+bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à
+ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent
+beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;
+il faut que j'en gagne tout de suite.»
+
+A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à
+Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.
+
+«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que
+vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère.
+Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.
+
+--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère
+lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que
+lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en
+entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec
+complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma sœur Geneviève et ma
+jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez
+quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et
+vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir
+dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je
+l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de
+talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous
+rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits
+cœurs sera mon plus doux triomphe.»
+
+Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne
+parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma
+jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon
+trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans
+la vie que je vais confier à ton cœur. Je t'aime, Rose; je ne sais si
+je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de
+l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire,
+c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers
+et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»
+
+Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon
+continua.
+
+«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de
+la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.
+Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas
+m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon
+oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom
+est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout
+cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi,
+confiez-moi son bonheur.»
+
+Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon
+porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma
+sœur, ma femme, au revoir!»
+
+Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard
+s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas
+quelques étoiles.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut
+inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M.
+Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur
+assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue
+satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il
+ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il
+jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait
+aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis,
+quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à
+entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son
+vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.
+
+Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera
+un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques
+leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»
+
+Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet;
+c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait
+s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur;
+jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait
+pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une
+amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son
+ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la
+rue.
+
+«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.
+
+--Mais ne l'avez-vous pas reconnu?
+
+--Non.
+
+--C'est votre ami, M. Kreutzer.
+
+--Je ne l'avais pas vu.
+
+--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir
+reconnu.
+
+--C'est étonnant.
+
+--C'est étonnant.»
+
+Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de
+l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance
+de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en
+vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner
+vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on
+vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour
+un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a
+très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique
+que selon ce qu'il la paye.»
+
+Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me
+devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que
+son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous
+avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas
+vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents
+qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne,
+et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et
+tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez.
+Au revoir.»
+
+Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la
+pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il
+vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute
+l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde;
+Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à
+Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.
+
+Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et
+dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur
+dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence
+d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cœur; elle ne
+voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant
+de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert,
+qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda
+pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de
+même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et
+à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il
+n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il
+cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se
+parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu
+violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce
+qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine
+étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il
+se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à
+Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour
+depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort
+empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux
+domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»
+
+On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier,
+disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de
+la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?
+
+--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il
+y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il
+n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la
+lettre, il est malade.
+
+--Malade! dit Rose, et il est seul!
+
+--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.
+
+--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»
+
+Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des
+chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?
+
+--Ah! oui, qui nous accompagnera?
+
+--Modeste fera des questions et des observations.
+
+--Allons seules.
+
+--L'oseras-tu?
+
+--Oui.
+
+--Je ne serai pas moins brave que toi.»
+
+Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles
+rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles
+allaient.
+
+«Nous allons voir Léon, dit Rose.
+
+--Qui est malade, ajouta Geneviève.
+
+--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?
+
+--Mais, papa, dit Rose, il est malade.
+
+--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient
+pas; rentrez.»
+
+Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle
+retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son
+appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta
+habillée.
+
+«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne
+laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je
+vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors
+mon oncle ne s'apercevra de rien.»
+
+Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une
+seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève,
+dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»
+
+C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les
+rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle
+eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut
+sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la
+pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force,
+et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut
+si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une
+vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de
+rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après
+avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de
+fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»
+
+La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se
+manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et
+lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient
+vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait
+voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de
+ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de
+renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas
+transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues
+circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert.
+Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»
+
+Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier
+voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les
+arbres de la forêt.
+
+--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a
+longtemps qu'il n'y pense plus.»
+
+Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la
+poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre!
+Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle
+avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout
+entière vouée à la douleur!
+
+Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil
+agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite.
+Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait
+que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès
+de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin,
+Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée;
+mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une
+longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi
+morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te
+réchaufferas et nous pourrons causer.»
+
+Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui
+y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il
+prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite
+Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il
+serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»
+
+Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de
+lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une
+comparaison à son avantage.
+
+«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si
+beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»
+
+Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.
+
+«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....
+
+--Appelle-moi ta sœur, dit Rose.
+
+--Ah! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.»
+
+Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être
+la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait
+mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son cœur un espoir qu'elle avait
+cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes
+deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de
+l'autre.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui
+soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont
+j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se
+passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines.
+Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.
+
+Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en
+ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un
+vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.
+
+Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent
+vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont
+évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion.
+Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec
+le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger
+en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.
+
+Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce
+_Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui
+se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en
+papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je
+finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées
+les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se
+poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se
+bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur
+réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si
+vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne
+rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles
+tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève
+un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et
+font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier.
+Mais aujourd'hui _la matinée est belle_, comme disent les barcarolles.
+(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles!
+Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement
+ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous
+faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui
+pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des
+Tuileries!)
+
+_La matinée est belle_, nous avons encore trois plumes taillées par de
+jolies mains. _Pécheur, parle bas_.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos
+personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son
+frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée
+demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre,
+gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la
+rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde,
+et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des
+applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois
+de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait
+jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans
+quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient
+bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le
+comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son
+cousin.
+
+Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut
+assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette
+confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez
+vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai
+renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et
+acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même
+m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher
+de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai
+pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu
+exiler à tout jamais les enfants de ma sœur. Rose et Albert, quand
+nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a,
+à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à
+l'œil. Viens donc dimanche prochain avec ta sœur, et oublions nos
+petits différends.»
+
+Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et
+l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait
+confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du
+regard et du cœur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les
+dimanches chez leur oncle.
+
+Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un
+maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son
+imagination.
+
+M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait
+pas songé à répondre.
+
+Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison
+de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter
+parfaitement en étrangers et en inférieurs.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous
+des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de
+Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait
+de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer.
+Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de
+son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après
+un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait
+suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque
+entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la
+campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement
+d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M.
+Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait
+chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une
+propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant
+moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon
+suppliait sa sœur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas
+s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie;
+mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas
+changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique
+Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était
+difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait
+jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler
+d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet
+de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en
+partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison,
+il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en
+entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter
+un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond
+sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se
+renouveler, et son cœur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle
+reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la
+pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la
+moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions;
+il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand
+il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa sœur. Mais
+quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de
+Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait
+imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien
+passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque
+et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa sœur
+des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève
+cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce
+qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert
+tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle
+parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas
+un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils
+s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et
+une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert;
+mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence.
+«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots,
+_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le cœur et les lèvres. Et Léon
+avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et
+Geneviève souriait.
+
+Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,
+et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa sœur
+qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne
+s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se
+rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.
+
+--Comment, personne? dit Léon.
+
+--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.
+
+--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.
+Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et
+mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»
+
+La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et
+venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la sœur se
+regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine
+était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le
+dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit
+fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et
+s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle
+avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des
+épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son
+nom, Léon.
+
+Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'œil à sa parure; elle
+mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva
+la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva,
+baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait.
+Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand
+soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée
+d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et
+retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et
+servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était
+triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils
+n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose.
+Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement
+Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de
+certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et
+de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.
+
+«Pauvre petite sœur! dit Léon.
+
+--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de
+n'y être plus exposée.
+
+--Ainsi, chère sœur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie
+médiocre que tu partages avec moi?
+
+--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en
+faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.
+
+--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée
+des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil
+que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que
+je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que
+l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener
+l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que
+je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop
+évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce
+serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis,
+quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et
+j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma sœur; je serais si
+heureux et si fier de te conduire avec moi!»
+
+Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.
+
+Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête,
+elle sentait son pauvre cœur se serrer; mais elle n'aurait voulu,
+pour rien au monde, chagriner Léon.
+
+A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un
+homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie.
+C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit
+marron.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une
+dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que
+mademoiselle est votre sœur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais
+parfaitement.»
+
+Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de
+Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder
+silencieusement le frère et la sœur, puis il se décida à dire: «Je
+suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre
+nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi.
+Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à
+louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes
+encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»
+
+Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa sœur à cette
+question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel
+degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais
+Geneviève répondit:
+
+«Nous sommes bien plus heureux maintenant.
+
+--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de
+m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous
+étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un
+bon cœur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que
+vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres
+raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je
+suis enchanté de vous voir avec lui.»
+
+Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir
+la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de
+parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa
+voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent,
+et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.
+
+«Et Rose? demanda M. Anselme.
+
+--Vous connaissez Rose? dit Geneviève.
+
+--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.
+
+--Rose! dit Léon; Rose m'oublie.
+
+--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous,
+monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous
+serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par
+lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille,
+nous ne les avons pas vus.»
+
+Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui
+venait de traverser son cœur: elle craignait que le vieillard, qui
+connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_.
+
+«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»
+
+Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:
+
+«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas
+décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que
+peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans
+son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau
+à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé
+et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un
+matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour
+ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans
+argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était
+riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé
+d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il
+l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa
+plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous
+distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»
+
+Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.
+
+«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»
+
+Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle
+était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette
+réelle.
+
+Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner
+le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui
+pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le
+meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement
+qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.
+
+Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de
+l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé
+les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières
+lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet
+envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus
+grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de
+Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare,
+trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:
+
+Une rose sèche donnée par Albert;
+
+Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;
+
+Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma
+chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants
+que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père
+ne me demande pas où je vais.»
+
+Un ruban donné par le même;
+
+Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la
+mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un
+jour, une heure, un souvenir;
+
+Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai
+laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent,
+mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de
+celle dont je me croyais le plus à l'abri.
+
+En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour
+véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés
+les plus grands bonheurs de la vie.»
+
+_Bagatelles!_
+
+Et où sont donc les choses sérieuses?
+
+Et où sont donc les grandes choses?
+
+O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous
+donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de
+dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»
+
+Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre
+abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses
+infirmités que vous prenez pour autant de vertus!
+
+O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours,
+pour un jour avoir le droit d'attacher d'un nœud, à la boutonnière de
+votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous
+recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas
+s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le
+droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel
+bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne
+pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez
+cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous
+donne sur ceux qui n'ont qu'un nœud! On se rappelle cependant avec
+quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un nœud; le moment où,
+si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la
+gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à
+punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un
+temps où je n'avais qu'un nœud!» Mais ce qui est encore plus loin de
+vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des
+désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
+d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur!
+ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien!
+si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes
+pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux,
+quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos
+yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O
+mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour
+porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»
+
+Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se
+couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nœuds, en
+rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire
+véritablement grave, car cela les rend jolies.
+
+O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois:
+«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous
+faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore
+quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse,
+si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs,
+c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle
+reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos
+actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les
+plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai
+comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid,
+le comique sérieux!
+
+Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous
+de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous
+les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je
+vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom
+de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le
+parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait
+mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné
+mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien;
+je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je
+laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur
+le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur
+feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu,
+étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier,
+nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier
+de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et
+nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli
+ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui
+sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul
+auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la
+jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine
+d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui
+est mort, et nous pleurons.
+
+Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.
+
+Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot,
+nous bravons les colères de l'Océan.
+
+Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.
+
+O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que
+savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations
+supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?
+
+Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de
+plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les
+polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres,
+peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.
+
+
+
+
+XLI
+
+La quatrième colonne d'un lit.
+
+
+Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et
+lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer
+avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour
+des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble
+convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une
+femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon
+hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux
+la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas
+trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert
+avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir_, Geneviève
+avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_
+mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations,
+retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la
+placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez
+elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.
+
+Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte
+qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son
+malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une
+grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre
+coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.
+
+Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les
+divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les
+quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait
+une de moins.
+
+Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et
+fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à
+chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui
+serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à
+de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre
+pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient,
+montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque
+_Mme Poirier_, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame,
+voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur
+votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit
+la première occasion pour appeler Albert son cousin.
+
+Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient.
+«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme
+d'une manière bien offensante.»
+
+Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et
+Geneviève laissa parler son cœur, qui lui disait à elle-même tout
+bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je
+donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient
+jamais élevés les rêves de mon orgueil!»
+
+Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec
+lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins
+assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui
+seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de
+l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.
+
+Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force
+de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en
+Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en
+Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»
+
+Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.
+
+
+
+
+XLII
+
+Albert à Léon.
+
+
+Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me
+demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval,
+c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle
+et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains
+du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des
+cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione
+et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un
+théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer
+la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle
+n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis
+laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que
+les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un
+caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais
+tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.
+
+La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne
+sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur;
+toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,
+que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et
+qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille
+chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à
+pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais
+comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable
+fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde
+ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à
+l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni
+Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des
+cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la
+vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles
+sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si
+bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout
+dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout
+le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les
+cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si
+sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais
+assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on
+l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.
+
+C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours
+invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie
+presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis
+accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de
+la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe
+de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit
+qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et
+les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne
+donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos
+excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai
+acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes
+sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une
+semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai
+confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus
+fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que
+dans mon absence.
+
+Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me
+trouver de la brocatelle orange et noire
+
+Albert CHAUMIER.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna
+la lettre d'Albert.
+
+Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à
+s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la
+conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la
+recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer
+les vœux d'un autre amant.»
+
+Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son
+visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du
+trouble qui s'était emparé d'elle.
+
+Heureusement, M. Anselme entra.
+
+«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé
+des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand
+qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a
+confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M.
+d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants;
+mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près
+terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg
+a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement
+à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui
+plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts
+d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et
+que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les
+Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»
+
+La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de
+la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche
+s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à
+la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les
+appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore
+tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes
+que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que
+l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait
+dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de
+jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après
+s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur
+avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il
+y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour
+l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.
+
+«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.
+
+--Très-riche, répondit M. Anselme.
+
+--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.
+
+--Il la chérit, ajouta M. Anselme.
+
+--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se
+compose de six pièces. C'est bien grand.
+
+--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle
+sera mariée.
+
+--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du
+mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la
+chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline
+blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains;
+elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une
+baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout
+le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui
+ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.
+
+--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce
+sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans
+hésiter.»
+
+On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout
+revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes
+bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle
+d'armes.
+
+Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on
+finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec
+de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève,
+comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes
+harmonieusement bariolées.»
+
+Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui
+s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue
+du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de
+souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la sœur.
+
+«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.
+
+--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que
+nous en achetions un pour le jeune homme.
+
+--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la
+crinière et les jambes noires.»
+
+On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la
+maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de
+cavalcades. Le frère et la sœur ne purent se défendre d'un sentiment
+de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles
+qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur
+existence. Ils furent quelque temps sans parler.
+
+Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée
+de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
+tendre amitié.
+
+--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si
+jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre
+pauvreté nous éloigne!»
+
+Le frère et la sœur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M.
+Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son
+habit marron.
+
+En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme
+proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était
+adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes
+sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie
+probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son
+chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il
+semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque
+temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit
+son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:
+
+«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous
+empêche-t-elle de travailler?
+
+--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul,
+j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon
+maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les
+ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce
+matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai
+laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à
+mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est
+nécessaire. Mais cela me déchire le cœur! Voilà une demi-heure que je
+suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.
+
+--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt
+qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant
+moi?»
+
+Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.
+
+«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.
+
+--Osez: je ne me fâcherai de rien.
+
+--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que
+vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus
+sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de
+rien.
+
+--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et
+laissez-moi votre nom et votre adresse.
+
+--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.
+
+--Vous êtes Allemand?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--C'est bien.»
+
+Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un
+louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une
+pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut
+Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas
+accoutumé à recéler de pareilles espèces.
+
+«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous.
+Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon....
+ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans
+sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour
+se persuader qu'il ne rêvait pas?»
+
+A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la
+chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de
+Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à
+la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les
+avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme,
+il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste.
+Rodolphe galopait du côté de Rose!
+
+Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon
+écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la
+coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son
+chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de
+ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....
+
+
+
+
+XLIV
+
+L'auteur s'interrompt.--De la difficulté d'écrire l'histoire et de la
+multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.
+
+
+Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette
+époque.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit
+en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit
+accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du
+moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de
+la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au
+tailleur.
+
+Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque
+jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter;
+elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne
+voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle
+craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait
+un moment paru devoir compter.
+
+Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se
+diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même
+plante.
+
+ * * * * *
+
+Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le
+bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le
+printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de
+loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses
+fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres
+gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait
+tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans
+diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.
+
+L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou
+bien dans la poussière vient sécher et mourir.
+
+Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au
+parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.
+
+L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se
+balance et scintille, et dit au prisonnier:
+
+Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de
+l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Geneviève à Rose.
+
+
+Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon
+ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un
+spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien
+contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien
+qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon.
+Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a
+donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es
+l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes
+ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée,
+vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu,
+Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui
+les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé
+à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu
+sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si
+horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un
+supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3]
+pâle et décolorée, le cœur sans espoir et rempli d'un amer
+découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à
+Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son
+malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de
+la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour
+tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un
+moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme
+peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la
+félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te
+reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu
+le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes,
+tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de
+notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un
+germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai
+du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez
+vous dimanche?
+
+GENEVIÈVE.
+
+[1] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec
+soin: _c'est_,--dans la lettre originale.
+
+[2] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec
+soin: _c'est_,--dans la lettre originale.
+
+[3] Il y a _devient_, raturé sur la lettre originale.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier;
+il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis
+le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait
+jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés
+aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait à faire devait
+l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le
+dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce
+charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se
+mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire
+travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les
+meilleurs jours de Fontainebleau.
+
+«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»
+
+ * * * * *
+
+L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé.
+Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier
+volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de
+finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite
+l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec
+impatience le second volume.
+
+Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le
+récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements:
+c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs
+et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se
+trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui,
+surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.
+
+Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer
+le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension
+possible est celle-ci:
+
+La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?
+
+Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier
+par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à
+des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.
+
+L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le
+voici:
+
+Après le dîner, une des premières per....
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+
+....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.
+
+Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen
+et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»
+
+Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.
+
+--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.
+
+--N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»
+
+Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité
+et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il
+y avait un secret entre eux deux.
+
+Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme
+Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du
+petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de
+moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.
+
+--Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous
+n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions
+en dire.»
+
+A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter
+que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à
+l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de
+Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un
+peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre
+Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause.
+Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme
+Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de
+politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du cœur lui
+était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y
+avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en
+habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait,
+lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»
+
+Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient
+maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un
+homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.
+
+Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait
+une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.
+
+«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est
+mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de cœur: les
+plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris,
+mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à
+l'autre.»
+
+Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose
+fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son
+peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon,
+quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de
+dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta:
+«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour
+ne pas connaître nos amis.»
+
+Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son
+cœur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un
+moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à
+Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine
+de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne
+qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard
+suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée
+et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon,
+conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le
+regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cœur. Il se leva et sortît
+du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait
+l'antichambre.
+
+«Léon, où vas-tu?
+
+--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je
+pleurerais ou je tuerais quelqu'un.
+
+--Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes:
+calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre
+toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle
+t'aime.»
+
+Le frère et la sœur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste
+entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la
+salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre
+au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»
+
+Léon obéit à sa sœur, autant pour ne pas abandonner le terrain à
+Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa sœur ne
+s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils
+venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements.
+Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le
+cœur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé
+auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle
+n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la
+perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de
+Redeuil.
+
+On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit
+son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès
+qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements
+qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une
+expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh!
+que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il
+l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits
+pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!»
+Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de
+Mme Haraldsen.
+
+Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
+présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
+d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de
+froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou
+de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament
+la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant
+Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il
+avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de
+Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses
+manœuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs,
+les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment,
+Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce
+qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe
+se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La
+pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au cœur qu'elle avait eu
+froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une
+épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de
+commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que
+celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa
+haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève,
+et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:
+
+«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la
+demande a été faite.
+
+--Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»
+
+Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé,
+puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M.
+Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position
+lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve
+fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui
+apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la
+dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»
+
+Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se
+continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe,
+de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans
+intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de
+coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la
+fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé.
+Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié _Octavie_, ni
+le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste
+l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que
+le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une
+occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut
+faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir
+Mme Haraldsen, et dit à Rose:
+
+«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus
+extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille
+de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les
+autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»
+
+Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être
+étonné de tout ce que sa sœur avait découvert dans la lettre
+d'Albert.
+
+ROSE.--Il y a des goûts si singuliers!
+
+LÉON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner
+d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus
+souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en
+désoler ni s'en enorgueillir.
+
+RODOLPHE.--Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?
+
+LÉON.--Oui, monsieur; et vous?
+
+RODOLPHE.--Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes
+rencontrés.
+
+(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son
+doute.)
+
+RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?
+
+LÉON.--Je n'achète pas de chevaux.
+
+GENEVIÈVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle
+s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
+
+ROSE.--Oui, certes, et elle est très-belle.
+
+GENEVIÈVE.--Très-belle, en effet.
+
+Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent,
+tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font
+l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie
+femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et
+elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux,
+des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez
+légèrement relevé.
+
+ROSE.--Éléonore a d'admirables cheveux noirs.
+
+GENEVIÈVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel
+joli bras!
+
+ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit
+tant. J'aime bien un joli bras.
+
+GENEVIÈVE.--As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?
+
+ROSE.--Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme
+Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles
+sont blanches, petites et bien rangées.
+
+GENEVIÈVE.--Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui
+n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.
+
+MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici.
+
+ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls
+nez qui aient de la grâce et de la noblesse.
+
+GENEVIÈVE.--Aussi, j'excuse bien Albert.
+
+LÉON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien
+d'autres.
+
+RODOLPHE.--Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.
+
+LÉON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans
+le cœur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa
+naïveté.
+
+MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes
+de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui
+réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre
+elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.
+
+Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour
+la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été
+engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le
+premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile:
+Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce
+qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle
+était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter
+une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus
+d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si
+elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention:
+mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»
+
+Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie,
+parle à Léon, il est désespéré.»
+
+Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle
+répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»
+
+La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie
+excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il
+ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge
+de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait
+manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose
+empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa
+vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de
+celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé,
+mais....»
+
+Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait
+joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il
+faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte
+pour vous emmener?»
+
+Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au
+quadrille.
+
+Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait
+fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme
+Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les
+sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé
+des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à
+rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une
+seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et
+s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la
+suivante?
+
+--Aussi.
+
+--Et celle d'après?
+
+--Également.»
+
+Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.
+
+«Tu ne danses pas? lui dit-il.
+
+--Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.
+
+--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.
+
+--Volontiers.»
+
+Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu
+l'objet de la passion d'Albert?
+
+--Non, dit Geneviève; et toi?
+
+--Pas davantage.»
+
+
+
+
+II
+
+Albert à Léon.
+
+
+Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne
+sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans
+un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul,
+prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des
+livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne
+finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt
+volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris,
+comme Silvio Pellico, le célèbre captif:
+
+ Miei prigioni.--Mes prisons.
+
+Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma
+lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais
+de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme
+charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant.
+Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et
+que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus
+pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les
+dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.
+
+«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où
+allez-vous?
+
+--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété
+appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»
+
+Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cœur.... trace
+ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel
+malheur de ne pas vous voir quelques heures!»
+
+On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel
+endroit...»
+
+Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver
+un prétexte....
+
+Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....
+
+Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la
+vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre
+logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand
+autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une
+autre femme! et c'est si joli, une autre femme!
+
+A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que
+dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il
+pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle
+femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte
+avant le jour, à cinq heures! très-bien.
+
+Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les
+femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que
+la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle
+s'endort aussi.
+
+Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement:
+il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet,
+chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de
+chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à
+l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une
+pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité
+devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni
+Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à
+grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!
+
+--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»
+
+Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.
+
+Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre
+mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais
+des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles
+des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font
+mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la
+poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la
+cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je
+trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux
+clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême:
+les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage
+violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen.
+Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites
+pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»
+
+Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un
+être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir
+entrer me fait battre le cœur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur
+de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.
+
+Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit:
+«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme
+de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous
+sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me
+pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela
+dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule
+contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que
+j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je
+viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai
+dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les
+misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux
+qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et
+dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même
+d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.
+
+Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été
+obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins
+qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du
+tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre
+qu'Ugolin.
+
+Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non
+pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès
+qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il
+sera toujours temps de faire des stances.
+
+ * * * * *
+
+Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un
+pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin
+de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de
+groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines
+il faut pour équivaloir à un bifteck.
+
+Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis
+chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les
+prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs
+de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais
+c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire
+les chansons qui me viennent.
+
+ Allons, enfants de la patrie,
+ Le jour de gloire est arrivé;
+ Contre nous de la tyrannie....
+
+ * * * * *
+
+ Liberté! liberté chérie!
+
+ * * * * *
+
+ O mon pays! de tes belles campagnes,
+ Je garderai le touchant souvenir.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ Loin des chalets qui m'ont vu naître.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ Rendez-moi ma patrie
+ Ou laissez-moi mourir.
+
+ * * * * *
+
+ O Liberté! vierge sainte et sans tache!
+
+ * * * * *
+
+ Viva! viva la libertà!
+
+ * * * * *
+
+ ......L'habitant des montagnes
+ Respire près du ciel l'air de la liberté.
+
+ * * * * *
+
+ Plutôt la mort que l'esclavage,
+ C'est la devise des Français.
+
+ * * * * *
+
+
+Je ne chanterai pas celle-ci:
+
+ On nous disait: «Soyez esclaves:»
+ Nous avons dit: «Soyons soldats!»
+
+Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à
+disputer sur les mots.
+
+Mais voici l'air de la Malibran:
+
+ J'avais perdu la paix et les beaux jours:
+ Je les retrouve en voyant ma patrie:
+ De son pays on se souvient toujours.
+
+Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un
+amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré.
+J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime
+les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des
+rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu
+sur le boulevard des Italiens.
+
+Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la
+pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs
+calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes.
+Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels
+on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont
+rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi
+conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est
+toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa
+sœur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des
+circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sœur, soit parce
+que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y
+ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire
+admettre:
+
+C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve
+du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé
+secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son
+domestique_, offrait les preuves de ceci:
+
+Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de
+_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_.
+
+Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.
+
+Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans
+l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais
+le plus serait celle-ci:
+
+«Condamné à la prison.
+
+«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»
+
+Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi
+bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.
+
+.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer,
+car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je
+m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si
+toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai
+faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu
+à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de
+groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me
+mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici
+un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la
+solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me
+reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.
+
+ * * * * *
+
+Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le
+retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini
+mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie
+geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela
+n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par
+le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place
+dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la
+poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va
+boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié
+quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme
+parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me
+manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et
+rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le
+postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il
+m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il
+ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma
+brocatelle orange et noire?
+
+Albert Chaumier.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait
+qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière
+soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait
+parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de
+la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose,
+la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle
+répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à
+aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour
+son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je
+serais à lui? Il m'a humiliée.»
+
+Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre
+Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime.
+Elle retourna donner à Léon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci, à son
+tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de
+_mademoiselle Chaumier_; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la
+coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût
+coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de
+coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une
+sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.;
+ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison
+de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il
+allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son
+dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il
+courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de
+Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève
+avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été
+difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit:
+«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une
+vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour
+l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas
+jusqu'à mon retour.»
+
+Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel
+était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup
+trop gros pour être fin.
+
+Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon
+cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte
+pas sans inquiétude.»
+
+Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La
+veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec
+lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris,
+il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains;
+il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui
+semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à
+minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser
+sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait
+bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la
+porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu,
+et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son
+visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit
+l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»
+
+A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la
+campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui
+avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il
+commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il
+passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un
+domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait
+pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce
+que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le
+beau coloris de la santé.
+
+Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en
+allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était
+le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se
+dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux
+rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut
+leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait
+placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre
+de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et
+au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une
+autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était
+inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la
+sœur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur
+mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait
+bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et
+ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et
+elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret
+qui lui brûlait le cœur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler
+haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux
+pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé
+pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de
+dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.»
+Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de
+bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les
+tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de
+toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la
+terre d'une tendresse impuissante et inutile.»
+
+Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants.
+Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes
+efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le
+bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous
+abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des
+étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu
+leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»
+
+Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent,
+regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards,
+percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils
+quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de
+la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit
+qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les
+travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.
+
+Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur
+heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque
+de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés
+de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait
+envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et
+commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les
+chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la
+chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur
+enfance, les raquettes et les volants.
+
+Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés,
+dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme
+Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on
+retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute
+petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait
+jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille
+avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva
+dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les
+mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et
+cette voix leur alla au cœur.
+
+Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de
+chanter: _Bonheur de se revoir_.
+
+Et le frère et la sœur se mirent à fondre en larmes; car ils ne
+revoyaient personne.
+
+Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré
+maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu
+comme elle me promettait de m'aimer?»
+
+Et Geneviève refoulait dans son cœur tous les souvenirs d'Albert qui
+venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle
+se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux
+parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda
+au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le
+bord du lit de sa sœur.
+
+Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de
+volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la
+tombe de Rosalie.
+
+De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon,
+qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanément_ ses leçons et qu'il
+lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.
+
+Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de
+ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle
+commençait ainsi:
+
+«Monsieur,
+
+«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»
+
+Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à
+Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour
+aller et pour revenir.
+
+Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour
+s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève
+ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre
+réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet.
+S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât
+bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa
+sœur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il
+songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait
+de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin
+sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»
+
+Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied
+d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau
+bouquet et les rubans les plus nouveaux.
+
+Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et
+beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait
+d'être mis _décemment_, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait
+des habits qu'on aurait pu citer comme des
+
+ _exemples de longévité_,
+
+à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux
+sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs
+colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux
+têtes et des betteraves monstrueuses.
+
+Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait
+invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontées_;
+quelquefois même un œil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une
+botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux
+cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque
+distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il
+n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le
+trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:
+
+«Je n'irai pas.
+
+--Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?
+
+--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.
+
+--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!
+
+--Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»
+
+Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit:
+«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours
+notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train;
+lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!
+
+--Comme il est changé!
+
+--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent
+chagrin?
+
+--Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai
+que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de
+dépenser de l'argent.
+
+--C'est étonnant. Mais il doit en gagner?
+
+--Il en gagne beaucoup.
+
+--Qu'en fait-il alors?
+
+--Je crois qu'il l'enfouit.
+
+--Il est donc avare?
+
+--Il faut qu'il le soit devenu.
+
+--C'est dommage.
+
+--Oui, c'était un excellent garçon.
+
+--Il faut le corriger.
+
+--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»
+
+En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du
+peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.
+
+
+
+
+IV
+
+L'atelier.
+
+
+Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est
+
+«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»
+
+L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là
+quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun
+vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir,
+par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.
+
+On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a
+pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est
+le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il
+dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte
+grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie
+de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont
+le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à
+cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin
+demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle.
+«A propos, je n'ai plus de tabac.»
+
+Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de
+reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas
+dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il
+mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.
+
+«Travaillons, dit Antoine.
+
+--Ah! si nous fumions une pipe?
+
+--Oui, cela excite le cerveau.»
+
+Quand la pipe est fumée:
+
+«Ah! maintenant, à l'ouvrage.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Neuf heures.
+
+--Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand
+nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail
+interrompu.
+
+--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après
+déjeuner.
+
+--Voilà une matinée de perdue.
+
+--C'est la faute de cet odieux Gargantua.
+
+--Infâme Gargantua!
+
+--Gargantua est notre ruine.
+
+--Je propose de brûler Gargantua.
+
+--De le crucifier.
+
+--De le disséquer.
+
+--De l'empailler.»
+
+Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le
+déjeuner.
+
+«Qu'allons-nous manger?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Ni moi.
+
+--Ni moi.
+
+--Ni moi.»
+
+Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on
+établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide.
+On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera
+un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le
+fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de
+l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention
+à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite
+heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les
+quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un
+prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet,
+l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu
+égaye l'esprit.
+
+«Il faut faire du feu.
+
+--Avec quoi allons-nous faire du feu?
+
+--Ah! oui, avec quoi?
+
+--Il y a sur le carré une vieille malle.
+
+--A qui est-elle?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Ni moi.
+
+--C'est une malle abandonnée.
+
+--Une malle qui nous gêne beaucoup.»
+
+On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle
+pipe, on cause, on chante.
+
+«Allons, maintenant, travaillons.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--L'horloge est arrêtée.
+
+--Il faut la remonter.
+
+--Gargantua, va demander l'heure.»
+
+Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.
+
+«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!
+
+--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.
+
+--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au
+dîner, et je travaillerai sans distractions.»
+
+Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.
+
+«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!
+
+--Je déteste les flâneurs.
+
+--C'est la peste des ateliers.»
+
+Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en
+disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas
+malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs
+vœux.
+
+«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.
+
+--Oh! avant, remets de la malle dans le feu.
+
+--Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.
+
+--Gargantua, va voir à la cave.»
+
+En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.
+
+«Gargantua! les bottes!
+
+--Tiens, tu iras porter cette lettre.
+
+--Et celle-ci.
+
+--Tu battras ma redingote.
+
+--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»
+
+Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:
+
+«Tiens! Gargantua qui parle!
+
+--Parle, Gargantua.
+
+--Il faut qu'il monte sur une chaise.
+
+--Non, sur la planche.»
+
+On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de
+haut: on l'invite à parler.
+
+Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que
+sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.
+
+«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail
+que tu deviendras un grand peintre?»
+
+On descend Gargantua.
+
+«Allons, travaillons.
+
+--Il faut fermer la porte.
+
+--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera
+pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que
+d'entendre frapper à la porte.
+
+--Où est le blanc d'Espagne?»
+
+On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le
+blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc
+d'Espagne.
+
+«Ah! le voilà!»
+
+On écrit sur la porte:
+
+ IL N'Y A PERSONNE.
+
+«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»
+
+Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.
+
+«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.
+
+--Rien du tout!
+
+--Absolument rien.»
+
+On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.
+
+«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.
+
+--Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.
+
+On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile
+placée sur le chevalet de Charles Mithois.
+
+«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là,
+vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans
+bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous
+les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse
+route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles.
+Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou
+deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage
+est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont
+marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent
+dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers
+sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes
+bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua,
+étudie les maîtres.
+
+ Nocturna versate manu, versate diurna.»
+
+Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le
+chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires
+prolongés.
+
+A ce moment, Léon entra.
+
+«Nous sommes enchantés de te voir.
+
+--Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler
+comme des tigres.
+
+--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement
+précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la
+vie:
+
+ On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort;
+ On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.
+
+C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus
+exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.
+
+--Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me
+donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni
+à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller
+donner une leçon auprès d'ici.
+
+--N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous
+sacrifierons le travail d'aujourd'hui.
+
+--Nous le sacrifierons.
+
+--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.
+
+--Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?
+
+--Quel service?
+
+--Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de
+flâner.
+
+--O vertus méconnues! O injustice des contemporains!
+
+--C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les
+pipes!»
+
+Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître,
+attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres
+par un instant de méditation:
+
+«Tu donneras: _Fatmé_ à Lefloch; la _Brûle-Gueule_ à ton maître; la
+_Rothschild_ à Mithois; l'_Etna_ à Léon; la _Sardanapale_ à Edgar Sagan;
+la _Cinq-Liards_ au modèle. Tu garderas la _Lilliputienne_.»
+
+Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes
+étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été
+solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait
+nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La _Rothschild_
+était une pipe d'écume montée en argent. La _Sardanapale_ avait un
+très-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once
+de tabac. _Fatmé_ était une pipe turque. Gargantua exécuta
+scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une
+distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand
+tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.
+
+«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous
+caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour
+le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu
+gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»
+
+Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable
+plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce
+sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu
+parler de sa sœur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on
+était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait
+honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre
+eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas
+avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces
+bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de
+brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les
+oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile
+les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.
+
+Huguet continua.
+
+«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit
+ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy,
+le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu
+avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de
+porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (_Très-bien!
+très-bien!_)»
+
+L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout
+l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit:
+«Tu es fou.
+
+--Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que
+lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement
+d'approbation_.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse
+adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune
+avanie pour t'en donner la preuve. (_Très-bien!_) Qu'est devenue cette
+élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces
+modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le
+Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop
+étroits!
+
+ Quantum mutatus ab illo
+ Hectore, qui redit exuvias indutus....
+
+Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles
+d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non,
+comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent
+honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_)
+
+--Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied
+bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de
+toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!
+
+--Parlez plus respectueusement au tribunal.
+
+--Je décline sa compétence.
+
+--Le tribunal se déclare compétent. (_Écoutez, écoutez!_) Et en effet,
+messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici
+dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le
+beau.
+
+--Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a
+pas faits à sa ressemblance.
+
+--L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais
+je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat
+qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en
+sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (_Très-bien,
+très-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se
+présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par
+le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.
+
+ Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.
+
+(_Hilarité_.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers
+subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à
+lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce
+chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau
+qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle
+expression de J. B. Rousseau,
+
+ Hurlent d'effroi de se voir accouplés,
+
+ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.
+
+MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre
+sur les bottes de l'inculpé.
+
+ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je
+partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:
+
+ Combien je suis marry que la muse françoise
+ Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise,
+ Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;
+ Ma muse les diroit du sang Valésien.
+
+UNE VOIX.--Au fait!
+
+ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse
+française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner
+une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs!
+voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que
+l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous
+dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette
+botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (_Murmures en sens
+divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de
+désapprobation_.)
+
+UNE VOIX (_qui pourrait être celle de Léon_).--Le jeu de mots est
+misérable.
+
+PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre! à l'ordre!
+
+ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas
+difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais
+le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la
+poêle.
+
+--Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.
+
+--Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce
+délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il
+était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le
+malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui
+demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir
+auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons
+toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé,
+qu'avez-vous à répondre?»
+
+Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de
+désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.
+
+Quand il aurait pu dire:
+
+«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma sœur Geneviève ne manque de rien;
+elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne
+perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la
+plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment
+pour se chauffer. Ma sœur Geneviève ne désire rien; la hideuse
+pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de
+son haleine mortelle.»
+
+
+
+
+V
+
+
+Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins
+d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de
+douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre,
+inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il
+trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait
+vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues,
+magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu,
+s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et
+vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des
+prostituées sans cœur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de
+riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée.
+L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il
+s'assit près d'elle et lui dit:
+
+«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?
+
+--Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet
+été.
+
+--Moins qu'une neuve, cependant.
+
+--Une neuve serait chère, et nos moyens...
+
+--Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire?
+Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère
+et à mourir à l'hôpital? La sœur d'un musicien doit marcher l'égale
+de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux
+que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta
+femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une
+ensemble.»
+
+Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des
+glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que
+leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets
+vint leur en offrir un merveilleusement beau.
+
+«Combien votre bouquet? dit une des femmes.
+
+--Dix francs.
+
+--C'est trop cher.»
+
+La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la
+même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la
+table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève,
+que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec
+curiosité.
+
+«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.
+
+--Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous
+entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les
+contrarier un peu.»
+
+Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa
+sœur ce qu'il y avait de plus beau.
+
+Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et
+lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier
+clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a
+fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a
+disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces
+trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne
+vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul
+la première impression que va lui causer ce récit.»
+
+Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M.
+Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait
+pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour
+dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer
+une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On
+lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque
+dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche
+précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se
+faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce
+qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le
+monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle
+était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et
+d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison
+des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique
+moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle.
+Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques
+jours après elle recevait le semblable.
+
+M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit
+des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez
+longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à
+sa sœur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il
+se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»
+
+Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de
+l'espoir à perdre.
+
+Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué
+deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher,
+il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir
+refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de
+la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans
+laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son
+talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le
+maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui
+avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins
+qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On
+avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre,
+il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait
+une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements,
+pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»
+
+Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme
+conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée
+d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la
+moindre démarche.
+
+A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève
+d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer,
+à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète
+de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et
+vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre,
+avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de
+temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler
+les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.
+
+Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle
+venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle
+ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce
+où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour
+lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec
+respect.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais
+cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances
+presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques
+négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable
+pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour
+la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas
+au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un
+domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la
+maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le
+regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom,
+et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait:
+«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez
+grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé
+d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le
+monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au
+musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut
+et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué
+de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité,
+et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle
+rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela
+n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de
+penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes,
+il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses
+leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été
+compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son
+talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font
+volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus
+considérés.
+
+M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans,
+assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche,
+ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles
+tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent
+le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque,
+d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé,
+qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance
+jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien
+n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de
+l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui
+arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne
+négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent
+de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan,
+continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant
+quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il
+épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que
+jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour,
+et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait
+garder son premier regard, son premier battement de cœur, son premier
+frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là
+tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la
+_Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus
+d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son
+point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune
+homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être
+ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient
+antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à
+mettre des bottes trop étroites.
+
+Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les
+mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il
+est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il
+lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à
+apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à
+la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas
+la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant
+un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce
+qu'il faisait.
+
+«Je cherche la solution d'un problème.
+
+--Ah! D'un problème de mathématiques?
+
+--Oui!
+
+--Et que dit ce problème?
+
+--C'est trop compliqué pour vous, papa.
+
+--C'est égal, dis toujours.»
+
+Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu
+avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal
+terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs,
+combien me coûtera une culotte de peau?
+
+--Ah! dit le père.
+
+--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il
+n'y a qu'un connu.
+
+--Je te laisse.
+
+--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je
+cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.»
+
+Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité
+plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait,
+comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens
+qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on
+avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de
+vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de
+Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son
+haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en
+avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison,
+c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est
+une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer.
+Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que
+certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on
+ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y
+a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de
+déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt
+pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper
+dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre
+coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que
+les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois
+verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer
+des _pois chers_.)
+
+Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève,
+et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux
+meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres,
+aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de
+cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à
+Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite
+table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée
+l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On
+causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se
+laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup,
+il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le
+sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on
+passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses,
+heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été
+remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait
+pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment,
+papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes
+qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon
+reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était
+superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à
+fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il
+jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de
+ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:
+
+_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par:
+_Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces
+intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille
+dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à
+quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen
+de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas
+à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut
+d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au
+pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme
+répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs,
+dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la
+qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science
+incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la
+vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une
+cuisinière.
+
+Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles,
+très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les
+timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.
+
+LE VIOLON, _dans les lilas_.
+
+Une fièvre brûlante, etc., etc.
+
+LA VOIX, _à travers les barreaux_.
+
+Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.
+
+LE VIOLON.
+
+Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.
+
+LA VOIX.
+
+Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....
+
+LE VIOLON.
+
+Toi dont les yeux me font la loi....
+
+LA VOIX.
+
+Tu n'auras pas ma rose....
+
+LE VIOLON.
+
+Ma richesse, c'est ta voix douce.... */
+
+«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait
+pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras
+pas ma rose_.
+
+LE VIOLON.
+
+ Si tu veux, charmante brune,
+ Ce soir au clair de la lune,
+
+«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»
+
+LA VOIX.
+
+ Les yeux noirs sont de jolis yeux,
+ Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....
+
+«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»
+
+LE VIOLON.
+
+ J'ai longtemps parcouru le monde
+
+ * * * * *
+
+ Courtisant la brune et la blonde....
+ «Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»
+
+LA VOIX.
+
+Il faut des époux assortis....
+
+LE VIOLON.
+
+ ....L'amour ne sait guère
+ Ce qu'il permet, ce qu'il défend....
+
+LA VOIX.
+
+ * * * * *
+
+Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit
+pas. La voix se décida à chanter ces paroles:
+
+ Je suis _bonne_....
+
+«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du _Diable à quatre_, mais dans la pièce,
+_bonne_ ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»
+
+Cette fois le violon avait compris, car il répondit:
+
+ Le noble éclat du diadème
+ Ici n'a pas séduit mon cœur, etc.
+
+La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:
+
+Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cœur....
+
+Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour
+le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi
+caricaturé de la main d'Hérold:
+
+Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon cœur_.
+
+ Par HENRY QUATRE.
+
+LA VOIX.
+
+ Triste raison, j'abjure ton empire....
+
+LE VIOLON.
+
+ Si tu veux charmante brune,
+ Ce soir, au clair de la lune,
+ Ce gazon....
+
+«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»
+
+LA VOIX
+
+ Il est tard, je rejoins ma mère.
+ Adieu, Colin, au revoir....
+
+LE VIOLON.
+
+ Si tu veux charmante brune,
+ Ce soir, au clair de la lune.
+ Ce gazon....
+
+Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son
+obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs,
+une expression ravissante.
+
+LA VOIX.
+
+Sans bruit, sans bruit....
+
+Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin?
+Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec
+précipitation:
+
+ .... Prenez garde
+ La dame blanche vous regarde....
+
+On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.
+
+Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.
+
+Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:
+
+«Monsieur,
+
+«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de
+voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour
+son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses
+voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes
+regrets, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+«SANLECQUE.»
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un
+autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec
+une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:
+
+«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y
+songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre
+et que vous devez ignorer, etc.»
+
+La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son
+adresse. Léon lui répondit:
+
+ «Monsieur,
+
+«Vous avez écrit à ma sœur; elle me charge de vous répondre: c'est
+vous dire assez quelle est la réponse. Ma sœur ne reçoit ni lettres
+ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter,
+pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres
+exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une
+réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres,
+dans la _Nouvelle Héloïse_ de Rousseau; et ces réponses au moins
+seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma sœur (qui ne
+s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre.
+
+«LÉON LAUTER.»
+
+
+
+
+IX
+
+M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.
+
+
+Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez
+raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu
+plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sœur; j'ai été touché
+autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis
+négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune
+fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant
+qu'en pensant à mademoiselle votre sœur, je ne trouvais à dire que ce
+que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis
+presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir
+que je sente dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
+heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe
+pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié,
+si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui
+se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre
+sœur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle
+tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon
+amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je
+parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque
+riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir que je
+trouve dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
+heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me
+renvoyer au livre de Rousseau.
+
+J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.
+
+CH. MERRUEL.
+
+
+
+
+X
+
+
+Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:
+
+«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce
+M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_.
+Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?
+
+--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé
+devant moi.
+
+--Ah!... Et comment le trouves-tu?
+
+--Bien, reprit Geneviève avec indifférence.
+
+--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je
+l'autorise...
+
+GENEVIÈVE.--A rien.
+
+LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela?
+
+GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.
+
+LÉON.--Ah!
+
+GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.
+
+LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le
+croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour
+toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche,
+amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à
+genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas
+mieux.»
+
+Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.
+
+«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en
+remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si
+heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages
+qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te
+presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de
+chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre
+petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car
+de nouvelles affections viendront remplir ton cœur; tu auras des
+enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un
+sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi
+un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide,
+si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui
+ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui
+aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui
+pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis
+si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»
+
+Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui
+arrivait.
+
+LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre.
+
+ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?
+
+Geneviève se penche sur sa broderie.
+
+LÉON.--Geneviève refuse.
+
+ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme
+du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève
+excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se
+dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.
+
+LÉON.--Tu entends, Geneviève?
+
+Geneviève se penche encore davantage; son cœur est déchiré. Albert
+n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son
+frère en la voyant passer aux bras d'un mari.
+
+ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici
+que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le
+mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage
+entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites
+jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des
+mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne,
+la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la
+campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes
+tes amies.»
+
+Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de
+se marier avec un autre.
+
+ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève?
+
+LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand
+tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la
+contrarions.
+
+ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton
+mariage, parlons du mien.
+
+LÉON.--Du tien?
+
+ALBERT.--Du mien.
+
+Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle
+leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.
+
+Albert continua:
+
+«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour
+rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans
+un bel état.
+
+LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.
+
+ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon
+clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à
+lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois!
+il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants,
+voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en
+avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette
+rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un cœur
+que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais
+chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les
+grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sœur
+devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle
+a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a
+rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec
+elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un
+changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche;
+nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques,
+et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»
+
+Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de
+chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils
+s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des
+affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui
+confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.
+
+GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.
+
+LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.
+
+GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?
+
+LÉON.--C'est impossible.
+
+GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie.
+
+LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.
+
+GENEVIÈVE.--Adieu, Léon.
+
+Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait
+dans son cœur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils
+donc malheureux tous les deux?»
+
+Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait,
+étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne
+voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la
+même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M.
+Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez
+Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était
+sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut
+dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et
+dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne
+prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner,
+Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas
+continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette
+prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait
+commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des
+arrivants.
+
+Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les
+pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son cœur
+avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle
+pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à
+Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour
+Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je
+verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à
+l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé
+qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont
+comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que
+je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie;
+j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon!
+je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent
+protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait
+pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une
+séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah!
+maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle
+souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne
+serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont
+laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que
+cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»
+
+Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre
+brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:
+
+«Comme Geneviève est belle ce soir!
+
+--Quel teint et quel éclat!
+
+--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.
+
+--Elle était pâle et elle avait les yeux caves.
+
+--On aurait dit une poitrinaire.
+
+--Ce n'était qu'une indisposition.
+
+--Elle est charmante aujourd'hui.»
+
+Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M.
+Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il
+la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle
+était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit
+tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle
+n'amusait pas.
+
+Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon.
+Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au
+Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla
+chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil
+le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas
+leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il
+était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa sœur.
+Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une
+manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait
+d'annoncer:
+
+M. Michaud,
+
+Madame Michaud,
+
+Mademoiselle Anaïs Michaud.
+
+C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait
+détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie,
+elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre
+cœur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et
+ses dents.
+
+Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes
+regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment
+d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son cœur; une douleur
+poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et
+disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure
+de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu
+Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se
+venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par
+le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi
+charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait
+été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.
+
+Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son
+frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»
+
+Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai
+de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des
+autres, et j'en vivrai.»
+
+Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les
+parfums du soir.
+
+Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne
+te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle
+n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle
+tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est
+occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.
+
+--N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne
+la pardonnerai pas.»
+
+Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup;
+que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât
+encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez
+d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui
+l'entouraient et aux obsessions de sa famille.
+
+On présenta la _future_ d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre
+Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde
+savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque
+instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits
+par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle
+se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée,
+malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui
+succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel,
+pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il
+était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans
+la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses
+lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la
+voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.
+
+A Rose.
+
+«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et
+de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui,
+et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je
+vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de
+n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;
+vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et
+nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma
+cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez
+Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.
+Adieu.
+
+«LÉON.»
+
+Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander
+des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se
+fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après
+qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.
+
+«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te
+rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais
+je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;
+je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire
+ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.
+
+«ROSE CHAUMIER.»
+
+Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le
+petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient
+plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se
+coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait
+eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et
+n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les
+applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva
+souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut
+celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez
+éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de
+mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire
+et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la
+rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de
+revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder:
+elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer
+deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin,
+et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.
+
+Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes
+trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu
+en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme
+que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre
+l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut
+s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un
+bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon
+fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à
+laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut
+très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la
+sienne.
+
+Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon
+s'occupa de la toilette de sa sœur. Il acheta quelques objets à
+crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent
+comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou
+auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour
+ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à
+réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier
+d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle
+refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste
+volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une
+blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève
+eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa
+mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot
+la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir
+que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est
+sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un
+petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement
+voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,
+assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement
+indifférent.
+
+C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais
+il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par
+Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la
+maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la
+chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle
+avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle
+chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un
+fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme
+Michaud. Il dit à Geneviève:
+
+«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?
+
+--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»
+
+Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que
+Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.
+
+«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.
+
+--Rose? demanda Geneviève.
+
+--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie
+au jour.
+
+--J'aime mieux Rose.
+
+--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était
+précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être
+était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?
+
+--Oui,» dit Geneviève.
+
+Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa
+fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en
+l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre.
+Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon
+s'était acheté des souliers.
+
+
+
+
+XII
+
+La toilette de Geneviève.
+
+
+La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre
+mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont
+resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi.
+A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi,
+et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous
+silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose
+à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne
+dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la
+page que j'ai négligé d'écrire.
+
+«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la
+parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure
+d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une
+sauge, ni une marguerite.
+
+«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les
+forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les
+chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend
+des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux
+bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son
+parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin
+d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous
+savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on
+peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il
+pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour
+que des fleurs de son jardin.»
+
+Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais
+j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,
+
+Et aussi la toilette de Rose,
+
+Et aussi la toilette d'Anaïs,
+
+Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.
+
+Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce
+moment, en robe de chambre et en pantoufles.
+
+Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé
+_père Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel
+va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me
+rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de
+benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que
+je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui
+fument près de vous.
+
+
+
+
+XIII
+
+La toilette de Geneviève.--La toilette de Rose.--La toilette
+d'Anaïs.--La toilette de Mme Michaud.
+
+
+Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est
+assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle.
+Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses
+que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où
+elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une
+lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus
+choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa
+toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des
+femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:
+
+Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile
+d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne
+en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me
+rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets
+en perles; la jupe de la robe un peu traînante.
+
+Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à
+aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour
+une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi
+qu'elle aurait été habillée. Si _elle eût été la mariée!_ pourvu, Dieu
+tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la
+pauvre enfant; elle aurait bien souffert!
+
+La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les
+yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle
+de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le
+chapeau, et un bracelet d'or très-simple.
+
+La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et
+orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et
+un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre
+de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.
+
+Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une
+robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme
+Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrêt de la cour
+royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un
+roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à
+l'heure?)
+
+Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est
+que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne
+s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et
+sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi;
+peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir,
+cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe
+qu'elle avait depuis longtemps.
+
+Je crois que c'est tout.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le
+sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle
+priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle,
+qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque
+parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au cœur. Il
+vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert
+et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce
+cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut
+cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la
+pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu,
+et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne
+demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour
+arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit
+dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si
+l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait
+sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne
+rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et
+rentra la robe de sa nouvelle cousine.
+
+Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle
+fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se
+mira, et dit: «_J'étais_ belle aussi, moi.»
+
+Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait;
+de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas
+tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.
+
+La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon;
+quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en
+rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre:
+c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style
+singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque
+grand malheur.
+
+La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est
+censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage
+bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et
+d'abréviations? C'était une assignation pour _s'entendre condamner_ au
+payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.
+
+La chose finissait ainsi:
+
+«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le
+présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos
+procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la
+main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter
+main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»
+
+Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne
+un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes
+contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre
+pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre
+les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle
+que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il
+redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par
+hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il
+arrive, de ne jamais les remettre à ma sœur.»
+
+Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie
+de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé
+
+ _Au nom du roi, de par la loi et la justice._
+
+Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la
+société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut
+chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses
+yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même
+comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel,
+ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on
+va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à
+Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime
+d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.
+
+Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue.
+Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les
+uns aux autres en se disant: «C'est lui.»
+
+Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta
+d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à
+une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et
+des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus
+de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables,
+les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à
+celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier
+nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda
+l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc,
+dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé
+dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au
+patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit:
+«Que veut monsieur?
+
+--Vous parler en particulier.
+
+--Entrez dans mon cabinet.»
+
+Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme
+qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs
+généraux et à tous les commandants de la force publique de France.
+L'huissier alors lui demanda son nom.
+
+«Léon Lauter.
+
+--Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte
+restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?
+
+--A l'audience du jour.
+
+--Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.
+
+--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.
+
+--Vous plaisantez, monsieur?
+
+--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.
+
+--Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à
+l'audience publique du juge de paix....
+
+--Publique? dit Léon.
+
+--Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix
+on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.
+
+--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.
+
+--Alors, payez.
+
+--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.
+
+--Demain, vous aurez des frais.
+
+--Qu'est-ce? dit Léon.
+
+--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:
+
+ Protêt 6 fr. 85 c.
+ Enregistrement 1 35
+ Assignation 8 20
+ Pouvoir 2 20
+ Jugement 26 45
+ -----------
+ Total 45 fr. 05 c.
+
+qu'il vous faudra payer en sus de la somme.
+
+--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante
+francs.
+
+--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à
+ajouter:
+
+ Signification 7 fr. 95 c.
+ Commandement 5 50
+ Procès-verbal de saisie 11 70
+ -----------
+ Total 25 fr. 15 c.
+
+Irez-vous à l'audience du juge de paix?
+
+--A l'audience publique?
+
+--Oui.
+
+--J'aimerais mieux mourir.
+
+--Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que
+le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation
+particulière du juge de paix, et nous aurons encore:
+
+ Assignation en débouté 8 fr. 20 c.
+ Nouveau jugement 26 45
+ Signification 7 95
+ Commandement 5 50
+ Procès-verbal de saisie 11 70
+ Procès-verbal d'affiches 24 »
+ -----------
+ Total 83 fr. 80 c.
+
+ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du
+procès-verbal de _récolement_ de vos meubles, ni des frais de vente,
+etc.
+
+--Mais, monsieur, que faire? dit Léon.
+
+--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.
+
+--Oh! monsieur, je vous remercie.
+
+--Monsieur, il n'y a pas de quoi.»
+
+Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré
+ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.
+
+Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme
+demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une
+fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle
+avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait
+résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa
+découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait
+soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de
+leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à
+deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix
+à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en
+apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais
+s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard
+et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire
+plus tôt et avait souvent besoin de repos.
+
+Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme
+de ménage?
+
+--Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé
+la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit,
+elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient
+ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que
+tu sois éveillé.»
+
+Il s'était élevé entre le frère et la sœur une noble et touchante
+lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de
+l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui
+qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en
+ai pas besoin, j'en ai encore.»
+
+La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on
+donnait vingt francs par mois.
+
+J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions
+humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme
+qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend
+au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu
+ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une
+heure avant le jour, elle se réveillait, allumait _une chandelle_, et se
+levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle
+lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas
+réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait
+de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à
+employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux
+dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et
+un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme
+elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les
+privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle
+faisait _une reprise_ dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour,
+mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait
+ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait
+pas à tromper sa sœur!
+
+Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail
+plus noble que la broderie des femmes désœuvrées sur des étoffes d'or
+et d'argent.
+
+Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce
+qu'il avait de rebutant.
+
+Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des
+ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de
+distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle
+remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la
+femme de ménage.
+
+Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa
+toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que
+Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa
+toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait
+remplie.
+
+Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.
+
+Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève;
+jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour
+elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus
+d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer
+à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue
+d'un désir!
+
+Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en
+avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille!
+comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait
+peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait
+qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant
+la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau
+dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir
+gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le
+garder encore un peu.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à
+Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait
+toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait
+cette fois tout fini.
+
+Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas
+le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait
+été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal
+tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute
+la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.
+
+M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison,
+dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le
+prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y
+passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit
+jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle
+voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait
+qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_
+M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»
+
+Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du
+détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa sœur ni ses leçons.
+Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre
+tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa
+tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu
+la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque
+meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les
+détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des
+larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin,
+de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon
+était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche,
+il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait
+semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un
+des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon
+pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était
+chargé de le rapporter, et Rose le replantait.
+
+Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour
+se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les
+rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.
+
+Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était
+morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une
+nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent
+et de réputation.
+
+Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils
+donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait
+les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles
+de corail des sorbiers.
+
+Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours
+cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme
+d'Albert.»
+
+Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce
+qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les
+affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien
+gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants;
+premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du
+mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle
+écrivit à Geneviève:
+
+«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.
+
+«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je
+suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais
+quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on
+enterra ma tante Rosalie.
+
+«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne
+m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève;
+nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce
+qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous
+n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais
+aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous
+les deux; il y a partout des places vides.»
+
+A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au
+postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour
+retourner à Paris.
+
+«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues
+sans te reposer.»
+
+Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le
+conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se
+retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma sœur, il faudra bien que tu
+saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en
+parler qu'une fois.»
+
+Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la
+fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son
+frère.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc
+est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert
+depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence
+m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont
+les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père
+s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et
+ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène
+assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté,
+et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat
+qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y
+donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant
+tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une
+partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»
+
+Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.
+
+«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et
+que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que
+j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude
+à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues,
+payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu.
+Je m'en vais.
+
+--Mais, dit M. Chaumier....
+
+--Mais, dit Rose....
+
+--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y
+en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait
+qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la
+brèche faite à votre fortune, et adieu.»
+
+A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui
+tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa
+sœur et partit au galop.
+
+M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula
+qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient
+précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches
+qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir
+encore en aide à Albert.
+
+Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution
+de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne
+vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de
+Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle
+y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour
+et amitié.»
+
+La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux;
+elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux
+arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient
+bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une
+triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à
+Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur
+cœur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons
+sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et
+qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les
+plaisirs du monde allaient lui manquer!
+
+Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses
+anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.
+
+Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle
+était ruinée et malheureuse.
+
+Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le
+surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin
+de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de
+la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec
+Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille
+dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses
+moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si
+elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux
+et leur dire: «Geneviève, ma sœur, Léon, mon cousin, mon amant, mon
+mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous
+trois.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+L'auteur à ses amis connus et inconnus.
+
+
+ * * * * *
+
+Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant
+quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien
+Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la
+bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...
+
+Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints,
+recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez
+moi et attendre. Attendons.
+
+C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais
+guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la
+vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en
+cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin
+d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré.
+J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force
+d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de
+mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais
+éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette
+fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et
+toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a
+parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais
+mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je
+conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le
+bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui
+inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier
+Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous
+sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on
+prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens;
+Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles
+tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il
+aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et
+des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies
+noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les
+hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents
+lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien
+et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui
+défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait
+vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les
+coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si
+bien!
+
+A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos
+amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus.
+Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs
+pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites
+clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les
+menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et
+me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies
+toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs
+pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux
+ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.
+
+J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:
+
+«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un
+autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et
+tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.
+
+«J. J.»
+
+Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera
+plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si
+tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais
+aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor.
+On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te
+montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une
+amitié.
+
+Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu
+enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire:
+_Je vous l'avais bien dit_.
+
+Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a
+dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n
+rapporte à lui, c'est son état.
+
+Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon
+chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome
+faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et
+des cœurs sourds.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme
+de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après
+quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit:
+«Eh bien! monsieur?»
+
+Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant
+lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la
+soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire
+sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme
+pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de
+Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie
+passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche
+dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un
+ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus
+heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un
+long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle
+meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la
+pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet
+de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les
+enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en
+pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et
+les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète
+qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et
+cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la
+bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge
+dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans
+sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»
+
+Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»
+
+Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles
+retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la
+brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:
+
+«N'y a-t-il donc plus d'espoir?
+
+--Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre
+sœur est bien malade.»
+
+Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait
+emporter son dernier espoir.
+
+«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période,
+nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»
+
+En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi
+jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'œil jusqu'à ce
+qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café
+et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder
+Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de
+solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il
+semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une
+lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas
+malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de
+désespoir.
+
+Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un
+excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai
+rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de
+frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins
+sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir
+vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir,
+faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle
+puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques
+conseils donnés par hasard.
+
+«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma sœur.»
+
+Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela
+constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un
+œil très-exercé pouvait seul apercevoir.
+
+Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale
+paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres,
+mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une
+ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et
+produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient
+passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu
+près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes,
+ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière
+(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer
+la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en
+attendant.»
+
+Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les
+palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le
+reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main
+égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait
+devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son
+opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère
+examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu
+me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»
+
+Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la
+mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en
+déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte;
+et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette
+perte de temps.
+
+Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins
+les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus
+question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque
+dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant
+frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous
+considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui
+de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le
+plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il
+n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la
+peinture, la cuisine avant les arts.
+
+Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se
+promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des
+tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement
+accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas
+étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus
+somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.
+
+Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu
+d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de
+brigand napolitain.
+
+ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert.
+
+MITHOIS.--On frappe.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir.
+
+LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet!
+
+EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier.
+
+Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes
+de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une
+fourchette.
+
+MITHOIS.--Gargantua, une fourchette.
+
+GARGANTUA.--Je les cherche.
+
+ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que
+tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne
+un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et
+n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)
+
+MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là?
+on dirait des côtelettes de chien caniche.
+
+LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons....
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?
+
+GARGANTUA.--De demander trop de cornichons.
+
+ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?
+
+GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons.
+
+ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés.
+
+GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....
+
+LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a
+pas mal de cornichons.
+
+GARGANTUA.--Vous en êtes un autre.
+
+ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du
+ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye
+comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.)
+
+MITHOIS.--On frappe.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe.
+
+ (_Entre un autre chaircuitier_.)
+
+CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier.
+
+MITHOIS.--Et des recôtelettes.
+
+LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin?
+
+ANTOINE HUGUET.--C'est ici.
+
+(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit
+mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de
+chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles
+perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon
+de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue
+comme une flamme.)
+
+ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le
+chaircuitier sort_.)
+
+CHARLES LEFLOCH.--Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du
+propriétaire?
+
+ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si
+coriace.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre.
+
+ANTOINE HUGUET.--Tant mieux.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye?
+
+ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance?
+
+CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance.
+
+ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé.
+
+ (_Moment de stupeur, indignation profonde_.)
+
+ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle
+punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien!
+Gargantua, les fourchettes?
+
+Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les
+fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.
+
+On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de
+côtelettes.
+
+CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à
+chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots
+menaçants:
+
+ MANE THECEL PHARES.
+
+MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé
+la chute des grands empires.
+
+ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la
+maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma
+solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont
+je suis sorti victorieusement.
+
+_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander,
+huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille
+francs.
+
+MITHOIS.--De mille francs!
+
+CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!!
+
+EDGAR SAGAN.--De mille francs!!!
+
+ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit
+au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais
+allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui
+n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui
+est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»
+
+Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens
+les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.
+
+_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit
+que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie,
+et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je
+répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre
+voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois
+couverts?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui
+suffiront.
+
+Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait
+assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent,
+donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands
+éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois,
+alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les
+serrait dans le four du poêle.
+
+MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons?
+
+ANTOINE HUGUET.--Oui.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer?
+
+ANTOINE HUGUET.--Oui.
+
+«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage,
+c'est parfaitement à son service.»
+
+«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le
+lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être
+désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en
+retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier.
+Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire,
+et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à
+infliger au Vasselin.
+
+MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une
+succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin
+maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il
+faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il
+rêve de nous.
+
+ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de
+l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va
+écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront
+exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans
+pitié.
+
+MITHOIS.--Sans pitié.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié.
+
+EDGARD SAGAN.--Sans pitié.
+
+GARGANTUA.--Sans pitié.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris.
+
+MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons
+déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines
+dont le détail suit:
+
+«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de
+sonnette.»
+
+(Antoine Huguet sort.)
+
+CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra
+frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son
+domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»
+
+(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il
+a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)
+
+ANTOINE HUGUET.--3º.....
+
+Alors entra Léon.
+
+Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu
+plus haut.
+
+
+
+
+XXI
+
+Un jour néfaste.
+
+
+Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour
+ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un _errata_ fait
+par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge
+sans appel.
+
+_Errata_.
+
+1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une
+chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.
+
+2º Et _clavecin_; mais dites-moi un peu où vous avez vu des _clavecins_.
+Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait;
+les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire
+_clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste
+célèbre.
+
+3º Qu'est-ce que _présenter ses civilités_? A qui est-ce qu'on _présente
+ses civilités_, à moins que ce ne soit en province?
+
+4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de
+satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez
+rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication
+des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus
+de huit jours.
+
+5º On parle trop de bottes.
+
+6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur
+cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez
+bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturière_, vu
+que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre,
+pour avoir un modèle.
+
+A ceci nous répondons:
+
+1º..................
+
+2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la
+moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne
+mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un
+certain hiver.
+
+3º..................
+
+4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.
+
+5º..................
+
+6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa sœur, et Léon et moi
+sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens
+riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait
+pas le moyen d'être économe.
+
+Est-ce tout?...
+
+Ah! bien oui....
+
+«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci
+est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes
+qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens _beaux_
+de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes
+chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant,
+auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans
+la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit
+ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de
+fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était
+une Vénus.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai
+de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour
+la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus
+du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le
+douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon
+l'usage, elle devait payer ce jour-là.
+
+Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_.
+Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air
+protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un
+salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied
+d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le
+courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque
+fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des
+paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré
+la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait
+pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui
+s'envenimait à chaque rencontre.
+
+«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer
+ma leçon?»
+
+Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le
+renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon
+avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan.
+Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.»
+Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»
+
+Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de
+Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont
+Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour
+lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous
+êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près
+vulgaire et de mauvais goût.»
+
+Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non;
+j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous
+les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je
+ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps,
+de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son
+cachet, et il s'en va.
+
+--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter
+cela!
+
+--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli
+talent sur le violon, cela vous amuserait.
+
+--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la
+bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_
+venir.»
+
+Léon remercia Mme de Dréan dans son cœur; Rodolphe se mordit les
+lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?
+
+--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait
+averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis
+à...»
+
+Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous,
+madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»
+
+Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva
+et commença à chanter:
+
+ J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_
+ Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas:
+ Que vous êtes une _inhumaine_,
+ Que je n'attends que le _trépas_....
+ Mais, outre que c'est bien vulgaire,
+ Tant parler est d'un indiscret;
+ Ne serait-il pas temps, ma chère,
+ Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
+ A des choses qu'il faille taire,
+ D'en venir un peu, s'il vous plaît?
+
+ Mais quel joli bouquet frissonne
+ Sur votre sein, mon bel amour?
+ Avez-vous doncque pour patronne
+ La sainte qu'on fête en ce jour?
+ Non, non, ce n'est pas votre fête,
+ Dites-vous? Cet heureux bouquet,
+ Dans une place aussi coquette,
+ Me fait croire, envieux regret,
+ Puisque ce n'est pas votre fête,
+ Que c'est la fête du bouquet.
+
+Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la
+tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon
+lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de
+son.»
+
+La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire
+comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son
+cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il
+avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé
+et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le
+traiter d'une manière convenable.
+
+J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne
+croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque
+précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours
+les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu
+qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en
+échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.
+
+Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un
+siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme
+comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux:
+c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait
+prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan
+parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.
+
+LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se
+prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne
+s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout
+le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se
+pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien:
+_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent,
+et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est
+malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose
+qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de
+pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une
+admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules
+auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont
+ils chantent les œuvres.
+
+RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes
+violonistes?
+
+Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était
+dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second
+ordre.»
+
+Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:
+
+«C'est moi, monsieur.»
+
+Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan,
+presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,
+dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce
+n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos
+leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.
+Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets,
+n'est-ce pas?»
+
+Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois
+pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun
+moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan,
+il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y
+étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons
+lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses
+cachets.
+
+«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais
+parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous
+êtes venu, je vais vous donner votre argent.»
+
+Et elle s'approcha d'un secrétaire.
+
+De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent
+qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait
+toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si
+petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant
+d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!
+
+Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela
+_m'embarrasserait_ aujourd'hui.»
+
+L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont
+remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il
+n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.
+
+«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.
+
+RODOLPHE.--Quel mariage?
+
+MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle
+Chaumier?
+
+RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?
+
+LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.
+Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier
+de vous présenter.
+
+MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie.
+
+RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque
+chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.
+
+RODOLPHE.--Elles se trompaient.
+
+LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait
+au lieu de la cacher.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez
+gardé de l'aigreur.
+
+RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de
+fortune pour moi.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.
+
+LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas
+eu peut-être assez pour ma cousine.
+
+RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?
+
+LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la
+demande.
+
+RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était
+absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle
+Chaumier_.--Non.
+
+LÉON.--Monsieur est prudent.
+
+RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère.
+
+LÉON.--C'est faute de croire au danger.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose.
+
+RODOLPHE.--Pourquoi cela?
+
+MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une
+excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux
+Bouffons?
+
+RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?
+
+MADAME DE DRÉAN.--Oui.
+
+RODOLPHE.--Irez-vous?
+
+Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si
+clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde
+question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient
+sans qu'elle sache trop comment.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me
+demander cela d'abord.
+
+RODOLPHE.--Adieu donc.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Adieu.
+
+LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain.
+
+En descendant l'escalier, Léon sentait son cœur battre violemment
+dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il
+appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le
+premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.
+
+LÉON.--Monsieur de Redeuil?
+
+RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?
+
+LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?
+
+RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?
+
+LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je
+crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et
+plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui
+tient à moi par des liens de parenté.
+
+RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons.
+
+LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.
+
+RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur?
+
+LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.
+
+RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?
+
+LÉON.--Quelquefois, monsieur.
+
+RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.
+
+LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des
+connaissances élémentaires.
+
+RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons?
+
+LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de
+Clignancourt.
+
+RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.
+
+LÉON.--Volontiers.
+
+RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les
+conditions.
+
+LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon
+pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de
+n'avoir qu'un témoin?
+
+RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.
+
+LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.
+
+RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.
+
+LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.
+
+En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de
+chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était
+plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à
+celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée
+à sa sœur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car
+_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine
+Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout
+naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là
+rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait
+singulièrement humilié.
+
+Cependant il se dirigea vers l'atelier.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle;
+elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était
+toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment
+qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y
+avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement
+survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les
+jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles
+d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.
+
+Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête
+était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter
+ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait
+voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si
+la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles
+à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait
+retomber sa tête.
+
+Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il
+allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se
+reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche:
+elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!
+
+«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et
+que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au
+désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?
+
+--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui
+ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné,
+qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir.
+
+--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.
+
+Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être
+malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait
+lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses
+réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même
+embarrassantes.
+
+Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert,
+sois heureux, je prierai Dieu pour toi.
+
+--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt
+dans le ciel que tu prieras pour moi.»
+
+Et il descendit l'escalier tout attristé.
+
+Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva
+M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien
+différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et
+elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cœur tant
+d'amour et tant de bonheur pour lui.
+
+M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la
+maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce
+sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?
+
+--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis
+accoutumé.
+
+--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin
+parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»
+
+Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur
+que M. Chaumier lui dit:
+
+«Est-ce une plaisanterie, monsieur?
+
+L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement.
+
+M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous?
+
+L'ÉTRANGER.--Pourquoi cette question?
+
+M. CHAUMIER.--Pour rien.»
+
+C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de
+l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent
+qu'il proposait d'en donner.
+
+L'ÉTRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour
+acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas
+pour moi.
+
+Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de
+M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.
+
+M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.
+
+MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse.
+
+M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard.
+
+MODESTE.--Alors on dînera à huit heures du soir.
+
+M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien.
+
+MODESTE.--Ça ne sera pas ma faute.
+
+M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui,
+d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères
+qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur
+de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.
+
+L'ÉTRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi.
+
+M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me
+contrarie beaucoup de la vendre.
+
+L'ÉTRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.
+
+Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.
+
+L'ÉTRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?
+
+M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?
+
+L'ÉTRANGER.--Vous l'avez dit devant moi.
+
+M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.
+
+L'ÉTRANGER.--Parlons de la maison.
+
+M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.
+
+L'ÉTRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut
+réellement.
+
+M. CHAUMIER.--Pourquoi cela?
+
+L'ÉTRANGER.--Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent
+que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _à soi_
+une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.
+
+M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.
+
+L'ÉTRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs?
+
+M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.
+
+L'ÉTRANGER.--Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons
+l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui
+achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera
+prêt.
+
+M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.
+
+L'ÉTRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.
+
+M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient à ma fille.
+
+L'ÉTRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.
+
+M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à
+soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.
+
+L'ÉTRANGER.--Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici
+l'adresse.
+
+M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas.
+
+L'ÉTRANGER.--Je le vois bien.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Au jardin.
+
+
+«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa sœur tout
+bouleversé.
+
+--Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.
+
+--Celle-ci? demanda froidement Albert.
+
+--Oui, reprit Rose, plus triste encore.
+
+--Est-ce qu'il en trouve un bon prix?
+
+--Il paraît que oui.
+
+--Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.
+
+--Ah! tu ne comprends pas cela, toi.
+
+--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»
+
+--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous
+mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants
+fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas
+dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout
+ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du cœur et va au
+cœur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans
+le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il
+me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses
+paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et
+maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le
+présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»
+
+Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle,
+voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre
+les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la
+famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une
+même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde
+du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu
+d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la
+porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix
+minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques
+amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.
+
+«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que
+moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.
+
+--Voulez-vous, alors, voir votre créancier?
+
+--Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.
+
+--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à
+leur disposition.
+
+--C'est égal, essayons.
+
+--Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»
+
+Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais
+qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de
+Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils
+arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse
+indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria
+d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait
+expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait
+vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Au jardin.
+
+
+Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de
+joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;
+
+Dans les fleurs des _lilas_ et des _ébéniers_ jaunes, de mes doux
+souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.
+
+De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment
+quelque douce parole que j'entends dans le cœur.
+
+Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien
+pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?
+
+C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: _Tenez, Jean, je n'ai pas
+oublié, votre fête_ depuis plus de treize ans.
+
+Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer
+et cependant réveille des souvenirs charmants.
+
+Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert,
+entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais
+_liseron_.
+
+C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin
+ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;
+
+Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour
+que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.
+
+Voici, là-bas, fleurir la jaune _giroflée_. Rien n'est si babillard que
+sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?
+
+«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier
+tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?
+
+«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement
+blanc en passant effleurées presque chaque matin.
+
+«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours,
+sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»
+
+Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en
+fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger
+
+Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et
+ton âme enivrée évoquait l'avenir;
+
+«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les
+odorants pétales; sois heureux de fleurir;
+
+«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se
+mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»
+
+«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en
+vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»
+
+
+
+
+XXVII
+
+L'atelier.
+
+
+«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procès-verbal.
+
+GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.»
+
+MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le
+Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!
+
+LÉON.--Oh!
+
+ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.
+
+GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à
+jamais privés de sonnette.»
+
+MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine.
+
+LÉON.--Bien.
+
+ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.
+
+GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra
+_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son
+domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_»
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où
+une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la
+mettre dans sa poche ayant de _frapper_.
+
+MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.
+
+ANTOINE HUGUET.--«Art. 3....
+
+LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles
+du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où
+elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on
+l'effacera.»
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté?
+
+TOUS.--Oui.
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua,
+enregistre l'article 3. «Art. 4....
+
+EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et
+son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux
+de cerises.»
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté?
+
+MITHOIS.--Adopté.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement.
+
+ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.»
+Il n'y a pas toujours des cerises.
+
+ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté?
+
+TOUS--Adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce
+que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire
+que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers
+étages, autant de fois qu'on les rallumera.
+
+TOUS.--Adopté, adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.
+
+MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans
+leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de
+fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,
+cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et
+pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles
+rapprochés et à des heures indues.»
+
+TOUS.--Adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--«Article 7....
+
+CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi
+que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des
+planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on
+barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte
+de Vasselin donnant sur l'escalier.»
+
+TOUS.--Adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure
+précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»
+
+«Article 9 et dernier.
+
+«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et
+dégoûter le Vasselin de l'existence.
+
+«Fait en notre domicile, le.... février 18....»
+
+ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit
+immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.
+
+GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les
+murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte
+dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque
+fois qu'on l'effacera.»
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui
+est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est
+brune.»
+
+Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans
+l'atelier.
+
+Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et
+auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y
+prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée
+triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait
+laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa
+demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus
+retouché.
+
+Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui
+manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il
+n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant
+de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec
+empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la
+demande qui lui faisait tant de honte.
+
+Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps,
+Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand
+Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de
+parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il
+ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha
+dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il
+regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande
+aiguille sera sur le VI.»
+
+Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.
+
+Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.
+
+M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses
+sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.
+
+M. VASSELIN.--Ah ça! monsieur....
+
+ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin?
+
+M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....
+
+ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous.
+
+M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigué.
+
+ANTOINE HUGUET.--C'est égal.
+
+M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir.
+
+ANTOINE HUGUET.--Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.
+
+TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir.
+
+M. VASSELIN.--Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je
+savoir....
+
+GARGANTUA.--On demande M. Huguet.
+
+ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase
+un peu avec monsieur....
+
+M. VASSELIN.--Ce que j'ai à vous dire....
+
+GARGANTUA.--C'est très-pressé....
+
+ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.)
+
+M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs....
+
+GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un
+enfant à deux têtes.
+
+MITHOIS.--Mille excuses.... Léon, remplace-moi.
+
+M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.
+
+GARGANTUA.--On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.
+
+Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en
+va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il
+n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va
+acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les
+quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour
+qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la
+rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon
+brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte
+avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la
+porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans
+la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques
+jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer,
+cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte;
+il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié
+l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me
+la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est
+commissionnaire au mont-de-piété.
+
+--Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero
+chinquante-houit.»
+
+Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de
+l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.
+
+Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et
+demanda au portier:
+
+«Le mont-de-piété?
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.
+
+--Comment! fermé?
+
+--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.
+
+--Si on frappait?
+
+--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»
+
+Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le
+reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la
+fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et
+s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»
+
+Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et
+magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser
+en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue,
+dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque
+aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais,
+que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans
+l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.
+
+Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi
+d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et
+qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si
+malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule
+dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût
+présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne
+prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa
+lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin,
+l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait
+été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui
+s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde
+rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une
+lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de
+Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il
+alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui
+causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la
+clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle
+qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se
+mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son
+bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon
+se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la
+partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un
+argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et
+à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui
+apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux;
+il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en
+route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les
+Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore
+assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet
+homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa
+famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De
+quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier
+que de laisser souffrir sa sœur? Et qu'est-ce que je fais tous les
+jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la
+honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon
+et de recevoir de l'argent pour ma sœur. Jamais je n'aurai rien fait
+d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me
+mépriserait: ce serait un homme sans cœur, et alors que me ferait son
+mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu!
+dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma sœur! pardon
+d'avoir hésité si longtemps!»
+
+Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son
+cœur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte,
+s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges
+durent écouter, les ailes frémissantes et l'œil humide. Ce qui lui
+vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de
+Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs
+étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua _la Dernière pensée de Weber_,
+cette musique si poignante qui serre et tord le cœur. On le
+regardait, on parlait bas et avec respect.
+
+«Il est vêtu proprement.
+
+--Il a l'air distingué.
+
+--Il a de beaux yeux.
+
+--Quel malheur!»
+
+Etc., etc.
+
+Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une
+pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et
+belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a
+vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta
+charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante
+beauté.
+
+Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule,
+et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria:
+«Léon!
+
+--Anselme!» dit Léon.
+
+Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de
+Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme.
+Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je
+voudrais le mettre dans mon cœur.»
+
+Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à
+Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui
+était nécessaire à Geneviève.
+
+«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.
+
+--Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre
+heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»
+
+Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et
+Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre
+secours et de votre discrétion.»
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.
+
+--D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je
+vais vous dire.
+
+--Ah! ah! dit Anselme.
+
+--Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre
+chose, pensa-t-elle en soupirant.
+
+--Je vous le promets.
+
+--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je
+voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je
+m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il
+y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de
+la tapisserie....»
+
+Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.
+
+«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde
+que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il
+verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout
+très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner
+suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de
+ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une
+éternelle reconnaissance.»
+
+Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez
+lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous
+demander. Je me bats demain matin.»
+
+Anselme pâlit.
+
+«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais
+sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le
+remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain
+matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.
+
+--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre sœur!
+
+--J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis
+pas le maître de reculer.
+
+--J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin
+de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur
+la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec
+une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un
+petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme
+était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait
+assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur
+sa sœur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela
+aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser
+battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison
+n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et
+monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à
+l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon
+tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à
+le représenter avec une dignité ferme et invincible.
+
+En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et
+annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.
+
+M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un
+jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un
+sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant
+vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?
+
+--Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de
+siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit:
+«Donnez-moi un fauteuil.»
+
+L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort
+inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au
+dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M.
+Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un
+fauteuil.»
+
+Le domestique obéit et se retira.
+
+«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M.
+Anselme.
+
+--Jusqu'à un certain point, monsieur.
+
+--Comment, jusqu'à un certain point?
+
+--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et
+digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se
+battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les
+conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.
+
+--M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.
+
+--C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.
+
+--Ah!
+
+--Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil,
+quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.
+
+--Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?
+
+--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était
+à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord
+d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce
+n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?
+
+--Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une
+affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour
+d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.
+
+--Je n'ai pas mission de m'y opposer.
+
+--A demain, sept heures du matin?
+
+--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à
+sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.
+
+--A neuf heures.
+
+--Où?
+
+--A la barrière de Vincennes.
+
+--Soit.
+
+--Messieurs, je vous salue.»
+
+Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons,
+allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y
+avait pas moyen d'éviter l'affaire.»
+
+Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains,
+et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi
+et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant,
+je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez
+votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter
+à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»
+
+Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le
+fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à
+son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le
+salon.»
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était
+appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même
+jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose
+vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au
+dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour
+trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas
+besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller
+jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le
+lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait
+Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi,
+demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et
+Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!
+
+Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent
+toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi
+des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée
+que par sa persévérance.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un
+salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par
+la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour
+que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait
+qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait
+mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et,
+quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les
+vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa
+dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie.
+Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la
+tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle
+aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les
+angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit
+logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle
+détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle
+souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans
+y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa
+mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de
+profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon.
+Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est
+précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il
+n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie,
+pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins,
+d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se
+dévouer.
+
+Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les
+candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.
+
+Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet
+du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle
+était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi
+somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un
+goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait
+une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était
+au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc;
+de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs
+les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une
+glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une
+profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des
+rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement
+sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.
+
+Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de
+jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il
+ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle
+s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa
+que probablement, à cause de la confusion où on était pour les
+préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la
+seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève
+se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et
+qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui
+t'amène?»
+
+Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et
+de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires
+se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune.
+Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que
+tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la
+maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»
+
+Léon regarda sa sœur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant
+de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à
+ses lèvres.
+
+«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?
+
+--Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet
+d'une leçon.»
+
+Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui
+parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant
+qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir
+affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche
+livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit
+une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:
+
+«Monsieur Chaumier.
+
+--Mademoiselle Rose Chaumier.»
+
+Il y eut quatre exclamations simultanées.
+
+«Comment, vous mon oncle!
+
+--Toi, Rose!
+
+--Vous, mon neveu!
+
+--Toi, Geneviève!
+
+--Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de
+Fontainebleau.
+
+--Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous
+avons été enfants et heureux!
+
+--Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre
+fortune?
+
+--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»
+
+Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là
+gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive
+expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour
+ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il
+dit: «Nous sommes venus pour une leçon.
+
+--C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la
+première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je
+ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.
+
+--Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais
+construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons
+ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.
+
+--Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que
+nous imaginions alors.»
+
+Une porte s'ouvrit, et on annonça:
+
+«Monsieur Albert Chaumier.»
+
+L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation,
+quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du
+commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes
+occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir
+s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue
+de Clichy.
+
+--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre
+la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa,
+ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent
+m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»
+
+Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.
+
+«Merci, mille fois merci, ma bonne petite sœur, dit Albert; mais ta
+générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter
+aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus
+difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»
+
+M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose
+disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.
+
+«Comment, mon oncle! dit Geneviève.
+
+--Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en
+prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce
+qu'on ait arrangé ses affaires.»
+
+La porte s'ouvrit encore, et on annonça:
+
+«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»
+
+Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas
+d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la
+situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le
+salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître
+personne.
+
+«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»
+
+Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la
+présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon,
+on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit,
+cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs
+domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage
+simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte,
+et on l'annonça:
+
+«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»
+
+Ce fut comme un coup de foudre.
+
+Albert s'écria: «Mon créancier!
+
+--Mon protecteur! dit Rodolphe.
+
+--L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.
+
+M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce
+n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis
+votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous
+êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»
+
+Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains.
+Anselme les releva et les serra sur son cœur; puis il prit la main
+d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien
+longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère,
+dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les
+torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se
+tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous
+n'avez pas mauvais cœur, la vue de notre bonheur ne peut vous
+déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si
+commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais
+ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»
+
+Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa
+main sur ses yeux.
+
+Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps
+l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un
+devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé
+offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez
+durement. Nous devions nous battre demain matin.
+
+--Oh! mon Dieu!» dit Rose.
+
+Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son
+frère.
+
+«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes
+excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»
+
+Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son cœur pour la
+haine.
+
+«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi;
+vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la
+susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec
+lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et
+demandait l'aumône pour sa sœur, pour ma fille chérie.
+
+--O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.
+
+Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et
+admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle
+s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un
+instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.
+
+Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites
+monter tous les domestiques.»
+
+Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée
+vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.
+
+Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque
+tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez
+ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est
+ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose
+sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes
+parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et
+que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui
+fera le bonheur de toute ma vie.»
+
+Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles
+allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose
+suivirent leur exemple, et Anselme dit:
+
+«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours.
+Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les
+pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et
+donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes
+enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce
+coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à
+Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon
+appartement.
+
+«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien
+petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je
+suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec
+lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation;
+n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai
+trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord
+un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami,
+son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en
+France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je
+n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié
+pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le
+baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?
+
+«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à
+moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la
+laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.
+
+--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?
+
+--Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette
+fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»
+
+Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli
+visage tout rouge.
+
+«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour
+vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens,
+Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre
+tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et
+la salle de bain en marbre blanc.
+
+«Voici tous les meubles que tu as choisis.
+
+«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme
+si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé
+joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis
+que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.
+
+«Passons à l'appartement de Léon.
+
+«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton
+divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu
+trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes
+noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une
+fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe
+pour son cheval.»
+
+«Demain matin vous verrez le jardin.
+
+--Et vous, mon père, votre appartement?
+
+--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore
+bien des choses à faire.»
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève,
+Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son
+cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener
+au bois de Boulogne.
+
+Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme
+frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que
+j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens
+ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»
+
+Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.
+
+«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me
+suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève
+vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de
+Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir
+son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau
+violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»
+
+Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa sœur et sa
+cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que
+Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.
+
+«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez
+pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin:
+ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous
+montrer mon appartement.»
+
+Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon
+dans le jardin, où elle les laissa.
+
+Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais
+jours; ils se dirent mille fois la même chose.
+
+On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de
+printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des
+sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux
+amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était
+riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de
+leur bonheur.
+
+Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert,
+dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la
+maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie,
+conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les
+meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de
+sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient
+pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables
+avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait
+apporter les meubles.
+
+En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement
+ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous
+avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.
+
+«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en
+jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu
+conserveras bien, n'est-ce pas?»
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter
+dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à
+Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il
+frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment
+vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui
+arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»
+
+A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous
+trouvez-vous toujours bien ici?
+
+--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux,
+et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....
+
+--Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même
+temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous
+pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon
+fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux
+Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»
+
+Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée
+dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant
+qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant,
+et je m'en suis parfaitement trouvé.»
+
+Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon,
+et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne
+trouve rien dans mon cœur qui doive mieux vous récompenser.»
+
+Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette
+rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M.
+de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à
+elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive
+tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.
+
+Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena
+Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille
+femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de
+l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et
+Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon cœur à
+notre prière du soir.»
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa
+fille.
+
+Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles
+voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le
+prêtre demanda à Léon _sa pièce de mariage_, pour la bénir et la donner
+à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un
+double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre
+le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit
+Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par
+Dieu avant de l'être par vous.»
+
+M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours
+cramoisi.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si
+heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer
+le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir
+heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie,
+lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins,
+elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour
+ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis
+à elle.
+
+Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron
+d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans
+qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le
+sort: elle ne devait pas lui échapper.
+
+Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout
+le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.
+
+Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées
+semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat.
+Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux
+avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte
+bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de
+mélancolie.
+
+Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour
+Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec
+ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la
+belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la
+belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne;
+on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y
+aller.
+
+Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son
+départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait
+qu'indisposée.
+
+Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée
+d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa
+belle-sœur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit
+à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour
+toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi,
+je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine,
+n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»
+
+Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la
+situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.
+
+Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés,
+l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une
+bougie de plus.
+
+Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées
+ravissantes, disait-elle, tu verras.»
+
+Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau
+pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre
+mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais
+tant regrettée qu'à présent.»
+
+Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les
+larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait
+entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève
+elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été
+amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus
+douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle
+aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la
+fatigue du chemin, et elle mourait.
+
+«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays
+de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à
+Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse
+mourut par le commandement du Seigneur.»
+
+«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai
+froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne
+vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des
+enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur
+bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»
+
+Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait
+avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien,
+invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge,
+et l'emporta au ciel.
+
+Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son cœur, et ne
+le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au
+même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu
+d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger.
+Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques
+faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus
+étouffer.
+
+«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce
+devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex
+nomine_).
+
+«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons
+votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de
+votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde,
+et de l'associer à la gloire de vos saints!
+
+«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.
+
+«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.
+
+«O jour de colère (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colère et de la
+vengeance de Dieu!
+
+«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô
+Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.
+
+«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino
+moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs œuvres
+les suivent.»
+
+ * * * * *
+
+Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et
+Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et
+son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne
+partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que
+vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit
+trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de
+la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme
+le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon
+furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la sœur de
+leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni
+faire du bruit près de l'appartement de leur _tante Geneviève_.
+
+FIN.
+
+Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de
+Vaugirard, 9.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE ***
+
+***** This file should be named 38756-0.txt or 38756-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/7/5/38756/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/38756-8.txt
@@ -0,0 +1,10244 @@
+The Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Geneviève
+
+Author: Alphonse Karr
+
+Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+GENEVIÈVE
+
+TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
+
+Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
+
+rue de Vaugirard, 9
+
+
+
+
+GENEVIÈVE
+
+PAR
+
+ALPHONSE KARR
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14
+
+1857
+
+Droit de traduction réservé
+
+A
+
+LÉON GATAYES
+
+
+
+
+GENEVIÈVE.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue;
+le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide
+coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales,
+sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra
+toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.
+
+A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une
+fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi
+on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près,
+était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds
+dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son
+premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au
+froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait
+descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car
+à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile,
+retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par
+celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre
+dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui
+n'avait pas cessé de tomber.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.
+
+Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier,
+demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il
+fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis
+venu, j'ai vu, _j'ai été vaincu_.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle
+Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son
+mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le
+mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à
+Châlons, la maison de son mari.
+
+Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au
+stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour
+prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités
+que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette
+admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au
+désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de
+s'en parer.
+
+M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour
+souffrir dans la vie; mais son prétendu stoïcisme les augmentait
+singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer
+ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en
+gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer
+les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.
+
+Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame,
+qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.
+
+Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle
+l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût
+trouvé que juste et raisonnable que tous les coeurs de l'univers
+fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un
+autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu
+d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle
+ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.
+
+Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie
+des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les
+coeurs qui sont au monde.
+
+De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans
+un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours
+l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans
+honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas
+l'éprouver soi-même.
+
+Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.
+
+C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la
+chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent
+s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire
+un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles
+peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se
+permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de
+mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni
+de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.
+
+C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un
+jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville;
+Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on
+élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa
+coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était
+restée parfaitement innocente; les coeurs s'étaient toujours rendus
+sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais
+on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce,
+que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en
+semblaient mettre à eux-mêmes.
+
+M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec
+quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus
+considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à
+une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et
+embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle
+il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut
+condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde
+prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à
+gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en
+rentrant au domicile conjugal:
+
+«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu
+justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions.
+N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?»
+
+A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était
+parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.
+
+Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari:
+
+«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était
+décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans
+compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je
+crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels
+elle ne peut manquer de coucher.»
+
+A quoi M. Lauter ne répondit rien.
+
+«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme
+Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?
+
+--Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M.
+Lauter.
+
+--Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de
+prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme
+Reiss à tour de rôle.»
+
+
+
+
+III
+
+
+M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes
+dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter,
+et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint
+habituellement à la maison.
+
+
+
+
+IV
+
+Une femme fidèle.
+
+
+Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté
+vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur.
+Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela
+d'ordinaire conduit par degrés _à l'infidélité_; mais pour la femme qui
+pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner
+jusque-_là_, le reste n'avait pas la plus petite importance.
+
+C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de
+M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se
+touchent par un certain point qui produit une commotion dans la
+poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il
+s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui
+transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain
+que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette
+communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous
+l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne
+alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se
+confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner
+et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle
+de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on
+lui a donnés.
+
+Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette,
+mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»
+
+Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se
+trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les
+yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on
+les eût laissés ensemble pendant huit ans.
+
+Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là,
+elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait
+n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle
+avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.
+
+Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec
+brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.
+
+Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières.
+M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir
+l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.
+
+M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la
+maison.
+
+Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée
+pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce
+moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.
+
+Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans
+parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté
+de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à
+méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,»
+qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous
+adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a
+épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que
+l'on n'arrive quelquefois à dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la
+chose et que le mot est devenu un mensonge.
+
+M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et
+préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans
+cesse aux oreilles.
+
+«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous
+ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et
+ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour
+vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous
+aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble
+ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance
+qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni
+prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous
+soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous
+en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»
+
+Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son
+mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites
+qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout,
+pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se
+montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez
+que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent
+été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant
+que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien
+malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que
+néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle
+n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle
+resterait toujours _fidèle à ses devoirs_, comme elle l'avait toujours
+été.
+
+M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses moeurs et à sa
+sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien
+d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la
+providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une
+femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à
+son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines
+tracasseries.
+
+Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se
+targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable,
+n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.
+
+Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M.
+Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait
+pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour
+qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les
+plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher
+plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce
+langage:
+
+«Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le coeur,
+qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la
+force de vous _dérober_; et, en ce moment où il faut que je parle, où je
+suis décidé à vous ouvrir enfin mon coeur, j'hésite, tant je redoute
+votre _étonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._
+
+--Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimulée_.
+Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à
+moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je
+ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la
+nuit; mais n'espérez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul
+instant.»
+
+Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit
+bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et
+son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes
+cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je
+n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la
+passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler _cher
+ange_; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les
+regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se
+touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le
+sang se mêle.
+
+Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les
+laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia
+pas _ses devoirs_ et _se conserva à son mari_.
+
+Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens
+vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la
+prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme
+Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une
+femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la
+justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils
+n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne
+doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et
+on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son
+départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son
+retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de
+nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour
+échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle
+se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux
+conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un
+habitué des assemblées dit assez grossièrement:
+
+«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son
+mari?»
+
+Mme Reiss répliqua charitablement:
+
+«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»
+
+
+
+
+V
+
+
+Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si
+laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était
+toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures
+avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits
+ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de
+comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un
+esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un coeur sans délicatesse; à se
+dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer
+sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune
+homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus
+haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle,
+attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis
+bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule
+et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme
+un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la
+poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce
+que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....
+
+Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers,
+imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire
+comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des
+palets de rubis et de topazes.
+
+
+
+
+VI
+
+A C*** S***.
+
+
+Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où
+les femmes se mettent nues, sous prétexte de _s'habiller_; où des maris
+crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et
+leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que
+dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui
+n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher
+avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas
+que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle
+est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de
+perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie!
+qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.
+
+Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de
+carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson;
+au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu
+des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui
+sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets,
+le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir
+pour rien.
+
+Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
+d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
+d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains
+blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.
+
+Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un
+tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs,
+semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au
+couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au
+violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu
+que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui
+coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de
+mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges
+nénufars, des grenouilles en choeur les longs concerts criards.
+
+Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à
+peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont
+les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois,
+chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes
+sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux
+fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les
+vertes _demoiselles_, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur
+les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou
+plutôt vivantes émeraudes.
+
+Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes
+journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les
+autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs
+habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans
+espérance.
+
+Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô
+C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle
+qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en
+bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.
+
+Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au
+loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant
+de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre,
+c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque
+fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans
+nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand
+cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs
+gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure,
+et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.
+
+Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme
+reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend....
+et c'est ainsi que finissent les jours.
+
+Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les
+saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du coeur et s'en
+retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle
+femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...
+
+Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
+d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
+d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains
+blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.
+
+Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont
+l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est
+une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!
+
+Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres
+désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été
+même effleurée par de lointains soupirs!
+
+Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi
+chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie,
+tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la
+vie!
+
+Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités,
+invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras,
+n'ont gardé que la vie.
+
+Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le
+gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de
+convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles
+d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent
+les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune
+fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se
+rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je
+n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'oeil au miroir
+sitôt que quelqu'un sonne.
+
+Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et
+parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa
+jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un
+sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte
+sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_,
+source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a
+baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le
+coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a
+reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une
+chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su
+garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la
+clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'oeil certain. C'est encore
+une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On
+l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était
+pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur
+mon sein.
+
+J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens;
+de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du
+ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale,
+de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents;
+j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton oeil cherche en
+vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été
+jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte,
+gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du
+fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche,
+qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du
+baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain
+t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.
+
+
+
+VII
+
+
+Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien
+fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M.
+Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus.
+Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance
+avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop
+longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait
+injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le
+même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un
+matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.
+
+
+
+
+VIII
+
+Un époux malheureux.
+
+
+Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien;
+elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine,
+parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le
+déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à
+point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas,
+qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les
+yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse
+inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose,
+elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit
+au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.
+
+De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures
+de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de
+sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs.
+Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son
+cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse
+avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au
+retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M.
+Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine,
+Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission? M. Lauter pouvait
+raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour
+l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une
+attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou
+de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.
+
+La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y
+étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à
+faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait
+amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un
+départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que
+ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un
+caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons
+pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs
+avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a
+fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations
+de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les
+chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque
+chose de chaud, etc., etc.
+
+Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte
+de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il
+soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son
+cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir
+blanc, un signe d'adieu et d'affection.
+
+La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil,
+lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet,
+l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la
+personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là?
+
+--Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé
+jusqu'aux os.»
+
+Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla
+frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que
+M. Lauter put rentrer chez lui.
+
+«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que
+moi.»
+
+Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon
+Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il.
+
+--C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et
+que votre aspect n'avait rien de bien égayant.
+
+--Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?
+
+--Quelles pantoufles? demanda la servante.
+
+--Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de
+hauts quartiers.
+
+--Je ne sais pas.»
+
+Rosalie tremblait de tous ses membres.
+
+«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait
+causé votre retour aussi inattendu?
+
+--Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes
+pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui
+m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré
+que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès
+de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes
+pantoufles?
+
+--Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour
+dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà
+séché, le lit achèvera de vous réchauffer.»
+
+Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'oeil
+destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne
+put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en
+mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna
+cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable;
+puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie
+dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait
+impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui
+succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et
+qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva
+précipitamment.
+
+«Où vas-tu? demanda M. Lauter.
+
+--Je descends.
+
+--Pourquoi? il ne fait pas encore jour.
+
+--Je n'ai plus sommeil.
+
+--Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'oeil de la nuit; reste auprès
+de moi, nous causerons.
+
+--Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je
+veille à leur exécution.
+
+--Je t'en prie.
+
+--C'est impossible.»
+
+Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un
+livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans
+l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel
+lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes
+pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à
+coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles
+qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla
+replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont
+être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un
+temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour
+saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur
+une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un
+pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe,
+un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la
+chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en
+reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur
+Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?»
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il
+pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à
+deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se
+passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était
+tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux
+pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses
+mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un
+cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui;
+tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé
+par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez
+_tout mon bonheur_.»
+
+Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une
+armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer
+des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux
+lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le
+moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.
+
+Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.
+
+
+
+
+X
+
+Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de
+Fontainebleau.
+
+
+Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.
+
+On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de
+laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte
+était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on
+était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe;
+dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée,
+et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la
+cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un
+petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la
+maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M.
+Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose
+Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste
+Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du
+haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et
+quelquefois _Honoré Rolland_, époux de Modeste, militaire de son état, y
+venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer
+de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect
+sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le
+jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on
+l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient
+étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques
+plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier
+développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une
+clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse,
+formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se
+ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la
+muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.
+
+On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à
+manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des
+barreaux de bois, peints en couleur de fer.
+
+C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M.
+Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs
+sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près
+toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison;
+elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de
+l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge
+peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction
+extrêmement élémentaire:
+
+L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux
+questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec,
+comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses
+vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se
+détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.
+
+Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une
+douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne
+venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme
+de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas
+d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art
+de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur
+excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle
+parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A
+certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand
+on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses
+ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient
+_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis
+de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près
+sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait
+réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.
+
+Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut
+en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il
+se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.
+
+En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre
+fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait;
+l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée
+qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son
+cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la
+porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas
+même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise
+humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand
+Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était
+décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa
+famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.
+
+Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le
+porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui
+recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la
+ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand
+le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit
+par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa
+tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut
+acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le
+premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager
+était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et,
+contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche
+de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait
+bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En
+servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur;
+depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé
+et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché,
+des oeufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais
+faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était
+jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en
+pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle
+songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer
+de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait
+la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.
+
+«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.
+
+--Je ne crois pas, Modeste.
+
+--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que
+monsieur n'a mis le pied hors de la maison.
+
+--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des
+nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du
+malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer
+mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»
+
+A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte,
+entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit
+entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne
+distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure
+hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un
+mendiant qui implorait des secours.
+
+«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer
+ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.
+
+--Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.
+
+--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là
+des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de
+faire un grand bien à la cause des nègres.
+
+--Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.
+
+--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule
+que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang
+qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui
+gonfle les nôtres?
+
+--Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le
+mendiant.
+
+--Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne
+sont-ils pas aussi nos frères?
+
+--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.
+
+--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires
+distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes,
+et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et
+les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de
+devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs
+mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère,
+et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et
+les injustices du sort.
+
+--Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant
+les mains.
+
+--Aussi, dit M. Chaumier, mon coeur saigne en songeant à ces
+malheureux noirs.
+
+--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.
+
+--Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.
+
+Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le
+mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je
+ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.
+
+--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.
+
+--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte
+sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?
+
+--Mais, dit le mendiant....
+
+--Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai
+plainte contre vous.»
+
+Le mendiant s'en alla sans rien répondre.
+
+M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en
+effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez
+soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans
+qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il
+n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est
+voisine et facile à soulager.
+
+Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa
+première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin
+de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé
+qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un
+grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y
+en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur
+ordinaire.
+
+M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en
+avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour
+en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que
+cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.
+
+«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.
+
+--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?
+
+--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.
+
+--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et
+qu'il y manque un bouton.
+
+--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera
+attention à moi.
+
+--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur
+qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la
+sorte?»
+
+Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira
+elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta
+triomphante....
+
+A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_
+dans le jardin.
+
+«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.
+
+--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous
+_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»
+
+La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue
+toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son
+maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:
+
+
+
+
+XI
+
+
+Mon cher frère,
+
+Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi,
+n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que
+rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure.
+Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à
+penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.
+
+Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es
+mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je
+t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique
+tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je
+réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et
+celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me
+guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes
+enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au
+milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta
+réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus
+affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects,
+et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma
+petite nièce, Albert et Rose.
+
+ROSALIE LAUTER.
+
+
+
+
+XII
+
+
+A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle
+vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se
+sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que
+ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi
+tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son
+maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui
+semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de
+réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M.
+Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés
+de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait
+l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son
+beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une
+correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de
+l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors
+juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne
+reverrait pas sa soeur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que
+M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit
+la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui
+pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la
+coucha.
+
+Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille
+sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa
+soeur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le
+faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit
+«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment
+_quel qu'il soit_?
+
+--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il
+après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que
+l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent
+dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la
+faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.
+
+--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était
+pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?
+
+--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle,
+Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de
+plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de
+l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur
+valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien!
+Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai
+pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un
+serment, abandonner la cause des malheureux noirs.
+
+--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été
+préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?
+
+--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien
+avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je
+crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont
+les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera
+qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment
+de haine et de méchanceté.»
+
+Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour,
+elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et
+chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un
+mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.
+
+Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit
+Modeste que sa soeur allait venir demeurer près de lui avec ses
+enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison.
+Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme
+Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus,
+qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une
+observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son
+coeur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande
+glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les
+sentiments de la haine la plus profonde.
+
+Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de
+trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les
+enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les
+premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans,
+et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter,
+qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste,
+s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux
+filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand
+elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente
+de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des
+objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un
+moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à
+charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa
+soeur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce
+revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand
+embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par
+ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur
+assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela
+mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi
+qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait
+placé son argent, sans lui dire les conditions.
+
+Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à
+quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien
+décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui
+laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets
+de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle
+essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour
+qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur
+l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient
+Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais,
+quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était
+obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la
+dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle
+fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui
+n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la
+mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée
+jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets
+dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle
+une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume,
+avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de
+quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en
+la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide
+par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants
+affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un
+embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion
+d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou
+de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre
+enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils
+fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et
+soeurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait
+toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle
+trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits
+soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait
+la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci
+feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le
+parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle
+rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à
+Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa
+cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des
+noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M.
+Chaumier avant sa soeur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se
+laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait
+semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait
+qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne
+reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la
+domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une
+personne de l'autre sexe.
+
+D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une
+manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une
+certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les
+femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté.
+Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une
+femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.
+
+Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement
+pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne
+manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse
+à peu près présentable.
+
+Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du
+bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était
+plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent
+apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans
+cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer,
+cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.
+
+C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon
+arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et
+Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les
+portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait
+cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les
+garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus
+bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.
+
+Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que,
+lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât
+sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour
+Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint
+d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença
+à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre
+une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par
+Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se
+chargèrent du reste.
+
+Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais,
+quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.
+
+Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout
+le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il
+fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme
+usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que
+Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle
+s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et
+Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un
+très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis,
+et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_,
+_de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y
+apportait.
+
+Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent
+pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et
+Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs
+du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de
+l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on
+s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles
+se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le coeur gros; Modeste dit:
+«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce
+jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on
+sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs,
+en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui
+de vous pourrait supporter une semblable séparation?»
+
+La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le
+dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement
+involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que
+les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à
+l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles
+avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles
+disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce
+cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on
+n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon
+était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui
+sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du
+caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un
+tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire,
+avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient
+faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur
+part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits,
+je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce
+n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes
+romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun
+historien; c'est que je puis dire, comme Énée:
+
+ . . . . . . Quæque ipse . . . vidi
+ Et quorum pars magna fui.
+
+Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la
+manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son
+visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands
+cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin
+d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est
+brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à
+brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à
+tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des
+armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une
+hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être
+lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et
+compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il
+jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera
+querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première
+force à la toupie et de seconde aux barres.
+
+Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il
+n'y a que Rose et sa soeur avec lesquelles il soit lui-même: aussi
+elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il
+leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.
+
+Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses
+yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le
+coeur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est
+inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une
+ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec
+lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour
+ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait
+atteint.
+
+Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère.
+Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa
+taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une
+lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie
+peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son coeur; mais ce
+n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y
+a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.
+
+Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en
+grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si
+mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en
+pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout
+l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.
+
+Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être
+belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de
+Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa
+robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux,
+pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui
+elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le
+lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie
+d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à
+volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.
+
+Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours
+habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il
+peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont
+jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une
+instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les
+séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.
+
+En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes
+filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux
+yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son
+vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce
+nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre,
+soit son corps.
+
+Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et
+d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous
+vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le
+premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut
+être sans vêtements, et votre oeil interroge malgré vous les plis de
+l'étoffe et ses ondulations.
+
+Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules
+peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais
+rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.
+
+Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel
+les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier
+leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux,
+mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main
+cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas
+seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit.
+L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui
+d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en
+lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux
+frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce
+que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune
+femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle
+bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien
+donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de
+nos cheveux.
+
+Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes,
+avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour
+les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes
+peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous
+font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps
+qu'elles n'ont ni formes ni sens.
+
+Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre
+comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal
+de la jeune fille.
+
+La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le
+reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle
+veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.
+
+Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et
+oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait
+la défense;
+
+Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle
+a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères
+savent se priver de semblables mentions!
+
+Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes
+_jambes_;»
+
+Ou: «Ma mère m'a fait présent de _chemises_ de batiste;»
+
+Ou: «Je me suis donné un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;»
+
+Ou: «J'ai acheté des _jarretières_;»
+
+Ou: «J'ai pris _un bain_ ce matin;»
+
+Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour
+moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout
+différent.
+
+
+
+
+XIII
+
+Léon à Rose et à Geneviève.
+
+
+Mes chères soeurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville
+où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai
+laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable.
+Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à
+moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes
+allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle
+nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent
+très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être
+agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé
+d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au
+sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les
+premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette
+même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son
+feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier,
+quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus
+alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient,
+de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut
+que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet;
+puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il
+ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre
+capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps
+il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à
+parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et
+revint toute joyeuse.
+
+Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder
+par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des
+ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui
+dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner
+la liberté.»
+
+Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne
+savait pas ce qu'elle voulait.
+
+«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si
+malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa
+cage.»
+
+Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui
+montrait qu'il n'était pas conséquent.
+
+Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous
+écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos
+deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et
+cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui
+reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je
+ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites soeurs. Écrivez-moi
+souvent.
+
+LÉON.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient
+dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou
+blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter
+les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua
+les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait
+Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter
+ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que
+Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison
+de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence.
+M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il
+lui eût fallu opter entre elle et sa soeur, tout ce que nous pouvons
+dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été
+fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la
+mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait
+Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle
+ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en
+eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié
+et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa
+petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève
+n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait
+donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle
+rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas
+une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se
+passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le
+rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum
+inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait
+le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais
+sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à
+Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il
+était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la
+toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même,
+et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence
+qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.
+
+M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir
+un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon
+une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des
+plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait
+être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui
+restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec
+Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec
+Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de
+_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative,
+mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les
+lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu
+plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à
+cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne
+s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son
+violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était
+partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les
+endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M.
+Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis
+quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller
+encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle
+personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois
+chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de
+Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif
+qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour
+lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement
+assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en
+face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la
+droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et
+causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer
+ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;
+elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec
+son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit
+plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du
+cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il
+n'osa pas recommencer.
+
+Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses
+désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,
+quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre
+de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de
+spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il
+lui empruntait.
+
+Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:
+
+«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur!
+Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime,
+mon bon ami! Octavie m'aime!
+
+--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.
+
+--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la
+cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous
+étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était
+à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une
+aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et
+usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une
+femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait
+parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui
+fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle
+accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que
+j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la
+maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle
+me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur
+Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma
+bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement
+ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son
+propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre
+avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les
+moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à
+rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un
+moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta
+dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à
+presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me
+demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je
+sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de
+son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied
+qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira
+brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me
+sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais
+fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle
+était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer
+avec son ennemi. La présence du danger me donna du coeur, et, partie
+par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je
+laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais
+quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois
+elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne
+retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit
+dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis
+d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva
+de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même
+lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais
+senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.
+
+--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par
+les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre
+programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune
+héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais
+peut-être les romans nous ont-ils trompés.»
+
+Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à
+Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques
+jours de plus à Paris.
+
+Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le
+dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son
+bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de
+Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui
+parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes
+et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout
+changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il
+ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen,
+et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait
+une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais
+Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute
+conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir
+pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le
+soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_.
+
+Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,
+et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de
+plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se
+rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins
+de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait
+avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait
+comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne
+fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la
+ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus
+fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à
+toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,
+Albert n'en savait rien.
+
+Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons
+dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la
+maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y
+recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui
+ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage;
+il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de
+Rodolphe.»
+
+Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue:
+tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au
+moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que
+Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait
+sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle
+emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre
+Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert
+détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de
+fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le
+sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre
+part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques
+instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un
+peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une
+course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter
+Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à
+Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce
+soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit
+seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage
+d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout
+le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il
+pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination
+qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de
+soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on
+sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en
+chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen
+le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et
+ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle
+tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester
+quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de
+toute la soirée.
+
+Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe
+annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,
+qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le
+pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne
+s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du
+jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres,
+qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se
+coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la
+plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet
+représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez
+significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun
+et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_;
+c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans
+la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de
+temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa
+montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était
+passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en
+apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le
+départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les coeurs et
+dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la
+chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point
+qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt
+elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au
+dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui
+qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la
+clef; son oeil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation
+intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle
+assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son
+coeur.
+
+Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans
+sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller
+sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme
+mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et
+jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le
+plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,
+parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une
+partie de son coeur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte
+par ce qui paraissait la faire pleurer.
+
+Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour
+penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni
+se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,
+parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un
+secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa
+poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se
+réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante
+causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui
+témoigner.
+
+Jusqu'ici, son coeur n'a connu que l'existence incomplète et les
+grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici
+le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un
+regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées
+et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en
+abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où
+il ne se posera plus.
+
+Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin
+cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et
+irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé
+depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le
+monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de
+les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans
+vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de
+le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle
+n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume
+après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle
+qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.
+
+Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la
+réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur
+tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin
+suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses
+réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent
+elle lui disait:
+
+«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu
+faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»
+
+Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon
+lui dit:
+
+«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,
+avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»
+
+Le lendemain, Rose lui dit gravement:
+
+«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»
+
+Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:
+
+«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»
+
+Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,
+parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord
+volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but
+d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à
+Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se
+promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge;
+si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes
+vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le
+feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des
+fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva
+pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:
+
+«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas
+sortir seules, Geneviève et moi.
+
+--Il faut que je sorte, dit Léon.
+
+--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»
+
+Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa
+obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais
+il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi
+le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné
+à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si
+elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore
+assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le
+redevenir quelquefois.
+
+Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.
+
+Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit
+qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa soeur
+et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose
+qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de
+musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en
+jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même
+en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même
+maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève:
+«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes
+si bien.»
+
+Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme
+une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.
+
+«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un
+mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:
+
+ ....._Bonheur de se revoir_.
+ On se redit les mots qui charmèrent l'absence,
+ Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.
+
+Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le
+piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève
+comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une
+romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle
+venait de découvrir dans son coeur. La mère se fâcha un peu, s'étendit
+beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient
+prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que
+la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre
+compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou
+du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui
+donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication
+ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de
+l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix
+avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si
+touchante quand elle dit:
+
+ Quels accents! quels regards!
+
+que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les
+bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.
+Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère,
+et lui demanda presque pardon. Rose, l'oeil brillant de larmes, dit en
+riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera,
+pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»
+
+Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une
+sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le coeur.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous
+conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision
+de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier,
+il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à
+venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux
+jeunes filles: il se _mirait_, comme on dit, dans ses deux anciens
+élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans
+exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages,
+tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu
+une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le
+talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que
+celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour
+lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier,
+et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait
+que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou
+quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.
+
+Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme
+Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les
+pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes,
+qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni
+dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras,
+les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez
+M. Chaumier.
+
+Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre
+autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune
+homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme
+avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que
+lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui
+avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu
+qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que
+cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M.
+Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort
+poliment, et il était entré à l'auberge.
+
+«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?
+
+--Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du
+palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le
+cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....
+
+--Et comment est ce jeune homme? dit Albert.
+
+--Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette
+auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....
+
+--Son cheval doit être alezan brûlé?
+
+--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc
+ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le
+maréchal du palais....
+
+--Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...
+
+--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.
+
+--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»
+
+A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un
+billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui
+priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui
+expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son
+chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.
+
+«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal
+qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence
+fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on
+revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre
+l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait
+300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal,
+témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la
+cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»
+
+A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas
+prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M.
+Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée
+aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.
+
+«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât
+l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la
+grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que
+longtemps après.
+
+--Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.
+
+--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé
+ce jeune homme.
+
+--Quel jeune homme?»
+
+Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.
+
+«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?
+
+--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle
+visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur
+votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.
+
+--Ah! dit Léon avec indifférence.
+
+--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?
+
+--Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à
+Paris.»
+
+Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était
+silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un
+étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la
+campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle
+à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son
+habitude.
+
+Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt
+il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et
+assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se
+disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la
+bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait,
+et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on
+entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de
+la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause
+de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant
+la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M.
+Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien
+plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à
+la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la
+parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un
+monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait
+du monde.
+
+Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa
+famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques
+paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva
+Rodolphe _grandi_. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent
+qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.
+
+Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son
+voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour
+obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de
+simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il
+fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux
+que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.
+
+On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut
+ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa
+nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup
+de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia
+pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée.
+«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à
+Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses
+devoirs....»
+
+Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put
+raconter son anecdote tout entière et sans interruption.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent
+au jardin.
+
+«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui,
+m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si
+morose et si laid?
+
+--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute
+préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous
+fussions jamais vus.
+
+--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais
+vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous
+avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que
+vous me fassiez votre confession.»
+
+Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:
+
+«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.
+
+--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout
+émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette
+toilette, quand ma mère et ma soeur avaient gardé leur costume
+ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un
+déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est
+venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé.
+Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis
+que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et
+assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose,
+quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin
+d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.
+
+--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des
+femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour
+Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât
+belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec
+éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je
+n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur
+était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais
+peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.
+
+--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que
+je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever
+de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici.
+Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de
+toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne
+jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse
+que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère
+affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les
+chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne
+laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où
+tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent
+a jeté hors de son nid.»
+
+Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après
+l'avoir embrassé, elle lui dit:
+
+«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je
+me fais un peu belle?
+
+--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours?
+Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te
+manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en
+jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé
+à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus
+éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à
+apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi
+en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières
+et par sa sévérité.»
+
+
+
+
+XX
+
+
+Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit
+sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans
+le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la
+maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un
+violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la
+même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se
+passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses
+enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste
+savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les
+nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des
+blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible.
+Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans
+tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis
+le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une
+profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et
+d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait
+aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour
+Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz
+qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas
+connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un
+exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces
+souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une
+touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait
+leurs caresses et les témoignages de leur affection.
+
+Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand
+Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait
+jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le coeur navré et se
+disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur
+père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement,
+et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»
+
+La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les
+impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de
+prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M.
+Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa soeur, ni du
+changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son
+visage et sur sa santé.
+
+Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle
+était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint
+longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme
+Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le
+ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par
+Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller
+dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la
+main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir,
+attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la
+nuit.
+
+«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau
+aujourd'hui!
+
+--Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait
+Albert.
+
+--Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait
+Rodolphe.
+
+--Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.
+
+Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et
+magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes,
+jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.
+
+Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»
+
+Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret
+qu'il faut que je te confie; mon coeur est aujourd'hui si plein de
+joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi?
+N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux
+aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis
+six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était
+tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence
+pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle
+cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que
+je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle
+me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.
+
+--Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions
+à ce sujet?
+
+--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle
+m'aime!
+
+--Comment! te l'a-t-elle dit?
+
+--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à
+toi?»
+
+Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.
+
+«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur
+une semblable certitude met dans le coeur? Si tu savais quel
+voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table,
+la pression de son petit pied.
+
+--Sous la table? dit Albert.
+
+--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure
+pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.
+
+--Mais quand donc? demanda Albert.
+
+--Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti
+encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»
+
+Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout
+tourna à ses yeux, puis tout disparut.
+
+Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce
+soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»
+
+Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son
+bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a
+ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur
+qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il
+voit un autre en jouir.
+
+Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé
+le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe,
+si celui-ci ne l'avait pas interrompu.
+
+«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.
+
+--Pas encore, dit Albert.
+
+--Nous irons doucement, dit Rodolphe.
+
+--Autant nous promener encore un peu.
+
+--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est
+quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais
+toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.
+
+--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle
+ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»
+
+Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à
+se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route,
+il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter
+ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire
+tant de mal à lui-même.
+
+Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il
+réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était
+tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne
+fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait
+d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser
+apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable
+sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.
+
+Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua
+froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se
+mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer,
+tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il
+s'était _extraordinairement_ amusé pendant les vacances; il disait des
+femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son
+coeur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien.
+D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et
+d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant
+à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment,
+et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le
+sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part
+très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre
+distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur
+elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il
+est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller
+dans un moment plus opportun.
+
+Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je
+ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme
+Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les
+prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors
+serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le
+pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se
+leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien;
+elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la
+table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à
+manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.
+
+C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de
+quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il
+n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe
+aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.
+
+Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le
+pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à
+Rodolphe, c'était la botte d'Albert.
+
+Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen,
+fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris
+le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait
+rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa
+cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était
+ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.
+
+Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de
+son côté, n'avait pour le moment rien tant à coeur que de l'éviter.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui
+rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie
+avenante et distinguée.
+
+«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par
+erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à
+vous la remettre.»
+
+A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une
+épaisse vapeur.
+
+«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.
+
+--Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et
+c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté
+moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs,
+et je dirai presque toutes les nuits?
+
+--Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me
+dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque
+jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien:
+«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»
+
+--Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....
+
+--C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il
+faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas
+besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou
+moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?
+
+--Certainement, monsieur, et, bien loin....
+
+--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari
+qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers
+pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?
+
+--Je suis bien de votre avis, et....
+
+--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.
+
+--Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour
+vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus
+souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent
+de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez
+ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous
+appelez?»
+
+Léon fit un signe affirmatif.
+
+«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez
+d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous
+jouez un certain air....»
+
+Et il fredonna les premières mesures.
+
+«Un air dont je sais les paroles, je crois.
+
+--Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi
+facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.
+
+--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu
+meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière.
+Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la
+musique dont je ne me dérange pas volontiers.
+
+--Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en
+offrir.»
+
+Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à
+son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau,
+et le plaça devant lui.
+
+Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque
+temps, l'étranger redemanda le premier air....
+
+«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui
+n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.
+
+--C'est ma mère qui l'a appris à ma soeur et à moi.
+
+--Vous avez une soeur?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que madame votre mère est Allemande?
+
+--Mon père l'était.
+
+--Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?
+
+--Non.
+
+--Qu'est-ce que vous faites?
+
+--Je fais mon droit, et je joue du violon.
+
+--Et quand vous aurez fini votre droit?
+
+--Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il
+achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera
+autant pour moi.»
+
+L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une
+provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer
+encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un
+voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans
+quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard
+vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra
+la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu
+questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute
+sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de
+bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses
+manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité,
+qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre
+qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui
+écrivait:
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé
+ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas
+beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie;
+mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus
+sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien
+changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que
+depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste
+dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je
+me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait
+pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes
+restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va
+beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il
+faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois
+ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher
+Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous
+sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant
+elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie
+avec nous ou elle s'enferme toute seule.
+
+Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme
+j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit:
+«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le
+médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu
+le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui
+affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie
+n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour
+t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser;
+aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter
+Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman.
+Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi.
+Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander
+de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait
+lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je
+la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait
+écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps
+qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne
+s'aperçoit pas de la maladie de sa soeur, tout préoccupé qu'il est de
+ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent
+voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition
+d'être à cinq cents lieues.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand
+Albert était arrivé à Fontainebleau, _un peu malade_, Geneviève avait
+senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle
+eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en
+proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque
+heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais
+Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui,
+elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la
+musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses
+promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y
+avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on
+entendait tous les soirs des rossignols.
+
+Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette
+tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève,
+sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les
+forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni
+sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et
+les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose
+n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa _fameuse_ maladie;
+elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir
+à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un
+air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne
+pouvait même plus l'entendre.
+
+On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans
+les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à
+tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de
+parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand
+elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au
+printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à
+l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les
+grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et
+les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse.
+C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus
+belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la
+regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du
+temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe
+couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait
+complètement fou.
+
+A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de
+pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus
+splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui
+tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va
+disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus
+d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer.
+Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie;
+l'amour s'empare du coeur avec une puissance jusque-là inconnue.
+
+Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait
+montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse.
+Il demanda à sa soeur et à sa cousine si elles voulaient faire avec
+lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les
+apparences, qu'il ferait de l'année.
+
+«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te
+promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta
+maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous
+tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.
+
+--Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»
+
+Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa
+sa main sur le bras de son cousin.
+
+Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des
+rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de
+gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait
+sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au
+haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs
+regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec
+leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient
+une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on
+voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève
+était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi,
+partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes
+arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis
+de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de
+partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le
+plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux
+instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve
+de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est
+ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un
+obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se
+rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien!
+dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve
+en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme
+l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre
+harmonieux.
+
+Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda
+parler.
+
+«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me
+prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement
+qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le
+besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse
+passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus
+ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour
+conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_, à travers la prairie,
+avec une _houlette_ ornée des couleurs de la _dame de mes pensées_.»
+
+Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au coeur de
+Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans
+parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix,
+avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute
+venait de lui traverser le coeur ou la tête.
+
+«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que
+l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la
+plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»
+
+Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le coeur de Geneviève;
+dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à
+lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme
+au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre.
+Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans
+qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond
+désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il
+était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa
+chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait
+perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son
+sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque
+écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est
+condamné.
+
+«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il
+aimera!
+
+--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à
+lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur!
+quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde
+semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés,
+à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les
+châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu
+combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait
+marché; comme le coeur garderait la mémoire de chaque mouvement
+qu'elle aurait fait?»
+
+Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup,
+s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose
+sur l'écorce.
+
+Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les
+longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage,
+rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux
+qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.
+
+En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les
+sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se
+faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui
+n'amènent que des songes heureux.
+
+Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps
+de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle
+paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de
+ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le
+bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son
+couteau, elle sentit son coeur battre avec une grande violence. Sur
+l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.
+
+Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté.
+Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au
+moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux
+voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces
+pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement
+séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à
+cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une
+silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte
+blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée
+en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense
+espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant
+du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait
+d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines
+turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert
+s'arrêtèrent sur le bouleau.
+
+Le lendemain, Albert partit avec son père.
+
+
+
+
+XXV
+
+Geneviève à Léon.
+
+
+Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a
+quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est
+tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les
+feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt.
+Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les
+sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman
+est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement
+féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne
+veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la
+grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent
+comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je
+veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il
+n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie
+si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de
+la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts
+qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs
+belles fleurs d'or.
+
+Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je
+crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour
+elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien
+l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie
+réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon
+pauvre banni.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ
+d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler;
+elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif.
+Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous
+les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où
+elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient
+plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient
+encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un,
+elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie
+comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de
+Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de
+Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul
+arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et
+M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du
+changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle,
+autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un
+chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne
+pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des
+plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût
+éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect
+sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son
+peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles
+d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre
+l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait
+pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les
+inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où
+elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans
+le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec
+ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer
+de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des
+nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle
+de conduite à nos contemporains:
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la
+réalité vient nous faire regretter l'incertitude.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées
+à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se
+reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.
+
+Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir,
+ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou
+la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer
+le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.
+
+Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le
+chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait,
+et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le
+lire.
+
+Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait
+voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors
+elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la
+flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se
+retirer en fuyant.
+
+Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la
+forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose
+l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre.
+Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le
+visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A
+leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en
+sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en!
+allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui
+firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur?
+avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait:
+«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard,
+allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se
+coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas
+réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait
+son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Les étudiants.--Cours de droit.--Dernière année.
+
+
+Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme
+Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il
+était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.
+
+Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.
+
+
+
+
+XXX
+
+Geneviève à Léon.
+
+
+20 avril.
+
+Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je
+suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.
+
+11 heures du soir.
+
+On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra
+partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de
+pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne
+veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne
+l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de
+mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois
+encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce
+qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre
+dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me
+vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.
+
+Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte.
+Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas
+beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la
+tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que
+je n'ai plus de mère!
+
+Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si
+bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son
+regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa
+pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.
+
+Et c'est là ce que nous avons perdu!
+
+Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le
+soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait
+beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et
+convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me
+sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit
+pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin,
+après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle
+fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin,
+qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma
+avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman
+me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de
+l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible
+impression que lui avait faite déjà une semblable proposition,
+relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade
+qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré
+comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous
+étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:
+
+«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à
+fait morte.
+
+--Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade
+sans concevoir d'aussi terribles idées?
+
+--C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour
+plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me
+quitter.»
+
+Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces
+paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce
+que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si
+Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de
+l'envoyer chercher.»
+
+Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien
+d'humain; il me pénétrait le coeur. Rose s'en aperçut, et me poussa le
+pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu
+ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque
+finie.
+
+--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il
+faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien,
+Geneviève, dis-le-lui de ma part.»
+
+Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais
+que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble
+et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose.
+Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras
+soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous
+deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M.
+Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais
+presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui
+se passait.
+
+Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras;
+mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de
+rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....
+
+--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil
+spectacle à cette pauvre petite!»
+
+M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas
+qu'on me laissât remonter.
+
+Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon!
+Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains
+cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux,
+et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?»
+Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi
+la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle
+râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!
+
+Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage,
+Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.
+
+--Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne
+voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.
+
+--Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle
+ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas:
+maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»
+
+Et j'appelais Dieu à notre secours!
+
+ * * * * *
+
+Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène
+mon oncle.
+
+
+
+
+XXXI
+
+Le premier jour de mai.
+
+
+Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout
+l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et
+voltige à son tour dans l'air.
+
+Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est
+temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs
+fleurs au parfum si doux.
+
+Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous
+les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la
+violette des bois.
+
+A l'oeuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les
+feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus
+doux rayons.
+
+Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux
+prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les
+nids des oiseaux.
+
+Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez
+la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs
+rameaux verts.
+
+Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne
+n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange
+son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses
+blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne.
+Gnomes, ne l'oubliez jamais.
+
+Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir.
+Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de
+rubis, d'or et de saphir.
+
+De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de
+beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.
+
+Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne
+un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à
+miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.
+
+Roulez-vous dans les fleurs! Que la _cétoine_ pose ses ailes d'émeraude
+au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose,
+et dans une rose mourant.
+
+Le _criocère_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte
+bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît
+une goutte de sang.
+
+Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est
+plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est
+richement vêtu.
+
+Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la
+richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On
+nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles,
+illumination de fleurs.
+
+ * * * * *
+
+C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon
+arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit
+la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils
+s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux
+filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.
+
+Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui,
+que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te
+remplacerai auprès de Geneviève!»
+
+M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.
+
+Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit
+de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte
+prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut
+son voisin, M. Anselme.
+
+Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et
+emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent
+les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres
+paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer
+ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de
+toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette
+petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent
+désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.
+
+M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était
+plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.
+
+Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon
+voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin.
+L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu
+dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me
+suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.
+
+--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous
+remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.
+
+--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était
+arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le
+cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu
+deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre soeur?
+
+--Ma soeur est la plus grande.
+
+--Je m'en étais douté.»
+
+Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de
+Geneviève.
+
+Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau;
+cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer,
+à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées
+Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.
+
+Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se
+trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont
+elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à
+Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par
+un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner
+ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants
+aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée;
+aimez bien Geneviève et Léon.»
+
+M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la
+sollicitude de sa soeur.
+
+«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie;
+l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis
+ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant
+l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un
+logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler
+avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible
+d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste
+combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple,
+modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme
+nécessaire.»
+
+Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes
+qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois
+de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la
+pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de
+l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi
+manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il
+comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas
+avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur
+ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit
+à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si
+durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur
+nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin
+dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la
+pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui
+fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans
+sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque
+chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en
+échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie,
+l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les
+heures qu'ils lui payeraient.
+
+Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être
+d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit
+humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il
+jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois
+senti de puissance dans son coeur et dans sa pensée. Il lui fut
+démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne
+pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni
+émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se
+regarda dans une glace, et il se trouva laid.
+
+Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer
+bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple,
+modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non
+pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une
+vie pauvre et misérable.
+
+Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa
+aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations.
+Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que
+vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la
+mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la
+tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se
+pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de
+joie.»
+
+Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde
+sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu
+déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps
+blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât
+jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins,
+les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression
+salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et
+il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les
+bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une
+conquête.
+
+Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait
+à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne
+peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections
+vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes
+celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il
+eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il
+avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute
+la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois
+mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir
+des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de coeur en
+quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,
+tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte
+pour la terre promise.
+
+Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau,
+malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même
+impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours
+subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement
+nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans
+sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et
+Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une
+justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait
+écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des
+enfants de Mme Lauter.
+
+Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient
+tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît
+pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de
+jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!
+
+O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime!
+Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui
+fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:
+
+ L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
+ Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
+ Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!
+
+Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de
+soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un
+tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une
+_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose
+était en porcelaine.
+
+La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des
+colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors,
+on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée
+d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle
+comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par
+la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait
+une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de
+linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle
+Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin,
+Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle
+Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et
+Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de
+Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à
+Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.
+
+Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus
+sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun
+autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer
+le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt
+sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste
+demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais
+de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste
+n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.
+
+Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât.
+Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et
+partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève
+absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la
+main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation
+plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs
+cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé,
+toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses soeurs_, comme
+il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser
+échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et
+amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses
+moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se
+ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin
+de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année
+de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au
+billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui
+travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de
+prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et
+gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux
+quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud
+devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le
+renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait
+Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu?
+Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser.
+Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là,
+quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas
+de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de
+l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait
+presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même
+finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours
+le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses
+commissions; c'était lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand
+elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon,
+il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction,
+que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur
+enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son
+frère.
+
+Tout cela était bien égal à M. Chaumier.
+
+Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.
+Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de
+gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle
+les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne
+plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait
+punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à
+se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les
+distinctions qu'y mettait Mme Rolland.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils
+parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait
+Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à
+l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues
+solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans
+exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.
+Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait
+paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès
+de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les
+plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et
+infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles
+qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées,
+emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se
+rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès;
+et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent
+si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de
+quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.
+
+Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire
+aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles
+souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des
+yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans
+les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le
+point important et difficile de la toilette.
+
+Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle
+de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du
+papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement
+l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il
+pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le
+jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait
+pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait
+sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais
+bien, c'est pour mardi.»
+
+Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose
+passa sur son visage, quand elle lut:
+
+_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur
+faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_.
+
+«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.
+
+Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a
+pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est
+que l'on nous invite toutes deux.
+
+--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons
+ainsi.
+
+--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et
+ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille
+comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on
+invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une
+maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque
+petit salon écarté?
+
+--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»
+
+Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la
+plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa
+que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de
+se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint
+qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant
+Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert
+répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que
+le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien
+s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu
+pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se
+fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et
+d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution.
+Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi
+matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.
+
+On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista à la
+toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à
+peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le
+bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à
+Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus,
+Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un
+baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.
+
+Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever
+le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât
+et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture
+partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on
+entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres
+bruits.
+
+Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa
+douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la
+consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait
+pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait
+pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de
+tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des
+impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais,
+pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.
+
+Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des
+difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande
+répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge
+de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de
+réfuter.
+
+«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de
+l'orphelin.
+
+--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y
+aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.
+
+--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le
+bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent
+les entourer le crime et la mauvaise foi.
+
+--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un
+défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon
+droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi
+juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le
+crime et la mauvaise foi, etc.»
+
+Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de
+plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il
+n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la
+défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à
+lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et
+n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres
+années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire
+environné de l'estime de ses concitoyens.»
+
+M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut
+affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans
+la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule
+que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée
+volontairement.
+
+«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»
+
+Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit
+en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les
+gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,
+d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible.
+Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la
+prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre
+Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant
+dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état
+de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,
+etc.»
+
+Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle
+tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter:
+«Je veux être artiste, je veux être musicien.»
+
+M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire
+des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est
+bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous
+vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun
+genre.»
+
+M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et
+disparut.
+
+Léon, sa soeur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler.
+Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur
+prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères soeurs, mon oncle
+a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à
+acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais
+continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma
+situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que
+je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je
+pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en
+bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à
+ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent
+beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;
+il faut que j'en gagne tout de suite.»
+
+A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à
+Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.
+
+«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que
+vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère.
+Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.
+
+--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère
+lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que
+lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en
+entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec
+complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma soeur Geneviève et ma
+jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez
+quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et
+vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir
+dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je
+l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de
+talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous
+rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits
+coeurs sera mon plus doux triomphe.»
+
+Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne
+parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma
+jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon
+trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans
+la vie que je vais confier à ton coeur. Je t'aime, Rose; je ne sais si
+je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de
+l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire,
+c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers
+et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»
+
+Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon
+continua.
+
+«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de
+la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.
+Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas
+m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon
+oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom
+est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout
+cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi,
+confiez-moi son bonheur.»
+
+Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon
+porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma
+soeur, ma femme, au revoir!»
+
+Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard
+s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas
+quelques étoiles.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut
+inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M.
+Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur
+assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue
+satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il
+ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il
+jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait
+aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis,
+quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à
+entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son
+vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.
+
+Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera
+un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques
+leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»
+
+Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet;
+c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait
+s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur;
+jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait
+pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une
+amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son
+ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la
+rue.
+
+«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.
+
+--Mais ne l'avez-vous pas reconnu?
+
+--Non.
+
+--C'est votre ami, M. Kreutzer.
+
+--Je ne l'avais pas vu.
+
+--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir
+reconnu.
+
+--C'est étonnant.
+
+--C'est étonnant.»
+
+Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de
+l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance
+de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en
+vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner
+vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on
+vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour
+un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a
+très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique
+que selon ce qu'il la paye.»
+
+Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me
+devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que
+son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous
+avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas
+vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents
+qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne,
+et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et
+tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez.
+Au revoir.»
+
+Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la
+pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il
+vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute
+l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde;
+Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à
+Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.
+
+Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et
+dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur
+dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence
+d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le coeur; elle ne
+voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant
+de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert,
+qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda
+pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de
+même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et
+à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il
+n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il
+cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se
+parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu
+violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce
+qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine
+étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il
+se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à
+Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour
+depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort
+empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux
+domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»
+
+On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier,
+disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de
+la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?
+
+--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il
+y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il
+n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la
+lettre, il est malade.
+
+--Malade! dit Rose, et il est seul!
+
+--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.
+
+--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»
+
+Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des
+chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?
+
+--Ah! oui, qui nous accompagnera?
+
+--Modeste fera des questions et des observations.
+
+--Allons seules.
+
+--L'oseras-tu?
+
+--Oui.
+
+--Je ne serai pas moins brave que toi.»
+
+Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles
+rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles
+allaient.
+
+«Nous allons voir Léon, dit Rose.
+
+--Qui est malade, ajouta Geneviève.
+
+--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?
+
+--Mais, papa, dit Rose, il est malade.
+
+--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient
+pas; rentrez.»
+
+Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle
+retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son
+appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta
+habillée.
+
+«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne
+laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je
+vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors
+mon oncle ne s'apercevra de rien.»
+
+Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une
+seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève,
+dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»
+
+C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les
+rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle
+eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut
+sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la
+pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force,
+et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut
+si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une
+vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de
+rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après
+avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de
+fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»
+
+La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se
+manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et
+lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient
+vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait
+voulu venir le voir. Plus heureux que sa soeur, il pouvait parler de
+ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de
+renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas
+transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues
+circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert.
+Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»
+
+Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier
+voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les
+arbres de la forêt.
+
+--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a
+longtemps qu'il n'y pense plus.»
+
+Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la
+poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre!
+Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle
+avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout
+entière vouée à la douleur!
+
+Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil
+agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite.
+Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait
+que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès
+de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin,
+Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée;
+mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une
+longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi
+morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te
+réchaufferas et nous pourrons causer.»
+
+Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui
+y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il
+prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite
+Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il
+serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»
+
+Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de
+lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une
+comparaison à son avantage.
+
+«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si
+beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»
+
+Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.
+
+«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....
+
+--Appelle-moi ta soeur, dit Rose.
+
+--Ah! oui, ma soeur, ma chère petite soeur, vous serez heureux.»
+
+Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être
+la soeur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait
+mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son coeur un espoir qu'elle avait
+cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes
+deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de
+l'autre.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui
+soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont
+j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se
+passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines.
+Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.
+
+Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en
+ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un
+vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.
+
+Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent
+vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont
+évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion.
+Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec
+le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger
+en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.
+
+Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce
+_Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui
+se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en
+papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je
+finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées
+les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se
+poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se
+bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur
+réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si
+vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne
+rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles
+tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève
+un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et
+font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier.
+Mais aujourd'hui _la matinée est belle_, comme disent les barcarolles.
+(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles!
+Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement
+ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous
+faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui
+pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des
+Tuileries!)
+
+_La matinée est belle_, nous avons encore trois plumes taillées par de
+jolies mains. _Pécheur, parle bas_.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos
+personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son
+frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée
+demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre,
+gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la
+rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde,
+et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des
+applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois
+de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait
+jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans
+quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient
+bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le
+comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son
+cousin.
+
+Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut
+assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette
+confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez
+vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai
+renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et
+acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même
+m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher
+de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai
+pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu
+exiler à tout jamais les enfants de ma soeur. Rose et Albert, quand
+nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a,
+à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à
+l'oeil. Viens donc dimanche prochain avec ta soeur, et oublions nos
+petits différends.»
+
+Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et
+l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait
+confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du
+regard et du coeur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les
+dimanches chez leur oncle.
+
+Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un
+maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son
+imagination.
+
+M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait
+pas songé à répondre.
+
+Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison
+de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter
+parfaitement en étrangers et en inférieurs.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous
+des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de
+Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait
+de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer.
+Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de
+son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après
+un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait
+suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque
+entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la
+campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement
+d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M.
+Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait
+chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une
+propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant
+moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon
+suppliait sa soeur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas
+s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie;
+mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas
+changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique
+Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était
+difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait
+jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler
+d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet
+de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en
+partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison,
+il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en
+entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter
+un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond
+sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se
+renouveler, et son coeur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle
+reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la
+pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la
+moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions;
+il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand
+il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa soeur. Mais
+quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de
+Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait
+imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien
+passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque
+et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa soeur
+des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève
+cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce
+qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert
+tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle
+parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas
+un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils
+s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et
+une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert;
+mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence.
+«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots,
+_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le coeur et les lèvres. Et Léon
+avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et
+Geneviève souriait.
+
+Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,
+et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa soeur
+qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne
+s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se
+rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.
+
+--Comment, personne? dit Léon.
+
+--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.
+
+--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.
+Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et
+mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»
+
+La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et
+venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la soeur se
+regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine
+était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le
+dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit
+fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et
+s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle
+avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des
+épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son
+nom, Léon.
+
+Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'oeil à sa parure; elle
+mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva
+la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva,
+baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait.
+Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand
+soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée
+d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et
+retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et
+servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était
+triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils
+n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose.
+Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement
+Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de
+certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et
+de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.
+
+«Pauvre petite soeur! dit Léon.
+
+--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de
+n'y être plus exposée.
+
+--Ainsi, chère soeur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie
+médiocre que tu partages avec moi?
+
+--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en
+faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.
+
+--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée
+des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil
+que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que
+je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que
+l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener
+l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que
+je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop
+évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce
+serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis,
+quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et
+j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma soeur; je serais si
+heureux et si fier de te conduire avec moi!»
+
+Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.
+
+Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête,
+elle sentait son pauvre coeur se serrer; mais elle n'aurait voulu,
+pour rien au monde, chagriner Léon.
+
+A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un
+homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie.
+C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit
+marron.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une
+dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que
+mademoiselle est votre soeur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais
+parfaitement.»
+
+Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de
+Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder
+silencieusement le frère et la soeur, puis il se décida à dire: «Je
+suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre
+nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi.
+Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à
+louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes
+encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»
+
+Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa soeur à cette
+question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel
+degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais
+Geneviève répondit:
+
+«Nous sommes bien plus heureux maintenant.
+
+--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de
+m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous
+étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un
+bon coeur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que
+vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres
+raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je
+suis enchanté de vous voir avec lui.»
+
+Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir
+la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de
+parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa
+voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent,
+et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.
+
+«Et Rose? demanda M. Anselme.
+
+--Vous connaissez Rose? dit Geneviève.
+
+--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.
+
+--Rose! dit Léon; Rose m'oublie.
+
+--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous,
+monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous
+serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par
+lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille,
+nous ne les avons pas vus.»
+
+Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui
+venait de traverser son coeur: elle craignait que le vieillard, qui
+connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_.
+
+«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»
+
+Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:
+
+«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas
+décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que
+peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans
+son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau
+à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé
+et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un
+matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour
+ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans
+argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était
+riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé
+d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il
+l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa
+plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous
+distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»
+
+Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.
+
+«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»
+
+Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle
+était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette
+réelle.
+
+Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner
+le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui
+pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le
+meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement
+qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.
+
+Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de
+l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé
+les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières
+lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet
+envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus
+grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de
+Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare,
+trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:
+
+Une rose sèche donnée par Albert;
+
+Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;
+
+Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma
+chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants
+que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père
+ne me demande pas où je vais.»
+
+Un ruban donné par le même;
+
+Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la
+mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un
+jour, une heure, un souvenir;
+
+Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai
+laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent,
+mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de
+celle dont je me croyais le plus à l'abri.
+
+En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour
+véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés
+les plus grands bonheurs de la vie.»
+
+_Bagatelles!_
+
+Et où sont donc les choses sérieuses?
+
+Et où sont donc les grandes choses?
+
+O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous
+donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de
+dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»
+
+Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre
+abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses
+infirmités que vous prenez pour autant de vertus!
+
+O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours,
+pour un jour avoir le droit d'attacher d'un noeud, à la boutonnière de
+votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous
+recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas
+s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le
+droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel
+bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne
+pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez
+cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous
+donne sur ceux qui n'ont qu'un noeud! On se rappelle cependant avec
+quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un noeud; le moment où,
+si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la
+gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à
+punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un
+temps où je n'avais qu'un noeud!» Mais ce qui est encore plus loin de
+vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des
+désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
+d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur!
+ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien!
+si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes
+pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux,
+quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos
+yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O
+mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour
+porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»
+
+Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se
+couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en noeuds, en
+rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire
+véritablement grave, car cela les rend jolies.
+
+O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois:
+«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous
+faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore
+quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse,
+si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs,
+c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle
+reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos
+actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les
+plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai
+comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid,
+le comique sérieux!
+
+Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous
+de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous
+les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je
+vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom
+de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le
+parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait
+mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné
+mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien;
+je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je
+laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur
+le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur
+feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu,
+étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier,
+nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier
+de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et
+nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli
+ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui
+sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul
+auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la
+jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine
+d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui
+est mort, et nous pleurons.
+
+Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.
+
+Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot,
+nous bravons les colères de l'Océan.
+
+Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.
+
+O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que
+savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations
+supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?
+
+Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de
+plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les
+polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres,
+peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.
+
+
+
+
+XLI
+
+La quatrième colonne d'un lit.
+
+
+Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et
+lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer
+avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour
+des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble
+convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une
+femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon
+hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux
+la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas
+trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert
+avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir_, Geneviève
+avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_
+mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations,
+retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la
+placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez
+elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.
+
+Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte
+qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son
+malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une
+grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre
+coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.
+
+Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les
+divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les
+quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait
+une de moins.
+
+Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et
+fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à
+chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui
+serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à
+de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre
+pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient,
+montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque
+_Mme Poirier_, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame,
+voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur
+votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit
+la première occasion pour appeler Albert son cousin.
+
+Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient.
+«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme
+d'une manière bien offensante.»
+
+Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et
+Geneviève laissa parler son coeur, qui lui disait à elle-même tout
+bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je
+donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient
+jamais élevés les rêves de mon orgueil!»
+
+Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec
+lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins
+assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui
+seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de
+l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.
+
+Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force
+de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en
+Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en
+Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»
+
+Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.
+
+
+
+
+XLII
+
+Albert à Léon.
+
+
+Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me
+demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval,
+c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle
+et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains
+du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des
+cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione
+et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un
+théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer
+la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle
+n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis
+laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que
+les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un
+caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais
+tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.
+
+La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne
+sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur;
+toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,
+que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et
+qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille
+chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à
+pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais
+comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable
+fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde
+ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à
+l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni
+Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des
+cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la
+vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles
+sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si
+bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout
+dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout
+le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les
+cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si
+sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais
+assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on
+l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.
+
+C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours
+invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie
+presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis
+accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de
+la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe
+de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit
+qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et
+les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne
+donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos
+excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai
+acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes
+sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une
+semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai
+confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus
+fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que
+dans mon absence.
+
+Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me
+trouver de la brocatelle orange et noire
+
+Albert CHAUMIER.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna
+la lettre d'Albert.
+
+Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à
+s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la
+conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la
+recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer
+les voeux d'un autre amant.»
+
+Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son
+visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du
+trouble qui s'était emparé d'elle.
+
+Heureusement, M. Anselme entra.
+
+«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé
+des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand
+qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a
+confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M.
+d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants;
+mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près
+terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg
+a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement
+à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui
+plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts
+d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et
+que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les
+Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»
+
+La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de
+la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche
+s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à
+la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les
+appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore
+tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes
+que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que
+l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait
+dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de
+jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après
+s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur
+avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il
+y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour
+l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.
+
+«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.
+
+--Très-riche, répondit M. Anselme.
+
+--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.
+
+--Il la chérit, ajouta M. Anselme.
+
+--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se
+compose de six pièces. C'est bien grand.
+
+--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle
+sera mariée.
+
+--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du
+mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la
+chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline
+blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains;
+elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une
+baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout
+le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui
+ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.
+
+--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce
+sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans
+hésiter.»
+
+On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout
+revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes
+bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle
+d'armes.
+
+Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on
+finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec
+de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève,
+comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes
+harmonieusement bariolées.»
+
+Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui
+s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue
+du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de
+souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la soeur.
+
+«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.
+
+--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que
+nous en achetions un pour le jeune homme.
+
+--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la
+crinière et les jambes noires.»
+
+On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la
+maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de
+cavalcades. Le frère et la soeur ne purent se défendre d'un sentiment
+de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles
+qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur
+existence. Ils furent quelque temps sans parler.
+
+Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée
+de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
+tendre amitié.
+
+--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si
+jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre
+pauvreté nous éloigne!»
+
+Le frère et la soeur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M.
+Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son
+habit marron.
+
+En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme
+proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était
+adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes
+sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie
+probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son
+chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il
+semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque
+temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit
+son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:
+
+«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous
+empêche-t-elle de travailler?
+
+--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul,
+j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon
+maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les
+ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce
+matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai
+laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à
+mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est
+nécessaire. Mais cela me déchire le coeur! Voilà une demi-heure que je
+suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.
+
+--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt
+qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant
+moi?»
+
+Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.
+
+«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.
+
+--Osez: je ne me fâcherai de rien.
+
+--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que
+vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus
+sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de
+rien.
+
+--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et
+laissez-moi votre nom et votre adresse.
+
+--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.
+
+--Vous êtes Allemand?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--C'est bien.»
+
+Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un
+louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une
+pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut
+Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas
+accoutumé à recéler de pareilles espèces.
+
+«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous.
+Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon....
+ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans
+sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour
+se persuader qu'il ne rêvait pas?»
+
+A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la
+chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de
+Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à
+la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les
+avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme,
+il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste.
+Rodolphe galopait du côté de Rose!
+
+Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon
+écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la
+coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son
+chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de
+ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....
+
+
+
+
+XLIV
+
+L'auteur s'interrompt.--De la difficulté d'écrire l'histoire et de la
+multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.
+
+
+Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette
+époque.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit
+en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit
+accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du
+moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de
+la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au
+tailleur.
+
+Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque
+jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter;
+elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne
+voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle
+craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait
+un moment paru devoir compter.
+
+Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se
+diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même
+plante.
+
+ * * * * *
+
+Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le
+bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le
+printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de
+loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses
+fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres
+gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait
+tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans
+diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.
+
+L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou
+bien dans la poussière vient sécher et mourir.
+
+Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au
+parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.
+
+L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se
+balance et scintille, et dit au prisonnier:
+
+Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de
+l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Geneviève à Rose.
+
+
+Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon
+ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un
+spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien
+contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien
+qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon.
+Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a
+donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es
+l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes
+ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée,
+vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu,
+Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui
+les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé
+à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu
+sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si
+horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un
+supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3]
+pâle et décolorée, le coeur sans espoir et rempli d'un amer
+découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à
+Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son
+malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de
+la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour
+tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un
+moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme
+peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la
+félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te
+reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu
+le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes,
+tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de
+notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un
+germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai
+du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez
+vous dimanche?
+
+GENEVIÈVE.
+
+[1] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec
+soin: _c'est_,--dans la lettre originale.
+
+[2] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec
+soin: _c'est_,--dans la lettre originale.
+
+[3] Il y a _devient_, raturé sur la lettre originale.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier;
+il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis
+le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait
+jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés
+aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait à faire devait
+l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le
+dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce
+charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se
+mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire
+travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les
+meilleurs jours de Fontainebleau.
+
+«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»
+
+ * * * * *
+
+L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé.
+Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier
+volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de
+finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite
+l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec
+impatience le second volume.
+
+Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le
+récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements:
+c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs
+et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se
+trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui,
+surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.
+
+Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer
+le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension
+possible est celle-ci:
+
+La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?
+
+Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier
+par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à
+des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.
+
+L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le
+voici:
+
+Après le dîner, une des premières per....
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+
+....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.
+
+Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen
+et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»
+
+Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.
+
+--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.
+
+--N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»
+
+Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité
+et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il
+y avait un secret entre eux deux.
+
+Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme
+Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du
+petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de
+moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.
+
+--Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous
+n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions
+en dire.»
+
+A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter
+que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à
+l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de
+Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un
+peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre
+Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause.
+Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme
+Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de
+politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du coeur lui
+était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y
+avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en
+habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait,
+lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»
+
+Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient
+maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un
+homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.
+
+Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait
+une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.
+
+«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est
+mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de coeur: les
+plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris,
+mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à
+l'autre.»
+
+Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose
+fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son
+peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon,
+quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de
+dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta:
+«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour
+ne pas connaître nos amis.»
+
+Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son
+coeur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un
+moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à
+Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine
+de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne
+qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard
+suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée
+et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon,
+conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le
+regarder, il crut qu'elle lui arrachait le coeur. Il se leva et sortît
+du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait
+l'antichambre.
+
+«Léon, où vas-tu?
+
+--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je
+pleurerais ou je tuerais quelqu'un.
+
+--Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes:
+calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre
+toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle
+t'aime.»
+
+Le frère et la soeur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste
+entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la
+salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre
+au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»
+
+Léon obéit à sa soeur, autant pour ne pas abandonner le terrain à
+Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa soeur ne
+s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils
+venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements.
+Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le
+coeur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé
+auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle
+n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la
+perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de
+Redeuil.
+
+On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit
+son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès
+qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements
+qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une
+expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh!
+que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il
+l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits
+pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!»
+Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de
+Mme Haraldsen.
+
+Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
+présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
+d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de
+froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou
+de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament
+la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant
+Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il
+avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de
+Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses
+manoeuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs,
+les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment,
+Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce
+qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe
+se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La
+pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au coeur qu'elle avait eu
+froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une
+épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de
+commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que
+celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa
+haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève,
+et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:
+
+«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la
+demande a été faite.
+
+--Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»
+
+Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé,
+puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M.
+Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position
+lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve
+fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui
+apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la
+dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»
+
+Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se
+continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe,
+de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans
+intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de
+coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la
+fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé.
+Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié _Octavie_, ni
+le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste
+l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que
+le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une
+occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut
+faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir
+Mme Haraldsen, et dit à Rose:
+
+«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus
+extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille
+de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les
+autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»
+
+Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être
+étonné de tout ce que sa soeur avait découvert dans la lettre
+d'Albert.
+
+ROSE.--Il y a des goûts si singuliers!
+
+LÉON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner
+d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus
+souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en
+désoler ni s'en enorgueillir.
+
+RODOLPHE.--Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?
+
+LÉON.--Oui, monsieur; et vous?
+
+RODOLPHE.--Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes
+rencontrés.
+
+(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son
+doute.)
+
+RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?
+
+LÉON.--Je n'achète pas de chevaux.
+
+GENEVIÈVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle
+s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
+
+ROSE.--Oui, certes, et elle est très-belle.
+
+GENEVIÈVE.--Très-belle, en effet.
+
+Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent,
+tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font
+l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie
+femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et
+elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux,
+des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez
+légèrement relevé.
+
+ROSE.--Éléonore a d'admirables cheveux noirs.
+
+GENEVIÈVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel
+joli bras!
+
+ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit
+tant. J'aime bien un joli bras.
+
+GENEVIÈVE.--As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?
+
+ROSE.--Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme
+Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles
+sont blanches, petites et bien rangées.
+
+GENEVIÈVE.--Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui
+n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.
+
+MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici.
+
+ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls
+nez qui aient de la grâce et de la noblesse.
+
+GENEVIÈVE.--Aussi, j'excuse bien Albert.
+
+LÉON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien
+d'autres.
+
+RODOLPHE.--Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.
+
+LÉON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans
+le coeur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa
+naïveté.
+
+MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes
+de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui
+réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre
+elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.
+
+Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour
+la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été
+engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le
+premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile:
+Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce
+qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle
+était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter
+une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus
+d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si
+elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention:
+mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»
+
+Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie,
+parle à Léon, il est désespéré.»
+
+Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle
+répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»
+
+La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie
+excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il
+ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge
+de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait
+manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose
+empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa
+vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de
+celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé,
+mais....»
+
+Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait
+joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il
+faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte
+pour vous emmener?»
+
+Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au
+quadrille.
+
+Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait
+fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme
+Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les
+sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé
+des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à
+rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une
+seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et
+s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la
+suivante?
+
+--Aussi.
+
+--Et celle d'après?
+
+--Également.»
+
+Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.
+
+«Tu ne danses pas? lui dit-il.
+
+--Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.
+
+--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.
+
+--Volontiers.»
+
+Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu
+l'objet de la passion d'Albert?
+
+--Non, dit Geneviève; et toi?
+
+--Pas davantage.»
+
+
+
+
+II
+
+Albert à Léon.
+
+
+Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne
+sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans
+un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul,
+prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des
+livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne
+finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt
+volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris,
+comme Silvio Pellico, le célèbre captif:
+
+ Miei prigioni.--Mes prisons.
+
+Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma
+lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais
+de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme
+charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant.
+Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et
+que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus
+pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les
+dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.
+
+«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où
+allez-vous?
+
+--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété
+appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»
+
+Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du coeur.... trace
+ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel
+malheur de ne pas vous voir quelques heures!»
+
+On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel
+endroit...»
+
+Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver
+un prétexte....
+
+Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....
+
+Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la
+vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre
+logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand
+autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une
+autre femme! et c'est si joli, une autre femme!
+
+A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que
+dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il
+pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle
+femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte
+avant le jour, à cinq heures! très-bien.
+
+Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les
+femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que
+la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle
+s'endort aussi.
+
+Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement:
+il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet,
+chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de
+chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à
+l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une
+pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité
+devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni
+Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à
+grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!
+
+--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»
+
+Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.
+
+Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre
+mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais
+des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles
+des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font
+mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la
+poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la
+cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je
+trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux
+clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême:
+les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage
+violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen.
+Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites
+pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»
+
+Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un
+être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir
+entrer me fait battre le coeur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur
+de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.
+
+Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit:
+«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme
+de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous
+sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me
+pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela
+dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule
+contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que
+j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je
+viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai
+dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les
+misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux
+qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et
+dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même
+d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.
+
+Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été
+obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins
+qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du
+tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre
+qu'Ugolin.
+
+Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non
+pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès
+qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il
+sera toujours temps de faire des stances.
+
+ * * * * *
+
+Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un
+pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin
+de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de
+groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines
+il faut pour équivaloir à un bifteck.
+
+Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis
+chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les
+prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs
+de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais
+c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire
+les chansons qui me viennent.
+
+ Allons, enfants de la patrie,
+ Le jour de gloire est arrivé;
+ Contre nous de la tyrannie....
+
+ * * * * *
+
+ Liberté! liberté chérie!
+
+ * * * * *
+
+ O mon pays! de tes belles campagnes,
+ Je garderai le touchant souvenir.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ Loin des chalets qui m'ont vu naître.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ Rendez-moi ma patrie
+ Ou laissez-moi mourir.
+
+ * * * * *
+
+ O Liberté! vierge sainte et sans tache!
+
+ * * * * *
+
+ Viva! viva la libertà!
+
+ * * * * *
+
+ ......L'habitant des montagnes
+ Respire près du ciel l'air de la liberté.
+
+ * * * * *
+
+ Plutôt la mort que l'esclavage,
+ C'est la devise des Français.
+
+ * * * * *
+
+
+Je ne chanterai pas celle-ci:
+
+ On nous disait: «Soyez esclaves:»
+ Nous avons dit: «Soyons soldats!»
+
+Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à
+disputer sur les mots.
+
+Mais voici l'air de la Malibran:
+
+ J'avais perdu la paix et les beaux jours:
+ Je les retrouve en voyant ma patrie:
+ De son pays on se souvient toujours.
+
+Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un
+amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré.
+J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime
+les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des
+rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu
+sur le boulevard des Italiens.
+
+Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la
+pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs
+calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes.
+Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels
+on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont
+rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi
+conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est
+toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa
+soeur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des
+circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa soeur, soit parce
+que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y
+ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire
+admettre:
+
+C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve
+du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé
+secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son
+domestique_, offrait les preuves de ceci:
+
+Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de
+_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_.
+
+Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.
+
+Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans
+l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais
+le plus serait celle-ci:
+
+«Condamné à la prison.
+
+«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»
+
+Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi
+bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.
+
+.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer,
+car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je
+m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si
+toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai
+faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu
+à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de
+groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me
+mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici
+un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la
+solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me
+reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.
+
+ * * * * *
+
+Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le
+retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini
+mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie
+geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela
+n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par
+le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place
+dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la
+poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va
+boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié
+quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme
+parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me
+manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et
+rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le
+postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il
+m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il
+ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma
+brocatelle orange et noire?
+
+Albert Chaumier.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait
+qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière
+soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait
+parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de
+la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose,
+la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle
+répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à
+aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour
+son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je
+serais à lui? Il m'a humiliée.»
+
+Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre
+Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime.
+Elle retourna donner à Léon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci, à son
+tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de
+_mademoiselle Chaumier_; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la
+coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût
+coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de
+coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une
+sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.;
+ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison
+de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il
+allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son
+dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il
+courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de
+Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève
+avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été
+difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit:
+«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une
+vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour
+l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas
+jusqu'à mon retour.»
+
+Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel
+était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup
+trop gros pour être fin.
+
+Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon
+cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte
+pas sans inquiétude.»
+
+Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La
+veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec
+lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris,
+il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains;
+il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui
+semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à
+minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser
+sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait
+bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la
+porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu,
+et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son
+visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit
+l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»
+
+A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la
+campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui
+avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il
+commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il
+passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un
+domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait
+pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce
+que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le
+beau coloris de la santé.
+
+Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en
+allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était
+le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se
+dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux
+rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut
+leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait
+placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre
+de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et
+au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une
+autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était
+inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la
+soeur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur
+mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait
+bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et
+ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et
+elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret
+qui lui brûlait le coeur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler
+haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux
+pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé
+pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de
+dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.»
+Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de
+bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les
+tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de
+toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la
+terre d'une tendresse impuissante et inutile.»
+
+Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants.
+Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes
+efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le
+bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous
+abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des
+étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu
+leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»
+
+Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent,
+regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards,
+percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils
+quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de
+la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit
+qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les
+travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.
+
+Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur
+heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque
+de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés
+de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait
+envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et
+commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les
+chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la
+chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur
+enfance, les raquettes et les volants.
+
+Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés,
+dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme
+Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on
+retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute
+petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait
+jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille
+avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva
+dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les
+mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et
+cette voix leur alla au coeur.
+
+Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de
+chanter: _Bonheur de se revoir_.
+
+Et le frère et la soeur se mirent à fondre en larmes; car ils ne
+revoyaient personne.
+
+Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré
+maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu
+comme elle me promettait de m'aimer?»
+
+Et Geneviève refoulait dans son coeur tous les souvenirs d'Albert qui
+venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle
+se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux
+parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda
+au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le
+bord du lit de sa soeur.
+
+Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de
+volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la
+tombe de Rosalie.
+
+De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon,
+qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanément_ ses leçons et qu'il
+lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.
+
+Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de
+ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle
+commençait ainsi:
+
+«Monsieur,
+
+«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»
+
+Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à
+Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour
+aller et pour revenir.
+
+Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour
+s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève
+ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre
+réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet.
+S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât
+bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa
+soeur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il
+songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait
+de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin
+sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»
+
+Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied
+d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau
+bouquet et les rubans les plus nouveaux.
+
+Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et
+beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait
+d'être mis _décemment_, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait
+des habits qu'on aurait pu citer comme des
+
+ _exemples de longévité_,
+
+à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux
+sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs
+colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux
+têtes et des betteraves monstrueuses.
+
+Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait
+invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontées_;
+quelquefois même un oeil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une
+botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux
+cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque
+distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il
+n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le
+trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:
+
+«Je n'irai pas.
+
+--Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?
+
+--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.
+
+--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!
+
+--Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»
+
+Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit:
+«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours
+notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train;
+lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!
+
+--Comme il est changé!
+
+--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent
+chagrin?
+
+--Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai
+que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de
+dépenser de l'argent.
+
+--C'est étonnant. Mais il doit en gagner?
+
+--Il en gagne beaucoup.
+
+--Qu'en fait-il alors?
+
+--Je crois qu'il l'enfouit.
+
+--Il est donc avare?
+
+--Il faut qu'il le soit devenu.
+
+--C'est dommage.
+
+--Oui, c'était un excellent garçon.
+
+--Il faut le corriger.
+
+--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»
+
+En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du
+peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.
+
+
+
+
+IV
+
+L'atelier.
+
+
+Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est
+
+«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»
+
+L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là
+quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun
+vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir,
+par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.
+
+On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a
+pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est
+le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il
+dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte
+grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie
+de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont
+le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à
+cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin
+demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle.
+«A propos, je n'ai plus de tabac.»
+
+Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de
+reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas
+dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il
+mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.
+
+«Travaillons, dit Antoine.
+
+--Ah! si nous fumions une pipe?
+
+--Oui, cela excite le cerveau.»
+
+Quand la pipe est fumée:
+
+«Ah! maintenant, à l'ouvrage.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Neuf heures.
+
+--Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand
+nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail
+interrompu.
+
+--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après
+déjeuner.
+
+--Voilà une matinée de perdue.
+
+--C'est la faute de cet odieux Gargantua.
+
+--Infâme Gargantua!
+
+--Gargantua est notre ruine.
+
+--Je propose de brûler Gargantua.
+
+--De le crucifier.
+
+--De le disséquer.
+
+--De l'empailler.»
+
+Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le
+déjeuner.
+
+«Qu'allons-nous manger?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Ni moi.
+
+--Ni moi.
+
+--Ni moi.»
+
+Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on
+établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide.
+On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera
+un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le
+fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de
+l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention
+à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite
+heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les
+quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un
+prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet,
+l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu
+égaye l'esprit.
+
+«Il faut faire du feu.
+
+--Avec quoi allons-nous faire du feu?
+
+--Ah! oui, avec quoi?
+
+--Il y a sur le carré une vieille malle.
+
+--A qui est-elle?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Ni moi.
+
+--C'est une malle abandonnée.
+
+--Une malle qui nous gêne beaucoup.»
+
+On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle
+pipe, on cause, on chante.
+
+«Allons, maintenant, travaillons.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--L'horloge est arrêtée.
+
+--Il faut la remonter.
+
+--Gargantua, va demander l'heure.»
+
+Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.
+
+«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!
+
+--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.
+
+--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au
+dîner, et je travaillerai sans distractions.»
+
+Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.
+
+«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!
+
+--Je déteste les flâneurs.
+
+--C'est la peste des ateliers.»
+
+Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en
+disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas
+malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs
+voeux.
+
+«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.
+
+--Oh! avant, remets de la malle dans le feu.
+
+--Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.
+
+--Gargantua, va voir à la cave.»
+
+En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.
+
+«Gargantua! les bottes!
+
+--Tiens, tu iras porter cette lettre.
+
+--Et celle-ci.
+
+--Tu battras ma redingote.
+
+--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»
+
+Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:
+
+«Tiens! Gargantua qui parle!
+
+--Parle, Gargantua.
+
+--Il faut qu'il monte sur une chaise.
+
+--Non, sur la planche.»
+
+On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de
+haut: on l'invite à parler.
+
+Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que
+sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.
+
+«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail
+que tu deviendras un grand peintre?»
+
+On descend Gargantua.
+
+«Allons, travaillons.
+
+--Il faut fermer la porte.
+
+--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera
+pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que
+d'entendre frapper à la porte.
+
+--Où est le blanc d'Espagne?»
+
+On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le
+blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc
+d'Espagne.
+
+«Ah! le voilà!»
+
+On écrit sur la porte:
+
+ IL N'Y A PERSONNE.
+
+«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»
+
+Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.
+
+«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.
+
+--Rien du tout!
+
+--Absolument rien.»
+
+On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.
+
+«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.
+
+--Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.
+
+On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile
+placée sur le chevalet de Charles Mithois.
+
+«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là,
+vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans
+bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous
+les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse
+route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles.
+Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou
+deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage
+est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont
+marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent
+dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers
+sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes
+bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua,
+étudie les maîtres.
+
+ Nocturna versate manu, versate diurna.»
+
+Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le
+chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires
+prolongés.
+
+A ce moment, Léon entra.
+
+«Nous sommes enchantés de te voir.
+
+--Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler
+comme des tigres.
+
+--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement
+précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la
+vie:
+
+ On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort;
+ On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.
+
+C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus
+exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.
+
+--Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me
+donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni
+à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller
+donner une leçon auprès d'ici.
+
+--N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous
+sacrifierons le travail d'aujourd'hui.
+
+--Nous le sacrifierons.
+
+--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.
+
+--Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?
+
+--Quel service?
+
+--Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de
+flâner.
+
+--O vertus méconnues! O injustice des contemporains!
+
+--C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les
+pipes!»
+
+Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître,
+attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres
+par un instant de méditation:
+
+«Tu donneras: _Fatmé_ à Lefloch; la _Brûle-Gueule_ à ton maître; la
+_Rothschild_ à Mithois; l'_Etna_ à Léon; la _Sardanapale_ à Edgar Sagan;
+la _Cinq-Liards_ au modèle. Tu garderas la _Lilliputienne_.»
+
+Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes
+étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été
+solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait
+nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La _Rothschild_
+était une pipe d'écume montée en argent. La _Sardanapale_ avait un
+très-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once
+de tabac. _Fatmé_ était une pipe turque. Gargantua exécuta
+scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une
+distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand
+tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.
+
+«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous
+caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour
+le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu
+gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»
+
+Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable
+plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce
+sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu
+parler de sa soeur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on
+était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait
+honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre
+eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas
+avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces
+bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de
+brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les
+oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile
+les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.
+
+Huguet continua.
+
+«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit
+ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy,
+le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu
+avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de
+porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (_Très-bien!
+très-bien!_)»
+
+L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout
+l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit:
+«Tu es fou.
+
+--Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que
+lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement
+d'approbation_.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse
+adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune
+avanie pour t'en donner la preuve. (_Très-bien!_) Qu'est devenue cette
+élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces
+modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le
+Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop
+étroits!
+
+ Quantum mutatus ab illo
+ Hectore, qui redit exuvias indutus....
+
+Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles
+d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non,
+comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent
+honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_)
+
+--Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied
+bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de
+toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!
+
+--Parlez plus respectueusement au tribunal.
+
+--Je décline sa compétence.
+
+--Le tribunal se déclare compétent. (_Écoutez, écoutez!_) Et en effet,
+messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici
+dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le
+beau.
+
+--Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a
+pas faits à sa ressemblance.
+
+--L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais
+je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat
+qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en
+sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (_Très-bien,
+très-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se
+présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par
+le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.
+
+ Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.
+
+(_Hilarité_.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers
+subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à
+lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce
+chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau
+qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle
+expression de J. B. Rousseau,
+
+ Hurlent d'effroi de se voir accouplés,
+
+ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.
+
+MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre
+sur les bottes de l'inculpé.
+
+ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je
+partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:
+
+ Combien je suis marry que la muse françoise
+ Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise,
+ Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;
+ Ma muse les diroit du sang Valésien.
+
+UNE VOIX.--Au fait!
+
+ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse
+française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner
+une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs!
+voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que
+l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous
+dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette
+botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (_Murmures en sens
+divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de
+désapprobation_.)
+
+UNE VOIX (_qui pourrait être celle de Léon_).--Le jeu de mots est
+misérable.
+
+PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre! à l'ordre!
+
+ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas
+difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais
+le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la
+poêle.
+
+--Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.
+
+--Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce
+délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il
+était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le
+malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui
+demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir
+auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons
+toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé,
+qu'avez-vous à répondre?»
+
+Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de
+désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.
+
+Quand il aurait pu dire:
+
+«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma soeur Geneviève ne manque de rien;
+elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne
+perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la
+plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment
+pour se chauffer. Ma soeur Geneviève ne désire rien; la hideuse
+pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de
+son haleine mortelle.»
+
+
+
+
+V
+
+
+Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins
+d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de
+douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre,
+inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il
+trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait
+vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues,
+magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu,
+s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et
+vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des
+prostituées sans coeur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de
+riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée.
+L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il
+s'assit près d'elle et lui dit:
+
+«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?
+
+--Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet
+été.
+
+--Moins qu'une neuve, cependant.
+
+--Une neuve serait chère, et nos moyens...
+
+--Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire?
+Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère
+et à mourir à l'hôpital? La soeur d'un musicien doit marcher l'égale
+de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux
+que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta
+femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une
+ensemble.»
+
+Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des
+glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que
+leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets
+vint leur en offrir un merveilleusement beau.
+
+«Combien votre bouquet? dit une des femmes.
+
+--Dix francs.
+
+--C'est trop cher.»
+
+La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la
+même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la
+table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève,
+que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec
+curiosité.
+
+«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.
+
+--Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous
+entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les
+contrarier un peu.»
+
+Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa
+soeur ce qu'il y avait de plus beau.
+
+Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et
+lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier
+clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a
+fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a
+disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces
+trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne
+vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul
+la première impression que va lui causer ce récit.»
+
+Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M.
+Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait
+pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour
+dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer
+une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On
+lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque
+dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche
+précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se
+faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce
+qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le
+monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle
+était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et
+d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison
+des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique
+moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle.
+Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques
+jours après elle recevait le semblable.
+
+M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit
+des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez
+longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à
+sa soeur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il
+se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»
+
+Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de
+l'espoir à perdre.
+
+Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué
+deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher,
+il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir
+refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de
+la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans
+laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son
+talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le
+maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui
+avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins
+qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On
+avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre,
+il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait
+une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements,
+pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»
+
+Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme
+conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée
+d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la
+moindre démarche.
+
+A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève
+d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer,
+à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète
+de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et
+vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre,
+avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de
+temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler
+les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.
+
+Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle
+venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle
+ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce
+où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour
+lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec
+respect.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais
+cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances
+presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques
+négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable
+pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour
+la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas
+au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un
+domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la
+maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le
+regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom,
+et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait:
+«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez
+grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé
+d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le
+monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au
+musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut
+et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué
+de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité,
+et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle
+rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela
+n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de
+penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes,
+il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses
+leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été
+compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son
+talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font
+volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus
+considérés.
+
+M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans,
+assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche,
+ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles
+tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent
+le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque,
+d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé,
+qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance
+jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien
+n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de
+l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui
+arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne
+négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent
+de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan,
+continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant
+quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il
+épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que
+jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour,
+et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait
+garder son premier regard, son premier battement de coeur, son premier
+frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là
+tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la
+_Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus
+d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son
+point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune
+homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être
+ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient
+antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à
+mettre des bottes trop étroites.
+
+Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les
+mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il
+est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il
+lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à
+apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à
+la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas
+la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant
+un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce
+qu'il faisait.
+
+«Je cherche la solution d'un problème.
+
+--Ah! D'un problème de mathématiques?
+
+--Oui!
+
+--Et que dit ce problème?
+
+--C'est trop compliqué pour vous, papa.
+
+--C'est égal, dis toujours.»
+
+Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu
+avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal
+terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs,
+combien me coûtera une culotte de peau?
+
+--Ah! dit le père.
+
+--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il
+n'y a qu'un connu.
+
+--Je te laisse.
+
+--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je
+cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.»
+
+Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité
+plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait,
+comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens
+qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on
+avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de
+vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de
+Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son
+haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en
+avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison,
+c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est
+une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer.
+Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que
+certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on
+ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y
+a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de
+déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt
+pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper
+dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre
+coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que
+les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois
+verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer
+des _pois chers_.)
+
+Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève,
+et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux
+meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres,
+aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de
+cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à
+Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite
+table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée
+l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On
+causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se
+laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup,
+il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa soeur, et le
+sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on
+passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses,
+heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été
+remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait
+pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment,
+papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes
+qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon
+reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était
+superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à
+fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il
+jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de
+ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:
+
+_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par:
+_Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces
+intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille
+dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à
+quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen
+de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas
+à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut
+d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au
+pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme
+répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs,
+dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la
+qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science
+incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la
+vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une
+cuisinière.
+
+Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles,
+très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les
+timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.
+
+LE VIOLON, _dans les lilas_.
+
+Une fièvre brûlante, etc., etc.
+
+LA VOIX, _à travers les barreaux_.
+
+Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.
+
+LE VIOLON.
+
+Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.
+
+LA VOIX.
+
+Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....
+
+LE VIOLON.
+
+Toi dont les yeux me font la loi....
+
+LA VOIX.
+
+Tu n'auras pas ma rose....
+
+LE VIOLON.
+
+Ma richesse, c'est ta voix douce.... */
+
+«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait
+pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras
+pas ma rose_.
+
+LE VIOLON.
+
+ Si tu veux, charmante brune,
+ Ce soir au clair de la lune,
+
+«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»
+
+LA VOIX.
+
+ Les yeux noirs sont de jolis yeux,
+ Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....
+
+«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»
+
+LE VIOLON.
+
+ J'ai longtemps parcouru le monde
+
+ * * * * *
+
+ Courtisant la brune et la blonde....
+ «Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»
+
+LA VOIX.
+
+Il faut des époux assortis....
+
+LE VIOLON.
+
+ ....L'amour ne sait guère
+ Ce qu'il permet, ce qu'il défend....
+
+LA VOIX.
+
+ * * * * *
+
+Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit
+pas. La voix se décida à chanter ces paroles:
+
+ Je suis _bonne_....
+
+«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du _Diable à quatre_, mais dans la pièce,
+_bonne_ ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»
+
+Cette fois le violon avait compris, car il répondit:
+
+ Le noble éclat du diadème
+ Ici n'a pas séduit mon coeur, etc.
+
+La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:
+
+Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon coeur....
+
+Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour
+le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi
+caricaturé de la main d'Hérold:
+
+Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon coeur_.
+
+ Par HENRY QUATRE.
+
+LA VOIX.
+
+ Triste raison, j'abjure ton empire....
+
+LE VIOLON.
+
+ Si tu veux charmante brune,
+ Ce soir, au clair de la lune,
+ Ce gazon....
+
+«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»
+
+LA VOIX
+
+ Il est tard, je rejoins ma mère.
+ Adieu, Colin, au revoir....
+
+LE VIOLON.
+
+ Si tu veux charmante brune,
+ Ce soir, au clair de la lune.
+ Ce gazon....
+
+Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son
+obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs,
+une expression ravissante.
+
+LA VOIX.
+
+Sans bruit, sans bruit....
+
+Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin?
+Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec
+précipitation:
+
+ .... Prenez garde
+ La dame blanche vous regarde....
+
+On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.
+
+Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.
+
+Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:
+
+«Monsieur,
+
+«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de
+voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour
+son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses
+voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes
+regrets, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+«SANLECQUE.»
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un
+autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec
+une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:
+
+«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y
+songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre
+et que vous devez ignorer, etc.»
+
+La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son
+adresse. Léon lui répondit:
+
+ «Monsieur,
+
+«Vous avez écrit à ma soeur; elle me charge de vous répondre: c'est
+vous dire assez quelle est la réponse. Ma soeur ne reçoit ni lettres
+ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter,
+pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres
+exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une
+réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres,
+dans la _Nouvelle Héloïse_ de Rousseau; et ces réponses au moins
+seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma soeur (qui ne
+s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre.
+
+«LÉON LAUTER.»
+
+
+
+
+IX
+
+M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.
+
+
+Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez
+raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu
+plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre soeur; j'ai été touché
+autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis
+négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune
+fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant
+qu'en pensant à mademoiselle votre soeur, je ne trouvais à dire que ce
+que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis
+presque riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand désir
+que je sente dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
+heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe
+pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié,
+si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui
+se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre
+soeur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle
+tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon
+amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je
+parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque
+riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand désir que je
+trouve dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
+heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me
+renvoyer au livre de Rousseau.
+
+J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.
+
+CH. MERRUEL.
+
+
+
+
+X
+
+
+Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:
+
+«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce
+M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_.
+Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?
+
+--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé
+devant moi.
+
+--Ah!... Et comment le trouves-tu?
+
+--Bien, reprit Geneviève avec indifférence.
+
+--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je
+l'autorise...
+
+GENEVIÈVE.--A rien.
+
+LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela?
+
+GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.
+
+LÉON.--Ah!
+
+GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.
+
+LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le
+croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour
+toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche,
+amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à
+genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas
+mieux.»
+
+Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.
+
+«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en
+remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si
+heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages
+qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te
+presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de
+chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre
+petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car
+de nouvelles affections viendront remplir ton coeur; tu auras des
+enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un
+sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi
+un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma soeur, si timide,
+si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui
+ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui
+aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui
+pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis
+si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»
+
+Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui
+arrivait.
+
+LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre.
+
+ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?
+
+Geneviève se penche sur sa broderie.
+
+LÉON.--Geneviève refuse.
+
+ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme
+du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève
+excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se
+dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.
+
+LÉON.--Tu entends, Geneviève?
+
+Geneviève se penche encore davantage; son coeur est déchiré. Albert
+n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son
+frère en la voyant passer aux bras d'un mari.
+
+ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici
+que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le
+mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage
+entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites
+jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des
+mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne,
+la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la
+campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes
+tes amies.»
+
+Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de
+se marier avec un autre.
+
+ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève?
+
+LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand
+tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la
+contrarions.
+
+ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton
+mariage, parlons du mien.
+
+LÉON.--Du tien?
+
+ALBERT.--Du mien.
+
+Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle
+leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.
+
+Albert continua:
+
+«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour
+rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans
+un bel état.
+
+LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.
+
+ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon
+clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à
+lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois!
+il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants,
+voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en
+avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette
+rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un coeur
+que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais
+chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les
+grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma soeur
+devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle
+a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a
+rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec
+elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un
+changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche;
+nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques,
+et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»
+
+Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de
+chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils
+s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des
+affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui
+confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.
+
+GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.
+
+LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.
+
+GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?
+
+LÉON.--C'est impossible.
+
+GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie.
+
+LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.
+
+GENEVIÈVE.--Adieu, Léon.
+
+Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait
+dans son coeur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils
+donc malheureux tous les deux?»
+
+Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait,
+étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne
+voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la
+même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M.
+Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez
+Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était
+sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut
+dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et
+dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne
+prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner,
+Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas
+continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette
+prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait
+commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des
+arrivants.
+
+Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les
+pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son coeur
+avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle
+pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à
+Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour
+Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je
+verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à
+l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé
+qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont
+comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que
+je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie;
+j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon!
+je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent
+protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait
+pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une
+séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah!
+maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle
+souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne
+serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont
+laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que
+cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»
+
+Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre
+brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:
+
+«Comme Geneviève est belle ce soir!
+
+--Quel teint et quel éclat!
+
+--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.
+
+--Elle était pâle et elle avait les yeux caves.
+
+--On aurait dit une poitrinaire.
+
+--Ce n'était qu'une indisposition.
+
+--Elle est charmante aujourd'hui.»
+
+Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M.
+Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il
+la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle
+était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit
+tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle
+n'amusait pas.
+
+Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon.
+Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au
+Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla
+chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil
+le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas
+leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il
+était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa soeur.
+Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une
+manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait
+d'annoncer:
+
+M. Michaud,
+
+Madame Michaud,
+
+Mademoiselle Anaïs Michaud.
+
+C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait
+détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie,
+elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre
+coeur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et
+ses dents.
+
+Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes
+regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment
+d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son coeur; une douleur
+poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et
+disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure
+de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu
+Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se
+venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par
+le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi
+charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait
+été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.
+
+Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son
+frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»
+
+Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai
+de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des
+autres, et j'en vivrai.»
+
+Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les
+parfums du soir.
+
+Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne
+te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle
+n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle
+tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est
+occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.
+
+--N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne
+la pardonnerai pas.»
+
+Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup;
+que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât
+encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez
+d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui
+l'entouraient et aux obsessions de sa famille.
+
+On présenta la _future_ d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre
+Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde
+savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque
+instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits
+par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle
+se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée,
+malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui
+succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel,
+pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il
+était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans
+la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses
+lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la
+voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.
+
+A Rose.
+
+«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et
+de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui,
+et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je
+vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de
+n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;
+vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et
+nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma
+cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez
+Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.
+Adieu.
+
+«LÉON.»
+
+Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander
+des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se
+fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après
+qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.
+
+«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te
+rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais
+je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;
+je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire
+ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.
+
+«ROSE CHAUMIER.»
+
+Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le
+petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient
+plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se
+coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait
+eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et
+n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les
+applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva
+souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut
+celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez
+éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de
+mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire
+et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la
+rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de
+revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder:
+elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer
+deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin,
+et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.
+
+Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes
+trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu
+en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme
+que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre
+l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut
+s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un
+bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon
+fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à
+laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut
+très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la
+sienne.
+
+Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon
+s'occupa de la toilette de sa soeur. Il acheta quelques objets à
+crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent
+comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou
+auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour
+ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à
+réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier
+d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle
+refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste
+volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une
+blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève
+eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa
+mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot
+la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir
+que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est
+sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un
+petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement
+voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,
+assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement
+indifférent.
+
+C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais
+il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par
+Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la
+maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la
+chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle
+avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle
+chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un
+fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme
+Michaud. Il dit à Geneviève:
+
+«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?
+
+--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»
+
+Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que
+Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.
+
+«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.
+
+--Rose? demanda Geneviève.
+
+--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie
+au jour.
+
+--J'aime mieux Rose.
+
+--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était
+précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être
+était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?
+
+--Oui,» dit Geneviève.
+
+Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa
+fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en
+l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre.
+Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon
+s'était acheté des souliers.
+
+
+
+
+XII
+
+La toilette de Geneviève.
+
+
+La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre
+mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont
+resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi.
+A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi,
+et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous
+silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose
+à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne
+dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la
+page que j'ai négligé d'écrire.
+
+«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la
+parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure
+d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une
+sauge, ni une marguerite.
+
+«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les
+forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les
+chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend
+des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux
+bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son
+parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin
+d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous
+savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on
+peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il
+pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour
+que des fleurs de son jardin.»
+
+Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais
+j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,
+
+Et aussi la toilette de Rose,
+
+Et aussi la toilette d'Anaïs,
+
+Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.
+
+Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce
+moment, en robe de chambre et en pantoufles.
+
+Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé
+_père Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel
+va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me
+rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de
+benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que
+je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui
+fument près de vous.
+
+
+
+
+XIII
+
+La toilette de Geneviève.--La toilette de Rose.--La toilette
+d'Anaïs.--La toilette de Mme Michaud.
+
+
+Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est
+assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle.
+Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses
+que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où
+elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une
+lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus
+choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa
+toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des
+femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:
+
+Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile
+d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne
+en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me
+rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets
+en perles; la jupe de la robe un peu traînante.
+
+Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à
+aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour
+une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi
+qu'elle aurait été habillée. Si _elle eût été la mariée!_ pourvu, Dieu
+tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la
+pauvre enfant; elle aurait bien souffert!
+
+La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les
+yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle
+de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le
+chapeau, et un bracelet d'or très-simple.
+
+La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et
+orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et
+un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre
+de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.
+
+Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une
+robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme
+Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrêt de la cour
+royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un
+roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à
+l'heure?)
+
+Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est
+que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne
+s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et
+sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi;
+peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir,
+cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe
+qu'elle avait depuis longtemps.
+
+Je crois que c'est tout.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le
+sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle
+priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle,
+qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque
+parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au coeur. Il
+vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert
+et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce
+cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut
+cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la
+pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu,
+et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne
+demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour
+arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit
+dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si
+l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait
+sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne
+rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et
+rentra la robe de sa nouvelle cousine.
+
+Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle
+fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se
+mira, et dit: «_J'étais_ belle aussi, moi.»
+
+Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait;
+de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas
+tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.
+
+La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon;
+quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en
+rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre:
+c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style
+singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque
+grand malheur.
+
+La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est
+censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage
+bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et
+d'abréviations? C'était une assignation pour _s'entendre condamner_ au
+payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.
+
+La chose finissait ainsi:
+
+«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le
+présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos
+procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la
+main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter
+main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»
+
+Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne
+un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes
+contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre
+pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre
+les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle
+que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il
+redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par
+hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il
+arrive, de ne jamais les remettre à ma soeur.»
+
+Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie
+de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé
+
+ _Au nom du roi, de par la loi et la justice._
+
+Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la
+société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut
+chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses
+yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même
+comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel,
+ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on
+va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à
+Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime
+d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.
+
+Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue.
+Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les
+uns aux autres en se disant: «C'est lui.»
+
+Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta
+d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à
+une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et
+des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus
+de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables,
+les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à
+celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier
+nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda
+l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc,
+dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé
+dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au
+patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit:
+«Que veut monsieur?
+
+--Vous parler en particulier.
+
+--Entrez dans mon cabinet.»
+
+Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme
+qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs
+généraux et à tous les commandants de la force publique de France.
+L'huissier alors lui demanda son nom.
+
+«Léon Lauter.
+
+--Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte
+restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?
+
+--A l'audience du jour.
+
+--Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.
+
+--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.
+
+--Vous plaisantez, monsieur?
+
+--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.
+
+--Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à
+l'audience publique du juge de paix....
+
+--Publique? dit Léon.
+
+--Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix
+on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.
+
+--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.
+
+--Alors, payez.
+
+--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.
+
+--Demain, vous aurez des frais.
+
+--Qu'est-ce? dit Léon.
+
+--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:
+
+ Protêt 6 fr. 85 c.
+ Enregistrement 1 35
+ Assignation 8 20
+ Pouvoir 2 20
+ Jugement 26 45
+ -----------
+ Total 45 fr. 05 c.
+
+qu'il vous faudra payer en sus de la somme.
+
+--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante
+francs.
+
+--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à
+ajouter:
+
+ Signification 7 fr. 95 c.
+ Commandement 5 50
+ Procès-verbal de saisie 11 70
+ -----------
+ Total 25 fr. 15 c.
+
+Irez-vous à l'audience du juge de paix?
+
+--A l'audience publique?
+
+--Oui.
+
+--J'aimerais mieux mourir.
+
+--Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que
+le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation
+particulière du juge de paix, et nous aurons encore:
+
+ Assignation en débouté 8 fr. 20 c.
+ Nouveau jugement 26 45
+ Signification 7 95
+ Commandement 5 50
+ Procès-verbal de saisie 11 70
+ Procès-verbal d'affiches 24 »
+ -----------
+ Total 83 fr. 80 c.
+
+ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du
+procès-verbal de _récolement_ de vos meubles, ni des frais de vente,
+etc.
+
+--Mais, monsieur, que faire? dit Léon.
+
+--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.
+
+--Oh! monsieur, je vous remercie.
+
+--Monsieur, il n'y a pas de quoi.»
+
+Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré
+ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.
+
+Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme
+demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une
+fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle
+avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait
+résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa
+découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait
+soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de
+leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à
+deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix
+à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en
+apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais
+s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard
+et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire
+plus tôt et avait souvent besoin de repos.
+
+Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme
+de ménage?
+
+--Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé
+la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit,
+elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient
+ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que
+tu sois éveillé.»
+
+Il s'était élevé entre le frère et la soeur une noble et touchante
+lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de
+l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui
+qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en
+ai pas besoin, j'en ai encore.»
+
+La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on
+donnait vingt francs par mois.
+
+J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions
+humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme
+qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend
+au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu
+ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une
+heure avant le jour, elle se réveillait, allumait _une chandelle_, et se
+levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle
+lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas
+réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait
+de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à
+employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux
+dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et
+un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme
+elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les
+privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle
+faisait _une reprise_ dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour,
+mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait
+ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait
+pas à tromper sa soeur!
+
+Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail
+plus noble que la broderie des femmes désoeuvrées sur des étoffes d'or
+et d'argent.
+
+Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce
+qu'il avait de rebutant.
+
+Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des
+ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de
+distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle
+remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la
+femme de ménage.
+
+Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa
+toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que
+Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa
+toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait
+remplie.
+
+Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.
+
+Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève;
+jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour
+elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus
+d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer
+à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue
+d'un désir!
+
+Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en
+avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille!
+comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait
+peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait
+qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant
+la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau
+dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir
+gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le
+garder encore un peu.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à
+Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait
+toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait
+cette fois tout fini.
+
+Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas
+le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait
+été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal
+tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute
+la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.
+
+M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison,
+dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le
+prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y
+passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit
+jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle
+voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait
+qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_
+M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»
+
+Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du
+détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa soeur ni ses leçons.
+Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre
+tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa
+tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu
+la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque
+meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les
+détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des
+larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin,
+de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon
+était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche,
+il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait
+semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un
+des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon
+pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était
+chargé de le rapporter, et Rose le replantait.
+
+Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour
+se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les
+rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.
+
+Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était
+morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une
+nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent
+et de réputation.
+
+Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils
+donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait
+les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles
+de corail des sorbiers.
+
+Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours
+cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme
+d'Albert.»
+
+Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce
+qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les
+affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien
+gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants;
+premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du
+mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle
+écrivit à Geneviève:
+
+«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.
+
+«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je
+suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais
+quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on
+enterra ma tante Rosalie.
+
+«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne
+m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève;
+nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce
+qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous
+n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais
+aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous
+les deux; il y a partout des places vides.»
+
+A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au
+postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour
+retourner à Paris.
+
+«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues
+sans te reposer.»
+
+Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le
+conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se
+retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma soeur, il faudra bien que tu
+saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en
+parler qu'une fois.»
+
+Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la
+fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son
+frère.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc
+est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert
+depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence
+m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont
+les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père
+s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et
+ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène
+assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté,
+et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat
+qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y
+donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant
+tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une
+partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»
+
+Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.
+
+«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et
+que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que
+j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude
+à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues,
+payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu.
+Je m'en vais.
+
+--Mais, dit M. Chaumier....
+
+--Mais, dit Rose....
+
+--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y
+en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait
+qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la
+brèche faite à votre fortune, et adieu.»
+
+A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui
+tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa
+soeur et partit au galop.
+
+M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula
+qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient
+précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches
+qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir
+encore en aide à Albert.
+
+Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution
+de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne
+vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de
+Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle
+y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour
+et amitié.»
+
+La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux;
+elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux
+arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient
+bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une
+triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à
+Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur
+coeur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons
+sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et
+qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les
+plaisirs du monde allaient lui manquer!
+
+Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses
+anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.
+
+Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle
+était ruinée et malheureuse.
+
+Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le
+surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin
+de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de
+la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec
+Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille
+dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses
+moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si
+elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux
+et leur dire: «Geneviève, ma soeur, Léon, mon cousin, mon amant, mon
+mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous
+trois.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+L'auteur à ses amis connus et inconnus.
+
+
+ * * * * *
+
+Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant
+quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien
+Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la
+bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...
+
+Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints,
+recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez
+moi et attendre. Attendons.
+
+C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais
+guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la
+vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en
+cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin
+d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré.
+J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force
+d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de
+mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais
+éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette
+fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et
+toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a
+parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais
+mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je
+conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le
+bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui
+inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier
+Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous
+sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on
+prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens;
+Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles
+tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il
+aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et
+des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies
+noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les
+hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents
+lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien
+et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui
+défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait
+vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les
+coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si
+bien!
+
+A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos
+amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus.
+Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs
+pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites
+clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les
+menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et
+me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies
+toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs
+pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux
+ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.
+
+J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:
+
+«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un
+autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et
+tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.
+
+«J. J.»
+
+Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera
+plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si
+tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais
+aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor.
+On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te
+montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une
+amitié.
+
+Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu
+enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire:
+_Je vous l'avais bien dit_.
+
+Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a
+dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n
+rapporte à lui, c'est son état.
+
+Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon
+chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome
+faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et
+des coeurs sourds.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme
+de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après
+quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit:
+«Eh bien! monsieur?»
+
+Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant
+lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la
+soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire
+sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le coeur d'un homme
+pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de
+Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie
+passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche
+dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un
+ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus
+heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un
+long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle
+meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la
+pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet
+de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les
+enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en
+pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et
+les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète
+qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et
+cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la
+bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge
+dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans
+sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»
+
+Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»
+
+Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles
+retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la
+brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:
+
+«N'y a-t-il donc plus d'espoir?
+
+--Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre
+soeur est bien malade.»
+
+Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait
+emporter son dernier espoir.
+
+«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période,
+nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»
+
+En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi
+jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'oeil jusqu'à ce
+qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café
+et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder
+Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de
+solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il
+semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une
+lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas
+malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de
+désespoir.
+
+Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un
+excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai
+rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de
+frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins
+sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir
+vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir,
+faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle
+puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques
+conseils donnés par hasard.
+
+«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma soeur.»
+
+Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela
+constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un
+oeil très-exercé pouvait seul apercevoir.
+
+Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale
+paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres,
+mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une
+ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et
+produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient
+passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu
+près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes,
+ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière
+(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer
+la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en
+attendant.»
+
+Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les
+palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le
+reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main
+égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait
+devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son
+opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère
+examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu
+me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»
+
+Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la
+mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en
+déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte;
+et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette
+perte de temps.
+
+Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins
+les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus
+question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque
+dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant
+frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous
+considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui
+de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le
+plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il
+n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la
+peinture, la cuisine avant les arts.
+
+Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se
+promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des
+tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement
+accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas
+étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus
+somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.
+
+Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu
+d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de
+brigand napolitain.
+
+ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert.
+
+MITHOIS.--On frappe.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir.
+
+LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet!
+
+EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier.
+
+Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes
+de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une
+fourchette.
+
+MITHOIS.--Gargantua, une fourchette.
+
+GARGANTUA.--Je les cherche.
+
+ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que
+tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne
+un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et
+n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)
+
+MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là?
+on dirait des côtelettes de chien caniche.
+
+LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons....
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?
+
+GARGANTUA.--De demander trop de cornichons.
+
+ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?
+
+GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons.
+
+ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés.
+
+GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....
+
+LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a
+pas mal de cornichons.
+
+GARGANTUA.--Vous en êtes un autre.
+
+ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du
+ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye
+comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.)
+
+MITHOIS.--On frappe.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe.
+
+ (_Entre un autre chaircuitier_.)
+
+CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier.
+
+MITHOIS.--Et des recôtelettes.
+
+LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin?
+
+ANTOINE HUGUET.--C'est ici.
+
+(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit
+mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de
+chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles
+perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon
+de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue
+comme une flamme.)
+
+ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le
+chaircuitier sort_.)
+
+CHARLES LEFLOCH.--Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du
+propriétaire?
+
+ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si
+coriace.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre.
+
+ANTOINE HUGUET.--Tant mieux.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye?
+
+ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance?
+
+CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance.
+
+ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé.
+
+ (_Moment de stupeur, indignation profonde_.)
+
+ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle
+punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien!
+Gargantua, les fourchettes?
+
+Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les
+fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.
+
+On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de
+côtelettes.
+
+CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à
+chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots
+menaçants:
+
+ MANE THECEL PHARES.
+
+MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé
+la chute des grands empires.
+
+ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la
+maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma
+solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont
+je suis sorti victorieusement.
+
+_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander,
+huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille
+francs.
+
+MITHOIS.--De mille francs!
+
+CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!!
+
+EDGAR SAGAN.--De mille francs!!!
+
+ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit
+au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais
+allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui
+n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui
+est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»
+
+Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens
+les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.
+
+_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit
+que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie,
+et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je
+répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre
+voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois
+couverts?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui
+suffiront.
+
+Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait
+assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent,
+donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands
+éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois,
+alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les
+serrait dans le four du poêle.
+
+MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons?
+
+ANTOINE HUGUET.--Oui.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer?
+
+ANTOINE HUGUET.--Oui.
+
+«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage,
+c'est parfaitement à son service.»
+
+«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le
+lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être
+désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en
+retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier.
+Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire,
+et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à
+infliger au Vasselin.
+
+MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une
+succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin
+maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il
+faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il
+rêve de nous.
+
+ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de
+l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va
+écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront
+exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans
+pitié.
+
+MITHOIS.--Sans pitié.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié.
+
+EDGARD SAGAN.--Sans pitié.
+
+GARGANTUA.--Sans pitié.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris.
+
+MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons
+déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines
+dont le détail suit:
+
+«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de
+sonnette.»
+
+(Antoine Huguet sort.)
+
+CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra
+frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son
+domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»
+
+(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il
+a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)
+
+ANTOINE HUGUET.--3º.....
+
+Alors entra Léon.
+
+Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu
+plus haut.
+
+
+
+
+XXI
+
+Un jour néfaste.
+
+
+Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour
+ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un _errata_ fait
+par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge
+sans appel.
+
+_Errata_.
+
+1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une
+chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.
+
+2º Et _clavecin_; mais dites-moi un peu où vous avez vu des _clavecins_.
+Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait;
+les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire
+_clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste
+célèbre.
+
+3º Qu'est-ce que _présenter ses civilités_? A qui est-ce qu'on _présente
+ses civilités_, à moins que ce ne soit en province?
+
+4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de
+satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez
+rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication
+des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus
+de huit jours.
+
+5º On parle trop de bottes.
+
+6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur
+cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez
+bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturière_, vu
+que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre,
+pour avoir un modèle.
+
+A ceci nous répondons:
+
+1º..................
+
+2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la
+moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne
+mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un
+certain hiver.
+
+3º..................
+
+4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.
+
+5º..................
+
+6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa soeur, et Léon et moi
+sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens
+riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait
+pas le moyen d'être économe.
+
+Est-ce tout?...
+
+Ah! bien oui....
+
+«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci
+est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes
+qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens _beaux_
+de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes
+chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant,
+auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans
+la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit
+ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de
+fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était
+une Vénus.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai
+de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour
+la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus
+du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le
+douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon
+l'usage, elle devait payer ce jour-là.
+
+Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_.
+Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air
+protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un
+salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied
+d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le
+courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque
+fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des
+paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré
+la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait
+pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui
+s'envenimait à chaque rencontre.
+
+«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer
+ma leçon?»
+
+Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le
+renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon
+avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan.
+Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.»
+Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»
+
+Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de
+Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont
+Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour
+lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous
+êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près
+vulgaire et de mauvais goût.»
+
+Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non;
+j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous
+les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je
+ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps,
+de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son
+cachet, et il s'en va.
+
+--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter
+cela!
+
+--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli
+talent sur le violon, cela vous amuserait.
+
+--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la
+bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_
+venir.»
+
+Léon remercia Mme de Dréan dans son coeur; Rodolphe se mordit les
+lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?
+
+--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait
+averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis
+à...»
+
+Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous,
+madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»
+
+Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva
+et commença à chanter:
+
+ J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_
+ Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas:
+ Que vous êtes une _inhumaine_,
+ Que je n'attends que le _trépas_....
+ Mais, outre que c'est bien vulgaire,
+ Tant parler est d'un indiscret;
+ Ne serait-il pas temps, ma chère,
+ Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
+ A des choses qu'il faille taire,
+ D'en venir un peu, s'il vous plaît?
+
+ Mais quel joli bouquet frissonne
+ Sur votre sein, mon bel amour?
+ Avez-vous doncque pour patronne
+ La sainte qu'on fête en ce jour?
+ Non, non, ce n'est pas votre fête,
+ Dites-vous? Cet heureux bouquet,
+ Dans une place aussi coquette,
+ Me fait croire, envieux regret,
+ Puisque ce n'est pas votre fête,
+ Que c'est la fête du bouquet.
+
+Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la
+tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon
+lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de
+son.»
+
+La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire
+comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son
+cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il
+avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé
+et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le
+traiter d'une manière convenable.
+
+J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne
+croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque
+précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours
+les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu
+qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en
+échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.
+
+Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un
+siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme
+comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux:
+c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait
+prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan
+parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.
+
+LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se
+prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne
+s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout
+le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se
+pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien:
+_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent,
+et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est
+malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose
+qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de
+pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une
+admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules
+auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont
+ils chantent les oeuvres.
+
+RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes
+violonistes?
+
+Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était
+dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second
+ordre.»
+
+Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:
+
+«C'est moi, monsieur.»
+
+Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan,
+presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,
+dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce
+n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos
+leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.
+Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets,
+n'est-ce pas?»
+
+Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois
+pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun
+moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan,
+il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y
+étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons
+lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses
+cachets.
+
+«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais
+parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous
+êtes venu, je vais vous donner votre argent.»
+
+Et elle s'approcha d'un secrétaire.
+
+De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent
+qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait
+toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si
+petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant
+d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!
+
+Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela
+_m'embarrasserait_ aujourd'hui.»
+
+L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont
+remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il
+n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.
+
+«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.
+
+RODOLPHE.--Quel mariage?
+
+MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle
+Chaumier?
+
+RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?
+
+LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.
+Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier
+de vous présenter.
+
+MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie.
+
+RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque
+chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.
+
+RODOLPHE.--Elles se trompaient.
+
+LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait
+au lieu de la cacher.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez
+gardé de l'aigreur.
+
+RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de
+fortune pour moi.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.
+
+LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas
+eu peut-être assez pour ma cousine.
+
+RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?
+
+LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la
+demande.
+
+RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était
+absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle
+Chaumier_.--Non.
+
+LÉON.--Monsieur est prudent.
+
+RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère.
+
+LÉON.--C'est faute de croire au danger.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose.
+
+RODOLPHE.--Pourquoi cela?
+
+MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une
+excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux
+Bouffons?
+
+RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?
+
+MADAME DE DRÉAN.--Oui.
+
+RODOLPHE.--Irez-vous?
+
+Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si
+clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde
+question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient
+sans qu'elle sache trop comment.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me
+demander cela d'abord.
+
+RODOLPHE.--Adieu donc.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Adieu.
+
+LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain.
+
+En descendant l'escalier, Léon sentait son coeur battre violemment
+dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il
+appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le
+premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.
+
+LÉON.--Monsieur de Redeuil?
+
+RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?
+
+LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?
+
+RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?
+
+LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je
+crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et
+plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui
+tient à moi par des liens de parenté.
+
+RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons.
+
+LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.
+
+RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur?
+
+LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.
+
+RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?
+
+LÉON.--Quelquefois, monsieur.
+
+RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.
+
+LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des
+connaissances élémentaires.
+
+RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons?
+
+LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de
+Clignancourt.
+
+RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.
+
+LÉON.--Volontiers.
+
+RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les
+conditions.
+
+LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon
+pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de
+n'avoir qu'un témoin?
+
+RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.
+
+LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.
+
+RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.
+
+LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.
+
+En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de
+chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était
+plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à
+celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée
+à sa soeur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car
+_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine
+Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout
+naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là
+rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait
+singulièrement humilié.
+
+Cependant il se dirigea vers l'atelier.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle;
+elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était
+toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment
+qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y
+avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement
+survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les
+jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles
+d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.
+
+Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête
+était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter
+ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait
+voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si
+la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles
+à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait
+retomber sa tête.
+
+Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il
+allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se
+reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche:
+elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!
+
+«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et
+que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au
+désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?
+
+--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui
+ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné,
+qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir.
+
+--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.
+
+Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être
+malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait
+lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses
+réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même
+embarrassantes.
+
+Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert,
+sois heureux, je prierai Dieu pour toi.
+
+--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt
+dans le ciel que tu prieras pour moi.»
+
+Et il descendit l'escalier tout attristé.
+
+Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva
+M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien
+différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et
+elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son coeur tant
+d'amour et tant de bonheur pour lui.
+
+M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la
+maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce
+sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?
+
+--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis
+accoutumé.
+
+--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin
+parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»
+
+Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur
+que M. Chaumier lui dit:
+
+«Est-ce une plaisanterie, monsieur?
+
+L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement.
+
+M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous?
+
+L'ÉTRANGER.--Pourquoi cette question?
+
+M. CHAUMIER.--Pour rien.»
+
+C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de
+l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent
+qu'il proposait d'en donner.
+
+L'ÉTRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour
+acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas
+pour moi.
+
+Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de
+M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.
+
+M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.
+
+MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse.
+
+M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard.
+
+MODESTE.--Alors on dînera à huit heures du soir.
+
+M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien.
+
+MODESTE.--Ça ne sera pas ma faute.
+
+M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui,
+d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères
+qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur
+de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.
+
+L'ÉTRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi.
+
+M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me
+contrarie beaucoup de la vendre.
+
+L'ÉTRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.
+
+Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.
+
+L'ÉTRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?
+
+M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?
+
+L'ÉTRANGER.--Vous l'avez dit devant moi.
+
+M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.
+
+L'ÉTRANGER.--Parlons de la maison.
+
+M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.
+
+L'ÉTRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut
+réellement.
+
+M. CHAUMIER.--Pourquoi cela?
+
+L'ÉTRANGER.--Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent
+que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _à soi_
+une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.
+
+M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.
+
+L'ÉTRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs?
+
+M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.
+
+L'ÉTRANGER.--Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons
+l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui
+achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera
+prêt.
+
+M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.
+
+L'ÉTRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.
+
+M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient à ma fille.
+
+L'ÉTRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.
+
+M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à
+soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.
+
+L'ÉTRANGER.--Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici
+l'adresse.
+
+M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas.
+
+L'ÉTRANGER.--Je le vois bien.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Au jardin.
+
+
+«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa soeur tout
+bouleversé.
+
+--Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.
+
+--Celle-ci? demanda froidement Albert.
+
+--Oui, reprit Rose, plus triste encore.
+
+--Est-ce qu'il en trouve un bon prix?
+
+--Il paraît que oui.
+
+--Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.
+
+--Ah! tu ne comprends pas cela, toi.
+
+--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»
+
+--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous
+mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants
+fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas
+dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout
+ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du coeur et va au
+coeur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans
+le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il
+me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses
+paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et
+maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le
+présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»
+
+Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle,
+voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre
+les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la
+famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une
+même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde
+du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu
+d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la
+porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix
+minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques
+amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.
+
+«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que
+moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.
+
+--Voulez-vous, alors, voir votre créancier?
+
+--Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.
+
+--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à
+leur disposition.
+
+--C'est égal, essayons.
+
+--Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»
+
+Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais
+qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de
+Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils
+arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse
+indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria
+d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait
+expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait
+vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Au jardin.
+
+
+Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de
+joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;
+
+Dans les fleurs des _lilas_ et des _ébéniers_ jaunes, de mes doux
+souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.
+
+De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment
+quelque douce parole que j'entends dans le coeur.
+
+Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien
+pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?
+
+C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: _Tenez, Jean, je n'ai pas
+oublié, votre fête_ depuis plus de treize ans.
+
+Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer
+et cependant réveille des souvenirs charmants.
+
+Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert,
+entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais
+_liseron_.
+
+C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin
+ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;
+
+Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour
+que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.
+
+Voici, là-bas, fleurir la jaune _giroflée_. Rien n'est si babillard que
+sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?
+
+«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier
+tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?
+
+«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement
+blanc en passant effleurées presque chaque matin.
+
+«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours,
+sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»
+
+Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en
+fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger
+
+Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et
+ton âme enivrée évoquait l'avenir;
+
+«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les
+odorants pétales; sois heureux de fleurir;
+
+«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se
+mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»
+
+«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en
+vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»
+
+
+
+
+XXVII
+
+L'atelier.
+
+
+«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procès-verbal.
+
+GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.»
+
+MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le
+Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!
+
+LÉON.--Oh!
+
+ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.
+
+GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à
+jamais privés de sonnette.»
+
+MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine.
+
+LÉON.--Bien.
+
+ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.
+
+GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra
+_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son
+domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_»
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où
+une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la
+mettre dans sa poche ayant de _frapper_.
+
+MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.
+
+ANTOINE HUGUET.--«Art. 3....
+
+LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles
+du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où
+elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on
+l'effacera.»
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté?
+
+TOUS.--Oui.
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua,
+enregistre l'article 3. «Art. 4....
+
+EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et
+son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux
+de cerises.»
+
+ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté?
+
+MITHOIS.--Adopté.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement.
+
+ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch.
+
+CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.»
+Il n'y a pas toujours des cerises.
+
+ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté?
+
+TOUS--Adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce
+que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire
+que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers
+étages, autant de fois qu'on les rallumera.
+
+TOUS.--Adopté, adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.
+
+MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans
+leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de
+fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,
+cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et
+pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles
+rapprochés et à des heures indues.»
+
+TOUS.--Adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--«Article 7....
+
+CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi
+que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des
+planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on
+barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte
+de Vasselin donnant sur l'escalier.»
+
+TOUS.--Adopté.
+
+ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure
+précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»
+
+«Article 9 et dernier.
+
+«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et
+dégoûter le Vasselin de l'existence.
+
+«Fait en notre domicile, le.... février 18....»
+
+ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit
+immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.
+
+GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les
+murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte
+dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque
+fois qu'on l'effacera.»
+
+ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui
+est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est
+brune.»
+
+Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans
+l'atelier.
+
+Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et
+auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y
+prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée
+triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait
+laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa
+demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus
+retouché.
+
+Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui
+manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il
+n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant
+de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec
+empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la
+demande qui lui faisait tant de honte.
+
+Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps,
+Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand
+Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de
+parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il
+ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha
+dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il
+regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande
+aiguille sera sur le VI.»
+
+Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.
+
+Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.
+
+M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses
+sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.
+
+M. VASSELIN.--Ah ça! monsieur....
+
+ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin?
+
+M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....
+
+ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous.
+
+M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigué.
+
+ANTOINE HUGUET.--C'est égal.
+
+M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir.
+
+ANTOINE HUGUET.--Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.
+
+TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir.
+
+M. VASSELIN.--Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je
+savoir....
+
+GARGANTUA.--On demande M. Huguet.
+
+ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase
+un peu avec monsieur....
+
+M. VASSELIN.--Ce que j'ai à vous dire....
+
+GARGANTUA.--C'est très-pressé....
+
+ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.)
+
+M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs....
+
+GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un
+enfant à deux têtes.
+
+MITHOIS.--Mille excuses.... Léon, remplace-moi.
+
+M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.
+
+GARGANTUA.--On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.
+
+Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en
+va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il
+n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va
+acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les
+quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour
+qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la
+rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon
+brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte
+avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la
+porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans
+la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques
+jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer,
+cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte;
+il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié
+l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me
+la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est
+commissionnaire au mont-de-piété.
+
+--Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero
+chinquante-houit.»
+
+Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de
+l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.
+
+Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et
+demanda au portier:
+
+«Le mont-de-piété?
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.
+
+--Comment! fermé?
+
+--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.
+
+--Si on frappait?
+
+--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»
+
+Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le
+reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la
+fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et
+s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»
+
+Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et
+magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser
+en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue,
+dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque
+aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais,
+que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans
+l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.
+
+Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi
+d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et
+qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si
+malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule
+dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût
+présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne
+prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa
+lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin,
+l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait
+été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui
+s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde
+rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une
+lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de
+Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il
+alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui
+causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la
+clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle
+qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se
+mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son
+bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon
+se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la
+partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un
+argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et
+à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui
+apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux;
+il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en
+route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les
+Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore
+assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet
+homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa
+famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De
+quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier
+que de laisser souffrir sa soeur? Et qu'est-ce que je fais tous les
+jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la
+honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon
+et de recevoir de l'argent pour ma soeur. Jamais je n'aurai rien fait
+d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me
+mépriserait: ce serait un homme sans coeur, et alors que me ferait son
+mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu!
+dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma soeur! pardon
+d'avoir hésité si longtemps!»
+
+Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son
+coeur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte,
+s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges
+durent écouter, les ailes frémissantes et l'oeil humide. Ce qui lui
+vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de
+Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs
+étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua _la Dernière pensée de Weber_,
+cette musique si poignante qui serre et tord le coeur. On le
+regardait, on parlait bas et avec respect.
+
+«Il est vêtu proprement.
+
+--Il a l'air distingué.
+
+--Il a de beaux yeux.
+
+--Quel malheur!»
+
+Etc., etc.
+
+Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une
+pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et
+belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a
+vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta
+charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante
+beauté.
+
+Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule,
+et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria:
+«Léon!
+
+--Anselme!» dit Léon.
+
+Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de
+Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme.
+Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je
+voudrais le mettre dans mon coeur.»
+
+Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à
+Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui
+était nécessaire à Geneviève.
+
+«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.
+
+--Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre
+heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»
+
+Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et
+Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre
+secours et de votre discrétion.»
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.
+
+--D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je
+vais vous dire.
+
+--Ah! ah! dit Anselme.
+
+--Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre
+chose, pensa-t-elle en soupirant.
+
+--Je vous le promets.
+
+--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je
+voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je
+m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il
+y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de
+la tapisserie....»
+
+Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.
+
+«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde
+que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il
+verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout
+très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner
+suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de
+ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une
+éternelle reconnaissance.»
+
+Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez
+lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous
+demander. Je me bats demain matin.»
+
+Anselme pâlit.
+
+«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais
+sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le
+remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain
+matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.
+
+--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre soeur!
+
+--J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis
+pas le maître de reculer.
+
+--J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin
+de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur
+la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec
+une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un
+petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme
+était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait
+assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur
+sa soeur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela
+aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser
+battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison
+n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et
+monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à
+l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon
+tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à
+le représenter avec une dignité ferme et invincible.
+
+En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et
+annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.
+
+M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un
+jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un
+sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant
+vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?
+
+--Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de
+siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit:
+«Donnez-moi un fauteuil.»
+
+L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort
+inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au
+dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M.
+Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un
+fauteuil.»
+
+Le domestique obéit et se retira.
+
+«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M.
+Anselme.
+
+--Jusqu'à un certain point, monsieur.
+
+--Comment, jusqu'à un certain point?
+
+--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et
+digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se
+battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les
+conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.
+
+--M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.
+
+--C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.
+
+--Ah!
+
+--Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil,
+quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.
+
+--Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?
+
+--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était
+à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord
+d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce
+n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?
+
+--Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une
+affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour
+d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.
+
+--Je n'ai pas mission de m'y opposer.
+
+--A demain, sept heures du matin?
+
+--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à
+sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.
+
+--A neuf heures.
+
+--Où?
+
+--A la barrière de Vincennes.
+
+--Soit.
+
+--Messieurs, je vous salue.»
+
+Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons,
+allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y
+avait pas moyen d'éviter l'affaire.»
+
+Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains,
+et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi
+et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant,
+je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez
+votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter
+à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»
+
+Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le
+fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à
+son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le
+salon.»
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était
+appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même
+jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose
+vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au
+dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour
+trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas
+besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller
+jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le
+lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait
+Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi,
+demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et
+Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!
+
+Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent
+toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi
+des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée
+que par sa persévérance.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un
+salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par
+la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour
+que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait
+qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait
+mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et,
+quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les
+vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa
+dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie.
+Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la
+tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle
+aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les
+angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit
+logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle
+détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle
+souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans
+y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa
+mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de
+profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon.
+Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est
+précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il
+n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie,
+pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins,
+d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se
+dévouer.
+
+Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les
+candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.
+
+Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet
+du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle
+était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi
+somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un
+goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait
+une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était
+au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc;
+de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs
+les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une
+glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'oeil une
+profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des
+rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement
+sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.
+
+Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de
+jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il
+ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle
+s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa
+que probablement, à cause de la confusion où on était pour les
+préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la
+seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève
+se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et
+qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui
+t'amène?»
+
+Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et
+de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires
+se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune.
+Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que
+tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la
+maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»
+
+Léon regarda sa soeur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant
+de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à
+ses lèvres.
+
+«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?
+
+--Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet
+d'une leçon.»
+
+Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui
+parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant
+qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir
+affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche
+livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit
+une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:
+
+«Monsieur Chaumier.
+
+--Mademoiselle Rose Chaumier.»
+
+Il y eut quatre exclamations simultanées.
+
+«Comment, vous mon oncle!
+
+--Toi, Rose!
+
+--Vous, mon neveu!
+
+--Toi, Geneviève!
+
+--Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de
+Fontainebleau.
+
+--Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous
+avons été enfants et heureux!
+
+--Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre
+fortune?
+
+--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»
+
+Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là
+gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive
+expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour
+ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il
+dit: «Nous sommes venus pour une leçon.
+
+--C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la
+première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je
+ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.
+
+--Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais
+construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons
+ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.
+
+--Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que
+nous imaginions alors.»
+
+Une porte s'ouvrit, et on annonça:
+
+«Monsieur Albert Chaumier.»
+
+L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation,
+quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du
+commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes
+occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir
+s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue
+de Clichy.
+
+--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre
+la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa,
+ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent
+m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»
+
+Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.
+
+«Merci, mille fois merci, ma bonne petite soeur, dit Albert; mais ta
+générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter
+aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus
+difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»
+
+M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose
+disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.
+
+«Comment, mon oncle! dit Geneviève.
+
+--Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en
+prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce
+qu'on ait arrangé ses affaires.»
+
+La porte s'ouvrit encore, et on annonça:
+
+«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»
+
+Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas
+d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la
+situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le
+salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître
+personne.
+
+«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»
+
+Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la
+présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon,
+on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit,
+cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs
+domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage
+simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte,
+et on l'annonça:
+
+«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»
+
+Ce fut comme un coup de foudre.
+
+Albert s'écria: «Mon créancier!
+
+--Mon protecteur! dit Rodolphe.
+
+--L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.
+
+M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce
+n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis
+votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous
+êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»
+
+Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains.
+Anselme les releva et les serra sur son coeur; puis il prit la main
+d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien
+longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère,
+dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les
+torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se
+tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous
+n'avez pas mauvais coeur, la vue de notre bonheur ne peut vous
+déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si
+commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais
+ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»
+
+Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa
+main sur ses yeux.
+
+Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps
+l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un
+devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé
+offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez
+durement. Nous devions nous battre demain matin.
+
+--Oh! mon Dieu!» dit Rose.
+
+Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son
+frère.
+
+«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes
+excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»
+
+Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son coeur pour la
+haine.
+
+«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi;
+vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la
+susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec
+lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et
+demandait l'aumône pour sa soeur, pour ma fille chérie.
+
+--O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.
+
+Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et
+admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle
+s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un
+instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.
+
+Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites
+monter tous les domestiques.»
+
+Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée
+vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.
+
+Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque
+tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez
+ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est
+ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose
+sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes
+parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et
+que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui
+fera le bonheur de toute ma vie.»
+
+Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles
+allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose
+suivirent leur exemple, et Anselme dit:
+
+«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours.
+Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les
+pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et
+donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes
+enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce
+coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à
+Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon
+appartement.
+
+«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien
+petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je
+suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec
+lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation;
+n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai
+trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord
+un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami,
+son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en
+France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je
+n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié
+pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le
+baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?
+
+«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à
+moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la
+laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.
+
+--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?
+
+--Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette
+fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»
+
+Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli
+visage tout rouge.
+
+«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour
+vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens,
+Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre
+tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et
+la salle de bain en marbre blanc.
+
+«Voici tous les meubles que tu as choisis.
+
+«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme
+si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé
+joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis
+que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.
+
+«Passons à l'appartement de Léon.
+
+«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton
+divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu
+trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes
+noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une
+fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe
+pour son cheval.»
+
+«Demain matin vous verrez le jardin.
+
+--Et vous, mon père, votre appartement?
+
+--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore
+bien des choses à faire.»
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève,
+Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son
+cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener
+au bois de Boulogne.
+
+Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme
+frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que
+j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens
+ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»
+
+Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.
+
+«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me
+suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève
+vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de
+Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir
+son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau
+violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»
+
+Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa soeur et sa
+cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que
+Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.
+
+«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez
+pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin:
+ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous
+montrer mon appartement.»
+
+Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon
+dans le jardin, où elle les laissa.
+
+Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais
+jours; ils se dirent mille fois la même chose.
+
+On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de
+printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des
+sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux
+amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était
+riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de
+leur bonheur.
+
+Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert,
+dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la
+maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie,
+conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les
+meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de
+sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient
+pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables
+avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait
+apporter les meubles.
+
+En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement
+ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous
+avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.
+
+«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en
+jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu
+conserveras bien, n'est-ce pas?»
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter
+dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à
+Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il
+frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment
+vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui
+arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»
+
+A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous
+trouvez-vous toujours bien ici?
+
+--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux,
+et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....
+
+--Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même
+temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous
+pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon
+fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux
+Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»
+
+Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée
+dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant
+qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant,
+et je m'en suis parfaitement trouvé.»
+
+Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon,
+et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne
+trouve rien dans mon coeur qui doive mieux vous récompenser.»
+
+Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette
+rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M.
+de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à
+elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive
+tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.
+
+Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena
+Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille
+femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de
+l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et
+Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon coeur à
+notre prière du soir.»
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa
+fille.
+
+Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles
+voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le
+prêtre demanda à Léon _sa pièce de mariage_, pour la bénir et la donner
+à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un
+double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre
+le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit
+Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par
+Dieu avant de l'être par vous.»
+
+M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours
+cramoisi.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si
+heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer
+le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir
+heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie,
+lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins,
+elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour
+ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis
+à elle.
+
+Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron
+d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans
+qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le
+sort: elle ne devait pas lui échapper.
+
+Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout
+le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.
+
+Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées
+semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat.
+Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux
+avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte
+bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de
+mélancolie.
+
+Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour
+Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec
+ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la
+belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la
+belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne;
+on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y
+aller.
+
+Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son
+départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait
+qu'indisposée.
+
+Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée
+d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa
+belle-soeur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit
+à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour
+toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi,
+je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine,
+n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»
+
+Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la
+situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.
+
+Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés,
+l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une
+bougie de plus.
+
+Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées
+ravissantes, disait-elle, tu verras.»
+
+Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau
+pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre
+mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais
+tant regrettée qu'à présent.»
+
+Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les
+larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait
+entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève
+elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été
+amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus
+douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle
+aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la
+fatigue du chemin, et elle mourait.
+
+«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays
+de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à
+Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse
+mourut par le commandement du Seigneur.»
+
+«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai
+froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne
+vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des
+enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur
+bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»
+
+Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait
+avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien,
+invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge,
+et l'emporta au ciel.
+
+Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son coeur, et ne
+le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au
+même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu
+d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger.
+Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques
+faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus
+étouffer.
+
+«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce
+devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex
+nomine_).
+
+«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons
+votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de
+votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde,
+et de l'associer à la gloire de vos saints!
+
+«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.
+
+«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.
+
+«O jour de colère (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colère et de la
+vengeance de Dieu!
+
+«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô
+Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.
+
+«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino
+moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs oeuvres
+les suivent.»
+
+ * * * * *
+
+Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et
+Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et
+son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne
+partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que
+vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit
+trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de
+la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme
+le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon
+furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la soeur de
+leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni
+faire du bruit près de l'appartement de leur _tante Geneviève_.
+
+FIN.
+
+Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de
+Vaugirard, 9.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE ***
+
+***** This file should be named 38756-8.txt or 38756-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/7/5/38756/
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Geneviève
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+Author: Alphonse Karr
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+Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+</p>
+
+<h1>GENEVIÈVE</h1>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+<small>TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE</small><br />
+Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br />
+rue de Vaugirard, 9<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h1>GENEVIÈVE</h1>
+
+<p class="cb">PAR<br /><br />
+ALPHONSE KARR<br /><br /><br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+NOUVELLE ÉDITION<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br /><br />
+PARIS<br />
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+<small>RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14</small><br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1857<br />
+<small>Droit de traduction réservé</small></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="cb">A<br />
+LÉON GATAYES</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><a name="TABLE" id="TABLE"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE"
+style="font-size:80%;text-align:center;">
+<tr>
+<td><a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE.</b></a></td>
+<td><a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIÈME PARTIE.</b></a></td></tr>
+<tr>
+<td><a href="#I-i"><b>I, </b></a>
+<a href="#II-i"><b>II, </b></a>
+<a href="#III-i"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV-i"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V-i"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI-i"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII-i"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII-i"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX-i"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X-i"><b>X, </b></a>
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+<a href="#XXXIX-i"><b>XXXIX, </b></a>
+<a href="#XL-i"><b>XL, </b></a>
+<a href="#XLI-i"><b>XLI, </b></a>
+<a href="#XLII-i"><b>XLII, </b></a>
+<a href="#XLIII-i"><b>XLIII, </b></a>
+<a href="#XLIV-i"><b>XLIV, </b></a>
+<a href="#XLV-i"><b>XLV, </b></a>
+<a href="#XLVI-i"><b>XLVI, </b></a>
+<a href="#XLVII-i"><b>XLVII</b></a></td>
+
+<td><a href="#I-ii"><b>I, </b></a>
+<a href="#II-ii"><b>II, </b></a>
+<a href="#III-ii"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV-ii"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V-ii"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI-ii"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII-ii"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII-ii"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX-ii"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X-ii"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI-ii"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII-ii"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII-ii"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV-ii"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV-ii"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI-ii"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII-ii"><b>XVII, </b></a>
+<a href="#XVIII-ii"><b>XVIII, </b></a>
+<a href="#XIX-ii"><b>XIX, </b></a>
+<a href="#XX-ii"><b>XX, </b></a>
+<a href="#XXI-ii"><b>XXI, </b></a>
+<a href="#XXII-ii"><b>XXII, </b></a>
+<a href="#XXIII-ii"><b>XXIII, </b></a>
+<a href="#XXIV-ii"><b>XXIV, </b></a>
+<a href="#XXV-ii"><b>XXV, </b></a>
+<a href="#XXVI-ii"><b>XXVI, </b></a>
+<a href="#XXVII-ii"><b>XXVII, </b></a>
+<a href="#XXVIII-ii"><b>XXVIII, </b></a>
+<a href="#XXIX-ii"><b>XXIX, </b></a>
+<a href="#XXX-ii"><b>XXX, </b></a>
+<a href="#XXXI-ii"><b>XXXI, </b></a>
+<a href="#XXXII-ii"><b>XXXII, </b></a>
+<a href="#XXXIII-ii"><b>XXXIII, </b></a>
+<a href="#XXXIV-ii"><b>XXXIV, </b></a>
+<a href="#XXXV-ii"><b>XXXV, </b></a>
+<a href="#XXXVI-ii"><b>XXXVI, </b></a>
+<a href="#XXXVII-ii"><b>XXXVII, </b></a>
+<a href="#XXXVIII-ii"><b>XXXVIII, </b></a>
+<a href="#XXXIX-ii"><b>XXXIX</b></a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1>GENEVIÈVE.</h1>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<h2><a name="I-i" id="I-i"></a>I</h2>
+
+<p>Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue;
+le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide
+coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales,
+sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra
+toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.</p>
+
+<p>A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une
+fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi
+on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près,
+était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds
+dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son
+premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au
+froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait
+descendre<a name="page_002" id="page_002"></a> du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car
+à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile,
+retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par
+celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre
+dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui
+n'avait pas cessé de tomber.</p>
+
+<h2><a name="II-i" id="II-i"></a>II</h2>
+
+<p>Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.</p>
+
+<p>Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier,
+demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il
+fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis
+venu, j'ai vu, <i>j'ai été vaincu</i>.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle
+Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son
+mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le
+mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à
+Châlons, la maison de son mari.</p>
+
+<p>Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au
+stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour
+prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités
+que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette
+admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au
+désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de
+s'en parer.</p>
+
+<p>M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour
+souffrir dans la vie; mais son prétendu<a name="page_003" id="page_003"></a> stoïcisme les augmentait
+singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer
+ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en
+gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer
+les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.</p>
+
+<p>Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame,
+qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.</p>
+
+<p>Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle
+l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût
+trouvé que juste et raisonnable que tous les c&oelig;urs de l'univers
+fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un
+autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu
+d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle
+ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.</p>
+
+<p>Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie
+des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les
+c&oelig;urs qui sont au monde.</p>
+
+<p>De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans
+un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours
+l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans
+honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas
+l'éprouver soi-même.</p>
+
+<p>Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.</p>
+
+<p>C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la
+chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent
+s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire
+un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles
+peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter,<a name="page_004" id="page_004"></a> quand elle se
+permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de
+mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni
+de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.</p>
+
+<p>C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un
+jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville;
+Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on
+élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa
+coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était
+restée parfaitement innocente; les c&oelig;urs s'étaient toujours rendus
+sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais
+on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce,
+que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en
+semblaient mettre à eux-mêmes.</p>
+
+<p>M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec
+quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus
+considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à
+une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et
+embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle
+il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut
+condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde
+prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à
+gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en
+rentrant au domicile conjugal:</p>
+
+<p>«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu
+justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions.
+N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?»</p>
+
+<p>A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz<a name="page_005" id="page_005"></a> lui était
+parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.</p>
+
+<p>Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari:</p>
+
+<p>«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était
+décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans
+compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je
+crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels
+elle ne peut manquer de coucher.»</p>
+
+<p>A quoi M. Lauter ne répondit rien.</p>
+
+<p>«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme
+Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M.
+Lauter.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de
+prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme
+Reiss à tour de rôle.»</p>
+
+<h2><a name="III-i" id="III-i"></a>III</h2>
+
+<p>M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes
+dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter,
+et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint
+habituellement à la maison.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<h2><a name="IV-i" id="IV-i"></a>IV</h2>
+
+<p class="head">Une femme fidèle.</p>
+
+<p>Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté
+vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur.
+Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela
+d'ordinaire conduit par degrés <i>à l'infidélité</i>; mais pour la femme qui
+pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner
+jusque-<i>là</i>, le reste n'avait pas la plus petite importance.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de
+M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se
+touchent par un certain point qui produit une commotion dans la
+poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il
+s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui
+transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain
+que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette
+communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous
+l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne
+alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se
+confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner
+et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle
+de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on
+lui a donnés.</p>
+
+<p>Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je<a name="page_007" id="page_007"></a> suis coquette,
+mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»</p>
+
+<p>Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se
+trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les
+yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on
+les eût laissés ensemble pendant huit ans.</p>
+
+<p>Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là,
+elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait
+n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle
+avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.</p>
+
+<p>Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec
+brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.</p>
+
+<p>Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières.
+M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir
+l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.</p>
+
+<p>M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la
+maison.</p>
+
+<p>Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée
+pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce
+moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.</p>
+
+<p>Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans
+parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté
+de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à
+méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,»
+qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous
+adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a
+épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que
+l'on n'arrive<a name="page_008" id="page_008"></a> quelquefois à dire <i>le mot</i> que lorsqu'on ne sent plus la
+chose et que le mot est devenu un mensonge.</p>
+
+<p>M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et
+préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans
+cesse aux oreilles.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous
+ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et
+ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour
+vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous
+aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble
+ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance
+qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni
+prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous
+soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous
+en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»</p>
+
+<p>Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son
+mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites
+qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout,
+pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se
+montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez
+que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent
+été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant
+que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien
+malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que
+néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle
+n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle
+resterait toujours <i>fidèle à ses devoirs</i>, comme elle l'avait toujours
+été.</p>
+
+<p>M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses m&oelig;urs<a name="page_009" id="page_009"></a> et à sa
+sagesse, mais que les <i>devoirs d'une jeune femme</i> consistent dans bien
+d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la
+providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une
+femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à
+son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines
+tracasseries.</p>
+
+<p>Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se
+targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable,
+n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.</p>
+
+<p>Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M.
+Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait
+pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour
+qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les
+plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher
+plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce
+langage:</p>
+
+<p>«Il est un <i>secret</i> qui m'oppresse, un secret qui me remplit le c&oelig;ur,
+qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la
+force de vous <i>dérober</i>; et, en ce moment où il faut que je parle, où je
+suis décidé à vous ouvrir enfin mon c&oelig;ur, j'hésite, tant je redoute
+votre <i>étonnement</i> et votre <i>indignation</i>. <i>Je vous aime.</i></p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni <i>dissimulée</i>.
+Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à
+moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je
+ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la
+nuit; mais n'espérez pas que jamais <i>j'oublie mes devoirs</i> un seul
+instant.»</p>
+
+<p>Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit
+bien, il est vrai, et par degrés, de baiser<a name="page_010" id="page_010"></a> sa main et ses cheveux, et
+son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes
+cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je
+n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la
+passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler <i>cher
+ange</i>; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les
+regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se
+touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le
+sang se mêle.</p>
+
+<p>Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les
+laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia
+pas <i>ses devoirs</i> et <i>se conserva à son mari</i>.</p>
+
+<p>Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens
+vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la
+prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme
+Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une
+femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la
+justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils
+n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne
+doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et
+on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son
+départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son
+retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de
+nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour
+échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle
+se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux
+conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un
+habitué des assemblées dit assez grossièrement:<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son
+mari?»</p>
+
+<p>Mme Reiss répliqua charitablement:</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»</p>
+
+<h2><a name="V-i" id="V-i"></a>V</h2>
+
+<p>Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si
+laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était
+toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures
+avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits
+ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de
+comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un
+esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un c&oelig;ur sans délicatesse; à se
+dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer
+sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune
+homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus
+haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle,
+attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis
+bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule
+et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme
+un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la
+poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce
+que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....</p>
+
+<p>Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers,
+imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi<a name="page_012" id="page_012"></a> un peu faire
+comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des
+palets de rubis et de topazes.</p>
+
+<h2><a name="VI-i" id="VI-i"></a>VI</h2>
+
+<p class="head">A C*** S***.</p>
+
+<p>Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où
+les femmes se mettent nues, sous prétexte de <i>s'habiller</i>; où des maris
+crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et
+leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que
+dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui
+n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher
+avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas
+que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle
+est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de
+perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie!
+qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.</p>
+
+<p>Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de
+carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson;
+au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu
+des actrices, celle que l'on dit <i>grande</i>, est toujours la catin qui
+sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets,
+le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir
+pour rien.</p>
+
+<p>Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
+d'épais cheveux lissés, sous des sourcils<a name="page_013" id="page_013"></a> arqués une noire prunelle, et
+d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains
+blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.</p>
+
+<p>Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un
+tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs,
+semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au
+couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au
+violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu
+que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui
+coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de
+mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges
+nénufars, des grenouilles en ch&oelig;ur les longs concerts criards.</p>
+
+<p>Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à
+peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont
+les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois,
+chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes
+sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux
+fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les
+vertes <i>demoiselles</i>, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur
+les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou
+plutôt vivantes émeraudes.</p>
+
+<p>Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes
+journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les
+autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs
+habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans
+espérance.</p>
+
+<p>Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô
+C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle
+qu'autrefois je vous vis, jeune<a name="page_014" id="page_014"></a> fille, avec vos cheveux bruns en
+bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.</p>
+
+<p>Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au
+loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant
+de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre,
+c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque
+fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans
+nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand
+cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs
+gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure,
+et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.</p>
+
+<p>Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme
+reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend....
+et c'est ainsi que finissent les jours.</p>
+
+<p>Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les
+saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du c&oelig;ur et s'en
+retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle
+femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...</p>
+
+<p>Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
+d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
+d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains
+blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.</p>
+
+<p>Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont
+l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est
+une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!</p>
+
+<p>Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres
+désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée,<a name="page_015" id="page_015"></a> vierge qui n'a jamais été
+même effleurée par de lointains soupirs!</p>
+
+<p>Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi
+chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie,
+tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la
+vie!</p>
+
+<p>Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités,
+invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras,
+n'ont gardé que la vie.</p>
+
+<p>Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le
+gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de
+convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles
+d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent
+les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune
+fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se
+rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je
+n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'&oelig;il au miroir
+sitôt que quelqu'un sonne.</p>
+
+<p>Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et
+parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa
+jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un
+sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte
+sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces <i>jeux innocents</i>,
+source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a
+baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le
+coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a
+reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une
+chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su
+garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la
+clairvoyante sagesse d'une mère au coup<a name="page_016" id="page_016"></a> d'&oelig;il certain. C'est encore
+une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On
+l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était
+pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur
+mon sein.</p>
+
+<p>J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens;
+de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du
+ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale,
+de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents;
+j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton &oelig;il cherche en
+vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été
+jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte,
+gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du
+fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche,
+qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du
+baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain
+t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.</p>
+
+<h2><a name="VII-i" id="VII-i"></a>VII</h2>
+
+<p>Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien
+fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M.
+Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus.
+Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance
+avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop
+longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait
+injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le
+même Stoltz, ne pouvait<a name="page_017" id="page_017"></a> tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un
+matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.</p>
+
+<h2><a name="VIII-i" id="VIII-i"></a>VIII</h2>
+
+<p class="head">Un époux malheureux.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien;
+elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine,
+parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le
+déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à
+point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas,
+qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les
+yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse
+inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose,
+elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit
+au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.</p>
+
+<p>De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures
+de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de
+sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs.
+Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son
+cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse
+avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au
+retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M.
+Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine,
+Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission?<a name="page_018" id="page_018"></a> M. Lauter pouvait
+raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour
+l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une
+attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou
+de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.</p>
+
+<p>La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y
+étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à
+faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait
+amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un
+départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que
+ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un
+caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons
+pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs
+avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a
+fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations
+de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les
+chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque
+chose de chaud, etc., etc.</p>
+
+<p>Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte
+de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il
+soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son
+cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir
+blanc, un signe d'adieu et d'affection.</p>
+
+<p>La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil,
+lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet,
+l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la
+personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé
+jusqu'aux os.»<a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla
+frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que
+M. Lauter put rentrer chez lui.</p>
+
+<p>«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que
+moi.»</p>
+
+<p>Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon
+Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et
+que votre aspect n'avait rien de bien égayant.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?</p>
+
+<p>&mdash;Quelles pantoufles? demanda la servante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de
+hauts quartiers.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.»</p>
+
+<p>Rosalie tremblait de tous ses membres.</p>
+
+<p>«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait
+causé votre retour aussi inattendu?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes
+pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui
+m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré
+que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès
+de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes
+pantoufles?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour
+dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà
+séché, le lit achèvera de vous réchauffer.»</p>
+
+<p>Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'&oelig;il
+destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne
+put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en
+mouvement chassait<a name="page_020" id="page_020"></a> invinciblement le moindre sommeil; il se retourna
+cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable;
+puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie
+dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait
+impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui
+succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et
+qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva
+précipitamment.</p>
+
+<p>«Où vas-tu? demanda M. Lauter.</p>
+
+<p>&mdash;Je descends.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? il ne fait pas encore jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'&oelig;il de la nuit; reste auprès
+de moi, nous causerons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je
+veille à leur exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.»</p>
+
+<p>Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un
+livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans
+l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel
+lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes
+pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à
+coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles
+qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla
+replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont
+être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un
+temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour
+saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur
+une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un<a name="page_021" id="page_021"></a>
+pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe,
+un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la
+chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en
+reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur
+Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?»</p>
+
+<h2><a name="IX-i" id="IX-i"></a>IX</h2>
+
+<p>Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il
+pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à
+deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se
+passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était
+tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux
+pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses
+mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un
+cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui;
+tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé
+par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez
+<i>tout mon bonheur</i>.»</p>
+
+<p>Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une
+armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer
+des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux
+lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le
+moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<h2><a name="X-i" id="X-i"></a>X</h2>
+
+<p class="head">Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de
+Fontainebleau.</p>
+
+<p>Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.</p>
+
+<p>On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de
+laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte
+était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on
+était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe;
+dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée,
+et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la
+cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un
+petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la
+maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M.
+Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose
+Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste
+Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du
+haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et
+quelquefois <i>Honoré Rolland</i>, époux de Modeste, militaire de son état, y
+venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer
+de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect
+sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le
+jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on
+l'avait laissé, les chardons, les orties, les<a name="page_023" id="page_023"></a> pariétaires avaient
+étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques
+plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier
+développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une
+clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse,
+formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se
+ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la
+muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.</p>
+
+<p>On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à
+manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des
+barreaux de bois, peints en couleur de fer.</p>
+
+<p>C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M.
+Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs
+sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près
+toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison;
+elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de
+l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge
+peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction
+extrêmement élémentaire:</p>
+
+<p>L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux
+questions: <i>Oui, madame</i>, ou: <i>Oui, monsieur</i>, et non pas oui tout sec,
+comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses
+vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se
+détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.</p>
+
+<p>Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une
+douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne
+venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme
+de<a name="page_024" id="page_024"></a> ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas
+d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art
+de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur
+excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle
+parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A
+certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand
+on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses
+ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient
+<i>Mme Rolland</i>. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis
+de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près
+sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait
+réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.</p>
+
+<p>Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut
+en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il
+se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre
+fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait;
+l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée
+qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son
+cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la
+porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas
+même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise
+humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand
+Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était
+décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa
+famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.</p>
+
+<p>Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de<a name="page_025" id="page_025"></a> faire entrer le
+porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui
+recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la
+ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand
+le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit
+par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa
+tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut
+acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le
+premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager
+était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et,
+contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche
+de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait
+bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En
+servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur;
+depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé
+et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché,
+des &oelig;ufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais
+faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était
+jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en
+pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle
+songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer
+de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait
+la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.</p>
+
+<p>«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, Modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que
+monsieur n'a mis le pied hors de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des
+nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du
+malheureux sort des nègres, et je<a name="page_026" id="page_026"></a> sens que c'est le moment de terminer
+mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»</p>
+
+<p>A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte,
+entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit
+entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne
+distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure
+hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un
+mendiant qui implorait des secours.</p>
+
+<p>«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer
+ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là
+des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de
+faire un grand bien à la cause des nègres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule
+que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang
+qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui
+gonfle les nôtres?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le
+mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne
+sont-ils pas aussi nos frères?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires
+distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes,
+et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et
+les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de
+devoirs;<a name="page_027" id="page_027"></a> ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs
+mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère,
+et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et
+les injustices du sort.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, dit M. Chaumier, mon c&oelig;ur saigne en songeant à ces
+malheureux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.</p>
+
+<p>Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le
+mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je
+ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte
+sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le mendiant....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai
+plainte contre vous.»</p>
+
+<p>Le mendiant s'en alla sans rien répondre.</p>
+
+<p>M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en
+effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez
+soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans
+qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il
+n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est
+voisine et facile à soulager.</p>
+
+<p>Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa
+première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin
+de sa santé l'avaient trouvé inébranlable;<a name="page_028" id="page_028"></a> mais Modeste avait décidé
+qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un
+grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y
+en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur
+ordinaire.</p>
+
+<p>M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en
+avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour
+en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que
+cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.</p>
+
+<p>«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et
+qu'il y manque un bouton.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera
+attention à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur
+qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la
+sorte?»</p>
+
+<p>Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira
+elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta
+triomphante....</p>
+
+<p>A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose <i>s'amuser</i>
+dans le jardin.</p>
+
+<p>«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous
+<i>amuser</i>; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»</p>
+
+<p>La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue
+toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla<a name="page_029" id="page_029"></a> alors dans la poche de son
+maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:</p>
+
+<h2><a name="XI-i" id="XI-i"></a>XI</h2>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Mon cher frère,</span></p>
+
+<p>Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi,
+n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que
+rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure.
+Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à
+penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.</p>
+
+<p>Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es
+mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je
+t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique
+tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je
+réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et
+celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me
+guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes
+enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au
+milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta
+réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus
+affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects,
+et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma
+petite nièce, Albert et Rose.</p>
+
+<p class="r">
+R<small>OSALIE</small> L<small>AUTER</small>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_030" id="page_030"></a></p>
+
+<h2><a name="XII-i" id="XII-i"></a>XII</h2>
+
+<p>A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle
+vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se
+sentit <i>domestique</i>; mais bientôt il lui parut tellement impossible que
+ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi
+tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son
+maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui
+semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de
+réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M.
+Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés
+de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait
+l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son
+beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une
+correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de
+l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors
+juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne
+reverrait pas sa s&oelig;ur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que
+M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit
+la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui
+pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la
+coucha.</p>
+
+<p>Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille
+sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa
+s&oelig;ur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le
+faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit<a name="page_031" id="page_031"></a>
+«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment
+<i>quel qu'il soit</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il
+après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que
+l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent
+dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la
+faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était
+pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle,
+Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de
+plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de
+l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur
+valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien!
+Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai
+pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un
+serment, abandonner la cause des malheureux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été
+préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien
+avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je
+crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont
+les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera
+qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment
+de haine et de méchanceté.»</p>
+
+<p>Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour,
+elle fit son devoir avec une exactitude<a name="page_032" id="page_032"></a> scrupuleuse, mais affectée et
+chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un
+mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.</p>
+
+<p>Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit
+Modeste que sa s&oelig;ur allait venir demeurer près de lui avec ses
+enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison.
+Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme
+Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus,
+qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une
+observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son
+c&oelig;ur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande
+glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les
+sentiments de la haine la plus profonde.</p>
+
+<p>Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de
+trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les
+enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les
+premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans,
+et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter,
+qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste,
+s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux
+filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand
+elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente
+de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des
+objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un
+moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à
+charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa
+s&oelig;ur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce
+revenu, diminué presque de la moitié, la<a name="page_033" id="page_033"></a> mettait dans un grand
+embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par
+ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur
+assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, <i>cela
+mène à tout</i>, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi
+qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait
+placé son argent, sans lui dire les conditions.</p>
+
+<p>Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à
+quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien
+décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui
+laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets
+de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle
+essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour
+qu'elle l'appela <i>Modeste</i>, celle-ci lui répondit que monsieur
+l'appelait ainsi, mais que <i>toutes</i> les autres personnes l'appelaient
+Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais,
+quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était
+obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la
+dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle
+fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui
+n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la
+mauvaise humeur de <i>maman Modeste</i>, comme elle l'avait appelée
+jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets
+dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle
+une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume,
+avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de
+quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en
+la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide
+par sa conduite dépravée,<a name="page_034" id="page_034"></a> venait aujourd'hui, avec ses deux enfants
+affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison <i>un
+embarras</i> qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion
+d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou
+de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre
+enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils
+fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et
+s&oelig;urs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait
+toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle
+trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits
+soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait
+la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci
+feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le
+parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle
+rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à
+Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa
+cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des
+noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M.
+Chaumier avant sa s&oelig;ur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se
+laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait
+semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait
+qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne
+reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la
+domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une
+personne de l'autre sexe.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une
+manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une
+certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les
+femmes, il ne peut<a name="page_035" id="page_035"></a> y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté.
+Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une
+femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.</p>
+
+<p>Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement
+pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne
+manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse
+à peu près présentable.</p>
+
+<p>Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du
+bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était
+plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent
+apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans
+cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer,
+cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.</p>
+
+<p>C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon
+arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et
+Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les
+portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait
+cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les
+garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus
+bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.</p>
+
+<p>Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que,
+lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât
+sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour
+Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint
+d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença
+à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre
+une attitude calme et décente.<a name="page_036" id="page_036"></a> Il leur vint alors l'idée, suggérée par
+Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se
+chargèrent du reste.</p>
+
+<p>Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais,
+quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.</p>
+
+<p>Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout
+le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il
+fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme
+usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que
+Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle
+s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et
+Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un
+très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis,
+et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue <i>sur le serment</i>,
+<i>de jurejurando</i>, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y
+apportait.</p>
+
+<p>Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent
+pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et
+Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs
+du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de
+l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on
+s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles
+se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le c&oelig;ur gros; Modeste dit:
+«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce
+jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on
+sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs,
+en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui
+de vous pourrait supporter une semblable séparation?»<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le
+dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement
+involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que
+les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à
+l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles
+avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles
+disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce
+cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on
+n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon
+était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui
+sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du
+caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un
+tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire,
+avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient
+faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur
+part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits,
+je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce
+n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes
+romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun
+historien; c'est que je puis dire, comme Énée:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">. . . . . . Quæque ipse . . . vidi</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et quorum pars magna fui.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la
+manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son
+visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands
+cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin
+d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est
+brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui<a name="page_038" id="page_038"></a> commence à
+brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à
+tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des
+armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une
+hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être
+lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et
+compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il
+jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera
+querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première
+force à la toupie et de seconde aux barres.</p>
+
+<p>Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il
+n'y a que Rose et sa s&oelig;ur avec lesquelles il soit lui-même: aussi
+elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il
+leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.</p>
+
+<p>Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses
+yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le
+c&oelig;ur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est
+inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une
+ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec
+lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour
+ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait
+atteint.</p>
+
+<p>Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère.
+Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa
+taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une
+lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie
+peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son c&oelig;ur; mais ce
+n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y
+a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.<a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p>Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en
+grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si
+mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en
+pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout
+l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.</p>
+
+<p>Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être
+belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de
+Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa
+robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux,
+pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui
+elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le
+lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie
+d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à
+volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.</p>
+
+<p>Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours
+habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il
+peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont
+jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une
+instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les
+séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.</p>
+
+<p>En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes
+filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux
+yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son
+vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce
+nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre,
+soit son corps.</p>
+
+<p>Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et
+d'une autre couleur, en pensant qu'elle a <i>changé de vêtement</i>, vous
+vous représentez involontairement<a name="page_040" id="page_040"></a> le moment où elle avait quitté le
+premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut
+être sans vêtements, et votre &oelig;il interroge malgré vous les plis de
+l'étoffe et ses ondulations.</p>
+
+<p>Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules
+peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais
+rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.</p>
+
+<p>Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel
+les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier
+leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux,
+mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main
+cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas
+seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit.
+L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui
+d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en
+lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux
+frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce
+que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune
+femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle
+bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien
+donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de
+nos cheveux.</p>
+
+<p>Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes,
+avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour
+les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes
+peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous
+font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps
+qu'elles n'ont ni formes ni sens.</p>
+
+<p>Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude,<a name="page_041" id="page_041"></a> pour éteindre
+comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal
+de la jeune fille.</p>
+
+<p>La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le
+reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle
+veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.</p>
+
+<p>Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et
+oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait
+la défense;</p>
+
+<p>Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle
+a monté à cheval, elle a les <i>cuisses</i> rompues;» et combien de mères
+savent se priver de semblables mentions!</p>
+
+<p>Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes
+<i>jambes</i>;»</p>
+
+<p>Ou: «Ma mère m'a fait présent de <i>chemises</i> de batiste;»</p>
+
+<p>Ou: «Je me suis donné un coup au <i>genou</i> et j'ai le <i>genou</i> tout bleu;»</p>
+
+<p>Ou: «J'ai acheté des <i>jarretières</i>;»</p>
+
+<p>Ou: «J'ai pris <i>un bain</i> ce matin;»</p>
+
+<p>Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour
+moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout
+différent.</p>
+
+<h2><a name="XIII-i" id="XIII-i"></a>XIII</h2>
+
+<p class="head">Léon à Rose et à Geneviève.</p>
+
+<p>Mes chères s&oelig;urs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville
+où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai
+laissé auprès de vous me paraît<a name="page_042" id="page_042"></a> aujourd'hui ravissant et regrettable.
+Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à
+moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes
+allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle
+nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent
+très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être
+agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé
+d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au
+sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les
+premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette
+même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son
+feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier,
+quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus
+alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient,
+de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut
+que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet;
+puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il
+ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre
+capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps
+il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à
+parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et
+revint toute joyeuse.</p>
+
+<p>Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder
+par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des
+ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui
+dis-je.&mdash;Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner
+la liberté.»</p>
+
+<p>Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne
+savait pas ce qu'elle voulait.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<p>«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si
+malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa
+cage.»</p>
+
+<p>Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui
+montrait qu'il n'était pas conséquent.</p>
+
+<p>Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous
+écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos
+deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et
+cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui
+reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je
+ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites s&oelig;urs. Écrivez-moi
+souvent.</p>
+
+<p class="r">
+L<small>ÉON</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XIV-i" id="XIV-i"></a>XIV</h2>
+
+<p>C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient
+dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou
+blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter
+les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua
+les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait
+Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter
+ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que
+Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison
+de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence.
+M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il
+lui eût fallu opter entre elle et sa s&oelig;ur, tout ce que nous pouvons
+dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été
+fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort<a name="page_044" id="page_044"></a> heureuse quand toute la
+mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait
+Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle
+ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en
+eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié
+et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa
+petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève
+n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait
+donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle
+rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas
+une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se
+passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le
+rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum
+inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait
+le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais
+sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à
+Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il
+était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la
+toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même,
+et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence
+qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.</p>
+
+<p>M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir
+un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon
+une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des
+plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait
+être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui
+restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec
+Albert sur le pied de la plus<a name="page_045" id="page_045"></a> complète égalité, comme Geneviève avec
+Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de
+<i>travailler</i>, avec une insistance qu'elle croyait fort significative,
+mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les
+lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu
+plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à
+cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne
+s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son
+violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était
+partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les
+endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.</p>
+
+<h2><a name="XV-i" id="XV-i"></a>XV</h2>
+
+<p>Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M.
+Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis
+quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller
+encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle
+personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois
+chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de
+Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif
+qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour
+lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement
+assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en
+face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la
+droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et
+causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer<a name="page_046" id="page_046"></a>
+ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;
+elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec
+son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit
+plus, quand la <i>figure</i> l'exigeait, que poser sa main sur celle du
+cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il
+n'osa pas recommencer.</p>
+
+<p>Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses
+désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,
+quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre
+de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de
+spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il
+lui empruntait.</p>
+
+<p>Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:</p>
+
+<p>«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur!
+Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime,
+mon bon ami! Octavie m'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la
+cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous
+étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était
+à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une
+aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et
+usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une
+femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait
+parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui
+fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle
+accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que
+j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la
+maison, comme je lui<a name="page_047" id="page_047"></a> donnais la main pour descendre de la voiture, elle
+me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur
+Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma
+bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement
+ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son
+propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre
+avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les
+moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à
+rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un
+moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta
+dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à
+presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me
+demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je
+sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de
+son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied
+qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira
+brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me
+sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais
+fait un grand pas. Quoique <i>ma déclaration</i> eût été mal reçue, elle
+était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer
+avec son ennemi. La présence du danger me donna du c&oelig;ur, et, partie
+par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je
+laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais
+quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois
+elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne
+retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit
+dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis
+d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva<a name="page_048" id="page_048"></a>
+de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même
+lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais
+senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par
+les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre
+programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune
+héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais
+peut-être les romans nous ont-ils trompés.»</p>
+
+<p>Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à
+Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques
+jours de plus à Paris.</p>
+
+<p>Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le
+dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son
+bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de
+Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui
+parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes
+et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout
+changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il
+ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen,
+et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait
+une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais
+Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute
+conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir
+pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le
+soir, en rentrant, se dire: <i>Ce n'est pas ma faute</i>.</p>
+
+<p>Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,
+et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de
+plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se
+rappelât à<a name="page_049" id="page_049"></a> son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins
+de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait
+avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait
+comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne
+fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la
+ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus
+fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à
+toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,
+Albert n'en savait rien.</p>
+
+<p>Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons
+dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la
+maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y
+recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui
+ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage;
+il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de
+Rodolphe.»</p>
+
+<p>Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue:
+tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au
+moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que
+Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait
+sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle
+emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre
+Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert
+détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de
+fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le
+sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre
+part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques
+instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un
+peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une
+course qu'il avait<a name="page_050" id="page_050"></a> à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter
+Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à
+Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce
+soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit
+seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage
+d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout
+le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il
+pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination
+qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de
+soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on
+sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en
+chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen
+le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et
+ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle
+tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester
+quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de
+toute la soirée.</p>
+
+<p>Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe
+annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,
+qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le
+pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne
+s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du
+jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres,
+qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se
+coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la
+plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet
+représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez
+significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun
+et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y<a name="page_051" id="page_051"></a> avait: <i>Répondez vite</i>;
+c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans
+la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de
+temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa
+montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était
+passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.</p>
+
+<h2><a name="XVI-i" id="XVI-i"></a>XVI</h2>
+
+<p>Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en
+apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le
+départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les c&oelig;urs et
+dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la
+chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point
+qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt
+elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au
+dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui
+qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la
+clef; son &oelig;il resté fixe, et tout occupé d'une contemplation
+intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle
+assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans
+sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller
+sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme
+mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et
+jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le
+plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,<a name="page_052" id="page_052"></a>
+parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une
+partie de son c&oelig;ur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte
+par ce qui paraissait la faire pleurer.</p>
+
+<p>Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour
+penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni
+se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,
+parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un
+secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa
+poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se
+réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante
+causerie; elle comprend cette <i>malveillance</i> qu'elle se sent parfois lui
+témoigner.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, son c&oelig;ur n'a connu que l'existence incomplète et les
+grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici
+le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un
+regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées
+et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en
+abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où
+il ne se posera plus.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin
+cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et
+irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé
+depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le
+monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de
+les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans
+vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de
+le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle
+n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume
+après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle<a name="page_053" id="page_053"></a>
+qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.</p>
+
+<p>Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la
+réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur
+tout le jour de ce que <i>cette petite fille</i> n'avait pas été le matin
+suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses
+réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent
+elle lui disait:</p>
+
+<p>«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu
+faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»</p>
+
+<p>Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon
+lui dit:</p>
+
+<p>«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,
+avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»</p>
+
+<p>Le lendemain, Rose lui dit gravement:</p>
+
+<p>«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»</p>
+
+<p>Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:</p>
+
+<p>«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»</p>
+
+<p>Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,
+parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord
+volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but
+d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à
+Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se
+promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge;
+si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes
+vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le
+feuillage;<a name="page_054" id="page_054"></a> à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des
+fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva
+pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:</p>
+
+<p>«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas
+sortir seules, Geneviève et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sorte, dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»</p>
+
+<p>Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa
+obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais
+il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi
+le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné
+à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si
+elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore
+assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le
+redevenir quelquefois.</p>
+
+<p>Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.</p>
+
+<p>Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit
+qu'il devrait oublier <i>les belles dames</i> de Paris auprès de sa s&oelig;ur
+et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose
+qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de
+musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en
+jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même
+en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même
+maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève:
+«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes
+si bien.»</p>
+
+<p>Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme
+une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.</p>
+
+<p>«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin,<a name="page_055" id="page_055"></a> et depuis un
+mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">.....<i>Bonheur de se revoir</i>.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On se redit les mots qui charmèrent l'absence,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le
+piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève
+comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une
+romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle
+venait de découvrir dans son c&oelig;ur. La mère se fâcha un peu, s'étendit
+beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient
+prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que
+la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre
+compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou
+du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui
+donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication
+ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de
+l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix
+avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si
+touchante quand elle dit:</p>
+
+<p class="c">Quels accents! quels regards!</p>
+
+<p class="nind">que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les
+bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.
+Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère,
+et lui demanda presque pardon. Rose, l'&oelig;il brillant de larmes, dit en
+riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera,
+pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p>Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une
+sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<h2><a name="XVII-i" id="XVII-i"></a>XVII</h2>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous
+conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision
+de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier,
+il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.</p>
+
+<h2><a name="XVIII-i" id="XVIII-i"></a>XVIII</h2>
+
+<p>M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à
+venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux
+jeunes filles: il se <i>mirait</i>, comme on dit, dans ses deux anciens
+élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans
+exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages,
+tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu
+une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le
+talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que
+celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour
+lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier,
+et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait
+que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou
+quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.</p>
+
+<p>Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les<a name="page_057" id="page_057"></a> affaires de Mme
+Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les
+pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes,
+qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni
+dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras,
+les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez
+M. Chaumier.</p>
+
+<p>Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre
+autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune
+homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme
+avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que
+lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui
+avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu
+qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que
+cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M.
+Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort
+poliment, et il était entré à l'auberge.</p>
+
+<p>«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du
+palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le
+cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....</p>
+
+<p>&mdash;Et comment est ce jeune homme? dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette
+auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....</p>
+
+<p>&mdash;Son cheval doit être alezan brûlé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc
+ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le
+maréchal du palais....</p>
+
+<p>&mdash;Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»</p>
+
+<p>A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un
+billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui
+priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui
+expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son
+chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.</p>
+
+<p>«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal
+qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence
+fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on
+revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre
+l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait
+300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal,
+témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la
+cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»</p>
+
+<p>A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas
+prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M.
+Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée
+aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.</p>
+
+<p>«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât
+l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la
+grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que
+longtemps après.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé
+ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jeune homme?»</p>
+
+<p>Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle
+visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur
+votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Léon avec indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à
+Paris.»</p>
+
+<p>Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était
+silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un
+étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la
+campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle
+à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son
+habitude.</p>
+
+<p>Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt
+il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et
+assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se
+disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la
+bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait,
+et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on
+entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de
+la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause
+de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant
+la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M.
+Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien
+plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à
+la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la
+parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter<a name="page_060" id="page_060"></a> un
+monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait
+du monde.</p>
+
+<p>Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa
+famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques
+paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva
+Rodolphe <i>grandi</i>. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent
+qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.</p>
+
+<p>Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son
+voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour
+obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de
+simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il
+fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux
+que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.</p>
+
+<p>On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut
+ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa
+nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup
+de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia
+pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée.
+«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à
+Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses
+devoirs....»</p>
+
+<p>Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put
+raconter son anecdote tout entière et sans interruption.<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<h2><a name="XIX-i" id="XIX-i"></a>XIX</h2>
+
+<p>Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent
+au jardin.</p>
+
+<p>«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui,
+m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si
+morose et si laid?</p>
+
+<p>&mdash;Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute
+préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous
+fussions jamais vus.</p>
+
+<p>&mdash;Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais
+vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous
+avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que
+vous me fassiez votre confession.»</p>
+
+<p>Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:</p>
+
+<p>«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout
+émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette
+toilette, quand ma mère et ma s&oelig;ur avaient gardé leur costume
+ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un
+déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est
+venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé.
+Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis
+que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et
+assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose,
+quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin
+d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans<a name="page_062" id="page_062"></a> l'esprit des
+femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour
+Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât
+belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec
+éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je
+n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur
+était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais
+peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que
+je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever
+de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici.
+Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de
+toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne
+jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse
+que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère
+affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les
+chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne
+laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où
+tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent
+a jeté hors de son nid.»</p>
+
+<p>Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après
+l'avoir embrassé, elle lui dit:</p>
+
+<p>«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je
+me fais un peu belle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours?
+Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te
+manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en
+jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé
+à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon<a name="page_063" id="page_063"></a> admiration plus
+éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à
+apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi
+en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières
+et par sa sévérité.»</p>
+
+<h2><a name="XX-i" id="XX-i"></a>XX</h2>
+
+<p>Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit
+sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans
+le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la
+maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un
+violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la
+même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se
+passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses
+enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste
+savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les
+nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des
+blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible.
+Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans
+tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis
+le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une
+profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et
+d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait
+aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour
+Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz
+qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas
+connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou<a name="page_064" id="page_064"></a> dans un
+exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces
+souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une
+touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait
+leurs caresses et les témoignages de leur affection.</p>
+
+<p>Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand
+Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait
+jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le c&oelig;ur navré et se
+disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur
+père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement,
+et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»</p>
+
+<p>La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les
+impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de
+prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M.
+Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa s&oelig;ur, ni du
+changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son
+visage et sur sa santé.</p>
+
+<p>Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle
+était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint
+longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.</p>
+
+<h2><a name="XXI-i" id="XXI-i"></a>XXI</h2>
+
+<p>M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme
+Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le
+ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par
+Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller<a name="page_065" id="page_065"></a>
+dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la
+main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir,
+attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la
+nuit.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau
+aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait
+Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.</p>
+
+<p>Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et
+magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes,
+jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.</p>
+
+<p>Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»</p>
+
+<p>Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret
+qu'il faut que je te confie; mon c&oelig;ur est aujourd'hui si plein de
+joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi?
+N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux
+aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis
+six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était
+tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence
+pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle
+cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que
+je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle
+me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions
+à ce sujet?<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle
+m'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! te l'a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à
+toi?»</p>
+
+<p>Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.</p>
+
+<p>«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur
+une semblable certitude met dans le c&oelig;ur? Si tu savais quel
+voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table,
+la pression de son petit pied.</p>
+
+<p>&mdash;Sous la table? dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure
+pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand donc? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti
+encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»</p>
+
+<p>Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout
+tourna à ses yeux, puis tout disparut.</p>
+
+<p>Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce
+soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»</p>
+
+<p>Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son
+bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a
+ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur
+qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il
+voit un autre en jouir.</p>
+
+<p>Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé
+le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe,
+si celui-ci ne l'avait pas interrompu.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons doucement, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Autant nous promener encore un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est
+quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais
+toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle
+ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»</p>
+
+<p>Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à
+se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route,
+il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter
+ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire
+tant de mal à lui-même.</p>
+
+<p>Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il
+réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était
+tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne
+fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait
+d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser
+apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable
+sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.</p>
+
+<p>Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua
+froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se
+mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer,
+tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il
+s'était <i>extraordinairement</i> amusé pendant les vacances; il disait des
+femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de<a name="page_068" id="page_068"></a> parler, et son
+c&oelig;ur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien.
+D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et
+d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant
+à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment,
+et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le
+sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part
+très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre
+distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur
+elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il
+est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller
+dans un moment plus opportun.</p>
+
+<p>Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je
+ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme
+Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les
+prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors
+serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le
+pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se
+leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien;
+elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la
+table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à
+manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.</p>
+
+<p>C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de
+quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il
+n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe
+aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.</p>
+
+<p>Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le
+pied de Rodolphe; ce pied qui causait<a name="page_069" id="page_069"></a> de si grands ravissements à
+Rodolphe, c'était la botte d'Albert.</p>
+
+<p>Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen,
+fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris
+le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait
+rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa
+cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était
+ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.</p>
+
+<p>Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de
+son côté, n'avait pour le moment rien tant à c&oelig;ur que de l'éviter.</p>
+
+<h2><a name="XXII-i" id="XXII-i"></a>XXII</h2>
+
+<p>Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui
+rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie
+avenante et distinguée.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par
+erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à
+vous la remettre.»</p>
+
+<p>A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une
+épaisse vapeur.</p>
+
+<p>«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et
+c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté
+moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs,
+et je dirai presque toutes les nuits?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce<a name="page_070" id="page_070"></a> que vous allez me
+dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque
+jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien:
+«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....</p>
+
+<p>&mdash;C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il
+faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas
+besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou
+moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur, et, bien loin....</p>
+
+<p>&mdash;La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari
+qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers
+pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien de votre avis, et....</p>
+
+<p>&mdash;Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour
+vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus
+souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent
+de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez
+ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous
+appelez?»</p>
+
+<p>Léon fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez
+d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous
+jouez un certain air....»</p>
+
+<p>Et il fredonna les premières mesures.</p>
+
+<p>«Un air dont je sais les paroles, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous<a name="page_071" id="page_071"></a> être agréable aussi
+facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu
+meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière.
+Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la
+musique dont je ne me dérange pas volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en
+offrir.»</p>
+
+<p>Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à
+son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau,
+et le plaça devant lui.</p>
+
+<p>Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque
+temps, l'étranger redemanda le premier air....</p>
+
+<p>«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui
+n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma mère qui l'a appris à ma s&oelig;ur et à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que madame votre mère est Allemande?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père l'était.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites?</p>
+
+<p>&mdash;Je fais mon droit, et je joue du violon.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous aurez fini votre droit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il
+achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera
+autant pour moi.»</p>
+
+<p>L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une
+provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer
+encore cette soirée avec<a name="page_072" id="page_072"></a> lui, parce qu'il partait le lendemain pour un
+voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans
+quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard
+vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra
+la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu
+questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute
+sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de
+bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses
+manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité,
+qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre
+qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui
+écrivait:</p>
+
+<h2><a name="XXIII-i" id="XXIII-i"></a>XXIII</h2>
+
+<p>Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé
+ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas
+beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie;
+mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus
+sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien
+changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que
+depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste
+dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je
+me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait
+pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes
+restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va
+beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il
+faut espérer qu'elle se rétablira promptement.<a name="page_073" id="page_073"></a> Depuis que je la vois
+ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher
+Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous
+sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant
+elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie
+avec nous ou elle s'enferme toute seule.</p>
+
+<p>Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme
+j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit:
+«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le
+médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu
+le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui
+affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie
+n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour
+t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser;
+aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter
+Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman.
+Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi.
+Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander
+de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait
+lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je
+la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait
+écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps
+qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne
+s'aperçoit pas de la maladie de sa s&oelig;ur, tout préoccupé qu'il est de
+ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent
+voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition
+d'être à cinq cents lieues.<a name="page_074" id="page_074"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIV-i" id="XXIV-i"></a>XXIV</h2>
+
+<p>Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand
+Albert était arrivé à Fontainebleau, <i>un peu malade</i>, Geneviève avait
+senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle
+eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en
+proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque
+heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais
+Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui,
+elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la
+musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses
+promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y
+avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on
+entendait tous les soirs des rossignols.</p>
+
+<p>Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette
+tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève,
+sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les
+forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni
+sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et
+les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose
+n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa <i>fameuse</i> maladie;
+elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir
+à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un
+air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne
+pouvait même plus l'entendre.</p>
+
+<p>On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans
+les diverses saisons de l'année, la terre<a name="page_075" id="page_075"></a> se plaise à revêtir tour à
+tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de
+parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand
+elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au
+printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à
+l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les
+grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et
+les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse.
+C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus
+belle robe. La princesse du conte de <i>Peau-d'Ane</i>, quand le prince la
+regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du
+temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe
+couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait
+complètement fou.</p>
+
+<p>A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de
+pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus
+splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui
+tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va
+disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus
+d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer.
+Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie;
+l'amour s'empare du c&oelig;ur avec une puissance jusque-là inconnue.</p>
+
+<p>Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait
+montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse.
+Il demanda à sa s&oelig;ur et à sa cousine si elles voulaient faire avec
+lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les
+apparences, qu'il ferait de l'année.</p>
+
+<p>«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te
+promènes avant le dîner, tu vas décidément<a name="page_076" id="page_076"></a> affamer la maison; car ta
+maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous
+tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»</p>
+
+<p>Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa
+sa main sur le bras de son cousin.</p>
+
+<p>Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des
+rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de
+gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait
+sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au
+haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs
+regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec
+leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient
+une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on
+voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève
+était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi,
+partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes
+arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis
+de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de
+partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le
+plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux
+instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve
+de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est
+ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un
+obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se
+rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien!
+dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve
+en même temps, l'amant et la<a name="page_077" id="page_077"></a> maîtresse sont un moment unis, comme
+l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre
+harmonieux.</p>
+
+<p>Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda
+parler.</p>
+
+<p>«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me
+prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement
+qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le
+besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse
+passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus
+ridicule <i>bergerie</i>, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour
+conduire mes agneaux <i>plus blancs que la neige</i>, à travers la prairie,
+avec une <i>houlette</i> ornée des couleurs de la <i>dame de mes pensées</i>.»</p>
+
+<p>Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au c&oelig;ur de
+Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans
+parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix,
+avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute
+venait de lui traverser le c&oelig;ur ou la tête.</p>
+
+<p>«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que
+l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la
+plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»</p>
+
+<p>Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le c&oelig;ur de Geneviève;
+dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à
+lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme
+au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre.
+Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans
+qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond
+désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il
+était vêtu le matin,<a name="page_078" id="page_078"></a> d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa
+chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait
+perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son
+sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque
+écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est
+condamné.</p>
+
+<p>«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il
+aimera!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à
+lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur!
+quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde
+semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés,
+à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les
+châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu
+combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait
+marché; comme le c&oelig;ur garderait la mémoire de chaque mouvement
+qu'elle aurait fait?»</p>
+
+<p>Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup,
+s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose
+sur l'écorce.</p>
+
+<p>Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les
+longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage,
+rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux
+qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.</p>
+
+<p>En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les
+sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se
+faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui
+n'amènent que des songes heureux.</p>
+
+<p>Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps
+de retourner à la maison. Geneviève se<a name="page_079" id="page_079"></a> leva sans parler; elle
+paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de
+ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le
+bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son
+couteau, elle sentit son c&oelig;ur battre avec une grande violence. Sur
+l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté.
+Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au
+moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux
+voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces
+pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement
+séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à
+cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une
+silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte
+blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée
+en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense
+espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant
+du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait
+d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines
+turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert
+s'arrêtèrent sur le bouleau.</p>
+
+<p>Le lendemain, Albert partit avec son père.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<h2><a name="XXV-i" id="XXV-i"></a>XXV</h2>
+
+<p class="head">Geneviève à Léon.</p>
+
+<p>Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a
+quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est
+tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les
+feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt.
+Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les
+sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman
+est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement
+féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne
+veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la
+grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent
+comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je
+veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il
+n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie
+si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de
+la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts
+qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs
+belles fleurs d'or.</p>
+
+<p>Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je
+crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour
+elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien
+l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie<a name="page_081" id="page_081"></a>
+réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon
+pauvre banni.</p>
+
+<h2><a name="XXVI-i" id="XXVI-i"></a>XXVI</h2>
+
+<p>Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ
+d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler;
+elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif.
+Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous
+les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où
+elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient
+plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient
+encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un,
+elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie
+comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de
+Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de
+Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul
+arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et
+M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du
+changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle,
+autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un
+chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne
+pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des
+plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût
+éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect
+sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son
+peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant<a name="page_082" id="page_082"></a> les paroles
+d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre
+l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait
+pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les
+inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où
+elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans
+le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec
+ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer
+de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des
+nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle
+de conduite à nos contemporains:</p>
+
+<h2><a name="XXVII-i" id="XXVII-i"></a>XXVII</h2>
+
+<p>L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la
+réalité vient nous faire regretter l'incertitude.</p>
+
+<h2><a name="XXVIII-i" id="XXVIII-i"></a>XXVIII</h2>
+
+<p>Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées
+à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se
+reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.</p>
+
+<p>Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir,
+ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou
+la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer
+le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.</p>
+
+<p>Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait<a name="page_083" id="page_083"></a> le
+chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait,
+et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le
+lire.</p>
+
+<p>Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait
+voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors
+elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la
+flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se
+retirer en fuyant.</p>
+
+<p>Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la
+forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose
+l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre.
+Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le
+visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A
+leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en
+sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en!
+allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui
+firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur?
+avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait:
+«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard,
+allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se
+coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas
+réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait
+son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIX-i" id="XXIX-i"></a>XXIX</h2>
+
+<p class="head">Les étudiants.&mdash;Cours de droit.&mdash;Dernière année.</p>
+
+<p>Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme
+Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il
+était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.</p>
+
+<p>Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.</p>
+
+<h2><a name="XXX-i" id="XXX-i"></a>XXX</h2>
+
+<p class="head">Geneviève à Léon.</p>
+
+<p class="r">
+20 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je
+suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.</p>
+
+<p class="r">
+11 heures du soir.<br />
+</p>
+
+<p>On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra
+partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de
+pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne
+veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne
+l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de
+mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée<a name="page_085" id="page_085"></a> tout de suite; mais je vois
+encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce
+qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre
+dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me
+vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.</p>
+
+<p>Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte.
+Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas
+beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la
+tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que
+je n'ai plus de mère!</p>
+
+<p>Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si
+bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son
+regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa
+pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.</p>
+
+<p>Et c'est là ce que nous avons perdu!</p>
+
+<p>Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le
+soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait
+beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et
+convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me
+sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit
+pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin,
+après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle
+fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin,
+qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma
+avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman
+me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de
+l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible
+impression que lui avait faite déjà une semblable proposition,
+relativement à<a name="page_086" id="page_086"></a> toi, à un moment où elle était bien moins malade
+qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré
+comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous
+étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:</p>
+
+<p>«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à
+fait morte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade
+sans concevoir d'aussi terribles idées?</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour
+plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me
+quitter.»</p>
+
+<p>Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces
+paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce
+que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si
+Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de
+l'envoyer chercher.»</p>
+
+<p>Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien
+d'humain; il me pénétrait le c&oelig;ur. Rose s'en aperçut, et me poussa le
+pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu
+ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque
+finie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il
+faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien,
+Geneviève, dis-le-lui de ma part.»</p>
+
+<p>Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais
+que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble
+et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose.
+Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras
+soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous
+deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M.
+Semler m'ont<a name="page_087" id="page_087"></a> emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais
+presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui
+se passait.</p>
+
+<p>Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras;
+mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de
+rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil
+spectacle à cette pauvre petite!»</p>
+
+<p>M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas
+qu'on me laissât remonter.</p>
+
+<p>Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon!
+Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains
+cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux,
+et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?»
+Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi
+la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle
+râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!</p>
+
+<p>Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage,
+Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne
+voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle
+ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas:
+maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»</p>
+
+<p>Et j'appelais Dieu à notre secours!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène
+mon oncle.<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXI-i" id="XXXI-i"></a>XXXI</h2>
+
+<p class="head">Le premier jour de mai.</p>
+
+<p>Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout
+l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et
+voltige à son tour dans l'air.</p>
+
+<p>Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est
+temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs
+fleurs au parfum si doux.</p>
+
+<p>Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous
+les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la
+violette des bois.</p>
+
+<p>A l'&oelig;uvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les
+feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus
+doux rayons.</p>
+
+<p>Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux
+prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les
+nids des oiseaux.</p>
+
+<p>Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez
+la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs
+rameaux verts.</p>
+
+<p>Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne
+n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange
+son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses
+blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne.
+Gnomes, ne l'oubliez jamais.</p>
+
+<p>Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un<a name="page_089" id="page_089"></a> soin à remplir.
+Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de
+rubis, d'or et de saphir.</p>
+
+<p>De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de
+beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.</p>
+
+<p>Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne
+un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à
+miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.</p>
+
+<p>Roulez-vous dans les fleurs! Que la <i>cétoine</i> pose ses ailes d'émeraude
+au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose,
+et dans une rose mourant.</p>
+
+<p>Le <i>criocère</i> au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte
+bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît
+une goutte de sang.</p>
+
+<p>Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est
+plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est
+richement vêtu.</p>
+
+<p>Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la
+richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On
+nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles,
+illumination de fleurs.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="50"
+height="37" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p>C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon
+arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit
+la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils
+s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux<a name="page_090" id="page_090"></a>
+filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.</p>
+
+<p>Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui,
+que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te
+remplacerai auprès de Geneviève!»</p>
+
+<p>M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.</p>
+
+<p>Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit
+de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte
+prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut
+son voisin, M. Anselme.</p>
+
+<p>Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et
+emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent
+les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres
+paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer
+ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de
+toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette
+petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent
+désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.</p>
+
+<p>M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était
+plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.</p>
+
+<p>Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon
+voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin.
+L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu
+dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me
+suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous<a name="page_091" id="page_091"></a> rencontrer pour vous
+remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était
+arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le
+cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu
+deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur est la plus grande.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en étais douté.»</p>
+
+<p>Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de
+Geneviève.</p>
+
+<p>Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau;
+cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer,
+à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées
+Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.</p>
+
+<p>Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se
+trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont
+elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à
+Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par
+un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner
+ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants
+aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée;
+aimez bien Geneviève et Léon.»</p>
+
+<p>M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la
+sollicitude de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie;
+l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis
+ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant
+l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un
+logement<a name="page_092" id="page_092"></a> convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler
+avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible
+d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste
+combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple,
+modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme
+nécessaire.»</p>
+
+<p>Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes
+qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois
+de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la
+pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de
+l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi
+manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il
+comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas
+avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur
+ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit
+à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si
+durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur
+nous: «Il faut <i>gagner sa vie</i>.» Il pensa à la destinée de son cousin
+dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la
+pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui
+fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans
+sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque
+chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en
+échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie,
+l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les
+heures qu'ils lui payeraient.</p>
+
+<p>Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être
+d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit
+humble, respectueux,<a name="page_093" id="page_093"></a> haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il
+jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois
+senti de puissance dans son c&oelig;ur et dans sa pensée. Il lui fut
+démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne
+pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni
+émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se
+regarda dans une glace, et il se trouva laid.</p>
+
+<p>Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle <i>de calculer
+bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple,
+modeste, laborieuse, de l'étudiant</i>. Il calcula ce qu'il fallait, non
+pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une
+vie pauvre et misérable.</p>
+
+<p>Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa
+aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations.
+Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que
+vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la
+mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la
+tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se
+pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de
+joie.»</p>
+
+<p>Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde
+sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu
+déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps
+blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât
+jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins,
+les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression
+salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et
+il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation<a name="page_094" id="page_094"></a> les
+bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une
+conquête.</p>
+
+<p>Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait
+à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne
+peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections
+vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes
+celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il
+eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il
+avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute
+la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.</p>
+
+<h2><a name="XXXII-i" id="XXXII-i"></a>XXXII</h2>
+
+<p>M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois
+mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir
+des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de c&oelig;ur en
+quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,
+tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte
+pour la terre promise.</p>
+
+<p>Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau,
+malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même
+impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours
+subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement
+nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans
+sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et
+Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une
+justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait<a name="page_095" id="page_095"></a>
+écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des
+enfants de Mme Lauter.</p>
+
+<p>Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient
+tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît
+pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de
+jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!</p>
+
+<p>O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime!
+Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui
+fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Ou des bluets que, pour mettre en couronne,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de
+soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un
+tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une
+<i>descente de lit</i>, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose
+était en porcelaine.</p>
+
+<p>La <i>restauration</i> de Modeste s'annonça par des représailles et des
+colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors,
+on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée
+d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle
+comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par
+la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait
+une autre d'un degré plus blessant. Elle <i>s'étonnait</i> de la quantité de
+linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle
+Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin,
+Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait<a name="page_096" id="page_096"></a> pas à prier Mlle
+Geneviève de lui permettre d'essuyer le <i>piano</i> de <small>MADEMOISELLE</small> R<small>OSE</small>; et
+Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de
+Fontainebleau, qui s'appelait simplement le <i>piano</i>; elle pensait à
+Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.</p>
+
+<p>Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus
+sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun
+autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer
+le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt
+sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste
+demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais
+de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste
+n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.</p>
+
+<p>Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât.
+Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et
+partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève
+absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la
+main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation
+plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs
+cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé,
+toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît <i>rien</i> devant <i>ses s&oelig;urs</i>, comme
+il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser
+échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et
+amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses
+moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se
+ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin
+de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année
+de droit. Conséquemment, il dansait à la<a name="page_097" id="page_097"></a> Grande-Chaumière, il jouait au
+billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui
+travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de
+prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et
+gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux
+quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le n&oelig;ud
+devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le
+renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait
+Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu?
+Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser.
+Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là,
+quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas
+de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de
+l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait
+presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même
+finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours
+le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses
+commissions; c'était lui qui accompagnait sa s&oelig;ur et sa cousine quand
+elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon,
+il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction,
+que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur
+enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son
+frère.</p>
+
+<p>Tout cela était bien égal à M. Chaumier.</p>
+
+<p>Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.
+Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de
+gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle
+les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne
+plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence<a name="page_098" id="page_098"></a> serait
+punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à
+se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les
+distinctions qu'y mettait Mme Rolland.</p>
+
+<h2><a name="XXXIII-i" id="XXXIII-i"></a>XXXIII</h2>
+
+<p>Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils
+parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait
+Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à
+l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues
+solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans
+exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.
+Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait
+paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès
+de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les
+plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et
+infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles
+qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées,
+emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se
+rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès;
+et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent
+si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de
+quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.</p>
+
+<p>Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire
+aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles
+souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des
+yeux<a name="page_099" id="page_099"></a> pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans
+les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le
+point important et difficile de la toilette.</p>
+
+<p>Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle
+de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du
+papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement
+l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il
+pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le
+jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait
+pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait
+sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais
+bien, c'est pour mardi.»</p>
+
+<p>Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose
+passa sur son visage, quand elle lut:</p>
+
+<p><i>Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur
+faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain</i>.</p>
+
+<p>«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.</p>
+
+<p>Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a
+pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est
+que l'on nous invite toutes deux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et
+ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille
+comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on
+invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une
+maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque
+petit salon écarté?<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»</p>
+
+<p>Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la
+plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa
+que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de
+se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint
+qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant
+Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert
+répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que
+le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien
+s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu
+pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se
+fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et
+d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution.
+Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi
+matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.</p>
+
+<p>On ne saurait dire avec quel serrement de c&oelig;ur elle assista à la
+toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à
+peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le
+bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à
+Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus,
+Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un
+baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.</p>
+
+<p>Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever
+le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât
+et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture
+partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on<a name="page_101" id="page_101"></a>
+entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres
+bruits.</p>
+
+<p>Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa
+douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la
+consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait
+pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait
+pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de
+tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des
+impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais,
+pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.</p>
+
+<p>Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des
+difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande
+répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge
+de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de
+réfuter.</p>
+
+<p>«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de
+l'orphelin.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y
+aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le
+bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent
+les entourer le crime et la mauvaise foi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un
+défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon
+droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi
+juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le
+crime et la mauvaise foi, etc.»</p>
+
+<p>Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat<a name="page_102" id="page_102"></a> qui refuse de
+plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il
+n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la
+défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à
+lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et
+n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres
+années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire
+environné de l'estime de ses concitoyens.»</p>
+
+<p>M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut
+affranchir les nègres <i>des autres</i>, commença à mettre de l'aigreur dans
+la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule
+que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée
+volontairement.</p>
+
+<p>«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»</p>
+
+<p>Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit
+en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les
+gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,
+d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible.
+Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la
+prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre
+Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant
+dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état
+de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,
+etc.»</p>
+
+<p>Mais Léon ne lui laissa pas placer cette <i>phrase</i> à laquelle son oncle
+tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter:
+«Je veux être artiste, je veux être musicien.»</p>
+
+<p>M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement<a name="page_103" id="page_103"></a> le droit de faire
+des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est
+bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous
+vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun
+genre.»</p>
+
+<p>M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et
+disparut.</p>
+
+<p>Léon, sa s&oelig;ur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler.
+Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur
+prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères s&oelig;urs, mon oncle
+a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à
+acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais
+continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma
+situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que
+je <i>gagne ma vie</i> et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je
+pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en
+bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à
+ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent
+beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;
+il faut que j'en gagne tout de suite.»</p>
+
+<p>A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à
+Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.</p>
+
+<p>«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que
+vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère.
+Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère
+lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que
+lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en
+entendant parler<a name="page_104" id="page_104"></a> de moi, il prendra la parole pour dire avec
+complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma s&oelig;ur Geneviève et ma
+jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez
+quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et
+vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir
+dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je
+l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de
+talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous
+rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits
+c&oelig;urs sera mon plus doux triomphe.»</p>
+
+<p>Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne
+parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma
+jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon
+trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans
+la vie que je vais confier à ton c&oelig;ur. Je t'aime, Rose; je ne sais si
+je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de
+l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire,
+c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers
+et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»</p>
+
+<p>Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon
+continua.</p>
+
+<p>«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de
+la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.
+Rose, mon ange, devant ma s&oelig;ur, veux-tu me promettre de ne pas
+m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon
+oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom
+est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout
+cela, je l'ai voulu pour Rose, pour<a name="page_105" id="page_105"></a> Rose que j'aime. Donnez-la-moi,
+confiez-moi son bonheur.»</p>
+
+<p>Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon
+porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma
+s&oelig;ur, ma femme, au revoir!»</p>
+
+<p>Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard
+s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas
+quelques étoiles.</p>
+
+<h2><a name="XXXIV-i" id="XXXIV-i"></a>XXXIV</h2>
+
+<p>Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut
+inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M.
+Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur
+assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue
+satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il
+ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il
+jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait
+aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis,
+quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à
+entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son
+vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.</p>
+
+<p>Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera
+un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques
+leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»</p>
+
+<p>Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet;
+c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait
+s'empêcher d'admirer la ponctualité<a name="page_106" id="page_106"></a> et l'exactitude du professeur;
+jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait
+pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une
+amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son
+ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la
+rue.</p>
+
+<p>«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne l'avez-vous pas reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre ami, M. Kreutzer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'avais pas vu.</p>
+
+<p>&mdash;Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir
+reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant.»</p>
+
+<p>Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de
+l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance
+de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en
+vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner
+vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on
+vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour
+un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a
+très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique
+que selon ce qu'il la paye.»</p>
+
+<p>Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me
+devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que
+son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous
+avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas
+vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais<a name="page_107" id="page_107"></a> peu de talents
+qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne,
+et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et
+tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez.
+Au revoir.»</p>
+
+<p>Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la
+pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il
+vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute
+l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde;
+Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à
+Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.</p>
+
+<p>Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et
+dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur
+dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence
+d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le c&oelig;ur; elle ne
+voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant
+de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert,
+qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda
+pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de
+même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et
+à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il
+n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il
+cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se
+parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu
+violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce
+qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXV-i" id="XXXV-i"></a>XXXV</h2>
+
+<p>M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine
+étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il
+se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à
+Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour
+depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort
+empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux
+domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»</p>
+
+<p>On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier,
+disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de
+la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?</p>
+
+<p>&mdash;Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il
+y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il
+n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la
+lettre, il est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Malade! dit Rose, et il est seul!</p>
+
+<p>&mdash;Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»</p>
+
+<p>Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des
+chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, qui nous accompagnera?</p>
+
+<p>&mdash;Modeste fera des questions et des observations.</p>
+
+<p>&mdash;Allons seules.</p>
+
+<p>&mdash;L'oseras-tu?<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas moins brave que toi.»</p>
+
+<p>Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles
+rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles
+allaient.</p>
+
+<p>«Nous allons voir Léon, dit Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est malade, ajouta Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, dit Rose, il est malade.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient
+pas; rentrez.»</p>
+
+<p>Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle
+retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son
+appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta
+habillée.</p>
+
+<p>«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne
+laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je
+vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors
+mon oncle ne s'apercevra de rien.»</p>
+
+<p>Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une
+seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève,
+dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»</p>
+
+<p>C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les
+rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle
+eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut
+sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la
+pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force,
+et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut
+si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une
+vieille portière<a name="page_110" id="page_110"></a> venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de
+rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après
+avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de
+fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»</p>
+
+<p>La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se
+manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et
+lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient
+vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait
+voulu venir le voir. Plus heureux que sa s&oelig;ur, il pouvait parler de
+ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de
+renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas
+transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues
+circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert.
+Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»</p>
+
+<p>Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier
+voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les
+arbres de la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je sais, dit Léon, <i>Octavie</i>. C'était Mme Haraldsen; mais il y a
+longtemps qu'il n'y pense plus.»</p>
+
+<p>Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la
+poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre!
+Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle
+avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout
+entière vouée à la douleur!</p>
+
+<p>Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil
+agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite.
+Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait
+que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès
+de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru.<a name="page_111" id="page_111"></a> Le matin,
+Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée;
+mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une
+longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi
+morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te
+réchaufferas et nous pourrons causer.»</p>
+
+<p>Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui
+y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il
+prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite
+Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il
+serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»</p>
+
+<p>Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de
+lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une
+comparaison à son avantage.</p>
+
+<p>«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si
+beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»</p>
+
+<p>Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.</p>
+
+<p>«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....</p>
+
+<p>&mdash;Appelle-moi ta s&oelig;ur, dit Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, ma s&oelig;ur, ma chère petite s&oelig;ur, vous serez heureux.»</p>
+
+<p>Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être
+la s&oelig;ur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait
+mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son c&oelig;ur un espoir qu'elle avait
+cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes
+deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de
+l'autre.<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXVI-i" id="XXXVI-i"></a>XXXVI</h2>
+
+<p>Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui
+soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont
+j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se
+passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines.
+Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.</p>
+
+<p>Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en
+ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un
+vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.</p>
+
+<p>Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent
+vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont
+évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion.
+Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec
+le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger
+en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.</p>
+
+<p>Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce
+<i>Cocyte</i> (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui
+se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en
+papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je
+finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées
+les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se
+poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se
+bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur
+réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si
+vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne
+rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles<a name="page_113" id="page_113"></a>
+tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève
+un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et
+font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier.
+Mais aujourd'hui <i>la matinée est belle</i>, comme disent les barcarolles.
+(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles!
+Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement
+ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous
+faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui
+pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des
+Tuileries!)</p>
+
+<p><i>La matinée est belle</i>, nous avons encore trois plumes taillées par de
+jolies mains. <i>Pécheur, parle bas</i>.</p>
+
+<h2><a name="XXXVII-i" id="XXXVII-i"></a>XXXVII</h2>
+
+<p>Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos
+personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son
+frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée
+demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre,
+gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la
+rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde,
+et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des
+applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois
+de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait
+jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans
+quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient
+bien lui dire: <i>A toi, Rose, ces applaudissements!</i> et Rose le
+comprenait si<a name="page_114" id="page_114"></a> bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son
+cousin.</p>
+
+<p>Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut
+assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette
+confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez
+vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai
+renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et
+acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même
+m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher
+de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai
+pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu
+exiler à tout jamais les enfants de ma s&oelig;ur. Rose et Albert, quand
+nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a,
+à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à
+l'&oelig;il. Viens donc dimanche prochain avec ta s&oelig;ur, et oublions nos
+petits différends.»</p>
+
+<p>Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et
+l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait
+confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du
+regard et du c&oelig;ur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les
+dimanches chez leur oncle.</p>
+
+<p>Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un
+maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son
+imagination.</p>
+
+<p>M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait
+pas songé à répondre.</p>
+
+<p>Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison
+de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter
+parfaitement en étrangers et en inférieurs.<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXVIII-i" id="XXXVIII-i"></a>XXXVIII</h2>
+
+<p>Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous
+des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de
+Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait
+de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer.
+Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de
+son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après
+un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait
+suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque
+entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la
+campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement
+d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M.
+Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait
+chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une
+propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant
+moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon
+suppliait sa s&oelig;ur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas
+s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie;
+mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas
+changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique
+Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était
+difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait
+jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler
+d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet
+de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en
+partant, quand il la trouvait<a name="page_116" id="page_116"></a> seule; ou, quand Léon était à la maison,
+il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en
+entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter
+un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond
+sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se
+renouveler, et son c&oelig;ur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle
+reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la
+pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la
+moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions;
+il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand
+il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa s&oelig;ur. Mais
+quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de
+Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait
+imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien
+passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque
+et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa s&oelig;ur
+des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève
+cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce
+qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert
+tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle
+parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas
+un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils
+s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et
+une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert;
+mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence.
+«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots,
+<i>Albert</i> et <i>amours</i>, lui déchiraient le c&oelig;ur et les lèvres. Et Léon
+avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et
+Geneviève souriait.<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<p>Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,
+et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa s&oelig;ur
+qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne
+s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se
+rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, personne? dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.
+Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et
+mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»</p>
+
+<p>La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et
+venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la s&oelig;ur se
+regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine
+était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le
+dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit
+fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et
+s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle
+avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des
+épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son
+nom, Léon.</p>
+
+<p>Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'&oelig;il à sa parure; elle
+mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva
+la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva,
+baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait.
+Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand
+soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée
+d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et
+retournèrent chez eux<a name="page_118" id="page_118"></a> sans se parler. Geneviève ralluma le feu et
+servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était
+triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils
+n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose.
+Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement
+Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de
+certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et
+de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.</p>
+
+<p>«Pauvre petite s&oelig;ur! dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de
+n'y être plus exposée.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, chère s&oelig;ur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie
+médiocre que tu partages avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en
+faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée
+des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil
+que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que
+je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que
+l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener
+l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que
+je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop
+évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce
+serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis,
+quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et
+j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma s&oelig;ur; je serais si
+heureux et si fier de te conduire avec moi!»</p>
+
+<p>Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.<a name="page_119" id="page_119"></a></p>
+
+<p>Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête,
+elle sentait son pauvre c&oelig;ur se serrer; mais elle n'aurait voulu,
+pour rien au monde, chagriner Léon.</p>
+
+<p>A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un
+homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie.
+C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit
+marron.</p>
+
+<h2><a name="XXXIX-i" id="XXXIX-i"></a>XXXIX</h2>
+
+<p>«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une
+dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que
+mademoiselle est votre s&oelig;ur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais
+parfaitement.»</p>
+
+<p>Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de
+Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder
+silencieusement le frère et la s&oelig;ur, puis il se décida à dire: «Je
+suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre
+nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi.
+Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à
+louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes
+encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»</p>
+
+<p>Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa s&oelig;ur à cette
+question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel
+degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais
+Geneviève répondit:</p>
+
+<p>«Nous sommes bien plus heureux maintenant.<a name="page_120" id="page_120"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de
+m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous
+étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un
+bon c&oelig;ur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que
+vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres
+raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je
+suis enchanté de vous voir avec lui.»</p>
+
+<p>Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir
+la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de
+parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa
+voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent,
+et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.</p>
+
+<p>«Et Rose? demanda M. Anselme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Rose? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Rose! dit Léon; Rose m'oublie.</p>
+
+<p>&mdash;Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous,
+monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous
+serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par
+lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille,
+nous ne les avons pas vus.»</p>
+
+<p>Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui
+venait de traverser son c&oelig;ur: elle craignait que le vieillard, qui
+connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'<i>Albert</i>.</p>
+
+<p>«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»</p>
+
+<p>Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas
+décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que
+peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans
+son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau
+à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé
+et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un
+matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour
+ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans
+argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était
+riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé
+d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il
+l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa
+plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous
+distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»</p>
+
+<p>Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.</p>
+
+<p>«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»</p>
+
+<p>Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle
+était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette
+réelle.</p>
+
+<p>Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner
+le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui
+pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le
+meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement
+qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.</p>
+
+<p>Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de
+l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé
+les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières
+lettres de son nom<a name="page_122" id="page_122"></a> et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet
+envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus
+grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de
+Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare,
+trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:</p>
+
+<p>Une rose sèche donnée par Albert;</p>
+
+<p>Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;</p>
+
+<p>Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma
+chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants
+que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père
+ne me demande pas où je vais.»</p>
+
+<p>Un ruban donné par le même;</p>
+
+<p>Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la
+mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un
+jour, une heure, un souvenir;</p>
+
+<p>Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.</p>
+
+<h2><a name="XL-i" id="XL-i"></a>XL</h2>
+
+<p>Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai
+laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent,
+mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de
+celle dont je me croyais le plus à l'abri.</p>
+
+<p>En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour
+véritable, j'ai dit: «C'est de semblables <i>bagatelles</i> que sont formés
+les plus grands bonheurs de la vie.»</p>
+
+<p><i>Bagatelles!</i><a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<p>Et où sont donc les choses sérieuses?</p>
+
+<p>Et où sont donc les grandes choses?</p>
+
+<p>O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous
+donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de
+dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»</p>
+
+<p>Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre
+abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses
+infirmités que vous prenez pour autant de vertus!</p>
+
+<p>O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours,
+pour un jour avoir le droit d'attacher d'un n&oelig;ud, à la boutonnière de
+votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous
+recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas
+s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le
+droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel
+bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne
+pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez
+cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous
+donne sur ceux qui n'ont qu'un n&oelig;ud! On se rappelle cependant avec
+quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un n&oelig;ud; le moment où,
+si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la
+gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à
+punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un
+temps où je n'avais qu'un n&oelig;ud!» Mais ce qui est encore plus loin de
+vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des
+désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
+d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur!
+ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien!
+si<a name="page_124" id="page_124"></a> vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes
+pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux,
+quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos
+yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O
+mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour
+porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»</p>
+
+<p>Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se
+couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en n&oelig;uds, en
+rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire
+véritablement grave, car cela les rend jolies.</p>
+
+<p>O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois:
+«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous
+faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore
+quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse,
+si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs,
+c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle
+reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos
+actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les
+plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai
+comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid,
+le comique sérieux!</p>
+
+<p>Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous
+de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous
+les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je
+vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom
+de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le
+parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait
+mon dahlia, le dahlia violet auquel<a name="page_125" id="page_125"></a> les jardiniers de Paris ont donné
+mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien;
+je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je
+laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur
+le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur
+feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu,
+étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier,
+nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier
+de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et
+nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli
+ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui
+sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul
+auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la
+jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine
+d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui
+est mort, et nous pleurons.</p>
+
+<p>Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.</p>
+
+<p>Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot,
+nous bravons les colères de l'Océan.</p>
+
+<p>Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.</p>
+
+<p>O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que
+savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations
+supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?</p>
+
+<p>Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de
+plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les
+polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres,
+peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<h2><a name="XLI-i" id="XLI-i"></a>XLI</h2>
+
+<p class="head">La quatrième colonne d'un lit.</p>
+
+<p>Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et
+lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer
+avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour
+des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble
+convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une
+femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon
+hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux
+la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas
+trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert
+avait dit: <i>Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir</i>, Geneviève
+avait ouvert la bouche pour lui dire: <i>Est-ce que tu vas te marier?</i>
+mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations,
+retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la
+placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez
+elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.</p>
+
+<p>Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte
+qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son
+malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une
+grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre
+coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<p>Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les
+divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les
+quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait
+une de moins.</p>
+
+<p>Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et
+fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à
+chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui
+serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à
+de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre
+pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient,
+montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque
+<i>Mme Poirier</i>, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame,
+voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur
+votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit
+la première occasion pour appeler Albert son cousin.</p>
+
+<p>Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient.
+«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme
+d'une manière bien offensante.»</p>
+
+<p>Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et
+Geneviève laissa parler son c&oelig;ur, qui lui disait à elle-même tout
+bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je
+donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient
+jamais élevés les rêves de mon orgueil!»</p>
+
+<p>Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec
+lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins
+assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui
+seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de<a name="page_128" id="page_128"></a>
+l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.</p>
+
+<p>Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force
+de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en
+Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en
+Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»</p>
+
+<p>Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.</p>
+
+<h2><a name="XLII-i" id="XLII-i"></a>XLII</h2>
+
+<p class="head">Albert à Léon.</p>
+
+<p>Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me
+demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval,
+c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle
+et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains
+du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des
+cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione
+et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un
+théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer
+la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle
+n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis
+laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que
+les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un
+caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais
+tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.</p>
+
+<p>La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle<a name="page_129" id="page_129"></a> jouait je ne
+sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur;
+toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,
+que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et
+qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille
+chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à
+pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais
+comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable
+fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde
+ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à
+l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni
+Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des
+cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la
+vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles
+sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si
+bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout
+dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout
+le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les
+cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si
+sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais
+assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on
+l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.</p>
+
+<p>C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours
+invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie
+presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis
+accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de
+la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe
+de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit
+qu'elle était venue avec moi<a name="page_130" id="page_130"></a> acheter le mobilier, et le cuir doré, et
+les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne
+donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos
+excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai
+acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes
+sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une
+semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai
+confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus
+fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que
+dans mon absence.</p>
+
+<p>Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me
+trouver de la brocatelle orange et noire</p>
+
+<p class="r">
+Albert C<small>HAUMIER</small>.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLIII-i" id="XLIII-i"></a>XLIII</h2>
+
+<p>Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna
+la lettre d'Albert.</p>
+
+<p>Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à
+s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la
+conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la
+recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer
+les v&oelig;ux d'un autre amant.»</p>
+
+<p>Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son
+visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du
+trouble qui s'était emparé d'elle.</p>
+
+<p>Heureusement, M. Anselme entra.</p>
+
+<p>«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé
+des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand
+qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a
+confiés;<a name="page_131" id="page_131"></a> construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M.
+d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants;
+mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près
+terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg
+a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement
+à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui
+plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts
+d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et
+que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les
+Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»</p>
+
+<p>La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de
+la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche
+s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à
+la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les
+appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore
+tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes
+que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que
+l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait
+dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de
+jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après
+s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur
+avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il
+y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour
+l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.</p>
+
+<p>«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très-riche, répondit M. Anselme.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il la chérit, ajouta M. Anselme.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se
+compose de six pièces. C'est bien grand.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle
+sera mariée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du
+mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la
+chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline
+blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains;
+elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une
+baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout
+le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui
+ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce
+sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans
+hésiter.»</p>
+
+<p>On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout
+revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes
+bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle
+d'armes.</p>
+
+<p>Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on
+finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec
+de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève,
+comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes
+harmonieusement bariolées.»</p>
+
+<p>Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui
+s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue
+du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de
+souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que
+nous en achetions un pour le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la
+crinière et les jambes noires.»</p>
+
+<p>On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la
+maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de
+cavalcades. Le frère et la s&oelig;ur ne purent se défendre d'un sentiment
+de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles
+qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur
+existence. Ils furent quelque temps sans parler.</p>
+
+<p>Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée
+de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
+tendre amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si
+jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre
+pauvreté nous éloigne!»</p>
+
+<p>Le frère et la s&oelig;ur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M.
+Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son
+habit marron.</p>
+
+<p>En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme
+proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était
+adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes
+sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie
+probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son
+chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il
+semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque
+temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit
+son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:</p>
+
+<p>«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous
+empêche-t-elle de travailler?<a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul,
+j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon
+maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les
+ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce
+matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai
+laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à
+mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est
+nécessaire. Mais cela me déchire le c&oelig;ur! Voilà une demi-heure que je
+suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt
+qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant
+moi?»</p>
+
+<p>Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.</p>
+
+<p>«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Osez: je ne me fâcherai de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que
+vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus
+sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et
+laissez-moi votre nom et votre adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Allemand?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.»</p>
+
+<p>Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un
+louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une
+pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut
+Anselme<a name="page_135" id="page_135"></a> sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas
+accoutumé à recéler de pareilles espèces.</p>
+
+<p>«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous.
+Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon....
+ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans
+sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour
+se persuader qu'il ne rêvait pas?»</p>
+
+<p>A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la
+chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de
+Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à
+la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les
+avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme,
+il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste.
+Rodolphe galopait du côté de Rose!</p>
+
+<p>Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon
+écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la
+coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son
+chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de
+ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....</p>
+
+<h2><a name="XLIV-i" id="XLIV-i"></a>XLIV</h2>
+
+<p class="hang">L'auteur s'interrompt.&mdash;De la difficulté d'écrire l'histoire et de la
+multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.</p>
+
+<p>Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette
+époque.<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<h2><a name="XLV-i" id="XLV-i"></a>XLV</h2>
+
+<p>Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit
+en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit
+accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du
+moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de
+la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au
+tailleur.</p>
+
+<p>Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque
+jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter;
+elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne
+voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle
+craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait
+un moment paru devoir compter.</p>
+
+<p>Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se
+diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même
+plante.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="50"
+height="37" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p>Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le
+bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le
+printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de
+loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses
+fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres
+gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait
+tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans
+diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<p>L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou
+bien dans la poussière vient sécher et mourir.</p>
+
+<p>Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au
+parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.</p>
+
+<p>L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se
+balance et scintille, et dit au prisonnier:</p>
+
+<p>Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de
+l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.</p>
+
+<h2><a name="XLVI-i" id="XLVI-i"></a>XLVI</h2>
+
+<p class="head">Geneviève à Rose.</p>
+
+<p>Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon
+ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un
+spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien
+contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien
+qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon.
+Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a
+donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es
+l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes
+ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée,
+vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu,
+Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui
+les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé
+à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu
+sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> une chose si
+horrible<a name="page_138" id="page_138"></a> qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> un
+supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>
+pâle et décolorée, le c&oelig;ur sans espoir et rempli d'un amer
+découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à
+Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son
+malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de
+la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour
+tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un
+moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme
+peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la
+félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te
+reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu
+le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes,
+tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de
+notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un
+germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai
+du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez
+vous dimanche?</p>
+
+<p class="r">
+G<small>ENEVIÈVE</small>.<br />
+</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Avant les mots: <i>ce doit être</i>, on lit, sous des ratures
+faites avec soin: <i>c'est</i>,&mdash;dans la lettre originale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Avant les mots: <i>ce doit être</i>, on lit, sous des ratures
+faites avec soin: <i>c'est</i>,&mdash;dans la lettre originale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il y a <i>devient</i>, raturé sur la lettre originale.</p></div>
+
+<h2><a name="XLVII-i" id="XLVII-i"></a>XLVII</h2>
+
+<p>Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier;
+il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis
+le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait
+jeté<a name="page_139" id="page_139"></a> à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés
+aux douceurs du <i>far niente</i>. Tout ce qui se trouvait à faire devait
+l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le
+dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce
+charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se
+mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire
+travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les
+meilleurs jours de Fontainebleau.</p>
+
+<p>«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé.
+Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le <i>premier
+volume</i> de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de
+finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite
+l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec
+impatience le second volume.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le
+récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements:
+c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs
+et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se
+trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui,
+surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.</p>
+
+<p>Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer
+le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension
+possible est celle-ci:</p>
+
+<p>La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?</p>
+
+<p>Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier
+par quelques chaînons qui ne permettent<a name="page_140" id="page_140"></a> pas au lecteur de remettre à
+des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.</p>
+
+<p>L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le
+voici:</p>
+
+<p>Après le dîner, une des premières per....<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2><a name="I-ii" id="I-ii"></a>I</h2>
+
+<p>....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.</p>
+
+<p>Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen
+et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»</p>
+
+<p>Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»</p>
+
+<p>Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité
+et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il
+y avait un secret entre eux deux.</p>
+
+<p>Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme
+Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du
+petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de
+moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous
+n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions
+en dire.»<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p>A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter
+que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à
+l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de
+Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un
+peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre
+Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause.
+Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme
+Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de
+politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du c&oelig;ur lui
+était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y
+avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en
+habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait,
+lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»</p>
+
+<p>Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient
+maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un
+homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.</p>
+
+<p>Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait
+une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est
+mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de c&oelig;ur: les
+plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris,
+mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à
+l'autre.»</p>
+
+<p>Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose
+fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son
+peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon,<a name="page_143" id="page_143"></a>
+quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de
+dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta:
+«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour
+ne pas connaître nos amis.»</p>
+
+<p>Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son
+c&oelig;ur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un
+moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à
+Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine
+de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne
+qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard
+suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée
+et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon,
+conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le
+regarder, il crut qu'elle lui arrachait le c&oelig;ur. Il se leva et sortît
+du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait
+l'antichambre.</p>
+
+<p>«Léon, où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je
+pleurerais ou je tuerais quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes:
+calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre
+toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle
+t'aime.»</p>
+
+<p>Le frère et la s&oelig;ur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste
+entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la
+salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre
+au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»</p>
+
+<p>Léon obéit à sa s&oelig;ur, autant pour ne pas abandonner le terrain à
+Rodolphe que pour chercher dans les yeux<a name="page_144" id="page_144"></a> de Rose si sa s&oelig;ur ne
+s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils
+venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait
+d'applaudissements. Ces applaudissements partagés entre eux
+recommencèrent à ulcérer le c&oelig;ur de Léon. Il n'approcha pas de Rose
+et se montra fort empressé auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et
+devint soucieuse; elle n'entendit pas un mot de ce que lui disait
+Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif
+aux paroles de M. de Redeuil.</p>
+
+<p>On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit
+son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès
+qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements
+qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une
+expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh!
+que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il
+l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits
+pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!»
+Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de
+Mme Haraldsen.</p>
+
+<p>Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
+présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
+d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de
+froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou
+de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament
+la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant
+Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il
+avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de
+Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses
+man&oelig;uvres ne pussent être remarquées ou<a name="page_145" id="page_145"></a> comprises, et d'ailleurs,
+les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment,
+Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce
+qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe
+se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La
+pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au c&oelig;ur qu'elle avait eu
+froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une
+épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de
+commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que
+celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa
+haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève,
+et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:</p>
+
+<p>«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la
+demande a été faite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»</p>
+
+<p>Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé,
+puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M.
+Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position
+lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve
+fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui
+apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la
+dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»</p>
+
+<p>Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se
+continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe,
+de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans
+intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de
+coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la
+fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait<a name="page_146" id="page_146"></a> fort occupé.
+Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié <i>Octavie</i>, ni
+le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste
+l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que
+le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une
+occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut
+faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir
+Mme Haraldsen, et dit à Rose:</p>
+
+<p>«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus
+extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille
+de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les
+autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»</p>
+
+<p>Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être
+étonné de tout ce que sa s&oelig;ur avait découvert dans la lettre
+d'Albert.</p>
+
+<p><small>ROSE</small>.&mdash;Il y a des goûts si singuliers!</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner
+d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus
+souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en
+désoler ni s'en enorgueillir.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Oui, monsieur; et vous?</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes
+rencontrés.</p>
+
+<p>(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son
+doute.)</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Je n'achète pas de chevaux.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle
+s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p><small>ROSE</small>.&mdash;Oui, certes, et elle est très-belle.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Très-belle, en effet.</p>
+
+<p>Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent,
+tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font
+l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie
+femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et
+elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux,
+des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez
+légèrement relevé.</p>
+
+<p><small>ROSE</small>.&mdash;Éléonore a d'admirables cheveux noirs.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel
+joli bras!</p>
+
+<p><small>ROSE</small>.&mdash;Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit
+tant. J'aime bien un joli bras.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?</p>
+
+<p><small>ROSE</small>.&mdash;Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme
+Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles
+sont blanches, petites et bien rangées.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui
+n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.</p>
+
+<p><small>MADAME HARALDSEN</small>.&mdash;Il fait bien chaud ici.</p>
+
+<p><small>ROSE</small>.&mdash;Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls
+nez qui aient de la grâce et de la noblesse.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Aussi, j'excuse bien Albert.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien
+d'autres.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans
+le c&oelig;ur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa
+naïveté.</p>
+
+<p><small>MADAME HARALDSEN</small>.&mdash;On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes
+de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui
+réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre
+elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.</p>
+
+<p>Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour
+la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été
+engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le
+premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile:
+Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce
+qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle
+était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter
+une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus
+d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si
+elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention:
+mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»</p>
+
+<p>Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie,
+parle à Léon, il est désespéré.»</p>
+
+<p>Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle
+répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»</p>
+
+<p>La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie
+excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il
+ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge
+de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait
+manquer de danser avec <i>Octavie</i>, et cependant ne pas danser avec Rose
+empêchait une explication pour<a name="page_149" id="page_149"></a> laquelle il eût donné la moitié de sa
+vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de
+celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé,
+mais....»</p>
+
+<p>Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait
+joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il
+faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte
+pour vous emmener?»</p>
+
+<p>Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au
+quadrille.</p>
+
+<p>Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait
+fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme
+Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les
+sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé
+des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à
+rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une
+seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et
+s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la
+suivante?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et celle d'après?</p>
+
+<p>&mdash;Également.»</p>
+
+<p>Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.</p>
+
+<p>«Tu ne danses pas? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.»</p>
+
+<p>Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu
+l'objet de la passion d'Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève; et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.»<a name="page_150" id="page_150"></a></p>
+
+<h2><a name="II-ii" id="II-ii"></a>II</h2>
+
+<p class="head">Albert à Léon.</p>
+
+<p>Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne
+sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans
+un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul,
+prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des
+livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne
+finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt
+volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris,
+comme Silvio Pellico, le célèbre captif:</p>
+
+<p class="c">Miei prigioni.&mdash;Mes prisons.</p>
+
+<p>Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma
+lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais
+de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme
+charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant.
+Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et
+que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus
+pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les
+dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.</p>
+
+<p>«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où
+allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans<a name="page_151" id="page_151"></a> une propriété
+appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»</p>
+
+<p>Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du c&oelig;ur.... trace
+ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel
+malheur de ne pas vous voir quelques heures!»</p>
+
+<p>On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel
+endroit...»</p>
+
+<p>Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver
+un prétexte....</p>
+
+<p>Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....</p>
+
+<p>Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la
+vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre
+logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand
+autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une
+autre femme! et c'est si joli, une autre femme!</p>
+
+<p>A vrai dire, toutes les femmes sont <i>la même</i>, il n'y a de variété que
+dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il
+pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle
+femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte
+avant le jour, à cinq heures! très-bien.</p>
+
+<p>Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les
+femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que
+la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle
+s'endort aussi.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement:
+il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet,
+chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de
+chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à
+l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir<a name="page_152" id="page_152"></a> une
+pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité
+devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni
+Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à
+grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»</p>
+
+<p>Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre
+mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais
+des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles
+des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font
+mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la
+poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la
+cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je
+trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux
+clefs, je les passe dans les <i>tirants</i>, et je tente un effort suprême:
+les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage
+violet, les <i>tirants</i> se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen.
+Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites
+pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»</p>
+
+<p>Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un
+être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir
+entrer me fait battre le c&oelig;ur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur
+de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.</p>
+
+<p>Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit:
+«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme
+de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous
+sommes<a name="page_153" id="page_153"></a> même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me
+pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela
+dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule
+contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que
+j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je
+viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai
+dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les
+misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux
+qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et
+dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même
+d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.</p>
+
+<p>Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été
+obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins
+qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du
+tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre
+qu'Ugolin.</p>
+
+<p>Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non
+pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès
+qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il
+sera toujours temps de faire des stances.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="50"
+height="37" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un
+pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin
+de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de
+groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines
+il faut pour équivaloir à un bifteck.<a name="page_154" id="page_154"></a></p>
+
+<p>Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis
+chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les
+prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs
+de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais
+c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire
+les chansons qui me viennent.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Allons, enfants de la patrie,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Le jour de gloire est arrivé;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Contre nous de la tyrannie....</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Liberté! liberté chérie!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O mon pays! de tes belles campagnes,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je garderai le touchant souvenir.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Loin des chalets qui m'ont vu naître.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Rendez-moi ma patrie</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Ou laissez-moi mourir.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O Liberté! vierge sainte et sans tache!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Viva! viva la libertà!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">. . . . . .L'habitant des montagnes</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Respire près du ciel l'air de la liberté.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Plutôt la mort que l'esclavage,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">C'est la devise des Français.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je ne chanterai pas celle-ci:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On nous disait: «Soyez esclaves:»</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous avons dit: «Soyons soldats!»</span></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<p>Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à
+disputer sur les mots.</p>
+
+<p>Mais voici l'air de la Malibran:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'avais perdu la paix et les beaux jours:</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je les retrouve en voyant ma patrie:</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De son pays on se souvient toujours.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un
+amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré.
+J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime
+les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des
+rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu
+sur le boulevard des Italiens.</p>
+
+<p>Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la
+pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs
+calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes.
+Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels
+on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont
+rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi
+conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est
+toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa
+s&oelig;ur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des
+circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa s&oelig;ur, soit parce
+que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y
+ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire
+admettre:</p>
+
+<p>C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve
+du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé
+secouer <i>dans la rue</i>, <i>par la fenêtre</i>, un <i>tapis</i>, par <i>son
+domestique</i>, offrait les preuves de ceci:<a name="page_156" id="page_156"></a></p>
+
+<p>Qu'elle n'avait pas de <i>fenêtre</i> sur la rue, qu'elle n'avait pas de
+<i>tapis</i>, qu'elle n'avait pas de <i>domestique</i>.</p>
+
+<p>Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.</p>
+
+<p>Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans
+l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais
+le plus serait celle-ci:</p>
+
+<p>«Condamné à la prison.</p>
+
+<p>«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»</p>
+
+<p>Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi
+bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.</p>
+
+<p>.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer,
+car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je
+m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si
+toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai
+faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu
+à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de
+groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me
+mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici
+un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la
+solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me
+reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le
+retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini
+mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie
+geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela
+n'empèche<a name="page_157" id="page_157"></a> pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par
+le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place
+dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la
+poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va
+boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié
+quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme
+parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me
+manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et
+rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le
+postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il
+m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il
+ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma
+brocatelle orange et noire?</p>
+
+<p>Albert Chaumier.</p>
+
+<h2><a name="III-ii" id="III-ii"></a>III</h2>
+
+<p>Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait
+qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière
+soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait
+parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de
+la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose,
+la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle
+répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à
+aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour
+son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je
+serais à lui? Il m'a humiliée.»</p>
+
+<p>Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne<a name="page_158" id="page_158"></a> ressentait contre
+Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime.
+Elle retourna donner à Léon la <i>bonne nouvelle</i>; mais celui-ci, à son
+tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de
+<i>mademoiselle Chaumier</i>; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la
+coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût
+coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de
+coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une
+sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.;
+ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison
+de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il
+allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son
+dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il
+courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de
+Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève
+avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été
+difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit:
+«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une
+vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour
+l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas
+jusqu'à mon retour.»</p>
+
+<p>Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel
+était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup
+trop gros pour être fin.</p>
+
+<p>Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon
+cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte
+pas sans inquiétude.»</p>
+
+<p>Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La
+veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève<a name="page_159" id="page_159"></a> et Léon de rester avec
+lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris,
+il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains;
+il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui
+semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à
+minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser
+sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait
+bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la
+porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu,
+et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son
+visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit
+l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»</p>
+
+<p>A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la
+campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui
+avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il
+commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il
+passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un
+domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait
+pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce
+que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le
+beau coloris de la santé.</p>
+
+<p>Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en
+allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était
+le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se
+dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux
+rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut
+leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait
+placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre
+de marbre noir! Il y avait sur la<a name="page_160" id="page_160"></a> pierre le nom de Rosalie Lauter, et
+au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une
+autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était
+inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la
+s&oelig;ur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur
+mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait
+bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et
+ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et
+elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret
+qui lui brûlait le c&oelig;ur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler
+haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux
+pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé
+pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de
+dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.»
+Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de
+bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les
+tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de
+toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la
+terre d'une tendresse impuissante et inutile.»</p>
+
+<p>Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants.
+Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes
+efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le
+bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous
+abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des
+étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu
+leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»</p>
+
+<p>Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent,
+regardèrent la tombe comme s'ils eussent<a name="page_161" id="page_161"></a> voulu, de leurs regards,
+percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils
+quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de
+la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit
+qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les
+travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.</p>
+
+<p>Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur
+heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque
+de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés
+de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait
+envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et
+commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les
+chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la
+chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur
+enfance, les raquettes et les volants.</p>
+
+<p>Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés,
+dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme
+Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on
+retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute
+petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait
+jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille
+avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva
+dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les
+mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et
+cette voix leur alla au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de
+chanter: <i>Bonheur de se revoir</i>.</p>
+
+<p>Et le frère et la s&oelig;ur se mirent à fondre en larmes; car ils ne
+revoyaient personne.<a name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<p>Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré
+maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu
+comme elle me promettait de m'aimer?»</p>
+
+<p>Et Geneviève refoulait dans son c&oelig;ur tous les souvenirs d'Albert qui
+venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle
+se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux
+parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda
+au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le
+bord du lit de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de
+volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la
+tombe de Rosalie.</p>
+
+<p>De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon,
+qui l'avertissait qu'il suspendait <i>momentanément</i> ses leçons et qu'il
+lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.</p>
+
+<p>Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de
+ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle
+commençait ainsi:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p>
+
+<p>«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»</p>
+
+<p>Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à
+Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour
+aller et pour revenir.</p>
+
+<p>Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour
+s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève
+ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre
+réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet.
+S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât
+bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en<a name="page_163" id="page_163"></a> eût porté un semblable à sa
+s&oelig;ur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il
+songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait
+de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin
+sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»</p>
+
+<p>Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied
+d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau
+bouquet et les rubans les plus nouveaux.</p>
+
+<p>Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et
+beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait
+d'être mis <i>décemment</i>, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait
+des habits qu'on aurait pu citer comme des</p>
+
+<p class="c"><i>exemples de longévité</i>,</p>
+
+<p class="nind">à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux
+sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs
+colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux
+têtes et des betteraves monstrueuses.</p>
+
+<p>Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait
+invariablement noirs. A la ville il avait des bottes <i>remontées</i>;
+quelquefois même un &oelig;il un peu exercé découvrait, sur le côté d'une
+botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux
+cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque
+distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il
+n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le
+trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:</p>
+
+<p>«Je n'irai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»</p>
+
+<p>Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit:
+«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours
+notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train;
+lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est changé!</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent
+chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai
+que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de
+dépenser de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant. Mais il doit en gagner?</p>
+
+<p>&mdash;Il en gagne beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en fait-il alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il l'enfouit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc avare?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il le soit devenu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'était un excellent garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le corriger.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»</p>
+
+<p>En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du
+peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<h2><a name="IV-ii" id="IV-ii"></a>IV</h2>
+
+<p class="head">L'atelier.</p>
+
+<p>Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est</p>
+
+<p>«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»</p>
+
+<p>L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là
+quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun
+vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir,
+par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.</p>
+
+<p>On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a
+pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est
+le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il
+dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte
+grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie
+de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont
+le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à
+cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin
+demande de la <i>monnaie</i>. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle.
+«A propos, je n'ai plus de tabac.»</p>
+
+<p>Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de
+reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas
+dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il
+mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p>«Travaillons, dit Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si nous fumions une pipe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela excite le cerveau.»</p>
+
+<p>Quand la pipe est fumée:</p>
+
+<p>«Ah! maintenant, à l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand
+nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail
+interrompu.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après
+déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une matinée de perdue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute de cet odieux Gargantua.</p>
+
+<p>&mdash;Infâme Gargantua!</p>
+
+<p>&mdash;Gargantua est notre ruine.</p>
+
+<p>&mdash;Je propose de brûler Gargantua.</p>
+
+<p>&mdash;De le crucifier.</p>
+
+<p>&mdash;De le disséquer.</p>
+
+<p>&mdash;De l'empailler.»</p>
+
+<p>Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le
+déjeuner.</p>
+
+<p>«Qu'allons-nous manger?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi.»</p>
+
+<p>Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on
+établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide.
+On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera
+un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le
+fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de
+l'assommer s'il n'obéit pas.<a name="page_167" id="page_167"></a> Gargantua ne fait pas la moindre attention
+à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite
+heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les
+quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un
+prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet,
+l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu
+égaye l'esprit.</p>
+
+<p>«Il faut faire du feu.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi allons-nous faire du feu?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, avec quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a sur le carré une vieille malle.</p>
+
+<p>&mdash;A qui est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une malle abandonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Une malle qui nous gêne beaucoup.»</p>
+
+<p>On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle
+pipe, on cause, on chante.</p>
+
+<p>«Allons, maintenant, travaillons.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;L'horloge est arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut la remonter.</p>
+
+<p>&mdash;Gargantua, va demander l'heure.»</p>
+
+<p>Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.</p>
+
+<p>«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au
+dîner, et je travaillerai sans distractions.»</p>
+
+<p>Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.</p>
+
+<p>«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je déteste les flâneurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la peste des ateliers.»</p>
+
+<p>Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en
+disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas
+malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs
+v&oelig;ux.</p>
+
+<p>«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! avant, remets de la malle dans le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Gargantua, va voir à la cave.»</p>
+
+<p>En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.</p>
+
+<p>«Gargantua! les bottes!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tu iras porter cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu battras ma redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»</p>
+
+<p>Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:</p>
+
+<p>«Tiens! Gargantua qui parle!</p>
+
+<p>&mdash;Parle, Gargantua.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il monte sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sur la planche.»</p>
+
+<p>On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de
+haut: on l'invite à parler.</p>
+
+<p>Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que
+sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.</p>
+
+<p>«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail
+que tu deviendras un grand peintre?»</p>
+
+<p>On descend Gargantua.</p>
+
+<p>«Allons, travaillons.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut fermer la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera
+pas deux heures à frapper; il<a name="page_169" id="page_169"></a> n'y a rien qui me soit si odieux que
+d'entendre frapper à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le blanc d'Espagne?»</p>
+
+<p>On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le
+blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc
+d'Espagne.</p>
+
+<p>«Ah! le voilà!»</p>
+
+<p>On écrit sur la porte:</p>
+
+<p class="c">IL N'Y A PERSONNE.</p>
+
+<p>«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»</p>
+
+<p>Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.</p>
+
+<p>«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien.»</p>
+
+<p>On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.</p>
+
+<p>«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.</p>
+
+<p>On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile
+placée sur le chevalet de Charles Mithois.</p>
+
+<p>«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là,
+vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans
+bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous
+les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse
+route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles.
+Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou
+deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage
+est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont
+marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent
+dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers
+sont admirablement noirs et luisants.<a name="page_170" id="page_170"></a> Voilà comme je voudrais que mes
+bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua,
+étudie les maîtres.</p>
+
+<p class="c">Nocturna versate manu, versate diurna.»</p>
+
+<p>Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le
+chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires
+prolongés.</p>
+
+<p>A ce moment, Léon entra.</p>
+
+<p>«Nous sommes enchantés de te voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler
+comme des tigres.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement
+précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la
+vie:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus
+exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me
+donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni
+à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller
+donner une leçon auprès d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous
+sacrifierons le travail d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le sacrifierons.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?</p>
+
+<p>&mdash;Quel service?<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p>&mdash;Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de
+flâner.</p>
+
+<p>&mdash;O vertus méconnues! O injustice des contemporains!</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les
+pipes!»</p>
+
+<p>Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître,
+attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres
+par un instant de méditation:</p>
+
+<p>«Tu donneras: <i>Fatmé</i> à Lefloch; la <i>Brûle-Gueule</i> à ton maître; la
+<i>Rothschild</i> à Mithois; l'<i>Etna</i> à Léon; la <i>Sardanapale</i> à Edgar Sagan;
+la <i>Cinq-Liards</i> au modèle. Tu garderas la <i>Lilliputienne</i>.»</p>
+
+<p>Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes
+étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été
+solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait
+nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La <i>Rothschild</i>
+était une pipe d'écume montée en argent. La <i>Sardanapale</i> avait un
+très-beau bouquet d'ambre jaune. La <i>Cinq-Liards</i> tenait une demi-once
+de tabac. <i>Fatmé</i> était une pipe turque. Gargantua exécuta
+scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une
+distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand
+tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.</p>
+
+<p>«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous
+caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour
+le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu
+gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»</p>
+
+<p>Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable
+plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce
+sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu
+parler de sa s&oelig;ur, ni souffrir<a name="page_172" id="page_172"></a> qu'on lui en parlât. L'habitude où on
+était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait
+honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre
+eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas
+avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces
+bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de
+brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les
+oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile
+les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.</p>
+
+<p>Huguet continua.</p>
+
+<p>«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit
+ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy,
+le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (<i>Mouvement</i>.) Tu
+avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de
+porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (<i>Très-bien!
+très-bien!</i>)»</p>
+
+<p>L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout
+l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit:
+«Tu es fou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que
+lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (<i>Mouvement
+d'approbation</i>.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse
+adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune
+avanie pour t'en donner la preuve. (<i>Très-bien!</i>) Qu'est devenue cette
+élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces
+modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le
+Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop
+étroits!</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="right"><span style="margin-left: 0em;">Quantum mutatus ab illo</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Hectore, qui redit exuvias indutus....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles
+d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non,
+comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent
+honteusement les marchands d'habits. (<i>Continuez!</i>)</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied
+bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de
+toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez plus respectueusement au tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Je décline sa compétence.</p>
+
+<p>&mdash;Le tribunal se déclare compétent. (<i>Écoutez, écoutez!</i>) Et en effet,
+messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici
+dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le
+beau.</p>
+
+<p>&mdash;Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a
+pas faits à sa ressemblance.</p>
+
+<p>&mdash;L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais
+je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat
+qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en
+sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (<i>Très-bien,
+très-bien!&mdash;Agitation</i>) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se
+présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par
+le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.</p>
+
+<p class="c">Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.</p>
+
+<p>(<i>Hilarité</i>.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers
+subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à
+lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce
+chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau
+qui<a name="page_174" id="page_174"></a> rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle
+expression de J. B. Rousseau,</p>
+
+<p class="c">Hurlent d'effroi de se voir accouplés,</p>
+
+<p class="nind">ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre
+sur les bottes de l'inculpé.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small>.&mdash;Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je
+partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Combien je suis marry que la muse françoise</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ma muse les diroit du sang Valésien.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p><small>UNE VOIX</small>.&mdash;Au fait!</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small>.&mdash;Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse
+française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner
+une grosse vilaine chaussure! (<i>Bien, bien</i>.) Quelles bottes, messieurs!
+voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que
+l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous
+dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette
+botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (<i>Murmures en sens
+divers</i>.)&mdash;Oh! oh!&mdash;Ah! ah! ah! Eh! eh! (<i>Marques nombreuses de
+désapprobation</i>.)</p>
+
+<p><small>UNE VOIX</small> (<i>qui pourrait être celle de Léon</i>).&mdash;Le jeu de mots est
+misérable.</p>
+
+<p><small>PLUSIEURS VOIX</small>.&mdash;A l'ordre! à l'ordre!</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small>.&mdash;Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas
+difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais
+le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la
+poêle.<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce
+délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il
+était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le
+malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui
+demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir
+auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons
+toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé,
+qu'avez-vous à répondre?»</p>
+
+<p>Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de
+désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.</p>
+
+<p>Quand il aurait pu dire:</p>
+
+<p>«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma s&oelig;ur Geneviève ne manque de rien;
+elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne
+perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la
+plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment
+pour se chauffer. Ma s&oelig;ur Geneviève ne désire rien; la hideuse
+pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de
+son haleine mortelle.»</p>
+
+<h2><a name="V-ii" id="V-ii"></a>V</h2>
+
+<p>Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins
+d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de
+douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre,
+inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il
+trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait
+vu passer sur le boulevard une foule de filles<a name="page_176" id="page_176"></a> entretenues,
+magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu,
+s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et
+vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des
+prostituées sans c&oelig;ur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de
+riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée.
+L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il
+s'assit près d'elle et lui dit:</p>
+
+<p>«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet
+été.</p>
+
+<p>&mdash;Moins qu'une neuve, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Une neuve serait chère, et nos moyens...</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire?
+Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère
+et à mourir à l'hôpital? La s&oelig;ur d'un musicien doit marcher l'égale
+de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux
+que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta
+femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une
+ensemble.»</p>
+
+<p>Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des
+glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que
+leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets
+vint leur en offrir un merveilleusement beau.</p>
+
+<p>«Combien votre bouquet? dit une des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop cher.»</p>
+
+<p>La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la
+même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la
+table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève,
+que les<a name="page_177" id="page_177"></a> femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec
+curiosité.</p>
+
+<p>«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous
+entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les
+contrarier un peu.»</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa
+s&oelig;ur ce qu'il y avait de plus beau.</p>
+
+<p>Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.</p>
+
+<h2><a name="VI-ii" id="VI-ii"></a>VI</h2>
+
+<p>Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et
+lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier
+clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a
+fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a
+disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces
+trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne
+vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul
+la première impression que va lui causer ce récit.»</p>
+
+<p>Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M.
+Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait
+pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour
+dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer
+une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On
+lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque
+dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche
+précédent. Rose,<a name="page_178" id="page_178"></a> sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se
+faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce
+qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le
+monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle
+était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et
+d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison
+des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique
+moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle.
+Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques
+jours après elle recevait le semblable.</p>
+
+<p>M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit
+des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez
+longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à
+sa s&oelig;ur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il
+se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»</p>
+
+<p>Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de
+l'espoir à perdre.</p>
+
+<p>Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué
+deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher,
+il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir
+refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de
+la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans
+laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son
+talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le
+maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui
+avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins
+qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On
+avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre,
+il est vrai, mais aussi moins occupé<a name="page_179" id="page_179"></a> et auquel son obscurité permettait
+une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements,
+pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme
+conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée
+d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la
+moindre démarche.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève
+d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer,
+à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète
+de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et
+vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre,
+avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de
+temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler
+les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle
+venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle
+ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce
+où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour
+lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec
+respect.</p>
+
+<h2><a name="VII-ii" id="VII-ii"></a>VII</h2>
+
+<p>La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais
+cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances
+presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques
+négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable<a name="page_180" id="page_180"></a>
+pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour
+la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas
+au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un
+domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la
+maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le
+regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom,
+et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait:
+«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez
+grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé
+d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le
+monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au
+musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut
+et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué
+de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité,
+et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle
+rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela
+n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de
+penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes,
+il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses
+leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été
+compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son
+talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font
+volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus
+considérés.</p>
+
+<p>M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans,
+assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche,
+ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles
+tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent
+le<a name="page_181" id="page_181"></a> besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque,
+d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé,
+qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance
+jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien
+n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de
+l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui
+arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne
+négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent
+de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan,
+continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant
+quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il
+épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que
+jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour,
+et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait
+garder son premier regard, son premier battement de c&oelig;ur, son premier
+frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là
+tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la
+<i>Cyropédie</i> à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus
+d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son
+point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune
+homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être
+ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient
+antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à
+mettre des bottes trop étroites.</p>
+
+<p>Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les
+mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il
+est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il
+lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer<a name="page_182" id="page_182"></a> à
+apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à
+la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas
+la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant
+un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce
+qu'il faisait.</p>
+
+<p>«Je cherche la solution d'un problème.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! D'un problème de mathématiques?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit ce problème?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop compliqué pour vous, papa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, dis toujours.»</p>
+
+<p>Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu
+avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal
+terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs,
+combien me coûtera une culotte de peau?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le père.</p>
+
+<p>&mdash;Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il
+n'y a qu'un connu.</p>
+
+<p>&mdash;Je te laisse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en <i>esse</i> que je
+cherchais: <i>laisse.... tendresse</i>, cela va à ravir.»</p>
+
+<p>Les Sanlecque donnaient ce jour-là un <i>dîner hostile</i>. On avait invité
+plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait,
+comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens
+qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on
+avait mis <i>toutes les voiles dehors</i>. C'étaient des prodiges de
+vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de
+Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son
+haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en
+avance d'un an. Il y<a name="page_183" id="page_183"></a> a des maisons où on ne mange rien en la saison,
+c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est
+une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer.
+Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que
+certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on
+ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y
+a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de
+déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt
+pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper
+dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre
+coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que
+les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des <i>pois
+verts</i> à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer
+des <i>pois chers</i>.)</p>
+
+<p>Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève,
+et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux
+meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres,
+aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de
+cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à
+Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite
+table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée
+l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On
+causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se
+laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup,
+il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa s&oelig;ur, et le
+sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on
+passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses,
+heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été
+remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui,<a name="page_184" id="page_184"></a> sans doute, ne pensait
+pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment,
+papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes
+qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon
+reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était
+superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à
+fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il
+jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de
+ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:</p>
+
+<p><i>Au vallon tout est sombre</i>, etc.; puis il attendit, et recommença par:
+<i>Réveillez-vous, belle endormie</i>. Il attendit encore, et, après ces
+intervalles, joua: <i>Venez, venez à mon secours</i>, et <i>Venez, gentille
+dame</i>. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à
+quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen
+de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas
+à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut
+d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au
+pied du mur, joua alors: <i>O ma Zélie</i>! Alors, une voix de femme
+répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs,
+dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la
+qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science
+incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la
+vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une
+cuisinière.</p>
+
+<p>Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles,
+très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les
+timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON, <i>dans les lilas</i>.</p>
+
+<p class="c">Une fièvre brûlante, etc., etc.<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX, <i>à travers les barreaux</i>.</p>
+
+<p class="c">Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<p class="c">Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.</p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<p class="c">Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<p class="c">Toi dont les yeux me font la loi....</p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<p class="c">Tu n'auras pas ma rose....</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<p class="c">Ma richesse, c'est ta voix douce....</p>
+
+<p>«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait
+pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: <i>Tu n'auras
+pas ma rose</i>.</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si tu veux, charmante brune,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce soir au clair de la lune,</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»</p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les yeux noirs sont de jolis yeux,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai longtemps parcouru le monde</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Courtisant la brune et la blonde....</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">«Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<p class="c">Il faut des époux assortis....<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">....L'amour ne sait guère</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce qu'il permet, ce qu'il défend....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit
+pas. La voix se décida à chanter ces paroles:</p>
+
+<p class="c">Je suis <i>bonne</i>....</p>
+
+<p>«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du <i>Diable à quatre</i>, mais dans la pièce,
+<i>bonne</i> ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»</p>
+
+<p>Cette fois le violon avait compris, car il répondit:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le noble éclat du diadème</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ici n'a pas séduit mon c&oelig;ur, etc.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:</p>
+
+<p>Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon c&oelig;ur....</p>
+
+<p>Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour
+le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi
+caricaturé de la main d'Hérold:</p>
+
+<p>Fantaisie sur l'air: <i>Celui qui sue touche mon c&oelig;ur</i>.</p>
+
+<p class="r">Par H<small>ENRY</small> Q<small>UATRE</small>.</p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<p class="c">Triste raison, j'abjure ton empire....</p>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si tu veux charmante brune,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce soir, au clair de la lune,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce gazon....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il est tard, je rejoins ma mère.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Adieu, Colin, au revoir....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nombre">LE VIOLON.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si tu veux charmante brune,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce soir, au clair de la lune.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce gazon....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son
+obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs,
+une expression ravissante.</p>
+
+<p class="nombre">LA VOIX.</p>
+
+<p class="c">Sans bruit, sans bruit....</p>
+
+<p>Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin?
+Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec
+précipitation:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">.... Prenez garde</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La dame blanche vous regarde....</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.</p>
+
+<p>Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.</p>
+
+<p>Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p>
+
+<p>«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de
+voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour
+son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses
+voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes
+regrets, l'assurance de ma considération distinguée.</p>
+
+<p class="r">
+«S<small>ANLECQUE</small>.»<a name="page_188" id="page_188"></a><br />
+</p>
+
+<h2><a name="VIII-ii" id="VIII-ii"></a>VIII</h2>
+
+<p>Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un
+autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec
+une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:</p>
+
+<p>«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y
+songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre
+et que vous devez ignorer, etc.»</p>
+
+<p>La lettre était signée d'un monsieur C<small>HARLES</small> M<small>ERRUEL</small>, qui donnait son
+adresse. Léon lui répondit:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Vous avez écrit à ma s&oelig;ur; elle me charge de vous répondre: c'est
+vous dire assez quelle est la réponse. Ma s&oelig;ur ne reçoit ni lettres
+ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter,
+pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres
+exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une
+réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres,
+dans la <i>Nouvelle Héloïse</i> de Rousseau; et ces réponses au moins
+seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma s&oelig;ur (qui ne
+s'appelle pas <i>Julie</i>) ne pourrait jamais atteindre.</p>
+
+<p class="r">>«L<small>ÉON</small> L<small>AUTER</small>.»<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<h2><a name="IX-ii" id="IX-ii"></a>IX</h2>
+
+<p class="head">M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.</p>
+
+<p>Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez
+raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu
+plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre s&oelig;ur; j'ai été touché
+autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis
+négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune
+fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant
+qu'en pensant à mademoiselle votre s&oelig;ur, je ne trouvais à dire que ce
+que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis
+presque riche, j'aime mademoiselle votre s&oelig;ur; le plus grand désir
+que je sente dans mon c&oelig;ur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
+heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe
+pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié,
+si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui
+se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre
+s&oelig;ur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle
+tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon
+amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je
+parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque
+riche, j'aime mademoiselle votre s&oelig;ur; le plus grand désir que je
+trouve dans mon c&oelig;ur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
+heureuse par<a name="page_190" id="page_190"></a> moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me
+renvoyer au livre de Rousseau.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.</p>
+
+<p class="r">>CH. M<small>ERRUEL</small>.</p>
+
+<h2><a name="X-ii" id="X-ii"></a>X</h2>
+
+<p>Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:</p>
+
+<p>«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce
+M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de <i>tes attraits</i>.
+Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé
+devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Et comment le trouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, reprit Geneviève avec indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je
+l'autorise...</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;A rien.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Comment, à rien! et pourquoi cela?</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Je ne veux pas me marier.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Ah!</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Je ne veux pas me marier.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le
+croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour
+toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche,
+amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à
+genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas
+mieux.»</p>
+
+<p>Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.</p>
+
+<p>«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce<a name="page_191" id="page_191"></a> mariage et en
+remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si
+heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages
+qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te
+presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de
+chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre
+petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car
+de nouvelles affections viendront remplir ton c&oelig;ur; tu auras des
+enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un
+sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi
+un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma s&oelig;ur, si timide,
+si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui
+ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui
+aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui
+pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis
+si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»</p>
+
+<p>Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui
+arrivait.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Tu arrives à propos; lis cette lettre.</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?</p>
+
+<p>Geneviève se penche sur sa broderie.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Geneviève refuse.</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme
+du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève
+excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se
+dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Tu entends, Geneviève?</p>
+
+<p>Geneviève se penche encore davantage; son c&oelig;ur est déchiré. Albert
+n'a pas même ce sentiment de regret dont<a name="page_192" id="page_192"></a> parlait tout à l'heure son
+frère en la voyant passer aux bras d'un mari.</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici
+que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le
+mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage
+entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites
+jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des
+mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne,
+la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la
+campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes
+tes amies.»</p>
+
+<p>Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de
+se marier avec un autre.</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Qu'as-tu donc, Geneviève?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand
+tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la
+contrarions.</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton
+mariage, parlons du mien.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Du tien?</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Du mien.</p>
+
+<p>Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle
+leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.</p>
+
+<p>Albert continua:</p>
+
+<p>«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour
+rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans
+un bel état.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.</p>
+
+<p><small>ALBERT</small>.&mdash;Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon
+clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à
+lutter contre un semblable<a name="page_193" id="page_193"></a> gaillard; trente mille francs en trois mois!
+il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants,
+voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en
+avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette
+rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un c&oelig;ur
+que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais
+chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les
+grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma s&oelig;ur
+devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle
+a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a
+rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec
+elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un
+changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche;
+nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques,
+et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»</p>
+
+<p>Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de
+chercher à s'excuser de <i>sa conduite</i> lors de la dernière soirée où ils
+s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des
+affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui
+confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small> (<i>bas</i>).&mdash;Léon, je t'en prie.</p>
+
+<p><small>LÉON</small> (<i>bas</i>).&mdash;Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p><small>GENEVIÈVE</small>.&mdash;Adieu, Léon.</p>
+
+<p>Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait
+dans son c&oelig;ur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils
+donc malheureux tous les deux?»</p>
+
+<p>Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait,
+étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne
+voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la
+même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M.
+Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez
+Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était
+sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut
+dit que Léon n'avait <i>pas voulu</i> venir, quoique Geneviève le reprit et
+dît: <i>n'a pas pu</i>, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne
+prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner,
+Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas
+continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette
+prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait
+commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des
+arrivants.</p>
+
+<p>Geneviève était dans un état d'exaltation <i>impossible à décrire</i>. Les
+pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son c&oelig;ur
+avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle
+pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à
+Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour
+Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je
+verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à
+l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé
+qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont
+comptés; depuis longtemps ma santé est perdue;<a name="page_195" id="page_195"></a> ces sourdes douleurs que
+je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie;
+j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon!
+je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent
+protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait
+pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une
+séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah!
+maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle
+souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne
+serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont
+laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que
+cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»</p>
+
+<p>Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre
+brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:</p>
+
+<p>«Comme Geneviève est belle ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Quel teint et quel éclat!</p>
+
+<p>&mdash;La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était pâle et elle avait les yeux caves.</p>
+
+<p>&mdash;On aurait dit une poitrinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était qu'une indisposition.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M.
+Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il
+la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle
+était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit
+tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle
+n'amusait pas.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon.
+Léon se promenait sur le boulevard: il<a name="page_196" id="page_196"></a> vint à pleuvoir; il alla au
+Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla
+chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil
+le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas
+leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il
+était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa s&oelig;ur.
+Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une
+manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait
+d'annoncer:</p>
+
+<p>M. Michaud,</p>
+
+<p>Madame Michaud,</p>
+
+<p>Mademoiselle Anaïs Michaud.</p>
+
+<p>C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait
+détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie,
+elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre
+c&oelig;ur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et
+ses dents.</p>
+
+<p>Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes
+regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment
+d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son c&oelig;ur; une douleur
+poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et
+disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure
+de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu
+Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se
+venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par
+le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi
+charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait
+été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.</p>
+
+<p>Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait<a name="page_197" id="page_197"></a> éprouver son
+frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»</p>
+
+<p>Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai
+de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des
+autres, et j'en vivrai.»</p>
+
+<p>Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les
+parfums du soir.</p>
+
+<p>Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne
+te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle
+n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle
+tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est
+occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne
+la pardonnerai pas.»</p>
+
+<p>Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup;
+que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât
+encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez
+d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui
+l'entouraient et aux obsessions de sa famille.</p>
+
+<p>On présenta la <i>future</i> d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre
+Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde
+savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque
+instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits
+par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle
+se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée,
+malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui
+succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel,
+pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il
+était<a name="page_198" id="page_198"></a> allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans
+la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses
+lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.</p>
+
+<h2><a name="XI-ii" id="XI-ii"></a>XI</h2>
+
+<p>Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la
+voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.</p>
+
+<p class="c">
+A Rose.<br />
+</p>
+
+<p>«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et
+de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui,
+et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je
+vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de
+n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;
+vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et
+nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma
+cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez
+Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.
+Adieu.</p>
+
+<p class="r">
+«L<small>ÉON</small>.»<br />
+</p>
+
+<p>Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander
+des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se
+fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après
+qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te
+rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais
+je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;
+je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire
+ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.</p>
+
+<p class="r">
+«R<small>OSE</small> C<small>HAUMIER</small>.»<br />
+</p>
+
+<p>Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le
+petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient
+plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se
+coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait
+eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et
+n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les
+applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva
+souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut
+celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez
+éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de
+mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire
+et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la
+rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de
+revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle <i>honteux</i> de céder:
+elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer
+deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin,
+et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.</p>
+
+<p>Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes
+trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu
+en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme
+que l'on<a name="page_200" id="page_200"></a> aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre
+l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut
+s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un
+bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon
+fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à
+laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut
+très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la
+sienne.</p>
+
+<p>Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon
+s'occupa de la toilette de sa s&oelig;ur. Il acheta quelques objets à
+crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent
+comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou
+auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour
+ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à
+réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier
+d'être <i>demoiselle d'honneur</i>: Geneviève accepta; comment aurait-elle
+refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste
+volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une
+blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève
+eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa
+mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot
+la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir
+que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est
+sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un
+petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement
+voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,
+assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement
+indifférent.</p>
+
+<p>C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose<a name="page_201" id="page_201"></a> était venue; mais
+il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par
+Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la
+maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la
+chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle
+avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle
+chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un
+fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme
+Michaud. Il dit à Geneviève:</p>
+
+<p>«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»</p>
+
+<p>Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que
+Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.</p>
+
+<p>«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Rose? demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie
+au jour.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était
+précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être
+était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,» dit Geneviève.</p>
+
+<p>Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa
+fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en
+l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre.
+Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon
+s'était acheté des souliers.<a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<h2><a name="XII-ii" id="XII-ii"></a>XII</h2>
+
+<p class="head">La toilette de Geneviève.</p>
+
+<p>La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre
+mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont
+resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi.
+A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi,
+et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous
+silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose
+à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne
+dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la
+page que j'ai négligé d'écrire.</p>
+
+<p>«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la
+parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure
+d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une
+sauge, ni une marguerite.</p>
+
+<p>«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les
+forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les
+chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend
+des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux
+bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son
+parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin
+d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous
+savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on
+peut trouver<a name="page_203" id="page_203"></a> un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il
+pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour
+que des fleurs de son jardin.»</p>
+
+<p>Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais
+j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,</p>
+
+<p>Et aussi la toilette de Rose,</p>
+
+<p>Et aussi la toilette d'Anaïs,</p>
+
+<p>Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.</p>
+
+<p>Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce
+moment, en robe de chambre et en pantoufles.</p>
+
+<p>Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé
+<i>père Michel</i>, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel
+va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me
+rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de
+benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que
+je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui
+fument près de vous.</p>
+
+<h2><a name="XIII-ii" id="XIII-ii"></a>XIII</h2>
+
+<p class="head">La toilette de Geneviève.&mdash;La toilette de Rose.&mdash;La toilette
+d'Anaïs.&mdash;La toilette de Mme Michaud.</p>
+
+<p>Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est
+assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle.
+Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses
+que j'ai oubliées,<a name="page_204" id="page_204"></a> d'autres que je n'ai pas regardées au moment où
+elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une
+lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus
+choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa
+toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des
+femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:</p>
+
+<p>Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile
+d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne
+en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me
+rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets
+en perles; la jupe de la robe un peu traînante.</p>
+
+<p>Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à
+aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour
+une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi
+qu'elle aurait été habillée. Si <i>elle eût été la mariée!</i> pourvu, Dieu
+tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la
+pauvre enfant; elle aurait bien souffert!</p>
+
+<p>La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les
+yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle
+de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le
+chapeau, et un bracelet d'or très-simple.</p>
+
+<p>La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et
+orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et
+un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre
+de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.</p>
+
+<p>Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une
+robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme
+Leloup, de notre roman <i>le Chemin le plus court</i>. (Un arrêt de la cour
+royale<a name="page_205" id="page_205"></a> du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un
+roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à
+l'heure?)</p>
+
+<p>Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est
+que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne
+s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et
+sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi;
+peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir,
+cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe
+qu'elle avait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Je crois que c'est tout.</p>
+
+<h2><a name="XIV-ii" id="XIV-ii"></a>XIV</h2>
+
+<p>Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le
+sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle
+priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle,
+qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque
+parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au c&oelig;ur. Il
+vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert
+et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce
+cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut
+cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la
+pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu,
+et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne
+demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour
+arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit
+dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève.<a name="page_206" id="page_206"></a> Si
+l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait
+sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne
+rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et
+rentra la robe de sa nouvelle cousine.</p>
+
+<p>Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle
+fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se
+mira, et dit: «<i>J'étais</i> belle aussi, moi.»</p>
+
+<p>Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait;
+de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas
+tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.</p>
+
+<p>La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon;
+quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en
+rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre:
+c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style
+singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque
+grand malheur.</p>
+
+<p>La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est
+censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage
+bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et
+d'abréviations? C'était une assignation pour <i>s'entendre condamner</i> au
+payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.</p>
+
+<p>La chose finissait ainsi:</p>
+
+<p>«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le
+présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos
+procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la
+main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter
+main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»</p>
+
+<p>Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une<a name="page_207" id="page_207"></a> chandelle, donne
+un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes
+contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre
+pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre
+les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle
+que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il
+redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par
+hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il
+arrive, de ne jamais les remettre à ma s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie
+de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé</p>
+
+<p class="c"><i>Au nom du roi, de par la loi et la justice.</i></p>
+
+<p>Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la
+société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut
+chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses
+yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même
+comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel,
+ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on
+va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à
+Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime
+d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.</p>
+
+<p>Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue.
+Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les
+uns aux autres en se disant: «C'est lui.»</p>
+
+<p>Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta
+d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à
+une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et
+des tables<a name="page_208" id="page_208"></a> noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus
+de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables,
+les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à
+celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier
+nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda
+l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc,
+dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé
+dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au
+patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit:
+«Que veut monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler en particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez dans mon cabinet.»</p>
+
+<p>Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme
+qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs
+généraux et à tous les commandants de la force publique de France.
+L'huissier alors lui demanda son nom.</p>
+
+<p>«Léon Lauter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte
+restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?</p>
+
+<p>&mdash;A l'audience du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à
+l'audience publique du juge de paix....</p>
+
+<p>&mdash;Publique? dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix
+on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, payez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, vous aurez des frais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>Protêt</td><td align="right">6</td><td align="right">fr.</td><td align="right">85</td><td align="right">c.</td></tr>
+<tr><td>Enregistrement</td><td align="right">1</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">35</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Assignation</td><td align="right">8</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">20</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Pouvoir</td><td align="right">2</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">20</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Jugement</td><td align="right">26</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">45</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">Total</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; 45</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; fr.</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; 05</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; c.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">qu'il vous faudra payer en sus de la somme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à
+ajouter:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td>Signification</td><td align="right">7</td><td align="right">fr.</td><td align="right">95</td><td align="right">c.</td></tr>
+<tr><td>Commandement</td><td align="right">5</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">50</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Procès-verbal de saisie</td><td align="right">11</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">70</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">Total</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; 25</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; fr.</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; 15</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; c.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Irez-vous à l'audience du juge de paix?</p>
+
+<p>&mdash;A l'audience publique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que
+le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation
+particulière du juge de paix, et nous aurons encore:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td>Assignation en débouté</td><td align="right">8</td><td align="right">fr.</td><td align="right">20</td><td align="right">c.</td></tr>
+<tr><td>Nouveau jugement</td><td align="right">26</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">45</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Signification</td><td align="right">7</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">95</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Commandement</td><td align="right">5</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">50</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Procès-verbal de saisie</td><td align="right">11</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">70</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Procès-verbal d'affiches</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">»</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">Total</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; 83</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; fr.</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; 80</td>
+<td align="right" class="btop">&nbsp; c.</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p class="nind">ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du
+procès-verbal de <i>récolement</i> de vos meubles, ni des frais de vente,
+etc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, que faire? dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il n'y a pas de quoi.»</p>
+
+<p>Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré
+ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.</p>
+
+<p>Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme
+demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.</p>
+
+<h2><a name="XV-ii" id="XV-ii"></a>XV</h2>
+
+<p>Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une
+fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle
+avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait
+résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa
+découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait
+soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de
+leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à
+deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix
+à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en
+apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais
+s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard
+et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire
+plus tôt et avait souvent besoin de repos.<a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p>Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme
+de ménage?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé
+la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit,
+elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient
+ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que
+tu sois éveillé.»</p>
+
+<p>Il s'était élevé entre le frère et la s&oelig;ur une noble et touchante
+lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de
+l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui
+qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en
+ai pas besoin, j'en ai encore.»</p>
+
+<p>La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on
+donnait vingt francs par mois.</p>
+
+<p>J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions
+humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme
+qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend
+au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu
+ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une
+heure avant le jour, elle se réveillait, allumait <i>une chandelle</i>, et se
+levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle
+lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas
+réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait
+de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à
+employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux
+dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et
+un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme
+elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les
+privations que Léon s'était imposées pour<a name="page_212" id="page_212"></a> elle! avec quel soin elle
+faisait <i>une reprise</i> dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour,
+mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait
+ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait
+pas à tromper sa s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail
+plus noble que la broderie des femmes dés&oelig;uvrées sur des étoffes d'or
+et d'argent.</p>
+
+<p>Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce
+qu'il avait de rebutant.</p>
+
+<p>Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des
+ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de
+distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle
+remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la
+femme de ménage.</p>
+
+<p>Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa
+toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que
+Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa
+toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait
+remplie.</p>
+
+<p>Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.</p>
+
+<p>Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève;
+jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour
+elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus
+d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer
+à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue
+d'un désir!</p>
+
+<p>Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en
+avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille!
+comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait
+peut-être remplacer<a name="page_213" id="page_213"></a> son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait
+qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant
+la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau
+dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir
+gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le
+garder encore un peu.</p>
+
+<h2><a name="XVI-ii" id="XVI-ii"></a>XVI</h2>
+
+<p>Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à
+Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait
+toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait
+cette fois tout fini.</p>
+
+<p>Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas
+le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait
+été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal
+tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute
+la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.</p>
+
+<p>M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison,
+dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le
+prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y
+passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit
+jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle
+voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait
+qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène <i>si tu veux</i>
+M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»</p>
+
+<p>Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue<a name="page_214" id="page_214"></a> avaient achevé du
+détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa s&oelig;ur ni ses leçons.
+Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre
+tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa
+tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu
+la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque
+meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les
+détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des
+larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin,
+de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon
+était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche,
+il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait
+semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un
+des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon
+pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était
+chargé de le rapporter, et Rose le replantait.</p>
+
+<p>Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour
+se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les
+rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.</p>
+
+<p>Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était
+morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une
+nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent
+et de réputation.</p>
+
+<p>Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils
+donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait
+les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles
+de corail des sorbiers.</p>
+
+<p>Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé!<a name="page_215" id="page_215"></a> j'avais toujours
+cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme
+d'Albert.»</p>
+
+<p>Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce
+qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les
+affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien
+gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants;
+premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du
+mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle
+écrivit à Geneviève:</p>
+
+<p>«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.</p>
+
+<p>«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je
+suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais
+quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on
+enterra ma tante Rosalie.</p>
+
+<p>«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne
+m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève;
+nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce
+qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous
+n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais
+aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous
+les deux; il y a partout des places vides.»</p>
+
+<p>A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au
+postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour
+retourner à Paris.</p>
+
+<p>«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues
+sans te reposer.»</p>
+
+<p>Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le
+conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se
+retirer; mais Albert lui dit:<a name="page_216" id="page_216"></a> «Reste, ma s&oelig;ur, il faudra bien que tu
+saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en
+parler qu'une fois.»</p>
+
+<p>Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la
+fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son
+frère.</p>
+
+<h2><a name="XVII-ii" id="XVII-ii"></a>XVII</h2>
+
+<p>Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc
+est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert
+depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence
+m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont
+les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père
+s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et
+ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène
+assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté,
+et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat
+qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y
+donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant
+tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une
+partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»</p>
+
+<p>Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.</p>
+
+<p>«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et
+que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que
+j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude
+à<a name="page_217" id="page_217"></a> mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues,
+payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu.
+Je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit M. Chaumier....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Rose....</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y
+en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait
+qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la
+brèche faite à votre fortune, et adieu.»</p>
+
+<p>A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui
+tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa
+s&oelig;ur et partit au galop.</p>
+
+<p>M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula
+qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient
+précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches
+qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir
+encore en aide à Albert.</p>
+
+<p>Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution
+de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne
+vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de
+Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle
+y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour
+et amitié.»</p>
+
+<p>La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux;
+elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux
+arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient
+bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une
+triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à
+Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur
+c&oelig;ur, si noble et si fier,<a name="page_218" id="page_218"></a> pourrait croire un moment que les bons
+sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et
+qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les
+plaisirs du monde allaient lui manquer!</p>
+
+<p>Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses
+anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.</p>
+
+<p>Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle
+était ruinée et malheureuse.</p>
+
+<p>Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le
+surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin
+de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de
+la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec
+Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille
+dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses
+moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si
+elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux
+et leur dire: «Geneviève, ma s&oelig;ur, Léon, mon cousin, mon amant, mon
+mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous
+trois.»</p>
+
+<h2><a name="XVIII-ii" id="XVIII-ii"></a>XVIII</h2>
+
+<p class="head">L'auteur à ses amis connus et inconnus.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant
+quelques jours, à cause d'un accident peu<a name="page_219" id="page_219"></a> ordinaire. Mon chien
+Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la
+bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...</p>
+
+<p>Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints,
+recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez
+moi et attendre. Attendons.</p>
+
+<p>C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais
+guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la
+vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en
+cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin
+d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré.
+J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force
+d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de
+mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais
+éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette
+fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et
+toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a
+parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais
+mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je
+conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le
+bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui
+inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier
+Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous
+sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on
+prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens;
+Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles
+tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il
+aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et
+des<a name="page_220" id="page_220"></a> bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies
+noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les
+hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents
+lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien
+et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui
+défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait
+vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les
+coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si
+bien!</p>
+
+<p>A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos
+amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus.
+Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs
+pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites
+clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les
+menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et
+me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies
+toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs
+pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux
+ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.</p>
+
+<p>J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:</p>
+
+<p>«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un
+autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et
+tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.</p>
+
+<p class="r">
+«J. J.»<br />
+</p>
+
+<p>Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera
+plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si
+tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais
+aimé tous<a name="page_221" id="page_221"></a> les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor.
+On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te
+montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une
+amitié.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu
+enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire:
+<i>Je vous l'avais bien dit</i>.</p>
+
+<p>Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a
+dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n
+rapporte à lui, c'est son état.</p>
+
+<p>Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon
+chien. On dit que les <i>grandes douleurs sont muettes</i>: c'est un axiome
+faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et
+des c&oelig;urs sourds.</p>
+
+<h2><a name="XIX-ii" id="XIX-ii"></a>XIX</h2>
+
+<p>Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme
+de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après
+quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit:
+«Eh bien! monsieur?»</p>
+
+<p>Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant
+lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la
+soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire
+sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le c&oelig;ur d'un homme
+pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de
+Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie
+passée et toute sa vie à venir; il se<a name="page_222" id="page_222"></a> faisait à ce moment une fourche
+dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un
+ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus
+heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un
+long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle
+meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la
+pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet
+de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les
+enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en
+pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et
+les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète
+qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et
+cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la
+bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge
+dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans
+sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»</p>
+
+<p>Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»</p>
+
+<p>Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles
+retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la
+brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:</p>
+
+<p>«N'y a-t-il donc plus d'espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre
+s&oelig;ur est bien malade.»</p>
+
+<p>Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait
+emporter son dernier espoir.</p>
+
+<p>«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période,
+nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi
+jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'&oelig;il jusqu'à ce
+qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café
+et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder
+Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de
+solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il
+semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une
+lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas
+malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de
+désespoir.</p>
+
+<p>Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un
+excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai
+rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de
+frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins
+sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir
+vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir,
+faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle
+puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques
+conseils donnés par hasard.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.</p>
+
+<h2><a name="XX-ii" id="XX-ii"></a>XX</h2>
+
+<p>Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela
+constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un
+&oelig;il très-exercé pouvait seul apercevoir.<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale
+paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres,
+mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une
+ballade: <i>Ah ça! maintenant, travaillons</i>; ce qui n'engageait à rien et
+produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient
+passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu
+près au: <i>Frère, il faut mourir</i>, que ne se disent pas les trappistes,
+ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière
+(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer
+la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en
+attendant.»</p>
+
+<p>Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les
+palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le
+reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main
+égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait
+devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son
+opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère
+examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu
+me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»</p>
+
+<p>Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la
+mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en
+déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte;
+et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette
+perte de temps.</p>
+
+<p>Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins
+les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus
+question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque
+dessina, dit-on, sur un mur, <i>avec du charbon</i>, le profil d'un amant<a name="page_225" id="page_225"></a>
+frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous
+considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui
+de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le
+plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il
+n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la
+peinture, la cuisine avant les arts.</p>
+
+<p>Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se
+promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des
+tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement
+accusé de faire <i>son piocheur</i>. Les jours où on ne travaillait pas
+étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus
+somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.</p>
+
+<p>Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu
+d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de
+brigand napolitain.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Allons, Gargantua, le couvert.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;On frappe.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Gargantua, va ouvrir.</p>
+
+<p><small>LE CHAIRCUITIER</small> (<i>entrant</i>).&mdash;M. Huguet!</p>
+
+<p><small>EDGAR SAGAN</small>.&mdash;C'est ici, chaircuitier.</p>
+
+<p>Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes
+de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une
+fourchette.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Gargantua, une fourchette.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;Je les cherche.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que
+tu prends soin de <i>mon argenterie</i>? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne
+un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et
+n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que<a name="page_226" id="page_226"></a> vous apportez là?
+on dirait des côtelettes de chien caniche.</p>
+
+<p><small>LE CHAIRCUITIER</small>.&mdash;Elles sont comme les dernières.</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Il n'y a pas assez de cornichons....</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;De demander trop de cornichons.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;Qu'il n'y a pas assez de cornichons.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Donc mes ordres ont été méprisés.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....</p>
+
+<p><small>LE CHAIRCUITIER</small>.&mdash;Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a
+pas mal de cornichons.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;Vous en êtes un autre.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du
+ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye
+comptant et demande l'escompte. (<i>Le chaircuitier sort</i>.)</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;On frappe.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Gargantua, on frappe.</p>
+
+<p class="c">(<i>Entre un autre chaircuitier</i>.)</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Tiens! un rechaircuitier.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Et des recôtelettes.</p>
+
+<p><small>LE NOUVEAU CHAIRCUITIER</small>.&mdash;M. Vasselin?</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;C'est ici.</p>
+
+<p>(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit
+mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de
+chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles
+perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au<a name="page_227" id="page_227"></a> charbon
+de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue
+comme une flamme.)</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (<i>Le
+chaircuitier sort</i>.)</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du
+propriétaire?</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si
+coriace.</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Il va les attendre.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Et il faudra qu'il les paye?</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Sans cela, où serait la vengeance?</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Ah! il y a une vengeance.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Il m'a donné congé.</p>
+
+<p class="c">(<i>Moment de stupeur, indignation profonde</i>.)</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle
+punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien!
+Gargantua, les fourchettes?</p>
+
+<p>Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les
+fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.</p>
+
+<p>On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de
+côtelettes.</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à
+chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots
+menaçants:</p>
+
+<p class="c">MANE THECEL PHARES.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé
+la chute des grands empires.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la
+maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma
+solvabilité, et il m'a fait<a name="page_228" id="page_228"></a> subir, à ce sujet, diverses épreuves dont
+je suis sorti victorieusement.</p>
+
+<p><i>Première épreuve</i>.&mdash;Le domestique du Vasselin est venu me demander,
+huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille
+francs.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;De mille francs!</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;De mille francs!!</p>
+
+<p><small>EDGAR SAGAN</small>.&mdash;De mille francs!!!</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit
+au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais
+allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui
+n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui
+est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»</p>
+
+<p>Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens
+les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.</p>
+
+<p><i>Deuxième épreuve</i>.&mdash;Huit jours après, le domestique remonta; il me dit
+que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie,
+et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je
+répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre
+voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois
+couverts?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui
+suffiront.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait
+assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent,
+donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands
+éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois,
+alors les couverts dans la tête de<a name="page_229" id="page_229"></a> la Niobé; c'était l'été, il les
+serrait dans le four du poêle.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Les couverts dont nous nous servons?</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Oui.</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Les couverts de fer?</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage,
+c'est parfaitement à son service.»</p>
+
+<p>«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le
+lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être
+désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en
+retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier.
+Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire,
+et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à
+infliger au Vasselin.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une
+succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin
+maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il
+faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il
+rêve de nous.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Mithois a parfaitement posé la question: mettons de
+l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va
+écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront
+exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans
+pitié.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Sans pitié.</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;Sans pitié.</p>
+
+<p>EDGARD SAGAN.&mdash;Sans pitié.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;Sans pitié.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Gargantua, verse à boire et écris.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Écris: Pour crimes et forfaits divers<a name="page_230" id="page_230"></a> dont nous ne voulons
+déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines
+dont le détail suit:</p>
+
+<p>«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de
+sonnette.»</p>
+
+<p>(Antoine Huguet sort.)</p>
+
+<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.&mdash;2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra
+frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son
+domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»</p>
+
+<p>(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il
+a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;3º.....</p>
+
+<p>Alors entra Léon.</p>
+
+<p>Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu
+plus haut.</p>
+
+<h2><a name="XXI-ii" id="XXI-ii"></a>XXI</h2>
+
+<p class="head">Un jour néfaste.</p>
+
+<p>Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour
+ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un <i>errata</i> fait
+par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge
+sans appel.</p>
+
+<p class="c"><i>Errata</i>.</p>
+
+<p>1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois <i>somno</i> comme une
+chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.<a name="page_231" id="page_231"></a></p>
+
+<p>2º Et <i>clavecin</i>; mais dites-moi un peu où vous avez vu des <i>clavecins</i>.
+Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait;
+les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire
+<i>clavecin</i>, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste
+célèbre.</p>
+
+<p>3º Qu'est-ce que <i>présenter ses civilités</i>? A qui est-ce qu'on <i>présente
+ses civilités</i>, à moins que ce ne soit en province?</p>
+
+<p>4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de
+satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez
+rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication
+des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus
+de huit jours.</p>
+
+<p>5º On parle trop de bottes.</p>
+
+<p>6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur
+cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez
+bien faits; mais toutes se moqueront de <i>la meilleure couturière</i>, vu
+que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre,
+pour avoir un modèle.</p>
+
+<p>A ceci nous répondons:</p>
+
+<p>1º . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la
+moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne
+mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un
+certain hiver.</p>
+
+<p>3º . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p>5º . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa s&oelig;ur, et Léon et moi
+sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens
+riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait
+pas le moyen d'être économe.</p>
+
+<p>Est-ce tout?...</p>
+
+<p>Ah! bien oui....</p>
+
+<p>«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci
+est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes
+qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens <i>beaux</i>
+de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes
+chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant,
+auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans
+la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit
+ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de
+fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était
+une Vénus.»</p>
+
+<h2><a name="XXII-ii" id="XXII-ii"></a>XXII</h2>
+
+<p>Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai
+de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour
+la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus
+du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le
+douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon
+l'usage, elle devait payer ce jour-là.</p>
+
+<p>Comme il donnait la leçon, on annonça M. <i>Rodolphe de<a name="page_233" id="page_233"></a> Redeuil</i>.
+Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air
+protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un
+salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied
+d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le
+courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque
+fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des
+paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré
+la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait
+pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui
+s'envenimait à chaque rencontre.</p>
+
+<p>«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer
+ma leçon?»</p>
+
+<p>Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le
+renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon
+avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan.
+Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.»
+Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»</p>
+
+<p>Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de
+Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont
+Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour
+lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous
+êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près
+vulgaire et de mauvais goût.»</p>
+
+<p>Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non;
+j'ai depuis un an <i>un pauvre diable</i> de maître de piano qui fait tous
+les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je
+ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque<a name="page_234" id="page_234"></a> temps,
+de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son
+cachet, et il s'en va.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli
+talent sur le violon, cela vous amuserait.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; <i>il a eu la
+bonté</i> de se faire entendre à ma dernière soirée où <i>il a bien voulu</i>
+venir.»</p>
+
+<p>Léon remercia Mme de Dréan dans son c&oelig;ur; Rodolphe se mordit les
+lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait
+averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis
+à...»</p>
+
+<p>Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous,
+madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»</p>
+
+<p>Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva
+et commença à chanter:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai <i>dit</i> aux <i>échos de la plaine</i></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout ce qu'on <i>dit</i> en pareil cas:</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que vous êtes une <i>inhumaine</i>,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que je n'attends que le <i>trépas</i>....</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais, outre que c'est bien vulgaire,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tant parler est d'un indiscret;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ne serait-il pas temps, ma chère,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A des choses qu'il faille taire,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">D'en venir un peu, s'il vous plaît?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais quel joli bouquet frissonne</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur votre sein, mon bel amour?</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Avez-vous doncque pour patronne</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La sainte qu'on fête en ce jour?<a name="page_235" id="page_235"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Non, non, ce n'est pas votre fête,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dites-vous? Cet heureux bouquet,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans une place aussi coquette,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Me fait croire, envieux regret,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Puisque ce n'est pas votre fête,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que c'est la fête du bouquet.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la
+tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon
+lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de
+son.»</p>
+
+<p>La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire
+comme le <i>pauvre diable</i> de maître de piano auquel celui-ci donnait son
+cachet, et <i>qui s'en allait</i>: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il
+avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé
+et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le
+traiter d'une manière convenable.</p>
+
+<p>J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne
+croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque
+précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours
+les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu
+qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en
+échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un
+siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme
+comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux:
+c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait
+prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan
+parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;En France, on entend singulièrement la musique: la musique se
+prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne
+s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout
+le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se
+pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien:
+<i>Bravo, Roubine! Brava, la Grise!</i> pendant que Rubini et Grisi chantent,
+et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est
+malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose
+qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de
+pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une
+admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules
+auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont
+ils chantent les &oelig;uvres.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes
+violonistes?</p>
+
+<p>Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était
+dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second
+ordre.»</p>
+
+<p>Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:</p>
+
+<p>«C'est moi, monsieur.»</p>
+
+<p>Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan,
+presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,
+dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce
+n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos
+leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.
+Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets,
+n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois
+pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun
+moyen d'en retarder le payement,<a name="page_237" id="page_237"></a> et, avant d'entrer chez Mme de Dréan,
+il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y
+étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons
+lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses
+cachets.</p>
+
+<p>«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais
+parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous
+êtes venu, je vais vous donner votre argent.»</p>
+
+<p>Et elle s'approcha d'un secrétaire.</p>
+
+<p>De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent
+qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait
+toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si
+petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant
+d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!</p>
+
+<p>Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela
+<i>m'embarrasserait</i> aujourd'hui.»</p>
+
+<p>L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont
+remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il
+n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.</p>
+
+<p>«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Quel mariage?</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle
+Chaumier?</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.
+Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps <i>prié</i> M. Albert Chaumier
+de vous présenter.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;On dit Mlle Chaumier très-jolie.<a name="page_238" id="page_238"></a></p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Elle n'est pas mal.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque
+chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Elles se trompaient.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait
+au lieu de la cacher.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez
+gardé de l'aigreur.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de
+fortune pour moi.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Il y a des choses qui valent bien la fortune.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas
+eu peut-être assez pour ma cousine.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la
+demande.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>, <i>du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était
+absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle
+Chaumier</i>.&mdash;Non.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Monsieur est prudent.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Monsieur ne l'est guère.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;C'est faute de croire au danger.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Parlons d'autre chose.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une
+excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux
+Bouffons?</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;La <i>Grise</i> chante-t-elle?</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Oui.<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Irez-vous?</p>
+
+<p>Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si
+clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde
+question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient
+sans qu'elle sache trop comment.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me
+demander cela d'abord.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Adieu donc.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Adieu.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>&mdash;Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..&mdash;Ne m'oubliez pas après-demain.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, Léon sentait son c&oelig;ur battre violemment
+dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il
+appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le
+premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Monsieur de Redeuil?</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Monsieur Lauter...?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je
+crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et
+plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui
+tient à moi par des liens de parenté.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Monsieur, je ne reçois plus de leçons.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Des leçons de violon, monsieur?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Quelquefois, monsieur.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Vous ne paraissez pas cependant bien fort.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des
+connaissances élémentaires.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Où monsieur donne-t-il ses leçons?</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de
+Clignancourt.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Nous pourrions commencer demain.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les
+conditions.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon
+pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de
+n'avoir qu'un témoin?</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Pas du tout, si vous voulez.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.</p>
+
+<p><small>RODOLPHE</small>.&mdash;Monsieur, au plaisir de vous revoir.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Monsieur, le plaisir sera pour moi.</p>
+
+<p>En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de
+chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était
+plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à
+celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée
+à sa s&oelig;ur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car
+<i>il fallait</i> de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine
+Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout
+naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là
+rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait
+singulièrement humilié.</p>
+
+<p>Cependant il se dirigea vers l'atelier.<a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIII-ii" id="XXIII-ii"></a>XXIII</h2>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle;
+elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était
+toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment
+qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y
+avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement
+survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les
+jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles
+d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête
+était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter
+ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait
+voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si
+la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles
+à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait
+retomber sa tête.</p>
+
+<p>Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il
+allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se
+reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche:
+elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!</p>
+
+<p>«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et
+que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au
+désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?</p>
+
+<p>&mdash;Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui
+ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le<a name="page_242" id="page_242"></a> sort d'un homme ruiné,
+qu'ils <i>gémissaient</i> de ne pouvoir secourir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.</p>
+
+<p>Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être
+malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait
+lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses
+réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même
+embarrassantes.</p>
+
+<p>Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert,
+sois heureux, je prierai Dieu pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt
+dans le ciel que tu prieras pour moi.»</p>
+
+<p>Et il descendit l'escalier tout attristé.</p>
+
+<p>Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva
+M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien
+différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et
+elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son c&oelig;ur tant
+d'amour et tant de bonheur pour lui.</p>
+
+<p>M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la
+maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce
+sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis
+accoutumé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin
+parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»</p>
+
+<p>Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur
+que M. Chaumier lui dit:</p>
+
+<p>«Est-ce une plaisanterie, monsieur?</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Non, monsieur, je parle sérieusement.<a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Est-ce pour vous?</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Pourquoi cette question?</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Pour rien.»</p>
+
+<p>C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de
+l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent
+qu'il proposait d'en donner.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour
+acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas
+pour moi.</p>
+
+<p>Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de
+M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.</p>
+
+<p><small>MODESTE</small>..&mdash;Il faut bien que la besogne se fasse.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Elle se fera plus tard.</p>
+
+<p><small>MODESTE</small>..&mdash;Alors on dînera à huit heures du soir.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Cela ne fait rien.</p>
+
+<p><small>MODESTE</small>..&mdash;Ça ne sera pas ma faute.</p>
+
+<p>M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui,
+d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères
+qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur
+de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Non, la maison n'est pas pour moi.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;C'est que, voyez-vous, <i>mon brave homme</i>, cela me
+contrarie beaucoup de la vendre.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.</p>
+
+<p>Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Vous l'avez dit devant moi.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Parlons de la maison.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut
+réellement.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent
+que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir <i>à soi</i>
+une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Voulez-vous soixante mille francs?</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons
+l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui
+achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera
+prêt.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;Une partie de la maison appartient à ma fille.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à
+soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici
+l'adresse.</p>
+
+<p><small>M. CHAUMIER</small>..&mdash;A demain. Je ne vous reconduis pas.</p>
+
+<p><small>L'ÉTRANGER</small>..&mdash;Je le vois bien.</p>
+
+<h2><a name="XXIV-ii" id="XXIV-ii"></a>XXIV</h2>
+
+<p class="head">Au jardin.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa s&oelig;ur tout
+bouleversé.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci? demanda froidement Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Rose, plus triste encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il en trouve un bon prix?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne comprends pas cela, toi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous
+mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants
+fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas
+dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout
+ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du c&oelig;ur et va au
+c&oelig;ur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans
+le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il
+me semble dans son murmure<a name="page_246" id="page_246"></a> entendre chaque feuille me redire une de ses
+paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et
+maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le
+présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»</p>
+
+<p>Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle,
+voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»</p>
+
+<h2><a name="XXV-ii" id="XXV-ii"></a>XXV</h2>
+
+<p>Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre
+les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la
+famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une
+même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde
+du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu
+d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la
+porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix
+minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques
+amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.</p>
+
+<p>«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que
+moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, alors, voir votre créancier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à
+leur disposition.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, essayons.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»</p>
+
+<p>Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas<a name="page_247" id="page_247"></a> beaucoup plus gais
+qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de
+Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils
+arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse
+indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria
+d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait
+expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait
+vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.</p>
+
+<h2><a name="XXVI-ii" id="XXVI-ii"></a>XXVI</h2>
+
+<p class="head">Au jardin.</p>
+
+<p>Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de
+joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;</p>
+
+<p>Dans les fleurs des <i>lilas</i> et des <i>ébéniers</i> jaunes, de mes doux
+souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.</p>
+
+<p>De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment
+quelque douce parole que j'entends dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien
+pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?</p>
+
+<p>C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: <i>Tenez, Jean, je n'ai pas
+oublié, votre fête</i> depuis plus de treize ans.</p>
+
+<p>Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer
+et cependant réveille des souvenirs charmants.<a name="page_248" id="page_248"></a></p>
+
+<p>Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert,
+entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais
+<i>liseron</i>.</p>
+
+<p>C'est le <i>volubilis</i>, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin
+ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;</p>
+
+<p>Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour
+que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.</p>
+
+<p>Voici, là-bas, fleurir la jaune <i>giroflée</i>. Rien n'est si babillard que
+sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?</p>
+
+<p>«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier
+tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?</p>
+
+<p>«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement
+blanc en passant effleurées presque chaque matin.</p>
+
+<p>«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours,
+sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»</p>
+
+<p>Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en
+fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger</p>
+
+<p>Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et
+ton âme enivrée évoquait l'avenir;</p>
+
+<p>«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les
+odorants pétales; sois heureux de fleurir;</p>
+
+<p>«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se
+mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»</p>
+
+<p>«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en
+vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»<a name="page_249" id="page_249"></a></p>
+
+<h2><a name="XXVII-ii" id="XXVII-ii"></a>XXVII</h2>
+
+<p class="head">L'atelier.</p>
+
+<p>«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.</p>
+
+<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.&mdash;Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Gargantua, lis le procès-verbal.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;«Pour crimes divers, etc., etc.»</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le
+Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Oh!</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Continue, Gargantua.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;«Art. 1<sup>er</sup>. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à
+jamais privés de sonnette.»</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Voici la première sonnette coupée par Antoine.</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;Bien.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Continue, Gargantua.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra
+<i>frapper</i> chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son
+domestique: <i>Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?</i>»</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;L'article porte <i>frapper</i>, parce que, dans le cas où
+une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la
+mettre dans sa poche ayant de <i>frapper</i>.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.<a name="page_250" id="page_250"></a></p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;«Art. 3....</p>
+
+<p><small>LÉON</small>.&mdash;«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles
+du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où
+elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on
+l'effacera.»</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;L'article 3 est-il adopté?</p>
+
+<p><small>TOUS</small>.&mdash;Oui.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua,
+enregistre l'article 3. «Art. 4....</p>
+
+<p><small>EDGAR</small> <small>SAGAN</small>.&mdash;«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et
+son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux
+de cerises.»</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;L'article 4 est-il adopté?</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Adopté.</p>
+
+<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.&mdash;Je propose un amendement.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;La parole est à Charles Lefloch.</p>
+
+<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.&mdash;Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.»
+Il n'y a pas toujours des cerises.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;L'amendement est-il adopté?</p>
+
+<p><small>TOUS</small>&mdash;Adopté.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce
+que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire
+que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers
+étages, autant de fois qu'on les rallumera.</p>
+
+<p><small>TOUS</small>.&mdash;Adopté, adopté.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans
+leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de
+fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,<a name="page_251" id="page_251"></a>
+cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et
+pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles
+rapprochés et à des heures indues.»</p>
+
+<p><small>TOUS</small>.&mdash;Adopté.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;«Article 7....</p>
+
+<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.&mdash;«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi
+que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des
+planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on
+barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte
+de Vasselin donnant sur l'escalier.»</p>
+
+<p><small>TOUS</small>.&mdash;Adopté.</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure
+précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»</p>
+
+<p>«Article 9 et dernier.</p>
+
+<p>«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et
+dégoûter le Vasselin de l'existence.</p>
+
+<p>«Fait en notre domicile, le.... février 18....»</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit
+immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les
+murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte
+dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque
+fois qu'on l'effacera.»</p>
+
+<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.&mdash;Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui
+est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est
+brune.»</p>
+
+<p>Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans
+l'atelier.<a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<p>Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et
+auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y
+prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée
+triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait
+laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa
+demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus
+retouché.</p>
+
+<p>Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui
+manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il
+n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant
+de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec
+empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la
+demande qui lui faisait tant de honte.</p>
+
+<p>Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps,
+Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand
+Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de
+parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il
+ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha
+dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il
+regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande
+aiguille sera sur le VI.»</p>
+
+<p>Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.</p>
+
+<p>Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.</p>
+
+<p>M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses
+sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Ah ça! monsieur....</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Comment se porte M. Vasselin?<a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Asseyez-vous.</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Je ne suis pas fatigué.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;C'est égal.</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Je ne veux pas m'asseoir.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.</p>
+
+<p><small>TOUS</small>, <i>avec d'affreux hurlements</i>.&mdash;M. Vasselin doit s'asseoir.</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je
+savoir....</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;On demande M. Huguet.</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase
+un peu avec monsieur....</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Ce que j'ai à vous dire....</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;C'est très-pressé....</p>
+
+<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.&mdash;Mille pardons. (<i>Antoine Huguet sort</i>.)</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Je ne comprends pas, messieurs....</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un
+enfant à deux têtes.</p>
+
+<p><small>MITHOIS</small>.&mdash;Mille excuses.... Léon, remplace-moi.</p>
+
+<p><small>M. VASSELIN</small>..&mdash;Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.</p>
+
+<p><small>GARGANTUA</small>.&mdash;On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.</p>
+
+<p>Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en
+va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il
+n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va
+acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les
+quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour
+qu'il soit impossible de les rallumer; quand<a name="page_254" id="page_254"></a> ils sont arrivés dans la
+rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon
+brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte
+avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la
+porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.</p>
+
+<h2><a name="XXVIII-ii" id="XXVIII-ii"></a>XXVIII</h2>
+
+<p>Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans
+la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques
+jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer,
+cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte;
+il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié
+l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me
+la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est
+commissionnaire au mont-de-piété.</p>
+
+<p>&mdash;Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero
+chinquante-houit.»</p>
+
+<p>Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de
+l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.</p>
+
+<p>Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et
+demanda au portier:</p>
+
+<p>«Le mont-de-piété?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fermé?</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Si on frappait?<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>&mdash;On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»</p>
+
+<p>Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le
+reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la
+fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et
+s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»</p>
+
+<p>Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et
+magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser
+en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue,
+dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque
+aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais,
+que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans
+l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.</p>
+
+<p>Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi
+d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et
+qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si
+malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule
+dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût
+présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne
+prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa
+lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin,
+l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait
+été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui
+s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde
+rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une
+lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de
+Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il
+alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui
+causait ce rassemblement:<a name="page_256" id="page_256"></a> c'était un homme qui jouait du violon, et la
+clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle
+qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se
+mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son
+bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon
+se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la
+partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un
+argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et
+à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui
+apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux;
+il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en
+route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les
+Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore
+assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet
+homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa
+famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De
+quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier
+que de laisser souffrir sa s&oelig;ur? Et qu'est-ce que je fais tous les
+jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la
+honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon
+et de recevoir de l'argent pour ma s&oelig;ur. Jamais je n'aurai rien fait
+d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me
+mépriserait: ce serait un homme sans c&oelig;ur, et alors que me ferait son
+mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu!
+dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma s&oelig;ur! pardon
+d'avoir hésité si longtemps!»</p>
+
+<p>Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son
+c&oelig;ur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte,
+s'adossa à un arbre, et joua<a name="page_257" id="page_257"></a> une sainte et belle musique que les anges
+durent écouter, les ailes frémissantes et l'&oelig;il humide. Ce qui lui
+vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de
+Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs
+étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua <i>la Dernière pensée de Weber</i>,
+cette musique si poignante qui serre et tord le c&oelig;ur. On le
+regardait, on parlait bas et avec respect.</p>
+
+<p>«Il est vêtu proprement.</p>
+
+<p>&mdash;Il a l'air distingué.</p>
+
+<p>&mdash;Il a de beaux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur!»</p>
+
+<p>Etc., etc.</p>
+
+<p>Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une
+pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et
+belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a
+vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta
+charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante
+beauté.</p>
+
+<p>Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule,
+et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria:
+«Léon!</p>
+
+<p>&mdash;Anselme!» dit Léon.</p>
+
+<p>Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de
+Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme.
+Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je
+voudrais le mettre dans mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à
+Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui
+était nécessaire à Geneviève.<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<p>«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre
+heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»</p>
+
+<p>Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et
+Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre
+secours et de votre discrétion.»</p>
+
+<h2><a name="XXIX-ii" id="XXIX-ii"></a>XXIX</h2>
+
+<p>«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je
+vais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Anselme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre
+chose, pensa-t-elle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je
+voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je
+m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il
+y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de
+la tapisserie....»</p>
+
+<p>Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.</p>
+
+<p>«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde
+que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il
+verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout
+très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner
+suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de<a name="page_259" id="page_259"></a>
+ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une
+éternelle reconnaissance.»</p>
+
+<p>Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez
+lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous
+demander. Je me bats demain matin.»</p>
+
+<p>Anselme pâlit.</p>
+
+<p>«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais
+sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le
+remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain
+matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre s&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis
+pas le maître de reculer.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin
+de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur
+la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»</p>
+
+<h2><a name="XXX-ii" id="XXX-ii"></a>XXX</h2>
+
+<p>Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec
+une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un
+petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme
+était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait
+assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur
+sa s&oelig;ur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela
+aurait l'air de demander<a name="page_260" id="page_260"></a> grâce pour Léon; il fallait donc le laisser
+battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison
+n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et
+monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à
+l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon
+tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à
+le représenter avec une dignité ferme et invincible.</p>
+
+<p>En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et
+annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.</p>
+
+<p>M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un
+jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un
+sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant
+vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de
+siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit:
+«Donnez-moi un fauteuil.»</p>
+
+<p>L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort
+inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au
+dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M.
+Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un
+fauteuil.»</p>
+
+<p>Le domestique obéit et se retira.</p>
+
+<p>«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M.
+Anselme.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à un certain point, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, jusqu'à un certain point?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et
+digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se
+battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les
+conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<p>&mdash;M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil,
+quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était
+à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord
+d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce
+n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une
+affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour
+d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas mission de m'y opposer.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, sept heures du matin?</p>
+
+<p>&mdash;Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à
+sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;A neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;A la barrière de Vincennes.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vous salue.»</p>
+
+<p>Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons,
+allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y
+avait pas moyen d'éviter l'affaire.»</p>
+
+<p>Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains,
+et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»<a name="page_262" id="page_262"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXI-ii" id="XXXI-ii"></a>XXXI</h2>
+
+<p>Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi
+et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant,
+je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez
+votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter
+à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»</p>
+
+<p>Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le
+fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à
+son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le
+salon.»</p>
+
+<h2><a name="XXXII-ii" id="XXXII-ii"></a>XXXII</h2>
+
+<p>C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était
+appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même
+jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose
+vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au
+dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour
+trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas
+besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller
+jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le
+lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait
+Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi,
+demanderait peut-être un jour l'aumône<a name="page_263" id="page_263"></a> dans les Champs-Élysées. Et
+Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!</p>
+
+<p>Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent
+toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi
+des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée
+que par sa persévérance.</p>
+
+<h2><a name="XXXIII-ii" id="XXXIII-ii"></a>XXXIII</h2>
+
+<p>Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un
+salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par
+la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour
+que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait
+qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait
+mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et,
+quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les
+vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa
+dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie.
+Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la
+tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle
+aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les
+angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit
+logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle
+détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle
+souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans
+y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa
+mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de
+profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon.<a name="page_264" id="page_264"></a>
+Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est
+précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il
+n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie,
+pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins,
+d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se
+dévouer.</p>
+
+<p>Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les
+candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.</p>
+
+<p>Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet
+du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle
+était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi
+somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un
+goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait
+une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était
+au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc;
+de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs
+les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une
+glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'&oelig;il une
+profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des
+rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement
+sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.</p>
+
+<p>Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de
+jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il
+ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle
+s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa
+que probablement, à cause de la confusion où on était pour les
+préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper,<a name="page_265" id="page_265"></a> c'était peut-être la
+seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève
+se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et
+qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui
+t'amène?»</p>
+
+<p>Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et
+de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires
+se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune.
+Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que
+tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la
+maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»</p>
+
+<p>Léon regarda sa s&oelig;ur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant
+de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à
+ses lèvres.</p>
+
+<p>«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet
+d'une leçon.»</p>
+
+<p>Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui
+parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant
+qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir
+affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche
+livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit
+une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:</p>
+
+<p>«Monsieur Chaumier.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Rose Chaumier.»</p>
+
+<p>Il y eut quatre exclamations simultanées.</p>
+
+<p>«Comment, vous mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Rose!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon neveu!</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Geneviève!<a name="page_266" id="page_266"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de
+Fontainebleau.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous
+avons été enfants et heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre
+fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»</p>
+
+<p>Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là
+gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive
+expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour
+ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il
+dit: «Nous sommes venus pour une leçon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la
+première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je
+ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais
+construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons
+ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que
+nous imaginions alors.»</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit, et on annonça:</p>
+
+<p>«Monsieur Albert Chaumier.»</p>
+
+<p>L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation,
+quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du
+commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes
+occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir
+s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue
+de Clichy.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec<a name="page_267" id="page_267"></a> papa pour vendre
+la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa,
+ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent
+m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.</p>
+
+<p>«Merci, mille fois merci, ma bonne petite s&oelig;ur, dit Albert; mais ta
+générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter
+aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus
+difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»</p>
+
+<p>M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose
+disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.</p>
+
+<p>«Comment, mon oncle! dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en
+prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce
+qu'on ait arrangé ses affaires.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit encore, et on annonça:</p>
+
+<p>«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»</p>
+
+<p>Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas
+d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la
+situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le
+salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître
+personne.</p>
+
+<p>«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»</p>
+
+<p>Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la
+présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon,
+on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit,
+cette fois<a name="page_268" id="page_268"></a> à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs
+domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage
+simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte,
+et on l'annonça:</p>
+
+<p>«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»</p>
+
+<p>Ce fut comme un coup de foudre.</p>
+
+<p>Albert s'écria: «Mon créancier!</p>
+
+<p>&mdash;Mon protecteur! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.</p>
+
+<p>M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce
+n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis
+votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous
+êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»</p>
+
+<p>Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains.
+Anselme les releva et les serra sur son c&oelig;ur; puis il prit la main
+d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien
+longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère,
+dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les
+torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se
+tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous
+n'avez pas mauvais c&oelig;ur, la vue de notre bonheur ne peut vous
+déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si
+commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais
+ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»</p>
+
+<p>Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa
+main sur ses yeux.</p>
+
+<p>Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps
+l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un
+devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé
+offensé par moi,<a name="page_269" id="page_269"></a> l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez
+durement. Nous devions nous battre demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!» dit Rose.</p>
+
+<p>Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son
+frère.</p>
+
+<p>«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes
+excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»</p>
+
+<p>Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son c&oelig;ur pour la
+haine.</p>
+
+<p>«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi;
+vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la
+susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec
+lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et
+demandait l'aumône pour sa s&oelig;ur, pour ma fille chérie.</p>
+
+<p>&mdash;O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.</p>
+
+<p>Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et
+admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle
+s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un
+instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.</p>
+
+<p>Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites
+monter tous les domestiques.»</p>
+
+<p>Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée
+vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.</p>
+
+<p>Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque
+tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez
+ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est
+ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose
+sur eux du soin de se faire<a name="page_270" id="page_270"></a> aimer. Ces autres personnes sont mes
+parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et
+que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui
+fera le bonheur de toute ma vie.»</p>
+
+<p>Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles
+allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose
+suivirent leur exemple, et Anselme dit:</p>
+
+<p>«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours.
+Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les
+pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et
+donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes
+enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce
+coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à
+Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon
+appartement.</p>
+
+<p>«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien
+petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je
+suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec
+lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation;
+n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai
+trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord
+un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami,
+son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en
+France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je
+n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié
+pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le
+baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?</p>
+
+<p>«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.;<a name="page_271" id="page_271"></a> la maison est à
+moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la
+laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette
+fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»</p>
+
+<p>Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli
+visage tout rouge.</p>
+
+<p>«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour
+vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens,
+Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre
+tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et
+la salle de bain en marbre blanc.</p>
+
+<p>«Voici tous les meubles que tu as choisis.</p>
+
+<p>«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme
+si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé
+joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis
+que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.</p>
+
+<p>«Passons à l'appartement de Léon.</p>
+
+<p>«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton
+divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu
+trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes
+noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une
+fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe
+pour son cheval.»</p>
+
+<p>«Demain matin vous verrez le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon père, votre appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore
+bien des choses à faire.»<a name="page_272" id="page_272"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXIV-ii" id="XXXIV-ii"></a>XXXIV</h2>
+
+<p>Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève,
+Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son
+cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener
+au bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme
+frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que
+j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens
+ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»</p>
+
+<p>Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me
+suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève
+vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de
+Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir
+son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau
+violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»</p>
+
+<p>Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa s&oelig;ur et sa
+cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que
+Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.</p>
+
+<p>«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez
+pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin:
+ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous
+montrer mon appartement.»<a name="page_273" id="page_273"></a></p>
+
+<p>Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon
+dans le jardin, où elle les laissa.</p>
+
+<p>Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais
+jours; ils se dirent mille fois la même chose.</p>
+
+<p>On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de
+printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des
+sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux
+amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était
+riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de
+leur bonheur.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert,
+dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la
+maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie,
+conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les
+meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de
+sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient
+pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables
+avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait
+apporter les meubles.</p>
+
+<p>En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement
+ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous
+avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.</p>
+
+<p>«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en
+jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu
+conserveras bien, n'est-ce pas?»<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXV-ii" id="XXXV-ii"></a>XXXV</h2>
+
+<p>Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter
+dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à
+Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il
+frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment
+vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui
+arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»</p>
+
+<p>A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous
+trouvez-vous toujours bien ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux,
+et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même
+temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous
+pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon
+fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux
+Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»</p>
+
+<p>Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée
+dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant
+qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant,
+et je m'en suis parfaitement trouvé.»</p>
+
+<p>Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon,
+et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne
+trouve rien dans mon c&oelig;ur qui doive mieux vous récompenser.»</p>
+
+<p>Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette
+rencontre aux Champs-Élysées, elle avait<a name="page_275" id="page_275"></a> écouté une plaisanterie de M.
+de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à
+elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive
+tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.</p>
+
+<p>Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena
+Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille
+femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de
+l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et
+Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon c&oelig;ur à
+notre prière du soir.»</p>
+
+<h2><a name="XXXVI-ii" id="XXXVI-ii"></a>XXXVI</h2>
+
+<p>En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa
+fille.</p>
+
+<p>Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles
+voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le
+prêtre demanda à Léon <i>sa pièce de mariage</i>, pour la bénir et la donner
+à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un
+double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre
+le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit
+Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par
+Dieu avant de l'être par vous.»</p>
+
+<p>M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours
+cramoisi.<a name="page_276" id="page_276"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXVII-ii" id="XXXVII-ii"></a>XXXVII</h2>
+
+<p>Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si
+heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer
+le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir
+heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie,
+lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins,
+elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour
+ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis
+à elle.</p>
+
+<p>Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron
+d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans
+qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le
+sort: elle ne devait pas lui échapper.</p>
+
+<p>Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout
+le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.</p>
+
+<p>Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées
+semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat.
+Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux
+avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte
+bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de
+mélancolie.</p>
+
+<p>Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour
+Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec
+ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la
+belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la
+belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la<a name="page_277" id="page_277"></a> campagne;
+on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y
+aller.</p>
+
+<p>Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son
+départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait
+qu'indisposée.</p>
+
+<p>Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée
+d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa
+belle-s&oelig;ur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit
+à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour
+toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi,
+je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine,
+n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»</p>
+
+<p>Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la
+situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.</p>
+
+<p>Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés,
+l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une
+bougie de plus.</p>
+
+<p>Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées
+ravissantes, disait-elle, tu verras.»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau
+pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre
+mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais
+tant regrettée qu'à présent.»</p>
+
+<p>Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les
+larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait
+entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève
+elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été
+amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus
+douce qui ne lui était pas destinée! Elle<a name="page_278" id="page_278"></a> avait conduit ceux qu'elle
+aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la
+fatigue du chemin, et elle mourait.</p>
+
+<p>«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays
+de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à
+Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse
+mourut par le commandement du Seigneur.»</p>
+
+<p>«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai
+froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne
+vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des
+enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur
+bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»</p>
+
+<p>Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait
+avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien,
+invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge,
+et l'emporta au ciel.</p>
+
+<p>Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son c&oelig;ur, et ne
+le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.</p>
+
+<h2><a name="XXXVIII-ii" id="XXXVIII-ii"></a>XXXVIII</h2>
+
+<p>Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au
+même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu
+d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger.
+Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques
+faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus
+étouffer.<a name="page_279" id="page_279"></a></p>
+
+<p>«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce
+devant moi, et je vous connais par votre nom (<i>et te ipsam novi ex
+nomine</i>).</p>
+
+<p>«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons
+votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de
+votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde,
+et de l'associer à la gloire de vos saints!</p>
+
+<p>«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.</p>
+
+<p>«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.</p>
+
+<p>«O jour de colère (<i>dies ir[ae], dies illa</i>), jour de la colère et de la
+vengeance de Dieu!</p>
+
+<p>«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô
+Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.</p>
+
+<p>«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (<i>Beati mortui qui in Domino
+moriuntur</i>)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs &oelig;uvres
+les suivent.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . .
+. . . . . . . .</p>
+
+<p>Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.</p>
+
+<h2><a name="XXXIX-ii" id="XXXIX-ii"></a>XXXIX</h2>
+
+<p>On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et
+Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et
+son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne
+partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que
+vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit
+trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de
+la mort de Geneviève.<a name="page_280" id="page_280"></a> On y passait la journée; tout était resté comme
+le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon
+furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la s&oelig;ur de
+leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni
+faire du bruit près de l'appartement de leur <i>tante Geneviève</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c">Ch. Lahure<span style="text-decoration:overline;">, imprimeur du Sénat et de la Cour de</span> Cassation,<br />
+rue de Vaugirard, 9.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/back_lg.jpg">
+<img src="images/back.jpg" width="333" height="550" alt="" title="" />
+</a>
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE ***
+
+***** This file should be named 38756-h.htm or 38756-h.zip *****
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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