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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38756-0.txt b/38756-0.txt new file mode 100644 index 0000000..368719c --- /dev/null +++ b/38756-0.txt @@ -0,0 +1,10244 @@ +The Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Geneviève + +Author: Alphonse Karr + +Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive) + + + + + + + + + +GENEVIÈVE + +TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE + +Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation + +rue de Vaugirard, 9 + + + + +GENEVIÈVE + +PAR + +ALPHONSE KARR + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + +RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14 + +1857 + +Droit de traduction réservé + +A + +LÉON GATAYES + + + + +GENEVIÈVE. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +I + + +Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue; +le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide +coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales, +sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra +toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles. + +A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une +fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi +on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près, +était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds +dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son +premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au +froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait +descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car +à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile, +retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par +celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre +dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui +n'avait pas cessé de tomber. + + + + +II + + +Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon. + +Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier, +demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il +fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis +venu, j'ai vu, _j'ai été vaincu_.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle +Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son +mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le +mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à +Châlons, la maison de son mari. + +Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au +stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour +prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités +que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette +admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au +désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de +s'en parer. + +M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour +souffrir dans la vie; mais son prétendu stoïcisme les augmentait +singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer +ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en +gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer +les chagrins et de s'en faire plaindre davantage. + +Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame, +qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages. + +Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle +l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût +trouvé que juste et raisonnable que tous les cÅ“urs de l'univers +fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un +autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu +d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle +ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère. + +Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie +des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les +cÅ“urs qui sont au monde. + +De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans +un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours +l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans +honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas +l'éprouver soi-même. + +Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre. + +C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la +chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent +s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire +un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles +peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se +permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de +mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni +de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse. + +C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un +jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville; +Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on +élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa +coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là , qu'elle était +restée parfaitement innocente; les cÅ“urs s'étaient toujours rendus +sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais +on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce, +que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en +semblaient mettre à eux-mêmes. + +M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec +quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus +considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à +une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et +embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle +il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut +condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde +prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à +gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en +rentrant au domicile conjugal: + +«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu +justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions. +N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?» + +A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était +parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu. + +Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari: + +«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était +décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans +compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je +crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels +elle ne peut manquer de coucher.» + +A quoi M. Lauter ne répondit rien. + +«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme +Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz? + +--Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M. +Lauter. + +--Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de +prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme +Reiss à tour de rôle.» + + + + +III + + +M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes +dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter, +et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint +habituellement à la maison. + + + + +IV + +Une femme fidèle. + + +Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté +vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur. +Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela +d'ordinaire conduit par degrés _à l'infidélité_; mais pour la femme qui +pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner +jusque-_là _, le reste n'avait pas la plus petite importance. + +C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de +M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se +touchent par un certain point qui produit une commotion dans la +poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il +s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui +transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain +que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette +communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous +l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne +alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se +confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner +et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle +de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on +lui a donnés. + +Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette, +mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.» + +Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se +trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les +yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on +les eût laissés ensemble pendant huit ans. + +Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là , +elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait +n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle +avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz. + +Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec +brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante. + +Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières. +M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir +l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées. + +M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la +maison. + +Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée +pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce +moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle. + +Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans +parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté +de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à +méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,» +qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous +adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a +épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que +l'on n'arrive quelquefois à dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la +chose et que le mot est devenu un mensonge. + +M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et +préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans +cesse aux oreilles. + +«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous +ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et +ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour +vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous +aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble +ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance +qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni +prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous +soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous +en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.» + +Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son +mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites +qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout, +pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se +montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez +que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent +été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant +que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien +malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que +néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle +n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle +resterait toujours _fidèle à ses devoirs_, comme elle l'avait toujours +été. + +M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses mÅ“urs et à sa +sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien +d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la +providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une +femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à +son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines +tracasseries. + +Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se +targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable, +n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari. + +Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M. +Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait +pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour +qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les +plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher +plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce +langage: + +«Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le cÅ“ur, +qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la +force de vous _dérober_; et, en ce moment où il faut que je parle, où je +suis décidé à vous ouvrir enfin mon cÅ“ur, j'hésite, tant je redoute +votre _étonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._ + +--Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimulée_. +Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à +moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je +ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la +nuit; mais n'espérez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul +instant.» + +Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit +bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et +son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes +cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je +n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la +passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler _cher +ange_; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les +regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se +touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le +sang se mêle. + +Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les +laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia +pas _ses devoirs_ et _se conserva à son mari_. + +Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens +vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la +prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme +Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une +femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la +justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils +n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne +doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et +on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son +départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son +retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de +nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour +échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle +se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux +conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un +habitué des assemblées dit assez grossièrement: + +«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son +mari?» + +Mme Reiss répliqua charitablement: + +«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.» + + + + +V + + +Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si +laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était +toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures +avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits +ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de +comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un +esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cÅ“ur sans délicatesse; à se +dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer +sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune +homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus +haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle, +attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis +bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule +et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme +un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur. + +Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la +poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce +que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues.... + +Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers, +imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire +comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des +palets de rubis et de topazes. + + + + +VI + +A C*** S***. + + +Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où +les femmes se mettent nues, sous prétexte de _s'habiller_; où des maris +crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et +leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que +dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui +n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher +avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas +que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle +est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de +perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie! +qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner. + +Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de +carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson; +au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu +des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui +sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets, +le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir +pour rien. + +Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur +d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et +d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains +blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches. + +Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un +tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs, +semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au +couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au +violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu +que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui +coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de +mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges +nénufars, des grenouilles en chÅ“ur les longs concerts criards. + +Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à +peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont +les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois, +chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes +sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux +fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les +vertes _demoiselles_, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur +les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou +plutôt vivantes émeraudes. + +Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes +journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les +autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs +habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans +espérance. + +Mais ce qui, ce soir-là , frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô +C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle +qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en +bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond. + +Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au +loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant +de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre, +c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque +fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans +nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand +cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs +gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure, +et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure. + +Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme +reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend.... +et c'est ainsi que finissent les jours. + +Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les +saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du cÅ“ur et s'en +retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle +femme mérite ce trésor, cette divine flamme?... + +Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur +d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et +d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains +blanches, une fine ceinture avec de larges hanches. + +Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont +l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est +une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel! + +Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres +désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été +même effleurée par de lointains soupirs! + +Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi +chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie, +tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la +vie! + +Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités, +invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras, +n'ont gardé que la vie. + +Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le +gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de +convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles +d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent +les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune +fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se +rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je +n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'Å“il au miroir +sitôt que quelqu'un sonne. + +Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et +parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa +jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un +sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte +sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_, +source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a +baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le +coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a +reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une +chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su +garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la +clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'Å“il certain. C'est encore +une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On +l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était +pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur +mon sein. + +J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens; +de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du +ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale, +de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents; +j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton Å“il cherche en +vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été +jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte, +gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du +fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche, +qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du +baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain +t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser. + + + +VII + + +Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien +fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M. +Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus. +Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance +avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop +longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait +injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le +même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un +matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux. + + + + +VIII + +Un époux malheureux. + + +Ce jour-là , Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien; +elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine, +parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le +déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à +point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas, +qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les +yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse +inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose, +elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit +au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait. + +De ce jour-là , tout fut changé dans la maison. On admira les peintures +de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de +sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs. +Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son +cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse +avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au +retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M. +Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine, +Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission? M. Lauter pouvait +raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour +l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une +attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou +de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie. + +La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y +étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à +faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait +amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un +départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que +ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un +caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons +pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs +avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a +fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations +de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les +chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque +chose de chaud, etc., etc. + +Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte +de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il +soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son +cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir +blanc, un signe d'adieu et d'affection. + +La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil, +lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet, +l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la +personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là ? + +--Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé +jusqu'aux os.» + +Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla +frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que +M. Lauter put rentrer chez lui. + +«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que +moi.» + +Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon +Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il. + +--C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et +que votre aspect n'avait rien de bien égayant. + +--Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette? + +--Quelles pantoufles? demanda la servante. + +--Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de +hauts quartiers. + +--Je ne sais pas.» + +Rosalie tremblait de tous ses membres. + +«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait +causé votre retour aussi inattendu? + +--Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes +pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui +m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré +que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès +de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes +pantoufles? + +--Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour +dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà +séché, le lit achèvera de vous réchauffer.» + +Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'Å“il +destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne +put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en +mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna +cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable; +puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie +dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait +impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui +succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et +qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva +précipitamment. + +«Où vas-tu? demanda M. Lauter. + +--Je descends. + +--Pourquoi? il ne fait pas encore jour. + +--Je n'ai plus sommeil. + +--Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'Å“il de la nuit; reste auprès +de moi, nous causerons. + +--Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je +veille à leur exécution. + +--Je t'en prie. + +--C'est impossible.» + +Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un +livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans +l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel +lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà ! mais où sont mes +pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à +coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles +qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla +replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont +être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un +temps comme celui-là !» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour +saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur +une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un +pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe, +un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la +chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en +reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur +Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?» + + + + +IX + + +Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il +pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à +deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se +passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était +tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux +pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses +mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un +cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui; +tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé +par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez +_tout mon bonheur_.» + +Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une +armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer +des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux +lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le +moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison. + +Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre. + + + + +X + +Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de +Fontainebleau. + + +Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier. + +On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de +laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte +était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on +était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe; +dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée, +et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la +cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un +petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la +maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M. +Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose +Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste +Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du +haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et +quelquefois _Honoré Rolland_, époux de Modeste, militaire de son état, y +venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer +de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect +sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le +jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on +l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient +étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques +plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier +développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une +clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse, +formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se +ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la +muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes. + +On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à +manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des +barreaux de bois, peints en couleur de fer. + +C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M. +Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs +sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près +toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison; +elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de +l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là , et grâce à l'âge +peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction +extrêmement élémentaire: + +L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux +questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec, +comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses +vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se +détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose. + +Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une +douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne +venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme +de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas +d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art +de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur +excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle +parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A +certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand +on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses +ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient +_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à -vis +de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près +sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait +réellement qu'à force de soumission et d'obéissance. + +Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut +en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il +se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure. + +En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre +fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait; +l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée +qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son +cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la +porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas +même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise +humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand +Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était +décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa +famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation. + +Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le +porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui +recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la +ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand +le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit +par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa +tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut +acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le +premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager +était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et, +contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche +de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait +bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En +servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur; +depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé +et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché, +des Å“ufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais +faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était +jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en +pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle +songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer +de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait +la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait. + +«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle. + +--Je ne crois pas, Modeste. + +--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que +monsieur n'a mis le pied hors de la maison. + +--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des +nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du +malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer +mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.» + +A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte, +entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit +entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne +distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure +hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un +mendiant qui implorait des secours. + +«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer +ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail. + +--Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant. + +--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là +des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de +faire un grand bien à la cause des nègres. + +--Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme. + +--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule +que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang +qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui +gonfle les nôtres? + +--Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le +mendiant. + +--Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne +sont-ils pas aussi nos frères? + +--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi. + +--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires +distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes, +et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et +les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de +devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs +mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère, +et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et +les injustices du sort. + +--Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant +les mains. + +--Aussi, dit M. Chaumier, mon cÅ“ur saigne en songeant à ces +malheureux noirs. + +--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre. + +--Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier. + +Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le +mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je +ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons. + +--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte. + +--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte +sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds? + +--Mais, dit le mendiant.... + +--Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai +plainte contre vous.» + +Le mendiant s'en alla sans rien répondre. + +M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là ; en +effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez +soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans +qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il +n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est +voisine et facile à soulager. + +Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa +première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin +de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé +qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un +grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y +en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur +ordinaire. + +M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en +avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour +en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que +cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste. + +«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau. + +--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu? + +--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier. + +--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et +qu'il y manque un bouton. + +--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera +attention à moi. + +--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur +qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la +sorte?» + +Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira +elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta +triomphante.... + +A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_ +dans le jardin. + +«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur. + +--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous +_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.» + +La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue +toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son +maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu: + + + + +XI + + +Mon cher frère, + +Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi, +n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que +rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure. +Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à +penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter. + +Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es +mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je +t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique +tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je +réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et +celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me +guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes +enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au +milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta +réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus +affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects, +et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma +petite nièce, Albert et Rose. + +ROSALIE LAUTER. + + + + +XII + + +A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle +vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se +sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que +ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi +tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son +maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui +semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de +réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M. +Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés +de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait +l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son +beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une +correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de +l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors +juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne +reverrait pas sa sÅ“ur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que +M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit +la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui +pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la +coucha. + +Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille +sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa +sÅ“ur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le +faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit +«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment +_quel qu'il soit_? + +--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il +après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que +l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent +dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la +faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait. + +--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était +pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment? + +--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, +Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de +plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de +l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur +valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien! +Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai +pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un +serment, abandonner la cause des malheureux noirs. + +--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été +préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre? + +--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien +avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je +crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont +les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera +qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment +de haine et de méchanceté.» + +Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour, +elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et +chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un +mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût. + +Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit +Modeste que sa sÅ“ur allait venir demeurer près de lui avec ses +enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison. +Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme +Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus, +qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une +observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son +cÅ“ur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande +glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les +sentiments de la haine la plus profonde. + +Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de +trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les +enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les +premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans, +et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter, +qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste, +s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux +filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand +elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente +de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des +objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un +moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à +charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa +sÅ“ur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce +revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand +embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par +ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur +assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela +mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi +qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait +placé son argent, sans lui dire les conditions. + +Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à +quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien +décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui +laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets +de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle +essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour +qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur +l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient +Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais, +quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était +obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la +dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle +fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à -vis de Rose, qui +n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la +mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée +jusque-là . Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets +dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle +une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume, +avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de +quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en +la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide +par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants +affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un +embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion +d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou +de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre +enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils +fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et +sÅ“urs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait +toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle +trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits +soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait +la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci +feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le +parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle +rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à +Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa +cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des +noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M. +Chaumier avant sa sÅ“ur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se +laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait +semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait +qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne +reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la +domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une +personne de l'autre sexe. + +D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une +manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une +certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les +femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. +Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une +femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante. + +Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement +pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne +manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse +à peu près présentable. + +Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du +bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était +plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent +apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans +cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, +cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose. + +C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon +arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et +Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les +portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là , on avait fait +cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les +garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus +bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles. + +Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, +lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât +sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour +Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint +d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença +à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre +une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par +Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se +chargèrent du reste. + +Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais, +quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste. + +Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout +le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il +fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme +usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que +Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle +s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et +Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un +très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, +et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_, +_de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y +apportait. + +Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent +pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et +Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs +du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de +l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on +s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles +se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le cÅ“ur gros; Modeste dit: +«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce +jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on +sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, +en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui +de vous pourrait supporter une semblable séparation?» + +La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le +dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement +involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que +les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à +l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles +avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles +disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce +cas-là , on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on +n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon +était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui +sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du +caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un +tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire, +avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient +faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur +part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits, +je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce +n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes +romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun +historien; c'est que je puis dire, comme Énée: + + . . . . . . Quæque ipse . . . vidi + Et quorum pars magna fui. + +Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la +manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son +visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands +cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin +d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est +brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à +brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à +tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des +armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une +hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être +lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et +compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il +jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera +querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première +force à la toupie et de seconde aux barres. + +Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il +n'y a que Rose et sa sÅ“ur avec lesquelles il soit lui-même: aussi +elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il +leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert. + +Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses +yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le +cÅ“ur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est +inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une +ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec +lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour +ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait +atteint. + +Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère. +Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa +taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une +lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie +peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cÅ“ur; mais ce +n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y +a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même. + +Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en +grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si +mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en +pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout +l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat. + +Toutes deux sont coquettes, c'est-à -dire qu'elles sont heureuses d'être +belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de +Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa +robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux, +pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui +elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le +lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie +d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à +volonté des yeux bleus et des cheveux blonds. + +Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours +habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il +peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont +jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une +instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les +séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode. + +En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes +filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux +yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son +vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce +nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, +soit son corps. + +Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et +d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous +vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le +premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut +être sans vêtements, et votre Å“il interroge malgré vous les plis de +l'étoffe et ses ondulations. + +Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules +peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais +rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire. + +Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel +les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier +leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, +mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main +cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas +seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit. +L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui +d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en +lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux +frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce +que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune +femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle +bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien +donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de +nos cheveux. + +Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes, +avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour +les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes +peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous +font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps +qu'elles n'ont ni formes ni sens. + +Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre +comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal +de la jeune fille. + +La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le +reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle +veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher. + +Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et +oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait +la défense; + +Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle +a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères +savent se priver de semblables mentions! + +Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes +_jambes_;» + +Ou: «Ma mère m'a fait présent de _chemises_ de batiste;» + +Ou: «Je me suis donné un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;» + +Ou: «J'ai acheté des _jarretières_;» + +Ou: «J'ai pris _un bain_ ce matin;» + +Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour +moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout +différent. + + + + +XIII + +Léon à Rose et à Geneviève. + + +Mes chères sÅ“urs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville +où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai +laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable. +Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à +moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes +allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle +nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent +très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être +agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé +d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au +sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les +premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette +même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son +feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, +quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus +alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient, +de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut +que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet; +puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il +ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre +capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps +il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à +parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et +revint toute joyeuse. + +Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder +par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des +ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là ? lui +dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner +la liberté.» + +Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne +savait pas ce qu'elle voulait. + +«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si +malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa +cage.» + +Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui +montrait qu'il n'était pas conséquent. + +Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous +écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos +deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et +cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui +reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je +ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sÅ“urs. Écrivez-moi +souvent. + +LÉON. + + + + +XIV + + +C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient +dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou +blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter +les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua +les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait +Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter +ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que +Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison +de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. +M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il +lui eût fallu opter entre elle et sa sÅ“ur, tout ce que nous pouvons +dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été +fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la +mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait +Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle +ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en +eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié +et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa +petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève +n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait +donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle +rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas +une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se +passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le +rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum +inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait +le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais +sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à +Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il +était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la +toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, +et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence +qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier. + +M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir +un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon +une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des +plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait +être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui +restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec +Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec +Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de +_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, +mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les +lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu +plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à +cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne +s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son +violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était +partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les +endroits où il y avait quelques chances de s'amuser. + + + + +XV + + +Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M. +Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis +quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller +encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle +personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois +chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de +Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif +qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour +lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement +assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en +face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la +droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et +causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer +ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant; +elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec +son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit +plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du +cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il +n'osa pas recommencer. + +Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses +désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir, +quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre +de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de +spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il +lui empruntait. + +Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit: + +«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur! +Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime, +mon bon ami! Octavie m'aime! + +--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon. + +--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la +cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous +étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était +à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une +aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et +usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une +femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait +parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui +fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle +accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que +j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la +maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle +me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur +Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma +bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement +ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son +propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre +avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les +moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à +rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un +moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta +dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à +presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me +demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je +sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de +son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied +qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira +brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me +sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais +fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle +était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer +avec son ennemi. La présence du danger me donna du cÅ“ur, et, partie +par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je +laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais +quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois +elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne +retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit +dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis +d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva +de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même +lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais +senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela. + +--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par +les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre +programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune +héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais +peut-être les romans nous ont-ils trompés.» + +Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à +Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques +jours de plus à Paris. + +Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le +dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son +bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de +Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui +parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes +et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout +changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il +ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen, +et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait +une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais +Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute +conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir +pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le +soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_. + +Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, +et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de +plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se +rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins +de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait +avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait +comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne +fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la +ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus +fréquentes occasions de se trouver en tête-à -tête, et dispose l'âme à +toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point, +Albert n'en savait rien. + +Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons +dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la +maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y +recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui +ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; +il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de +Rodolphe.» + +Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: +tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au +moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que +Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait +sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle +emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre +Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert +détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de +fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le +sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre +part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques +instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un +peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une +course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter +Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à +Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce +soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit +seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage +d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout +le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il +pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination +qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de +soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on +sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en +chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen +le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et +ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle +tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester +quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de +toute la soirée. + +Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe +annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, +qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le +pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne +s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du +jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres, +qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se +coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la +plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet +représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez +significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun +et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_; +c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans +la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de +temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa +montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était +passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre. + + + + +XVI + + +Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en +apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le +départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les cÅ“urs et +dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la +chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point +qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt +elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au +dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui +qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la +clef; son Å“il resté fixe, et tout occupé d'une contemplation +intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle +assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son +cÅ“ur. + +Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans +sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller +sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme +mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et +jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le +plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre, +parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une +partie de son cÅ“ur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte +par ce qui paraissait la faire pleurer. + +Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour +penser plus librement à lui, parce que, quand il est là , elle n'ose ni +se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban, +parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un +secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa +poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se +réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante +causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui +témoigner. + +Jusqu'ici, son cÅ“ur n'a connu que l'existence incomplète et les +grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici +le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un +regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées +et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en +abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où +il ne se posera plus. + +Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin +cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et +irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé +depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le +monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de +les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans +vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de +le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle +n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume +après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle +qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain. + +Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la +réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur +tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin +suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses +réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent +elle lui disait: + +«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu +faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?» + +Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon +lui dit: + +«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble, +avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.» + +Le lendemain, Rose lui dit gravement: + +«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?» + +Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit: + +«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.» + +Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas, +parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord +volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but +d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à +Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se +promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge; +si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes +vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le +feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des +fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva +pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit: + +«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas +sortir seules, Geneviève et moi. + +--Il faut que je sorte, dit Léon. + +--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.» + +Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa +obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais +il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi +le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné +à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si +elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore +assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le +redevenir quelquefois. + +Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas. + +Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit +qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa sÅ“ur +et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose +qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de +musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en +jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même +en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même +maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève: +«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes +si bien.» + +Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme +une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas. + +«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un +mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence: + + ....._Bonheur de se revoir_. + On se redit les mots qui charmèrent l'absence, + Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir. + +Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le +piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève +comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une +romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle +venait de découvrir dans son cÅ“ur. La mère se fâcha un peu, s'étendit +beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient +prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que +la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre +compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou +du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui +donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication +ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de +l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix +avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si +touchante quand elle dit: + + Quels accents! quels regards! + +que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les +bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer. +Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère, +et lui demanda presque pardon. Rose, l'Å“il brillant de larmes, dit en +riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera, +pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.» + +Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une +sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cÅ“ur. + + + + +XVII + + +Pendant ce temps-là , Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous +conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision +de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier, +il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui. + + + + +XVIII + + +M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à +venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux +jeunes filles: il se _mirait_, comme on dit, dans ses deux anciens +élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans +exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages, +tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu +une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le +talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que +celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour +lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier, +et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait +que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou +quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits. + +Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme +Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les +pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, +qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni +dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, +les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez +M. Chaumier. + +Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre +autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune +homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme +avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que +lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui +avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu +qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que +cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. +Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort +poliment, et il était entré à l'auberge. + +«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé? + +--Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du +palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le +cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs.... + +--Et comment est ce jeune homme? dit Albert. + +--Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette +auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais.... + +--Son cheval doit être alezan brûlé? + +--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc +ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le +maréchal du palais.... + +--Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!... + +--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier. + +--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.» + +A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un +billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui +priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui +expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son +chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit. + +«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal +qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence +fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on +revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre +l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait +300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, +témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la +cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....» + +A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas +prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. +Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée +aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot. + +«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât +l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la +grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que +longtemps après. + +--Mais que diable me contez vous là , monsieur Semler? dit Léon. + +--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé +ce jeune homme. + +--Quel jeune homme?» + +Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée. + +«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle? + +--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle +visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur +votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil. + +--Ah! dit Léon avec indifférence. + +--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis? + +--Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à +Paris.» + +Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était +silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un +étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la +campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle +à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son +habitude. + +Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt +il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et +assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se +disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la +bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, +et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on +entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de +la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause +de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant +la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M. +Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien +plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à +la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la +parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un +monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait +du monde. + +Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa +famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques +paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva +Rodolphe _grandi_. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent +qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus. + +Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son +voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour +obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de +simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il +fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux +que de venir passer quelques jours à Fontainebleau. + +On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là , Léon ne voulut +ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa +nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup +de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia +pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. +«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à +Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses +devoirs....» + +Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put +raconter son anecdote tout entière et sans interruption. + + + + +XIX + + +Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent +au jardin. + +«Ah! vous voilà , monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui, +m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si +morose et si laid? + +--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute +préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous +fussions jamais vus. + +--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais +vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous +avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que +vous me fassiez votre confession.» + +Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit: + +«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi. + +--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout +émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette +toilette, quand ma mère et ma sÅ“ur avaient gardé leur costume +ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un +déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est +venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé. +Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis +que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et +assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose, +quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin +d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume. + +--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des +femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour +Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât +belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec +éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je +n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur +était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais +peut-être mise demain pour recevoir M. Semler. + +--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que +je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever +de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici. +Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de +toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne +jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse +que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère +affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les +chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne +laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où +tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent +a jeté hors de son nid.» + +Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après +l'avoir embrassé, elle lui dit: + +«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je +me fais un peu belle? + +--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours? +Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te +manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en +jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé +à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus +éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à +apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi +en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières +et par sa sévérité.» + + + + +XX + + +Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit +sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans +le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la +maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un +violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la +même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se +passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses +enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste +savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les +nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des +blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible. +Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans +tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis +le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une +profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et +d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait +aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour +Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz +qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas +connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un +exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces +souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une +touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait +leurs caresses et les témoignages de leur affection. + +Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand +Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait +jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le cÅ“ur navré et se +disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur +père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, +et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.» + +La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les +impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de +prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M. +Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sÅ“ur, ni du +changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son +visage et sur sa santé. + +Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle +était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint +longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer. + + + + +XXI + + +M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme +Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le +ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par +Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller +dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la +main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, +attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la +nuit. + +«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau +aujourd'hui! + +--Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait +Albert. + +--Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait +Rodolphe. + +--Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert. + +Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et +magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, +jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées. + +Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....» + +Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret +qu'il faut que je te confie; mon cÅ“ur est aujourd'hui si plein de +joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi? +N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux +aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis +six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était +tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence +pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle +cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que +je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle +me verra si heureux que ce sera une réponse à tout. + +--Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions +à ce sujet? + +--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle +m'aime! + +--Comment! te l'a-t-elle dit? + +--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à +toi?» + +Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe. + +«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur +une semblable certitude met dans le cÅ“ur? Si tu savais quel +voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table, +la pression de son petit pied. + +--Sous la table? dit Albert. + +--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure +pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres. + +--Mais quand donc? demanda Albert. + +--Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti +encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.» + +Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout +tourna à ses yeux, puis tout disparut. + +Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce +soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!» + +Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son +bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a +ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur +qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il +voit un autre en jouir. + +Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé +le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, +si celui-ci ne l'avait pas interrompu. + +«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison. + +--Pas encore, dit Albert. + +--Nous irons doucement, dit Rodolphe. + +--Autant nous promener encore un peu. + +--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est +quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais +toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours. + +--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle +ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.» + +Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à +se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, +il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter +ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire +tant de mal à lui-même. + +Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il +réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était +tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne +fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait +d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser +apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable +sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies. + +Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua +froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se +mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer, +tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il +s'était _extraordinairement_ amusé pendant les vacances; il disait des +femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son +cÅ“ur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien. +D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et +d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant +à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, +et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le +sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part +très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre +distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur +elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il +est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller +dans un moment plus opportun. + +Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je +ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme +Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les +prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors +serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le +pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se +leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien; +elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la +table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à +manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore. + +C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de +quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il +n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe +aussi étonnés que les siens, et le pied se retira. + +Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le +pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à +Rodolphe, c'était la botte d'Albert. + +Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen, +fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris +le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait +rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa +cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était +ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance. + +Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de +son côté, n'avait pour le moment rien tant à cÅ“ur que de l'éviter. + + + + +XXII + + +Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui +rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie +avenante et distinguée. + +«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par +erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à +vous la remettre.» + +A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une +épaisse vapeur. + +«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon. + +--Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et +c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté +moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, +et je dirai presque toutes les nuits? + +--Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me +dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque +jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien: +«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?» + +--Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas.... + +--C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il +faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas +besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou +moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon? + +--Certainement, monsieur, et, bien loin.... + +--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari +qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers +pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants? + +--Je suis bien de votre avis, et.... + +--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon. + +--Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour +vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus +souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent +de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez +ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous +appelez?» + +Léon fit un signe affirmatif. + +«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez +d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous +jouez un certain air....» + +Et il fredonna les premières mesures. + +«Un air dont je sais les paroles, je crois. + +--Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi +facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez. + +--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu +meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. +Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la +musique dont je ne me dérange pas volontiers. + +--Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en +offrir.» + +Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à +son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau, +et le plaça devant lui. + +Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque +temps, l'étranger redemanda le premier air.... + +«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui +n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon. + +--C'est ma mère qui l'a appris à ma sÅ“ur et à moi. + +--Vous avez une sÅ“ur? + +--Oui. + +--Est-ce que madame votre mère est Allemande? + +--Mon père l'était. + +--Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris? + +--Non. + +--Qu'est-ce que vous faites? + +--Je fais mon droit, et je joue du violon. + +--Et quand vous aurez fini votre droit? + +--Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il +achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera +autant pour moi.» + +L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une +provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer +encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un +voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans +quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard +vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra +la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu +questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute +sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de +bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses +manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, +qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre +qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui +écrivait: + + + + +XXIII + + +Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé +ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas +beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie; +mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus +sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien +changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que +depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste +dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je +me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait +pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes +restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va +beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il +faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois +ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher +Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous +sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant +elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie +avec nous ou elle s'enferme toute seule. + +Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme +j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit: +«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le +médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu +le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui +affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie +n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour +t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser; +aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter +Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman. +Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. +Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander +de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait +lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je +la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait +écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps +qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne +s'aperçoit pas de la maladie de sa sÅ“ur, tout préoccupé qu'il est de +ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent +voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition +d'être à cinq cents lieues. + + + + +XXIV + + +Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand +Albert était arrivé à Fontainebleau, _un peu malade_, Geneviève avait +senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle +eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en +proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque +heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais +Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui, +elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la +musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses +promenades favorites: là , on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y +avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on +entendait tous les soirs des rossignols. + +Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette +tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève, +sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les +forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni +sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et +les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose +n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa _fameuse_ maladie; +elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir +à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un +air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne +pouvait même plus l'entendre. + +On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans +les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à +tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de +parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand +elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au +printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à +l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les +grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et +les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse. +C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus +belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la +regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du +temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe +couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait +complètement fou. + +A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de +pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus +splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui +tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va +disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus +d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer. +Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie; +l'amour s'empare du cÅ“ur avec une puissance jusque-là inconnue. + +Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait +montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse. +Il demanda à sa sÅ“ur et à sa cousine si elles voulaient faire avec +lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les +apparences, qu'il ferait de l'année. + +«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te +promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta +maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous +tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt. + +--Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?» + +Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa +sa main sur le bras de son cousin. + +Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des +rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de +gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait +sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au +haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs +regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec +leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient +une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on +voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève +était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi, +partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes +arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis +de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de +partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le +plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux +instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve +de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est +ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un +obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se +rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien! +dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve +en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme +l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre +harmonieux. + +Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda +parler. + +«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me +prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement +qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le +besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse +passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus +ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour +conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_, à travers la prairie, +avec une _houlette_ ornée des couleurs de la _dame de mes pensées_.» + +Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cÅ“ur de +Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans +parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix, +avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute +venait de lui traverser le cÅ“ur ou la tête. + +«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que +l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la +plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.» + +Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cÅ“ur de Geneviève; +dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à +lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme +au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre. +Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans +qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond +désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il +était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa +chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait +perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son +sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque +écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est +condamné. + +«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il +aimera! + +--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à +lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur! +quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde +semblerait finir, par là , à cet horizon de pourpre, et des autres côtés, +à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les +châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu +combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait +marché; comme le cÅ“ur garderait la mémoire de chaque mouvement +qu'elle aurait fait?» + +Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup, +s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose +sur l'écorce. + +Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les +longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage, +rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux +qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité. + +En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les +sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se +faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui +n'amènent que des songes heureux. + +Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps +de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle +paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de +ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le +bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son +couteau, elle sentit son cÅ“ur battre avec une grande violence. Sur +l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux. + +Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté. +Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au +moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux +voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces +pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement +séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à +cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une +silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte +blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée +en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense +espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant +du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait +d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines +turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert +s'arrêtèrent sur le bouleau. + +Le lendemain, Albert partit avec son père. + + + + +XXV + +Geneviève à Léon. + + +Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a +quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est +tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les +feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt. +Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les +sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman +est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement +féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne +veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la +grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent +comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je +veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il +n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie +si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de +la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts +qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs +belles fleurs d'or. + +Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je +crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour +elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien +l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie +réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon +pauvre banni. + + + + +XXVI + + +Depuis huit ou dix jours, c'est-à -dire depuis le jour même du départ +d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler; +elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. +Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous +les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où +elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient +plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient +encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un, +elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie +comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de +Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de +Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul +arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et +M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du +changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle, +autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un +chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne +pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des +plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût +éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect +sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son +peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles +d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre +l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait +pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les +inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où +elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans +le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec +ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer +de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des +nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle +de conduite à nos contemporains: + + + + +XXVII + + +L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la +réalité vient nous faire regretter l'incertitude. + + + + +XXVIII + + +Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées +à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se +reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible. + +Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir, +ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou +la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer +le feuillage au sommet s'éloignait en même temps. + +Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le +chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait, +et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le +lire. + +Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait +voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors +elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la +flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se +retirer en fuyant. + +Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la +forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose +l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre. +Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le +visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A +leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en +sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en! +allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui +firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur? +avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait: +«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard, +allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se +coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas +réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait +son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient. + + + + +XXIX + +Les étudiants.--Cours de droit.--Dernière année. + + +Cet hiver-là , Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme +Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il +était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen. + +Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer. + + + + +XXX + +Geneviève à Léon. + + +20 avril. + +Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je +suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur. + +11 heures du soir. + +On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra +partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de +pleurer vienne m'endormir. Maman est là , dans la chambre à côté. On ne +veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne +l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de +mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois +encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce +qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre +dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me +vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte. + +Elle est là ! là , à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte. +Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là , couchée dans son même lit, pas +beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la +tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que +je n'ai plus de mère! + +Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si +bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son +regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa +pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle. + +Et c'est là ce que nous avons perdu! + +Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le +soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait +beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et +convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me +sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit +pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin, +après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle +fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, +qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma +avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman +me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de +l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible +impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, +relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade +qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré +comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous +étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit: + +«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à +fait morte. + +--Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade +sans concevoir d'aussi terribles idées? + +--C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour +plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me +quitter.» + +Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces +paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce +que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si +Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de +l'envoyer chercher.» + +Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien +d'humain; il me pénétrait le cÅ“ur. Rose s'en aperçut, et me poussa le +pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu +ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque +finie. + +--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il +faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien, +Geneviève, dis-le-lui de ma part.» + +Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais +que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble +et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose. +Maman te croyait là , elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras +soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous +deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. +Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais +presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui +se passait. + +Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras; +mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de +rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir.... + +--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil +spectacle à cette pauvre petite!» + +M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas +qu'on me laissât remonter. + +Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon! +Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains +cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux, +et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?» +Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi +la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle +râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi! + +Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage, +Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force. + +--Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne +voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile. + +--Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle +ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas: +maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.» + +Et j'appelais Dieu à notre secours! + + * * * * * + +Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène +mon oncle. + + + + +XXXI + +Le premier jour de mai. + + +Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout +l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et +voltige à son tour dans l'air. + +Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est +temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs +fleurs au parfum si doux. + +Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous +les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la +violette des bois. + +A l'Å“uvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les +feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus +doux rayons. + +Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux +prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les +nids des oiseaux. + +Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez +la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs +rameaux verts. + +Là -bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne +n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange +son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses +blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne. +Gnomes, ne l'oubliez jamais. + +Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir. +Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de +rubis, d'or et de saphir. + +De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de +beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai. + +Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne +un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à +miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors. + +Roulez-vous dans les fleurs! Que la _cétoine_ pose ses ailes d'émeraude +au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose, +et dans une rose mourant. + +Le _criocère_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte +bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît +une goutte de sang. + +Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est +plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est +richement vêtu. + +Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la +richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On +nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles, +illumination de fleurs. + + * * * * * + +C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon +arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit +la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils +s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux +filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés. + +Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui, +que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te +remplacerai auprès de Geneviève!» + +M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce. + +Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit +de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte +prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut +son voisin, M. Anselme. + +Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et +emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent +les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres +paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer +ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de +toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette +petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent +désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme. + +M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était +plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté. + +Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon +voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin. +L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu +dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me +suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne. + +--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous +remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère. + +--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était +arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le +cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu +deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre sÅ“ur? + +--Ma sÅ“ur est la plus grande. + +--Je m'en étais douté.» + +Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de +Geneviève. + +Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau; +cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer, +à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées +Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre. + +Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se +trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont +elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à +Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par +un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner +ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants +aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée; +aimez bien Geneviève et Léon.» + +M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la +sollicitude de sa sÅ“ur. + +«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; +l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis +ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant +l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un +logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler +avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible +d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste +combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple, +modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme +nécessaire.» + +Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes +qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois +de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la +pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de +l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi +manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il +comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas +avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur +ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit +à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si +durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur +nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin +dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la +pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui +fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans +sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque +chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en +échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, +l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les +heures qu'ils lui payeraient. + +Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être +d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit +humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il +jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois +senti de puissance dans son cÅ“ur et dans sa pensée. Il lui fut +démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne +pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni +émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se +regarda dans une glace, et il se trouva laid. + +Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer +bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple, +modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non +pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une +vie pauvre et misérable. + +Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa +aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. +Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que +vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la +mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la +tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se +pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de +joie.» + +Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde +sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu +déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps +blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât +jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins, +les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression +salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et +il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les +bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une +conquête. + +Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait +à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne +peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections +vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes +celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il +eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il +avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute +la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort. + + + + +XXXII + + +M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois +mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir +des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cÅ“ur en +quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, +tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte +pour la terre promise. + +Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, +malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même +impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours +subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement +nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans +sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et +Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une +justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait +écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des +enfants de Mme Lauter. + +Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient +tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît +pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de +jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu! + +O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime! +Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui +fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte: + + L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne, + Ou des bluets que, pour mettre en couronne, + Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis! + +Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de +soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un +tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une +_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose +était en porcelaine. + +La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des +colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, +on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée +d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle +comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par +la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait +une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de +linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle +Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, +Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle +Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et +Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de +Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à +Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer. + +Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus +sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun +autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer +le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt +sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste +demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais +de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste +n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion. + +Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. +Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et +partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève +absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la +main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation +plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs +cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, +toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses sÅ“urs_, comme +il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser +échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et +amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses +moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se +ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin +de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année +de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au +billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui +travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de +prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et +gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux +quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nÅ“ud +devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le +renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait +Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? +Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. +Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là , +quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas +de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de +l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait +presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même +finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours +le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses +commissions; c'était lui qui accompagnait sa sÅ“ur et sa cousine quand +elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, +il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, +que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur +enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son +frère. + +Tout cela était bien égal à M. Chaumier. + +Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. +Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de +gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle +les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne +plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait +punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à +se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les +distinctions qu'y mettait Mme Rolland. + + + + +XXXIII + + +Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils +parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait +Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à +l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues +solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans +exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. +Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait +paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès +de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les +plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et +infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles +qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, +emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se +rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; +et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent +si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de +quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là . + +Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire +aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles +souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des +yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans +les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le +point important et difficile de la toilette. + +Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle +de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du +papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement +l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il +pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le +jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait +pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait +sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais +bien, c'est pour mardi.» + +Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose +passa sur son visage, quand elle lut: + +_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur +faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_. + +«On ne m'invite pas,» dit Geneviève. + +Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a +pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est +que l'on nous invite toutes deux. + +--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons +ainsi. + +--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et +ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille +comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on +invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une +maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque +petit salon écarté? + +--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.» + +Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la +plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa +que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de +se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint +qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant +Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert +répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que +le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien +s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu +pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se +fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et +d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. +Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi +matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison. + +On ne saurait dire avec quel serrement de cÅ“ur elle assista à la +toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à +peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le +bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à +Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus, +Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un +baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier. + +Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever +le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât +et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture +partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on +entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres +bruits. + +Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa +douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la +consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait +pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait +pas heureux. Oh! s'il avait été là , comme elle aurait été consolée de +tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des +impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais, +pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert. + +Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des +difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande +répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge +de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de +réfuter. + +«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de +l'orphelin. + +--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y +aurait pas besoin d'avocats pour les défendre. + +--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le +bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent +les entourer le crime et la mauvaise foi. + +--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un +défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon +droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi +juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le +crime et la mauvaise foi, etc.» + +Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de +plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il +n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la +défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à +lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et +n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres +années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire +environné de l'estime de ses concitoyens.» + +M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut +affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans +la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule +que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée +volontairement. + +«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.» + +Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit +en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les +gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, +d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible. +Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la +prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre +Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant +dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état +de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., +etc.» + +Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle +tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: +«Je veux être artiste, je veux être musicien.» + +M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire +des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est +bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous +vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun +genre.» + +M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et +disparut. + +Léon, sa sÅ“ur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. +Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur +prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères sÅ“urs, mon oncle +a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à +acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais +continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma +situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que +je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je +pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en +bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à +ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent +beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; +il faut que j'en gagne tout de suite.» + +A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à +Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut. + +«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que +vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. +Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison. + +--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère +lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que +lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en +entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec +complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma sÅ“ur Geneviève et ma +jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez +quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et +vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir +dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je +l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de +talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous +rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits +cÅ“urs sera mon plus doux triomphe.» + +Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne +parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma +jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon +trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans +la vie que je vais confier à ton cÅ“ur. Je t'aime, Rose; je ne sais si +je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de +l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, +c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers +et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.» + +Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon +continua. + +«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de +la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. +Rose, mon ange, devant ma sÅ“ur, veux-tu me promettre de ne pas +m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon +oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom +est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout +cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi, +confiez-moi son bonheur.» + +Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon +porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma +sÅ“ur, ma femme, au revoir!» + +Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard +s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas +quelques étoiles. + + + + +XXXIV + + +Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut +inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. +Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur +assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue +satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il +ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il +jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait +aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis, +quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à +entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son +vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre. + +Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera +un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques +leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.» + +Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; +c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait +s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; +jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait +pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une +amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son +ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la +rue. + +«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon. + +--Mais ne l'avez-vous pas reconnu? + +--Non. + +--C'est votre ami, M. Kreutzer. + +--Je ne l'avais pas vu. + +--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir +reconnu. + +--C'est étonnant. + +--C'est étonnant.» + +Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de +l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance +de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en +vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner +vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on +vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour +un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a +très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique +que selon ce qu'il la paye.» + +Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me +devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que +son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous +avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas +vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents +qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne, +et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et +tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. +Au revoir.» + +Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la +pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il +vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute +l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde; +Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à +Rose, à Geneviève, à M. Chaumier. + +Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et +dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur +dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence +d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cÅ“ur; elle ne +voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant +de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert, +qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda +pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de +même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et +à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il +n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il +cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se +parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu +violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce +qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation. + + + + +XXXV + + +M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine +étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il +se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à +Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour +depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort +empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux +domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.» + +On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, +disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de +la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide? + +--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il +y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il +n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la +lettre, il est malade. + +--Malade! dit Rose, et il est seul! + +--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner. + +--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.» + +Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des +chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera? + +--Ah! oui, qui nous accompagnera? + +--Modeste fera des questions et des observations. + +--Allons seules. + +--L'oseras-tu? + +--Oui. + +--Je ne serai pas moins brave que toi.» + +Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles +rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles +allaient. + +«Nous allons voir Léon, dit Rose. + +--Qui est malade, ajouta Geneviève. + +--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission? + +--Mais, papa, dit Rose, il est malade. + +--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient +pas; rentrez.» + +Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle +retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son +appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta +habillée. + +«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne +laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je +vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors +mon oncle ne s'apercevra de rien.» + +Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une +seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève, +dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.» + +C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les +rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle +eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut +sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la +pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, +et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut +si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une +vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de +rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après +avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de +fièvre et de délire ce soir et cette nuit.» + +La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se +manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et +lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient +vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait +voulu venir le voir. Plus heureux que sa sÅ“ur, il pouvait parler de +ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de +renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas +transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues +circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. +Que fait-il? Tu le vois plus que nous....» + +Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier +voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les +arbres de la forêt. + +--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a +longtemps qu'il n'y pense plus.» + +Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la +poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! +Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle +avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout +entière vouée à la douleur! + +Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil +agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. +Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait +que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès +de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin, +Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; +mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une +longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi +morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te +réchaufferas et nous pourrons causer.» + +Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui +y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il +prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite +Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il +serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!» + +Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de +lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une +comparaison à son avantage. + +«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si +beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!» + +Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie. + +«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine.... + +--Appelle-moi ta sÅ“ur, dit Rose. + +--Ah! oui, ma sÅ“ur, ma chère petite sÅ“ur, vous serez heureux.» + +Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être +la sÅ“ur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait +mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son cÅ“ur un espoir qu'elle avait +cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes +deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de +l'autre. + + + + +XXXVI + + +Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui +soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont +j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se +passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines. +Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte. + +Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en +ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un +vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir. + +Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent +vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont +évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion. +Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec +le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger +en bon ordre sur des feuilles de papier blanc. + +Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce +_Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui +se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en +papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je +finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées +les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se +poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se +bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur +réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si +vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne +rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles +tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève +un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et +font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier. +Mais aujourd'hui _la matinée est belle_, comme disent les barcarolles. +(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles! +Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement +ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous +faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui +pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des +Tuileries!) + +_La matinée est belle_, nous avons encore trois plumes taillées par de +jolies mains. _Pécheur, parle bas_. + + + + +XXXVII + + +Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos +personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son +frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée +demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre, +gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la +rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde, +et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des +applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois +de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait +jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans +quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient +bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le +comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son +cousin. + +Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut +assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette +confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez +vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai +renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et +acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même +m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher +de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai +pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu +exiler à tout jamais les enfants de ma sÅ“ur. Rose et Albert, quand +nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a, +à la table, deux places vides ce jour-là , qui sont désagréables à +l'Å“il. Viens donc dimanche prochain avec ta sÅ“ur, et oublions nos +petits différends.» + +Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et +l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait +confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du +regard et du cÅ“ur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les +dimanches chez leur oncle. + +Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un +maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son +imagination. + +M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait +pas songé à répondre. + +Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison +de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter +parfaitement en étrangers et en inférieurs. + + + + +XXXVIII + + +Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous +des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de +Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait +de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer. +Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de +son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après +un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait +suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque +entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la +campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement +d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M. +Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait +chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une +propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant +moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon +suppliait sa sÅ“ur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas +s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie; +mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas +changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique +Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était +difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait +jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler +d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet +de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en +partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison, +il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en +entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter +un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond +sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se +renouveler, et son cÅ“ur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle +reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la +pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la +moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions; +il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand +il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa sÅ“ur. Mais +quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de +Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait +imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien +passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque +et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa sÅ“ur +des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève +cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce +qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert +tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle +parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas +un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils +s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et +une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert; +mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence. +«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots, +_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le cÅ“ur et les lèvres. Et Léon +avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et +Geneviève souriait. + +Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin, +et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa sÅ“ur +qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne +s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se +rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne. + +--Comment, personne? dit Léon. + +--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève. + +--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier. +Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et +mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.» + +La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et +venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la sÅ“ur se +regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine +était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le +dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit +fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et +s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle +avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des +épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son +nom, Léon. + +Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'Å“il à sa parure; elle +mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva +la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva, +baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait. +Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand +soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée +d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et +retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et +servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était +triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils +n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose. +Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement +Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de +certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et +de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir. + +«Pauvre petite sÅ“ur! dit Léon. + +--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de +n'y être plus exposée. + +--Ainsi, chère sÅ“ur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie +médiocre que tu partages avec moi? + +--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en +faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser. + +--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée +des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil +que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que +je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que +l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener +l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que +je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop +évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce +serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis, +quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et +j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma sÅ“ur; je serais si +heureux et si fier de te conduire avec moi!» + +Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs. + +Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête, +elle sentait son pauvre cÅ“ur se serrer; mais elle n'aurait voulu, +pour rien au monde, chagriner Léon. + +A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un +homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie. +C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit +marron. + + + + +XXXIX + + +«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une +dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que +mademoiselle est votre sÅ“ur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais +parfaitement.» + +Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à -vis de +Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder +silencieusement le frère et la sÅ“ur, puis il se décida à dire: «Je +suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre +nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi. +Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à +louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes +encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?» + +Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa sÅ“ur à cette +question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel +degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais +Geneviève répondit: + +«Nous sommes bien plus heureux maintenant. + +--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de +m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous +étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un +bon cÅ“ur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que +vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres +raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je +suis enchanté de vous voir avec lui.» + +Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir +la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de +parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa +voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent, +et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances. + +«Et Rose? demanda M. Anselme. + +--Vous connaissez Rose? dit Geneviève. + +--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous. + +--Rose! dit Léon; Rose m'oublie. + +--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous, +monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous +serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par +lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille, +nous ne les avons pas vus.» + +Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui +venait de traverser son cÅ“ur: elle craignait que le vieillard, qui +connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_. + +«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.» + +Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit: + +«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas +décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que +peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans +son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau +à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé +et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un +matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour +ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans +argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était +riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé +d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il +l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa +plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous +distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.» + +Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit. + +«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.» + +Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle +était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette +réelle. + +Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner +le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui +pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le +meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement +qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus. + +Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de +l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé +les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières +lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet +envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus +grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de +Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare, +trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu: + +Une rose sèche donnée par Albert; + +Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt; + +Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma +chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants +que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père +ne me demande pas où je vais.» + +Un ruban donné par le même; + +Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la +mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un +jour, une heure, un souvenir; + +Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert. + + + + +XL + + +Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai +laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent, +mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de +celle dont je me croyais le plus à l'abri. + +En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour +véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés +les plus grands bonheurs de la vie.» + +_Bagatelles!_ + +Et où sont donc les choses sérieuses? + +Et où sont donc les grandes choses? + +O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous +donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de +dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.» + +Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre +abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses +infirmités que vous prenez pour autant de vertus! + +O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours, +pour un jour avoir le droit d'attacher d'un nÅ“ud, à la boutonnière de +votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous +recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas +s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le +droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel +bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne +pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez +cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous +donne sur ceux qui n'ont qu'un nÅ“ud! On se rappelle cependant avec +quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un nÅ“ud; le moment où, +si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la +gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à +punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un +temps où je n'avais qu'un nÅ“ud!» Mais ce qui est encore plus loin de +vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des +désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet +d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur! +ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien! +si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes +pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, +quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos +yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O +mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour +porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!» + +Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se +couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nÅ“uds, en +rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire +véritablement grave, car cela les rend jolies. + +O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois: +«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous +faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore +quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse, +si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs, +c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle +reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos +actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les +plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai +comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid, +le comique sérieux! + +Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous +de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous +les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je +vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom +de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le +parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait +mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné +mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien; +je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je +laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur +le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur +feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu, +étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier, +nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier +de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et +nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli +ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui +sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul +auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la +jeunesse de ce temps-là , et ma parole devient élevée, pleine +d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui +est mort, et nous pleurons. + +Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public. + +Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot, +nous bravons les colères de l'Océan. + +Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent. + +O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que +savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations +supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres? + +Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de +plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les +polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres, +peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas. + + + + +XLI + +La quatrième colonne d'un lit. + + +Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et +lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer +avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour +des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble +convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une +femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon +hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux +la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas +trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert +avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir_, Geneviève +avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_ +mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, +retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la +placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez +elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer. + +Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte +qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son +malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une +grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre +coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés. + +Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les +divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les +quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait +une de moins. + +Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et +fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à +chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui +serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à +de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre +pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient, +montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque +_Mme Poirier_, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame, +voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur +votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit +la première occasion pour appeler Albert son cousin. + +Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient. +«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme +d'une manière bien offensante.» + +Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et +Geneviève laissa parler son cÅ“ur, qui lui disait à elle-même tout +bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je +donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient +jamais élevés les rêves de mon orgueil!» + +Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec +lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins +assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui +seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de +l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine. + +Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force +de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en +Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en +Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.» + +Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert. + + + + +XLII + +Albert à Léon. + + +Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me +demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval, +c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle +et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains +du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des +cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione +et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un +théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer +la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle +n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis +laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que +les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un +caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais +tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu. + +La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne +sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur; +toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire, +que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et +qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille +chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à +pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais +comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable +fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde +ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à +l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni +Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des +cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la +vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles +sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si +bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout +dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout +le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les +cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si +sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais +assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on +l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas. + +C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours +invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie +presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis +accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de +la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe +de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit +qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et +les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne +donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos +excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai +acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes +sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une +semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai +confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus +fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que +dans mon absence. + +Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me +trouver de la brocatelle orange et noire + +Albert CHAUMIER. + + + + +XLIII + + +Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna +la lettre d'Albert. + +Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à +s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la +conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la +recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer +les vÅ“ux d'un autre amant.» + +Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son +visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du +trouble qui s'était emparé d'elle. + +Heureusement, M. Anselme entra. + +«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé +des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand +qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a +confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M. +d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants; +mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près +terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg +a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement +à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui +plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts +d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et +que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les +Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.» + +La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de +la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche +s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à +la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les +appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore +tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes +que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que +l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait +dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de +jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après +s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur +avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il +y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour +l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies. + +«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle. + +--Très-riche, répondit M. Anselme. + +--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille. + +--Il la chérit, ajouta M. Anselme. + +--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se +compose de six pièces. C'est bien grand. + +--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle +sera mariée. + +--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du +mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la +chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline +blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains; +elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une +baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout +le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui +ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille. + +--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce +sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans +hésiter.» + +On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout +revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes +bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle +d'armes. + +Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on +finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec +de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève, +comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes +harmonieusement bariolées.» + +Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui +s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue +du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de +souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la sÅ“ur. + +«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon. + +--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que +nous en achetions un pour le jeune homme. + +--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la +crinière et les jambes noires.» + +On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la +maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de +cavalcades. Le frère et la sÅ“ur ne purent se défendre d'un sentiment +de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles +qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur +existence. Ils furent quelque temps sans parler. + +Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée +de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre +tendre amitié. + +--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si +jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre +pauvreté nous éloigne!» + +Le frère et la sÅ“ur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M. +Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son +habit marron. + +En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme +proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était +adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes +sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie +probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son +chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il +semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque +temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit +son chapeau. Anselme le regarda et lui dit: + +«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous +empêche-t-elle de travailler? + +--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul, +j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon +maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les +ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce +matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai +laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à +mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est +nécessaire. Mais cela me déchire le cÅ“ur! Voilà une demi-heure que je +suis là , et personne n'a encore voulu rien me donner. + +--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt +qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant +moi?» + +Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question. + +«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire. + +--Osez: je ne me fâcherai de rien. + +--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que +vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus +sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de +rien. + +--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et +laissez-moi votre nom et votre adresse. + +--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10. + +--Vous êtes Allemand? + +--Oui, monsieur. + +--C'est bien.» + +Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un +louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une +pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut +Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas +accoutumé à recéler de pareilles espèces. + +«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. +Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon.... +ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans +sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour +se persuader qu'il ne rêvait pas?» + +A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la +chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de +Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à +la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les +avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme, +il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste. +Rodolphe galopait du côté de Rose! + +Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon +écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la +coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son +chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de +ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de.... + + + + +XLIV + +L'auteur s'interrompt.--De la difficulté d'écrire l'histoire et de la +multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien. + + +Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette +époque. + + + + +XLV + + +Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit +en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit +accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du +moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de +la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au +tailleur. + +Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque +jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter; +elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne +voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle +craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait +un moment paru devoir compter. + +Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se +diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même +plante. + + * * * * * + +Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le +bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le +printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de +loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses +fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres +gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait +tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans +diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées. + +L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou +bien dans la poussière vient sécher et mourir. + +Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au +parfum balsamique, l'une trouve à fleurir. + +L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se +balance et scintille, et dit au prisonnier: + +Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de +l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier. + + + + +XLVI + +Geneviève à Rose. + + +Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon +ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un +spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien +contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien +qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon. +Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a +donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es +l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes +ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée, +vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu, +Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui +les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé +à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu +sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si +horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un +supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3] +pâle et décolorée, le cÅ“ur sans espoir et rempli d'un amer +découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à +Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son +malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de +la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour +tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un +moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme +peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la +félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te +reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu +le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes, +tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de +notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un +germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai +du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez +vous dimanche? + +GENEVIÈVE. + +[1] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec +soin: _c'est_,--dans la lettre originale. + +[2] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec +soin: _c'est_,--dans la lettre originale. + +[3] Il y a _devient_, raturé sur la lettre originale. + + + + +XLVII + + +Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier; +il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis +le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait +jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés +aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait à faire devait +l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le +dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce +charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se +mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire +travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les +meilleurs jours de Fontainebleau. + +«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!» + + * * * * * + +L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé. +Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier +volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de +finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite +l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec +impatience le second volume. + +Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le +récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements: +c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs +et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se +trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui, +surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension. + +Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer +le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension +possible est celle-ci: + +La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée? + +Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier +par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à +des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume. + +L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le +voici: + +Après le dîner, une des premières per.... + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +I + + +....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe. + +Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen +et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.» + +Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève. + +--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie. + +--N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.» + +Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité +et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il +y avait un secret entre eux deux. + +Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme +Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du +petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de +moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre. + +--Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous +n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions +en dire.» + +A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter +que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à +l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de +Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un +peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre +Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause. +Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme +Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de +politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du cÅ“ur lui +était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y +avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en +habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, +lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.» + +Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient +maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un +homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami. + +Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait +une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur. + +«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est +mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de cÅ“ur: les +plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris, +mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à +l'autre.» + +Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose +fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son +peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon, +quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de +dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: +«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour +ne pas connaître nos amis.» + +Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son +cÅ“ur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un +moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à +Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine +de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne +qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard +suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée +et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, +conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le +regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cÅ“ur. Il se leva et sortît +du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait +l'antichambre. + +«Léon, où vas-tu? + +--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je +pleurerais ou je tuerais quelqu'un. + +--Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes: +calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre +toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle +t'aime.» + +Le frère et la sÅ“ur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste +entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la +salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre +au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.» + +Léon obéit à sa sÅ“ur, autant pour ne pas abandonner le terrain à +Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa sÅ“ur ne +s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils +venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements. +Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le +cÅ“ur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé +auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle +n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la +perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de +Redeuil. + +On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit +son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès +qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements +qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une +expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh! +que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il +l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits +pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!» +Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de +Mme Haraldsen. + +Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en +présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte +d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de +froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou +de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament +la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant +Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à -tête qu'il +avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de +Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses +manÅ“uvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs, +les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, +Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce +qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe +se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La +pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au cÅ“ur qu'elle avait eu +froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une +épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de +commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que +celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa +haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève, +et, tout en parlant de choses et d'autres, dit: + +«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la +demande a été faite. + +--Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?» + +Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, +puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M. +Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position +lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve +fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui +apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la +dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.» + +Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se +continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe, +de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans +intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de +coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la +fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé. +Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié _Octavie_, ni +le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste +l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que +le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une +occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut +faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir +Mme Haraldsen, et dit à Rose: + +«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus +extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille +de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les +autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.» + +Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être +étonné de tout ce que sa sÅ“ur avait découvert dans la lettre +d'Albert. + +ROSE.--Il y a des goûts si singuliers! + +LÉON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner +d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus +souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en +désoler ni s'en enorgueillir. + +RODOLPHE.--Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon? + +LÉON.--Oui, monsieur; et vous? + +RODOLPHE.--Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes +rencontrés. + +(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son +doute.) + +RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux? + +LÉON.--Je n'achète pas de chevaux. + +GENEVIÈVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle +s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin. + +ROSE.--Oui, certes, et elle est très-belle. + +GENEVIÈVE.--Très-belle, en effet. + +Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, +tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font +l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie +femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et +elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux, +des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez +légèrement relevé. + +ROSE.--Éléonore a d'admirables cheveux noirs. + +GENEVIÈVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel +joli bras! + +ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit +tant. J'aime bien un joli bras. + +GENEVIÈVE.--As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé? + +ROSE.--Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme +Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles +sont blanches, petites et bien rangées. + +GENEVIÈVE.--Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui +n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie. + +MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici. + +ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls +nez qui aient de la grâce et de la noblesse. + +GENEVIÈVE.--Aussi, j'excuse bien Albert. + +LÉON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien +d'autres. + +RODOLPHE.--Cela dépend de quelles autres vous voulez parler. + +LÉON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans +le cÅ“ur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa +naïveté. + +MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes +de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui +réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre +elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise. + +Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour +la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été +engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le +premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile: +Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce +qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle +était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter +une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus +d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si +elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention: +mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.» + +Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie, +parle à Léon, il est désespéré.» + +Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle +répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.» + +La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie +excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il +ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge +de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait +manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose +empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa +vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de +celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, +mais....» + +Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait +joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il +faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte +pour vous emmener?» + +Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au +quadrille. + +Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait +fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme +Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les +sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé +des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à +rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une +seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et +s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà . «Et pour la +suivante? + +--Aussi. + +--Et celle d'après? + +--Également.» + +Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève. + +«Tu ne danses pas? lui dit-il. + +--Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête. + +--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté. + +--Volontiers.» + +Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu +l'objet de la passion d'Albert? + +--Non, dit Geneviève; et toi? + +--Pas davantage.» + + + + +II + +Albert à Léon. + + +Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne +sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans +un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, +prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des +livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne +finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt +volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, +comme Silvio Pellico, le célèbre captif: + + Miei prigioni.--Mes prisons. + +Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma +lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais +de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme +charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. +Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et +que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus +pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les +dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même. + +«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où +allez-vous? + +--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété +appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.» + +Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cÅ“ur.... trace +ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel +malheur de ne pas vous voir quelques heures!» + +On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel +endroit...» + +Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver +un prétexte.... + +Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi.... + +Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la +vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre +logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand +autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une +autre femme! et c'est si joli, une autre femme! + +A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que +dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il +pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle +femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte +avant le jour, à cinq heures! très-bien. + +Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les +femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que +la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle +s'endort aussi. + +Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement: +il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet, +chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de +chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à +l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une +pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité +devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni +Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à +grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus! + +--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.» + +Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients. + +Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre +mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais +des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles +des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font +mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la +poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la +cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je +trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux +clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême: +les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage +violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen. +Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites +pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.» + +Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un +être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir +entrer me fait battre le cÅ“ur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur +de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble. + +Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: +«Restez là , ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme +de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous +sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me +pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela +dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule +contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que +j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je +viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai +dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les +misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux +qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et +dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même +d'enfants que je puisse manger comme Ugolin. + +Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été +obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins +qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du +tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre +qu'Ugolin. + +Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non +pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès +qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il +sera toujours temps de faire des stances. + + * * * * * + +Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un +pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin +de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de +groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines +il faut pour équivaloir à un bifteck. + +Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis +chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les +prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs +de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais +c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire +les chansons qui me viennent. + + Allons, enfants de la patrie, + Le jour de gloire est arrivé; + Contre nous de la tyrannie.... + + * * * * * + + Liberté! liberté chérie! + + * * * * * + + O mon pays! de tes belles campagnes, + Je garderai le touchant souvenir. + + * * * * * + + * * * * * + + Loin des chalets qui m'ont vu naître. + + * * * * * + + * * * * * + + * * * * * + + Rendez-moi ma patrie + Ou laissez-moi mourir. + + * * * * * + + O Liberté! vierge sainte et sans tache! + + * * * * * + + Viva! viva la libertà ! + + * * * * * + + ......L'habitant des montagnes + Respire près du ciel l'air de la liberté. + + * * * * * + + Plutôt la mort que l'esclavage, + C'est la devise des Français. + + * * * * * + + +Je ne chanterai pas celle-ci: + + On nous disait: «Soyez esclaves:» + Nous avons dit: «Soyons soldats!» + +Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à +disputer sur les mots. + +Mais voici l'air de la Malibran: + + J'avais perdu la paix et les beaux jours: + Je les retrouve en voyant ma patrie: + De son pays on se souvient toujours. + +Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un +amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré. +J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime +les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des +rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu +sur le boulevard des Italiens. + +Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la +pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs +calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes. +Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels +on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont +rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi +conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est +toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa +sÅ“ur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des +circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sÅ“ur, soit parce +que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y +ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire +admettre: + +C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve +du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé +secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son +domestique_, offrait les preuves de ceci: + +Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de +_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_. + +Elle fut condamnée à l'amende et aux frais. + +Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans +l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais +le plus serait celle-ci: + +«Condamné à la prison. + +«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.» + +Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi +bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc. + +.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer, +car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je +m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si +toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai +faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu +à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de +groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me +mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici +un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la +solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me +reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes. + + * * * * * + +Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le +retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini +mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie +geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela +n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par +le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place +dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la +poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va +boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié +quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme +parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me +manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et +rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le +postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il +m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il +ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma +brocatelle orange et noire? + +Albert Chaumier. + + + + +III + + +Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait +qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière +soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait +parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de +la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose, +la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle +répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à +aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour +son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je +serais à lui? Il m'a humiliée.» + +Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre +Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime. +Elle retourna donner à Léon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci, à son +tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de +_mademoiselle Chaumier_; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la +coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût +coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de +coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une +sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; +ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison +de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il +allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son +dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il +courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de +Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève +avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été +difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit: +«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une +vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour +l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas +jusqu'à mon retour.» + +Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel +était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup +trop gros pour être fin. + +Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon +cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte +pas sans inquiétude.» + +Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La +veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec +lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris, +il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains; +il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui +semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à +minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser +sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait +bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la +porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, +et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son +visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit +l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.» + +A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la +campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui +avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il +commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il +passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un +domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait +pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce +que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le +beau coloris de la santé. + +Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en +allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était +le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se +dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux +rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut +leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait +placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre +de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et +au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une +autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était +inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la +sÅ“ur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur +mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait +bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et +ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et +elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret +qui lui brûlait le cÅ“ur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler +haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux +pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé +pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de +dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.» +Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de +bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les +tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de +toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la +terre d'une tendresse impuissante et inutile.» + +Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants. +Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes +efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le +bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous +abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des +étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu +leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!» + +Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent, +regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards, +percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils +quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de +la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit +qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les +travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte. + +Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur +heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque +de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés +de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait +envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et +commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les +chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la +chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur +enfance, les raquettes et les volants. + +Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, +dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme +Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on +retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute +petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait +jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille +avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva +dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les +mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et +cette voix leur alla au cÅ“ur. + +Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de +chanter: _Bonheur de se revoir_. + +Et le frère et la sÅ“ur se mirent à fondre en larmes; car ils ne +revoyaient personne. + +Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré +maman, tu étais assise là , et Rose était près de toi. Te souviens-tu +comme elle me promettait de m'aimer?» + +Et Geneviève refoulait dans son cÅ“ur tous les souvenirs d'Albert qui +venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle +se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux +parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda +au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le +bord du lit de sa sÅ“ur. + +Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de +volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la +tombe de Rosalie. + +De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, +qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanément_ ses leçons et qu'il +lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir. + +Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de +ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle +commençait ainsi: + +«Monsieur, + +«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....» + +Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à +Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour +aller et pour revenir. + +Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour +s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève +ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre +réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet. +S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât +bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa +sÅ“ur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il +songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait +de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin +sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?» + +Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied +d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau +bouquet et les rubans les plus nouveaux. + +Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et +beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait +d'être mis _décemment_, c'est-à -dire du costume le plus simple. Il avait +des habits qu'on aurait pu citer comme des + + _exemples de longévité_, + +à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux +sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs +colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux +têtes et des betteraves monstrueuses. + +Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait +invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontées_; +quelquefois même un Å“il un peu exercé découvrait, sur le côté d'une +botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux +cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque +distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il +n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le +trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il: + +«Je n'irai pas. + +--Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie? + +--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci. + +--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant! + +--Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.» + +Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit: +«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours +notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train; +lui, qui s'habillait avec tant d'élégance! + +--Comme il est changé! + +--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent +chagrin? + +--Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai +que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de +dépenser de l'argent. + +--C'est étonnant. Mais il doit en gagner? + +--Il en gagne beaucoup. + +--Qu'en fait-il alors? + +--Je crois qu'il l'enfouit. + +--Il est donc avare? + +--Il faut qu'il le soit devenu. + +--C'est dommage. + +--Oui, c'était un excellent garçon. + +--Il faut le corriger. + +--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.» + +En effet, à quelques jours de là , comme Léon arrivait dans l'atelier du +peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq. + + + + +IV + +L'atelier. + + +Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est + +«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.» + +L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là +quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun +vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, +par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition. + +On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a +pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est +le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il +dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte +grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie +de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont +le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à +cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin +demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. +«A propos, je n'ai plus de tabac.» + +Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de +reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas +dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il +mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu. + +«Travaillons, dit Antoine. + +--Ah! si nous fumions une pipe? + +--Oui, cela excite le cerveau.» + +Quand la pipe est fumée: + +«Ah! maintenant, à l'ouvrage. + +--Quelle heure est-il? + +--Neuf heures. + +--Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand +nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail +interrompu. + +--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après +déjeuner. + +--Voilà une matinée de perdue. + +--C'est la faute de cet odieux Gargantua. + +--Infâme Gargantua! + +--Gargantua est notre ruine. + +--Je propose de brûler Gargantua. + +--De le crucifier. + +--De le disséquer. + +--De l'empailler.» + +Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le +déjeuner. + +«Qu'allons-nous manger? + +--Je ne sais pas. + +--Ni moi. + +--Ni moi. + +--Ni moi.» + +Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on +établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. +On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera +un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le +fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de +l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention +à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite +heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les +quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un +prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet, +l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu +égaye l'esprit. + +«Il faut faire du feu. + +--Avec quoi allons-nous faire du feu? + +--Ah! oui, avec quoi? + +--Il y a sur le carré une vieille malle. + +--A qui est-elle? + +--Je n'en sais rien. + +--Ni moi. + +--C'est une malle abandonnée. + +--Une malle qui nous gêne beaucoup.» + +On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle +pipe, on cause, on chante. + +«Allons, maintenant, travaillons. + +--Quelle heure est-il? + +--L'horloge est arrêtée. + +--Il faut la remonter. + +--Gargantua, va demander l'heure.» + +Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure. + +«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure! + +--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle. + +--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au +dîner, et je travaillerai sans distractions.» + +Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place. + +«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur! + +--Je déteste les flâneurs. + +--C'est la peste des ateliers.» + +Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en +disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas +malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs +vÅ“ux. + +«Gargantua, tu vas cirer nos bottes. + +--Oh! avant, remets de la malle dans le feu. + +--Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave. + +--Gargantua, va voir à la cave.» + +En effet, on trouve quelques morceaux de charbon. + +«Gargantua! les bottes! + +--Tiens, tu iras porter cette lettre. + +--Et celle-ci. + +--Tu battras ma redingote. + +--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.» + +Gargantua ouvre la bouche, on se récrie: + +«Tiens! Gargantua qui parle! + +--Parle, Gargantua. + +--Il faut qu'il monte sur une chaise. + +--Non, sur la planche.» + +On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de +haut: on l'invite à parler. + +Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que +sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué. + +«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail +que tu deviendras un grand peintre?» + +On descend Gargantua. + +«Allons, travaillons. + +--Il faut fermer la porte. + +--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera +pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que +d'entendre frapper à la porte. + +--Où est le blanc d'Espagne?» + +On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le +blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc +d'Espagne. + +«Ah! le voilà !» + +On écrit sur la porte: + + IL N'Y A PERSONNE. + +«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.» + +Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente. + +«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire. + +--Rien du tout! + +--Absolument rien.» + +On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains. + +«Ah! non, cela s'arrête au-dessous. + +--Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier. + +On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile +placée sur le chevalet de Charles Mithois. + +«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là , +vis-à -vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans +bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous +les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse +route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles. +Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou +deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage +est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont +marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent +dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers +sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes +bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, +étudie les maîtres. + + Nocturna versate manu, versate diurna.» + +Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le +chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires +prolongés. + +A ce moment, Léon entra. + +«Nous sommes enchantés de te voir. + +--Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler +comme des tigres. + +--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement +précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la +vie: + + On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort; + On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort. + +C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus +exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons. + +--Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me +donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni +à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller +donner une leçon auprès d'ici. + +--N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous +sacrifierons le travail d'aujourd'hui. + +--Nous le sacrifierons. + +--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié. + +--Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends? + +--Quel service? + +--Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de +flâner. + +--O vertus méconnues! O injustice des contemporains! + +--C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les +pipes!» + +Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, +attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres +par un instant de méditation: + +«Tu donneras: _Fatmé_ à Lefloch; la _Brûle-Gueule_ à ton maître; la +_Rothschild_ à Mithois; l'_Etna_ à Léon; la _Sardanapale_ à Edgar Sagan; +la _Cinq-Liards_ au modèle. Tu garderas la _Lilliputienne_.» + +Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes +étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été +solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait +nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La _Rothschild_ +était une pipe d'écume montée en argent. La _Sardanapale_ avait un +très-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once +de tabac. _Fatmé_ était une pipe turque. Gargantua exécuta +scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une +distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand +tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole. + +«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous +caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour +le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu +gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?» + +Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable +plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce +sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu +parler de sa sÅ“ur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on +était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait +honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre +eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas +avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces +bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de +brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les +oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile +les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc. + +Huguet continua. + +«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit +ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, +le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu +avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de +porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (_Très-bien! +très-bien!_)» + +L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout +l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit: +«Tu es fou. + +--Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que +lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement +d'approbation_.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse +adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune +avanie pour t'en donner la preuve. (_Très-bien!_) Qu'est devenue cette +élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces +modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le +Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop +étroits! + + Quantum mutatus ab illo + Hectore, qui redit exuvias indutus.... + +Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles +d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, +comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent +honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_) + +--Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied +bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de +toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers! + +--Parlez plus respectueusement au tribunal. + +--Je décline sa compétence. + +--Le tribunal se déclare compétent. (_Écoutez, écoutez!_) Et en effet, +messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici +dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le +beau. + +--Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a +pas faits à sa ressemblance. + +--L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais +je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat +qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en +sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (_Très-bien, +très-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se +présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par +le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre. + + Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits. + +(_Hilarité_.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers +subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à +lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce +chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau +qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle +expression de J. B. Rousseau, + + Hurlent d'effroi de se voir accouplés, + +ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur. + +MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre +sur les bottes de l'inculpé. + +ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je +partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait: + + Combien je suis marry que la muse françoise + Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise, + Ocymore, Dyspotme, Oligochronien; + Ma muse les diroit du sang Valésien. + +UNE VOIX.--Au fait! + +ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse +française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner +une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs! +voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que +l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous +dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette +botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (_Murmures en sens +divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de +désapprobation_.) + +UNE VOIX (_qui pourrait être celle de Léon_).--Le jeu de mots est +misérable. + +PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre! à l'ordre! + +ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas +difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais +le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la +poêle. + +--Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire. + +--Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce +délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il +était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le +malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui +demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir +auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons +toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé, +qu'avez-vous à répondre?» + +Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de +désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc. + +Quand il aurait pu dire: + +«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma sÅ“ur Geneviève ne manque de rien; +elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne +perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la +plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment +pour se chauffer. Ma sÅ“ur Geneviève ne désire rien; la hideuse +pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de +son haleine mortelle.» + + + + +V + + +Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins +d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de +douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre, +inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il +trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait +vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues, +magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu, +s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et +vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des +prostituées sans cÅ“ur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de +riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée. +L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il +s'assit près d'elle et lui dit: + +«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée? + +--Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet +été. + +--Moins qu'une neuve, cependant. + +--Une neuve serait chère, et nos moyens... + +--Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire? +Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère +et à mourir à l'hôpital? La sÅ“ur d'un musicien doit marcher l'égale +de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux +que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta +femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une +ensemble.» + +Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des +glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que +leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets +vint leur en offrir un merveilleusement beau. + +«Combien votre bouquet? dit une des femmes. + +--Dix francs. + +--C'est trop cher.» + +La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la +même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la +table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève, +que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec +curiosité. + +«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni. + +--Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous +entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les +contrarier un peu.» + +Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa +sÅ“ur ce qu'il y avait de plus beau. + +Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit. + + + + +VI + + +Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et +lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier +clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a +fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a +disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces +trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne +vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul +la première impression que va lui causer ce récit.» + +Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M. +Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait +pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour +dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer +une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On +lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque +dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche +précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se +faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce +qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le +monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle +était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et +d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison +des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique +moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle. +Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques +jours après elle recevait le semblable. + +M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit +des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez +longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à +sa sÅ“ur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il +se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.» + +Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de +l'espoir à perdre. + +Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué +deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher, +il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir +refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de +la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans +laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son +talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le +maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui +avait fait perdre jusque-là , et on renonçait, bien à regret, aux soins +qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On +avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, +il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait +une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements, +pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.» + +Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme +conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée +d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la +moindre démarche. + +A quelques jours de là , il reçut une invitation à dîner chez son élève +d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, +à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète +de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et +vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre, +avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de +temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler +les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc. + +Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle +venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle +ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce +où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour +lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec +respect. + + + + +VII + + +La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais +cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances +presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques +négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable +pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour +la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas +au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un +domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la +maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le +regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, +et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: +«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez +grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé +d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le +monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au +musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut +et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué +de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, +et vis-à -vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle +rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela +n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de +penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, +il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses +leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été +compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son +talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font +volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus +considérés. + +M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, +assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, +ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles +tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent +le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, +d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, +qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance +jusqu'à son mariage et au delà . Ils s'étaient convaincus que rien +n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de +l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui +arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne +négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent +de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, +continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant +quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il +épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que +jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, +et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait +garder son premier regard, son premier battement de cÅ“ur, son premier +frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là +tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la +_Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus +d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son +point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune +homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être +ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient +antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à +mettre des bottes trop étroites. + +Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les +mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il +est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il +lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à +apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à +la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas +la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant +un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce +qu'il faisait. + +«Je cherche la solution d'un problème. + +--Ah! D'un problème de mathématiques? + +--Oui! + +--Et que dit ce problème? + +--C'est trop compliqué pour vous, papa. + +--C'est égal, dis toujours.» + +Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu +avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal +terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs, +combien me coûtera une culotte de peau? + +--Ah! dit le père. + +--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il +n'y a qu'un connu. + +--Je te laisse. + +--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je +cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.» + +Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité +plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, +comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens +qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on +avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de +vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de +Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son +haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en +avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, +c'est-à -dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est +une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. +Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que +certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on +ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y +a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de +déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt +pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper +dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre +coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que +les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois +verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer +des _pois chers_.) + +Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, +et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux +meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, +aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de +cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à +Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite +table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée +l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On +causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se +laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, +il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sÅ“ur, et le +sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on +passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, +heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été +remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait +pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, +papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes +qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon +reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était +superbe. Là , il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à +fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il +jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de +ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord: + +_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par: +_Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces +intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille +dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à +quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen +de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas +à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut +d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au +pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme +répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, +dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la +qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science +incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la +vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une +cuisinière. + +Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, +très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les +timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour. + +LE VIOLON, _dans les lilas_. + +Une fièvre brûlante, etc., etc. + +LA VOIX, _à travers les barreaux_. + +Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc. + +LE VIOLON. + +Je t'aime tant, je t'aime tant, etc. + +LA VOIX. + +Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas.... + +LE VIOLON. + +Toi dont les yeux me font la loi.... + +LA VOIX. + +Tu n'auras pas ma rose.... + +LE VIOLON. + +Ma richesse, c'est ta voix douce.... */ + +«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait +pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras +pas ma rose_. + +LE VIOLON. + + Si tu veux, charmante brune, + Ce soir au clair de la lune, + +«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.» + +LA VOIX. + + Les yeux noirs sont de jolis yeux, + Mais pour moi, j'aime mieux les bleus.... + +«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.» + +LE VIOLON. + + J'ai longtemps parcouru le monde + + * * * * * + + Courtisant la brune et la blonde.... + «Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.» + +LA VOIX. + +Il faut des époux assortis.... + +LE VIOLON. + + ....L'amour ne sait guère + Ce qu'il permet, ce qu'il défend.... + +LA VOIX. + + * * * * * + +Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit +pas. La voix se décida à chanter ces paroles: + + Je suis _bonne_.... + +«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du _Diable à quatre_, mais dans la pièce, +_bonne_ ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.» + +Cette fois le violon avait compris, car il répondit: + + Le noble éclat du diadème + Ici n'a pas séduit mon cÅ“ur, etc. + +La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta: + +Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cÅ“ur.... + +Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour +le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi +caricaturé de la main d'Hérold: + +Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon cÅ“ur_. + + Par HENRY QUATRE. + +LA VOIX. + + Triste raison, j'abjure ton empire.... + +LE VIOLON. + + Si tu veux charmante brune, + Ce soir, au clair de la lune, + Ce gazon.... + +«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.» + +LA VOIX + + Il est tard, je rejoins ma mère. + Adieu, Colin, au revoir.... + +LE VIOLON. + + Si tu veux charmante brune, + Ce soir, au clair de la lune. + Ce gazon.... + +Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son +obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs, +une expression ravissante. + +LA VOIX. + +Sans bruit, sans bruit.... + +Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin? +Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec +précipitation: + + .... Prenez garde + La dame blanche vous regarde.... + +On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque. + +Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer. + +Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue: + +«Monsieur, + +«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de +voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour +son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses +voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes +regrets, l'assurance de ma considération distinguée. + +«SANLECQUE.» + + + + +VIII + + +Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un +autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec +une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait: + +«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y +songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre +et que vous devez ignorer, etc.» + +La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son +adresse. Léon lui répondit: + + «Monsieur, + +«Vous avez écrit à ma sÅ“ur; elle me charge de vous répondre: c'est +vous dire assez quelle est la réponse. Ma sÅ“ur ne reçoit ni lettres +ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter, +pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres +exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une +réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres, +dans la _Nouvelle Héloïse_ de Rousseau; et ces réponses au moins +seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma sÅ“ur (qui ne +s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre. + +«LÉON LAUTER.» + + + + +IX + +M. Charles Merruel à M. Léon Lauter. + + +Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez +raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu +plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sÅ“ur; j'ai été touché +autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis +négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune +fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant +qu'en pensant à mademoiselle votre sÅ“ur, je ne trouvais à dire que ce +que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis +presque riche, j'aime mademoiselle votre sÅ“ur; le plus grand désir +que je sente dans mon cÅ“ur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit +heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe +pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié, +si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui +se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre +sÅ“ur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle +tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon +amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je +parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque +riche, j'aime mademoiselle votre sÅ“ur; le plus grand désir que je +trouve dans mon cÅ“ur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit +heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me +renvoyer au livre de Rousseau. + +J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc. + +CH. MERRUEL. + + + + +X + + +Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit: + +«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce +M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_. +Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu? + +--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé +devant moi. + +--Ah!... Et comment le trouves-tu? + +--Bien, reprit Geneviève avec indifférence. + +--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je +l'autorise... + +GENEVIÈVE.--A rien. + +LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela? + +GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier. + +LÉON.--Ah! + +GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier. + +LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le +croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour +toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche, +amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à +genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas +mieux.» + +Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux. + +«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en +remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si +heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages +qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te +presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de +chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre +petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car +de nouvelles affections viendront remplir ton cÅ“ur; tu auras des +enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un +sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi +un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sÅ“ur, si timide, +si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui +ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui +aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui +pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis +si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?» + +Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui +arrivait. + +LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre. + +ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève? + +Geneviève se penche sur sa broderie. + +LÉON.--Geneviève refuse. + +ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme +du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève +excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se +dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs. + +LÉON.--Tu entends, Geneviève? + +Geneviève se penche encore davantage; son cÅ“ur est déchiré. Albert +n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son +frère en la voyant passer aux bras d'un mari. + +ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici +que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le +mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage +entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites +jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des +mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne, +la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la +campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes +tes amies.» + +Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de +se marier avec un autre. + +ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève? + +LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand +tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la +contrarions. + +ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton +mariage, parlons du mien. + +LÉON.--Du tien? + +ALBERT.--Du mien. + +Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle +leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage. + +Albert continua: + +«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour +rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans +un bel état. + +LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore. + +ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon +clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à +lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois! +il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants, +voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en +avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette +rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un cÅ“ur +que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais +chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les +grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sÅ“ur +devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle +a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a +rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec +elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un +changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche; +nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, +et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.» + +Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de +chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils +s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des +affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui +confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir. + +GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires. + +LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables. + +GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir? + +LÉON.--C'est impossible. + +GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie. + +LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais. + +GENEVIÈVE.--Adieu, Léon. + +Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait +dans son cÅ“ur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils +donc malheureux tous les deux?» + +Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait, +étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne +voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la +même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M. +Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez +Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était +sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut +dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et +dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne +prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, +Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas +continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette +prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait +commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des +arrivants. + +Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les +pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son cÅ“ur +avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle +pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à +Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour +Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je +verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à +l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé +qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont +comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que +je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie; +j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon! +je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent +protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait +pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une +séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah! +maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle +souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne +serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont +laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que +cela finira, et elle nous attend dans le ciel.» + +Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre +brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait: + +«Comme Geneviève est belle ce soir! + +--Quel teint et quel éclat! + +--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien. + +--Elle était pâle et elle avait les yeux caves. + +--On aurait dit une poitrinaire. + +--Ce n'était qu'une indisposition. + +--Elle est charmante aujourd'hui.» + +Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M. +Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il +la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle +était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit +tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle +n'amusait pas. + +Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. +Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au +Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla +chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil +le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas +leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là . D'ailleurs il +était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa sÅ“ur. +Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une +manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait +d'annoncer: + +M. Michaud, + +Madame Michaud, + +Mademoiselle Anaïs Michaud. + +C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait +détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie, +elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre +cÅ“ur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et +ses dents. + +Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes +regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment +d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son cÅ“ur; une douleur +poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et +disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure +de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu +Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se +venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par +le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi +charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait +été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable. + +Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son +frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!» + +Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai +de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des +autres, et j'en vivrai.» + +Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les +parfums du soir. + +Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne +te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle +n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle +tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là , elle ne s'est +occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes. + +--N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne +la pardonnerai pas.» + +Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup; +que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât +encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez +d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui +l'entouraient et aux obsessions de sa famille. + +On présenta la _future_ d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre +Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde +savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque +instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits +par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle +se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée, +malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui +succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel, +pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il +était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans +la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses +lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein. + + + + +XI + + +Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la +voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire. + +A Rose. + +«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et +de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui, +et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je +vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de +n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui; +vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et +nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma +cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez +Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement. +Adieu. + +«LÉON.» + +Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander +des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se +fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après +qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit. + +«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te +rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais +je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre; +je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire +ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer. + +«ROSE CHAUMIER.» + +Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le +petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient +plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se +coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait +eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et +n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les +applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva +souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut +celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez +éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de +mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire +et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la +rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de +revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder: +elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer +deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin, +et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc. + +Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes +trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu +en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme +que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre +l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut +s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un +bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon +fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à +laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut +très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la +sienne. + +Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon +s'occupa de la toilette de sa sÅ“ur. Il acheta quelques objets à +crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent +comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou +auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour +ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à +réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier +d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle +refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste +volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une +blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève +eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa +mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot +la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir +que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est +sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un +petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement +voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin, +assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement +indifférent. + +C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais +il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par +Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la +maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la +chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle +avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle +chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un +fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme +Michaud. Il dit à Geneviève: + +«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs? + +--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....» + +Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que +Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs. + +«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon. + +--Rose? demanda Geneviève. + +--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie +au jour. + +--J'aime mieux Rose. + +--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était +précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être +était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre? + +--Oui,» dit Geneviève. + +Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa +fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en +l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre. +Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon +s'était acheté des souliers. + + + + +XII + +La toilette de Geneviève. + + +La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre +mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont +resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi. +A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi, +et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous +silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose +à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne +dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la +page que j'ai négligé d'écrire. + +«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la +parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure +d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une +sauge, ni une marguerite. + +«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les +forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les +chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend +des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux +bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son +parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin +d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous +savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on +peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il +pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour +que des fleurs de son jardin.» + +Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais +j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève, + +Et aussi la toilette de Rose, + +Et aussi la toilette d'Anaïs, + +Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***. + +Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce +moment, en robe de chambre et en pantoufles. + +Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé +_père Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel +va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me +rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de +benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que +je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui +fument près de vous. + + + + +XIII + +La toilette de Geneviève.--La toilette de Rose.--La toilette +d'Anaïs.--La toilette de Mme Michaud. + + +Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est +assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle. +Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses +que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où +elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une +lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus +choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa +toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des +femmes en parler dans les plus grands détails. C'était: + +Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile +d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne +en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me +rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets +en perles; la jupe de la robe un peu traînante. + +Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à +aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour +une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi +qu'elle aurait été habillée. Si _elle eût été la mariée!_ pourvu, Dieu +tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la +pauvre enfant; elle aurait bien souffert! + +La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les +yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle +de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le +chapeau, et un bracelet d'or très-simple. + +La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et +orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et +un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre +de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition. + +Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une +robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme +Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrêt de la cour +royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un +roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à +l'heure?) + +Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est +que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne +s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et +sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi; +peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir, +cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe +qu'elle avait depuis longtemps. + +Je crois que c'est tout. + + + + +XIV + + +Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le +sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle +priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle, +qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque +parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au cÅ“ur. Il +vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert +et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce +cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut +cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la +pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu, +et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne +demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour +arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit +dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si +l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait +sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne +rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et +rentra la robe de sa nouvelle cousine. + +Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle +fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se +mira, et dit: «_J'étais_ belle aussi, moi.» + +Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait; +de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas +tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie. + +La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon; +quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en +rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre: +c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style +singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque +grand malheur. + +La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est +censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage +bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et +d'abréviations? C'était une assignation pour _s'entendre condamner_ au +payement d'une petite somme qu'il devait au marchand. + +La chose finissait ainsi: + +«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le +présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos +procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la +main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter +main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.» + +Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne +un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes +contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre +pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre +les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle +que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il +redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par +hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il +arrive, de ne jamais les remettre à ma sÅ“ur.» + +Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie +de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé + + _Au nom du roi, de par la loi et la justice._ + +Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la +société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut +chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses +yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même +comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel, +ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on +va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à +Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime +d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort. + +Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue. +Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les +uns aux autres en se disant: «C'est lui.» + +Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta +d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à +une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et +des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus +de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables, +les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à +celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier +nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda +l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc, +dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé +dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au +patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit: +«Que veut monsieur? + +--Vous parler en particulier. + +--Entrez dans mon cabinet.» + +Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme +qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs +généraux et à tous les commandants de la force publique de France. +L'huissier alors lui demanda son nom. + +«Léon Lauter. + +--Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte +restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter? + +--A l'audience du jour. + +--Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour. + +--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas. + +--Vous plaisantez, monsieur? + +--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur. + +--Eh bien! monsieur, c'est-à -dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à +l'audience publique du juge de paix.... + +--Publique? dit Léon. + +--Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix +on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer. + +--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer. + +--Alors, payez. + +--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain. + +--Demain, vous aurez des frais. + +--Qu'est-ce? dit Léon. + +--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume: + + Protêt 6 fr. 85 c. + Enregistrement 1 35 + Assignation 8 20 + Pouvoir 2 20 + Jugement 26 45 + ----------- + Total 45 fr. 05 c. + +qu'il vous faudra payer en sus de la somme. + +--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante +francs. + +--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à +ajouter: + + Signification 7 fr. 95 c. + Commandement 5 50 + Procès-verbal de saisie 11 70 + ----------- + Total 25 fr. 15 c. + +Irez-vous à l'audience du juge de paix? + +--A l'audience publique? + +--Oui. + +--J'aimerais mieux mourir. + +--Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que +le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation +particulière du juge de paix, et nous aurons encore: + + Assignation en débouté 8 fr. 20 c. + Nouveau jugement 26 45 + Signification 7 95 + Commandement 5 50 + Procès-verbal de saisie 11 70 + Procès-verbal d'affiches 24 » + ----------- + Total 83 fr. 80 c. + +ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du +procès-verbal de _récolement_ de vos meubles, ni des frais de vente, +etc. + +--Mais, monsieur, que faire? dit Léon. + +--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit. + +--Oh! monsieur, je vous remercie. + +--Monsieur, il n'y a pas de quoi.» + +Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré +ses précautions, de l'affaire qui l'amenait. + +Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme +demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier. + + + + +XV + + +Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une +fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle +avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait +résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa +découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait +soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de +leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à +deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix +à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en +apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais +s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard +et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire +plus tôt et avait souvent besoin de repos. + +Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme +de ménage? + +--Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé +la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit, +elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient +ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que +tu sois éveillé.» + +Il s'était élevé entre le frère et la sÅ“ur une noble et touchante +lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de +l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui +qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en +ai pas besoin, j'en ai encore.» + +La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on +donnait vingt francs par mois. + +J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions +humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme +qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend +au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu +ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une +heure avant le jour, elle se réveillait, allumait _une chandelle_, et se +levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle +lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas +réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait +de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à +employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux +dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et +un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme +elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les +privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle +faisait _une reprise_ dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour, +mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait +ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait +pas à tromper sa sÅ“ur! + +Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail +plus noble que la broderie des femmes désÅ“uvrées sur des étoffes d'or +et d'argent. + +Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce +qu'il avait de rebutant. + +Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des +ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de +distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle +remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la +femme de ménage. + +Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa +toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que +Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa +toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait +remplie. + +Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins. + +Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève; +jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour +elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus +d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer +à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue +d'un désir! + +Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en +avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille! +comme elle était heureuse ce soir-là ! Léon pensa alors qu'il pourrait +peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait +qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant +la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau +dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir +gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le +garder encore un peu. + + + + +XVI + + +Bien des fois déjà , Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à +Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait +toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait +cette fois tout fini. + +Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas +le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait +été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal +tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute +la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose. + +M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison, +dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le +prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y +passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit +jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle +voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait +qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_ +M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.» + +Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du +détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa sÅ“ur ni ses leçons. +Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre +tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa +tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu +la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque +meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les +détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des +larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin, +de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon +était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche, +il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait +semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un +des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon +pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était +chargé de le rapporter, et Rose le replantait. + +Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour +se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les +rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon. + +Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était +morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une +nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent +et de réputation. + +Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils +donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait +les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles +de corail des sorbiers. + +Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours +cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme +d'Albert.» + +Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce +qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les +affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien +gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants; +premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du +mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle +écrivit à Geneviève: + +«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre. + +«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je +suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais +quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on +enterra ma tante Rosalie. + +«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne +m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève; +nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce +qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous +n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais +aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous +les deux; il y a partout des places vides.» + +A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au +postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour +retourner à Paris. + +«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues +sans te reposer.» + +Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le +conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se +retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma sÅ“ur, il faudra bien que tu +saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en +parler qu'une fois.» + +Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la +fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son +frère. + + + + +XVII + + +Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc +est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert +depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence +m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont +les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père +s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et +ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène +assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté, +et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat +qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y +donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant +tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une +partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.» + +Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce. + +«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et +que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que +j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude +à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, +payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu. +Je m'en vais. + +--Mais, dit M. Chaumier.... + +--Mais, dit Rose.... + +--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y +en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait +qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la +brèche faite à votre fortune, et adieu.» + +A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui +tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa +sÅ“ur et partit au galop. + +M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula +qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient +précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches +qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir +encore en aide à Albert. + +Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution +de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne +vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de +Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle +y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour +et amitié.» + +La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; +elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux +arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient +bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une +triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à +Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur +cÅ“ur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons +sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et +qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les +plaisirs du monde allaient lui manquer! + +Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses +anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître. + +Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle +était ruinée et malheureuse. + +Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le +surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin +de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de +la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec +Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille +dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses +moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si +elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux +et leur dire: «Geneviève, ma sÅ“ur, Léon, mon cousin, mon amant, mon +mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous +trois.» + + + + +XVIII + +L'auteur à ses amis connus et inconnus. + + + * * * * * + +Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant +quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien +Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la +bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!... + +Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, +recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez +moi et attendre. Attendons. + +C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais +guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la +vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en +cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin +d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré. +J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force +d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de +mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais +éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette +fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et +toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a +parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais +mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je +conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le +bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui +inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier +Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous +sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on +prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; +Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles +tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il +aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et +des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies +noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les +hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents +lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien +et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui +défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait +vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les +coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si +bien! + +A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos +amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus. +Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs +pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites +clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les +menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et +me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies +toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs +pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux +ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler. + +J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre: + +«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là ! En veux-tu un +autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et +tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau. + +«J. J.» + +Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera +plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si +tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais +aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor. +On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te +montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une +amitié. + +Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu +enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire: +_Je vous l'avais bien dit_. + +Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a +dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n +rapporte à lui, c'est son état. + +Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon +chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome +faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et +des cÅ“urs sourds. + + + + +XIX + + +Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme +de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après +quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit: +«Eh bien! monsieur?» + +Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant +lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la +soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire +sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cÅ“ur d'un homme +pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de +Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie +passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche +dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un +ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus +heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un +long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle +meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la +pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet +de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les +enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en +pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et +les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète +qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et +cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la +bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge +dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans +sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?» + +Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.» + +Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles +retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la +brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta: + +«N'y a-t-il donc plus d'espoir? + +--Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre +sÅ“ur est bien malade.» + +Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait +emporter son dernier espoir. + +«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas? + +--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, +nous avons probablement plusieurs mois devant nous.» + +En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi +jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'Å“il jusqu'à ce +qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café +et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder +Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de +solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il +semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une +lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas +malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de +désespoir. + +Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un +excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai +rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de +frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins +sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir +vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir, +faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle +puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques +conseils donnés par hasard. + +«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma sÅ“ur.» + +Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit. + + + + +XX + + +Ce jour-là , on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela +constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un +Å“il très-exercé pouvait seul apercevoir. + +Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale +paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres, +mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une +ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et +produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient +passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu +près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes, +ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière +(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer +la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en +attendant.» + +Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les +palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le +reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main +égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait +devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son +opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère +examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu +me fais bien plaisir, je le croyais trop court.» + +Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la +mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en +déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte; +et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette +perte de temps. + +Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins +les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus +question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque +dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant +frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous +considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui +de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à -dire où le +plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il +n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la +peinture, la cuisine avant les arts. + +Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se +promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des +tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement +accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas +étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus +somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc. + +Ce jour-là , on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu +d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de +brigand napolitain. + +ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert. + +MITHOIS.--On frappe. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir. + +LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet! + +EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier. + +Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes +de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une +fourchette. + +MITHOIS.--Gargantua, une fourchette. + +GARGANTUA.--Je les cherche. + +ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que +tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne +un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et +n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.) + +MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là ? +on dirait des côtelettes de chien caniche. + +LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières. + +CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons.... + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit? + +GARGANTUA.--De demander trop de cornichons. + +ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles? + +GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons. + +ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés. + +GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit.... + +LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a +pas mal de cornichons. + +GARGANTUA.--Vous en êtes un autre. + +ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du +ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye +comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.) + +MITHOIS.--On frappe. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe. + + (_Entre un autre chaircuitier_.) + +CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier. + +MITHOIS.--Et des recôtelettes. + +LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin? + +ANTOINE HUGUET.--C'est ici. + +(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit +mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de +chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles +perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon +de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue +comme une flamme.) + +ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le +chaircuitier sort_.) + +CHARLES LEFLOCH.--Ah çà ! nous allons donc manger les côtelettes du +propriétaire? + +ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si +coriace. + +CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre. + +ANTOINE HUGUET.--Tant mieux. + +CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye? + +ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance? + +CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance. + +ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé. + + (_Moment de stupeur, indignation profonde_.) + +ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle +punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien! +Gargantua, les fourchettes? + +Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les +fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie. + +On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de +côtelettes. + +CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à +chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots +menaçants: + + MANE THECEL PHARES. + +MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé +la chute des grands empires. + +ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la +maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma +solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont +je suis sorti victorieusement. + +_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander, +huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille +francs. + +MITHOIS.--De mille francs! + +CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!! + +EDGAR SAGAN.--De mille francs!!! + +ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit +au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais +allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui +n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui +est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.» + +Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens +les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent. + +_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit +que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie, +et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je +répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre +voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois +couverts? + +--Oui, monsieur. + +--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui +suffiront. + +Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait +assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent, +donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands +éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois, +alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les +serrait dans le four du poêle. + +MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons? + +ANTOINE HUGUET.--Oui. + +CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer? + +ANTOINE HUGUET.--Oui. + +«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage, +c'est parfaitement à son service.» + +«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le +lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être +désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en +retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier. +Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire, +et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à +infliger au Vasselin. + +MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une +succession de peines, c'est-à -dire d'une scie. Il faut que le Vasselin +maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il +faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il +rêve de nous. + +ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de +l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va +écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront +exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans +pitié. + +MITHOIS.--Sans pitié. + +CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié. + +EDGARD SAGAN.--Sans pitié. + +GARGANTUA.--Sans pitié. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris. + +MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons +déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines +dont le détail suit: + +«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de +sonnette.» + +(Antoine Huguet sort.) + +CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra +frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son +domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?» + +(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il +a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.) + +ANTOINE HUGUET.--3º..... + +Alors entra Léon. + +Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu +plus haut. + + + + +XXI + +Un jour néfaste. + + +Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour +ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un _errata_ fait +par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge +sans appel. + +_Errata_. + +1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une +chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé. + +2º Et _clavecin_; mais dites-moi un peu où vous avez vu des _clavecins_. +Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait; +les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire +_clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste +célèbre. + +3º Qu'est-ce que _présenter ses civilités_? A qui est-ce qu'on _présente +ses civilités_, à moins que ce ne soit en province? + +4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de +satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez +rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication +des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus +de huit jours. + +5º On parle trop de bottes. + +6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur +cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez +bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturière_, vu +que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre, +pour avoir un modèle. + +A ceci nous répondons: + +1º.................. + +2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la +moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne +mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un +certain hiver. + +3º.................. + +4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas. + +5º.................. + +6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa sÅ“ur, et Léon et moi +sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens +riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait +pas le moyen d'être économe. + +Est-ce tout?... + +Ah! bien oui.... + +«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci +est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes +qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens _beaux_ +de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes +chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant, +auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans +la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit +ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de +fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était +une Vénus.» + + + + +XXII + + +Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai +de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour +la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus +du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le +douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon +l'usage, elle devait payer ce jour-là . + +Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_. +Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air +protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un +salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied +d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le +courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque +fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des +paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré +la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait +pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui +s'envenimait à chaque rencontre. + +«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer +ma leçon?» + +Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le +renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon +avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan. +Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.» +Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.» + +Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de +Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont +Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour +lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous +êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à -peu-près +vulgaire et de mauvais goût.» + +Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non; +j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous +les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je +ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps, +de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son +cachet, et il s'en va. + +--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter +cela! + +--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli +talent sur le violon, cela vous amuserait. + +--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la +bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_ +venir.» + +Léon remercia Mme de Dréan dans son cÅ“ur; Rodolphe se mordit les +lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu? + +--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait +averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis +à ...» + +Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous, +madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?» + +Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva +et commença à chanter: + + J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_ + Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas: + Que vous êtes une _inhumaine_, + Que je n'attends que le _trépas_.... + Mais, outre que c'est bien vulgaire, + Tant parler est d'un indiscret; + Ne serait-il pas temps, ma chère, + Puisque j'ai dit ce qu'il fallait, + A des choses qu'il faille taire, + D'en venir un peu, s'il vous plaît? + + Mais quel joli bouquet frissonne + Sur votre sein, mon bel amour? + Avez-vous doncque pour patronne + La sainte qu'on fête en ce jour? + Non, non, ce n'est pas votre fête, + Dites-vous? Cet heureux bouquet, + Dans une place aussi coquette, + Me fait croire, envieux regret, + Puisque ce n'est pas votre fête, + Que c'est la fête du bouquet. + +Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la +tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon +lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de +son.» + +La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire +comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son +cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il +avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé +et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le +traiter d'une manière convenable. + +J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne +croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque +précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours +les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu +qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en +échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent. + +Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un +siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme +comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux: +c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait +prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan +parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises. + +LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se +prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne +s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout +le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se +pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien: +_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent, +et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est +malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose +qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de +pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une +admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules +auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont +ils chantent les Å“uvres. + +RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes +violonistes? + +Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était +dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second +ordre.» + +Léon comprit l'impertinence et répondit froidement: + +«C'est moi, monsieur.» + +Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan, +presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos, +dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce +n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos +leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner. +Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets, +n'est-ce pas?» + +Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois +pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun +moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan, +il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y +étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons +lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses +cachets. + +«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais +parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous +êtes venu, je vais vous donner votre argent.» + +Et elle s'approcha d'un secrétaire. + +De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent +qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait +toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si +petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant +d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance! + +Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela +_m'embarrasserait_ aujourd'hui.» + +L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont +remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il +n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien. + +«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe. + +RODOLPHE.--Quel mariage? + +MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle +Chaumier? + +RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier? + +LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M. +Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier +de vous présenter. + +MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie. + +RODOLPHE.--Elle n'est pas mal. + +MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque +chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé. + +RODOLPHE.--Elles se trompaient. + +LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait +au lieu de la cacher. + +MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez +gardé de l'aigreur. + +RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de +fortune pour moi. + +MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune. + +LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas +eu peut-être assez pour ma cousine. + +RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur? + +LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous. + +MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la +demande. + +RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était +absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle +Chaumier_.--Non. + +LÉON.--Monsieur est prudent. + +RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère. + +LÉON.--C'est faute de croire au danger. + +MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose. + +RODOLPHE.--Pourquoi cela? + +MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une +excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux +Bouffons? + +RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle? + +MADAME DE DRÉAN.--Oui. + +RODOLPHE.--Irez-vous? + +Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si +clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde +question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient +sans qu'elle sache trop comment. + +MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me +demander cela d'abord. + +RODOLPHE.--Adieu donc. + +MADAME DE DRÉAN.--Adieu. + +LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer. + +MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain. + +En descendant l'escalier, Léon sentait son cÅ“ur battre violemment +dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il +appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le +premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon. + +LÉON.--Monsieur de Redeuil? + +RODOLPHE.--Monsieur Lauter...? + +LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis? + +RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un? + +LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je +crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et +plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui +tient à moi par des liens de parenté. + +RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons. + +LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer. + +RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur? + +LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre. + +RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur? + +LÉON.--Quelquefois, monsieur. + +RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort. + +LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des +connaissances élémentaires. + +RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons? + +LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de +Clignancourt. + +RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain. + +LÉON.--Volontiers. + +RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les +conditions. + +LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon +pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de +n'avoir qu'un témoin? + +RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez. + +LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures. + +RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir. + +LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi. + +En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de +chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était +plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à +celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée +à sa sÅ“ur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car +_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine +Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout +naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là +rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait +singulièrement humilié. + +Cependant il se dirigea vers l'atelier. + + + + +XXIII + + +Pendant ce temps-là , Geneviève était tristement renfermée chez elle; +elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était +toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment +qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y +avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement +survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les +jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles +d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir. + +Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête +était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter +ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait +voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si +la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles +à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait +retomber sa tête. + +Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il +allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se +reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche: +elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert! + +«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et +que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au +désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs? + +--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui +ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné, +qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir. + +--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève. + +Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être +malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait +lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses +réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même +embarrassantes. + +Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert, +sois heureux, je prierai Dieu pour toi. + +--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt +dans le ciel que tu prieras pour moi.» + +Et il descendit l'escalier tout attristé. + +Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva +M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien +différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et +elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cÅ“ur tant +d'amour et tant de bonheur pour lui. + +M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la +maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce +sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre? + +--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis +accoutumé. + +--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin +parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?» + +Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur +que M. Chaumier lui dit: + +«Est-ce une plaisanterie, monsieur? + +L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement. + +M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous? + +L'ÉTRANGER.--Pourquoi cette question? + +M. CHAUMIER.--Pour rien.» + +C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de +l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent +qu'il proposait d'en donner. + +L'ÉTRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour +acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas +pour moi. + +Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de +M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié. + +M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez. + +MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse. + +M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard. + +MODESTE.--Alors on dînera à huit heures du soir. + +M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien. + +MODESTE.--Ça ne sera pas ma faute. + +M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui, +d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères +qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur +de ne pas être nègres. Modeste s'en alla. + +L'ÉTRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi. + +M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me +contrarie beaucoup de la vendre. + +L'ÉTRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments. + +Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin. + +L'ÉTRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose? + +M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom? + +L'ÉTRANGER.--Vous l'avez dit devant moi. + +M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez. + +L'ÉTRANGER.--Parlons de la maison. + +M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre. + +L'ÉTRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut +réellement. + +M. CHAUMIER.--Pourquoi cela? + +L'ÉTRANGER.--Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent +que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _à soi_ +une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose. + +M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous. + +L'ÉTRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs? + +M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre. + +L'ÉTRANGER.--Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons +l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui +achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera +prêt. + +M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne. + +L'ÉTRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures. + +M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient à ma fille. + +L'ÉTRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la. + +M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à +soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide. + +L'ÉTRANGER.--Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici +l'adresse. + +M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas. + +L'ÉTRANGER.--Je le vois bien. + + + + +XXIV + +Au jardin. + + +«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa sÅ“ur tout +bouleversé. + +--Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison. + +--Celle-ci? demanda froidement Albert. + +--Oui, reprit Rose, plus triste encore. + +--Est-ce qu'il en trouve un bon prix? + +--Il paraît que oui. + +--Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire. + +--Ah! tu ne comprends pas cela, toi. + +--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.» + +--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous +mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants +fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas +dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout +ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du cÅ“ur et va au +cÅ“ur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans +le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il +me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses +paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et +maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le +présent, comment faut-il encore renoncer au passé?» + +Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle, +voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.» + + + + +XXV + + +Ce soir-là , Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre +les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la +famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une +même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde +du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu +d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la +porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix +minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques +amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison. + +«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que +moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui. + +--Voulez-vous, alors, voir votre créancier? + +--Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison. + +--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à +leur disposition. + +--C'est égal, essayons. + +--Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.» + +Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais +qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de +Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils +arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse +indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria +d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait +expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait +vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé. + + + + +XXVI + +Au jardin. + + +Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de +joie et de verdure, quand tout aime et fleurit; + +Dans les fleurs des _lilas_ et des _ébéniers_ jaunes, de mes doux +souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit. + +De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment +quelque douce parole que j'entends dans le cÅ“ur. + +Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien +pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur? + +C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: _Tenez, Jean, je n'ai pas +oublié, votre fête_ depuis plus de treize ans. + +Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer +et cependant réveille des souvenirs charmants. + +Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert, +entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais +_liseron_. + +C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin +ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson; + +Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour +que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu. + +Voici, là -bas, fleurir la jaune _giroflée_. Rien n'est si babillard que +sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu? + +«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier +tout recouvert de mousse, qui montait au jardin? + +«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement +blanc en passant effleurées presque chaque matin. + +«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours, +sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.» + +Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en +fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger + +Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et +ton âme enivrée évoquait l'avenir; + +«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les +odorants pétales; sois heureux de fleurir; + +«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se +mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.» + +«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en +vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.» + + + + +XXVII + +L'atelier. + + +«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan. + +CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procès-verbal. + +GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.» + +MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le +Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine! + +LÉON.--Oh! + +ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua. + +GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à +jamais privés de sonnette.» + +MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine. + +LÉON.--Bien. + +ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua. + +GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra +_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son +domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_» + +ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où +une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la +mettre dans sa poche ayant de _frapper_. + +MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua. + +ANTOINE HUGUET.--«Art. 3.... + +LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles +du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où +elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on +l'effacera.» + +ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté? + +TOUS.--Oui. + +ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua, +enregistre l'article 3. «Art. 4.... + +EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et +son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux +de cerises.» + +ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté? + +MITHOIS.--Adopté. + +CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement. + +ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch. + +CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.» +Il n'y a pas toujours des cerises. + +ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté? + +TOUS--Adopté. + +ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce +que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à -dire +que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers +étages, autant de fois qu'on les rallumera. + +TOUS.--Adopté, adopté. + +ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6. + +MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans +leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de +fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette, +cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et +pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles +rapprochés et à des heures indues.» + +TOUS.--Adopté. + +ANTOINE HUGUET.--«Article 7.... + +CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi +que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des +planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on +barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte +de Vasselin donnant sur l'escalier.» + +TOUS.--Adopté. + +ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure +précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.» + +«Article 9 et dernier. + +«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et +dégoûter le Vasselin de l'existence. + +«Fait en notre domicile, le.... février 18....» + +ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit +immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3. + +GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les +murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte +dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque +fois qu'on l'effacera.» + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui +est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est +brune.» + +Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans +l'atelier. + +Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et +auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y +prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée +triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait +laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa +demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus +retouché. + +Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui +manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il +n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant +de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec +empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la +demande qui lui faisait tant de honte. + +Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps, +Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand +Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de +parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il +ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha +dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il +regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande +aiguille sera sur le VI.» + +Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier. + +Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin. + +M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses +sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui. + +M. VASSELIN.--Ah ça! monsieur.... + +ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin? + +M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander.... + +ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous. + +M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigué. + +ANTOINE HUGUET.--C'est égal. + +M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir. + +ANTOINE HUGUET.--Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis. + +TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir. + +M. VASSELIN.--Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je +savoir.... + +GARGANTUA.--On demande M. Huguet. + +ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase +un peu avec monsieur.... + +M. VASSELIN.--Ce que j'ai à vous dire.... + +GARGANTUA.--C'est très-pressé.... + +ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.) + +M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs.... + +GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un +enfant à deux têtes. + +MITHOIS.--Mille excuses.... Léon, remplace-moi. + +M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison. + +GARGANTUA.--On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5. + +Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en +va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il +n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va +acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les +quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour +qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la +rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon +brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte +avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la +porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant. + + + + +XXVIII + + +Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans +la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques +jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer, +cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte; +il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié +l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me +la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est +commissionnaire au mont-de-piété. + +--Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero +chinquante-houit.» + +Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de +l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées. + +Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et +demanda au portier: + +«Le mont-de-piété? + +--Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé. + +--Comment! fermé? + +--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure. + +--Si on frappait? + +--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.» + +Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le +reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la +fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et +s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?» + +Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et +magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser +en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue, +dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque +aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais, +que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans +l'eau noire, allongées comme des cierges de feu. + +Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi +d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et +qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si +malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule +dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût +présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne +prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa +lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin, +l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait +été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui +s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde +rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une +lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de +Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il +alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui +causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la +clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle +qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se +mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son +bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon +se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la +partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un +argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et +à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui +apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux; +il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en +route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les +Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore +assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet +homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa +famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De +quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier +que de laisser souffrir sa sÅ“ur? Et qu'est-ce que je fais tous les +jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la +honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon +et de recevoir de l'argent pour ma sÅ“ur. Jamais je n'aurai rien fait +d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me +mépriserait: ce serait un homme sans cÅ“ur, et alors que me ferait son +mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu! +dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma sÅ“ur! pardon +d'avoir hésité si longtemps!» + +Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son +cÅ“ur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte, +s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges +durent écouter, les ailes frémissantes et l'Å“il humide. Ce qui lui +vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de +Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs +étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua _la Dernière pensée de Weber_, +cette musique si poignante qui serre et tord le cÅ“ur. On le +regardait, on parlait bas et avec respect. + +«Il est vêtu proprement. + +--Il a l'air distingué. + +--Il a de beaux yeux. + +--Quel malheur!» + +Etc., etc. + +Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une +pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et +belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a +vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta +charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante +beauté. + +Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule, +et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria: +«Léon! + +--Anselme!» dit Léon. + +Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. + +La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de +Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. +Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je +voudrais le mettre dans mon cÅ“ur.» + +Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à +Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui +était nécessaire à Geneviève. + +«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon. + +--Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre +heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.» + +Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et +Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre +secours et de votre discrétion.» + + + + +XXIX + + +«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme. + +--D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je +vais vous dire. + +--Ah! ah! dit Anselme. + +--Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre +chose, pensa-t-elle en soupirant. + +--Je vous le promets. + +--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je +voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je +m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il +y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de +la tapisserie....» + +Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains. + +«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde +que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il +verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout +très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner +suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de +ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une +éternelle reconnaissance.» + +Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez +lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous +demander. Je me bats demain matin.» + +Anselme pâlit. + +«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais +sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le +remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain +matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire. + +--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre sÅ“ur! + +--J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis +pas le maître de reculer. + +--J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin +de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur +la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.» + + + + +XXX + + +Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec +une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un +petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme +était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait +assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur +sa sÅ“ur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela +aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser +battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison +n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et +monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à +l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon +tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à +le représenter avec une dignité ferme et invincible. + +En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et +annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter. + +M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un +jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un +sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant +vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter? + +--Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de +siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit: +«Donnez-moi un fauteuil.» + +L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort +inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au +dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M. +Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un +fauteuil.» + +Le domestique obéit et se retira. + +«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M. +Anselme. + +--Jusqu'à un certain point, monsieur. + +--Comment, jusqu'à un certain point? + +--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et +digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se +battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les +conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler. + +--M. de Redeuil désirerait tirer l'épée. + +--C'est parfaitement indifférent à M. Lauter. + +--Ah! + +--Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil, +quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter. + +--Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté? + +--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était +à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord +d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce +n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous? + +--Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une +affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour +d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain. + +--Je n'ai pas mission de m'y opposer. + +--A demain, sept heures du matin? + +--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à +sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez. + +--A neuf heures. + +--Où? + +--A la barrière de Vincennes. + +--Soit. + +--Messieurs, je vous salue.» + +Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons, +allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y +avait pas moyen d'éviter l'affaire.» + +Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains, +et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?» + + + + +XXXI + + +Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi +et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant, +je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez +votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter +à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.» + +Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le +fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à +son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le +salon.» + + + + +XXXII + + +C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était +appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même +jour-là , Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose +vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au +dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour +trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas +besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller +jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le +lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait +Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi, +demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et +Geneviève, Geneviève venait demander à travailler! + +Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent +toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi +des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée +que par sa persévérance. + + + + +XXXIII + + +Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un +salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par +la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour +que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait +qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait +mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, +quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les +vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa +dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. +Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la +tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle +aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les +angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit +logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle +détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle +souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans +y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa +mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de +profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. +Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est +précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il +n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, +pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, +d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se +dévouer. + +Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les +candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond. + +Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet +du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle +était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi +somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un +goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait +une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était +au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; +de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs +les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une +glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'Å“il une +profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des +rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement +sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté. + +Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de +jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il +ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle +s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa +que probablement, à cause de la confusion où on était pour les +préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la +seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève +se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et +qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui +t'amène?» + +Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et +de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires +se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune. +Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que +tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la +maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.» + +Léon regarda sa sÅ“ur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant +de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à +ses lèvres. + +«Mais toi, Léon, que fais-tu ici? + +--Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet +d'une leçon.» + +Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui +parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant +qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir +affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche +livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit +une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix: + +«Monsieur Chaumier. + +--Mademoiselle Rose Chaumier.» + +Il y eut quatre exclamations simultanées. + +«Comment, vous mon oncle! + +--Toi, Rose! + +--Vous, mon neveu! + +--Toi, Geneviève! + +--Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de +Fontainebleau. + +--Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous +avons été enfants et heureux! + +--Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre +fortune? + +--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.» + +Léon alors s'approcha de Rose, vis-à -vis de laquelle il avait jusque-là +gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive +expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour +ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il +dit: «Nous sommes venus pour une leçon. + +--C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la +première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je +ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves. + +--Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais +construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons +ordonné la décoration de la pièce où nous sommes. + +--Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que +nous imaginions alors.» + +Une porte s'ouvrit, et on annonça: + +«Monsieur Albert Chaumier.» + +L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, +quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du +commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes +occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir +s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue +de Clichy. + +--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre +la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa, +ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent +m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?» + +Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement. + +«Merci, mille fois merci, ma bonne petite sÅ“ur, dit Albert; mais ta +générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter +aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus +difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.» + +M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose +disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune. + +«Comment, mon oncle! dit Geneviève. + +--Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en +prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce +qu'on ait arrangé ses affaires.» + +La porte s'ouvrit encore, et on annonça: + +«Monsieur Rodolphe de Redeuil.» + +Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas +d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la +situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le +salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître +personne. + +«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.» + +Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la +présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon, +on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit, +cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs +domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage +simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte, +et on l'annonça: + +«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.» + +Ce fut comme un coup de foudre. + +Albert s'écria: «Mon créancier! + +--Mon protecteur! dit Rodolphe. + +--L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier. + +M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce +n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis +votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous +êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.» + +Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains. +Anselme les releva et les serra sur son cÅ“ur; puis il prit la main +d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien +longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère, +dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les +torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se +tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous +n'avez pas mauvais cÅ“ur, la vue de notre bonheur ne peut vous +déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si +commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais +ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.» + +Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa +main sur ses yeux. + +Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps +l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un +devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé +offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez +durement. Nous devions nous battre demain matin. + +--Oh! mon Dieu!» dit Rose. + +Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son +frère. + +«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes +excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.» + +Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son cÅ“ur pour la +haine. + +«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi; +vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la +susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec +lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et +demandait l'aumône pour sa sÅ“ur, pour ma fille chérie. + +--O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes. + +Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et +admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle +s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un +instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras. + +Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites +monter tous les domestiques.» + +Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée +vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre. + +Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque +tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez +ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est +ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose +sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes +parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et +que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui +fera le bonheur de toute ma vie.» + +Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles +allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose +suivirent leur exemple, et Anselme dit: + +«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. +Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les +pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et +donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes +enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce +coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à +Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon +appartement. + +«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien +petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je +suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec +lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation; +n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai +trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord +un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami, +son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en +France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je +n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié +pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le +baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il? + +«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à +moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la +laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert. + +--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend? + +--Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette +fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.» + +Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli +visage tout rouge. + +«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour +vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens, +Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre +tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et +la salle de bain en marbre blanc. + +«Voici tous les meubles que tu as choisis. + +«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme +si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé +joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis +que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici. + +«Passons à l'appartement de Léon. + +«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton +divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu +trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes +noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une +fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe +pour son cheval.» + +«Demain matin vous verrez le jardin. + +--Et vous, mon père, votre appartement? + +--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore +bien des choses à faire.» + + + + +XXXIV + + +Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève, +Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son +cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener +au bois de Boulogne. + +Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme +frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que +j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens +ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.» + +Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau. + +«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me +suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève +vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de +Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir +son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau +violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.» + +Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa sÅ“ur et sa +cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que +Léon le ruinerait dans les achats pour Rose. + +«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez +pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin: +ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous +montrer mon appartement.» + +Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon +dans le jardin, où elle les laissa. + +Là , Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais +jours; ils se dirent mille fois la même chose. + +On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de +printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des +sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux +amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était +riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de +leur bonheur. + +Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert, +dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la +maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie, +conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les +meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de +sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient +pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables +avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait +apporter les meubles. + +En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement +ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous +avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous. + +«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en +jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu +conserveras bien, n'est-ce pas?» + + + + +XXXV + + +Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter +dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à +Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il +frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment +vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui +arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?» + +A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous +trouvez-vous toujours bien ici? + +--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux, +et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce.... + +--Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même +temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous +pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon +fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux +Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.» + +Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée +dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant +qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant, +et je m'en suis parfaitement trouvé.» + +Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon, +et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne +trouve rien dans mon cÅ“ur qui doive mieux vous récompenser.» + +Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette +rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M. +de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à +elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive +tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler. + +Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena +Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille +femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de +l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et +Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon cÅ“ur à +notre prière du soir.» + + + + +XXXVI + + +En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa +fille. + +Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles +voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le +prêtre demanda à Léon _sa pièce de mariage_, pour la bénir et la donner +à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un +double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre +le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit +Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par +Dieu avant de l'être par vous.» + +M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours +cramoisi. + + + + +XXXVII + + +Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si +heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer +le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir +heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie, +lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins, +elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour +ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis +à elle. + +Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron +d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans +qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le +sort: elle ne devait pas lui échapper. + +Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout +le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé. + +Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées +semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat. +Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux +avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte +bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de +mélancolie. + +Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour +Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec +ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la +belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la +belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne; +on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y +aller. + +Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son +départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait +qu'indisposée. + +Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée +d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa +belle-sÅ“ur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit +à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour +toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi, +je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, +n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.» + +Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la +situation de Geneviève, que Geneviève elle-même. + +Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés, +l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une +bougie de plus. + +Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées +ravissantes, disait-elle, tu verras.» + +Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau +pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre +mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais +tant regrettée qu'à présent.» + +Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les +larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait +entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève +elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été +amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus +douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle +aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la +fatigue du chemin, et elle mourait. + +«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays +de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à +Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse +mourut par le commandement du Seigneur.» + +«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai +froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne +vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des +enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur +bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....» + +Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait +avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien, +invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge, +et l'emporta au ciel. + +Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son cÅ“ur, et ne +le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse. + + + + +XXXVIII + + +Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au +même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu +d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger. +Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques +faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus +étouffer. + +«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce +devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex +nomine_). + +«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons +votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de +votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde, +et de l'associer à la gloire de vos saints! + +«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai. + +«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance. + +«O jour de colère (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colère et de la +vengeance de Dieu! + +«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô +Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père. + +«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino +moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs Å“uvres +les suivent.» + + * * * * * + +Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes. + + + + +XXXIX + + +On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et +Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et +son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne +partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que +vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit +trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de +la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme +le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon +furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la sÅ“ur de +leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni +faire du bruit près de l'appartement de leur _tante Geneviève_. + +FIN. + +Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de +Vaugirard, 9. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE *** + +***** This file should be named 38756-0.txt or 38756-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/5/38756/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38756-0.zip b/38756-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d766df2 --- /dev/null +++ b/38756-0.zip diff --git a/38756-8.txt b/38756-8.txt new file mode 100644 index 0000000..14a1463 --- /dev/null +++ b/38756-8.txt @@ -0,0 +1,10244 @@ +The Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Geneviève + +Author: Alphonse Karr + +Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive) + + + + + + + + + +GENEVIÈVE + +TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE + +Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation + +rue de Vaugirard, 9 + + + + +GENEVIÈVE + +PAR + +ALPHONSE KARR + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + +RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14 + +1857 + +Droit de traduction réservé + +A + +LÉON GATAYES + + + + +GENEVIÈVE. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +I + + +Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue; +le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide +coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales, +sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra +toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles. + +A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une +fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi +on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près, +était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds +dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son +premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au +froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait +descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car +à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile, +retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par +celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre +dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui +n'avait pas cessé de tomber. + + + + +II + + +Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon. + +Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier, +demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il +fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis +venu, j'ai vu, _j'ai été vaincu_.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle +Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son +mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le +mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à +Châlons, la maison de son mari. + +Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au +stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour +prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités +que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette +admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au +désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de +s'en parer. + +M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour +souffrir dans la vie; mais son prétendu stoïcisme les augmentait +singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer +ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en +gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer +les chagrins et de s'en faire plaindre davantage. + +Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame, +qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages. + +Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle +l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût +trouvé que juste et raisonnable que tous les coeurs de l'univers +fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un +autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu +d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle +ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère. + +Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie +des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les +coeurs qui sont au monde. + +De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans +un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours +l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans +honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas +l'éprouver soi-même. + +Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre. + +C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la +chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent +s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire +un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles +peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se +permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de +mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni +de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse. + +C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un +jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville; +Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on +élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa +coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était +restée parfaitement innocente; les coeurs s'étaient toujours rendus +sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais +on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce, +que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en +semblaient mettre à eux-mêmes. + +M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec +quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus +considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à +une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et +embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle +il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut +condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde +prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à +gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en +rentrant au domicile conjugal: + +«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu +justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions. +N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?» + +A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était +parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu. + +Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari: + +«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était +décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans +compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je +crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels +elle ne peut manquer de coucher.» + +A quoi M. Lauter ne répondit rien. + +«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme +Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz? + +--Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M. +Lauter. + +--Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de +prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme +Reiss à tour de rôle.» + + + + +III + + +M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes +dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter, +et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint +habituellement à la maison. + + + + +IV + +Une femme fidèle. + + +Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté +vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur. +Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela +d'ordinaire conduit par degrés _à l'infidélité_; mais pour la femme qui +pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner +jusque-_là_, le reste n'avait pas la plus petite importance. + +C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de +M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se +touchent par un certain point qui produit une commotion dans la +poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il +s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui +transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain +que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette +communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous +l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne +alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se +confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner +et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle +de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on +lui a donnés. + +Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette, +mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.» + +Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se +trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les +yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on +les eût laissés ensemble pendant huit ans. + +Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là, +elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait +n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle +avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz. + +Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec +brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante. + +Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières. +M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir +l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées. + +M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la +maison. + +Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée +pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce +moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle. + +Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans +parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté +de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à +méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,» +qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous +adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a +épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que +l'on n'arrive quelquefois à dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la +chose et que le mot est devenu un mensonge. + +M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et +préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans +cesse aux oreilles. + +«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous +ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et +ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour +vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous +aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble +ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance +qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni +prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous +soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous +en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.» + +Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son +mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites +qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout, +pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se +montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez +que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent +été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant +que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien +malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que +néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle +n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle +resterait toujours _fidèle à ses devoirs_, comme elle l'avait toujours +été. + +M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses moeurs et à sa +sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien +d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la +providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une +femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à +son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines +tracasseries. + +Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se +targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable, +n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari. + +Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M. +Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait +pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour +qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les +plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher +plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce +langage: + +«Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le coeur, +qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la +force de vous _dérober_; et, en ce moment où il faut que je parle, où je +suis décidé à vous ouvrir enfin mon coeur, j'hésite, tant je redoute +votre _étonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._ + +--Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimulée_. +Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à +moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je +ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la +nuit; mais n'espérez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul +instant.» + +Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit +bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et +son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes +cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je +n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la +passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler _cher +ange_; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les +regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se +touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le +sang se mêle. + +Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les +laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia +pas _ses devoirs_ et _se conserva à son mari_. + +Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens +vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la +prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme +Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une +femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la +justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils +n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne +doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et +on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son +départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son +retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de +nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour +échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle +se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux +conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un +habitué des assemblées dit assez grossièrement: + +«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son +mari?» + +Mme Reiss répliqua charitablement: + +«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.» + + + + +V + + +Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si +laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était +toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures +avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits +ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de +comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un +esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un coeur sans délicatesse; à se +dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer +sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune +homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus +haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle, +attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis +bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule +et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme +un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur. + +Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la +poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce +que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues.... + +Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers, +imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire +comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des +palets de rubis et de topazes. + + + + +VI + +A C*** S***. + + +Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où +les femmes se mettent nues, sous prétexte de _s'habiller_; où des maris +crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et +leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que +dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui +n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher +avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas +que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle +est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de +perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie! +qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner. + +Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de +carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson; +au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu +des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui +sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets, +le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir +pour rien. + +Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur +d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et +d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains +blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches. + +Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un +tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs, +semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au +couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au +violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu +que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui +coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de +mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges +nénufars, des grenouilles en choeur les longs concerts criards. + +Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à +peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont +les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois, +chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes +sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux +fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les +vertes _demoiselles_, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur +les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou +plutôt vivantes émeraudes. + +Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes +journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les +autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs +habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans +espérance. + +Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô +C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle +qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en +bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond. + +Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au +loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant +de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre, +c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque +fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans +nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand +cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs +gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure, +et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure. + +Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme +reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend.... +et c'est ainsi que finissent les jours. + +Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les +saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du coeur et s'en +retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle +femme mérite ce trésor, cette divine flamme?... + +Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur +d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et +d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains +blanches, une fine ceinture avec de larges hanches. + +Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont +l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est +une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel! + +Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres +désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été +même effleurée par de lointains soupirs! + +Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi +chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie, +tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la +vie! + +Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités, +invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras, +n'ont gardé que la vie. + +Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le +gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de +convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles +d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent +les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune +fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se +rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je +n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'oeil au miroir +sitôt que quelqu'un sonne. + +Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et +parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa +jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un +sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte +sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_, +source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a +baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le +coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a +reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une +chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su +garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la +clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'oeil certain. C'est encore +une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On +l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était +pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur +mon sein. + +J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens; +de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du +ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale, +de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents; +j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton oeil cherche en +vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été +jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte, +gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du +fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche, +qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du +baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain +t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser. + + + +VII + + +Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien +fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M. +Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus. +Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance +avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop +longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait +injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le +même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un +matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux. + + + + +VIII + +Un époux malheureux. + + +Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien; +elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine, +parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le +déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à +point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas, +qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les +yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse +inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose, +elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit +au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait. + +De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures +de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de +sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs. +Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son +cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse +avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au +retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M. +Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine, +Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission? M. Lauter pouvait +raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour +l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une +attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou +de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie. + +La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y +étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à +faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait +amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un +départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que +ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un +caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons +pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs +avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a +fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations +de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les +chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque +chose de chaud, etc., etc. + +Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte +de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il +soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son +cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir +blanc, un signe d'adieu et d'affection. + +La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil, +lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet, +l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la +personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là? + +--Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé +jusqu'aux os.» + +Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla +frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que +M. Lauter put rentrer chez lui. + +«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que +moi.» + +Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon +Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il. + +--C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et +que votre aspect n'avait rien de bien égayant. + +--Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette? + +--Quelles pantoufles? demanda la servante. + +--Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de +hauts quartiers. + +--Je ne sais pas.» + +Rosalie tremblait de tous ses membres. + +«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait +causé votre retour aussi inattendu? + +--Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes +pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui +m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré +que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès +de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes +pantoufles? + +--Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour +dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà +séché, le lit achèvera de vous réchauffer.» + +Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'oeil +destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne +put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en +mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna +cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable; +puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie +dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait +impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui +succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et +qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva +précipitamment. + +«Où vas-tu? demanda M. Lauter. + +--Je descends. + +--Pourquoi? il ne fait pas encore jour. + +--Je n'ai plus sommeil. + +--Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'oeil de la nuit; reste auprès +de moi, nous causerons. + +--Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je +veille à leur exécution. + +--Je t'en prie. + +--C'est impossible.» + +Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un +livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans +l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel +lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes +pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à +coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles +qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla +replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont +être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un +temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour +saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur +une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un +pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe, +un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la +chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en +reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur +Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?» + + + + +IX + + +Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il +pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à +deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se +passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était +tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux +pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses +mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un +cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui; +tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé +par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez +_tout mon bonheur_.» + +Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une +armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer +des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux +lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le +moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison. + +Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre. + + + + +X + +Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de +Fontainebleau. + + +Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier. + +On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de +laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte +était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on +était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe; +dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée, +et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la +cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un +petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la +maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M. +Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose +Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste +Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du +haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et +quelquefois _Honoré Rolland_, époux de Modeste, militaire de son état, y +venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer +de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect +sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le +jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on +l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient +étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques +plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier +développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une +clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse, +formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se +ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la +muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes. + +On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à +manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des +barreaux de bois, peints en couleur de fer. + +C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M. +Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs +sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près +toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison; +elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de +l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge +peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction +extrêmement élémentaire: + +L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux +questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec, +comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses +vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se +détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose. + +Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une +douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne +venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme +de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas +d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art +de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur +excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle +parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A +certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand +on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses +ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient +_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis +de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près +sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait +réellement qu'à force de soumission et d'obéissance. + +Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut +en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il +se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure. + +En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre +fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait; +l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée +qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son +cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la +porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas +même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise +humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand +Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était +décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa +famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation. + +Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le +porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui +recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la +ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand +le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit +par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa +tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut +acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le +premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager +était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et, +contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche +de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait +bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En +servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur; +depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé +et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché, +des oeufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais +faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était +jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en +pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle +songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer +de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait +la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait. + +«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle. + +--Je ne crois pas, Modeste. + +--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que +monsieur n'a mis le pied hors de la maison. + +--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des +nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du +malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer +mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.» + +A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte, +entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit +entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne +distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure +hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un +mendiant qui implorait des secours. + +«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer +ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail. + +--Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant. + +--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là +des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de +faire un grand bien à la cause des nègres. + +--Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme. + +--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule +que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang +qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui +gonfle les nôtres? + +--Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le +mendiant. + +--Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne +sont-ils pas aussi nos frères? + +--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi. + +--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires +distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes, +et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et +les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de +devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs +mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère, +et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et +les injustices du sort. + +--Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant +les mains. + +--Aussi, dit M. Chaumier, mon coeur saigne en songeant à ces +malheureux noirs. + +--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre. + +--Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier. + +Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le +mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je +ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons. + +--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte. + +--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte +sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds? + +--Mais, dit le mendiant.... + +--Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai +plainte contre vous.» + +Le mendiant s'en alla sans rien répondre. + +M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en +effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez +soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans +qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il +n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est +voisine et facile à soulager. + +Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa +première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin +de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé +qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un +grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y +en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur +ordinaire. + +M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en +avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour +en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que +cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste. + +«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau. + +--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu? + +--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier. + +--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et +qu'il y manque un bouton. + +--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera +attention à moi. + +--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur +qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la +sorte?» + +Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira +elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta +triomphante.... + +A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_ +dans le jardin. + +«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur. + +--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous +_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.» + +La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue +toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son +maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu: + + + + +XI + + +Mon cher frère, + +Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi, +n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que +rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure. +Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à +penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter. + +Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es +mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je +t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique +tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je +réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et +celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me +guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes +enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au +milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta +réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus +affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects, +et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma +petite nièce, Albert et Rose. + +ROSALIE LAUTER. + + + + +XII + + +A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle +vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se +sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que +ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi +tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son +maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui +semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de +réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M. +Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés +de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait +l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son +beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une +correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de +l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors +juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne +reverrait pas sa soeur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que +M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit +la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui +pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la +coucha. + +Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille +sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa +soeur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le +faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit +«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment +_quel qu'il soit_? + +--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il +après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que +l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent +dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la +faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait. + +--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était +pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment? + +--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, +Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de +plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de +l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur +valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien! +Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai +pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un +serment, abandonner la cause des malheureux noirs. + +--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été +préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre? + +--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien +avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je +crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont +les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera +qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment +de haine et de méchanceté.» + +Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour, +elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et +chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un +mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût. + +Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit +Modeste que sa soeur allait venir demeurer près de lui avec ses +enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison. +Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme +Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus, +qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une +observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son +coeur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande +glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les +sentiments de la haine la plus profonde. + +Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de +trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les +enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les +premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans, +et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter, +qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste, +s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux +filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand +elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente +de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des +objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un +moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à +charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa +soeur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce +revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand +embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par +ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur +assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela +mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi +qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait +placé son argent, sans lui dire les conditions. + +Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à +quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien +décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui +laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets +de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle +essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour +qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur +l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient +Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais, +quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était +obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la +dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle +fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui +n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la +mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée +jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets +dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle +une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume, +avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de +quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en +la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide +par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants +affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un +embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion +d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou +de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre +enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils +fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et +soeurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait +toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle +trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits +soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait +la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci +feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le +parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle +rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à +Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa +cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des +noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M. +Chaumier avant sa soeur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se +laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait +semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait +qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne +reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la +domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une +personne de l'autre sexe. + +D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une +manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une +certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les +femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. +Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une +femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante. + +Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement +pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne +manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse +à peu près présentable. + +Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du +bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était +plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent +apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans +cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, +cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose. + +C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon +arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et +Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les +portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait +cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les +garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus +bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles. + +Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, +lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât +sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour +Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint +d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença +à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre +une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par +Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se +chargèrent du reste. + +Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais, +quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste. + +Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout +le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il +fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme +usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que +Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle +s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et +Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un +très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, +et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_, +_de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y +apportait. + +Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent +pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et +Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs +du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de +l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on +s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles +se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le coeur gros; Modeste dit: +«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce +jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on +sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, +en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui +de vous pourrait supporter une semblable séparation?» + +La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le +dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement +involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que +les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à +l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles +avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles +disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce +cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on +n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon +était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui +sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du +caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un +tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire, +avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient +faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur +part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits, +je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce +n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes +romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun +historien; c'est que je puis dire, comme Énée: + + . . . . . . Quæque ipse . . . vidi + Et quorum pars magna fui. + +Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la +manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son +visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands +cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin +d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est +brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à +brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à +tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des +armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une +hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être +lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et +compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il +jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera +querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première +force à la toupie et de seconde aux barres. + +Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il +n'y a que Rose et sa soeur avec lesquelles il soit lui-même: aussi +elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il +leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert. + +Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses +yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le +coeur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est +inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une +ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec +lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour +ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait +atteint. + +Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère. +Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa +taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une +lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie +peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son coeur; mais ce +n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y +a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même. + +Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en +grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si +mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en +pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout +l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat. + +Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être +belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de +Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa +robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux, +pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui +elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le +lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie +d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à +volonté des yeux bleus et des cheveux blonds. + +Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours +habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il +peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont +jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une +instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les +séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode. + +En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes +filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux +yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son +vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce +nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, +soit son corps. + +Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et +d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous +vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le +premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut +être sans vêtements, et votre oeil interroge malgré vous les plis de +l'étoffe et ses ondulations. + +Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules +peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais +rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire. + +Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel +les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier +leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, +mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main +cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas +seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit. +L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui +d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en +lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux +frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce +que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune +femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle +bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien +donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de +nos cheveux. + +Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes, +avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour +les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes +peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous +font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps +qu'elles n'ont ni formes ni sens. + +Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre +comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal +de la jeune fille. + +La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le +reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle +veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher. + +Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et +oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait +la défense; + +Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle +a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères +savent se priver de semblables mentions! + +Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes +_jambes_;» + +Ou: «Ma mère m'a fait présent de _chemises_ de batiste;» + +Ou: «Je me suis donné un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;» + +Ou: «J'ai acheté des _jarretières_;» + +Ou: «J'ai pris _un bain_ ce matin;» + +Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour +moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout +différent. + + + + +XIII + +Léon à Rose et à Geneviève. + + +Mes chères soeurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville +où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai +laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable. +Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à +moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes +allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle +nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent +très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être +agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé +d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au +sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les +premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette +même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son +feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, +quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus +alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient, +de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut +que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet; +puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il +ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre +capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps +il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à +parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et +revint toute joyeuse. + +Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder +par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des +ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui +dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner +la liberté.» + +Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne +savait pas ce qu'elle voulait. + +«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si +malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa +cage.» + +Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui +montrait qu'il n'était pas conséquent. + +Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous +écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos +deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et +cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui +reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je +ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites soeurs. Écrivez-moi +souvent. + +LÉON. + + + + +XIV + + +C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient +dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou +blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter +les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua +les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait +Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter +ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que +Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison +de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. +M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il +lui eût fallu opter entre elle et sa soeur, tout ce que nous pouvons +dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été +fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la +mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait +Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle +ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en +eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié +et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa +petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève +n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait +donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle +rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas +une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se +passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le +rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum +inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait +le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais +sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à +Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il +était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la +toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, +et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence +qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier. + +M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir +un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon +une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des +plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait +être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui +restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec +Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec +Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de +_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, +mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les +lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu +plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à +cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne +s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son +violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était +partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les +endroits où il y avait quelques chances de s'amuser. + + + + +XV + + +Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M. +Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis +quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller +encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle +personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois +chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de +Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif +qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour +lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement +assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en +face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la +droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et +causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer +ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant; +elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec +son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit +plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du +cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il +n'osa pas recommencer. + +Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses +désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir, +quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre +de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de +spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il +lui empruntait. + +Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit: + +«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur! +Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime, +mon bon ami! Octavie m'aime! + +--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon. + +--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la +cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous +étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était +à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une +aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et +usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une +femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait +parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui +fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle +accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que +j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la +maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle +me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur +Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma +bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement +ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son +propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre +avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les +moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à +rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un +moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta +dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à +presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me +demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je +sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de +son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied +qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira +brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me +sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais +fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle +était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer +avec son ennemi. La présence du danger me donna du coeur, et, partie +par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je +laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais +quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois +elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne +retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit +dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis +d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva +de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même +lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais +senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela. + +--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par +les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre +programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune +héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais +peut-être les romans nous ont-ils trompés.» + +Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à +Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques +jours de plus à Paris. + +Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le +dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son +bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de +Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui +parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes +et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout +changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il +ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen, +et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait +une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais +Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute +conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir +pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le +soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_. + +Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, +et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de +plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se +rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins +de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait +avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait +comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne +fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la +ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus +fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à +toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point, +Albert n'en savait rien. + +Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons +dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la +maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y +recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui +ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; +il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de +Rodolphe.» + +Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: +tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au +moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que +Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait +sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle +emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre +Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert +détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de +fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le +sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre +part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques +instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un +peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une +course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter +Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à +Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce +soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit +seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage +d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout +le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il +pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination +qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de +soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on +sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en +chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen +le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et +ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle +tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester +quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de +toute la soirée. + +Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe +annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, +qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le +pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne +s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du +jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres, +qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se +coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la +plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet +représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez +significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun +et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_; +c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans +la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de +temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa +montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était +passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre. + + + + +XVI + + +Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en +apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le +départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les coeurs et +dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la +chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point +qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt +elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au +dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui +qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la +clef; son oeil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation +intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle +assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son +coeur. + +Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans +sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller +sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme +mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et +jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le +plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre, +parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une +partie de son coeur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte +par ce qui paraissait la faire pleurer. + +Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour +penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni +se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban, +parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un +secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa +poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se +réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante +causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui +témoigner. + +Jusqu'ici, son coeur n'a connu que l'existence incomplète et les +grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici +le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un +regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées +et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en +abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où +il ne se posera plus. + +Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin +cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et +irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé +depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le +monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de +les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans +vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de +le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle +n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume +après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle +qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain. + +Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la +réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur +tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin +suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses +réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent +elle lui disait: + +«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu +faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?» + +Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon +lui dit: + +«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble, +avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.» + +Le lendemain, Rose lui dit gravement: + +«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?» + +Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit: + +«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.» + +Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas, +parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord +volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but +d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à +Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se +promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge; +si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes +vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le +feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des +fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva +pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit: + +«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas +sortir seules, Geneviève et moi. + +--Il faut que je sorte, dit Léon. + +--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.» + +Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa +obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais +il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi +le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné +à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si +elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore +assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le +redevenir quelquefois. + +Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas. + +Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit +qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa soeur +et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose +qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de +musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en +jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même +en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même +maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève: +«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes +si bien.» + +Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme +une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas. + +«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un +mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence: + + ....._Bonheur de se revoir_. + On se redit les mots qui charmèrent l'absence, + Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir. + +Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le +piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève +comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une +romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle +venait de découvrir dans son coeur. La mère se fâcha un peu, s'étendit +beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient +prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que +la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre +compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou +du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui +donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication +ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de +l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix +avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si +touchante quand elle dit: + + Quels accents! quels regards! + +que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les +bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer. +Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère, +et lui demanda presque pardon. Rose, l'oeil brillant de larmes, dit en +riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera, +pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.» + +Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une +sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le coeur. + + + + +XVII + + +Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous +conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision +de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier, +il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui. + + + + +XVIII + + +M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à +venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux +jeunes filles: il se _mirait_, comme on dit, dans ses deux anciens +élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans +exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages, +tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu +une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le +talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que +celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour +lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier, +et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait +que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou +quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits. + +Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme +Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les +pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, +qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni +dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, +les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez +M. Chaumier. + +Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre +autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune +homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme +avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que +lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui +avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu +qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que +cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. +Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort +poliment, et il était entré à l'auberge. + +«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé? + +--Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du +palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le +cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs.... + +--Et comment est ce jeune homme? dit Albert. + +--Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette +auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais.... + +--Son cheval doit être alezan brûlé? + +--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc +ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le +maréchal du palais.... + +--Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!... + +--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier. + +--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.» + +A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un +billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui +priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui +expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son +chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit. + +«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal +qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence +fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on +revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre +l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait +300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, +témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la +cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....» + +A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas +prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. +Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée +aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot. + +«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât +l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la +grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que +longtemps après. + +--Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon. + +--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé +ce jeune homme. + +--Quel jeune homme?» + +Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée. + +«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle? + +--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle +visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur +votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil. + +--Ah! dit Léon avec indifférence. + +--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis? + +--Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à +Paris.» + +Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était +silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un +étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la +campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle +à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son +habitude. + +Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt +il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et +assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se +disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la +bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, +et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on +entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de +la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause +de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant +la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M. +Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien +plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à +la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la +parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un +monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait +du monde. + +Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa +famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques +paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva +Rodolphe _grandi_. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent +qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus. + +Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son +voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour +obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de +simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il +fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux +que de venir passer quelques jours à Fontainebleau. + +On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut +ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa +nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup +de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia +pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. +«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à +Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses +devoirs....» + +Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put +raconter son anecdote tout entière et sans interruption. + + + + +XIX + + +Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent +au jardin. + +«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui, +m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si +morose et si laid? + +--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute +préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous +fussions jamais vus. + +--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais +vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous +avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que +vous me fassiez votre confession.» + +Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit: + +«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi. + +--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout +émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette +toilette, quand ma mère et ma soeur avaient gardé leur costume +ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un +déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est +venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé. +Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis +que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et +assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose, +quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin +d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume. + +--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des +femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour +Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât +belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec +éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je +n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur +était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais +peut-être mise demain pour recevoir M. Semler. + +--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que +je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever +de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici. +Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de +toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne +jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse +que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère +affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les +chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne +laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où +tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent +a jeté hors de son nid.» + +Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après +l'avoir embrassé, elle lui dit: + +«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je +me fais un peu belle? + +--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours? +Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te +manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en +jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé +à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus +éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à +apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi +en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières +et par sa sévérité.» + + + + +XX + + +Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit +sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans +le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la +maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un +violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la +même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se +passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses +enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste +savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les +nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des +blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible. +Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans +tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis +le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une +profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et +d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait +aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour +Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz +qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas +connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un +exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces +souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une +touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait +leurs caresses et les témoignages de leur affection. + +Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand +Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait +jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le coeur navré et se +disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur +père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, +et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.» + +La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les +impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de +prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M. +Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa soeur, ni du +changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son +visage et sur sa santé. + +Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle +était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint +longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer. + + + + +XXI + + +M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme +Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le +ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par +Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller +dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la +main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, +attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la +nuit. + +«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau +aujourd'hui! + +--Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait +Albert. + +--Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait +Rodolphe. + +--Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert. + +Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et +magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, +jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées. + +Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....» + +Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret +qu'il faut que je te confie; mon coeur est aujourd'hui si plein de +joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi? +N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux +aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis +six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était +tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence +pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle +cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que +je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle +me verra si heureux que ce sera une réponse à tout. + +--Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions +à ce sujet? + +--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle +m'aime! + +--Comment! te l'a-t-elle dit? + +--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à +toi?» + +Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe. + +«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur +une semblable certitude met dans le coeur? Si tu savais quel +voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table, +la pression de son petit pied. + +--Sous la table? dit Albert. + +--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure +pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres. + +--Mais quand donc? demanda Albert. + +--Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti +encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.» + +Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout +tourna à ses yeux, puis tout disparut. + +Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce +soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!» + +Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son +bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a +ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur +qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il +voit un autre en jouir. + +Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé +le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, +si celui-ci ne l'avait pas interrompu. + +«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison. + +--Pas encore, dit Albert. + +--Nous irons doucement, dit Rodolphe. + +--Autant nous promener encore un peu. + +--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est +quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais +toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours. + +--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle +ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.» + +Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à +se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, +il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter +ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire +tant de mal à lui-même. + +Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il +réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était +tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne +fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait +d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser +apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable +sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies. + +Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua +froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se +mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer, +tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il +s'était _extraordinairement_ amusé pendant les vacances; il disait des +femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son +coeur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien. +D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et +d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant +à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, +et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le +sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part +très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre +distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur +elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il +est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller +dans un moment plus opportun. + +Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je +ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme +Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les +prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors +serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le +pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se +leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien; +elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la +table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à +manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore. + +C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de +quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il +n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe +aussi étonnés que les siens, et le pied se retira. + +Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le +pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à +Rodolphe, c'était la botte d'Albert. + +Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen, +fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris +le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait +rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa +cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était +ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance. + +Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de +son côté, n'avait pour le moment rien tant à coeur que de l'éviter. + + + + +XXII + + +Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui +rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie +avenante et distinguée. + +«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par +erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à +vous la remettre.» + +A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une +épaisse vapeur. + +«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon. + +--Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et +c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté +moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, +et je dirai presque toutes les nuits? + +--Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me +dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque +jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien: +«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?» + +--Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas.... + +--C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il +faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas +besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou +moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon? + +--Certainement, monsieur, et, bien loin.... + +--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari +qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers +pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants? + +--Je suis bien de votre avis, et.... + +--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon. + +--Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour +vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus +souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent +de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez +ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous +appelez?» + +Léon fit un signe affirmatif. + +«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez +d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous +jouez un certain air....» + +Et il fredonna les premières mesures. + +«Un air dont je sais les paroles, je crois. + +--Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi +facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez. + +--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu +meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. +Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la +musique dont je ne me dérange pas volontiers. + +--Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en +offrir.» + +Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à +son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau, +et le plaça devant lui. + +Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque +temps, l'étranger redemanda le premier air.... + +«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui +n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon. + +--C'est ma mère qui l'a appris à ma soeur et à moi. + +--Vous avez une soeur? + +--Oui. + +--Est-ce que madame votre mère est Allemande? + +--Mon père l'était. + +--Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris? + +--Non. + +--Qu'est-ce que vous faites? + +--Je fais mon droit, et je joue du violon. + +--Et quand vous aurez fini votre droit? + +--Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il +achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera +autant pour moi.» + +L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une +provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer +encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un +voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans +quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard +vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra +la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu +questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute +sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de +bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses +manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, +qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre +qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui +écrivait: + + + + +XXIII + + +Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé +ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas +beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie; +mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus +sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien +changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que +depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste +dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je +me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait +pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes +restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va +beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il +faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois +ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher +Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous +sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant +elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie +avec nous ou elle s'enferme toute seule. + +Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme +j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit: +«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le +médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu +le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui +affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie +n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour +t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser; +aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter +Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman. +Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. +Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander +de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait +lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je +la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait +écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps +qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne +s'aperçoit pas de la maladie de sa soeur, tout préoccupé qu'il est de +ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent +voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition +d'être à cinq cents lieues. + + + + +XXIV + + +Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand +Albert était arrivé à Fontainebleau, _un peu malade_, Geneviève avait +senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle +eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en +proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque +heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais +Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui, +elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la +musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses +promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y +avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on +entendait tous les soirs des rossignols. + +Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette +tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève, +sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les +forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni +sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et +les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose +n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa _fameuse_ maladie; +elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir +à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un +air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne +pouvait même plus l'entendre. + +On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans +les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à +tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de +parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand +elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au +printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à +l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les +grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et +les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse. +C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus +belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la +regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du +temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe +couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait +complètement fou. + +A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de +pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus +splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui +tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va +disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus +d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer. +Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie; +l'amour s'empare du coeur avec une puissance jusque-là inconnue. + +Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait +montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse. +Il demanda à sa soeur et à sa cousine si elles voulaient faire avec +lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les +apparences, qu'il ferait de l'année. + +«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te +promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta +maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous +tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt. + +--Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?» + +Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa +sa main sur le bras de son cousin. + +Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des +rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de +gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait +sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au +haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs +regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec +leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient +une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on +voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève +était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi, +partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes +arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis +de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de +partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le +plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux +instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve +de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est +ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un +obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se +rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien! +dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve +en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme +l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre +harmonieux. + +Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda +parler. + +«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me +prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement +qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le +besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse +passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus +ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour +conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_, à travers la prairie, +avec une _houlette_ ornée des couleurs de la _dame de mes pensées_.» + +Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au coeur de +Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans +parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix, +avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute +venait de lui traverser le coeur ou la tête. + +«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que +l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la +plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.» + +Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le coeur de Geneviève; +dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à +lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme +au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre. +Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans +qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond +désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il +était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa +chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait +perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son +sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque +écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est +condamné. + +«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il +aimera! + +--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à +lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur! +quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde +semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés, +à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les +châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu +combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait +marché; comme le coeur garderait la mémoire de chaque mouvement +qu'elle aurait fait?» + +Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup, +s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose +sur l'écorce. + +Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les +longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage, +rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux +qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité. + +En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les +sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se +faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui +n'amènent que des songes heureux. + +Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps +de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle +paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de +ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le +bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son +couteau, elle sentit son coeur battre avec une grande violence. Sur +l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux. + +Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté. +Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au +moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux +voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces +pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement +séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à +cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une +silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte +blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée +en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense +espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant +du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait +d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines +turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert +s'arrêtèrent sur le bouleau. + +Le lendemain, Albert partit avec son père. + + + + +XXV + +Geneviève à Léon. + + +Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a +quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est +tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les +feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt. +Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les +sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman +est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement +féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne +veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la +grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent +comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je +veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il +n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie +si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de +la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts +qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs +belles fleurs d'or. + +Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je +crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour +elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien +l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie +réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon +pauvre banni. + + + + +XXVI + + +Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ +d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler; +elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. +Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous +les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où +elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient +plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient +encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un, +elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie +comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de +Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de +Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul +arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et +M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du +changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle, +autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un +chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne +pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des +plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût +éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect +sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son +peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles +d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre +l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait +pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les +inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où +elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans +le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec +ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer +de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des +nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle +de conduite à nos contemporains: + + + + +XXVII + + +L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la +réalité vient nous faire regretter l'incertitude. + + + + +XXVIII + + +Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées +à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se +reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible. + +Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir, +ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou +la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer +le feuillage au sommet s'éloignait en même temps. + +Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le +chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait, +et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le +lire. + +Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait +voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors +elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la +flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se +retirer en fuyant. + +Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la +forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose +l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre. +Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le +visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A +leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en +sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en! +allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui +firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur? +avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait: +«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard, +allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se +coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas +réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait +son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient. + + + + +XXIX + +Les étudiants.--Cours de droit.--Dernière année. + + +Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme +Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il +était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen. + +Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer. + + + + +XXX + +Geneviève à Léon. + + +20 avril. + +Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je +suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur. + +11 heures du soir. + +On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra +partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de +pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne +veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne +l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de +mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois +encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce +qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre +dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me +vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte. + +Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte. +Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas +beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la +tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que +je n'ai plus de mère! + +Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si +bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son +regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa +pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle. + +Et c'est là ce que nous avons perdu! + +Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le +soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait +beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et +convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me +sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit +pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin, +après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle +fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, +qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma +avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman +me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de +l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible +impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, +relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade +qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré +comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous +étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit: + +«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à +fait morte. + +--Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade +sans concevoir d'aussi terribles idées? + +--C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour +plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me +quitter.» + +Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces +paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce +que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si +Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de +l'envoyer chercher.» + +Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien +d'humain; il me pénétrait le coeur. Rose s'en aperçut, et me poussa le +pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu +ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque +finie. + +--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il +faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien, +Geneviève, dis-le-lui de ma part.» + +Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais +que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble +et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose. +Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras +soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous +deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. +Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais +presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui +se passait. + +Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras; +mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de +rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir.... + +--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil +spectacle à cette pauvre petite!» + +M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas +qu'on me laissât remonter. + +Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon! +Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains +cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux, +et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?» +Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi +la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle +râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi! + +Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage, +Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force. + +--Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne +voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile. + +--Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle +ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas: +maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.» + +Et j'appelais Dieu à notre secours! + + * * * * * + +Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène +mon oncle. + + + + +XXXI + +Le premier jour de mai. + + +Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout +l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et +voltige à son tour dans l'air. + +Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est +temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs +fleurs au parfum si doux. + +Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous +les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la +violette des bois. + +A l'oeuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les +feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus +doux rayons. + +Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux +prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les +nids des oiseaux. + +Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez +la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs +rameaux verts. + +Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne +n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange +son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses +blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne. +Gnomes, ne l'oubliez jamais. + +Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir. +Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de +rubis, d'or et de saphir. + +De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de +beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai. + +Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne +un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à +miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors. + +Roulez-vous dans les fleurs! Que la _cétoine_ pose ses ailes d'émeraude +au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose, +et dans une rose mourant. + +Le _criocère_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte +bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît +une goutte de sang. + +Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est +plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est +richement vêtu. + +Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la +richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On +nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles, +illumination de fleurs. + + * * * * * + +C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon +arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit +la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils +s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux +filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés. + +Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui, +que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te +remplacerai auprès de Geneviève!» + +M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce. + +Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit +de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte +prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut +son voisin, M. Anselme. + +Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et +emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent +les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres +paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer +ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de +toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette +petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent +désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme. + +M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était +plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté. + +Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon +voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin. +L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu +dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me +suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne. + +--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous +remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère. + +--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était +arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le +cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu +deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre soeur? + +--Ma soeur est la plus grande. + +--Je m'en étais douté.» + +Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de +Geneviève. + +Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau; +cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer, +à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées +Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre. + +Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se +trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont +elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à +Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par +un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner +ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants +aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée; +aimez bien Geneviève et Léon.» + +M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la +sollicitude de sa soeur. + +«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; +l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis +ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant +l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un +logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler +avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible +d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste +combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple, +modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme +nécessaire.» + +Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes +qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois +de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la +pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de +l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi +manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il +comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas +avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur +ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit +à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si +durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur +nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin +dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la +pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui +fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans +sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque +chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en +échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, +l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les +heures qu'ils lui payeraient. + +Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être +d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit +humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il +jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois +senti de puissance dans son coeur et dans sa pensée. Il lui fut +démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne +pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni +émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se +regarda dans une glace, et il se trouva laid. + +Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer +bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple, +modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non +pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une +vie pauvre et misérable. + +Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa +aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. +Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que +vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la +mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la +tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se +pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de +joie.» + +Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde +sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu +déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps +blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât +jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins, +les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression +salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et +il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les +bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une +conquête. + +Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait +à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne +peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections +vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes +celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il +eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il +avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute +la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort. + + + + +XXXII + + +M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois +mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir +des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de coeur en +quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, +tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte +pour la terre promise. + +Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, +malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même +impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours +subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement +nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans +sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et +Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une +justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait +écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des +enfants de Mme Lauter. + +Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient +tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît +pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de +jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu! + +O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime! +Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui +fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte: + + L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne, + Ou des bluets que, pour mettre en couronne, + Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis! + +Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de +soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un +tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une +_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose +était en porcelaine. + +La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des +colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, +on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée +d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle +comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par +la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait +une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de +linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle +Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, +Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle +Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et +Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de +Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à +Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer. + +Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus +sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun +autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer +le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt +sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste +demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais +de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste +n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion. + +Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. +Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et +partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève +absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la +main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation +plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs +cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, +toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses soeurs_, comme +il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser +échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et +amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses +moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se +ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin +de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année +de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au +billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui +travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de +prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et +gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux +quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud +devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le +renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait +Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? +Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. +Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là, +quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas +de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de +l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait +presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même +finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours +le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses +commissions; c'était lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand +elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, +il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, +que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur +enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son +frère. + +Tout cela était bien égal à M. Chaumier. + +Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. +Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de +gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle +les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne +plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait +punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à +se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les +distinctions qu'y mettait Mme Rolland. + + + + +XXXIII + + +Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils +parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait +Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à +l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues +solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans +exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. +Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait +paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès +de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les +plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et +infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles +qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, +emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se +rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; +et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent +si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de +quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là. + +Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire +aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles +souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des +yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans +les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le +point important et difficile de la toilette. + +Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle +de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du +papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement +l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il +pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le +jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait +pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait +sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais +bien, c'est pour mardi.» + +Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose +passa sur son visage, quand elle lut: + +_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur +faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_. + +«On ne m'invite pas,» dit Geneviève. + +Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a +pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est +que l'on nous invite toutes deux. + +--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons +ainsi. + +--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et +ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille +comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on +invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une +maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque +petit salon écarté? + +--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.» + +Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la +plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa +que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de +se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint +qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant +Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert +répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que +le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien +s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu +pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se +fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et +d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. +Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi +matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison. + +On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista à la +toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à +peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le +bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à +Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus, +Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un +baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier. + +Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever +le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât +et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture +partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on +entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres +bruits. + +Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa +douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la +consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait +pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait +pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de +tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des +impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais, +pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert. + +Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des +difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande +répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge +de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de +réfuter. + +«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de +l'orphelin. + +--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y +aurait pas besoin d'avocats pour les défendre. + +--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le +bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent +les entourer le crime et la mauvaise foi. + +--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un +défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon +droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi +juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le +crime et la mauvaise foi, etc.» + +Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de +plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il +n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la +défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à +lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et +n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres +années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire +environné de l'estime de ses concitoyens.» + +M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut +affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans +la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule +que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée +volontairement. + +«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.» + +Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit +en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les +gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, +d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible. +Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la +prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre +Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant +dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état +de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., +etc.» + +Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle +tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: +«Je veux être artiste, je veux être musicien.» + +M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire +des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est +bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous +vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun +genre.» + +M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et +disparut. + +Léon, sa soeur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. +Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur +prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères soeurs, mon oncle +a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à +acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais +continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma +situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que +je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je +pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en +bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à +ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent +beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; +il faut que j'en gagne tout de suite.» + +A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à +Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut. + +«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que +vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. +Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison. + +--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère +lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que +lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en +entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec +complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma soeur Geneviève et ma +jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez +quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et +vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir +dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je +l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de +talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous +rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits +coeurs sera mon plus doux triomphe.» + +Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne +parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma +jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon +trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans +la vie que je vais confier à ton coeur. Je t'aime, Rose; je ne sais si +je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de +l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, +c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers +et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.» + +Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon +continua. + +«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de +la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. +Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas +m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon +oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom +est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout +cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi, +confiez-moi son bonheur.» + +Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon +porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma +soeur, ma femme, au revoir!» + +Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard +s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas +quelques étoiles. + + + + +XXXIV + + +Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut +inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. +Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur +assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue +satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il +ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il +jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait +aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis, +quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à +entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son +vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre. + +Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera +un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques +leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.» + +Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; +c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait +s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; +jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait +pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une +amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son +ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la +rue. + +«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon. + +--Mais ne l'avez-vous pas reconnu? + +--Non. + +--C'est votre ami, M. Kreutzer. + +--Je ne l'avais pas vu. + +--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir +reconnu. + +--C'est étonnant. + +--C'est étonnant.» + +Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de +l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance +de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en +vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner +vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on +vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour +un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a +très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique +que selon ce qu'il la paye.» + +Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me +devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que +son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous +avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas +vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents +qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne, +et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et +tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. +Au revoir.» + +Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la +pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il +vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute +l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde; +Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à +Rose, à Geneviève, à M. Chaumier. + +Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et +dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur +dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence +d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le coeur; elle ne +voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant +de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert, +qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda +pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de +même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et +à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il +n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il +cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se +parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu +violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce +qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation. + + + + +XXXV + + +M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine +étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il +se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à +Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour +depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort +empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux +domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.» + +On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, +disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de +la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide? + +--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il +y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il +n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la +lettre, il est malade. + +--Malade! dit Rose, et il est seul! + +--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner. + +--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.» + +Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des +chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera? + +--Ah! oui, qui nous accompagnera? + +--Modeste fera des questions et des observations. + +--Allons seules. + +--L'oseras-tu? + +--Oui. + +--Je ne serai pas moins brave que toi.» + +Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles +rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles +allaient. + +«Nous allons voir Léon, dit Rose. + +--Qui est malade, ajouta Geneviève. + +--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission? + +--Mais, papa, dit Rose, il est malade. + +--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient +pas; rentrez.» + +Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle +retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son +appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta +habillée. + +«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne +laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je +vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors +mon oncle ne s'apercevra de rien.» + +Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une +seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève, +dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.» + +C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les +rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle +eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut +sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la +pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, +et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut +si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une +vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de +rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après +avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de +fièvre et de délire ce soir et cette nuit.» + +La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se +manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et +lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient +vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait +voulu venir le voir. Plus heureux que sa soeur, il pouvait parler de +ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de +renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas +transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues +circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. +Que fait-il? Tu le vois plus que nous....» + +Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier +voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les +arbres de la forêt. + +--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a +longtemps qu'il n'y pense plus.» + +Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la +poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! +Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle +avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout +entière vouée à la douleur! + +Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil +agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. +Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait +que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès +de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin, +Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; +mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une +longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi +morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te +réchaufferas et nous pourrons causer.» + +Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui +y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il +prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite +Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il +serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!» + +Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de +lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une +comparaison à son avantage. + +«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si +beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!» + +Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie. + +«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine.... + +--Appelle-moi ta soeur, dit Rose. + +--Ah! oui, ma soeur, ma chère petite soeur, vous serez heureux.» + +Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être +la soeur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait +mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son coeur un espoir qu'elle avait +cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes +deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de +l'autre. + + + + +XXXVI + + +Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui +soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont +j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se +passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines. +Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte. + +Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en +ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un +vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir. + +Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent +vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont +évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion. +Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec +le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger +en bon ordre sur des feuilles de papier blanc. + +Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce +_Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui +se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en +papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je +finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées +les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se +poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se +bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur +réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si +vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne +rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles +tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève +un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et +font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier. +Mais aujourd'hui _la matinée est belle_, comme disent les barcarolles. +(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles! +Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement +ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous +faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui +pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des +Tuileries!) + +_La matinée est belle_, nous avons encore trois plumes taillées par de +jolies mains. _Pécheur, parle bas_. + + + + +XXXVII + + +Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos +personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son +frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée +demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre, +gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la +rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde, +et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des +applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois +de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait +jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans +quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient +bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le +comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son +cousin. + +Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut +assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette +confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez +vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai +renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et +acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même +m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher +de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai +pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu +exiler à tout jamais les enfants de ma soeur. Rose et Albert, quand +nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a, +à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à +l'oeil. Viens donc dimanche prochain avec ta soeur, et oublions nos +petits différends.» + +Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et +l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait +confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du +regard et du coeur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les +dimanches chez leur oncle. + +Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un +maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son +imagination. + +M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait +pas songé à répondre. + +Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison +de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter +parfaitement en étrangers et en inférieurs. + + + + +XXXVIII + + +Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous +des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de +Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait +de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer. +Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de +son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après +un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait +suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque +entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la +campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement +d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M. +Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait +chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une +propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant +moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon +suppliait sa soeur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas +s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie; +mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas +changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique +Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était +difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait +jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler +d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet +de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en +partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison, +il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en +entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter +un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond +sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se +renouveler, et son coeur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle +reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la +pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la +moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions; +il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand +il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa soeur. Mais +quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de +Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait +imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien +passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque +et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa soeur +des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève +cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce +qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert +tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle +parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas +un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils +s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et +une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert; +mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence. +«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots, +_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le coeur et les lèvres. Et Léon +avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et +Geneviève souriait. + +Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin, +et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa soeur +qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne +s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se +rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne. + +--Comment, personne? dit Léon. + +--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève. + +--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier. +Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et +mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.» + +La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et +venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la soeur se +regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine +était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le +dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit +fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et +s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle +avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des +épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son +nom, Léon. + +Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'oeil à sa parure; elle +mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva +la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva, +baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait. +Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand +soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée +d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et +retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et +servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était +triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils +n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose. +Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement +Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de +certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et +de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir. + +«Pauvre petite soeur! dit Léon. + +--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de +n'y être plus exposée. + +--Ainsi, chère soeur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie +médiocre que tu partages avec moi? + +--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en +faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser. + +--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée +des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil +que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que +je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que +l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener +l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que +je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop +évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce +serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis, +quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et +j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma soeur; je serais si +heureux et si fier de te conduire avec moi!» + +Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs. + +Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête, +elle sentait son pauvre coeur se serrer; mais elle n'aurait voulu, +pour rien au monde, chagriner Léon. + +A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un +homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie. +C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit +marron. + + + + +XXXIX + + +«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une +dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que +mademoiselle est votre soeur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais +parfaitement.» + +Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de +Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder +silencieusement le frère et la soeur, puis il se décida à dire: «Je +suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre +nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi. +Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à +louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes +encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?» + +Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa soeur à cette +question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel +degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais +Geneviève répondit: + +«Nous sommes bien plus heureux maintenant. + +--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de +m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous +étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un +bon coeur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que +vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres +raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je +suis enchanté de vous voir avec lui.» + +Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir +la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de +parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa +voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent, +et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances. + +«Et Rose? demanda M. Anselme. + +--Vous connaissez Rose? dit Geneviève. + +--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous. + +--Rose! dit Léon; Rose m'oublie. + +--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous, +monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous +serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par +lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille, +nous ne les avons pas vus.» + +Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui +venait de traverser son coeur: elle craignait que le vieillard, qui +connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_. + +«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.» + +Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit: + +«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas +décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que +peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans +son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau +à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé +et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un +matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour +ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans +argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était +riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé +d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il +l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa +plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous +distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.» + +Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit. + +«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.» + +Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle +était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette +réelle. + +Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner +le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui +pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le +meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement +qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus. + +Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de +l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé +les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières +lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet +envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus +grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de +Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare, +trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu: + +Une rose sèche donnée par Albert; + +Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt; + +Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma +chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants +que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père +ne me demande pas où je vais.» + +Un ruban donné par le même; + +Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la +mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un +jour, une heure, un souvenir; + +Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert. + + + + +XL + + +Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai +laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent, +mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de +celle dont je me croyais le plus à l'abri. + +En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour +véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés +les plus grands bonheurs de la vie.» + +_Bagatelles!_ + +Et où sont donc les choses sérieuses? + +Et où sont donc les grandes choses? + +O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous +donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de +dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.» + +Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre +abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses +infirmités que vous prenez pour autant de vertus! + +O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours, +pour un jour avoir le droit d'attacher d'un noeud, à la boutonnière de +votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous +recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas +s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le +droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel +bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne +pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez +cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous +donne sur ceux qui n'ont qu'un noeud! On se rappelle cependant avec +quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un noeud; le moment où, +si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la +gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à +punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un +temps où je n'avais qu'un noeud!» Mais ce qui est encore plus loin de +vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des +désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet +d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur! +ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien! +si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes +pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, +quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos +yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O +mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour +porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!» + +Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se +couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en noeuds, en +rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire +véritablement grave, car cela les rend jolies. + +O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois: +«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous +faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore +quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse, +si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs, +c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle +reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos +actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les +plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai +comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid, +le comique sérieux! + +Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous +de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous +les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je +vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom +de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le +parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait +mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné +mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien; +je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je +laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur +le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur +feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu, +étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier, +nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier +de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et +nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli +ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui +sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul +auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la +jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine +d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui +est mort, et nous pleurons. + +Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public. + +Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot, +nous bravons les colères de l'Océan. + +Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent. + +O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que +savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations +supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres? + +Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de +plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les +polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres, +peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas. + + + + +XLI + +La quatrième colonne d'un lit. + + +Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et +lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer +avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour +des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble +convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une +femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon +hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux +la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas +trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert +avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir_, Geneviève +avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_ +mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, +retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la +placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez +elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer. + +Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte +qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son +malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une +grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre +coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés. + +Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les +divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les +quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait +une de moins. + +Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et +fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à +chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui +serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à +de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre +pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient, +montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque +_Mme Poirier_, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame, +voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur +votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit +la première occasion pour appeler Albert son cousin. + +Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient. +«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme +d'une manière bien offensante.» + +Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et +Geneviève laissa parler son coeur, qui lui disait à elle-même tout +bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je +donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient +jamais élevés les rêves de mon orgueil!» + +Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec +lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins +assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui +seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de +l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine. + +Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force +de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en +Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en +Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.» + +Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert. + + + + +XLII + +Albert à Léon. + + +Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me +demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval, +c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle +et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains +du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des +cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione +et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un +théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer +la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle +n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis +laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que +les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un +caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais +tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu. + +La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne +sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur; +toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire, +que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et +qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille +chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à +pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais +comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable +fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde +ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à +l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni +Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des +cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la +vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles +sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si +bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout +dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout +le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les +cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si +sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais +assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on +l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas. + +C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours +invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie +presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis +accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de +la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe +de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit +qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et +les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne +donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos +excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai +acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes +sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une +semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai +confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus +fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que +dans mon absence. + +Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me +trouver de la brocatelle orange et noire + +Albert CHAUMIER. + + + + +XLIII + + +Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna +la lettre d'Albert. + +Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à +s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la +conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la +recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer +les voeux d'un autre amant.» + +Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son +visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du +trouble qui s'était emparé d'elle. + +Heureusement, M. Anselme entra. + +«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé +des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand +qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a +confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M. +d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants; +mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près +terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg +a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement +à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui +plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts +d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et +que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les +Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.» + +La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de +la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche +s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à +la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les +appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore +tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes +que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que +l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait +dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de +jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après +s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur +avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il +y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour +l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies. + +«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle. + +--Très-riche, répondit M. Anselme. + +--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille. + +--Il la chérit, ajouta M. Anselme. + +--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se +compose de six pièces. C'est bien grand. + +--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle +sera mariée. + +--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du +mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la +chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline +blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains; +elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une +baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout +le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui +ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille. + +--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce +sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans +hésiter.» + +On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout +revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes +bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle +d'armes. + +Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on +finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec +de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève, +comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes +harmonieusement bariolées.» + +Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui +s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue +du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de +souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la soeur. + +«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon. + +--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que +nous en achetions un pour le jeune homme. + +--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la +crinière et les jambes noires.» + +On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la +maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de +cavalcades. Le frère et la soeur ne purent se défendre d'un sentiment +de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles +qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur +existence. Ils furent quelque temps sans parler. + +Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée +de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre +tendre amitié. + +--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si +jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre +pauvreté nous éloigne!» + +Le frère et la soeur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M. +Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son +habit marron. + +En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme +proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était +adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes +sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie +probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son +chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il +semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque +temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit +son chapeau. Anselme le regarda et lui dit: + +«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous +empêche-t-elle de travailler? + +--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul, +j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon +maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les +ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce +matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai +laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à +mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est +nécessaire. Mais cela me déchire le coeur! Voilà une demi-heure que je +suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner. + +--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt +qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant +moi?» + +Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question. + +«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire. + +--Osez: je ne me fâcherai de rien. + +--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que +vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus +sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de +rien. + +--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et +laissez-moi votre nom et votre adresse. + +--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10. + +--Vous êtes Allemand? + +--Oui, monsieur. + +--C'est bien.» + +Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un +louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une +pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut +Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas +accoutumé à recéler de pareilles espèces. + +«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. +Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon.... +ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans +sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour +se persuader qu'il ne rêvait pas?» + +A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la +chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de +Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à +la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les +avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme, +il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste. +Rodolphe galopait du côté de Rose! + +Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon +écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la +coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son +chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de +ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de.... + + + + +XLIV + +L'auteur s'interrompt.--De la difficulté d'écrire l'histoire et de la +multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien. + + +Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette +époque. + + + + +XLV + + +Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit +en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit +accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du +moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de +la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au +tailleur. + +Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque +jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter; +elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne +voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle +craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait +un moment paru devoir compter. + +Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se +diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même +plante. + + * * * * * + +Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le +bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le +printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de +loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses +fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres +gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait +tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans +diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées. + +L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou +bien dans la poussière vient sécher et mourir. + +Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au +parfum balsamique, l'une trouve à fleurir. + +L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se +balance et scintille, et dit au prisonnier: + +Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de +l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier. + + + + +XLVI + +Geneviève à Rose. + + +Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon +ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un +spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien +contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien +qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon. +Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a +donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es +l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes +ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée, +vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu, +Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui +les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé +à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu +sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si +horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un +supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3] +pâle et décolorée, le coeur sans espoir et rempli d'un amer +découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à +Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son +malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de +la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour +tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un +moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme +peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la +félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te +reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu +le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes, +tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de +notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un +germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai +du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez +vous dimanche? + +GENEVIÈVE. + +[1] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec +soin: _c'est_,--dans la lettre originale. + +[2] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec +soin: _c'est_,--dans la lettre originale. + +[3] Il y a _devient_, raturé sur la lettre originale. + + + + +XLVII + + +Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier; +il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis +le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait +jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés +aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait à faire devait +l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le +dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce +charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se +mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire +travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les +meilleurs jours de Fontainebleau. + +«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!» + + * * * * * + +L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé. +Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier +volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de +finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite +l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec +impatience le second volume. + +Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le +récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements: +c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs +et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se +trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui, +surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension. + +Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer +le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension +possible est celle-ci: + +La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée? + +Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier +par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à +des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume. + +L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le +voici: + +Après le dîner, une des premières per.... + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +I + + +....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe. + +Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen +et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.» + +Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève. + +--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie. + +--N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.» + +Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité +et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il +y avait un secret entre eux deux. + +Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme +Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du +petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de +moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre. + +--Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous +n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions +en dire.» + +A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter +que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à +l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de +Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un +peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre +Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause. +Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme +Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de +politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du coeur lui +était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y +avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en +habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, +lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.» + +Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient +maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un +homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami. + +Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait +une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur. + +«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est +mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de coeur: les +plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris, +mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à +l'autre.» + +Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose +fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son +peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon, +quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de +dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: +«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour +ne pas connaître nos amis.» + +Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son +coeur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un +moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à +Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine +de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne +qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard +suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée +et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, +conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le +regarder, il crut qu'elle lui arrachait le coeur. Il se leva et sortît +du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait +l'antichambre. + +«Léon, où vas-tu? + +--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je +pleurerais ou je tuerais quelqu'un. + +--Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes: +calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre +toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle +t'aime.» + +Le frère et la soeur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste +entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la +salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre +au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.» + +Léon obéit à sa soeur, autant pour ne pas abandonner le terrain à +Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa soeur ne +s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils +venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements. +Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le +coeur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé +auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle +n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la +perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de +Redeuil. + +On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit +son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès +qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements +qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une +expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh! +que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il +l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits +pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!» +Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de +Mme Haraldsen. + +Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en +présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte +d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de +froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou +de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament +la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant +Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il +avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de +Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses +manoeuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs, +les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, +Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce +qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe +se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La +pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au coeur qu'elle avait eu +froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une +épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de +commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que +celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa +haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève, +et, tout en parlant de choses et d'autres, dit: + +«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la +demande a été faite. + +--Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?» + +Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, +puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M. +Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position +lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve +fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui +apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la +dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.» + +Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se +continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe, +de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans +intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de +coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la +fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé. +Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié _Octavie_, ni +le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste +l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que +le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une +occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut +faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir +Mme Haraldsen, et dit à Rose: + +«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus +extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille +de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les +autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.» + +Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être +étonné de tout ce que sa soeur avait découvert dans la lettre +d'Albert. + +ROSE.--Il y a des goûts si singuliers! + +LÉON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner +d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus +souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en +désoler ni s'en enorgueillir. + +RODOLPHE.--Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon? + +LÉON.--Oui, monsieur; et vous? + +RODOLPHE.--Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes +rencontrés. + +(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son +doute.) + +RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux? + +LÉON.--Je n'achète pas de chevaux. + +GENEVIÈVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle +s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin. + +ROSE.--Oui, certes, et elle est très-belle. + +GENEVIÈVE.--Très-belle, en effet. + +Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, +tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font +l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie +femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et +elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux, +des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez +légèrement relevé. + +ROSE.--Éléonore a d'admirables cheveux noirs. + +GENEVIÈVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel +joli bras! + +ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit +tant. J'aime bien un joli bras. + +GENEVIÈVE.--As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé? + +ROSE.--Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme +Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles +sont blanches, petites et bien rangées. + +GENEVIÈVE.--Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui +n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie. + +MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici. + +ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls +nez qui aient de la grâce et de la noblesse. + +GENEVIÈVE.--Aussi, j'excuse bien Albert. + +LÉON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien +d'autres. + +RODOLPHE.--Cela dépend de quelles autres vous voulez parler. + +LÉON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans +le coeur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa +naïveté. + +MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes +de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui +réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre +elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise. + +Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour +la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été +engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le +premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile: +Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce +qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle +était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter +une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus +d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si +elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention: +mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.» + +Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie, +parle à Léon, il est désespéré.» + +Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle +répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.» + +La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie +excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il +ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge +de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait +manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose +empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa +vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de +celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, +mais....» + +Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait +joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il +faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte +pour vous emmener?» + +Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au +quadrille. + +Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait +fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme +Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les +sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé +des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à +rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une +seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et +s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la +suivante? + +--Aussi. + +--Et celle d'après? + +--Également.» + +Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève. + +«Tu ne danses pas? lui dit-il. + +--Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête. + +--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté. + +--Volontiers.» + +Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu +l'objet de la passion d'Albert? + +--Non, dit Geneviève; et toi? + +--Pas davantage.» + + + + +II + +Albert à Léon. + + +Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne +sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans +un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, +prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des +livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne +finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt +volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, +comme Silvio Pellico, le célèbre captif: + + Miei prigioni.--Mes prisons. + +Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma +lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais +de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme +charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. +Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et +que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus +pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les +dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même. + +«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où +allez-vous? + +--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété +appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.» + +Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du coeur.... trace +ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel +malheur de ne pas vous voir quelques heures!» + +On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel +endroit...» + +Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver +un prétexte.... + +Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi.... + +Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la +vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre +logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand +autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une +autre femme! et c'est si joli, une autre femme! + +A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que +dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il +pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle +femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte +avant le jour, à cinq heures! très-bien. + +Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les +femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que +la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle +s'endort aussi. + +Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement: +il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet, +chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de +chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à +l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une +pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité +devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni +Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à +grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus! + +--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.» + +Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients. + +Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre +mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais +des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles +des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font +mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la +poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la +cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je +trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux +clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême: +les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage +violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen. +Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites +pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.» + +Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un +être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir +entrer me fait battre le coeur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur +de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble. + +Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: +«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme +de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous +sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me +pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela +dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule +contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que +j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je +viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai +dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les +misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux +qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et +dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même +d'enfants que je puisse manger comme Ugolin. + +Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été +obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins +qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du +tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre +qu'Ugolin. + +Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non +pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès +qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il +sera toujours temps de faire des stances. + + * * * * * + +Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un +pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin +de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de +groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines +il faut pour équivaloir à un bifteck. + +Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis +chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les +prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs +de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais +c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire +les chansons qui me viennent. + + Allons, enfants de la patrie, + Le jour de gloire est arrivé; + Contre nous de la tyrannie.... + + * * * * * + + Liberté! liberté chérie! + + * * * * * + + O mon pays! de tes belles campagnes, + Je garderai le touchant souvenir. + + * * * * * + + * * * * * + + Loin des chalets qui m'ont vu naître. + + * * * * * + + * * * * * + + * * * * * + + Rendez-moi ma patrie + Ou laissez-moi mourir. + + * * * * * + + O Liberté! vierge sainte et sans tache! + + * * * * * + + Viva! viva la libertà! + + * * * * * + + ......L'habitant des montagnes + Respire près du ciel l'air de la liberté. + + * * * * * + + Plutôt la mort que l'esclavage, + C'est la devise des Français. + + * * * * * + + +Je ne chanterai pas celle-ci: + + On nous disait: «Soyez esclaves:» + Nous avons dit: «Soyons soldats!» + +Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à +disputer sur les mots. + +Mais voici l'air de la Malibran: + + J'avais perdu la paix et les beaux jours: + Je les retrouve en voyant ma patrie: + De son pays on se souvient toujours. + +Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un +amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré. +J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime +les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des +rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu +sur le boulevard des Italiens. + +Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la +pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs +calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes. +Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels +on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont +rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi +conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est +toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa +soeur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des +circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa soeur, soit parce +que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y +ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire +admettre: + +C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve +du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé +secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son +domestique_, offrait les preuves de ceci: + +Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de +_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_. + +Elle fut condamnée à l'amende et aux frais. + +Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans +l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais +le plus serait celle-ci: + +«Condamné à la prison. + +«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.» + +Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi +bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc. + +.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer, +car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je +m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si +toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai +faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu +à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de +groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me +mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici +un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la +solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me +reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes. + + * * * * * + +Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le +retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini +mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie +geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela +n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par +le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place +dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la +poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va +boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié +quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme +parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me +manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et +rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le +postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il +m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il +ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma +brocatelle orange et noire? + +Albert Chaumier. + + + + +III + + +Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait +qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière +soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait +parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de +la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose, +la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle +répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à +aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour +son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je +serais à lui? Il m'a humiliée.» + +Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre +Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime. +Elle retourna donner à Léon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci, à son +tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de +_mademoiselle Chaumier_; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la +coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût +coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de +coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une +sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; +ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison +de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il +allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son +dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il +courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de +Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève +avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été +difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit: +«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une +vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour +l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas +jusqu'à mon retour.» + +Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel +était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup +trop gros pour être fin. + +Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon +cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte +pas sans inquiétude.» + +Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La +veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec +lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris, +il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains; +il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui +semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à +minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser +sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait +bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la +porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, +et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son +visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit +l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.» + +A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la +campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui +avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il +commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il +passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un +domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait +pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce +que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le +beau coloris de la santé. + +Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en +allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était +le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se +dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux +rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut +leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait +placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre +de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et +au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une +autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était +inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la +soeur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur +mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait +bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et +ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et +elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret +qui lui brûlait le coeur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler +haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux +pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé +pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de +dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.» +Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de +bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les +tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de +toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la +terre d'une tendresse impuissante et inutile.» + +Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants. +Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes +efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le +bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous +abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des +étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu +leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!» + +Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent, +regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards, +percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils +quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de +la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit +qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les +travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte. + +Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur +heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque +de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés +de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait +envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et +commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les +chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la +chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur +enfance, les raquettes et les volants. + +Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, +dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme +Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on +retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute +petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait +jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille +avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva +dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les +mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et +cette voix leur alla au coeur. + +Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de +chanter: _Bonheur de se revoir_. + +Et le frère et la soeur se mirent à fondre en larmes; car ils ne +revoyaient personne. + +Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré +maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu +comme elle me promettait de m'aimer?» + +Et Geneviève refoulait dans son coeur tous les souvenirs d'Albert qui +venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle +se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux +parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda +au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le +bord du lit de sa soeur. + +Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de +volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la +tombe de Rosalie. + +De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, +qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanément_ ses leçons et qu'il +lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir. + +Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de +ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle +commençait ainsi: + +«Monsieur, + +«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....» + +Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à +Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour +aller et pour revenir. + +Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour +s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève +ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre +réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet. +S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât +bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa +soeur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il +songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait +de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin +sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?» + +Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied +d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau +bouquet et les rubans les plus nouveaux. + +Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et +beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait +d'être mis _décemment_, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait +des habits qu'on aurait pu citer comme des + + _exemples de longévité_, + +à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux +sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs +colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux +têtes et des betteraves monstrueuses. + +Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait +invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontées_; +quelquefois même un oeil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une +botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux +cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque +distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il +n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le +trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il: + +«Je n'irai pas. + +--Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie? + +--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci. + +--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant! + +--Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.» + +Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit: +«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours +notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train; +lui, qui s'habillait avec tant d'élégance! + +--Comme il est changé! + +--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent +chagrin? + +--Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai +que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de +dépenser de l'argent. + +--C'est étonnant. Mais il doit en gagner? + +--Il en gagne beaucoup. + +--Qu'en fait-il alors? + +--Je crois qu'il l'enfouit. + +--Il est donc avare? + +--Il faut qu'il le soit devenu. + +--C'est dommage. + +--Oui, c'était un excellent garçon. + +--Il faut le corriger. + +--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.» + +En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du +peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq. + + + + +IV + +L'atelier. + + +Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est + +«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.» + +L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là +quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun +vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, +par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition. + +On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a +pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est +le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il +dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte +grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie +de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont +le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à +cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin +demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. +«A propos, je n'ai plus de tabac.» + +Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de +reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas +dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il +mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu. + +«Travaillons, dit Antoine. + +--Ah! si nous fumions une pipe? + +--Oui, cela excite le cerveau.» + +Quand la pipe est fumée: + +«Ah! maintenant, à l'ouvrage. + +--Quelle heure est-il? + +--Neuf heures. + +--Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand +nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail +interrompu. + +--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après +déjeuner. + +--Voilà une matinée de perdue. + +--C'est la faute de cet odieux Gargantua. + +--Infâme Gargantua! + +--Gargantua est notre ruine. + +--Je propose de brûler Gargantua. + +--De le crucifier. + +--De le disséquer. + +--De l'empailler.» + +Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le +déjeuner. + +«Qu'allons-nous manger? + +--Je ne sais pas. + +--Ni moi. + +--Ni moi. + +--Ni moi.» + +Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on +établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. +On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera +un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le +fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de +l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention +à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite +heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les +quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un +prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet, +l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu +égaye l'esprit. + +«Il faut faire du feu. + +--Avec quoi allons-nous faire du feu? + +--Ah! oui, avec quoi? + +--Il y a sur le carré une vieille malle. + +--A qui est-elle? + +--Je n'en sais rien. + +--Ni moi. + +--C'est une malle abandonnée. + +--Une malle qui nous gêne beaucoup.» + +On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle +pipe, on cause, on chante. + +«Allons, maintenant, travaillons. + +--Quelle heure est-il? + +--L'horloge est arrêtée. + +--Il faut la remonter. + +--Gargantua, va demander l'heure.» + +Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure. + +«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure! + +--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle. + +--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au +dîner, et je travaillerai sans distractions.» + +Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place. + +«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur! + +--Je déteste les flâneurs. + +--C'est la peste des ateliers.» + +Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en +disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas +malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs +voeux. + +«Gargantua, tu vas cirer nos bottes. + +--Oh! avant, remets de la malle dans le feu. + +--Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave. + +--Gargantua, va voir à la cave.» + +En effet, on trouve quelques morceaux de charbon. + +«Gargantua! les bottes! + +--Tiens, tu iras porter cette lettre. + +--Et celle-ci. + +--Tu battras ma redingote. + +--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.» + +Gargantua ouvre la bouche, on se récrie: + +«Tiens! Gargantua qui parle! + +--Parle, Gargantua. + +--Il faut qu'il monte sur une chaise. + +--Non, sur la planche.» + +On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de +haut: on l'invite à parler. + +Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que +sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué. + +«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail +que tu deviendras un grand peintre?» + +On descend Gargantua. + +«Allons, travaillons. + +--Il faut fermer la porte. + +--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera +pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que +d'entendre frapper à la porte. + +--Où est le blanc d'Espagne?» + +On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le +blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc +d'Espagne. + +«Ah! le voilà!» + +On écrit sur la porte: + + IL N'Y A PERSONNE. + +«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.» + +Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente. + +«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire. + +--Rien du tout! + +--Absolument rien.» + +On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains. + +«Ah! non, cela s'arrête au-dessous. + +--Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier. + +On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile +placée sur le chevalet de Charles Mithois. + +«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là, +vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans +bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous +les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse +route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles. +Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou +deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage +est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont +marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent +dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers +sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes +bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, +étudie les maîtres. + + Nocturna versate manu, versate diurna.» + +Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le +chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires +prolongés. + +A ce moment, Léon entra. + +«Nous sommes enchantés de te voir. + +--Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler +comme des tigres. + +--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement +précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la +vie: + + On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort; + On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort. + +C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus +exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons. + +--Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me +donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni +à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller +donner une leçon auprès d'ici. + +--N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous +sacrifierons le travail d'aujourd'hui. + +--Nous le sacrifierons. + +--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié. + +--Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends? + +--Quel service? + +--Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de +flâner. + +--O vertus méconnues! O injustice des contemporains! + +--C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les +pipes!» + +Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, +attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres +par un instant de méditation: + +«Tu donneras: _Fatmé_ à Lefloch; la _Brûle-Gueule_ à ton maître; la +_Rothschild_ à Mithois; l'_Etna_ à Léon; la _Sardanapale_ à Edgar Sagan; +la _Cinq-Liards_ au modèle. Tu garderas la _Lilliputienne_.» + +Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes +étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été +solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait +nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La _Rothschild_ +était une pipe d'écume montée en argent. La _Sardanapale_ avait un +très-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once +de tabac. _Fatmé_ était une pipe turque. Gargantua exécuta +scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une +distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand +tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole. + +«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous +caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour +le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu +gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?» + +Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable +plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce +sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu +parler de sa soeur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on +était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait +honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre +eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas +avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces +bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de +brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les +oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile +les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc. + +Huguet continua. + +«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit +ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, +le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu +avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de +porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (_Très-bien! +très-bien!_)» + +L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout +l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit: +«Tu es fou. + +--Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que +lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement +d'approbation_.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse +adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune +avanie pour t'en donner la preuve. (_Très-bien!_) Qu'est devenue cette +élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces +modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le +Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop +étroits! + + Quantum mutatus ab illo + Hectore, qui redit exuvias indutus.... + +Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles +d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, +comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent +honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_) + +--Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied +bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de +toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers! + +--Parlez plus respectueusement au tribunal. + +--Je décline sa compétence. + +--Le tribunal se déclare compétent. (_Écoutez, écoutez!_) Et en effet, +messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici +dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le +beau. + +--Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a +pas faits à sa ressemblance. + +--L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais +je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat +qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en +sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (_Très-bien, +très-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se +présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par +le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre. + + Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits. + +(_Hilarité_.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers +subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à +lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce +chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau +qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle +expression de J. B. Rousseau, + + Hurlent d'effroi de se voir accouplés, + +ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur. + +MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre +sur les bottes de l'inculpé. + +ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je +partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait: + + Combien je suis marry que la muse françoise + Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise, + Ocymore, Dyspotme, Oligochronien; + Ma muse les diroit du sang Valésien. + +UNE VOIX.--Au fait! + +ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse +française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner +une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs! +voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que +l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous +dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette +botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (_Murmures en sens +divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de +désapprobation_.) + +UNE VOIX (_qui pourrait être celle de Léon_).--Le jeu de mots est +misérable. + +PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre! à l'ordre! + +ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas +difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais +le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la +poêle. + +--Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire. + +--Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce +délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il +était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le +malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui +demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir +auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons +toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé, +qu'avez-vous à répondre?» + +Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de +désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc. + +Quand il aurait pu dire: + +«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma soeur Geneviève ne manque de rien; +elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne +perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la +plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment +pour se chauffer. Ma soeur Geneviève ne désire rien; la hideuse +pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de +son haleine mortelle.» + + + + +V + + +Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins +d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de +douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre, +inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il +trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait +vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues, +magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu, +s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et +vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des +prostituées sans coeur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de +riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée. +L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il +s'assit près d'elle et lui dit: + +«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée? + +--Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet +été. + +--Moins qu'une neuve, cependant. + +--Une neuve serait chère, et nos moyens... + +--Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire? +Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère +et à mourir à l'hôpital? La soeur d'un musicien doit marcher l'égale +de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux +que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta +femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une +ensemble.» + +Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des +glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que +leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets +vint leur en offrir un merveilleusement beau. + +«Combien votre bouquet? dit une des femmes. + +--Dix francs. + +--C'est trop cher.» + +La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la +même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la +table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève, +que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec +curiosité. + +«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni. + +--Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous +entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les +contrarier un peu.» + +Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa +soeur ce qu'il y avait de plus beau. + +Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit. + + + + +VI + + +Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et +lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier +clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a +fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a +disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces +trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne +vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul +la première impression que va lui causer ce récit.» + +Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M. +Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait +pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour +dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer +une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On +lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque +dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche +précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se +faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce +qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le +monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle +était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et +d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison +des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique +moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle. +Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques +jours après elle recevait le semblable. + +M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit +des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez +longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à +sa soeur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il +se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.» + +Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de +l'espoir à perdre. + +Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué +deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher, +il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir +refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de +la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans +laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son +talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le +maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui +avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins +qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On +avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, +il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait +une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements, +pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.» + +Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme +conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée +d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la +moindre démarche. + +A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève +d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, +à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète +de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et +vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre, +avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de +temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler +les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc. + +Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle +venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle +ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce +où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour +lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec +respect. + + + + +VII + + +La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais +cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances +presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques +négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable +pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour +la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas +au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un +domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la +maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le +regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, +et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: +«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez +grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé +d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le +monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au +musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut +et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué +de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, +et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle +rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela +n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de +penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, +il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses +leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été +compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son +talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font +volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus +considérés. + +M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, +assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, +ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles +tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent +le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, +d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, +qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance +jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien +n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de +l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui +arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne +négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent +de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, +continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant +quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il +épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que +jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, +et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait +garder son premier regard, son premier battement de coeur, son premier +frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là +tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la +_Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus +d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son +point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune +homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être +ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient +antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à +mettre des bottes trop étroites. + +Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les +mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il +est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il +lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à +apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à +la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas +la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant +un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce +qu'il faisait. + +«Je cherche la solution d'un problème. + +--Ah! D'un problème de mathématiques? + +--Oui! + +--Et que dit ce problème? + +--C'est trop compliqué pour vous, papa. + +--C'est égal, dis toujours.» + +Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu +avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal +terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs, +combien me coûtera une culotte de peau? + +--Ah! dit le père. + +--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il +n'y a qu'un connu. + +--Je te laisse. + +--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je +cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.» + +Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité +plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, +comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens +qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on +avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de +vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de +Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son +haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en +avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, +c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est +une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. +Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que +certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on +ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y +a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de +déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt +pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper +dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre +coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que +les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois +verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer +des _pois chers_.) + +Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, +et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux +meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, +aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de +cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à +Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite +table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée +l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On +causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se +laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, +il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa soeur, et le +sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on +passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, +heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été +remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait +pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, +papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes +qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon +reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était +superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à +fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il +jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de +ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord: + +_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par: +_Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces +intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille +dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à +quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen +de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas +à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut +d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au +pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme +répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, +dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la +qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science +incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la +vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une +cuisinière. + +Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, +très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les +timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour. + +LE VIOLON, _dans les lilas_. + +Une fièvre brûlante, etc., etc. + +LA VOIX, _à travers les barreaux_. + +Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc. + +LE VIOLON. + +Je t'aime tant, je t'aime tant, etc. + +LA VOIX. + +Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas.... + +LE VIOLON. + +Toi dont les yeux me font la loi.... + +LA VOIX. + +Tu n'auras pas ma rose.... + +LE VIOLON. + +Ma richesse, c'est ta voix douce.... */ + +«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait +pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras +pas ma rose_. + +LE VIOLON. + + Si tu veux, charmante brune, + Ce soir au clair de la lune, + +«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.» + +LA VOIX. + + Les yeux noirs sont de jolis yeux, + Mais pour moi, j'aime mieux les bleus.... + +«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.» + +LE VIOLON. + + J'ai longtemps parcouru le monde + + * * * * * + + Courtisant la brune et la blonde.... + «Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.» + +LA VOIX. + +Il faut des époux assortis.... + +LE VIOLON. + + ....L'amour ne sait guère + Ce qu'il permet, ce qu'il défend.... + +LA VOIX. + + * * * * * + +Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit +pas. La voix se décida à chanter ces paroles: + + Je suis _bonne_.... + +«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du _Diable à quatre_, mais dans la pièce, +_bonne_ ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.» + +Cette fois le violon avait compris, car il répondit: + + Le noble éclat du diadème + Ici n'a pas séduit mon coeur, etc. + +La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta: + +Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon coeur.... + +Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour +le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi +caricaturé de la main d'Hérold: + +Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon coeur_. + + Par HENRY QUATRE. + +LA VOIX. + + Triste raison, j'abjure ton empire.... + +LE VIOLON. + + Si tu veux charmante brune, + Ce soir, au clair de la lune, + Ce gazon.... + +«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.» + +LA VOIX + + Il est tard, je rejoins ma mère. + Adieu, Colin, au revoir.... + +LE VIOLON. + + Si tu veux charmante brune, + Ce soir, au clair de la lune. + Ce gazon.... + +Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son +obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs, +une expression ravissante. + +LA VOIX. + +Sans bruit, sans bruit.... + +Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin? +Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec +précipitation: + + .... Prenez garde + La dame blanche vous regarde.... + +On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque. + +Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer. + +Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue: + +«Monsieur, + +«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de +voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour +son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses +voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes +regrets, l'assurance de ma considération distinguée. + +«SANLECQUE.» + + + + +VIII + + +Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un +autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec +une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait: + +«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y +songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre +et que vous devez ignorer, etc.» + +La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son +adresse. Léon lui répondit: + + «Monsieur, + +«Vous avez écrit à ma soeur; elle me charge de vous répondre: c'est +vous dire assez quelle est la réponse. Ma soeur ne reçoit ni lettres +ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter, +pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres +exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une +réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres, +dans la _Nouvelle Héloïse_ de Rousseau; et ces réponses au moins +seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma soeur (qui ne +s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre. + +«LÉON LAUTER.» + + + + +IX + +M. Charles Merruel à M. Léon Lauter. + + +Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez +raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu +plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre soeur; j'ai été touché +autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis +négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune +fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant +qu'en pensant à mademoiselle votre soeur, je ne trouvais à dire que ce +que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis +presque riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand désir +que je sente dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit +heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe +pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié, +si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui +se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre +soeur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle +tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon +amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je +parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque +riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand désir que je +trouve dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit +heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me +renvoyer au livre de Rousseau. + +J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc. + +CH. MERRUEL. + + + + +X + + +Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit: + +«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce +M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_. +Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu? + +--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé +devant moi. + +--Ah!... Et comment le trouves-tu? + +--Bien, reprit Geneviève avec indifférence. + +--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je +l'autorise... + +GENEVIÈVE.--A rien. + +LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela? + +GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier. + +LÉON.--Ah! + +GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier. + +LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le +croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour +toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche, +amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à +genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas +mieux.» + +Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux. + +«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en +remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si +heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages +qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te +presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de +chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre +petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car +de nouvelles affections viendront remplir ton coeur; tu auras des +enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un +sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi +un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma soeur, si timide, +si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui +ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui +aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui +pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis +si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?» + +Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui +arrivait. + +LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre. + +ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève? + +Geneviève se penche sur sa broderie. + +LÉON.--Geneviève refuse. + +ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme +du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève +excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se +dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs. + +LÉON.--Tu entends, Geneviève? + +Geneviève se penche encore davantage; son coeur est déchiré. Albert +n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son +frère en la voyant passer aux bras d'un mari. + +ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici +que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le +mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage +entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites +jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des +mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne, +la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la +campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes +tes amies.» + +Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de +se marier avec un autre. + +ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève? + +LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand +tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la +contrarions. + +ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton +mariage, parlons du mien. + +LÉON.--Du tien? + +ALBERT.--Du mien. + +Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle +leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage. + +Albert continua: + +«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour +rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans +un bel état. + +LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore. + +ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon +clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à +lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois! +il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants, +voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en +avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette +rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un coeur +que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais +chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les +grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma soeur +devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle +a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a +rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec +elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un +changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche; +nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, +et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.» + +Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de +chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils +s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des +affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui +confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir. + +GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires. + +LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables. + +GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir? + +LÉON.--C'est impossible. + +GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie. + +LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais. + +GENEVIÈVE.--Adieu, Léon. + +Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait +dans son coeur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils +donc malheureux tous les deux?» + +Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait, +étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne +voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la +même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M. +Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez +Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était +sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut +dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et +dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne +prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, +Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas +continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette +prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait +commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des +arrivants. + +Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les +pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son coeur +avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle +pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à +Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour +Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je +verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à +l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé +qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont +comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que +je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie; +j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon! +je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent +protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait +pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une +séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah! +maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle +souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne +serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont +laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que +cela finira, et elle nous attend dans le ciel.» + +Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre +brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait: + +«Comme Geneviève est belle ce soir! + +--Quel teint et quel éclat! + +--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien. + +--Elle était pâle et elle avait les yeux caves. + +--On aurait dit une poitrinaire. + +--Ce n'était qu'une indisposition. + +--Elle est charmante aujourd'hui.» + +Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M. +Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il +la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle +était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit +tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle +n'amusait pas. + +Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. +Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au +Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla +chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil +le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas +leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il +était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa soeur. +Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une +manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait +d'annoncer: + +M. Michaud, + +Madame Michaud, + +Mademoiselle Anaïs Michaud. + +C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait +détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie, +elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre +coeur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et +ses dents. + +Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes +regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment +d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son coeur; une douleur +poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et +disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure +de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu +Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se +venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par +le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi +charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait +été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable. + +Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son +frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!» + +Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai +de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des +autres, et j'en vivrai.» + +Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les +parfums du soir. + +Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne +te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle +n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle +tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est +occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes. + +--N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne +la pardonnerai pas.» + +Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup; +que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât +encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez +d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui +l'entouraient et aux obsessions de sa famille. + +On présenta la _future_ d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre +Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde +savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque +instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits +par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle +se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée, +malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui +succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel, +pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il +était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans +la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses +lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein. + + + + +XI + + +Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la +voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire. + +A Rose. + +«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et +de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui, +et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je +vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de +n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui; +vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et +nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma +cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez +Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement. +Adieu. + +«LÉON.» + +Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander +des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se +fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après +qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit. + +«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te +rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais +je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre; +je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire +ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer. + +«ROSE CHAUMIER.» + +Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le +petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient +plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se +coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait +eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et +n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les +applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva +souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut +celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez +éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de +mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire +et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la +rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de +revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder: +elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer +deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin, +et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc. + +Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes +trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu +en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme +que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre +l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut +s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un +bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon +fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à +laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut +très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la +sienne. + +Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon +s'occupa de la toilette de sa soeur. Il acheta quelques objets à +crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent +comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou +auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour +ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à +réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier +d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle +refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste +volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une +blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève +eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa +mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot +la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir +que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est +sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un +petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement +voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin, +assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement +indifférent. + +C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais +il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par +Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la +maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la +chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle +avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle +chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un +fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme +Michaud. Il dit à Geneviève: + +«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs? + +--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....» + +Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que +Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs. + +«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon. + +--Rose? demanda Geneviève. + +--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie +au jour. + +--J'aime mieux Rose. + +--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était +précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être +était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre? + +--Oui,» dit Geneviève. + +Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa +fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en +l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre. +Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon +s'était acheté des souliers. + + + + +XII + +La toilette de Geneviève. + + +La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre +mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont +resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi. +A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi, +et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous +silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose +à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne +dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la +page que j'ai négligé d'écrire. + +«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la +parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure +d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une +sauge, ni une marguerite. + +«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les +forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les +chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend +des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux +bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son +parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin +d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous +savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on +peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il +pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour +que des fleurs de son jardin.» + +Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais +j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève, + +Et aussi la toilette de Rose, + +Et aussi la toilette d'Anaïs, + +Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***. + +Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce +moment, en robe de chambre et en pantoufles. + +Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé +_père Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel +va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me +rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de +benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que +je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui +fument près de vous. + + + + +XIII + +La toilette de Geneviève.--La toilette de Rose.--La toilette +d'Anaïs.--La toilette de Mme Michaud. + + +Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est +assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle. +Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses +que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où +elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une +lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus +choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa +toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des +femmes en parler dans les plus grands détails. C'était: + +Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile +d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne +en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me +rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets +en perles; la jupe de la robe un peu traînante. + +Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à +aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour +une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi +qu'elle aurait été habillée. Si _elle eût été la mariée!_ pourvu, Dieu +tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la +pauvre enfant; elle aurait bien souffert! + +La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les +yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle +de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le +chapeau, et un bracelet d'or très-simple. + +La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et +orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et +un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre +de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition. + +Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une +robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme +Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrêt de la cour +royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un +roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à +l'heure?) + +Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est +que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne +s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et +sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi; +peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir, +cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe +qu'elle avait depuis longtemps. + +Je crois que c'est tout. + + + + +XIV + + +Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le +sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle +priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle, +qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque +parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au coeur. Il +vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert +et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce +cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut +cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la +pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu, +et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne +demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour +arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit +dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si +l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait +sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne +rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et +rentra la robe de sa nouvelle cousine. + +Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle +fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se +mira, et dit: «_J'étais_ belle aussi, moi.» + +Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait; +de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas +tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie. + +La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon; +quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en +rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre: +c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style +singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque +grand malheur. + +La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est +censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage +bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et +d'abréviations? C'était une assignation pour _s'entendre condamner_ au +payement d'une petite somme qu'il devait au marchand. + +La chose finissait ainsi: + +«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le +présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos +procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la +main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter +main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.» + +Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne +un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes +contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre +pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre +les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle +que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il +redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par +hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il +arrive, de ne jamais les remettre à ma soeur.» + +Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie +de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé + + _Au nom du roi, de par la loi et la justice._ + +Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la +société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut +chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses +yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même +comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel, +ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on +va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à +Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime +d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort. + +Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue. +Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les +uns aux autres en se disant: «C'est lui.» + +Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta +d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à +une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et +des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus +de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables, +les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à +celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier +nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda +l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc, +dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé +dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au +patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit: +«Que veut monsieur? + +--Vous parler en particulier. + +--Entrez dans mon cabinet.» + +Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme +qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs +généraux et à tous les commandants de la force publique de France. +L'huissier alors lui demanda son nom. + +«Léon Lauter. + +--Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte +restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter? + +--A l'audience du jour. + +--Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour. + +--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas. + +--Vous plaisantez, monsieur? + +--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur. + +--Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à +l'audience publique du juge de paix.... + +--Publique? dit Léon. + +--Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix +on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer. + +--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer. + +--Alors, payez. + +--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain. + +--Demain, vous aurez des frais. + +--Qu'est-ce? dit Léon. + +--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume: + + Protêt 6 fr. 85 c. + Enregistrement 1 35 + Assignation 8 20 + Pouvoir 2 20 + Jugement 26 45 + ----------- + Total 45 fr. 05 c. + +qu'il vous faudra payer en sus de la somme. + +--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante +francs. + +--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à +ajouter: + + Signification 7 fr. 95 c. + Commandement 5 50 + Procès-verbal de saisie 11 70 + ----------- + Total 25 fr. 15 c. + +Irez-vous à l'audience du juge de paix? + +--A l'audience publique? + +--Oui. + +--J'aimerais mieux mourir. + +--Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que +le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation +particulière du juge de paix, et nous aurons encore: + + Assignation en débouté 8 fr. 20 c. + Nouveau jugement 26 45 + Signification 7 95 + Commandement 5 50 + Procès-verbal de saisie 11 70 + Procès-verbal d'affiches 24 » + ----------- + Total 83 fr. 80 c. + +ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du +procès-verbal de _récolement_ de vos meubles, ni des frais de vente, +etc. + +--Mais, monsieur, que faire? dit Léon. + +--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit. + +--Oh! monsieur, je vous remercie. + +--Monsieur, il n'y a pas de quoi.» + +Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré +ses précautions, de l'affaire qui l'amenait. + +Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme +demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier. + + + + +XV + + +Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une +fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle +avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait +résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa +découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait +soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de +leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à +deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix +à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en +apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais +s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard +et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire +plus tôt et avait souvent besoin de repos. + +Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme +de ménage? + +--Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé +la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit, +elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient +ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que +tu sois éveillé.» + +Il s'était élevé entre le frère et la soeur une noble et touchante +lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de +l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui +qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en +ai pas besoin, j'en ai encore.» + +La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on +donnait vingt francs par mois. + +J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions +humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme +qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend +au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu +ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une +heure avant le jour, elle se réveillait, allumait _une chandelle_, et se +levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle +lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas +réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait +de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à +employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux +dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et +un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme +elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les +privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle +faisait _une reprise_ dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour, +mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait +ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait +pas à tromper sa soeur! + +Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail +plus noble que la broderie des femmes désoeuvrées sur des étoffes d'or +et d'argent. + +Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce +qu'il avait de rebutant. + +Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des +ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de +distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle +remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la +femme de ménage. + +Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa +toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que +Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa +toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait +remplie. + +Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins. + +Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève; +jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour +elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus +d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer +à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue +d'un désir! + +Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en +avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille! +comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait +peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait +qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant +la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau +dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir +gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le +garder encore un peu. + + + + +XVI + + +Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à +Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait +toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait +cette fois tout fini. + +Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas +le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait +été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal +tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute +la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose. + +M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison, +dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le +prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y +passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit +jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle +voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait +qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_ +M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.» + +Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du +détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa soeur ni ses leçons. +Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre +tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa +tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu +la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque +meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les +détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des +larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin, +de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon +était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche, +il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait +semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un +des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon +pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était +chargé de le rapporter, et Rose le replantait. + +Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour +se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les +rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon. + +Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était +morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une +nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent +et de réputation. + +Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils +donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait +les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles +de corail des sorbiers. + +Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours +cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme +d'Albert.» + +Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce +qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les +affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien +gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants; +premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du +mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle +écrivit à Geneviève: + +«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre. + +«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je +suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais +quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on +enterra ma tante Rosalie. + +«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne +m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève; +nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce +qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous +n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais +aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous +les deux; il y a partout des places vides.» + +A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au +postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour +retourner à Paris. + +«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues +sans te reposer.» + +Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le +conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se +retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma soeur, il faudra bien que tu +saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en +parler qu'une fois.» + +Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la +fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son +frère. + + + + +XVII + + +Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc +est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert +depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence +m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont +les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père +s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et +ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène +assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté, +et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat +qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y +donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant +tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une +partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.» + +Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce. + +«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et +que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que +j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude +à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, +payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu. +Je m'en vais. + +--Mais, dit M. Chaumier.... + +--Mais, dit Rose.... + +--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y +en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait +qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la +brèche faite à votre fortune, et adieu.» + +A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui +tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa +soeur et partit au galop. + +M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula +qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient +précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches +qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir +encore en aide à Albert. + +Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution +de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne +vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de +Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle +y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour +et amitié.» + +La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; +elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux +arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient +bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une +triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à +Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur +coeur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons +sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et +qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les +plaisirs du monde allaient lui manquer! + +Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses +anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître. + +Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle +était ruinée et malheureuse. + +Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le +surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin +de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de +la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec +Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille +dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses +moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si +elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux +et leur dire: «Geneviève, ma soeur, Léon, mon cousin, mon amant, mon +mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous +trois.» + + + + +XVIII + +L'auteur à ses amis connus et inconnus. + + + * * * * * + +Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant +quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien +Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la +bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!... + +Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, +recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez +moi et attendre. Attendons. + +C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais +guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la +vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en +cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin +d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré. +J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force +d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de +mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais +éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette +fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et +toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a +parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais +mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je +conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le +bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui +inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier +Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous +sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on +prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; +Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles +tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il +aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et +des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies +noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les +hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents +lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien +et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui +défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait +vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les +coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si +bien! + +A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos +amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus. +Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs +pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites +clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les +menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et +me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies +toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs +pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux +ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler. + +J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre: + +«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un +autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et +tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau. + +«J. J.» + +Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera +plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si +tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais +aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor. +On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te +montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une +amitié. + +Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu +enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire: +_Je vous l'avais bien dit_. + +Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a +dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n +rapporte à lui, c'est son état. + +Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon +chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome +faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et +des coeurs sourds. + + + + +XIX + + +Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme +de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après +quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit: +«Eh bien! monsieur?» + +Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant +lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la +soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire +sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le coeur d'un homme +pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de +Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie +passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche +dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un +ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus +heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un +long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle +meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la +pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet +de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les +enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en +pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et +les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète +qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et +cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la +bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge +dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans +sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?» + +Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.» + +Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles +retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la +brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta: + +«N'y a-t-il donc plus d'espoir? + +--Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre +soeur est bien malade.» + +Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait +emporter son dernier espoir. + +«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas? + +--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, +nous avons probablement plusieurs mois devant nous.» + +En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi +jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'oeil jusqu'à ce +qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café +et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder +Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de +solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il +semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une +lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas +malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de +désespoir. + +Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un +excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai +rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de +frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins +sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir +vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir, +faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle +puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques +conseils donnés par hasard. + +«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma soeur.» + +Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit. + + + + +XX + + +Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela +constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un +oeil très-exercé pouvait seul apercevoir. + +Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale +paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres, +mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une +ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et +produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient +passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu +près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes, +ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière +(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer +la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en +attendant.» + +Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les +palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le +reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main +égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait +devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son +opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère +examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu +me fais bien plaisir, je le croyais trop court.» + +Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la +mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en +déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte; +et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette +perte de temps. + +Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins +les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus +question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque +dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant +frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous +considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui +de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le +plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il +n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la +peinture, la cuisine avant les arts. + +Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se +promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des +tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement +accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas +étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus +somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc. + +Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu +d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de +brigand napolitain. + +ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert. + +MITHOIS.--On frappe. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir. + +LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet! + +EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier. + +Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes +de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une +fourchette. + +MITHOIS.--Gargantua, une fourchette. + +GARGANTUA.--Je les cherche. + +ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que +tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne +un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et +n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.) + +MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là? +on dirait des côtelettes de chien caniche. + +LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières. + +CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons.... + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit? + +GARGANTUA.--De demander trop de cornichons. + +ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles? + +GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons. + +ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés. + +GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit.... + +LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a +pas mal de cornichons. + +GARGANTUA.--Vous en êtes un autre. + +ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du +ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye +comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.) + +MITHOIS.--On frappe. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe. + + (_Entre un autre chaircuitier_.) + +CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier. + +MITHOIS.--Et des recôtelettes. + +LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin? + +ANTOINE HUGUET.--C'est ici. + +(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit +mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de +chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles +perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon +de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue +comme une flamme.) + +ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le +chaircuitier sort_.) + +CHARLES LEFLOCH.--Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du +propriétaire? + +ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si +coriace. + +CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre. + +ANTOINE HUGUET.--Tant mieux. + +CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye? + +ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance? + +CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance. + +ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé. + + (_Moment de stupeur, indignation profonde_.) + +ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle +punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien! +Gargantua, les fourchettes? + +Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les +fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie. + +On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de +côtelettes. + +CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à +chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots +menaçants: + + MANE THECEL PHARES. + +MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé +la chute des grands empires. + +ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la +maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma +solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont +je suis sorti victorieusement. + +_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander, +huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille +francs. + +MITHOIS.--De mille francs! + +CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!! + +EDGAR SAGAN.--De mille francs!!! + +ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit +au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais +allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui +n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui +est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.» + +Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens +les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent. + +_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit +que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie, +et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je +répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre +voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois +couverts? + +--Oui, monsieur. + +--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui +suffiront. + +Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait +assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent, +donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands +éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois, +alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les +serrait dans le four du poêle. + +MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons? + +ANTOINE HUGUET.--Oui. + +CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer? + +ANTOINE HUGUET.--Oui. + +«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage, +c'est parfaitement à son service.» + +«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le +lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être +désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en +retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier. +Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire, +et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à +infliger au Vasselin. + +MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une +succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin +maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il +faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il +rêve de nous. + +ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de +l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va +écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront +exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans +pitié. + +MITHOIS.--Sans pitié. + +CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié. + +EDGARD SAGAN.--Sans pitié. + +GARGANTUA.--Sans pitié. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris. + +MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons +déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines +dont le détail suit: + +«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de +sonnette.» + +(Antoine Huguet sort.) + +CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra +frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son +domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?» + +(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il +a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.) + +ANTOINE HUGUET.--3º..... + +Alors entra Léon. + +Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu +plus haut. + + + + +XXI + +Un jour néfaste. + + +Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour +ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un _errata_ fait +par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge +sans appel. + +_Errata_. + +1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une +chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé. + +2º Et _clavecin_; mais dites-moi un peu où vous avez vu des _clavecins_. +Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait; +les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire +_clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste +célèbre. + +3º Qu'est-ce que _présenter ses civilités_? A qui est-ce qu'on _présente +ses civilités_, à moins que ce ne soit en province? + +4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de +satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez +rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication +des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus +de huit jours. + +5º On parle trop de bottes. + +6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur +cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez +bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturière_, vu +que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre, +pour avoir un modèle. + +A ceci nous répondons: + +1º.................. + +2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la +moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne +mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un +certain hiver. + +3º.................. + +4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas. + +5º.................. + +6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa soeur, et Léon et moi +sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens +riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait +pas le moyen d'être économe. + +Est-ce tout?... + +Ah! bien oui.... + +«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci +est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes +qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens _beaux_ +de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes +chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant, +auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans +la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit +ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de +fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était +une Vénus.» + + + + +XXII + + +Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai +de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour +la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus +du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le +douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon +l'usage, elle devait payer ce jour-là. + +Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_. +Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air +protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un +salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied +d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le +courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque +fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des +paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré +la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait +pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui +s'envenimait à chaque rencontre. + +«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer +ma leçon?» + +Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le +renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon +avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan. +Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.» +Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.» + +Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de +Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont +Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour +lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous +êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près +vulgaire et de mauvais goût.» + +Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non; +j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous +les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je +ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps, +de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son +cachet, et il s'en va. + +--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter +cela! + +--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli +talent sur le violon, cela vous amuserait. + +--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la +bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_ +venir.» + +Léon remercia Mme de Dréan dans son coeur; Rodolphe se mordit les +lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu? + +--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait +averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis +à...» + +Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous, +madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?» + +Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva +et commença à chanter: + + J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_ + Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas: + Que vous êtes une _inhumaine_, + Que je n'attends que le _trépas_.... + Mais, outre que c'est bien vulgaire, + Tant parler est d'un indiscret; + Ne serait-il pas temps, ma chère, + Puisque j'ai dit ce qu'il fallait, + A des choses qu'il faille taire, + D'en venir un peu, s'il vous plaît? + + Mais quel joli bouquet frissonne + Sur votre sein, mon bel amour? + Avez-vous doncque pour patronne + La sainte qu'on fête en ce jour? + Non, non, ce n'est pas votre fête, + Dites-vous? Cet heureux bouquet, + Dans une place aussi coquette, + Me fait croire, envieux regret, + Puisque ce n'est pas votre fête, + Que c'est la fête du bouquet. + +Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la +tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon +lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de +son.» + +La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire +comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son +cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il +avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé +et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le +traiter d'une manière convenable. + +J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne +croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque +précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours +les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu +qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en +échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent. + +Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un +siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme +comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux: +c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait +prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan +parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises. + +LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se +prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne +s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout +le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se +pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien: +_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent, +et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est +malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose +qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de +pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une +admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules +auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont +ils chantent les oeuvres. + +RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes +violonistes? + +Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était +dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second +ordre.» + +Léon comprit l'impertinence et répondit froidement: + +«C'est moi, monsieur.» + +Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan, +presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos, +dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce +n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos +leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner. +Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets, +n'est-ce pas?» + +Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois +pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun +moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan, +il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y +étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons +lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses +cachets. + +«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais +parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous +êtes venu, je vais vous donner votre argent.» + +Et elle s'approcha d'un secrétaire. + +De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent +qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait +toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si +petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant +d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance! + +Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela +_m'embarrasserait_ aujourd'hui.» + +L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont +remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il +n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien. + +«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe. + +RODOLPHE.--Quel mariage? + +MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle +Chaumier? + +RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier? + +LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M. +Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier +de vous présenter. + +MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie. + +RODOLPHE.--Elle n'est pas mal. + +MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque +chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé. + +RODOLPHE.--Elles se trompaient. + +LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait +au lieu de la cacher. + +MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez +gardé de l'aigreur. + +RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de +fortune pour moi. + +MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune. + +LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas +eu peut-être assez pour ma cousine. + +RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur? + +LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous. + +MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la +demande. + +RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était +absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle +Chaumier_.--Non. + +LÉON.--Monsieur est prudent. + +RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère. + +LÉON.--C'est faute de croire au danger. + +MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose. + +RODOLPHE.--Pourquoi cela? + +MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une +excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux +Bouffons? + +RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle? + +MADAME DE DRÉAN.--Oui. + +RODOLPHE.--Irez-vous? + +Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si +clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde +question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient +sans qu'elle sache trop comment. + +MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me +demander cela d'abord. + +RODOLPHE.--Adieu donc. + +MADAME DE DRÉAN.--Adieu. + +LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer. + +MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain. + +En descendant l'escalier, Léon sentait son coeur battre violemment +dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il +appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le +premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon. + +LÉON.--Monsieur de Redeuil? + +RODOLPHE.--Monsieur Lauter...? + +LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis? + +RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un? + +LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je +crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et +plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui +tient à moi par des liens de parenté. + +RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons. + +LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer. + +RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur? + +LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre. + +RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur? + +LÉON.--Quelquefois, monsieur. + +RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort. + +LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des +connaissances élémentaires. + +RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons? + +LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de +Clignancourt. + +RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain. + +LÉON.--Volontiers. + +RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les +conditions. + +LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon +pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de +n'avoir qu'un témoin? + +RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez. + +LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures. + +RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir. + +LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi. + +En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de +chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était +plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à +celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée +à sa soeur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car +_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine +Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout +naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là +rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait +singulièrement humilié. + +Cependant il se dirigea vers l'atelier. + + + + +XXIII + + +Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle; +elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était +toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment +qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y +avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement +survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les +jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles +d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir. + +Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête +était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter +ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait +voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si +la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles +à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait +retomber sa tête. + +Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il +allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se +reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche: +elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert! + +«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et +que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au +désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs? + +--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui +ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné, +qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir. + +--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève. + +Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être +malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait +lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses +réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même +embarrassantes. + +Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert, +sois heureux, je prierai Dieu pour toi. + +--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt +dans le ciel que tu prieras pour moi.» + +Et il descendit l'escalier tout attristé. + +Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva +M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien +différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et +elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son coeur tant +d'amour et tant de bonheur pour lui. + +M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la +maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce +sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre? + +--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis +accoutumé. + +--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin +parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?» + +Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur +que M. Chaumier lui dit: + +«Est-ce une plaisanterie, monsieur? + +L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement. + +M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous? + +L'ÉTRANGER.--Pourquoi cette question? + +M. CHAUMIER.--Pour rien.» + +C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de +l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent +qu'il proposait d'en donner. + +L'ÉTRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour +acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas +pour moi. + +Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de +M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié. + +M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez. + +MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse. + +M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard. + +MODESTE.--Alors on dînera à huit heures du soir. + +M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien. + +MODESTE.--Ça ne sera pas ma faute. + +M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui, +d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères +qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur +de ne pas être nègres. Modeste s'en alla. + +L'ÉTRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi. + +M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me +contrarie beaucoup de la vendre. + +L'ÉTRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments. + +Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin. + +L'ÉTRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose? + +M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom? + +L'ÉTRANGER.--Vous l'avez dit devant moi. + +M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez. + +L'ÉTRANGER.--Parlons de la maison. + +M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre. + +L'ÉTRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut +réellement. + +M. CHAUMIER.--Pourquoi cela? + +L'ÉTRANGER.--Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent +que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _à soi_ +une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose. + +M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous. + +L'ÉTRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs? + +M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre. + +L'ÉTRANGER.--Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons +l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui +achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera +prêt. + +M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne. + +L'ÉTRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures. + +M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient à ma fille. + +L'ÉTRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la. + +M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à +soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide. + +L'ÉTRANGER.--Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici +l'adresse. + +M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas. + +L'ÉTRANGER.--Je le vois bien. + + + + +XXIV + +Au jardin. + + +«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa soeur tout +bouleversé. + +--Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison. + +--Celle-ci? demanda froidement Albert. + +--Oui, reprit Rose, plus triste encore. + +--Est-ce qu'il en trouve un bon prix? + +--Il paraît que oui. + +--Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire. + +--Ah! tu ne comprends pas cela, toi. + +--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.» + +--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous +mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants +fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas +dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout +ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du coeur et va au +coeur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans +le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il +me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses +paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et +maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le +présent, comment faut-il encore renoncer au passé?» + +Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle, +voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.» + + + + +XXV + + +Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre +les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la +famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une +même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde +du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu +d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la +porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix +minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques +amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison. + +«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que +moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui. + +--Voulez-vous, alors, voir votre créancier? + +--Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison. + +--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à +leur disposition. + +--C'est égal, essayons. + +--Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.» + +Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais +qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de +Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils +arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse +indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria +d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait +expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait +vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé. + + + + +XXVI + +Au jardin. + + +Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de +joie et de verdure, quand tout aime et fleurit; + +Dans les fleurs des _lilas_ et des _ébéniers_ jaunes, de mes doux +souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit. + +De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment +quelque douce parole que j'entends dans le coeur. + +Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien +pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur? + +C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: _Tenez, Jean, je n'ai pas +oublié, votre fête_ depuis plus de treize ans. + +Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer +et cependant réveille des souvenirs charmants. + +Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert, +entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais +_liseron_. + +C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin +ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson; + +Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour +que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu. + +Voici, là-bas, fleurir la jaune _giroflée_. Rien n'est si babillard que +sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu? + +«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier +tout recouvert de mousse, qui montait au jardin? + +«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement +blanc en passant effleurées presque chaque matin. + +«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours, +sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.» + +Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en +fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger + +Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et +ton âme enivrée évoquait l'avenir; + +«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les +odorants pétales; sois heureux de fleurir; + +«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se +mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.» + +«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en +vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.» + + + + +XXVII + +L'atelier. + + +«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan. + +CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine. + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procès-verbal. + +GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.» + +MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le +Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine! + +LÉON.--Oh! + +ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua. + +GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à +jamais privés de sonnette.» + +MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine. + +LÉON.--Bien. + +ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua. + +GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra +_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son +domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_» + +ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où +une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la +mettre dans sa poche ayant de _frapper_. + +MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua. + +ANTOINE HUGUET.--«Art. 3.... + +LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles +du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où +elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on +l'effacera.» + +ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté? + +TOUS.--Oui. + +ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua, +enregistre l'article 3. «Art. 4.... + +EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et +son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux +de cerises.» + +ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté? + +MITHOIS.--Adopté. + +CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement. + +ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch. + +CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.» +Il n'y a pas toujours des cerises. + +ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté? + +TOUS--Adopté. + +ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce +que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire +que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers +étages, autant de fois qu'on les rallumera. + +TOUS.--Adopté, adopté. + +ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6. + +MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans +leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de +fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette, +cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et +pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles +rapprochés et à des heures indues.» + +TOUS.--Adopté. + +ANTOINE HUGUET.--«Article 7.... + +CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi +que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des +planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on +barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte +de Vasselin donnant sur l'escalier.» + +TOUS.--Adopté. + +ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure +précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.» + +«Article 9 et dernier. + +«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et +dégoûter le Vasselin de l'existence. + +«Fait en notre domicile, le.... février 18....» + +ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit +immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3. + +GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les +murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte +dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque +fois qu'on l'effacera.» + +ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui +est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est +brune.» + +Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans +l'atelier. + +Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et +auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y +prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée +triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait +laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa +demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus +retouché. + +Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui +manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il +n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant +de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec +empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la +demande qui lui faisait tant de honte. + +Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps, +Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand +Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de +parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il +ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha +dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il +regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande +aiguille sera sur le VI.» + +Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier. + +Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin. + +M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses +sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui. + +M. VASSELIN.--Ah ça! monsieur.... + +ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin? + +M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander.... + +ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous. + +M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigué. + +ANTOINE HUGUET.--C'est égal. + +M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir. + +ANTOINE HUGUET.--Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis. + +TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir. + +M. VASSELIN.--Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je +savoir.... + +GARGANTUA.--On demande M. Huguet. + +ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase +un peu avec monsieur.... + +M. VASSELIN.--Ce que j'ai à vous dire.... + +GARGANTUA.--C'est très-pressé.... + +ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.) + +M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs.... + +GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un +enfant à deux têtes. + +MITHOIS.--Mille excuses.... Léon, remplace-moi. + +M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison. + +GARGANTUA.--On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5. + +Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en +va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il +n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va +acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les +quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour +qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la +rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon +brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte +avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la +porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant. + + + + +XXVIII + + +Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans +la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques +jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer, +cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte; +il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié +l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me +la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est +commissionnaire au mont-de-piété. + +--Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero +chinquante-houit.» + +Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de +l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées. + +Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et +demanda au portier: + +«Le mont-de-piété? + +--Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé. + +--Comment! fermé? + +--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure. + +--Si on frappait? + +--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.» + +Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le +reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la +fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et +s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?» + +Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et +magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser +en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue, +dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque +aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais, +que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans +l'eau noire, allongées comme des cierges de feu. + +Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi +d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et +qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si +malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule +dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût +présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne +prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa +lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin, +l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait +été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui +s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde +rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une +lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de +Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il +alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui +causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la +clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle +qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se +mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son +bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon +se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la +partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un +argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et +à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui +apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux; +il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en +route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les +Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore +assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet +homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa +famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De +quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier +que de laisser souffrir sa soeur? Et qu'est-ce que je fais tous les +jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la +honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon +et de recevoir de l'argent pour ma soeur. Jamais je n'aurai rien fait +d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me +mépriserait: ce serait un homme sans coeur, et alors que me ferait son +mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu! +dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma soeur! pardon +d'avoir hésité si longtemps!» + +Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son +coeur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte, +s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges +durent écouter, les ailes frémissantes et l'oeil humide. Ce qui lui +vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de +Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs +étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua _la Dernière pensée de Weber_, +cette musique si poignante qui serre et tord le coeur. On le +regardait, on parlait bas et avec respect. + +«Il est vêtu proprement. + +--Il a l'air distingué. + +--Il a de beaux yeux. + +--Quel malheur!» + +Etc., etc. + +Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une +pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et +belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a +vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta +charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante +beauté. + +Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule, +et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria: +«Léon! + +--Anselme!» dit Léon. + +Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. + +La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de +Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. +Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je +voudrais le mettre dans mon coeur.» + +Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à +Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui +était nécessaire à Geneviève. + +«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon. + +--Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre +heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.» + +Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et +Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre +secours et de votre discrétion.» + + + + +XXIX + + +«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme. + +--D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je +vais vous dire. + +--Ah! ah! dit Anselme. + +--Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre +chose, pensa-t-elle en soupirant. + +--Je vous le promets. + +--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je +voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je +m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il +y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de +la tapisserie....» + +Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains. + +«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde +que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il +verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout +très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner +suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de +ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une +éternelle reconnaissance.» + +Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez +lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous +demander. Je me bats demain matin.» + +Anselme pâlit. + +«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais +sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le +remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain +matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire. + +--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre soeur! + +--J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis +pas le maître de reculer. + +--J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin +de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur +la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.» + + + + +XXX + + +Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec +une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un +petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme +était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait +assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur +sa soeur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela +aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser +battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison +n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et +monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à +l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon +tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à +le représenter avec une dignité ferme et invincible. + +En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et +annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter. + +M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un +jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un +sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant +vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter? + +--Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de +siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit: +«Donnez-moi un fauteuil.» + +L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort +inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au +dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M. +Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un +fauteuil.» + +Le domestique obéit et se retira. + +«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M. +Anselme. + +--Jusqu'à un certain point, monsieur. + +--Comment, jusqu'à un certain point? + +--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et +digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se +battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les +conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler. + +--M. de Redeuil désirerait tirer l'épée. + +--C'est parfaitement indifférent à M. Lauter. + +--Ah! + +--Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil, +quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter. + +--Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté? + +--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était +à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord +d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce +n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous? + +--Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une +affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour +d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain. + +--Je n'ai pas mission de m'y opposer. + +--A demain, sept heures du matin? + +--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à +sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez. + +--A neuf heures. + +--Où? + +--A la barrière de Vincennes. + +--Soit. + +--Messieurs, je vous salue.» + +Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons, +allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y +avait pas moyen d'éviter l'affaire.» + +Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains, +et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?» + + + + +XXXI + + +Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi +et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant, +je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez +votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter +à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.» + +Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le +fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à +son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le +salon.» + + + + +XXXII + + +C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était +appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même +jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose +vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au +dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour +trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas +besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller +jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le +lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait +Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi, +demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et +Geneviève, Geneviève venait demander à travailler! + +Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent +toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi +des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée +que par sa persévérance. + + + + +XXXIII + + +Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un +salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par +la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour +que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait +qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait +mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, +quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les +vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa +dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. +Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la +tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle +aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les +angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit +logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle +détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle +souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans +y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa +mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de +profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. +Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est +précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il +n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, +pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, +d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se +dévouer. + +Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les +candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond. + +Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet +du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle +était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi +somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un +goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait +une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était +au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; +de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs +les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une +glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'oeil une +profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des +rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement +sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté. + +Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de +jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il +ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle +s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa +que probablement, à cause de la confusion où on était pour les +préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la +seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève +se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et +qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui +t'amène?» + +Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et +de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires +se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune. +Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que +tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la +maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.» + +Léon regarda sa soeur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant +de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à +ses lèvres. + +«Mais toi, Léon, que fais-tu ici? + +--Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet +d'une leçon.» + +Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui +parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant +qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir +affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche +livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit +une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix: + +«Monsieur Chaumier. + +--Mademoiselle Rose Chaumier.» + +Il y eut quatre exclamations simultanées. + +«Comment, vous mon oncle! + +--Toi, Rose! + +--Vous, mon neveu! + +--Toi, Geneviève! + +--Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de +Fontainebleau. + +--Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous +avons été enfants et heureux! + +--Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre +fortune? + +--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.» + +Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là +gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive +expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour +ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il +dit: «Nous sommes venus pour une leçon. + +--C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la +première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je +ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves. + +--Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais +construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons +ordonné la décoration de la pièce où nous sommes. + +--Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que +nous imaginions alors.» + +Une porte s'ouvrit, et on annonça: + +«Monsieur Albert Chaumier.» + +L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, +quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du +commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes +occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir +s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue +de Clichy. + +--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre +la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa, +ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent +m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?» + +Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement. + +«Merci, mille fois merci, ma bonne petite soeur, dit Albert; mais ta +générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter +aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus +difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.» + +M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose +disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune. + +«Comment, mon oncle! dit Geneviève. + +--Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en +prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce +qu'on ait arrangé ses affaires.» + +La porte s'ouvrit encore, et on annonça: + +«Monsieur Rodolphe de Redeuil.» + +Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas +d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la +situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le +salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître +personne. + +«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.» + +Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la +présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon, +on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit, +cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs +domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage +simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte, +et on l'annonça: + +«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.» + +Ce fut comme un coup de foudre. + +Albert s'écria: «Mon créancier! + +--Mon protecteur! dit Rodolphe. + +--L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier. + +M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce +n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis +votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous +êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.» + +Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains. +Anselme les releva et les serra sur son coeur; puis il prit la main +d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien +longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère, +dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les +torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se +tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous +n'avez pas mauvais coeur, la vue de notre bonheur ne peut vous +déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si +commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais +ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.» + +Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa +main sur ses yeux. + +Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps +l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un +devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé +offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez +durement. Nous devions nous battre demain matin. + +--Oh! mon Dieu!» dit Rose. + +Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son +frère. + +«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes +excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.» + +Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son coeur pour la +haine. + +«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi; +vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la +susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec +lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et +demandait l'aumône pour sa soeur, pour ma fille chérie. + +--O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes. + +Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et +admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle +s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un +instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras. + +Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites +monter tous les domestiques.» + +Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée +vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre. + +Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque +tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez +ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est +ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose +sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes +parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et +que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui +fera le bonheur de toute ma vie.» + +Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles +allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose +suivirent leur exemple, et Anselme dit: + +«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. +Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les +pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et +donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes +enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce +coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à +Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon +appartement. + +«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien +petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je +suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec +lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation; +n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai +trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord +un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami, +son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en +France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je +n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié +pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le +baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il? + +«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à +moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la +laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert. + +--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend? + +--Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette +fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.» + +Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli +visage tout rouge. + +«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour +vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens, +Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre +tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et +la salle de bain en marbre blanc. + +«Voici tous les meubles que tu as choisis. + +«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme +si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé +joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis +que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici. + +«Passons à l'appartement de Léon. + +«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton +divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu +trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes +noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une +fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe +pour son cheval.» + +«Demain matin vous verrez le jardin. + +--Et vous, mon père, votre appartement? + +--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore +bien des choses à faire.» + + + + +XXXIV + + +Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève, +Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son +cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener +au bois de Boulogne. + +Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme +frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que +j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens +ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.» + +Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau. + +«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me +suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève +vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de +Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir +son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau +violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.» + +Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa soeur et sa +cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que +Léon le ruinerait dans les achats pour Rose. + +«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez +pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin: +ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous +montrer mon appartement.» + +Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon +dans le jardin, où elle les laissa. + +Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais +jours; ils se dirent mille fois la même chose. + +On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de +printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des +sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux +amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était +riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de +leur bonheur. + +Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert, +dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la +maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie, +conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les +meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de +sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient +pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables +avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait +apporter les meubles. + +En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement +ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous +avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous. + +«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en +jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu +conserveras bien, n'est-ce pas?» + + + + +XXXV + + +Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter +dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à +Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il +frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment +vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui +arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?» + +A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous +trouvez-vous toujours bien ici? + +--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux, +et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce.... + +--Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même +temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous +pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon +fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux +Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.» + +Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée +dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant +qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant, +et je m'en suis parfaitement trouvé.» + +Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon, +et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne +trouve rien dans mon coeur qui doive mieux vous récompenser.» + +Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette +rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M. +de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à +elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive +tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler. + +Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena +Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille +femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de +l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et +Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon coeur à +notre prière du soir.» + + + + +XXXVI + + +En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa +fille. + +Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles +voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le +prêtre demanda à Léon _sa pièce de mariage_, pour la bénir et la donner +à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un +double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre +le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit +Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par +Dieu avant de l'être par vous.» + +M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours +cramoisi. + + + + +XXXVII + + +Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si +heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer +le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir +heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie, +lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins, +elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour +ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis +à elle. + +Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron +d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans +qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le +sort: elle ne devait pas lui échapper. + +Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout +le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé. + +Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées +semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat. +Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux +avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte +bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de +mélancolie. + +Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour +Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec +ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la +belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la +belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne; +on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y +aller. + +Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son +départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait +qu'indisposée. + +Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée +d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa +belle-soeur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit +à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour +toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi, +je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, +n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.» + +Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la +situation de Geneviève, que Geneviève elle-même. + +Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés, +l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une +bougie de plus. + +Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées +ravissantes, disait-elle, tu verras.» + +Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau +pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre +mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais +tant regrettée qu'à présent.» + +Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les +larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait +entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève +elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été +amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus +douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle +aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la +fatigue du chemin, et elle mourait. + +«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays +de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à +Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse +mourut par le commandement du Seigneur.» + +«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai +froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne +vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des +enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur +bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....» + +Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait +avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien, +invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge, +et l'emporta au ciel. + +Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son coeur, et ne +le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse. + + + + +XXXVIII + + +Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au +même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu +d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger. +Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques +faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus +étouffer. + +«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce +devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex +nomine_). + +«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons +votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de +votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde, +et de l'associer à la gloire de vos saints! + +«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai. + +«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance. + +«O jour de colère (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colère et de la +vengeance de Dieu! + +«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô +Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père. + +«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino +moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs oeuvres +les suivent.» + + * * * * * + +Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes. + + + + +XXXIX + + +On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et +Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et +son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne +partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que +vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit +trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de +la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme +le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon +furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la soeur de +leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni +faire du bruit près de l'appartement de leur _tante Geneviève_. + +FIN. + +Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de +Vaugirard, 9. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE *** + +***** This file should be named 38756-8.txt or 38756-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/5/38756/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Geneviève + +Author: Alphonse Karr + +Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/cover_lg.jpg"> +<img src="images/cover.jpg" width="347" height="550" alt="" title="" /> +</a> +</p> + +<h1>GENEVIÈVE</h1> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="c">———<br /> +<small>TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE</small><br /> +Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br /> +rue de Vaugirard, 9<br /> +———</p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<h1>GENEVIÈVE</h1> + +<p class="cb">PAR<br /><br /> +ALPHONSE KARR<br /><br /><br /> +———<br /> +NOUVELLE ÉDITION<br /> +———<br /><br /><br /> +PARIS<br /> +LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br /> +<small>RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14</small><br /> +——<br /> +1857<br /> +<small>Droit de traduction réservé</small></p> + +<p> </p> +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="cb">A<br /> +LÉON GATAYES</p> + +<p> </p> + +<p><a name="TABLE" id="TABLE"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE" +style="font-size:80%;text-align:center;"> +<tr> +<td><a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE.</b></a></td> +<td><a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIÈME PARTIE.</b></a></td></tr> +<tr> +<td><a href="#I-i"><b>I, </b></a> +<a href="#II-i"><b>II, </b></a> +<a href="#III-i"><b>III, </b></a> +<a href="#IV-i"><b>IV, </b></a> +<a href="#V-i"><b>V, </b></a> +<a href="#VI-i"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII-i"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII-i"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX-i"><b>IX, </b></a> +<a href="#X-i"><b>X, </b></a> +<a href="#XI-i"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII-i"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII-i"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV-i"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV-i"><b>XV, </b></a> +<a href="#XVI-i"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XVII-i"><b>XVII, </b></a> +<a href="#XVIII-i"><b>XVIII, </b></a> +<a href="#XIX-i"><b>XIX, </b></a> +<a href="#XX-i"><b>XX, </b></a> +<a href="#XXI-i"><b>XXI, </b></a> +<a href="#XXII-i"><b>XXII, </b></a> +<a href="#XXIII-i"><b>XXIII, </b></a> +<a href="#XXIV-i"><b>XXIV, </b></a> +<a href="#XXV-i"><b>XXV, </b></a> +<a href="#XXVI-i"><b>XXVI, </b></a> +<a href="#XXVII-i"><b>XXVII, </b></a> +<a href="#XXVIII-i"><b>XXVIII, </b></a> +<a href="#XXIX-i"><b>XXIX, </b></a> +<a href="#XXX-i"><b>XXX, </b></a> +<a href="#XXXI-i"><b>XXXI, </b></a> +<a href="#XXXII-i"><b>XXXII, </b></a> +<a href="#XXXIII-i"><b>XXXIII, </b></a> +<a href="#XXXIV-i"><b>XXXIV, </b></a> +<a href="#XXXV-i"><b>XXXV, </b></a> +<a href="#XXXVI-i"><b>XXXVI, </b></a> +<a href="#XXXVII-i"><b>XXXVII, </b></a> +<a href="#XXXVIII-i"><b>XXXVIII, </b></a> +<a href="#XXXIX-i"><b>XXXIX, </b></a> +<a href="#XL-i"><b>XL, </b></a> +<a href="#XLI-i"><b>XLI, </b></a> +<a href="#XLII-i"><b>XLII, </b></a> +<a href="#XLIII-i"><b>XLIII, </b></a> +<a href="#XLIV-i"><b>XLIV, </b></a> +<a href="#XLV-i"><b>XLV, </b></a> +<a href="#XLVI-i"><b>XLVI, </b></a> +<a href="#XLVII-i"><b>XLVII</b></a></td> + +<td><a href="#I-ii"><b>I, </b></a> +<a href="#II-ii"><b>II, </b></a> +<a href="#III-ii"><b>III, </b></a> +<a href="#IV-ii"><b>IV, </b></a> +<a href="#V-ii"><b>V, </b></a> +<a href="#VI-ii"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII-ii"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII-ii"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX-ii"><b>IX, </b></a> +<a href="#X-ii"><b>X, </b></a> +<a href="#XI-ii"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII-ii"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII-ii"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV-ii"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV-ii"><b>XV, </b></a> +<a href="#XVI-ii"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XVII-ii"><b>XVII, </b></a> +<a href="#XVIII-ii"><b>XVIII, </b></a> +<a href="#XIX-ii"><b>XIX, </b></a> +<a href="#XX-ii"><b>XX, </b></a> +<a href="#XXI-ii"><b>XXI, </b></a> +<a href="#XXII-ii"><b>XXII, </b></a> +<a href="#XXIII-ii"><b>XXIII, </b></a> +<a href="#XXIV-ii"><b>XXIV, </b></a> +<a href="#XXV-ii"><b>XXV, </b></a> +<a href="#XXVI-ii"><b>XXVI, </b></a> +<a href="#XXVII-ii"><b>XXVII, </b></a> +<a href="#XXVIII-ii"><b>XXVIII, </b></a> +<a href="#XXIX-ii"><b>XXIX, </b></a> +<a href="#XXX-ii"><b>XXX, </b></a> +<a href="#XXXI-ii"><b>XXXI, </b></a> +<a href="#XXXII-ii"><b>XXXII, </b></a> +<a href="#XXXIII-ii"><b>XXXIII, </b></a> +<a href="#XXXIV-ii"><b>XXXIV, </b></a> +<a href="#XXXV-ii"><b>XXXV, </b></a> +<a href="#XXXVI-ii"><b>XXXVI, </b></a> +<a href="#XXXVII-ii"><b>XXXVII, </b></a> +<a href="#XXXVIII-ii"><b>XXXVIII, </b></a> +<a href="#XXXIX-ii"><b>XXXIX</b></a></td> +</tr> +</table> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1>GENEVIÈVE.</h1> + +<p class="cb">—————</p> + +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<h2><a name="I-i" id="I-i"></a>I</h2> + +<p>Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue; +le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide +coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales, +sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra +toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.</p> + +<p>A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une +fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi +on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près, +était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds +dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son +premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au +froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait +descendre<a name="page_002" id="page_002"></a> du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car +à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile, +retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par +celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre +dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui +n'avait pas cessé de tomber.</p> + +<h2><a name="II-i" id="II-i"></a>II</h2> + +<p>Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.</p> + +<p>Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier, +demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il +fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis +venu, j'ai vu, <i>j'ai été vaincu</i>.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle +Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son +mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le +mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à +Châlons, la maison de son mari.</p> + +<p>Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au +stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour +prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités +que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette +admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au +désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de +s'en parer.</p> + +<p>M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour +souffrir dans la vie; mais son prétendu<a name="page_003" id="page_003"></a> stoïcisme les augmentait +singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer +ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en +gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer +les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.</p> + +<p>Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame, +qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.</p> + +<p>Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle +l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût +trouvé que juste et raisonnable que tous les cœurs de l'univers +fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un +autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu +d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle +ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.</p> + +<p>Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie +des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les +cœurs qui sont au monde.</p> + +<p>De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans +un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours +l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans +honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas +l'éprouver soi-même.</p> + +<p>Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.</p> + +<p>C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la +chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent +s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire +un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles +peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter,<a name="page_004" id="page_004"></a> quand elle se +permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de +mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni +de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.</p> + +<p>C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un +jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville; +Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on +élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa +coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était +restée parfaitement innocente; les cœurs s'étaient toujours rendus +sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais +on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce, +que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en +semblaient mettre à eux-mêmes.</p> + +<p>M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec +quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus +considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à +une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et +embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle +il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut +condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde +prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à +gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en +rentrant au domicile conjugal:</p> + +<p>«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu +justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions. +N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?»</p> + +<p>A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz<a name="page_005" id="page_005"></a> lui était +parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.</p> + +<p>Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari:</p> + +<p>«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était +décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans +compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je +crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels +elle ne peut manquer de coucher.»</p> + +<p>A quoi M. Lauter ne répondit rien.</p> + +<p>«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme +Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?</p> + +<p>—Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M. +Lauter.</p> + +<p>—Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de +prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme +Reiss à tour de rôle.»</p> + +<h2><a name="III-i" id="III-i"></a>III</h2> + +<p>M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes +dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter, +et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint +habituellement à la maison.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<h2><a name="IV-i" id="IV-i"></a>IV</h2> + +<p class="head">Une femme fidèle.</p> + +<p>Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté +vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur. +Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela +d'ordinaire conduit par degrés <i>à l'infidélité</i>; mais pour la femme qui +pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner +jusque-<i>là</i>, le reste n'avait pas la plus petite importance.</p> + +<p>C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de +M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se +touchent par un certain point qui produit une commotion dans la +poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il +s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui +transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain +que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette +communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous +l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne +alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se +confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner +et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle +de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on +lui a donnés.</p> + +<p>Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je<a name="page_007" id="page_007"></a> suis coquette, +mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»</p> + +<p>Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se +trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les +yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on +les eût laissés ensemble pendant huit ans.</p> + +<p>Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là, +elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait +n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle +avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.</p> + +<p>Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec +brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.</p> + +<p>Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières. +M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir +l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.</p> + +<p>M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la +maison.</p> + +<p>Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée +pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce +moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.</p> + +<p>Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans +parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté +de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à +méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,» +qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous +adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a +épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que +l'on n'arrive<a name="page_008" id="page_008"></a> quelquefois à dire <i>le mot</i> que lorsqu'on ne sent plus la +chose et que le mot est devenu un mensonge.</p> + +<p>M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et +préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans +cesse aux oreilles.</p> + +<p>«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous +ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et +ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour +vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous +aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble +ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance +qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni +prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous +soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous +en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»</p> + +<p>Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son +mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites +qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout, +pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se +montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez +que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent +été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant +que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien +malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que +néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle +n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle +resterait toujours <i>fidèle à ses devoirs</i>, comme elle l'avait toujours +été.</p> + +<p>M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses mœurs<a name="page_009" id="page_009"></a> et à sa +sagesse, mais que les <i>devoirs d'une jeune femme</i> consistent dans bien +d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la +providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une +femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à +son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines +tracasseries.</p> + +<p>Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se +targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable, +n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.</p> + +<p>Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M. +Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait +pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour +qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les +plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher +plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce +langage:</p> + +<p>«Il est un <i>secret</i> qui m'oppresse, un secret qui me remplit le cœur, +qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la +force de vous <i>dérober</i>; et, en ce moment où il faut que je parle, où je +suis décidé à vous ouvrir enfin mon cœur, j'hésite, tant je redoute +votre <i>étonnement</i> et votre <i>indignation</i>. <i>Je vous aime.</i></p> + +<p>—Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni <i>dissimulée</i>. +Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à +moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je +ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la +nuit; mais n'espérez pas que jamais <i>j'oublie mes devoirs</i> un seul +instant.»</p> + +<p>Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit +bien, il est vrai, et par degrés, de baiser<a name="page_010" id="page_010"></a> sa main et ses cheveux, et +son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes +cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je +n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la +passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler <i>cher +ange</i>; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les +regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se +touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le +sang se mêle.</p> + +<p>Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les +laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia +pas <i>ses devoirs</i> et <i>se conserva à son mari</i>.</p> + +<p>Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens +vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la +prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme +Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une +femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la +justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils +n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne +doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et +on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son +départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son +retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de +nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour +échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle +se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux +conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un +habitué des assemblées dit assez grossièrement:<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son +mari?»</p> + +<p>Mme Reiss répliqua charitablement:</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»</p> + +<h2><a name="V-i" id="V-i"></a>V</h2> + +<p>Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si +laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était +toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures +avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits +ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de +comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un +esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cœur sans délicatesse; à se +dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer +sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune +homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus +haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle, +attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis +bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule +et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme +un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.</p> + +<p>Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la +poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce +que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....</p> + +<p>Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers, +imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi<a name="page_012" id="page_012"></a> un peu faire +comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des +palets de rubis et de topazes.</p> + +<h2><a name="VI-i" id="VI-i"></a>VI</h2> + +<p class="head">A C*** S***.</p> + +<p>Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où +les femmes se mettent nues, sous prétexte de <i>s'habiller</i>; où des maris +crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et +leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que +dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui +n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher +avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas +que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle +est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de +perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie! +qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.</p> + +<p>Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de +carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson; +au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu +des actrices, celle que l'on dit <i>grande</i>, est toujours la catin qui +sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets, +le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir +pour rien.</p> + +<p>Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur +d'épais cheveux lissés, sous des sourcils<a name="page_013" id="page_013"></a> arqués une noire prunelle, et +d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains +blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.</p> + +<p>Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un +tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs, +semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au +couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au +violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu +que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui +coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de +mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges +nénufars, des grenouilles en chœur les longs concerts criards.</p> + +<p>Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à +peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont +les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois, +chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes +sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux +fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les +vertes <i>demoiselles</i>, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur +les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou +plutôt vivantes émeraudes.</p> + +<p>Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes +journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les +autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs +habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans +espérance.</p> + +<p>Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô +C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle +qu'autrefois je vous vis, jeune<a name="page_014" id="page_014"></a> fille, avec vos cheveux bruns en +bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.</p> + +<p>Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au +loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant +de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre, +c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque +fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans +nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand +cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs +gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure, +et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.</p> + +<p>Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme +reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend.... +et c'est ainsi que finissent les jours.</p> + +<p>Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les +saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du cœur et s'en +retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle +femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...</p> + +<p>Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur +d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et +d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains +blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.</p> + +<p>Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont +l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est +une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!</p> + +<p>Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres +désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée,<a name="page_015" id="page_015"></a> vierge qui n'a jamais été +même effleurée par de lointains soupirs!</p> + +<p>Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi +chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie, +tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la +vie!</p> + +<p>Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités, +invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras, +n'ont gardé que la vie.</p> + +<p>Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le +gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de +convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles +d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent +les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune +fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se +rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je +n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'œil au miroir +sitôt que quelqu'un sonne.</p> + +<p>Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et +parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa +jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un +sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte +sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces <i>jeux innocents</i>, +source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a +baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le +coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a +reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une +chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su +garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la +clairvoyante sagesse d'une mère au coup<a name="page_016" id="page_016"></a> d'œil certain. C'est encore +une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On +l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était +pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur +mon sein.</p> + +<p>J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens; +de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du +ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale, +de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents; +j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton œil cherche en +vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été +jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte, +gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du +fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche, +qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du +baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain +t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.</p> + +<h2><a name="VII-i" id="VII-i"></a>VII</h2> + +<p>Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien +fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M. +Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus. +Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance +avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop +longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait +injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le +même Stoltz, ne pouvait<a name="page_017" id="page_017"></a> tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un +matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.</p> + +<h2><a name="VIII-i" id="VIII-i"></a>VIII</h2> + +<p class="head">Un époux malheureux.</p> + +<p>Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien; +elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine, +parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le +déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à +point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas, +qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les +yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse +inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose, +elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit +au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.</p> + +<p>De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures +de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de +sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs. +Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son +cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse +avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au +retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M. +Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine, +Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission?<a name="page_018" id="page_018"></a> M. Lauter pouvait +raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour +l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une +attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou +de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.</p> + +<p>La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y +étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à +faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait +amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un +départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que +ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un +caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons +pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs +avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a +fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations +de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les +chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque +chose de chaud, etc., etc.</p> + +<p>Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte +de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il +soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son +cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir +blanc, un signe d'adieu et d'affection.</p> + +<p>La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil, +lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet, +l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la +personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là?</p> + +<p>—Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé +jusqu'aux os.»<a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla +frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que +M. Lauter put rentrer chez lui.</p> + +<p>«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que +moi.»</p> + +<p>Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon +Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il.</p> + +<p>—C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et +que votre aspect n'avait rien de bien égayant.</p> + +<p>—Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?</p> + +<p>—Quelles pantoufles? demanda la servante.</p> + +<p>—Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de +hauts quartiers.</p> + +<p>—Je ne sais pas.»</p> + +<p>Rosalie tremblait de tous ses membres.</p> + +<p>«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait +causé votre retour aussi inattendu?</p> + +<p>—Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes +pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui +m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré +que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès +de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes +pantoufles?</p> + +<p>—Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour +dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà +séché, le lit achèvera de vous réchauffer.»</p> + +<p>Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'œil +destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne +put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en +mouvement chassait<a name="page_020" id="page_020"></a> invinciblement le moindre sommeil; il se retourna +cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable; +puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie +dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait +impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui +succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et +qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva +précipitamment.</p> + +<p>«Où vas-tu? demanda M. Lauter.</p> + +<p>—Je descends.</p> + +<p>—Pourquoi? il ne fait pas encore jour.</p> + +<p>—Je n'ai plus sommeil.</p> + +<p>—Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit; reste auprès +de moi, nous causerons.</p> + +<p>—Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je +veille à leur exécution.</p> + +<p>—Je t'en prie.</p> + +<p>—C'est impossible.»</p> + +<p>Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un +livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans +l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel +lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes +pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à +coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles +qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla +replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont +être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un +temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour +saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur +une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un<a name="page_021" id="page_021"></a> +pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe, +un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la +chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en +reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur +Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?»</p> + +<h2><a name="IX-i" id="IX-i"></a>IX</h2> + +<p>Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il +pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à +deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se +passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était +tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux +pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses +mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un +cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui; +tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé +par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez +<i>tout mon bonheur</i>.»</p> + +<p>Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une +armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer +des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux +lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le +moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.</p> + +<p>Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<h2><a name="X-i" id="X-i"></a>X</h2> + +<p class="head">Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de +Fontainebleau.</p> + +<p>Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.</p> + +<p>On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de +laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte +était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on +était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe; +dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée, +et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la +cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un +petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la +maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M. +Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose +Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste +Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du +haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et +quelquefois <i>Honoré Rolland</i>, époux de Modeste, militaire de son état, y +venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer +de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect +sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le +jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on +l'avait laissé, les chardons, les orties, les<a name="page_023" id="page_023"></a> pariétaires avaient +étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques +plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier +développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une +clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse, +formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se +ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la +muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.</p> + +<p>On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à +manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des +barreaux de bois, peints en couleur de fer.</p> + +<p>C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M. +Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs +sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près +toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison; +elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de +l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge +peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction +extrêmement élémentaire:</p> + +<p>L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux +questions: <i>Oui, madame</i>, ou: <i>Oui, monsieur</i>, et non pas oui tout sec, +comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses +vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se +détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.</p> + +<p>Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une +douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne +venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme +de<a name="page_024" id="page_024"></a> ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas +d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art +de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur +excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle +parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A +certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand +on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses +ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient +<i>Mme Rolland</i>. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis +de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près +sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait +réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.</p> + +<p>Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut +en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il +se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.</p> + +<p>En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre +fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait; +l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée +qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son +cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la +porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas +même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise +humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand +Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était +décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa +famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.</p> + +<p>Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de<a name="page_025" id="page_025"></a> faire entrer le +porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui +recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la +ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand +le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit +par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa +tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut +acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le +premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager +était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et, +contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche +de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait +bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En +servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur; +depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé +et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché, +des œufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais +faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était +jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en +pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle +songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer +de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait +la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.</p> + +<p>«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Je ne crois pas, Modeste.</p> + +<p>—Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que +monsieur n'a mis le pied hors de la maison.</p> + +<p>—Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des +nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du +malheureux sort des nègres, et je<a name="page_026" id="page_026"></a> sens que c'est le moment de terminer +mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»</p> + +<p>A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte, +entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit +entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne +distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure +hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un +mendiant qui implorait des secours.</p> + +<p>«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer +ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.</p> + +<p>—Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.</p> + +<p>—Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là +des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de +faire un grand bien à la cause des nègres.</p> + +<p>—Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.</p> + +<p>—Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule +que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang +qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui +gonfle les nôtres?</p> + +<p>—Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le +mendiant.</p> + +<p>—Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne +sont-ils pas aussi nos frères?</p> + +<p>—Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.</p> + +<p>—La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires +distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes, +et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et +les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de +devoirs;<a name="page_027" id="page_027"></a> ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs +mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère, +et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et +les injustices du sort.</p> + +<p>—Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant +les mains.</p> + +<p>—Aussi, dit M. Chaumier, mon cœur saigne en songeant à ces +malheureux noirs.</p> + +<p>—Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.</p> + +<p>—Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.</p> + +<p>Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le +mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je +ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.</p> + +<p>—Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.</p> + +<p>—Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte +sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?</p> + +<p>—Mais, dit le mendiant....</p> + +<p>—Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai +plainte contre vous.»</p> + +<p>Le mendiant s'en alla sans rien répondre.</p> + +<p>M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en +effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez +soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans +qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il +n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est +voisine et facile à soulager.</p> + +<p>Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa +première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin +de sa santé l'avaient trouvé inébranlable;<a name="page_028" id="page_028"></a> mais Modeste avait décidé +qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un +grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y +en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur +ordinaire.</p> + +<p>M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en +avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour +en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que +cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.</p> + +<p>«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.</p> + +<p>—Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?</p> + +<p>—Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.</p> + +<p>—Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et +qu'il y manque un bouton.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera +attention à moi.</p> + +<p>—Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur +qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la +sorte?»</p> + +<p>Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira +elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta +triomphante....</p> + +<p>A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose <i>s'amuser</i> +dans le jardin.</p> + +<p>«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.</p> + +<p>—Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous +<i>amuser</i>; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»</p> + +<p>La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue +toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla<a name="page_029" id="page_029"></a> alors dans la poche de son +maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:</p> + +<h2><a name="XI-i" id="XI-i"></a>XI</h2> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Mon cher frère,</span></p> + +<p>Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi, +n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que +rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure. +Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à +penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.</p> + +<p>Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es +mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je +t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique +tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je +réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et +celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me +guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes +enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au +milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta +réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus +affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects, +et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma +petite nièce, Albert et Rose.</p> + +<p class="r"> +R<small>OSALIE</small> L<small>AUTER</small>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_030" id="page_030"></a></p> + +<h2><a name="XII-i" id="XII-i"></a>XII</h2> + +<p>A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle +vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se +sentit <i>domestique</i>; mais bientôt il lui parut tellement impossible que +ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi +tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son +maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui +semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de +réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M. +Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés +de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait +l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son +beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une +correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de +l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors +juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne +reverrait pas sa sœur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que +M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit +la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui +pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la +coucha.</p> + +<p>Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille +sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa +sœur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le +faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit<a name="page_031" id="page_031"></a> +«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment +<i>quel qu'il soit</i>?</p> + +<p>—Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il +après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que +l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent +dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la +faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.</p> + +<p>—Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était +pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?</p> + +<p>—Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, +Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de +plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de +l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur +valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien! +Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai +pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un +serment, abandonner la cause des malheureux noirs.</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été +préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?</p> + +<p>—Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien +avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je +crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont +les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera +qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment +de haine et de méchanceté.»</p> + +<p>Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour, +elle fit son devoir avec une exactitude<a name="page_032" id="page_032"></a> scrupuleuse, mais affectée et +chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un +mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.</p> + +<p>Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit +Modeste que sa sœur allait venir demeurer près de lui avec ses +enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison. +Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme +Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus, +qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une +observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son +cœur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande +glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les +sentiments de la haine la plus profonde.</p> + +<p>Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de +trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les +enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les +premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans, +et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter, +qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste, +s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux +filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand +elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente +de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des +objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un +moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à +charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa +sœur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce +revenu, diminué presque de la moitié, la<a name="page_033" id="page_033"></a> mettait dans un grand +embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par +ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur +assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, <i>cela +mène à tout</i>, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi +qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait +placé son argent, sans lui dire les conditions.</p> + +<p>Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à +quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien +décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui +laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets +de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle +essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour +qu'elle l'appela <i>Modeste</i>, celle-ci lui répondit que monsieur +l'appelait ainsi, mais que <i>toutes</i> les autres personnes l'appelaient +Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais, +quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était +obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la +dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle +fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui +n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la +mauvaise humeur de <i>maman Modeste</i>, comme elle l'avait appelée +jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets +dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle +une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume, +avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de +quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en +la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide +par sa conduite dépravée,<a name="page_034" id="page_034"></a> venait aujourd'hui, avec ses deux enfants +affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison <i>un +embarras</i> qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion +d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou +de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre +enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils +fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et +sœurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait +toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle +trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits +soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait +la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci +feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le +parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle +rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à +Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa +cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des +noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M. +Chaumier avant sa sœur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se +laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait +semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait +qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne +reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la +domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une +personne de l'autre sexe.</p> + +<p>D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une +manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une +certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les +femmes, il ne peut<a name="page_035" id="page_035"></a> y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. +Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une +femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.</p> + +<p>Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement +pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne +manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse +à peu près présentable.</p> + +<p>Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du +bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était +plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent +apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans +cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, +cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.</p> + +<p>C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon +arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et +Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les +portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait +cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les +garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus +bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.</p> + +<p>Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, +lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât +sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour +Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint +d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença +à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre +une attitude calme et décente.<a name="page_036" id="page_036"></a> Il leur vint alors l'idée, suggérée par +Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se +chargèrent du reste.</p> + +<p>Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais, +quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.</p> + +<p>Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout +le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il +fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme +usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que +Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle +s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et +Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un +très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, +et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue <i>sur le serment</i>, +<i>de jurejurando</i>, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y +apportait.</p> + +<p>Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent +pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et +Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs +du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de +l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on +s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles +se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit: +«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce +jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on +sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, +en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui +de vous pourrait supporter une semblable séparation?»<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<p>La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le +dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement +involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que +les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à +l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles +avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles +disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce +cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on +n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon +était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui +sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du +caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un +tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire, +avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient +faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur +part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits, +je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce +n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes +romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun +historien; c'est que je puis dire, comme Énée:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">. . . . . . Quæque ipse . . . vidi</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et quorum pars magna fui.</span></td></tr> +</table> + +<p>Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la +manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son +visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands +cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin +d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est +brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui<a name="page_038" id="page_038"></a> commence à +brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à +tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des +armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une +hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être +lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et +compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il +jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera +querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première +force à la toupie et de seconde aux barres.</p> + +<p>Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il +n'y a que Rose et sa sœur avec lesquelles il soit lui-même: aussi +elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il +leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.</p> + +<p>Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses +yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le +cœur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est +inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une +ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec +lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour +ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait +atteint.</p> + +<p>Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère. +Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa +taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une +lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie +peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cœur; mais ce +n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y +a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.<a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p>Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en +grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si +mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en +pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout +l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.</p> + +<p>Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être +belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de +Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa +robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux, +pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui +elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le +lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie +d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à +volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.</p> + +<p>Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours +habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il +peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont +jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une +instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les +séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.</p> + +<p>En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes +filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux +yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son +vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce +nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, +soit son corps.</p> + +<p>Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et +d'une autre couleur, en pensant qu'elle a <i>changé de vêtement</i>, vous +vous représentez involontairement<a name="page_040" id="page_040"></a> le moment où elle avait quitté le +premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut +être sans vêtements, et votre œil interroge malgré vous les plis de +l'étoffe et ses ondulations.</p> + +<p>Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules +peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais +rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.</p> + +<p>Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel +les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier +leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, +mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main +cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas +seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit. +L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui +d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en +lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux +frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce +que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune +femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle +bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien +donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de +nos cheveux.</p> + +<p>Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes, +avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour +les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes +peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous +font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps +qu'elles n'ont ni formes ni sens.</p> + +<p>Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude,<a name="page_041" id="page_041"></a> pour éteindre +comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal +de la jeune fille.</p> + +<p>La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le +reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle +veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.</p> + +<p>Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et +oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait +la défense;</p> + +<p>Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle +a monté à cheval, elle a les <i>cuisses</i> rompues;» et combien de mères +savent se priver de semblables mentions!</p> + +<p>Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes +<i>jambes</i>;»</p> + +<p>Ou: «Ma mère m'a fait présent de <i>chemises</i> de batiste;»</p> + +<p>Ou: «Je me suis donné un coup au <i>genou</i> et j'ai le <i>genou</i> tout bleu;»</p> + +<p>Ou: «J'ai acheté des <i>jarretières</i>;»</p> + +<p>Ou: «J'ai pris <i>un bain</i> ce matin;»</p> + +<p>Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour +moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout +différent.</p> + +<h2><a name="XIII-i" id="XIII-i"></a>XIII</h2> + +<p class="head">Léon à Rose et à Geneviève.</p> + +<p>Mes chères sœurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville +où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai +laissé auprès de vous me paraît<a name="page_042" id="page_042"></a> aujourd'hui ravissant et regrettable. +Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à +moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes +allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle +nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent +très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être +agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé +d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au +sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les +premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette +même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son +feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, +quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus +alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient, +de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut +que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet; +puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il +ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre +capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps +il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à +parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et +revint toute joyeuse.</p> + +<p>Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder +par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des +ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui +dis-je.—Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner +la liberté.»</p> + +<p>Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne +savait pas ce qu'elle voulait.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<p>«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si +malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa +cage.»</p> + +<p>Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui +montrait qu'il n'était pas conséquent.</p> + +<p>Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous +écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos +deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et +cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui +reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je +ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sœurs. Écrivez-moi +souvent.</p> + +<p class="r"> +L<small>ÉON</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XIV-i" id="XIV-i"></a>XIV</h2> + +<p>C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient +dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou +blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter +les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua +les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait +Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter +ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que +Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison +de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. +M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il +lui eût fallu opter entre elle et sa sœur, tout ce que nous pouvons +dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été +fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort<a name="page_044" id="page_044"></a> heureuse quand toute la +mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait +Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle +ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en +eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié +et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa +petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève +n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait +donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle +rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas +une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se +passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le +rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum +inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait +le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais +sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à +Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il +était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la +toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, +et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence +qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.</p> + +<p>M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir +un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon +une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des +plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait +être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui +restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec +Albert sur le pied de la plus<a name="page_045" id="page_045"></a> complète égalité, comme Geneviève avec +Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de +<i>travailler</i>, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, +mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les +lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu +plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à +cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne +s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son +violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était +partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les +endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.</p> + +<h2><a name="XV-i" id="XV-i"></a>XV</h2> + +<p>Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M. +Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis +quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller +encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle +personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois +chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de +Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif +qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour +lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement +assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en +face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la +droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et +causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer<a name="page_046" id="page_046"></a> +ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant; +elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec +son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit +plus, quand la <i>figure</i> l'exigeait, que poser sa main sur celle du +cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il +n'osa pas recommencer.</p> + +<p>Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses +désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir, +quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre +de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de +spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il +lui empruntait.</p> + +<p>Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:</p> + +<p>«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur! +Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime, +mon bon ami! Octavie m'aime!</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.</p> + +<p>—Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la +cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous +étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était +à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une +aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et +usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une +femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait +parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui +fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle +accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que +j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la +maison, comme je lui<a name="page_047" id="page_047"></a> donnais la main pour descendre de la voiture, elle +me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur +Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma +bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement +ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son +propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre +avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les +moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à +rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un +moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta +dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à +presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me +demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je +sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de +son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied +qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira +brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me +sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais +fait un grand pas. Quoique <i>ma déclaration</i> eût été mal reçue, elle +était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer +avec son ennemi. La présence du danger me donna du cœur, et, partie +par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je +laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais +quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois +elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne +retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit +dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis +d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva<a name="page_048" id="page_048"></a> +de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même +lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais +senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par +les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre +programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune +héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais +peut-être les romans nous ont-ils trompés.»</p> + +<p>Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à +Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques +jours de plus à Paris.</p> + +<p>Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le +dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son +bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de +Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui +parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes +et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout +changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il +ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen, +et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait +une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais +Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute +conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir +pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le +soir, en rentrant, se dire: <i>Ce n'est pas ma faute</i>.</p> + +<p>Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, +et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de +plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se +rappelât à<a name="page_049" id="page_049"></a> son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins +de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait +avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait +comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne +fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la +ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus +fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à +toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point, +Albert n'en savait rien.</p> + +<p>Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons +dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la +maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y +recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui +ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; +il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de +Rodolphe.»</p> + +<p>Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: +tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au +moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que +Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait +sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle +emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre +Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert +détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de +fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le +sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre +part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques +instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un +peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une +course qu'il avait<a name="page_050" id="page_050"></a> à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter +Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à +Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce +soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit +seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage +d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout +le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il +pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination +qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de +soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on +sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en +chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen +le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et +ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle +tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester +quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de +toute la soirée.</p> + +<p>Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe +annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, +qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le +pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne +s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du +jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres, +qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se +coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la +plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet +représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez +significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun +et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y<a name="page_051" id="page_051"></a> avait: <i>Répondez vite</i>; +c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans +la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de +temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa +montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était +passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.</p> + +<h2><a name="XVI-i" id="XVI-i"></a>XVI</h2> + +<p>Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en +apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le +départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les cœurs et +dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la +chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point +qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt +elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au +dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui +qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la +clef; son œil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation +intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle +assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son +cœur.</p> + +<p>Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans +sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller +sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme +mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et +jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le +plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,<a name="page_052" id="page_052"></a> +parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une +partie de son cœur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte +par ce qui paraissait la faire pleurer.</p> + +<p>Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour +penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni +se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban, +parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un +secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa +poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se +réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante +causerie; elle comprend cette <i>malveillance</i> qu'elle se sent parfois lui +témoigner.</p> + +<p>Jusqu'ici, son cœur n'a connu que l'existence incomplète et les +grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici +le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un +regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées +et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en +abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où +il ne se posera plus.</p> + +<p>Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin +cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et +irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé +depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le +monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de +les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans +vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de +le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle +n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume +après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle<a name="page_053" id="page_053"></a> +qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.</p> + +<p>Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la +réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur +tout le jour de ce que <i>cette petite fille</i> n'avait pas été le matin +suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses +réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent +elle lui disait:</p> + +<p>«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu +faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»</p> + +<p>Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon +lui dit:</p> + +<p>«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble, +avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»</p> + +<p>Le lendemain, Rose lui dit gravement:</p> + +<p>«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»</p> + +<p>Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:</p> + +<p>«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»</p> + +<p>Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas, +parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord +volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but +d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à +Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se +promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge; +si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes +vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le +feuillage;<a name="page_054" id="page_054"></a> à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des +fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva +pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:</p> + +<p>«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas +sortir seules, Geneviève et moi.</p> + +<p>—Il faut que je sorte, dit Léon.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»</p> + +<p>Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa +obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais +il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi +le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné +à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si +elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore +assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le +redevenir quelquefois.</p> + +<p>Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.</p> + +<p>Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit +qu'il devrait oublier <i>les belles dames</i> de Paris auprès de sa sœur +et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose +qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de +musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en +jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même +en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même +maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève: +«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes +si bien.»</p> + +<p>Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme +une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.</p> + +<p>«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin,<a name="page_055" id="page_055"></a> et depuis un +mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">.....<i>Bonheur de se revoir</i>.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On se redit les mots qui charmèrent l'absence,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.</span></td></tr> +</table> + +<p>Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le +piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève +comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une +romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle +venait de découvrir dans son cœur. La mère se fâcha un peu, s'étendit +beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient +prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que +la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre +compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou +du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui +donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication +ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de +l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix +avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si +touchante quand elle dit:</p> + +<p class="c">Quels accents! quels regards!</p> + +<p class="nind">que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les +bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer. +Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère, +et lui demanda presque pardon. Rose, l'œil brillant de larmes, dit en +riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera, +pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»<a name="page_056" id="page_056"></a></p> + +<p>Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une +sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cœur.</p> + +<h2><a name="XVII-i" id="XVII-i"></a>XVII</h2> + +<p>Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous +conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision +de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier, +il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.</p> + +<h2><a name="XVIII-i" id="XVIII-i"></a>XVIII</h2> + +<p>M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à +venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux +jeunes filles: il se <i>mirait</i>, comme on dit, dans ses deux anciens +élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans +exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages, +tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu +une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le +talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que +celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour +lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier, +et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait +que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou +quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.</p> + +<p>Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les<a name="page_057" id="page_057"></a> affaires de Mme +Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les +pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, +qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni +dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, +les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez +M. Chaumier.</p> + +<p>Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre +autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune +homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme +avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que +lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui +avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu +qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que +cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. +Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort +poliment, et il était entré à l'auberge.</p> + +<p>«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?</p> + +<p>—Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du +palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le +cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....</p> + +<p>—Et comment est ce jeune homme? dit Albert.</p> + +<p>—Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette +auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....</p> + +<p>—Son cheval doit être alezan brûlé?</p> + +<p>—Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc +ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le +maréchal du palais....</p> + +<p>—Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...</p> + +<p>—Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.<a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<p>—Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»</p> + +<p>A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un +billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui +priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui +expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son +chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.</p> + +<p>«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal +qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence +fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on +revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre +l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait +300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, +témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la +cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»</p> + +<p>A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas +prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. +Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée +aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.</p> + +<p>«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât +l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la +grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que +longtemps après.</p> + +<p>—Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.</p> + +<p>—Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé +ce jeune homme.</p> + +<p>—Quel jeune homme?»</p> + +<p>Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?</p> + +<p>—C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle +visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur +votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.</p> + +<p>—Ah! dit Léon avec indifférence.</p> + +<p>—Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?</p> + +<p>—Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à +Paris.»</p> + +<p>Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était +silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un +étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la +campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle +à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son +habitude.</p> + +<p>Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt +il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et +assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se +disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la +bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, +et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on +entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de +la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause +de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant +la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M. +Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien +plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à +la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la +parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter<a name="page_060" id="page_060"></a> un +monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait +du monde.</p> + +<p>Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa +famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques +paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva +Rodolphe <i>grandi</i>. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent +qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.</p> + +<p>Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son +voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour +obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de +simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il +fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux +que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.</p> + +<p>On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut +ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa +nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup +de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia +pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. +«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à +Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses +devoirs....»</p> + +<p>Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put +raconter son anecdote tout entière et sans interruption.<a name="page_061" id="page_061"></a></p> + +<h2><a name="XIX-i" id="XIX-i"></a>XIX</h2> + +<p>Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent +au jardin.</p> + +<p>«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui, +m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si +morose et si laid?</p> + +<p>—Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute +préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous +fussions jamais vus.</p> + +<p>—Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais +vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous +avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que +vous me fassiez votre confession.»</p> + +<p>Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:</p> + +<p>«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.</p> + +<p>—En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout +émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette +toilette, quand ma mère et ma sœur avaient gardé leur costume +ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un +déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est +venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé. +Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis +que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et +assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose, +quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin +d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.</p> + +<p>—Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans<a name="page_062" id="page_062"></a> l'esprit des +femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour +Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât +belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec +éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je +n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur +était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais +peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.</p> + +<p>—Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que +je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever +de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici. +Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de +toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne +jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse +que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère +affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les +chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne +laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où +tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent +a jeté hors de son nid.»</p> + +<p>Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après +l'avoir embrassé, elle lui dit:</p> + +<p>«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je +me fais un peu belle?</p> + +<p>—Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours? +Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te +manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en +jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé +à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon<a name="page_063" id="page_063"></a> admiration plus +éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à +apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi +en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières +et par sa sévérité.»</p> + +<h2><a name="XX-i" id="XX-i"></a>XX</h2> + +<p>Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit +sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans +le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la +maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un +violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la +même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se +passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses +enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste +savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les +nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des +blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible. +Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans +tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis +le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une +profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et +d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait +aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour +Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz +qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas +connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou<a name="page_064" id="page_064"></a> dans un +exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces +souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une +touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait +leurs caresses et les témoignages de leur affection.</p> + +<p>Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand +Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait +jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le cœur navré et se +disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur +père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, +et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»</p> + +<p>La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les +impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de +prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M. +Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sœur, ni du +changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son +visage et sur sa santé.</p> + +<p>Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle +était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint +longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.</p> + +<h2><a name="XXI-i" id="XXI-i"></a>XXI</h2> + +<p>M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme +Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le +ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par +Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller<a name="page_065" id="page_065"></a> +dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la +main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, +attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la +nuit.</p> + +<p>«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau +aujourd'hui!</p> + +<p>—Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait +Albert.</p> + +<p>—Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait +Rodolphe.</p> + +<p>—Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.</p> + +<p>Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et +magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, +jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.</p> + +<p>Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»</p> + +<p>Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret +qu'il faut que je te confie; mon cœur est aujourd'hui si plein de +joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi? +N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux +aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis +six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était +tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence +pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle +cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que +je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle +me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.</p> + +<p>—Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions +à ce sujet?<a name="page_066" id="page_066"></a></p> + +<p>—Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle +m'aime!</p> + +<p>—Comment! te l'a-t-elle dit?</p> + +<p>—Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à +toi?»</p> + +<p>Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.</p> + +<p>«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur +une semblable certitude met dans le cœur? Si tu savais quel +voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table, +la pression de son petit pied.</p> + +<p>—Sous la table? dit Albert.</p> + +<p>—Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure +pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.</p> + +<p>—Mais quand donc? demanda Albert.</p> + +<p>—Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti +encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»</p> + +<p>Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout +tourna à ses yeux, puis tout disparut.</p> + +<p>Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce +soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»</p> + +<p>Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son +bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a +ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur +qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il +voit un autre en jouir.</p> + +<p>Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé +le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, +si celui-ci ne l'avait pas interrompu.<a name="page_067" id="page_067"></a></p> + +<p>«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.</p> + +<p>—Pas encore, dit Albert.</p> + +<p>—Nous irons doucement, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Autant nous promener encore un peu.</p> + +<p>—Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est +quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais +toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.</p> + +<p>—Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle +ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»</p> + +<p>Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à +se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, +il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter +ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire +tant de mal à lui-même.</p> + +<p>Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il +réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était +tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne +fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait +d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser +apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable +sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.</p> + +<p>Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua +froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se +mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer, +tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il +s'était <i>extraordinairement</i> amusé pendant les vacances; il disait des +femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de<a name="page_068" id="page_068"></a> parler, et son +cœur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien. +D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et +d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant +à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, +et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le +sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part +très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre +distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur +elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il +est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller +dans un moment plus opportun.</p> + +<p>Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je +ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme +Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les +prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors +serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le +pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se +leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien; +elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la +table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à +manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.</p> + +<p>C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de +quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il +n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe +aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.</p> + +<p>Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le +pied de Rodolphe; ce pied qui causait<a name="page_069" id="page_069"></a> de si grands ravissements à +Rodolphe, c'était la botte d'Albert.</p> + +<p>Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen, +fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris +le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait +rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa +cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était +ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.</p> + +<p>Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de +son côté, n'avait pour le moment rien tant à cœur que de l'éviter.</p> + +<h2><a name="XXII-i" id="XXII-i"></a>XXII</h2> + +<p>Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui +rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie +avenante et distinguée.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par +erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à +vous la remettre.»</p> + +<p>A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une +épaisse vapeur.</p> + +<p>«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.</p> + +<p>—Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et +c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté +moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, +et je dirai presque toutes les nuits?</p> + +<p>—Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce<a name="page_070" id="page_070"></a> que vous allez me +dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque +jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien: +«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»</p> + +<p>—Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....</p> + +<p>—C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il +faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas +besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou +moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?</p> + +<p>—Certainement, monsieur, et, bien loin....</p> + +<p>—La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari +qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers +pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?</p> + +<p>—Je suis bien de votre avis, et....</p> + +<p>—Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour +vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus +souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent +de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez +ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous +appelez?»</p> + +<p>Léon fit un signe affirmatif.</p> + +<p>«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez +d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous +jouez un certain air....»</p> + +<p>Et il fredonna les premières mesures.</p> + +<p>«Un air dont je sais les paroles, je crois.</p> + +<p>—Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous<a name="page_071" id="page_071"></a> être agréable aussi +facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu +meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. +Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la +musique dont je ne me dérange pas volontiers.</p> + +<p>—Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en +offrir.»</p> + +<p>Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à +son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau, +et le plaça devant lui.</p> + +<p>Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque +temps, l'étranger redemanda le premier air....</p> + +<p>«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui +n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.</p> + +<p>—C'est ma mère qui l'a appris à ma sœur et à moi.</p> + +<p>—Vous avez une sœur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Est-ce que madame votre mère est Allemande?</p> + +<p>—Mon père l'était.</p> + +<p>—Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous faites?</p> + +<p>—Je fais mon droit, et je joue du violon.</p> + +<p>—Et quand vous aurez fini votre droit?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il +achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera +autant pour moi.»</p> + +<p>L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une +provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer +encore cette soirée avec<a name="page_072" id="page_072"></a> lui, parce qu'il partait le lendemain pour un +voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans +quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard +vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra +la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu +questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute +sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de +bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses +manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, +qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre +qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui +écrivait:</p> + +<h2><a name="XXIII-i" id="XXIII-i"></a>XXIII</h2> + +<p>Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé +ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas +beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie; +mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus +sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien +changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que +depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste +dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je +me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait +pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes +restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va +beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il +faut espérer qu'elle se rétablira promptement.<a name="page_073" id="page_073"></a> Depuis que je la vois +ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher +Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous +sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant +elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie +avec nous ou elle s'enferme toute seule.</p> + +<p>Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme +j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit: +«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le +médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu +le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui +affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie +n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour +t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser; +aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter +Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman. +Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. +Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander +de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait +lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je +la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait +écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps +qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne +s'aperçoit pas de la maladie de sa sœur, tout préoccupé qu'il est de +ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent +voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition +d'être à cinq cents lieues.<a name="page_074" id="page_074"></a></p> + +<h2><a name="XXIV-i" id="XXIV-i"></a>XXIV</h2> + +<p>Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand +Albert était arrivé à Fontainebleau, <i>un peu malade</i>, Geneviève avait +senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle +eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en +proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque +heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais +Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui, +elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la +musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses +promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y +avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on +entendait tous les soirs des rossignols.</p> + +<p>Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette +tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève, +sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les +forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni +sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et +les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose +n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa <i>fameuse</i> maladie; +elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir +à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un +air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne +pouvait même plus l'entendre.</p> + +<p>On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans +les diverses saisons de l'année, la terre<a name="page_075" id="page_075"></a> se plaise à revêtir tour à +tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de +parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand +elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au +printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à +l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les +grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et +les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse. +C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus +belle robe. La princesse du conte de <i>Peau-d'Ane</i>, quand le prince la +regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du +temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe +couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait +complètement fou.</p> + +<p>A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de +pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus +splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui +tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va +disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus +d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer. +Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie; +l'amour s'empare du cœur avec une puissance jusque-là inconnue.</p> + +<p>Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait +montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse. +Il demanda à sa sœur et à sa cousine si elles voulaient faire avec +lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les +apparences, qu'il ferait de l'année.</p> + +<p>«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te +promènes avant le dîner, tu vas décidément<a name="page_076" id="page_076"></a> affamer la maison; car ta +maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous +tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.</p> + +<p>—Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»</p> + +<p>Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa +sa main sur le bras de son cousin.</p> + +<p>Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des +rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de +gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait +sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au +haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs +regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec +leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient +une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on +voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève +était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi, +partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes +arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis +de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de +partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le +plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux +instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve +de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est +ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un +obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se +rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien! +dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve +en même temps, l'amant et la<a name="page_077" id="page_077"></a> maîtresse sont un moment unis, comme +l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre +harmonieux.</p> + +<p>Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda +parler.</p> + +<p>«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me +prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement +qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le +besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse +passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus +ridicule <i>bergerie</i>, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour +conduire mes agneaux <i>plus blancs que la neige</i>, à travers la prairie, +avec une <i>houlette</i> ornée des couleurs de la <i>dame de mes pensées</i>.»</p> + +<p>Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cœur de +Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans +parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix, +avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute +venait de lui traverser le cœur ou la tête.</p> + +<p>«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que +l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la +plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»</p> + +<p>Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cœur de Geneviève; +dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à +lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme +au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre. +Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans +qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond +désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il +était vêtu le matin,<a name="page_078" id="page_078"></a> d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa +chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait +perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son +sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque +écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est +condamné.</p> + +<p>«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il +aimera!</p> + +<p>—Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à +lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur! +quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde +semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés, +à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les +châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu +combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait +marché; comme le cœur garderait la mémoire de chaque mouvement +qu'elle aurait fait?»</p> + +<p>Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup, +s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose +sur l'écorce.</p> + +<p>Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les +longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage, +rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux +qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.</p> + +<p>En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les +sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se +faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui +n'amènent que des songes heureux.</p> + +<p>Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps +de retourner à la maison. Geneviève se<a name="page_079" id="page_079"></a> leva sans parler; elle +paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de +ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le +bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son +couteau, elle sentit son cœur battre avec une grande violence. Sur +l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.</p> + +<p>Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté. +Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au +moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux +voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces +pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement +séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à +cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une +silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte +blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée +en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense +espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant +du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait +d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines +turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert +s'arrêtèrent sur le bouleau.</p> + +<p>Le lendemain, Albert partit avec son père.<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<h2><a name="XXV-i" id="XXV-i"></a>XXV</h2> + +<p class="head">Geneviève à Léon.</p> + +<p>Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a +quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est +tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les +feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt. +Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les +sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman +est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement +féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne +veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la +grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent +comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je +veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il +n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie +si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de +la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts +qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs +belles fleurs d'or.</p> + +<p>Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je +crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour +elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien +l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie<a name="page_081" id="page_081"></a> +réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon +pauvre banni.</p> + +<h2><a name="XXVI-i" id="XXVI-i"></a>XXVI</h2> + +<p>Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ +d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler; +elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. +Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous +les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où +elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient +plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient +encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un, +elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie +comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de +Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de +Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul +arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et +M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du +changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle, +autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un +chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne +pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des +plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût +éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect +sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son +peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant<a name="page_082" id="page_082"></a> les paroles +d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre +l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait +pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les +inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où +elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans +le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec +ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer +de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des +nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle +de conduite à nos contemporains:</p> + +<h2><a name="XXVII-i" id="XXVII-i"></a>XXVII</h2> + +<p>L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la +réalité vient nous faire regretter l'incertitude.</p> + +<h2><a name="XXVIII-i" id="XXVIII-i"></a>XXVIII</h2> + +<p>Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées +à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se +reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.</p> + +<p>Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir, +ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou +la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer +le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.</p> + +<p>Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait<a name="page_083" id="page_083"></a> le +chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait, +et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le +lire.</p> + +<p>Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait +voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors +elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la +flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se +retirer en fuyant.</p> + +<p>Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la +forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose +l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre. +Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le +visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A +leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en +sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en! +allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui +firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur? +avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait: +«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard, +allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se +coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas +réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait +son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<h2><a name="XXIX-i" id="XXIX-i"></a>XXIX</h2> + +<p class="head">Les étudiants.—Cours de droit.—Dernière année.</p> + +<p>Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme +Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il +était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.</p> + +<p>Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.</p> + +<h2><a name="XXX-i" id="XXX-i"></a>XXX</h2> + +<p class="head">Geneviève à Léon.</p> + +<p class="r"> +20 avril.<br /> +</p> + +<p>Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je +suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.</p> + +<p class="r"> +11 heures du soir.<br /> +</p> + +<p>On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra +partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de +pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne +veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne +l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de +mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée<a name="page_085" id="page_085"></a> tout de suite; mais je vois +encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce +qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre +dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me +vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.</p> + +<p>Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte. +Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas +beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la +tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que +je n'ai plus de mère!</p> + +<p>Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si +bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son +regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa +pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.</p> + +<p>Et c'est là ce que nous avons perdu!</p> + +<p>Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le +soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait +beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et +convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me +sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit +pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin, +après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle +fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, +qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma +avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman +me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de +l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible +impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, +relativement à<a name="page_086" id="page_086"></a> toi, à un moment où elle était bien moins malade +qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré +comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous +étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:</p> + +<p>«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à +fait morte.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade +sans concevoir d'aussi terribles idées?</p> + +<p>—C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour +plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me +quitter.»</p> + +<p>Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces +paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce +que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si +Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de +l'envoyer chercher.»</p> + +<p>Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien +d'humain; il me pénétrait le cœur. Rose s'en aperçut, et me poussa le +pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu +ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque +finie.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il +faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien, +Geneviève, dis-le-lui de ma part.»</p> + +<p>Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais +que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble +et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose. +Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras +soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous +deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. +Semler m'ont<a name="page_087" id="page_087"></a> emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais +presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui +se passait.</p> + +<p>Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras; +mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de +rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....</p> + +<p>—Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil +spectacle à cette pauvre petite!»</p> + +<p>M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas +qu'on me laissât remonter.</p> + +<p>Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon! +Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains +cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux, +et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?» +Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi +la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle +râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!</p> + +<p>Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage, +Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.</p> + +<p>—Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne +voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.</p> + +<p>—Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle +ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas: +maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»</p> + +<p>Et j'appelais Dieu à notre secours!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène +mon oncle.<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<h2><a name="XXXI-i" id="XXXI-i"></a>XXXI</h2> + +<p class="head">Le premier jour de mai.</p> + +<p>Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout +l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et +voltige à son tour dans l'air.</p> + +<p>Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est +temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs +fleurs au parfum si doux.</p> + +<p>Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous +les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la +violette des bois.</p> + +<p>A l'œuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les +feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus +doux rayons.</p> + +<p>Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux +prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les +nids des oiseaux.</p> + +<p>Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez +la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs +rameaux verts.</p> + +<p>Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne +n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange +son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses +blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne. +Gnomes, ne l'oubliez jamais.</p> + +<p>Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un<a name="page_089" id="page_089"></a> soin à remplir. +Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de +rubis, d'or et de saphir.</p> + +<p>De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de +beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.</p> + +<p>Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne +un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à +miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.</p> + +<p>Roulez-vous dans les fleurs! Que la <i>cétoine</i> pose ses ailes d'émeraude +au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose, +et dans une rose mourant.</p> + +<p>Le <i>criocère</i> au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte +bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît +une goutte de sang.</p> + +<p>Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est +plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est +richement vêtu.</p> + +<p>Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la +richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On +nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles, +illumination de fleurs.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="50" +height="37" alt="" title="" /> +</p> + +<p>C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon +arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit +la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils +s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux<a name="page_090" id="page_090"></a> +filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.</p> + +<p>Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui, +que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te +remplacerai auprès de Geneviève!»</p> + +<p>M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.</p> + +<p>Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit +de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte +prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut +son voisin, M. Anselme.</p> + +<p>Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et +emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent +les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres +paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer +ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de +toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette +petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent +désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.</p> + +<p>M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était +plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.</p> + +<p>Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon +voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin. +L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu +dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me +suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.</p> + +<p>—Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous<a name="page_091" id="page_091"></a> rencontrer pour vous +remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.</p> + +<p>—J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était +arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le +cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu +deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre sœur?</p> + +<p>—Ma sœur est la plus grande.</p> + +<p>—Je m'en étais douté.»</p> + +<p>Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de +Geneviève.</p> + +<p>Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau; +cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer, +à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées +Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.</p> + +<p>Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se +trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont +elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à +Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par +un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner +ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants +aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée; +aimez bien Geneviève et Léon.»</p> + +<p>M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la +sollicitude de sa sœur.</p> + +<p>«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; +l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis +ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant +l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un +logement<a name="page_092" id="page_092"></a> convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler +avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible +d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste +combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple, +modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme +nécessaire.»</p> + +<p>Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes +qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois +de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la +pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de +l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi +manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il +comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas +avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur +ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit +à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si +durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur +nous: «Il faut <i>gagner sa vie</i>.» Il pensa à la destinée de son cousin +dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la +pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui +fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans +sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque +chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en +échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, +l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les +heures qu'ils lui payeraient.</p> + +<p>Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être +d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit +humble, respectueux,<a name="page_093" id="page_093"></a> haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il +jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois +senti de puissance dans son cœur et dans sa pensée. Il lui fut +démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne +pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni +émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se +regarda dans une glace, et il se trouva laid.</p> + +<p>Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle <i>de calculer +bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple, +modeste, laborieuse, de l'étudiant</i>. Il calcula ce qu'il fallait, non +pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une +vie pauvre et misérable.</p> + +<p>Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa +aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. +Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que +vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la +mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la +tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se +pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de +joie.»</p> + +<p>Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde +sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu +déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps +blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât +jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins, +les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression +salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et +il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation<a name="page_094" id="page_094"></a> les +bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une +conquête.</p> + +<p>Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait +à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne +peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections +vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes +celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il +eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il +avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute +la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.</p> + +<h2><a name="XXXII-i" id="XXXII-i"></a>XXXII</h2> + +<p>M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois +mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir +des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cœur en +quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, +tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte +pour la terre promise.</p> + +<p>Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, +malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même +impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours +subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement +nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans +sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et +Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une +justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait<a name="page_095" id="page_095"></a> +écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des +enfants de Mme Lauter.</p> + +<p>Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient +tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît +pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de +jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!</p> + +<p>O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime! +Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui +fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Ou des bluets que, pour mettre en couronne,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!</span></td></tr> +</table> + +<p>Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de +soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un +tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une +<i>descente de lit</i>, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose +était en porcelaine.</p> + +<p>La <i>restauration</i> de Modeste s'annonça par des représailles et des +colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, +on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée +d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle +comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par +la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait +une autre d'un degré plus blessant. Elle <i>s'étonnait</i> de la quantité de +linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle +Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, +Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait<a name="page_096" id="page_096"></a> pas à prier Mlle +Geneviève de lui permettre d'essuyer le <i>piano</i> de <small>MADEMOISELLE</small> R<small>OSE</small>; et +Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de +Fontainebleau, qui s'appelait simplement le <i>piano</i>; elle pensait à +Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.</p> + +<p>Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus +sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun +autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer +le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt +sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste +demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais +de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste +n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.</p> + +<p>Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. +Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et +partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève +absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la +main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation +plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs +cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, +toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît <i>rien</i> devant <i>ses sœurs</i>, comme +il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser +échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et +amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses +moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se +ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin +de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année +de droit. Conséquemment, il dansait à la<a name="page_097" id="page_097"></a> Grande-Chaumière, il jouait au +billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui +travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de +prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et +gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux +quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nœud +devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le +renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait +Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? +Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. +Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là, +quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas +de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de +l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait +presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même +finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours +le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses +commissions; c'était lui qui accompagnait sa sœur et sa cousine quand +elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, +il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, +que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur +enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son +frère.</p> + +<p>Tout cela était bien égal à M. Chaumier.</p> + +<p>Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. +Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de +gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle +les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne +plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence<a name="page_098" id="page_098"></a> serait +punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à +se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les +distinctions qu'y mettait Mme Rolland.</p> + +<h2><a name="XXXIII-i" id="XXXIII-i"></a>XXXIII</h2> + +<p>Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils +parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait +Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à +l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues +solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans +exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. +Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait +paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès +de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les +plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et +infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles +qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, +emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se +rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; +et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent +si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de +quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.</p> + +<p>Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire +aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles +souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des +yeux<a name="page_099" id="page_099"></a> pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans +les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le +point important et difficile de la toilette.</p> + +<p>Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle +de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du +papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement +l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il +pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le +jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait +pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait +sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais +bien, c'est pour mardi.»</p> + +<p>Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose +passa sur son visage, quand elle lut:</p> + +<p><i>Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur +faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain</i>.</p> + +<p>«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.</p> + +<p>Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a +pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est +que l'on nous invite toutes deux.</p> + +<p>—Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons +ainsi.</p> + +<p>—Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et +ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille +comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on +invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une +maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque +petit salon écarté?<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p>—C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»</p> + +<p>Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la +plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa +que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de +se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint +qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant +Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert +répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que +le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien +s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu +pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se +fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et +d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. +Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi +matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.</p> + +<p>On ne saurait dire avec quel serrement de cœur elle assista à la +toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à +peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le +bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à +Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus, +Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un +baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.</p> + +<p>Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever +le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât +et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture +partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on<a name="page_101" id="page_101"></a> +entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres +bruits.</p> + +<p>Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa +douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la +consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait +pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait +pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de +tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des +impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais, +pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.</p> + +<p>Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des +difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande +répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge +de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de +réfuter.</p> + +<p>«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de +l'orphelin.</p> + +<p>—S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y +aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.</p> + +<p>—C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le +bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent +les entourer le crime et la mauvaise foi.</p> + +<p>—Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un +défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon +droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi +juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le +crime et la mauvaise foi, etc.»</p> + +<p>Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat<a name="page_102" id="page_102"></a> qui refuse de +plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il +n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la +défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à +lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et +n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres +années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire +environné de l'estime de ses concitoyens.»</p> + +<p>M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut +affranchir les nègres <i>des autres</i>, commença à mettre de l'aigreur dans +la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule +que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée +volontairement.</p> + +<p>«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»</p> + +<p>Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit +en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les +gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, +d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible. +Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la +prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre +Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant +dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état +de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., +etc.»</p> + +<p>Mais Léon ne lui laissa pas placer cette <i>phrase</i> à laquelle son oncle +tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: +«Je veux être artiste, je veux être musicien.»</p> + +<p>M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement<a name="page_103" id="page_103"></a> le droit de faire +des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est +bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous +vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun +genre.»</p> + +<p>M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et +disparut.</p> + +<p>Léon, sa sœur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. +Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur +prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères sœurs, mon oncle +a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à +acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais +continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma +situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que +je <i>gagne ma vie</i> et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je +pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en +bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à +ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent +beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; +il faut que j'en gagne tout de suite.»</p> + +<p>A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à +Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.</p> + +<p>«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que +vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. +Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.</p> + +<p>—Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère +lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que +lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en +entendant parler<a name="page_104" id="page_104"></a> de moi, il prendra la parole pour dire avec +complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma sœur Geneviève et ma +jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez +quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et +vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir +dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je +l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de +talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous +rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits +cœurs sera mon plus doux triomphe.»</p> + +<p>Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne +parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma +jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon +trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans +la vie que je vais confier à ton cœur. Je t'aime, Rose; je ne sais si +je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de +l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, +c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers +et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»</p> + +<p>Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon +continua.</p> + +<p>«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de +la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. +Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas +m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon +oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom +est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout +cela, je l'ai voulu pour Rose, pour<a name="page_105" id="page_105"></a> Rose que j'aime. Donnez-la-moi, +confiez-moi son bonheur.»</p> + +<p>Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon +porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma +sœur, ma femme, au revoir!»</p> + +<p>Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard +s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas +quelques étoiles.</p> + +<h2><a name="XXXIV-i" id="XXXIV-i"></a>XXXIV</h2> + +<p>Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut +inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. +Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur +assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue +satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il +ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il +jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait +aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis, +quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à +entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son +vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.</p> + +<p>Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera +un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques +leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»</p> + +<p>Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; +c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait +s'empêcher d'admirer la ponctualité<a name="page_106" id="page_106"></a> et l'exactitude du professeur; +jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait +pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une +amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son +ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la +rue.</p> + +<p>«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.</p> + +<p>—Mais ne l'avez-vous pas reconnu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est votre ami, M. Kreutzer.</p> + +<p>—Je ne l'avais pas vu.</p> + +<p>—Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir +reconnu.</p> + +<p>—C'est étonnant.</p> + +<p>—C'est étonnant.»</p> + +<p>Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de +l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance +de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en +vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner +vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on +vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour +un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a +très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique +que selon ce qu'il la paye.»</p> + +<p>Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me +devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que +son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous +avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas +vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais<a name="page_107" id="page_107"></a> peu de talents +qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne, +et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et +tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. +Au revoir.»</p> + +<p>Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la +pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il +vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute +l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde; +Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à +Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.</p> + +<p>Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et +dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur +dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence +d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cœur; elle ne +voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant +de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert, +qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda +pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de +même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et +à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il +n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il +cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se +parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu +violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce +qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<h2><a name="XXXV-i" id="XXXV-i"></a>XXXV</h2> + +<p>M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine +étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il +se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à +Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour +depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort +empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux +domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»</p> + +<p>On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, +disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de +la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?</p> + +<p>—Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il +y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il +n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la +lettre, il est malade.</p> + +<p>—Malade! dit Rose, et il est seul!</p> + +<p>—Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.</p> + +<p>—Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»</p> + +<p>Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des +chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?</p> + +<p>—Ah! oui, qui nous accompagnera?</p> + +<p>—Modeste fera des questions et des observations.</p> + +<p>—Allons seules.</p> + +<p>—L'oseras-tu?<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je ne serai pas moins brave que toi.»</p> + +<p>Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles +rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles +allaient.</p> + +<p>«Nous allons voir Léon, dit Rose.</p> + +<p>—Qui est malade, ajouta Geneviève.</p> + +<p>—Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?</p> + +<p>—Mais, papa, dit Rose, il est malade.</p> + +<p>—N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient +pas; rentrez.»</p> + +<p>Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle +retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son +appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta +habillée.</p> + +<p>«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne +laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je +vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors +mon oncle ne s'apercevra de rien.»</p> + +<p>Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une +seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève, +dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»</p> + +<p>C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les +rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle +eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut +sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la +pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, +et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut +si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une +vieille portière<a name="page_110" id="page_110"></a> venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de +rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après +avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de +fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»</p> + +<p>La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se +manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et +lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient +vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait +voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de +ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de +renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas +transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues +circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. +Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»</p> + +<p>Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier +voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les +arbres de la forêt.</p> + +<p>—Ah! je sais, dit Léon, <i>Octavie</i>. C'était Mme Haraldsen; mais il y a +longtemps qu'il n'y pense plus.»</p> + +<p>Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la +poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! +Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle +avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout +entière vouée à la douleur!</p> + +<p>Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil +agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. +Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait +que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès +de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru.<a name="page_111" id="page_111"></a> Le matin, +Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; +mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une +longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi +morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te +réchaufferas et nous pourrons causer.»</p> + +<p>Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui +y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il +prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite +Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il +serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»</p> + +<p>Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de +lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une +comparaison à son avantage.</p> + +<p>«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si +beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»</p> + +<p>Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.</p> + +<p>«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....</p> + +<p>—Appelle-moi ta sœur, dit Rose.</p> + +<p>—Ah! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.»</p> + +<p>Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être +la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait +mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son cœur un espoir qu'elle avait +cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes +deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de +l'autre.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<h2><a name="XXXVI-i" id="XXXVI-i"></a>XXXVI</h2> + +<p>Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui +soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont +j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se +passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines. +Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.</p> + +<p>Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en +ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un +vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.</p> + +<p>Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent +vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont +évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion. +Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec +le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger +en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.</p> + +<p>Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce +<i>Cocyte</i> (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui +se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en +papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je +finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées +les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se +poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se +bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur +réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si +vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne +rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles<a name="page_113" id="page_113"></a> +tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève +un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et +font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier. +Mais aujourd'hui <i>la matinée est belle</i>, comme disent les barcarolles. +(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles! +Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement +ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous +faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui +pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des +Tuileries!)</p> + +<p><i>La matinée est belle</i>, nous avons encore trois plumes taillées par de +jolies mains. <i>Pécheur, parle bas</i>.</p> + +<h2><a name="XXXVII-i" id="XXXVII-i"></a>XXXVII</h2> + +<p>Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos +personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son +frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée +demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre, +gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la +rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde, +et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des +applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois +de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait +jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans +quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient +bien lui dire: <i>A toi, Rose, ces applaudissements!</i> et Rose le +comprenait si<a name="page_114" id="page_114"></a> bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son +cousin.</p> + +<p>Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut +assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette +confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez +vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai +renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et +acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même +m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher +de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai +pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu +exiler à tout jamais les enfants de ma sœur. Rose et Albert, quand +nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a, +à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à +l'œil. Viens donc dimanche prochain avec ta sœur, et oublions nos +petits différends.»</p> + +<p>Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et +l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait +confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du +regard et du cœur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les +dimanches chez leur oncle.</p> + +<p>Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un +maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son +imagination.</p> + +<p>M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait +pas songé à répondre.</p> + +<p>Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison +de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter +parfaitement en étrangers et en inférieurs.<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<h2><a name="XXXVIII-i" id="XXXVIII-i"></a>XXXVIII</h2> + +<p>Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous +des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de +Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait +de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer. +Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de +son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après +un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait +suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque +entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la +campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement +d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M. +Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait +chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une +propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant +moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon +suppliait sa sœur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas +s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie; +mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas +changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique +Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était +difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait +jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler +d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet +de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en +partant, quand il la trouvait<a name="page_116" id="page_116"></a> seule; ou, quand Léon était à la maison, +il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en +entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter +un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond +sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se +renouveler, et son cœur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle +reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la +pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la +moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions; +il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand +il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa sœur. Mais +quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de +Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait +imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien +passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque +et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa sœur +des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève +cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce +qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert +tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle +parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas +un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils +s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et +une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert; +mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence. +«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots, +<i>Albert</i> et <i>amours</i>, lui déchiraient le cœur et les lèvres. Et Léon +avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et +Geneviève souriait.<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin, +et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa sœur +qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne +s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se +rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.</p> + +<p>—Comment, personne? dit Léon.</p> + +<p>—N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.</p> + +<p>—C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier. +Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et +mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»</p> + +<p>La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et +venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la sœur se +regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine +était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le +dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit +fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et +s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle +avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des +épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son +nom, Léon.</p> + +<p>Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'œil à sa parure; elle +mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva +la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva, +baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait. +Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand +soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée +d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et +retournèrent chez eux<a name="page_118" id="page_118"></a> sans se parler. Geneviève ralluma le feu et +servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était +triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils +n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose. +Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement +Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de +certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et +de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.</p> + +<p>«Pauvre petite sœur! dit Léon.</p> + +<p>—Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de +n'y être plus exposée.</p> + +<p>—Ainsi, chère sœur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie +médiocre que tu partages avec moi?</p> + +<p>—Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en +faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.</p> + +<p>—Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée +des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil +que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que +je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que +l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener +l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que +je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop +évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce +serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis, +quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et +j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma sœur; je serais si +heureux et si fier de te conduire avec moi!»</p> + +<p>Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.<a name="page_119" id="page_119"></a></p> + +<p>Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête, +elle sentait son pauvre cœur se serrer; mais elle n'aurait voulu, +pour rien au monde, chagriner Léon.</p> + +<p>A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un +homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie. +C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit +marron.</p> + +<h2><a name="XXXIX-i" id="XXXIX-i"></a>XXXIX</h2> + +<p>«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une +dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que +mademoiselle est votre sœur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais +parfaitement.»</p> + +<p>Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de +Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder +silencieusement le frère et la sœur, puis il se décida à dire: «Je +suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre +nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi. +Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à +louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes +encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»</p> + +<p>Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa sœur à cette +question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel +degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais +Geneviève répondit:</p> + +<p>«Nous sommes bien plus heureux maintenant.<a name="page_120" id="page_120"></a></p> + +<p>—Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de +m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous +étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un +bon cœur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que +vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres +raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je +suis enchanté de vous voir avec lui.»</p> + +<p>Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir +la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de +parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa +voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent, +et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.</p> + +<p>«Et Rose? demanda M. Anselme.</p> + +<p>—Vous connaissez Rose? dit Geneviève.</p> + +<p>—Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.</p> + +<p>—Rose! dit Léon; Rose m'oublie.</p> + +<p>—Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous, +monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous +serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par +lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille, +nous ne les avons pas vus.»</p> + +<p>Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui +venait de traverser son cœur: elle craignait que le vieillard, qui +connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'<i>Albert</i>.</p> + +<p>«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»</p> + +<p>Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas +décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que +peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans +son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau +à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé +et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un +matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour +ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans +argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était +riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé +d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il +l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa +plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous +distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»</p> + +<p>Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.</p> + +<p>«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»</p> + +<p>Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle +était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette +réelle.</p> + +<p>Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner +le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui +pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le +meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement +qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.</p> + +<p>Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de +l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé +les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières +lettres de son nom<a name="page_122" id="page_122"></a> et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet +envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus +grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de +Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare, +trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:</p> + +<p>Une rose sèche donnée par Albert;</p> + +<p>Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;</p> + +<p>Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma +chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants +que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père +ne me demande pas où je vais.»</p> + +<p>Un ruban donné par le même;</p> + +<p>Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la +mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un +jour, une heure, un souvenir;</p> + +<p>Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.</p> + +<h2><a name="XL-i" id="XL-i"></a>XL</h2> + +<p>Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai +laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent, +mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de +celle dont je me croyais le plus à l'abri.</p> + +<p>En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour +véritable, j'ai dit: «C'est de semblables <i>bagatelles</i> que sont formés +les plus grands bonheurs de la vie.»</p> + +<p><i>Bagatelles!</i><a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<p>Et où sont donc les choses sérieuses?</p> + +<p>Et où sont donc les grandes choses?</p> + +<p>O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous +donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de +dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»</p> + +<p>Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre +abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses +infirmités que vous prenez pour autant de vertus!</p> + +<p>O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours, +pour un jour avoir le droit d'attacher d'un nœud, à la boutonnière de +votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous +recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas +s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le +droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel +bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne +pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez +cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous +donne sur ceux qui n'ont qu'un nœud! On se rappelle cependant avec +quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un nœud; le moment où, +si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la +gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à +punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un +temps où je n'avais qu'un nœud!» Mais ce qui est encore plus loin de +vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des +désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet +d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur! +ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien! +si<a name="page_124" id="page_124"></a> vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes +pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, +quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos +yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O +mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour +porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»</p> + +<p>Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se +couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nœuds, en +rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire +véritablement grave, car cela les rend jolies.</p> + +<p>O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois: +«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous +faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore +quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse, +si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs, +c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle +reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos +actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les +plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai +comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid, +le comique sérieux!</p> + +<p>Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous +de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous +les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je +vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom +de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le +parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait +mon dahlia, le dahlia violet auquel<a name="page_125" id="page_125"></a> les jardiniers de Paris ont donné +mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien; +je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je +laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur +le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur +feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu, +étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier, +nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier +de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et +nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli +ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui +sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul +auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la +jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine +d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui +est mort, et nous pleurons.</p> + +<p>Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.</p> + +<p>Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot, +nous bravons les colères de l'Océan.</p> + +<p>Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.</p> + +<p>O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que +savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations +supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?</p> + +<p>Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de +plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les +polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres, +peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<h2><a name="XLI-i" id="XLI-i"></a>XLI</h2> + +<p class="head">La quatrième colonne d'un lit.</p> + +<p>Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et +lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer +avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour +des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble +convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une +femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon +hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux +la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas +trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert +avait dit: <i>Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir</i>, Geneviève +avait ouvert la bouche pour lui dire: <i>Est-ce que tu vas te marier?</i> +mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, +retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la +placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez +elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.</p> + +<p>Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte +qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son +malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une +grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre +coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<p>Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les +divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les +quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait +une de moins.</p> + +<p>Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et +fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à +chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui +serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à +de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre +pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient, +montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque +<i>Mme Poirier</i>, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame, +voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur +votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit +la première occasion pour appeler Albert son cousin.</p> + +<p>Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient. +«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme +d'une manière bien offensante.»</p> + +<p>Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et +Geneviève laissa parler son cœur, qui lui disait à elle-même tout +bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je +donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient +jamais élevés les rêves de mon orgueil!»</p> + +<p>Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec +lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins +assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui +seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de<a name="page_128" id="page_128"></a> +l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.</p> + +<p>Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force +de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en +Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en +Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»</p> + +<p>Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.</p> + +<h2><a name="XLII-i" id="XLII-i"></a>XLII</h2> + +<p class="head">Albert à Léon.</p> + +<p>Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me +demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval, +c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle +et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains +du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des +cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione +et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un +théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer +la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle +n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis +laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que +les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un +caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais +tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.</p> + +<p>La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle<a name="page_129" id="page_129"></a> jouait je ne +sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur; +toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire, +que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et +qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille +chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à +pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais +comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable +fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde +ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à +l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni +Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des +cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la +vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles +sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si +bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout +dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout +le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les +cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si +sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais +assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on +l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.</p> + +<p>C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours +invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie +presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis +accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de +la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe +de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit +qu'elle était venue avec moi<a name="page_130" id="page_130"></a> acheter le mobilier, et le cuir doré, et +les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne +donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos +excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai +acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes +sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une +semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai +confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus +fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que +dans mon absence.</p> + +<p>Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me +trouver de la brocatelle orange et noire</p> + +<p class="r"> +Albert C<small>HAUMIER</small>.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLIII-i" id="XLIII-i"></a>XLIII</h2> + +<p>Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna +la lettre d'Albert.</p> + +<p>Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à +s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la +conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la +recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer +les vœux d'un autre amant.»</p> + +<p>Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son +visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du +trouble qui s'était emparé d'elle.</p> + +<p>Heureusement, M. Anselme entra.</p> + +<p>«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé +des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand +qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a +confiés;<a name="page_131" id="page_131"></a> construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M. +d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants; +mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près +terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg +a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement +à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui +plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts +d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et +que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les +Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»</p> + +<p>La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de +la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche +s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à +la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les +appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore +tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes +que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que +l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait +dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de +jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après +s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur +avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il +y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour +l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.</p> + +<p>«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Très-riche, répondit M. Anselme.</p> + +<p>—En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>—Il la chérit, ajouta M. Anselme.</p> + +<p>—Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se +compose de six pièces. C'est bien grand.</p> + +<p>—Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle +sera mariée.</p> + +<p>—C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du +mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la +chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline +blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains; +elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une +baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout +le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui +ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.</p> + +<p>—Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce +sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans +hésiter.»</p> + +<p>On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout +revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes +bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle +d'armes.</p> + +<p>Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on +finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec +de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève, +comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes +harmonieusement bariolées.»</p> + +<p>Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui +s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue +du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de +souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la sœur.</p> + +<p>«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>—Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que +nous en achetions un pour le jeune homme.</p> + +<p>—Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la +crinière et les jambes noires.»</p> + +<p>On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la +maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de +cavalcades. Le frère et la sœur ne purent se défendre d'un sentiment +de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles +qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur +existence. Ils furent quelque temps sans parler.</p> + +<p>Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée +de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre +tendre amitié.</p> + +<p>—Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si +jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre +pauvreté nous éloigne!»</p> + +<p>Le frère et la sœur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M. +Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son +habit marron.</p> + +<p>En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme +proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était +adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes +sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie +probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son +chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il +semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque +temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit +son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:</p> + +<p>«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous +empêche-t-elle de travailler?<a name="page_134" id="page_134"></a></p> + +<p>—Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul, +j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon +maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les +ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce +matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai +laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à +mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est +nécessaire. Mais cela me déchire le cœur! Voilà une demi-heure que je +suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.</p> + +<p>—Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt +qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant +moi?»</p> + +<p>Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.</p> + +<p>«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.</p> + +<p>—Osez: je ne me fâcherai de rien.</p> + +<p>—Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que +vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus +sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de +rien.</p> + +<p>—Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et +laissez-moi votre nom et votre adresse.</p> + +<p>—Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.</p> + +<p>—Vous êtes Allemand?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—C'est bien.»</p> + +<p>Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un +louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une +pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut +Anselme<a name="page_135" id="page_135"></a> sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas +accoutumé à recéler de pareilles espèces.</p> + +<p>«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. +Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon.... +ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans +sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour +se persuader qu'il ne rêvait pas?»</p> + +<p>A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la +chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de +Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à +la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les +avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme, +il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste. +Rodolphe galopait du côté de Rose!</p> + +<p>Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon +écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la +coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son +chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de +ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....</p> + +<h2><a name="XLIV-i" id="XLIV-i"></a>XLIV</h2> + +<p class="hang">L'auteur s'interrompt.—De la difficulté d'écrire l'histoire et de la +multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.</p> + +<p>Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette +époque.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<h2><a name="XLV-i" id="XLV-i"></a>XLV</h2> + +<p>Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit +en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit +accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du +moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de +la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au +tailleur.</p> + +<p>Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque +jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter; +elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne +voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle +craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait +un moment paru devoir compter.</p> + +<p>Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se +diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même +plante.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="50" +height="37" alt="" title="" /> +</p> + +<p>Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le +bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le +printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de +loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses +fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres +gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait +tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans +diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou +bien dans la poussière vient sécher et mourir.</p> + +<p>Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au +parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.</p> + +<p>L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se +balance et scintille, et dit au prisonnier:</p> + +<p>Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de +l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.</p> + +<h2><a name="XLVI-i" id="XLVI-i"></a>XLVI</h2> + +<p class="head">Geneviève à Rose.</p> + +<p>Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon +ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un +spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien +contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien +qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon. +Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a +donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es +l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes +ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée, +vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu, +Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui +les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé +à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu +sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> une chose si +horrible<a name="page_138" id="page_138"></a> qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> un +supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> +pâle et décolorée, le cœur sans espoir et rempli d'un amer +découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à +Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son +malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de +la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour +tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un +moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme +peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la +félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te +reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu +le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes, +tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de +notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un +germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai +du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez +vous dimanche?</p> + +<p class="r"> +G<small>ENEVIÈVE</small>.<br /> +</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Avant les mots: <i>ce doit être</i>, on lit, sous des ratures +faites avec soin: <i>c'est</i>,—dans la lettre originale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Avant les mots: <i>ce doit être</i>, on lit, sous des ratures +faites avec soin: <i>c'est</i>,—dans la lettre originale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il y a <i>devient</i>, raturé sur la lettre originale.</p></div> + +<h2><a name="XLVII-i" id="XLVII-i"></a>XLVII</h2> + +<p>Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier; +il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis +le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait +jeté<a name="page_139" id="page_139"></a> à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés +aux douceurs du <i>far niente</i>. Tout ce qui se trouvait à faire devait +l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le +dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce +charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se +mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire +travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les +meilleurs jours de Fontainebleau.</p> + +<p>«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé. +Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le <i>premier +volume</i> de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de +finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite +l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec +impatience le second volume.</p> + +<p>Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le +récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements: +c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs +et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se +trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui, +surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.</p> + +<p>Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer +le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension +possible est celle-ci:</p> + +<p>La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?</p> + +<p>Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier +par quelques chaînons qui ne permettent<a name="page_140" id="page_140"></a> pas au lecteur de remettre à +des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.</p> + +<p>L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le +voici:</p> + +<p>Après le dîner, une des premières per....<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE.</h2> + +<p class="cb">—————</p> + +<h2><a name="I-ii" id="I-ii"></a>I</h2> + +<p>....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.</p> + +<p>Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen +et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»</p> + +<p>Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.</p> + +<p>—N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»</p> + +<p>Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité +et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il +y avait un secret entre eux deux.</p> + +<p>Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme +Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du +petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de +moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.</p> + +<p>—Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous +n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions +en dire.»<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<p>A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter +que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à +l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de +Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un +peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre +Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause. +Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme +Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de +politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du cœur lui +était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y +avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en +habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, +lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»</p> + +<p>Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient +maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un +homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.</p> + +<p>Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait +une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est +mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de cœur: les +plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris, +mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à +l'autre.»</p> + +<p>Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose +fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son +peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon,<a name="page_143" id="page_143"></a> +quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de +dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: +«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour +ne pas connaître nos amis.»</p> + +<p>Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son +cœur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un +moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à +Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine +de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne +qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard +suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée +et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, +conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le +regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cœur. Il se leva et sortît +du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait +l'antichambre.</p> + +<p>«Léon, où vas-tu?</p> + +<p>—Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je +pleurerais ou je tuerais quelqu'un.</p> + +<p>—Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes: +calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre +toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle +t'aime.»</p> + +<p>Le frère et la sœur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste +entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la +salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre +au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»</p> + +<p>Léon obéit à sa sœur, autant pour ne pas abandonner le terrain à +Rodolphe que pour chercher dans les yeux<a name="page_144" id="page_144"></a> de Rose si sa sœur ne +s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils +venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait +d'applaudissements. Ces applaudissements partagés entre eux +recommencèrent à ulcérer le cœur de Léon. Il n'approcha pas de Rose +et se montra fort empressé auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et +devint soucieuse; elle n'entendit pas un mot de ce que lui disait +Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif +aux paroles de M. de Redeuil.</p> + +<p>On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit +son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès +qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements +qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une +expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh! +que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il +l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits +pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!» +Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de +Mme Haraldsen.</p> + +<p>Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en +présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte +d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de +froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou +de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament +la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant +Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il +avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de +Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses +manœuvres ne pussent être remarquées ou<a name="page_145" id="page_145"></a> comprises, et d'ailleurs, +les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, +Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce +qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe +se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La +pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au cœur qu'elle avait eu +froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une +épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de +commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que +celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa +haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève, +et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:</p> + +<p>«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la +demande a été faite.</p> + +<p>—Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»</p> + +<p>Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, +puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M. +Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position +lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve +fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui +apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la +dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»</p> + +<p>Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se +continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe, +de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans +intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de +coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la +fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait<a name="page_146" id="page_146"></a> fort occupé. +Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié <i>Octavie</i>, ni +le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste +l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que +le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une +occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut +faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir +Mme Haraldsen, et dit à Rose:</p> + +<p>«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus +extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille +de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les +autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»</p> + +<p>Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être +étonné de tout ce que sa sœur avait découvert dans la lettre +d'Albert.</p> + +<p><small>ROSE</small>.—Il y a des goûts si singuliers!</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner +d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus +souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en +désoler ni s'en enorgueillir.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Oui, monsieur; et vous?</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes +rencontrés.</p> + +<p>(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son +doute.)</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Je n'achète pas de chevaux.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle +s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p><small>ROSE</small>.—Oui, certes, et elle est très-belle.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Très-belle, en effet.</p> + +<p>Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, +tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font +l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie +femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et +elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux, +des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez +légèrement relevé.</p> + +<p><small>ROSE</small>.—Éléonore a d'admirables cheveux noirs.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel +joli bras!</p> + +<p><small>ROSE</small>.—Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit +tant. J'aime bien un joli bras.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?</p> + +<p><small>ROSE</small>.—Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme +Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles +sont blanches, petites et bien rangées.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui +n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.</p> + +<p><small>MADAME HARALDSEN</small>.—Il fait bien chaud ici.</p> + +<p><small>ROSE</small>.—Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls +nez qui aient de la grâce et de la noblesse.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Aussi, j'excuse bien Albert.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien +d'autres.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.<a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<p><small>LÉON</small>.—Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans +le cœur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa +naïveté.</p> + +<p><small>MADAME HARALDSEN</small>.—On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes +de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui +réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre +elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.</p> + +<p>Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour +la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été +engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le +premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile: +Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce +qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle +était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter +une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus +d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si +elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention: +mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»</p> + +<p>Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie, +parle à Léon, il est désespéré.»</p> + +<p>Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle +répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»</p> + +<p>La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie +excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il +ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge +de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait +manquer de danser avec <i>Octavie</i>, et cependant ne pas danser avec Rose +empêchait une explication pour<a name="page_149" id="page_149"></a> laquelle il eût donné la moitié de sa +vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de +celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, +mais....»</p> + +<p>Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait +joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il +faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte +pour vous emmener?»</p> + +<p>Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au +quadrille.</p> + +<p>Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait +fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme +Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les +sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé +des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à +rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une +seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et +s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la +suivante?</p> + +<p>—Aussi.</p> + +<p>—Et celle d'après?</p> + +<p>—Également.»</p> + +<p>Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.</p> + +<p>«Tu ne danses pas? lui dit-il.</p> + +<p>—Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.</p> + +<p>—Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.</p> + +<p>—Volontiers.»</p> + +<p>Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu +l'objet de la passion d'Albert?</p> + +<p>—Non, dit Geneviève; et toi?</p> + +<p>—Pas davantage.»<a name="page_150" id="page_150"></a></p> + +<h2><a name="II-ii" id="II-ii"></a>II</h2> + +<p class="head">Albert à Léon.</p> + +<p>Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne +sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans +un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, +prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des +livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne +finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt +volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, +comme Silvio Pellico, le célèbre captif:</p> + +<p class="c">Miei prigioni.—Mes prisons.</p> + +<p>Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma +lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais +de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme +charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. +Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et +que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus +pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les +dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.</p> + +<p>«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où +allez-vous?</p> + +<p>—Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans<a name="page_151" id="page_151"></a> une propriété +appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»</p> + +<p>Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cœur.... trace +ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel +malheur de ne pas vous voir quelques heures!»</p> + +<p>On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel +endroit...»</p> + +<p>Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver +un prétexte....</p> + +<p>Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....</p> + +<p>Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la +vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre +logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand +autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une +autre femme! et c'est si joli, une autre femme!</p> + +<p>A vrai dire, toutes les femmes sont <i>la même</i>, il n'y a de variété que +dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il +pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle +femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte +avant le jour, à cinq heures! très-bien.</p> + +<p>Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les +femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que +la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle +s'endort aussi.</p> + +<p>Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement: +il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet, +chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de +chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à +l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir<a name="page_152" id="page_152"></a> une +pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité +devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni +Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à +grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!</p> + +<p>—Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»</p> + +<p>Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.</p> + +<p>Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre +mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais +des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles +des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font +mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la +poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la +cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je +trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux +clefs, je les passe dans les <i>tirants</i>, et je tente un effort suprême: +les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage +violet, les <i>tirants</i> se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen. +Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites +pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»</p> + +<p>Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un +être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir +entrer me fait battre le cœur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur +de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.</p> + +<p>Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: +«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme +de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous +sommes<a name="page_153" id="page_153"></a> même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me +pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela +dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule +contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que +j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je +viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai +dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les +misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux +qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et +dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même +d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.</p> + +<p>Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été +obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins +qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du +tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre +qu'Ugolin.</p> + +<p>Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non +pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès +qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il +sera toujours temps de faire des stances.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="50" +height="37" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un +pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin +de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de +groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines +il faut pour équivaloir à un bifteck.<a name="page_154" id="page_154"></a></p> + +<p>Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis +chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les +prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs +de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais +c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire +les chansons qui me viennent.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Allons, enfants de la patrie,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Le jour de gloire est arrivé;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Contre nous de la tyrannie....</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Liberté! liberté chérie!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O mon pays! de tes belles campagnes,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je garderai le touchant souvenir.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Loin des chalets qui m'ont vu naître.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Rendez-moi ma patrie</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Ou laissez-moi mourir.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">O Liberté! vierge sainte et sans tache!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Viva! viva la libertà!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">. . . . . .L'habitant des montagnes</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Respire près du ciel l'air de la liberté.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Plutôt la mort que l'esclavage,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">C'est la devise des Français.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +</table> + +<p>Je ne chanterai pas celle-ci:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On nous disait: «Soyez esclaves:»</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous avons dit: «Soyons soldats!»</span></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à +disputer sur les mots.</p> + +<p>Mais voici l'air de la Malibran:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'avais perdu la paix et les beaux jours:</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je les retrouve en voyant ma patrie:</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De son pays on se souvient toujours.</span></td></tr> +</table> + +<p>Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un +amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré. +J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime +les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des +rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu +sur le boulevard des Italiens.</p> + +<p>Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la +pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs +calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes. +Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels +on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont +rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi +conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est +toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa +sœur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des +circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sœur, soit parce +que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y +ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire +admettre:</p> + +<p>C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve +du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé +secouer <i>dans la rue</i>, <i>par la fenêtre</i>, un <i>tapis</i>, par <i>son +domestique</i>, offrait les preuves de ceci:<a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>Qu'elle n'avait pas de <i>fenêtre</i> sur la rue, qu'elle n'avait pas de +<i>tapis</i>, qu'elle n'avait pas de <i>domestique</i>.</p> + +<p>Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.</p> + +<p>Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans +l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais +le plus serait celle-ci:</p> + +<p>«Condamné à la prison.</p> + +<p>«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»</p> + +<p>Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi +bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.</p> + +<p>.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer, +car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je +m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si +toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai +faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu +à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de +groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me +mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici +un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la +solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me +reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le +retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini +mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie +geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela +n'empèche<a name="page_157" id="page_157"></a> pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par +le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place +dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la +poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va +boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié +quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme +parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me +manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et +rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le +postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il +m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il +ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma +brocatelle orange et noire?</p> + +<p>Albert Chaumier.</p> + +<h2><a name="III-ii" id="III-ii"></a>III</h2> + +<p>Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait +qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière +soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait +parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de +la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose, +la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle +répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à +aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour +son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je +serais à lui? Il m'a humiliée.»</p> + +<p>Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne<a name="page_158" id="page_158"></a> ressentait contre +Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime. +Elle retourna donner à Léon la <i>bonne nouvelle</i>; mais celui-ci, à son +tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de +<i>mademoiselle Chaumier</i>; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la +coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût +coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de +coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une +sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; +ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison +de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il +allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son +dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il +courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de +Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève +avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été +difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit: +«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une +vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour +l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas +jusqu'à mon retour.»</p> + +<p>Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel +était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup +trop gros pour être fin.</p> + +<p>Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon +cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte +pas sans inquiétude.»</p> + +<p>Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La +veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève<a name="page_159" id="page_159"></a> et Léon de rester avec +lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris, +il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains; +il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui +semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à +minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser +sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait +bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la +porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, +et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son +visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit +l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»</p> + +<p>A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la +campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui +avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il +commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il +passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un +domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait +pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce +que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le +beau coloris de la santé.</p> + +<p>Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en +allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était +le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se +dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux +rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut +leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait +placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre +de marbre noir! Il y avait sur la<a name="page_160" id="page_160"></a> pierre le nom de Rosalie Lauter, et +au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une +autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était +inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la +sœur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur +mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait +bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et +ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et +elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret +qui lui brûlait le cœur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler +haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux +pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé +pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de +dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.» +Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de +bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les +tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de +toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la +terre d'une tendresse impuissante et inutile.»</p> + +<p>Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants. +Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes +efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le +bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous +abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des +étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu +leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»</p> + +<p>Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent, +regardèrent la tombe comme s'ils eussent<a name="page_161" id="page_161"></a> voulu, de leurs regards, +percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils +quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de +la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit +qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les +travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.</p> + +<p>Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur +heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque +de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés +de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait +envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et +commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les +chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la +chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur +enfance, les raquettes et les volants.</p> + +<p>Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, +dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme +Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on +retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute +petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait +jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille +avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva +dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les +mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et +cette voix leur alla au cœur.</p> + +<p>Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de +chanter: <i>Bonheur de se revoir</i>.</p> + +<p>Et le frère et la sœur se mirent à fondre en larmes; car ils ne +revoyaient personne.<a name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<p>Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré +maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu +comme elle me promettait de m'aimer?»</p> + +<p>Et Geneviève refoulait dans son cœur tous les souvenirs d'Albert qui +venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle +se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux +parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda +au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le +bord du lit de sa sœur.</p> + +<p>Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de +volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la +tombe de Rosalie.</p> + +<p>De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, +qui l'avertissait qu'il suspendait <i>momentanément</i> ses leçons et qu'il +lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.</p> + +<p>Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de +ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle +commençait ainsi:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p> + +<p>«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»</p> + +<p>Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à +Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour +aller et pour revenir.</p> + +<p>Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour +s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève +ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre +réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet. +S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât +bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en<a name="page_163" id="page_163"></a> eût porté un semblable à sa +sœur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il +songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait +de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin +sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»</p> + +<p>Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied +d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau +bouquet et les rubans les plus nouveaux.</p> + +<p>Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et +beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait +d'être mis <i>décemment</i>, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait +des habits qu'on aurait pu citer comme des</p> + +<p class="c"><i>exemples de longévité</i>,</p> + +<p class="nind">à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux +sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs +colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux +têtes et des betteraves monstrueuses.</p> + +<p>Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait +invariablement noirs. A la ville il avait des bottes <i>remontées</i>; +quelquefois même un œil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une +botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux +cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque +distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il +n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le +trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:</p> + +<p>«Je n'irai pas.</p> + +<p>—Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>—J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.</p> + +<p>—Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!</p> + +<p>—Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»</p> + +<p>Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit: +«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours +notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train; +lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!</p> + +<p>—Comme il est changé!</p> + +<p>—A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent +chagrin?</p> + +<p>—Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai +que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de +dépenser de l'argent.</p> + +<p>—C'est étonnant. Mais il doit en gagner?</p> + +<p>—Il en gagne beaucoup.</p> + +<p>—Qu'en fait-il alors?</p> + +<p>—Je crois qu'il l'enfouit.</p> + +<p>—Il est donc avare?</p> + +<p>—Il faut qu'il le soit devenu.</p> + +<p>—C'est dommage.</p> + +<p>—Oui, c'était un excellent garçon.</p> + +<p>—Il faut le corriger.</p> + +<p>—Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»</p> + +<p>En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du +peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.<a name="page_165" id="page_165"></a></p> + +<h2><a name="IV-ii" id="IV-ii"></a>IV</h2> + +<p class="head">L'atelier.</p> + +<p>Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est</p> + +<p>«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»</p> + +<p>L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là +quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun +vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, +par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.</p> + +<p>On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a +pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est +le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il +dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte +grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie +de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont +le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à +cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin +demande de la <i>monnaie</i>. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. +«A propos, je n'ai plus de tabac.»</p> + +<p>Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de +reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas +dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il +mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<p>«Travaillons, dit Antoine.</p> + +<p>—Ah! si nous fumions une pipe?</p> + +<p>—Oui, cela excite le cerveau.»</p> + +<p>Quand la pipe est fumée:</p> + +<p>«Ah! maintenant, à l'ouvrage.</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Neuf heures.</p> + +<p>—Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand +nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail +interrompu.</p> + +<p>—Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après +déjeuner.</p> + +<p>—Voilà une matinée de perdue.</p> + +<p>—C'est la faute de cet odieux Gargantua.</p> + +<p>—Infâme Gargantua!</p> + +<p>—Gargantua est notre ruine.</p> + +<p>—Je propose de brûler Gargantua.</p> + +<p>—De le crucifier.</p> + +<p>—De le disséquer.</p> + +<p>—De l'empailler.»</p> + +<p>Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le +déjeuner.</p> + +<p>«Qu'allons-nous manger?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Ni moi.</p> + +<p>—Ni moi.</p> + +<p>—Ni moi.»</p> + +<p>Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on +établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. +On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera +un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le +fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de +l'assommer s'il n'obéit pas.<a name="page_167" id="page_167"></a> Gargantua ne fait pas la moindre attention +à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite +heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les +quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un +prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet, +l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu +égaye l'esprit.</p> + +<p>«Il faut faire du feu.</p> + +<p>—Avec quoi allons-nous faire du feu?</p> + +<p>—Ah! oui, avec quoi?</p> + +<p>—Il y a sur le carré une vieille malle.</p> + +<p>—A qui est-elle?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Ni moi.</p> + +<p>—C'est une malle abandonnée.</p> + +<p>—Une malle qui nous gêne beaucoup.»</p> + +<p>On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle +pipe, on cause, on chante.</p> + +<p>«Allons, maintenant, travaillons.</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—L'horloge est arrêtée.</p> + +<p>—Il faut la remonter.</p> + +<p>—Gargantua, va demander l'heure.»</p> + +<p>Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.</p> + +<p>«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.</p> + +<p>—Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au +dîner, et je travaillerai sans distractions.»</p> + +<p>Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.</p> + +<p>«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!<a name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<p>—Je déteste les flâneurs.</p> + +<p>—C'est la peste des ateliers.»</p> + +<p>Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en +disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas +malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs +vœux.</p> + +<p>«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.</p> + +<p>—Oh! avant, remets de la malle dans le feu.</p> + +<p>—Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.</p> + +<p>—Gargantua, va voir à la cave.»</p> + +<p>En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.</p> + +<p>«Gargantua! les bottes!</p> + +<p>—Tiens, tu iras porter cette lettre.</p> + +<p>—Et celle-ci.</p> + +<p>—Tu battras ma redingote.</p> + +<p>—Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»</p> + +<p>Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:</p> + +<p>«Tiens! Gargantua qui parle!</p> + +<p>—Parle, Gargantua.</p> + +<p>—Il faut qu'il monte sur une chaise.</p> + +<p>—Non, sur la planche.»</p> + +<p>On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de +haut: on l'invite à parler.</p> + +<p>Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que +sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.</p> + +<p>«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail +que tu deviendras un grand peintre?»</p> + +<p>On descend Gargantua.</p> + +<p>«Allons, travaillons.</p> + +<p>—Il faut fermer la porte.</p> + +<p>—Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera +pas deux heures à frapper; il<a name="page_169" id="page_169"></a> n'y a rien qui me soit si odieux que +d'entendre frapper à la porte.</p> + +<p>—Où est le blanc d'Espagne?»</p> + +<p>On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le +blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc +d'Espagne.</p> + +<p>«Ah! le voilà!»</p> + +<p>On écrit sur la porte:</p> + +<p class="c">IL N'Y A PERSONNE.</p> + +<p>«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»</p> + +<p>Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.</p> + +<p>«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.</p> + +<p>—Rien du tout!</p> + +<p>—Absolument rien.»</p> + +<p>On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.</p> + +<p>«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.</p> + +<p>—Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.</p> + +<p>On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile +placée sur le chevalet de Charles Mithois.</p> + +<p>«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là, +vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans +bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous +les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse +route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles. +Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou +deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage +est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont +marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent +dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers +sont admirablement noirs et luisants.<a name="page_170" id="page_170"></a> Voilà comme je voudrais que mes +bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, +étudie les maîtres.</p> + +<p class="c">Nocturna versate manu, versate diurna.»</p> + +<p>Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le +chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires +prolongés.</p> + +<p>A ce moment, Léon entra.</p> + +<p>«Nous sommes enchantés de te voir.</p> + +<p>—Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler +comme des tigres.</p> + +<p>—Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement +précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la +vie:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.</span></td></tr> +</table> + +<p>C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus +exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.</p> + +<p>—Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me +donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni +à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller +donner une leçon auprès d'ici.</p> + +<p>—N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous +sacrifierons le travail d'aujourd'hui.</p> + +<p>—Nous le sacrifierons.</p> + +<p>—Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.</p> + +<p>—Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?</p> + +<p>—Quel service?<a name="page_171" id="page_171"></a></p> + +<p>—Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de +flâner.</p> + +<p>—O vertus méconnues! O injustice des contemporains!</p> + +<p>—C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les +pipes!»</p> + +<p>Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, +attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres +par un instant de méditation:</p> + +<p>«Tu donneras: <i>Fatmé</i> à Lefloch; la <i>Brûle-Gueule</i> à ton maître; la +<i>Rothschild</i> à Mithois; l'<i>Etna</i> à Léon; la <i>Sardanapale</i> à Edgar Sagan; +la <i>Cinq-Liards</i> au modèle. Tu garderas la <i>Lilliputienne</i>.»</p> + +<p>Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes +étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été +solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait +nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La <i>Rothschild</i> +était une pipe d'écume montée en argent. La <i>Sardanapale</i> avait un +très-beau bouquet d'ambre jaune. La <i>Cinq-Liards</i> tenait une demi-once +de tabac. <i>Fatmé</i> était une pipe turque. Gargantua exécuta +scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une +distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand +tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.</p> + +<p>«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous +caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour +le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu +gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»</p> + +<p>Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable +plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce +sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu +parler de sa sœur, ni souffrir<a name="page_172" id="page_172"></a> qu'on lui en parlât. L'habitude où on +était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait +honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre +eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas +avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces +bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de +brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les +oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile +les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.</p> + +<p>Huguet continua.</p> + +<p>«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit +ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, +le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (<i>Mouvement</i>.) Tu +avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de +porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (<i>Très-bien! +très-bien!</i>)»</p> + +<p>L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout +l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit: +«Tu es fou.</p> + +<p>—Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que +lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (<i>Mouvement +d'approbation</i>.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse +adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune +avanie pour t'en donner la preuve. (<i>Très-bien!</i>) Qu'est devenue cette +élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces +modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le +Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop +étroits!</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="right"><span style="margin-left: 0em;">Quantum mutatus ab illo</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Hectore, qui redit exuvias indutus....</span></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles +d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, +comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent +honteusement les marchands d'habits. (<i>Continuez!</i>)</p> + +<p>—Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied +bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de +toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!</p> + +<p>—Parlez plus respectueusement au tribunal.</p> + +<p>—Je décline sa compétence.</p> + +<p>—Le tribunal se déclare compétent. (<i>Écoutez, écoutez!</i>) Et en effet, +messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici +dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le +beau.</p> + +<p>—Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a +pas faits à sa ressemblance.</p> + +<p>—L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais +je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat +qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en +sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (<i>Très-bien, +très-bien!—Agitation</i>) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se +présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par +le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.</p> + +<p class="c">Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.</p> + +<p>(<i>Hilarité</i>.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers +subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à +lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce +chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau +qui<a name="page_174" id="page_174"></a> rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle +expression de J. B. Rousseau,</p> + +<p class="c">Hurlent d'effroi de se voir accouplés,</p> + +<p class="nind">ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre +sur les bottes de l'inculpé.</p> + +<p><small>ANTOINE</small>.—Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je +partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Combien je suis marry que la muse françoise</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ma muse les diroit du sang Valésien.</span></td></tr> +</table> + +<p><small>UNE VOIX</small>.—Au fait!</p> + +<p><small>ANTOINE</small>.—Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse +française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner +une grosse vilaine chaussure! (<i>Bien, bien</i>.) Quelles bottes, messieurs! +voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que +l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous +dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette +botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (<i>Murmures en sens +divers</i>.)—Oh! oh!—Ah! ah! ah! Eh! eh! (<i>Marques nombreuses de +désapprobation</i>.)</p> + +<p><small>UNE VOIX</small> (<i>qui pourrait être celle de Léon</i>).—Le jeu de mots est +misérable.</p> + +<p><small>PLUSIEURS VOIX</small>.—A l'ordre! à l'ordre!</p> + +<p><small>ANTOINE</small>.—Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas +difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais +le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la +poêle.<a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<p>—Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.</p> + +<p>—Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce +délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il +était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le +malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui +demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir +auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons +toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé, +qu'avez-vous à répondre?»</p> + +<p>Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de +désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.</p> + +<p>Quand il aurait pu dire:</p> + +<p>«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma sœur Geneviève ne manque de rien; +elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne +perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la +plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment +pour se chauffer. Ma sœur Geneviève ne désire rien; la hideuse +pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de +son haleine mortelle.»</p> + +<h2><a name="V-ii" id="V-ii"></a>V</h2> + +<p>Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins +d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de +douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre, +inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il +trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait +vu passer sur le boulevard une foule de filles<a name="page_176" id="page_176"></a> entretenues, +magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu, +s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et +vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des +prostituées sans cœur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de +riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée. +L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il +s'assit près d'elle et lui dit:</p> + +<p>«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?</p> + +<p>—Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet +été.</p> + +<p>—Moins qu'une neuve, cependant.</p> + +<p>—Une neuve serait chère, et nos moyens...</p> + +<p>—Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire? +Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère +et à mourir à l'hôpital? La sœur d'un musicien doit marcher l'égale +de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux +que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta +femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une +ensemble.»</p> + +<p>Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des +glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que +leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets +vint leur en offrir un merveilleusement beau.</p> + +<p>«Combien votre bouquet? dit une des femmes.</p> + +<p>—Dix francs.</p> + +<p>—C'est trop cher.»</p> + +<p>La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la +même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la +table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève, +que les<a name="page_177" id="page_177"></a> femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec +curiosité.</p> + +<p>«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.</p> + +<p>—Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous +entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les +contrarier un peu.»</p> + +<p>Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa +sœur ce qu'il y avait de plus beau.</p> + +<p>Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.</p> + +<h2><a name="VI-ii" id="VI-ii"></a>VI</h2> + +<p>Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et +lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier +clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a +fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a +disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces +trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne +vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul +la première impression que va lui causer ce récit.»</p> + +<p>Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M. +Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait +pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour +dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer +une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On +lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque +dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche +précédent. Rose,<a name="page_178" id="page_178"></a> sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se +faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce +qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le +monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle +était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et +d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison +des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique +moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle. +Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques +jours après elle recevait le semblable.</p> + +<p>M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit +des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez +longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à +sa sœur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il +se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»</p> + +<p>Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de +l'espoir à perdre.</p> + +<p>Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué +deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher, +il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir +refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de +la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans +laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son +talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le +maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui +avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins +qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On +avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, +il est vrai, mais aussi moins occupé<a name="page_179" id="page_179"></a> et auquel son obscurité permettait +une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements, +pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»</p> + +<p>Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme +conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée +d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la +moindre démarche.</p> + +<p>A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève +d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, +à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète +de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et +vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre, +avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de +temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler +les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.</p> + +<p>Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle +venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle +ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce +où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour +lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec +respect.</p> + +<h2><a name="VII-ii" id="VII-ii"></a>VII</h2> + +<p>La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais +cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances +presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques +négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable<a name="page_180" id="page_180"></a> +pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour +la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas +au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un +domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la +maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le +regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, +et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: +«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez +grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé +d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le +monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au +musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut +et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué +de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, +et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle +rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela +n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de +penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, +il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses +leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été +compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son +talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font +volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus +considérés.</p> + +<p>M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, +assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, +ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles +tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent +le<a name="page_181" id="page_181"></a> besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, +d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, +qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance +jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien +n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de +l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui +arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne +négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent +de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, +continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant +quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il +épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que +jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, +et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait +garder son premier regard, son premier battement de cœur, son premier +frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là +tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la +<i>Cyropédie</i> à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus +d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son +point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune +homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être +ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient +antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à +mettre des bottes trop étroites.</p> + +<p>Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les +mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il +est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il +lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer<a name="page_182" id="page_182"></a> à +apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à +la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas +la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant +un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce +qu'il faisait.</p> + +<p>«Je cherche la solution d'un problème.</p> + +<p>—Ah! D'un problème de mathématiques?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Et que dit ce problème?</p> + +<p>—C'est trop compliqué pour vous, papa.</p> + +<p>—C'est égal, dis toujours.»</p> + +<p>Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu +avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal +terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs, +combien me coûtera une culotte de peau?</p> + +<p>—Ah! dit le père.</p> + +<p>—Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il +n'y a qu'un connu.</p> + +<p>—Je te laisse.</p> + +<p>—Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en <i>esse</i> que je +cherchais: <i>laisse.... tendresse</i>, cela va à ravir.»</p> + +<p>Les Sanlecque donnaient ce jour-là un <i>dîner hostile</i>. On avait invité +plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, +comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens +qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on +avait mis <i>toutes les voiles dehors</i>. C'étaient des prodiges de +vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de +Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son +haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en +avance d'un an. Il y<a name="page_183" id="page_183"></a> a des maisons où on ne mange rien en la saison, +c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est +une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. +Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que +certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on +ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y +a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de +déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt +pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper +dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre +coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que +les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des <i>pois +verts</i> à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer +des <i>pois chers</i>.)</p> + +<p>Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, +et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux +meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, +aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de +cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à +Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite +table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée +l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On +causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se +laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, +il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le +sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on +passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, +heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été +remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui,<a name="page_184" id="page_184"></a> sans doute, ne pensait +pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, +papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes +qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon +reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était +superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à +fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il +jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de +ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:</p> + +<p><i>Au vallon tout est sombre</i>, etc.; puis il attendit, et recommença par: +<i>Réveillez-vous, belle endormie</i>. Il attendit encore, et, après ces +intervalles, joua: <i>Venez, venez à mon secours</i>, et <i>Venez, gentille +dame</i>. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à +quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen +de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas +à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut +d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au +pied du mur, joua alors: <i>O ma Zélie</i>! Alors, une voix de femme +répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, +dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la +qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science +incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la +vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une +cuisinière.</p> + +<p>Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, +très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les +timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON, <i>dans les lilas</i>.</p> + +<p class="c">Une fièvre brûlante, etc., etc.<a name="page_185" id="page_185"></a></p> + +<p class="nombre">LA VOIX, <i>à travers les barreaux</i>.</p> + +<p class="c">Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<p class="c">Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.</p> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<p class="c">Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<p class="c">Toi dont les yeux me font la loi....</p> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<p class="c">Tu n'auras pas ma rose....</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<p class="c">Ma richesse, c'est ta voix douce....</p> + +<p>«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait +pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: <i>Tu n'auras +pas ma rose</i>.</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si tu veux, charmante brune,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce soir au clair de la lune,</span></td></tr> +</table> + +<p>«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»</p> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les yeux noirs sont de jolis yeux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....</span></td></tr> +</table> + +<p>«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai longtemps parcouru le monde</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Courtisant la brune et la blonde....</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">«Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»</span></td></tr> +</table> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<p class="c">Il faut des époux assortis....<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">....L'amour ne sait guère</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce qu'il permet, ce qu'il défend....</span></td></tr> +</table> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit +pas. La voix se décida à chanter ces paroles:</p> + +<p class="c">Je suis <i>bonne</i>....</p> + +<p>«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du <i>Diable à quatre</i>, mais dans la pièce, +<i>bonne</i> ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»</p> + +<p>Cette fois le violon avait compris, car il répondit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le noble éclat du diadème</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ici n'a pas séduit mon cœur, etc.</span></td></tr> +</table> + +<p>La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:</p> + +<p>Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cœur....</p> + +<p>Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour +le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi +caricaturé de la main d'Hérold:</p> + +<p>Fantaisie sur l'air: <i>Celui qui sue touche mon cœur</i>.</p> + +<p class="r">Par H<small>ENRY</small> Q<small>UATRE</small>.</p> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<p class="c">Triste raison, j'abjure ton empire....</p> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si tu veux charmante brune,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce soir, au clair de la lune,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce gazon....</span></td></tr> +</table> + +<p>«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p class="nombre">LA VOIX</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il est tard, je rejoins ma mère.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Adieu, Colin, au revoir....</span></td></tr> +</table> + +<p class="nombre">LE VIOLON.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si tu veux charmante brune,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce soir, au clair de la lune.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ce gazon....</span></td></tr> +</table> + +<p>Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son +obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs, +une expression ravissante.</p> + +<p class="nombre">LA VOIX.</p> + +<p class="c">Sans bruit, sans bruit....</p> + +<p>Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin? +Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec +précipitation:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">.... Prenez garde</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La dame blanche vous regarde....</span></td></tr> +</table> + +<p>On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.</p> + +<p>Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.</p> + +<p>Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p> + +<p>«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de +voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour +son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses +voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes +regrets, l'assurance de ma considération distinguée.</p> + +<p class="r"> +«S<small>ANLECQUE</small>.»<a name="page_188" id="page_188"></a><br /> +</p> + +<h2><a name="VIII-ii" id="VIII-ii"></a>VIII</h2> + +<p>Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un +autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec +une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:</p> + +<p>«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y +songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre +et que vous devez ignorer, etc.»</p> + +<p>La lettre était signée d'un monsieur C<small>HARLES</small> M<small>ERRUEL</small>, qui donnait son +adresse. Léon lui répondit:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span><br /> +</p> + +<p>«Vous avez écrit à ma sœur; elle me charge de vous répondre: c'est +vous dire assez quelle est la réponse. Ma sœur ne reçoit ni lettres +ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter, +pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres +exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une +réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres, +dans la <i>Nouvelle Héloïse</i> de Rousseau; et ces réponses au moins +seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma sœur (qui ne +s'appelle pas <i>Julie</i>) ne pourrait jamais atteindre.</p> + +<p class="r">>«L<small>ÉON</small> L<small>AUTER</small>.»<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<h2><a name="IX-ii" id="IX-ii"></a>IX</h2> + +<p class="head">M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.</p> + +<p>Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez +raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu +plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sœur; j'ai été touché +autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis +négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune +fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant +qu'en pensant à mademoiselle votre sœur, je ne trouvais à dire que ce +que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis +presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir +que je sente dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit +heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe +pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié, +si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui +se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre +sœur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle +tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon +amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je +parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque +riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir que je +trouve dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit +heureuse par<a name="page_190" id="page_190"></a> moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me +renvoyer au livre de Rousseau.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.</p> + +<p class="r">>CH. M<small>ERRUEL</small>.</p> + +<h2><a name="X-ii" id="X-ii"></a>X</h2> + +<p>Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:</p> + +<p>«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce +M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de <i>tes attraits</i>. +Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?</p> + +<p>—J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé +devant moi.</p> + +<p>—Ah!... Et comment le trouves-tu?</p> + +<p>—Bien, reprit Geneviève avec indifférence.</p> + +<p>—Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je +l'autorise...</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—A rien.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Comment, à rien! et pourquoi cela?</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Je ne veux pas me marier.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Ah!</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Je ne veux pas me marier.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le +croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour +toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche, +amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à +genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas +mieux.»</p> + +<p>Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.</p> + +<p>«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce<a name="page_191" id="page_191"></a> mariage et en +remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si +heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages +qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te +presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de +chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre +petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car +de nouvelles affections viendront remplir ton cœur; tu auras des +enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un +sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi +un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide, +si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui +ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui +aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui +pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis +si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»</p> + +<p>Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui +arrivait.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Tu arrives à propos; lis cette lettre.</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?</p> + +<p>Geneviève se penche sur sa broderie.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Geneviève refuse.</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme +du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève +excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se +dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Tu entends, Geneviève?</p> + +<p>Geneviève se penche encore davantage; son cœur est déchiré. Albert +n'a pas même ce sentiment de regret dont<a name="page_192" id="page_192"></a> parlait tout à l'heure son +frère en la voyant passer aux bras d'un mari.</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici +que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le +mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage +entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites +jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des +mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne, +la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la +campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes +tes amies.»</p> + +<p>Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de +se marier avec un autre.</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Qu'as-tu donc, Geneviève?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand +tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la +contrarions.</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton +mariage, parlons du mien.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Du tien?</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Du mien.</p> + +<p>Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle +leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.</p> + +<p>Albert continua:</p> + +<p>«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour +rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans +un bel état.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.</p> + +<p><small>ALBERT</small>.—Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon +clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à +lutter contre un semblable<a name="page_193" id="page_193"></a> gaillard; trente mille francs en trois mois! +il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants, +voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en +avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette +rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un cœur +que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais +chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les +grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sœur +devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle +a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a +rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec +elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un +changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche; +nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, +et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»</p> + +<p>Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de +chercher à s'excuser de <i>sa conduite</i> lors de la dernière soirée où ils +s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des +affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui +confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—C'est impossible.</p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small> (<i>bas</i>).—Léon, je t'en prie.</p> + +<p><small>LÉON</small> (<i>bas</i>).—Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p><small>GENEVIÈVE</small>.—Adieu, Léon.</p> + +<p>Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait +dans son cœur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils +donc malheureux tous les deux?»</p> + +<p>Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait, +étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne +voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la +même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M. +Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez +Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était +sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut +dit que Léon n'avait <i>pas voulu</i> venir, quoique Geneviève le reprit et +dît: <i>n'a pas pu</i>, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne +prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, +Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas +continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette +prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait +commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des +arrivants.</p> + +<p>Geneviève était dans un état d'exaltation <i>impossible à décrire</i>. Les +pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son cœur +avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle +pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à +Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour +Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je +verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à +l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé +qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont +comptés; depuis longtemps ma santé est perdue;<a name="page_195" id="page_195"></a> ces sourdes douleurs que +je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie; +j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon! +je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent +protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait +pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une +séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah! +maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle +souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne +serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont +laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que +cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»</p> + +<p>Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre +brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:</p> + +<p>«Comme Geneviève est belle ce soir!</p> + +<p>—Quel teint et quel éclat!</p> + +<p>—La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.</p> + +<p>—Elle était pâle et elle avait les yeux caves.</p> + +<p>—On aurait dit une poitrinaire.</p> + +<p>—Ce n'était qu'une indisposition.</p> + +<p>—Elle est charmante aujourd'hui.»</p> + +<p>Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M. +Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il +la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle +était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit +tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle +n'amusait pas.</p> + +<p>Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. +Léon se promenait sur le boulevard: il<a name="page_196" id="page_196"></a> vint à pleuvoir; il alla au +Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla +chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil +le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas +leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il +était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa sœur. +Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une +manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait +d'annoncer:</p> + +<p>M. Michaud,</p> + +<p>Madame Michaud,</p> + +<p>Mademoiselle Anaïs Michaud.</p> + +<p>C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait +détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie, +elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre +cœur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et +ses dents.</p> + +<p>Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes +regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment +d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son cœur; une douleur +poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et +disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure +de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu +Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se +venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par +le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi +charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait +été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.</p> + +<p>Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait<a name="page_197" id="page_197"></a> éprouver son +frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»</p> + +<p>Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai +de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des +autres, et j'en vivrai.»</p> + +<p>Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les +parfums du soir.</p> + +<p>Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne +te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle +n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle +tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est +occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.</p> + +<p>—N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne +la pardonnerai pas.»</p> + +<p>Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup; +que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât +encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez +d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui +l'entouraient et aux obsessions de sa famille.</p> + +<p>On présenta la <i>future</i> d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre +Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde +savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque +instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits +par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle +se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée, +malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui +succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel, +pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il +était<a name="page_198" id="page_198"></a> allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans +la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses +lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.</p> + +<h2><a name="XI-ii" id="XI-ii"></a>XI</h2> + +<p>Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la +voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.</p> + +<p class="c"> +A Rose.<br /> +</p> + +<p>«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et +de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui, +et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je +vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de +n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui; +vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et +nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma +cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez +Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement. +Adieu.</p> + +<p class="r"> +«L<small>ÉON</small>.»<br /> +</p> + +<p>Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander +des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se +fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après +qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te +rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais +je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre; +je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire +ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.</p> + +<p class="r"> +«R<small>OSE</small> C<small>HAUMIER</small>.»<br /> +</p> + +<p>Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le +petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient +plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se +coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait +eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et +n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les +applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva +souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut +celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez +éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de +mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire +et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la +rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de +revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle <i>honteux</i> de céder: +elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer +deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin, +et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.</p> + +<p>Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes +trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu +en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme +que l'on<a name="page_200" id="page_200"></a> aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre +l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut +s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un +bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon +fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à +laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut +très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la +sienne.</p> + +<p>Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon +s'occupa de la toilette de sa sœur. Il acheta quelques objets à +crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent +comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou +auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour +ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à +réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier +d'être <i>demoiselle d'honneur</i>: Geneviève accepta; comment aurait-elle +refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste +volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une +blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève +eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa +mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot +la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir +que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est +sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un +petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement +voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin, +assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement +indifférent.</p> + +<p>C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose<a name="page_201" id="page_201"></a> était venue; mais +il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par +Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la +maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la +chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle +avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle +chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un +fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme +Michaud. Il dit à Geneviève:</p> + +<p>«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?</p> + +<p>—Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»</p> + +<p>Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que +Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.</p> + +<p>«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.</p> + +<p>—Rose? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie +au jour.</p> + +<p>—J'aime mieux Rose.</p> + +<p>—Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était +précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être +était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?</p> + +<p>—Oui,» dit Geneviève.</p> + +<p>Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa +fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en +l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre. +Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon +s'était acheté des souliers.<a name="page_202" id="page_202"></a></p> + +<h2><a name="XII-ii" id="XII-ii"></a>XII</h2> + +<p class="head">La toilette de Geneviève.</p> + +<p>La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre +mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont +resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi. +A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi, +et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous +silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose +à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne +dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la +page que j'ai négligé d'écrire.</p> + +<p>«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la +parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure +d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une +sauge, ni une marguerite.</p> + +<p>«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les +forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les +chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend +des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux +bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son +parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin +d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous +savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on +peut trouver<a name="page_203" id="page_203"></a> un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il +pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour +que des fleurs de son jardin.»</p> + +<p>Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais +j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,</p> + +<p>Et aussi la toilette de Rose,</p> + +<p>Et aussi la toilette d'Anaïs,</p> + +<p>Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.</p> + +<p>Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce +moment, en robe de chambre et en pantoufles.</p> + +<p>Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé +<i>père Michel</i>, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel +va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me +rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de +benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que +je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui +fument près de vous.</p> + +<h2><a name="XIII-ii" id="XIII-ii"></a>XIII</h2> + +<p class="head">La toilette de Geneviève.—La toilette de Rose.—La toilette +d'Anaïs.—La toilette de Mme Michaud.</p> + +<p>Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est +assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle. +Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses +que j'ai oubliées,<a name="page_204" id="page_204"></a> d'autres que je n'ai pas regardées au moment où +elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une +lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus +choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa +toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des +femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:</p> + +<p>Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile +d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne +en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me +rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets +en perles; la jupe de la robe un peu traînante.</p> + +<p>Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à +aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour +une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi +qu'elle aurait été habillée. Si <i>elle eût été la mariée!</i> pourvu, Dieu +tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la +pauvre enfant; elle aurait bien souffert!</p> + +<p>La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les +yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle +de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le +chapeau, et un bracelet d'or très-simple.</p> + +<p>La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et +orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et +un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre +de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.</p> + +<p>Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une +robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme +Leloup, de notre roman <i>le Chemin le plus court</i>. (Un arrêt de la cour +royale<a name="page_205" id="page_205"></a> du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un +roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à +l'heure?)</p> + +<p>Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est +que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne +s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et +sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi; +peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir, +cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe +qu'elle avait depuis longtemps.</p> + +<p>Je crois que c'est tout.</p> + +<h2><a name="XIV-ii" id="XIV-ii"></a>XIV</h2> + +<p>Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le +sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle +priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle, +qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque +parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au cœur. Il +vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert +et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce +cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut +cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la +pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu, +et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne +demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour +arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit +dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève.<a name="page_206" id="page_206"></a> Si +l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait +sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne +rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et +rentra la robe de sa nouvelle cousine.</p> + +<p>Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle +fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se +mira, et dit: «<i>J'étais</i> belle aussi, moi.»</p> + +<p>Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait; +de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas +tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.</p> + +<p>La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon; +quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en +rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre: +c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style +singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque +grand malheur.</p> + +<p>La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est +censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage +bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et +d'abréviations? C'était une assignation pour <i>s'entendre condamner</i> au +payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.</p> + +<p>La chose finissait ainsi:</p> + +<p>«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le +présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos +procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la +main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter +main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»</p> + +<p>Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une<a name="page_207" id="page_207"></a> chandelle, donne +un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes +contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre +pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre +les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle +que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il +redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par +hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il +arrive, de ne jamais les remettre à ma sœur.»</p> + +<p>Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie +de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé</p> + +<p class="c"><i>Au nom du roi, de par la loi et la justice.</i></p> + +<p>Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la +société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut +chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses +yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même +comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel, +ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on +va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à +Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime +d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.</p> + +<p>Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue. +Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les +uns aux autres en se disant: «C'est lui.»</p> + +<p>Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta +d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à +une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et +des tables<a name="page_208" id="page_208"></a> noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus +de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables, +les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à +celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier +nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda +l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc, +dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé +dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au +patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit: +«Que veut monsieur?</p> + +<p>—Vous parler en particulier.</p> + +<p>—Entrez dans mon cabinet.»</p> + +<p>Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme +qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs +généraux et à tous les commandants de la force publique de France. +L'huissier alors lui demanda son nom.</p> + +<p>«Léon Lauter.</p> + +<p>—Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte +restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?</p> + +<p>—A l'audience du jour.</p> + +<p>—Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.</p> + +<p>—Vous plaisantez, monsieur?</p> + +<p>—Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à +l'audience publique du juge de paix....</p> + +<p>—Publique? dit Léon.</p> + +<p>—Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix +on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.<a name="page_209" id="page_209"></a></p> + +<p>—Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.</p> + +<p>—Alors, payez.</p> + +<p>—Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.</p> + +<p>—Demain, vous aurez des frais.</p> + +<p>—Qu'est-ce? dit Léon.</p> + +<p>—En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>Protêt</td><td align="right">6</td><td align="right">fr.</td><td align="right">85</td><td align="right">c.</td></tr> +<tr><td>Enregistrement</td><td align="right">1</td><td align="right"> </td><td align="right">35</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Assignation</td><td align="right">8</td><td align="right"> </td><td align="right">20</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Pouvoir</td><td align="right">2</td><td align="right"> </td><td align="right">20</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Jugement</td><td align="right">26</td><td align="right"> </td><td align="right">45</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td align="right">Total</td> +<td align="right" class="btop"> 45</td> +<td align="right" class="btop"> fr.</td> +<td align="right" class="btop"> 05</td> +<td align="right" class="btop"> c.</td></tr> +</table> + +<p class="nind">qu'il vous faudra payer en sus de la somme.</p> + +<p>—Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante +francs.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à +ajouter:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td>Signification</td><td align="right">7</td><td align="right">fr.</td><td align="right">95</td><td align="right">c.</td></tr> +<tr><td>Commandement</td><td align="right">5</td><td align="right"> </td><td align="right">50</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Procès-verbal de saisie</td><td align="right">11</td><td align="right"> </td><td align="right">70</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td align="right">Total</td> +<td align="right" class="btop"> 25</td> +<td align="right" class="btop"> fr.</td> +<td align="right" class="btop"> 15</td> +<td align="right" class="btop"> c.</td></tr> +</table> + +<p>Irez-vous à l'audience du juge de paix?</p> + +<p>—A l'audience publique?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—J'aimerais mieux mourir.</p> + +<p>—Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que +le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation +particulière du juge de paix, et nous aurons encore:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td>Assignation en débouté</td><td align="right">8</td><td align="right">fr.</td><td align="right">20</td><td align="right">c.</td></tr> +<tr><td>Nouveau jugement</td><td align="right">26</td><td align="right"> </td><td align="right">45</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Signification</td><td align="right">7</td><td align="right"> </td><td align="right">95</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Commandement</td><td align="right">5</td><td align="right"> </td><td align="right">50</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Procès-verbal de saisie</td><td align="right">11</td><td align="right"> </td><td align="right">70</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Procès-verbal d'affiches</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td><td align="right">»</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td align="right">Total</td> +<td align="right" class="btop"> 83</td> +<td align="right" class="btop"> fr.</td> +<td align="right" class="btop"> 80</td> +<td align="right" class="btop"> c.</td></tr> +</table> + +<p><a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p class="nind">ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du +procès-verbal de <i>récolement</i> de vos meubles, ni des frais de vente, +etc.</p> + +<p>—Mais, monsieur, que faire? dit Léon.</p> + +<p>—M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.</p> + +<p>—Oh! monsieur, je vous remercie.</p> + +<p>—Monsieur, il n'y a pas de quoi.»</p> + +<p>Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré +ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.</p> + +<p>Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme +demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.</p> + +<h2><a name="XV-ii" id="XV-ii"></a>XV</h2> + +<p>Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une +fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle +avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait +résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa +découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait +soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de +leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à +deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix +à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en +apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais +s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard +et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire +plus tôt et avait souvent besoin de repos.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme +de ménage?</p> + +<p>—Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé +la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit, +elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient +ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que +tu sois éveillé.»</p> + +<p>Il s'était élevé entre le frère et la sœur une noble et touchante +lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de +l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui +qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en +ai pas besoin, j'en ai encore.»</p> + +<p>La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on +donnait vingt francs par mois.</p> + +<p>J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions +humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme +qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend +au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu +ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une +heure avant le jour, elle se réveillait, allumait <i>une chandelle</i>, et se +levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle +lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas +réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait +de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à +employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux +dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et +un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme +elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les +privations que Léon s'était imposées pour<a name="page_212" id="page_212"></a> elle! avec quel soin elle +faisait <i>une reprise</i> dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour, +mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait +ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait +pas à tromper sa sœur!</p> + +<p>Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail +plus noble que la broderie des femmes désœuvrées sur des étoffes d'or +et d'argent.</p> + +<p>Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce +qu'il avait de rebutant.</p> + +<p>Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des +ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de +distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle +remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la +femme de ménage.</p> + +<p>Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa +toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que +Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa +toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait +remplie.</p> + +<p>Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.</p> + +<p>Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève; +jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour +elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus +d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer +à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue +d'un désir!</p> + +<p>Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en +avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille! +comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait +peut-être remplacer<a name="page_213" id="page_213"></a> son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait +qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant +la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau +dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir +gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le +garder encore un peu.</p> + +<h2><a name="XVI-ii" id="XVI-ii"></a>XVI</h2> + +<p>Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à +Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait +toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait +cette fois tout fini.</p> + +<p>Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas +le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait +été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal +tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute +la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.</p> + +<p>M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison, +dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le +prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y +passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit +jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle +voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait +qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène <i>si tu veux</i> +M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»</p> + +<p>Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue<a name="page_214" id="page_214"></a> avaient achevé du +détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa sœur ni ses leçons. +Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre +tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa +tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu +la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque +meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les +détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des +larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin, +de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon +était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche, +il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait +semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un +des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon +pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était +chargé de le rapporter, et Rose le replantait.</p> + +<p>Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour +se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les +rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.</p> + +<p>Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était +morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une +nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent +et de réputation.</p> + +<p>Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils +donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait +les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles +de corail des sorbiers.</p> + +<p>Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé!<a name="page_215" id="page_215"></a> j'avais toujours +cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme +d'Albert.»</p> + +<p>Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce +qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les +affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien +gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants; +premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du +mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle +écrivit à Geneviève:</p> + +<p>«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.</p> + +<p>«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je +suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais +quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on +enterra ma tante Rosalie.</p> + +<p>«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne +m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève; +nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce +qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous +n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais +aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous +les deux; il y a partout des places vides.»</p> + +<p>A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au +postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour +retourner à Paris.</p> + +<p>«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues +sans te reposer.»</p> + +<p>Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le +conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se +retirer; mais Albert lui dit:<a name="page_216" id="page_216"></a> «Reste, ma sœur, il faudra bien que tu +saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en +parler qu'une fois.»</p> + +<p>Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la +fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son +frère.</p> + +<h2><a name="XVII-ii" id="XVII-ii"></a>XVII</h2> + +<p>Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc +est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert +depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence +m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont +les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père +s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et +ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène +assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté, +et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat +qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y +donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant +tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une +partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»</p> + +<p>Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.</p> + +<p>«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et +que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que +j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude +à<a name="page_217" id="page_217"></a> mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, +payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu. +Je m'en vais.</p> + +<p>—Mais, dit M. Chaumier....</p> + +<p>—Mais, dit Rose....</p> + +<p>—Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y +en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait +qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la +brèche faite à votre fortune, et adieu.»</p> + +<p>A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui +tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa +sœur et partit au galop.</p> + +<p>M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula +qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient +précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches +qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir +encore en aide à Albert.</p> + +<p>Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution +de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne +vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de +Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle +y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour +et amitié.»</p> + +<p>La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; +elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux +arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient +bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une +triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à +Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur +cœur, si noble et si fier,<a name="page_218" id="page_218"></a> pourrait croire un moment que les bons +sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et +qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les +plaisirs du monde allaient lui manquer!</p> + +<p>Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses +anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.</p> + +<p>Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle +était ruinée et malheureuse.</p> + +<p>Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le +surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin +de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de +la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec +Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille +dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses +moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si +elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux +et leur dire: «Geneviève, ma sœur, Léon, mon cousin, mon amant, mon +mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous +trois.»</p> + +<h2><a name="XVIII-ii" id="XVIII-ii"></a>XVIII</h2> + +<p class="head">L'auteur à ses amis connus et inconnus.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant +quelques jours, à cause d'un accident peu<a name="page_219" id="page_219"></a> ordinaire. Mon chien +Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la +bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...</p> + +<p>Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, +recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez +moi et attendre. Attendons.</p> + +<p>C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais +guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la +vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en +cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin +d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré. +J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force +d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de +mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais +éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette +fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et +toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a +parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais +mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je +conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le +bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui +inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier +Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous +sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on +prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; +Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles +tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il +aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et +des<a name="page_220" id="page_220"></a> bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies +noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les +hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents +lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien +et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui +défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait +vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les +coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si +bien!</p> + +<p>A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos +amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus. +Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs +pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites +clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les +menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et +me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies +toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs +pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux +ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.</p> + +<p>J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:</p> + +<p>«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un +autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et +tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.</p> + +<p class="r"> +«J. J.»<br /> +</p> + +<p>Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera +plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si +tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais +aimé tous<a name="page_221" id="page_221"></a> les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor. +On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te +montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une +amitié.</p> + +<p>Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu +enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire: +<i>Je vous l'avais bien dit</i>.</p> + +<p>Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a +dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n +rapporte à lui, c'est son état.</p> + +<p>Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon +chien. On dit que les <i>grandes douleurs sont muettes</i>: c'est un axiome +faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et +des cœurs sourds.</p> + +<h2><a name="XIX-ii" id="XIX-ii"></a>XIX</h2> + +<p>Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme +de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après +quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit: +«Eh bien! monsieur?»</p> + +<p>Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant +lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la +soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire +sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme +pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de +Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie +passée et toute sa vie à venir; il se<a name="page_222" id="page_222"></a> faisait à ce moment une fourche +dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un +ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus +heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un +long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle +meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la +pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet +de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les +enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en +pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et +les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète +qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et +cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la +bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge +dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans +sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»</p> + +<p>Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»</p> + +<p>Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles +retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la +brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:</p> + +<p>«N'y a-t-il donc plus d'espoir?</p> + +<p>—Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre +sœur est bien malade.»</p> + +<p>Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait +emporter son dernier espoir.</p> + +<p>«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, +nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi +jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'œil jusqu'à ce +qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café +et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder +Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de +solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il +semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une +lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas +malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de +désespoir.</p> + +<p>Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un +excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai +rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de +frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins +sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir +vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir, +faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle +puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques +conseils donnés par hasard.</p> + +<p>«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma sœur.»</p> + +<p>Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.</p> + +<h2><a name="XX-ii" id="XX-ii"></a>XX</h2> + +<p>Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela +constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un +œil très-exercé pouvait seul apercevoir.<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale +paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres, +mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une +ballade: <i>Ah ça! maintenant, travaillons</i>; ce qui n'engageait à rien et +produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient +passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu +près au: <i>Frère, il faut mourir</i>, que ne se disent pas les trappistes, +ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière +(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer +la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en +attendant.»</p> + +<p>Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les +palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le +reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main +égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait +devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son +opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère +examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu +me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»</p> + +<p>Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la +mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en +déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte; +et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette +perte de temps.</p> + +<p>Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins +les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus +question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque +dessina, dit-on, sur un mur, <i>avec du charbon</i>, le profil d'un amant<a name="page_225" id="page_225"></a> +frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous +considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui +de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le +plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il +n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la +peinture, la cuisine avant les arts.</p> + +<p>Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se +promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des +tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement +accusé de faire <i>son piocheur</i>. Les jours où on ne travaillait pas +étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus +somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.</p> + +<p>Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu +d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de +brigand napolitain.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Allons, Gargantua, le couvert.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—On frappe.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Gargantua, va ouvrir.</p> + +<p><small>LE CHAIRCUITIER</small> (<i>entrant</i>).—M. Huguet!</p> + +<p><small>EDGAR SAGAN</small>.—C'est ici, chaircuitier.</p> + +<p>Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes +de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une +fourchette.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Gargantua, une fourchette.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—Je les cherche.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que +tu prends soin de <i>mon argenterie</i>? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne +un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et +n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que<a name="page_226" id="page_226"></a> vous apportez là? +on dirait des côtelettes de chien caniche.</p> + +<p><small>LE CHAIRCUITIER</small>.—Elles sont comme les dernières.</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Il n'y a pas assez de cornichons....</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—De demander trop de cornichons.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—Qu'il n'y a pas assez de cornichons.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Donc mes ordres ont été méprisés.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....</p> + +<p><small>LE CHAIRCUITIER</small>.—Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a +pas mal de cornichons.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—Vous en êtes un autre.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du +ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye +comptant et demande l'escompte. (<i>Le chaircuitier sort</i>.)</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—On frappe.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Gargantua, on frappe.</p> + +<p class="c">(<i>Entre un autre chaircuitier</i>.)</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Tiens! un rechaircuitier.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Et des recôtelettes.</p> + +<p><small>LE NOUVEAU CHAIRCUITIER</small>.—M. Vasselin?</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—C'est ici.</p> + +<p>(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit +mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de +chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles +perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au<a name="page_227" id="page_227"></a> charbon +de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue +comme une flamme.)</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (<i>Le +chaircuitier sort</i>.)</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du +propriétaire?</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si +coriace.</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Il va les attendre.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Tant mieux.</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Et il faudra qu'il les paye?</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Sans cela, où serait la vengeance?</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Ah! il y a une vengeance.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Il m'a donné congé.</p> + +<p class="c">(<i>Moment de stupeur, indignation profonde</i>.)</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle +punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien! +Gargantua, les fourchettes?</p> + +<p>Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les +fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.</p> + +<p>On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de +côtelettes.</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à +chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots +menaçants:</p> + +<p class="c">MANE THECEL PHARES.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé +la chute des grands empires.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la +maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma +solvabilité, et il m'a fait<a name="page_228" id="page_228"></a> subir, à ce sujet, diverses épreuves dont +je suis sorti victorieusement.</p> + +<p><i>Première épreuve</i>.—Le domestique du Vasselin est venu me demander, +huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille +francs.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—De mille francs!</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—De mille francs!!</p> + +<p><small>EDGAR SAGAN</small>.—De mille francs!!!</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit +au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais +allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui +n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui +est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»</p> + +<p>Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens +les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.</p> + +<p><i>Deuxième épreuve</i>.—Huit jours après, le domestique remonta; il me dit +que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie, +et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je +répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre +voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois +couverts?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui +suffiront.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait +assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent, +donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands +éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois, +alors les couverts dans la tête de<a name="page_229" id="page_229"></a> la Niobé; c'était l'été, il les +serrait dans le four du poêle.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Les couverts dont nous nous servons?</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Oui.</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Les couverts de fer?</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Oui.</p> + +<p>«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage, +c'est parfaitement à son service.»</p> + +<p>«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le +lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être +désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en +retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier. +Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire, +et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à +infliger au Vasselin.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une +succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin +maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il +faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il +rêve de nous.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Mithois a parfaitement posé la question: mettons de +l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va +écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront +exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans +pitié.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Sans pitié.</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—Sans pitié.</p> + +<p>EDGARD SAGAN.—Sans pitié.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—Sans pitié.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Gargantua, verse à boire et écris.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Écris: Pour crimes et forfaits divers<a name="page_230" id="page_230"></a> dont nous ne voulons +déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines +dont le détail suit:</p> + +<p>«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de +sonnette.»</p> + +<p>(Antoine Huguet sort.)</p> + +<p><small>CHARLES LEFLOCH</small>.—2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra +frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son +domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»</p> + +<p>(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il +a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—3º.....</p> + +<p>Alors entra Léon.</p> + +<p>Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu +plus haut.</p> + +<h2><a name="XXI-ii" id="XXI-ii"></a>XXI</h2> + +<p class="head">Un jour néfaste.</p> + +<p>Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour +ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un <i>errata</i> fait +par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge +sans appel.</p> + +<p class="c"><i>Errata</i>.</p> + +<p>1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois <i>somno</i> comme une +chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p>2º Et <i>clavecin</i>; mais dites-moi un peu où vous avez vu des <i>clavecins</i>. +Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait; +les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire +<i>clavecin</i>, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste +célèbre.</p> + +<p>3º Qu'est-ce que <i>présenter ses civilités</i>? A qui est-ce qu'on <i>présente +ses civilités</i>, à moins que ce ne soit en province?</p> + +<p>4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de +satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez +rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication +des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus +de huit jours.</p> + +<p>5º On parle trop de bottes.</p> + +<p>6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur +cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez +bien faits; mais toutes se moqueront de <i>la meilleure couturière</i>, vu +que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre, +pour avoir un modèle.</p> + +<p>A ceci nous répondons:</p> + +<p>1º . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la +moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne +mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un +certain hiver.</p> + +<p>3º . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.<a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<p>5º . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa sœur, et Léon et moi +sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens +riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait +pas le moyen d'être économe.</p> + +<p>Est-ce tout?...</p> + +<p>Ah! bien oui....</p> + +<p>«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci +est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes +qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens <i>beaux</i> +de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes +chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant, +auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans +la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit +ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de +fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était +une Vénus.»</p> + +<h2><a name="XXII-ii" id="XXII-ii"></a>XXII</h2> + +<p>Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai +de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour +la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus +du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le +douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon +l'usage, elle devait payer ce jour-là.</p> + +<p>Comme il donnait la leçon, on annonça M. <i>Rodolphe de<a name="page_233" id="page_233"></a> Redeuil</i>. +Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air +protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un +salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied +d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le +courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque +fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des +paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré +la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait +pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui +s'envenimait à chaque rencontre.</p> + +<p>«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer +ma leçon?»</p> + +<p>Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le +renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon +avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan. +Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.» +Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»</p> + +<p>Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de +Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont +Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour +lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous +êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près +vulgaire et de mauvais goût.»</p> + +<p>Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non; +j'ai depuis un an <i>un pauvre diable</i> de maître de piano qui fait tous +les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je +ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque<a name="page_234" id="page_234"></a> temps, +de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son +cachet, et il s'en va.</p> + +<p>—Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter +cela!</p> + +<p>—Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli +talent sur le violon, cela vous amuserait.</p> + +<p>—Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; <i>il a eu la +bonté</i> de se faire entendre à ma dernière soirée où <i>il a bien voulu</i> +venir.»</p> + +<p>Léon remercia Mme de Dréan dans son cœur; Rodolphe se mordit les +lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?</p> + +<p>—Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait +averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis +à...»</p> + +<p>Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous, +madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»</p> + +<p>Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva +et commença à chanter:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai <i>dit</i> aux <i>échos de la plaine</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tout ce qu'on <i>dit</i> en pareil cas:</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que vous êtes une <i>inhumaine</i>,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que je n'attends que le <i>trépas</i>....</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais, outre que c'est bien vulgaire,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tant parler est d'un indiscret;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ne serait-il pas temps, ma chère,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A des choses qu'il faille taire,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">D'en venir un peu, s'il vous plaît?</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais quel joli bouquet frissonne</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur votre sein, mon bel amour?</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Avez-vous doncque pour patronne</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La sainte qu'on fête en ce jour?<a name="page_235" id="page_235"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Non, non, ce n'est pas votre fête,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dites-vous? Cet heureux bouquet,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans une place aussi coquette,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Me fait croire, envieux regret,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Puisque ce n'est pas votre fête,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que c'est la fête du bouquet.</span></td></tr> +</table> + +<p>Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la +tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon +lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de +son.»</p> + +<p>La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire +comme le <i>pauvre diable</i> de maître de piano auquel celui-ci donnait son +cachet, et <i>qui s'en allait</i>: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il +avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé +et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le +traiter d'une manière convenable.</p> + +<p>J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne +croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque +précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours +les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu +qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en +échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.</p> + +<p>Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un +siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme +comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux: +c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait +prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan +parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<p><small>LÉON</small>.—En France, on entend singulièrement la musique: la musique se +prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne +s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout +le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se +pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien: +<i>Bravo, Roubine! Brava, la Grise!</i> pendant que Rubini et Grisi chantent, +et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est +malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose +qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de +pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une +admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules +auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont +ils chantent les œuvres.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes +violonistes?</p> + +<p>Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était +dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second +ordre.»</p> + +<p>Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:</p> + +<p>«C'est moi, monsieur.»</p> + +<p>Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan, +presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos, +dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce +n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos +leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner. +Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets, +n'est-ce pas?»</p> + +<p>Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois +pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun +moyen d'en retarder le payement,<a name="page_237" id="page_237"></a> et, avant d'entrer chez Mme de Dréan, +il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y +étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons +lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses +cachets.</p> + +<p>«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais +parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous +êtes venu, je vais vous donner votre argent.»</p> + +<p>Et elle s'approcha d'un secrétaire.</p> + +<p>De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent +qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait +toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si +petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant +d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!</p> + +<p>Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela +<i>m'embarrasserait</i> aujourd'hui.»</p> + +<p>L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont +remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il +n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.</p> + +<p>«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Quel mariage?</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle +Chaumier?</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M. +Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps <i>prié</i> M. Albert Chaumier +de vous présenter.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—On dit Mlle Chaumier très-jolie.<a name="page_238" id="page_238"></a></p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Elle n'est pas mal.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque +chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Elles se trompaient.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait +au lieu de la cacher.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez +gardé de l'aigreur.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de +fortune pour moi.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Il y a des choses qui valent bien la fortune.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas +eu peut-être assez pour ma cousine.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la +demande.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>, <i>du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était +absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle +Chaumier</i>.—Non.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Monsieur est prudent.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Monsieur ne l'est guère.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—C'est faute de croire au danger.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Parlons d'autre chose.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Pourquoi cela?</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une +excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux +Bouffons?</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—La <i>Grise</i> chante-t-elle?</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Oui.<a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Irez-vous?</p> + +<p>Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si +clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde +question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient +sans qu'elle sache trop comment.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me +demander cela d'abord.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Adieu donc.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Adieu.</p> + +<p><small>LÉON</small>—Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.</p> + +<p><small>MADAME DE DRÉAN</small>..—Ne m'oubliez pas après-demain.</p> + +<p>En descendant l'escalier, Léon sentait son cœur battre violemment +dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il +appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le +premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Monsieur de Redeuil?</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Monsieur Lauter...?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je +crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et +plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui +tient à moi par des liens de parenté.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Monsieur, je ne reçois plus de leçons.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Des leçons de violon, monsieur?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Quelquefois, monsieur.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Vous ne paraissez pas cependant bien fort.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des +connaissances élémentaires.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Où monsieur donne-t-il ses leçons?</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de +Clignancourt.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Nous pourrions commencer demain.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Volontiers.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les +conditions.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon +pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de +n'avoir qu'un témoin?</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Pas du tout, si vous voulez.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.</p> + +<p><small>RODOLPHE</small>.—Monsieur, au plaisir de vous revoir.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Monsieur, le plaisir sera pour moi.</p> + +<p>En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de +chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était +plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à +celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée +à sa sœur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car +<i>il fallait</i> de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine +Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout +naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là +rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait +singulièrement humilié.</p> + +<p>Cependant il se dirigea vers l'atelier.<a name="page_241" id="page_241"></a></p> + +<h2><a name="XXIII-ii" id="XXIII-ii"></a>XXIII</h2> + +<p>Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle; +elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était +toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment +qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y +avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement +survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les +jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles +d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.</p> + +<p>Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête +était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter +ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait +voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si +la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles +à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait +retomber sa tête.</p> + +<p>Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il +allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se +reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche: +elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!</p> + +<p>«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et +que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au +désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?</p> + +<p>—Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui +ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le<a name="page_242" id="page_242"></a> sort d'un homme ruiné, +qu'ils <i>gémissaient</i> de ne pouvoir secourir.</p> + +<p>—Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.</p> + +<p>Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être +malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait +lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses +réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même +embarrassantes.</p> + +<p>Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert, +sois heureux, je prierai Dieu pour toi.</p> + +<p>—Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt +dans le ciel que tu prieras pour moi.»</p> + +<p>Et il descendit l'escalier tout attristé.</p> + +<p>Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva +M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien +différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et +elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cœur tant +d'amour et tant de bonheur pour lui.</p> + +<p>M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la +maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce +sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?</p> + +<p>—Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis +accoutumé.</p> + +<p>—Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin +parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»</p> + +<p>Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur +que M. Chaumier lui dit:</p> + +<p>«Est-ce une plaisanterie, monsieur?</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Non, monsieur, je parle sérieusement.<a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Est-ce pour vous?</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Pourquoi cette question?</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Pour rien.»</p> + +<p>C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de +l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent +qu'il proposait d'en donner.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour +acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas +pour moi.</p> + +<p>Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de +M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.</p> + +<p><small>MODESTE</small>..—Il faut bien que la besogne se fasse.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Elle se fera plus tard.</p> + +<p><small>MODESTE</small>..—Alors on dînera à huit heures du soir.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Cela ne fait rien.</p> + +<p><small>MODESTE</small>..—Ça ne sera pas ma faute.</p> + +<p>M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui, +d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères +qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur +de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Non, la maison n'est pas pour moi.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—C'est que, voyez-vous, <i>mon brave homme</i>, cela me +contrarie beaucoup de la vendre.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.</p> + +<p>Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?<a name="page_244" id="page_244"></a></p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Vous l'avez dit devant moi.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Parlons de la maison.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut +réellement.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Pourquoi cela?</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent +que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir <i>à soi</i> +une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Voulez-vous soixante mille francs?</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons +l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui +achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera +prêt.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—Une partie de la maison appartient à ma fille.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à +soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici +l'adresse.</p> + +<p><small>M. CHAUMIER</small>..—A demain. Je ne vous reconduis pas.</p> + +<p><small>L'ÉTRANGER</small>..—Je le vois bien.</p> + +<h2><a name="XXIV-ii" id="XXIV-ii"></a>XXIV</h2> + +<p class="head">Au jardin.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa sœur tout +bouleversé.</p> + +<p>—Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.</p> + +<p>—Celle-ci? demanda froidement Albert.</p> + +<p>—Oui, reprit Rose, plus triste encore.</p> + +<p>—Est-ce qu'il en trouve un bon prix?</p> + +<p>—Il paraît que oui.</p> + +<p>—Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.</p> + +<p>—Ah! tu ne comprends pas cela, toi.</p> + +<p>—Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»</p> + +<p>—Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous +mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants +fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas +dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout +ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du cœur et va au +cœur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans +le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il +me semble dans son murmure<a name="page_246" id="page_246"></a> entendre chaque feuille me redire une de ses +paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et +maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le +présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»</p> + +<p>Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle, +voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»</p> + +<h2><a name="XXV-ii" id="XXV-ii"></a>XXV</h2> + +<p>Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre +les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la +famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une +même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde +du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu +d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la +porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix +minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques +amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.</p> + +<p>«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que +moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.</p> + +<p>—Voulez-vous, alors, voir votre créancier?</p> + +<p>—Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.</p> + +<p>—Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à +leur disposition.</p> + +<p>—C'est égal, essayons.</p> + +<p>—Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»</p> + +<p>Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas<a name="page_247" id="page_247"></a> beaucoup plus gais +qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de +Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils +arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse +indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria +d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait +expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait +vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.</p> + +<h2><a name="XXVI-ii" id="XXVI-ii"></a>XXVI</h2> + +<p class="head">Au jardin.</p> + +<p>Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de +joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;</p> + +<p>Dans les fleurs des <i>lilas</i> et des <i>ébéniers</i> jaunes, de mes doux +souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.</p> + +<p>De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment +quelque douce parole que j'entends dans le cœur.</p> + +<p>Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien +pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?</p> + +<p>C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: <i>Tenez, Jean, je n'ai pas +oublié, votre fête</i> depuis plus de treize ans.</p> + +<p>Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer +et cependant réveille des souvenirs charmants.<a name="page_248" id="page_248"></a></p> + +<p>Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert, +entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais +<i>liseron</i>.</p> + +<p>C'est le <i>volubilis</i>, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin +ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;</p> + +<p>Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour +que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.</p> + +<p>Voici, là-bas, fleurir la jaune <i>giroflée</i>. Rien n'est si babillard que +sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?</p> + +<p>«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier +tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?</p> + +<p>«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement +blanc en passant effleurées presque chaque matin.</p> + +<p>«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours, +sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»</p> + +<p>Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en +fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger</p> + +<p>Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et +ton âme enivrée évoquait l'avenir;</p> + +<p>«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les +odorants pétales; sois heureux de fleurir;</p> + +<p>«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se +mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»</p> + +<p>«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en +vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»<a name="page_249" id="page_249"></a></p> + +<h2><a name="XXVII-ii" id="XXVII-ii"></a>XXVII</h2> + +<p class="head">L'atelier.</p> + +<p>«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.</p> + +<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.—Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Gargantua, lis le procès-verbal.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—«Pour crimes divers, etc., etc.»</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le +Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Oh!</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Continue, Gargantua.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—«Art. 1<sup>er</sup>. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à +jamais privés de sonnette.»</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Voici la première sonnette coupée par Antoine.</p> + +<p><small>LÉON</small>.—Bien.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Continue, Gargantua.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra +<i>frapper</i> chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son +domestique: <i>Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?</i>»</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—L'article porte <i>frapper</i>, parce que, dans le cas où +une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la +mettre dans sa poche ayant de <i>frapper</i>.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.<a name="page_250" id="page_250"></a></p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—«Art. 3....</p> + +<p><small>LÉON</small>.—«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles +du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où +elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on +l'effacera.»</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—L'article 3 est-il adopté?</p> + +<p><small>TOUS</small>.—Oui.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua, +enregistre l'article 3. «Art. 4....</p> + +<p><small>EDGAR</small> <small>SAGAN</small>.—«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et +son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux +de cerises.»</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—L'article 4 est-il adopté?</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Adopté.</p> + +<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.—Je propose un amendement.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—La parole est à Charles Lefloch.</p> + +<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.—Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.» +Il n'y a pas toujours des cerises.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—L'amendement est-il adopté?</p> + +<p><small>TOUS</small>—Adopté.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce +que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire +que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers +étages, autant de fois qu'on les rallumera.</p> + +<p><small>TOUS</small>.—Adopté, adopté.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans +leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de +fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,<a name="page_251" id="page_251"></a> +cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et +pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles +rapprochés et à des heures indues.»</p> + +<p><small>TOUS</small>.—Adopté.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—«Article 7....</p> + +<p><small>CHARLES</small> <small>LEFLOCH</small>.—«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi +que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des +planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on +barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte +de Vasselin donnant sur l'escalier.»</p> + +<p><small>TOUS</small>.—Adopté.</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure +précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»</p> + +<p>«Article 9 et dernier.</p> + +<p>«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et +dégoûter le Vasselin de l'existence.</p> + +<p>«Fait en notre domicile, le.... février 18....»</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit +immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les +murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte +dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque +fois qu'on l'effacera.»</p> + +<p><small>ANTOINE</small> <small>HUGUET</small>.—Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui +est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est +brune.»</p> + +<p>Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans +l'atelier.<a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<p>Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et +auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y +prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée +triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait +laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa +demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus +retouché.</p> + +<p>Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui +manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il +n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant +de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec +empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la +demande qui lui faisait tant de honte.</p> + +<p>Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps, +Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand +Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de +parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il +ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha +dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il +regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande +aiguille sera sur le VI.»</p> + +<p>Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.</p> + +<p>Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.</p> + +<p>M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses +sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Ah ça! monsieur....</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Comment se porte M. Vasselin?<a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Asseyez-vous.</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Je ne suis pas fatigué.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—C'est égal.</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Je ne veux pas m'asseoir.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.</p> + +<p><small>TOUS</small>, <i>avec d'affreux hurlements</i>.—M. Vasselin doit s'asseoir.</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je +savoir....</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—On demande M. Huguet.</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase +un peu avec monsieur....</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Ce que j'ai à vous dire....</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—C'est très-pressé....</p> + +<p><small>ANTOINE HUGUET</small>.—Mille pardons. (<i>Antoine Huguet sort</i>.)</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Je ne comprends pas, messieurs....</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un +enfant à deux têtes.</p> + +<p><small>MITHOIS</small>.—Mille excuses.... Léon, remplace-moi.</p> + +<p><small>M. VASSELIN</small>..—Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.</p> + +<p><small>GARGANTUA</small>.—On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.</p> + +<p>Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en +va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il +n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va +acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les +quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour +qu'il soit impossible de les rallumer; quand<a name="page_254" id="page_254"></a> ils sont arrivés dans la +rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon +brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte +avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la +porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.</p> + +<h2><a name="XXVIII-ii" id="XXVIII-ii"></a>XXVIII</h2> + +<p>Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans +la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques +jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer, +cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte; +il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié +l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me +la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est +commissionnaire au mont-de-piété.</p> + +<p>—Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero +chinquante-houit.»</p> + +<p>Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de +l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.</p> + +<p>Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et +demanda au portier:</p> + +<p>«Le mont-de-piété?</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.</p> + +<p>—Comment! fermé?</p> + +<p>—C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.</p> + +<p>—Si on frappait?<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>—On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»</p> + +<p>Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le +reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la +fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et +s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»</p> + +<p>Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et +magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser +en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue, +dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque +aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais, +que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans +l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.</p> + +<p>Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi +d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et +qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si +malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule +dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût +présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne +prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa +lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin, +l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait +été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui +s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde +rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une +lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de +Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il +alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui +causait ce rassemblement:<a name="page_256" id="page_256"></a> c'était un homme qui jouait du violon, et la +clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle +qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se +mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son +bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon +se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la +partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un +argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et +à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui +apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux; +il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en +route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les +Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore +assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet +homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa +famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De +quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier +que de laisser souffrir sa sœur? Et qu'est-ce que je fais tous les +jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la +honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon +et de recevoir de l'argent pour ma sœur. Jamais je n'aurai rien fait +d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me +mépriserait: ce serait un homme sans cœur, et alors que me ferait son +mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu! +dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma sœur! pardon +d'avoir hésité si longtemps!»</p> + +<p>Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son +cœur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte, +s'adossa à un arbre, et joua<a name="page_257" id="page_257"></a> une sainte et belle musique que les anges +durent écouter, les ailes frémissantes et l'œil humide. Ce qui lui +vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de +Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs +étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua <i>la Dernière pensée de Weber</i>, +cette musique si poignante qui serre et tord le cœur. On le +regardait, on parlait bas et avec respect.</p> + +<p>«Il est vêtu proprement.</p> + +<p>—Il a l'air distingué.</p> + +<p>—Il a de beaux yeux.</p> + +<p>—Quel malheur!»</p> + +<p>Etc., etc.</p> + +<p>Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une +pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et +belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a +vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta +charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante +beauté.</p> + +<p>Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule, +et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria: +«Léon!</p> + +<p>—Anselme!» dit Léon.</p> + +<p>Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.</p> + +<p>La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de +Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. +Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je +voudrais le mettre dans mon cœur.»</p> + +<p>Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à +Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui +était nécessaire à Geneviève.<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p>«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.</p> + +<p>—Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre +heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»</p> + +<p>Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et +Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre +secours et de votre discrétion.»</p> + +<h2><a name="XXIX-ii" id="XXIX-ii"></a>XXIX</h2> + +<p>«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.</p> + +<p>—D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je +vais vous dire.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Anselme.</p> + +<p>—Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre +chose, pensa-t-elle en soupirant.</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>—Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je +voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je +m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il +y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de +la tapisserie....»</p> + +<p>Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.</p> + +<p>«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde +que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il +verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout +très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner +suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de<a name="page_259" id="page_259"></a> +ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une +éternelle reconnaissance.»</p> + +<p>Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez +lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous +demander. Je me bats demain matin.»</p> + +<p>Anselme pâlit.</p> + +<p>«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais +sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le +remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain +matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.</p> + +<p>—Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre sœur!</p> + +<p>—J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis +pas le maître de reculer.</p> + +<p>—J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin +de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur +la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»</p> + +<h2><a name="XXX-ii" id="XXX-ii"></a>XXX</h2> + +<p>Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec +une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un +petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme +était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait +assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur +sa sœur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela +aurait l'air de demander<a name="page_260" id="page_260"></a> grâce pour Léon; il fallait donc le laisser +battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison +n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et +monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à +l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon +tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à +le représenter avec une dignité ferme et invincible.</p> + +<p>En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et +annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.</p> + +<p>M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un +jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un +sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant +vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?</p> + +<p>—Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de +siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit: +«Donnez-moi un fauteuil.»</p> + +<p>L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort +inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au +dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M. +Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un +fauteuil.»</p> + +<p>Le domestique obéit et se retira.</p> + +<p>«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M. +Anselme.</p> + +<p>—Jusqu'à un certain point, monsieur.</p> + +<p>—Comment, jusqu'à un certain point?</p> + +<p>—Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et +digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se +battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les +conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p>—M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.</p> + +<p>—C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil, +quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.</p> + +<p>—Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?</p> + +<p>—Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était +à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord +d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce +n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?</p> + +<p>—Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une +affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour +d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.</p> + +<p>—Je n'ai pas mission de m'y opposer.</p> + +<p>—A demain, sept heures du matin?</p> + +<p>—Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à +sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.</p> + +<p>—A neuf heures.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—A la barrière de Vincennes.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Messieurs, je vous salue.»</p> + +<p>Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons, +allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y +avait pas moyen d'éviter l'affaire.»</p> + +<p>Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains, +et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»<a name="page_262" id="page_262"></a></p> + +<h2><a name="XXXI-ii" id="XXXI-ii"></a>XXXI</h2> + +<p>Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi +et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant, +je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez +votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter +à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»</p> + +<p>Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le +fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à +son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le +salon.»</p> + +<h2><a name="XXXII-ii" id="XXXII-ii"></a>XXXII</h2> + +<p>C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était +appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même +jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose +vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au +dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour +trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas +besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller +jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le +lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait +Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi, +demanderait peut-être un jour l'aumône<a name="page_263" id="page_263"></a> dans les Champs-Élysées. Et +Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!</p> + +<p>Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent +toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi +des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée +que par sa persévérance.</p> + +<h2><a name="XXXIII-ii" id="XXXIII-ii"></a>XXXIII</h2> + +<p>Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un +salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par +la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour +que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait +qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait +mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, +quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les +vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa +dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. +Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la +tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle +aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les +angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit +logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle +détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle +souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans +y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa +mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de +profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon.<a name="page_264" id="page_264"></a> +Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est +précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il +n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, +pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, +d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se +dévouer.</p> + +<p>Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les +candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.</p> + +<p>Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet +du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle +était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi +somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un +goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait +une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était +au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; +de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs +les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une +glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une +profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des +rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement +sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.</p> + +<p>Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de +jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il +ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle +s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa +que probablement, à cause de la confusion où on était pour les +préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper,<a name="page_265" id="page_265"></a> c'était peut-être la +seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève +se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et +qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui +t'amène?»</p> + +<p>Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et +de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires +se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune. +Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que +tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la +maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»</p> + +<p>Léon regarda sa sœur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant +de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à +ses lèvres.</p> + +<p>«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?</p> + +<p>—Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet +d'une leçon.»</p> + +<p>Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui +parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant +qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir +affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche +livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit +une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:</p> + +<p>«Monsieur Chaumier.</p> + +<p>—Mademoiselle Rose Chaumier.»</p> + +<p>Il y eut quatre exclamations simultanées.</p> + +<p>«Comment, vous mon oncle!</p> + +<p>—Toi, Rose!</p> + +<p>—Vous, mon neveu!</p> + +<p>—Toi, Geneviève!<a name="page_266" id="page_266"></a></p> + +<p>—Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de +Fontainebleau.</p> + +<p>—Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous +avons été enfants et heureux!</p> + +<p>—Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre +fortune?</p> + +<p>—Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»</p> + +<p>Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là +gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive +expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour +ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il +dit: «Nous sommes venus pour une leçon.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la +première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je +ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.</p> + +<p>—Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais +construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons +ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.</p> + +<p>—Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que +nous imaginions alors.»</p> + +<p>Une porte s'ouvrit, et on annonça:</p> + +<p>«Monsieur Albert Chaumier.»</p> + +<p>L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, +quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du +commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes +occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir +s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue +de Clichy.</p> + +<p>—Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec<a name="page_267" id="page_267"></a> papa pour vendre +la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa, +ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent +m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.</p> + +<p>«Merci, mille fois merci, ma bonne petite sœur, dit Albert; mais ta +générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter +aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus +difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»</p> + +<p>M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose +disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.</p> + +<p>«Comment, mon oncle! dit Geneviève.</p> + +<p>—Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en +prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce +qu'on ait arrangé ses affaires.»</p> + +<p>La porte s'ouvrit encore, et on annonça:</p> + +<p>«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»</p> + +<p>Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas +d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la +situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le +salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître +personne.</p> + +<p>«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»</p> + +<p>Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la +présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon, +on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit, +cette fois<a name="page_268" id="page_268"></a> à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs +domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage +simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte, +et on l'annonça:</p> + +<p>«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»</p> + +<p>Ce fut comme un coup de foudre.</p> + +<p>Albert s'écria: «Mon créancier!</p> + +<p>—Mon protecteur! dit Rodolphe.</p> + +<p>—L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.</p> + +<p>M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce +n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis +votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous +êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»</p> + +<p>Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains. +Anselme les releva et les serra sur son cœur; puis il prit la main +d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien +longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère, +dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les +torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se +tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous +n'avez pas mauvais cœur, la vue de notre bonheur ne peut vous +déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si +commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais +ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»</p> + +<p>Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa +main sur ses yeux.</p> + +<p>Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps +l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un +devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé +offensé par moi,<a name="page_269" id="page_269"></a> l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez +durement. Nous devions nous battre demain matin.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!» dit Rose.</p> + +<p>Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son +frère.</p> + +<p>«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes +excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»</p> + +<p>Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son cœur pour la +haine.</p> + +<p>«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi; +vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la +susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec +lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et +demandait l'aumône pour sa sœur, pour ma fille chérie.</p> + +<p>—O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.</p> + +<p>Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et +admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle +s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un +instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.</p> + +<p>Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites +monter tous les domestiques.»</p> + +<p>Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée +vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.</p> + +<p>Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque +tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez +ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est +ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose +sur eux du soin de se faire<a name="page_270" id="page_270"></a> aimer. Ces autres personnes sont mes +parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et +que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui +fera le bonheur de toute ma vie.»</p> + +<p>Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles +allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose +suivirent leur exemple, et Anselme dit:</p> + +<p>«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. +Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les +pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et +donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes +enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce +coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à +Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon +appartement.</p> + +<p>«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien +petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je +suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec +lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation; +n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai +trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord +un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami, +son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en +France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je +n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié +pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le +baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?</p> + +<p>«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.;<a name="page_271" id="page_271"></a> la maison est à +moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la +laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.</p> + +<p>—Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?</p> + +<p>—Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette +fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»</p> + +<p>Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli +visage tout rouge.</p> + +<p>«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour +vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens, +Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre +tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et +la salle de bain en marbre blanc.</p> + +<p>«Voici tous les meubles que tu as choisis.</p> + +<p>«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme +si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé +joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis +que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.</p> + +<p>«Passons à l'appartement de Léon.</p> + +<p>«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton +divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu +trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes +noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une +fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe +pour son cheval.»</p> + +<p>«Demain matin vous verrez le jardin.</p> + +<p>—Et vous, mon père, votre appartement?</p> + +<p>—Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore +bien des choses à faire.»<a name="page_272" id="page_272"></a></p> + +<h2><a name="XXXIV-ii" id="XXXIV-ii"></a>XXXIV</h2> + +<p>Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève, +Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son +cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener +au bois de Boulogne.</p> + +<p>Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme +frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que +j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens +ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»</p> + +<p>Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.</p> + +<p>«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me +suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève +vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de +Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir +son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau +violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»</p> + +<p>Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa sœur et sa +cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que +Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.</p> + +<p>«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez +pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin: +ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous +montrer mon appartement.»<a name="page_273" id="page_273"></a></p> + +<p>Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon +dans le jardin, où elle les laissa.</p> + +<p>Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais +jours; ils se dirent mille fois la même chose.</p> + +<p>On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de +printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des +sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux +amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était +riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de +leur bonheur.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert, +dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la +maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie, +conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les +meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de +sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient +pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables +avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait +apporter les meubles.</p> + +<p>En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement +ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous +avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.</p> + +<p>«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en +jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu +conserveras bien, n'est-ce pas?»<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<h2><a name="XXXV-ii" id="XXXV-ii"></a>XXXV</h2> + +<p>Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter +dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à +Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il +frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment +vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui +arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»</p> + +<p>A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous +trouvez-vous toujours bien ici?</p> + +<p>—Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux, +et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....</p> + +<p>—Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même +temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous +pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon +fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux +Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»</p> + +<p>Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée +dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant +qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant, +et je m'en suis parfaitement trouvé.»</p> + +<p>Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon, +et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne +trouve rien dans mon cœur qui doive mieux vous récompenser.»</p> + +<p>Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette +rencontre aux Champs-Élysées, elle avait<a name="page_275" id="page_275"></a> écouté une plaisanterie de M. +de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à +elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive +tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.</p> + +<p>Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena +Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille +femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de +l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et +Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon cœur à +notre prière du soir.»</p> + +<h2><a name="XXXVI-ii" id="XXXVI-ii"></a>XXXVI</h2> + +<p>En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa +fille.</p> + +<p>Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles +voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le +prêtre demanda à Léon <i>sa pièce de mariage</i>, pour la bénir et la donner +à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un +double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre +le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit +Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par +Dieu avant de l'être par vous.»</p> + +<p>M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours +cramoisi.<a name="page_276" id="page_276"></a></p> + +<h2><a name="XXXVII-ii" id="XXXVII-ii"></a>XXXVII</h2> + +<p>Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si +heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer +le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir +heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie, +lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins, +elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour +ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis +à elle.</p> + +<p>Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron +d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans +qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le +sort: elle ne devait pas lui échapper.</p> + +<p>Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout +le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.</p> + +<p>Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées +semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat. +Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux +avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte +bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de +mélancolie.</p> + +<p>Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour +Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec +ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la +belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la +belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la<a name="page_277" id="page_277"></a> campagne; +on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y +aller.</p> + +<p>Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son +départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait +qu'indisposée.</p> + +<p>Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée +d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa +belle-sœur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit +à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour +toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi, +je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, +n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»</p> + +<p>Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la +situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.</p> + +<p>Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés, +l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une +bougie de plus.</p> + +<p>Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées +ravissantes, disait-elle, tu verras.»</p> + +<p>Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau +pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre +mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais +tant regrettée qu'à présent.»</p> + +<p>Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les +larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait +entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève +elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été +amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus +douce qui ne lui était pas destinée! Elle<a name="page_278" id="page_278"></a> avait conduit ceux qu'elle +aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la +fatigue du chemin, et elle mourait.</p> + +<p>«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays +de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à +Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse +mourut par le commandement du Seigneur.»</p> + +<p>«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai +froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne +vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des +enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur +bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»</p> + +<p>Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait +avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien, +invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge, +et l'emporta au ciel.</p> + +<p>Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son cœur, et ne +le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.</p> + +<h2><a name="XXXVIII-ii" id="XXXVIII-ii"></a>XXXVIII</h2> + +<p>Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au +même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu +d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger. +Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques +faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus +étouffer.<a name="page_279" id="page_279"></a></p> + +<p>«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce +devant moi, et je vous connais par votre nom (<i>et te ipsam novi ex +nomine</i>).</p> + +<p>«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons +votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de +votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde, +et de l'associer à la gloire de vos saints!</p> + +<p>«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.</p> + +<p>«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.</p> + +<p>«O jour de colère (<i>dies ir[ae], dies illa</i>), jour de la colère et de la +vengeance de Dieu!</p> + +<p>«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô +Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.</p> + +<p>«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (<i>Beati mortui qui in Domino +moriuntur</i>)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs œuvres +les suivent.»</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . +. . . . . . . .</p> + +<p>Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.</p> + +<h2><a name="XXXIX-ii" id="XXXIX-ii"></a>XXXIX</h2> + +<p>On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et +Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et +son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne +partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que +vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit +trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de +la mort de Geneviève.<a name="page_280" id="page_280"></a> On y passait la journée; tout était resté comme +le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon +furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la sœur de +leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni +faire du bruit près de l'appartement de leur <i>tante Geneviève</i>.</p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="c">FIN.</p> + +<p> </p> +<p> </p> +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="c">Ch. Lahure<span style="text-decoration:overline;">, imprimeur du Sénat et de la Cour de</span> Cassation,<br /> +rue de Vaugirard, 9.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/back_lg.jpg"> +<img src="images/back.jpg" width="333" height="550" alt="" title="" /> +</a> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Geneviève, by Alphonse Karr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIÈVE *** + +***** This file should be named 38756-h.htm or 38756-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/5/38756/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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