summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38737-8.txt12279
-rw-r--r--38737-8.zipbin0 -> 242877 bytes
-rw-r--r--38737-h.zipbin0 -> 253827 bytes
-rw-r--r--38737-h/38737-h.htm12370
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 24665 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38737-8.txt b/38737-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..a799d73
--- /dev/null
+++ b/38737-8.txt
@@ -0,0 +1,12279 @@
+The Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by
+Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Campagne d'Égypte (Volume 1)
+ Mémoires du maréchal Berthier
+
+Author: Alexandre Berthier
+ Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+Annotator: Isidore Langlois
+
+Release Date: February 2, 2012 [EBook #38737]
+[Last updated: April 1, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER,
+ PRINCE DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,
+ MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.
+
+
+ CAMPAGNE D'ÉGYPTE,
+ Ire PARTIE.
+
+
+ PARIS
+ BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,
+ RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.
+ 1827.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.
+
+
+Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et
+Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de
+l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les
+mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a
+dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.
+Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et
+celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai
+tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions,
+comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont
+produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques
+écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis
+en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne
+sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.
+
+J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à
+l'écrit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi
+que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses
+adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces,
+de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations
+contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu
+fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne
+cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait
+éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des
+commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il
+n'avait qu'à laisser aller les officieux.
+
+
+
+
+NOTICE
+
+SUR
+
+LE PRINCE BERTHIER.
+
+
+Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram,
+major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20
+novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il
+s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra
+dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué
+depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il était toujours frais,
+dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de
+conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui
+valurent bientôt une considération que son modeste rang
+d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs,
+il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps
+après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait
+d'éclater en Amérique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses,
+étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la
+liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur tous les points.
+Mais le cri de détresse de tout une population, qui périssait pour
+avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti d'un bout de la
+France à l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au
+secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur
+l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par
+ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui couronnèrent les
+efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de cette lutte
+mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il y retrouva
+tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était même
+horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne voulait
+plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, un état
+de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour alarmée
+chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des troupes; on
+lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les
+réclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier,
+dont les principes n'étaient pas douteux, réunit les suffrages de ses
+concitoyens, et fut fait major-général du corps qu'ils avaient formé.
+Cette nomination ne tarda pas à lui devenir fatale. Chef d'une milice
+citoyenne destinée à servir la liberté, il ne voulut pas qu'elle
+devînt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres,
+moins modérés, moins calmes, s'emportaient à la moindre répugnance,
+s'impatientaient du plus léger retard. Les regrets les mettaient en
+fureur, ils bondissaient de colère à la plus faible hésitation. Ils ne
+concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils
+voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on
+rassemblât les gardes-du-corps, qu'on leur fît prêter le serment
+décrété par l'Assemblée Nationale, et qu'on les obligeât d'arborer le
+drapeau tricolore. Un autre s'opposait au départ de Mesdames; la
+multitude était en mouvement, tout présageait les plus grands excès.
+Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il
+s'éleva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre
+qu'à exaspérer des hommes dont la révolution avait déjà ruiné les
+espérances, à allumer la guerre civile, et réussit à la faire
+ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait
+autour du château. Il la harangua, lui représenta l'illégalité de sa
+démarche, et, moitié crainte, moitié persuasion, parvint à la
+dissiper. Ces actes de courage et de modération furent appréciés. Ceux
+dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur
+opposerait un homme qui avait assez d'indépendance pour ne craindre de
+se compromettre ni avec son état-major, ni avec la multitude, et
+résolurent de l'éloigner. Tout fut disposé dans ce but; on attaqua ses
+principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de
+contrariétés, qu'on ne lui donnât. Sa constance était au-dessus de ces
+manoeuvres; on eut recours à une sorte de dénonciation qui, à cette
+époque, manquait rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur
+que le commandant de la garde nationale de Versailles s'était démis de
+ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de
+le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais
+plus elle était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se
+borna pas à déclarer à ses concitoyens que le fait était faux; il
+voulut que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation.
+Il exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses
+colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste
+qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année
+suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef
+d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses
+fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le
+suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il
+était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient
+loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à
+l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes
+ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut
+suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et
+s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du
+service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce
+qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était
+l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées
+plus tard.
+
+
+ À Usnigen, le 14 octobre 1792.
+
+LE GÉNÉRAL CUSTINE À PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+
+«CITOYEN MINISTRE,
+
+«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée,
+combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que
+d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a
+le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant
+moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les
+fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre
+pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes,
+seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe
+des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je
+me suis donné à remplir.
+
+«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé
+contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné
+à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant
+Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je crois
+qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil
+exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un homme qui
+peut être très utile.
+
+«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car
+c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai
+achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais
+emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de
+coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec
+plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à
+lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le
+remplacer, mais je ne le connais pas encore.
+
+«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,
+citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif
+provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus
+de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le
+composent, et nommément à vous, citoyen ministre.
+
+«Le citoyen général d'armée,
+
+ «CUSTINE.»
+
+
+Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne produisit aucun
+effet. L'homme du moment, la créature de Pache, Custine ne put, malgré
+ses instances, triompher des préventions que Lecointre et ses amis
+avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'année suivante, et
+sur la réquisition du comité de salut public, que Berthier fut remis
+en activité. Il fut envoyé à l'armée de l'Ouest, essaya d'introduire
+quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se
+composait, et encourut par ses efforts la disgrâce de Ronsin. Cet
+homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir fait périr Custine,
+s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de Biron. Il voulait
+achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription
+salutaire_, et chargeant méchamment Berthier de tous les crimes qui
+conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour dernier trait,
+dans cette périlleuse catégorie.
+
+L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc
+de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle
+avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et
+s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus
+odieux. Les représentans, alarmés d'une démoralisation semblable,
+chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de salut
+public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et de
+demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans
+les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses
+fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où,
+exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres
+de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de
+l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea
+pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination.
+Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des
+représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré,
+d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On
+répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du
+secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les
+complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre
+réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point
+de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta
+pas néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est souvent de
+faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il rédigea
+une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où forcé
+d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à
+l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut
+public; j'ai fait mon devoir.
+
+«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de
+Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.
+
+«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.
+
+«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des
+certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain
+dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon coeur est mon
+garant, et il est pur.
+
+«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les
+commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves
+authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.
+
+«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos
+représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif;
+c'est au moment où j'ai acquis les connaissances utiles à la guerre
+de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.
+
+«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de
+la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera
+plus utile.»
+
+La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le
+repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa
+silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues
+disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,
+ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau
+prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,
+qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division
+le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et
+d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an III, où
+Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,
+triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France
+d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses
+travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,
+prit en un mot, à la plus belle défense qu'on ait peut-être jamais
+faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un
+patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il
+souvent à payer à son chef d'état-major le tribut d'éloges que
+méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait surtout à rappeler
+l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du _Petit-Gibraltar_.
+Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des succès plus éclatans
+devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne
+pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes.
+
+Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous
+Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara,
+disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous
+nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se
+distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit
+preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du
+désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses
+troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les
+culbute, et entre avec eux dans Casal.
+
+L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille derrière
+l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches du fleuve;
+il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les Autrichiens
+couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins ne se
+laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles
+s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et
+arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent
+les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent,
+elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt
+réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni,
+Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent
+et le pont est emporté.
+
+L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette
+occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son
+chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée
+_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique
+moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de
+transmettre les ordres, de surveiller des détails immenses, de suivre
+une correspondance étendue, il fallait encore qu'il ajoutât à ces
+fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui lui manquaient.
+Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes capables de faire un
+croquis, de lever un terrain, il était obligé de diriger lui-même les
+reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays où l'on devait en
+venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout autre eût succombé, ne
+fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports,
+il trouva le moyen de faire face à tout. Ses soins et la victoire
+réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes capables
+accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'armée put se
+livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois qu'il osa nous
+attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. Chargé d'en
+présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut dans cette
+occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. «Le
+général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, le
+général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le
+patriotisme, est une des colonnes de la république comme un des plus
+zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée
+d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais pas que
+l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce brave
+général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et
+l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»
+
+Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du
+commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à
+Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui
+existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait
+créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas
+heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui
+donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet
+attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il
+se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous
+reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU MARÉCHAL BERTHIER,
+
+SUR LES CAMPAGNES
+
+DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.
+
+
+
+
+EXPÉDITION D'ÉGYPTE.
+
+DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE.
+
+
+Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île
+de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,
+faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et
+administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la
+quitta le 1er messidor, après en avoir laissé le commandement au
+général Vaubois.
+
+Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la
+flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes
+d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir,
+elle est devant Alexandrie.
+
+Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y
+prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant sur les
+Anglais que sur la situation de l'Égypte.
+
+Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de
+l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les
+chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour
+s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10
+messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir
+envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte
+française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la
+ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre
+ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils
+fussent.
+
+Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un
+moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une
+position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général
+en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait
+décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller
+l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux
+vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et
+cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La
+distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la
+terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agitée
+qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; tout
+rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces
+dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves,
+impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.
+
+Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et
+bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux
+Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de
+leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.
+
+Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur
+les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur
+débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.
+
+La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre
+l'impétuosité et la fureur des vagues.
+
+La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc
+des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou.
+Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui
+avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce
+point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc
+de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général
+en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment
+successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.
+
+Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les
+troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la
+division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents
+de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du
+Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les
+généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par
+les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais
+Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs
+ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;
+et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois
+colonnes.
+
+Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division
+Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le
+point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le
+mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.
+
+L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir
+mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du
+reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les
+chevaux qui doivent les traîner.
+
+Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son
+état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli,
+qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un
+cheval; mais le général qui ne veut pas qu'on le devance au poste
+d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les fatigues
+d'une marche pénible.
+
+La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le
+général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle
+du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui
+côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est
+attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:
+une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une
+demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois
+cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils
+abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le
+désert.
+
+Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,
+donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon.
+Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer;
+mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une
+canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions
+de l'ennemi.
+
+Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les
+hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent
+vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des
+assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux
+et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.
+
+Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général Menou
+est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert
+de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nommé
+Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le
+mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui fondent
+sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à escalader le
+rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les assiégés
+fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant ceux qui
+sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent
+obstinément de se rendre.
+
+D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer
+dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la
+dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans
+l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux
+de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur.
+Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville,
+où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à
+l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle
+turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux
+habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les
+intentions de la république française, de leur annoncer que leurs
+propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la
+France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, ne
+prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,
+suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage
+les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.
+
+Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à
+Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales
+et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de
+confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux
+Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux
+ports.
+
+Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent
+d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à
+ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à
+renaître.
+
+Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée,
+envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés
+en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent
+combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux
+Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,
+ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,
+gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent
+ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les
+démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à
+l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent.
+Tel est l'Arabe.
+
+Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la principale
+entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la 3e, le
+citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.
+
+L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont
+noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à
+l'attaque de la ville.
+
+L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de
+l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts
+de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on
+leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.
+
+Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur
+qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks,
+avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou
+d'attaque.
+
+C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général
+Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on
+avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route
+du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues
+d'Alexandrie.
+
+
+MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE
+CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.
+
+Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner
+l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette
+ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et
+de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits
+sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient
+entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande
+distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége
+également long et pénible.
+
+Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à
+Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on
+peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en
+même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe
+du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,
+s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à
+Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle
+activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre:
+l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre indépendante de l'armée.
+D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les
+dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le
+temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité.
+Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était
+nécessaire à ce mouvement.
+
+Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,
+ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et
+militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville,
+organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en
+état de rejoindre la division du général Desaix.
+
+Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle
+qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut
+gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir
+un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la
+mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût
+nécessairement retardé la marche de l'armée.
+
+Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter
+le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et
+composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait
+été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de
+Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et
+suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas encore
+pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette
+route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de l'armée
+sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert et par
+Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu ordre
+de suivre.
+
+Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor.
+Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce
+jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir
+traversé quinze lieues de désert.
+
+Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général
+Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de
+ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir
+avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de
+protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer
+de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,
+de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz
+sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du
+Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée
+partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de
+campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce
+nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une
+traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers.
+L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor,
+les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route elles
+avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les puits de
+Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur du
+soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se
+désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en
+peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au
+poids de l'or.
+
+L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris
+séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur
+marche.
+
+Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21.
+Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils
+harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le
+général de brigade Mireur est blessé mortellement.
+
+Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le
+petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures
+l'une de l'autre.
+
+À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon
+avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite
+tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même
+instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit
+cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes.
+Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils
+rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit
+qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les
+mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà
+éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après
+avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième
+demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval;
+dix fantassins ont été légèrement blessés.
+
+Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de
+repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en
+avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à
+Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division
+Menou.
+
+Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était
+emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches
+forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le
+Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant
+encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même
+l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le
+jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où
+elle pourra le rencontrer.
+
+Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus
+loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel
+ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils
+avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes
+armées.
+
+Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de continuer sa
+marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la gauche de
+l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment où l'on
+attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:
+malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout
+ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une
+lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée
+d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à
+soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille
+ennemie.
+
+Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau,
+les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une
+galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose
+aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et
+parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck,
+qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces
+bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est
+puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par
+l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les
+citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du
+général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.
+
+Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef
+que la flottille était engagée; il fait marcher l'armée au pas de
+charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les mameloucks
+rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnaît la
+position et forme l'armée. Elle est composée de cinq divisions, chaque
+division forme un carré qui présente à chaque face six hommes de
+hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre sont les
+équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré forment des
+pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à renforcer les
+points d'attaque.
+
+Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se
+barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de
+retraite en cas d'événement.
+
+L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup
+ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et
+caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent
+avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse
+approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se
+démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus
+braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs.
+On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu
+de la mousqueterie, ou par la baïonnette.
+
+Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et
+marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de
+déborder. Ce village est emporté après une très faible résistance. La
+déroute des mameloucks est complète; ils fuient en désordre vers le
+Caire. Leur flottille prend également la fuite, en remontant le Nil,
+et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le même
+acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes de troupes à cheval
+embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de cette journée. La
+perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, tant tués que
+blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.
+
+Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade
+Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre
+d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la
+hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.
+
+L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à
+Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les
+Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber
+dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils
+étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en
+nombre égal, et s'il fallait combattre.
+
+L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué
+en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre
+leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune
+homme, meurt assassiné. Toute communication est interceptée à trois
+cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune
+nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.
+
+Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve
+plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est
+sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des
+lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en
+écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à
+Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le 1er
+thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck prend
+position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux branches,
+celle de Damiette et celle de Rosette.
+
+Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks
+et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village
+d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les
+Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter
+bataille.
+
+Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar.
+Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a
+connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand
+nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi,
+l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus
+qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le corps
+de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était
+brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte;
+mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se
+forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi
+imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La
+cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On
+voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse
+indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente
+siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le
+Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.
+
+Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des
+armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée,
+impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de
+bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse.
+La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se
+flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de
+s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis,
+préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se
+précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui
+formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui,
+fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la
+mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks
+essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de
+baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand nombre de morts
+et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et bientôt ils
+s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une nouvelle charge.
+
+Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de
+succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,
+soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua,
+marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux
+bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux
+Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et
+de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la
+cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.
+
+Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer
+au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons
+des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces
+d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus
+d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses
+canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le
+village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks
+à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon
+ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position
+retranchée derrière un fossé qui joignait le Nil, font en vain des
+prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux
+n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de l'épée
+ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents chameaux,
+les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du
+vainqueur.
+
+Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux
+moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier
+avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât
+depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le
+poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que
+dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend
+position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.
+
+Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français:
+ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et
+environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la
+supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des
+Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.
+
+Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement
+harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses
+étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des
+fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours
+qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de légumes sans pain;
+les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un repas
+délicieux.
+
+La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur
+la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une
+branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,
+brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la
+rive était en feu.
+
+Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur
+le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils
+étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait
+abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui.
+Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville
+et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des
+Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte
+ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront
+scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un
+détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité
+de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques
+excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les
+chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se
+rétablit.
+
+Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les
+divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les
+divisions Bon et Kléber à Boulac; un corps d'observation est placé
+sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de prendre
+une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur la
+route de la Haute-Égypte.
+
+
+COMBAT DE SALÊHIËH.--IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.
+
+Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des
+mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par
+Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les
+ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces
+deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était
+à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie
+administrative.
+
+Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec,
+établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la
+rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en
+présence les uns des autres.
+
+Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la
+caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des
+mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan
+d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait
+provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellâhs du Delta, et
+pousser les habitans du Caire à la révolte.
+
+L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,
+de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se
+mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de
+l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un
+gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,
+d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les
+services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de
+toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des
+habitans.
+
+Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux,
+le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15
+thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de
+grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller
+prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.
+
+Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que
+plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.
+
+La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et
+surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir
+aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus
+essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher
+contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et
+les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.
+
+Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, Regnier et
+Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille,
+détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit à
+l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis.
+Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers
+Salêhiëh.
+
+L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans
+le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie
+se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la
+caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux
+qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec
+lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti
+que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes
+payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane
+avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui
+devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les
+marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter
+d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite
+qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et
+d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de
+troupes françaises.
+
+Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des
+individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;
+Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; et pour
+leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en rien à
+celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de Goreid,
+qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des principaux
+marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui les avait
+pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à l'instant la plus
+grande partie des objets volés, et restitue aux marchands leurs femmes
+et leurs esclaves.
+
+L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre
+Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde,
+composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de
+Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le
+village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son
+arrière-garde d'environ mille mameloucks.
+
+L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance;
+les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient
+la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La
+seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que
+l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte,
+à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux
+cents braves, tant du 7e régiment de hussards, que du 22e de
+chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur
+l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les
+rangs; mais ce succès même augmente les dangers, ils se trouvent au
+milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supplée
+au nombre; ils combattent comme des lions et en désespérés; les
+mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus qu'en s'éloignant
+et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux
+mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey
+parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses
+femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus riches
+marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie
+française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit position.
+Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de
+route, à travers le désert, avant d'y être rendu.
+
+Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans
+les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la
+cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de
+brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves,
+l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les
+aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être
+distingués.
+
+Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie,
+les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis.
+La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en
+prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste
+en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, et
+Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où il
+arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du
+combat naval d'Aboukir.
+
+L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des
+mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le
+général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le
+poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux
+français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le
+gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut
+réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient
+de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que
+ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.
+
+
+L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT
+THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.
+
+La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en
+Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique
+splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il
+travaillait à l'affranchissement des peuples, et à l'expulsion de
+leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de convaincre la
+Porte du désir qu'avait la république française de conserver l'amitié
+qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de
+justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, dont les révoltes
+et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une ombre de souveraineté
+dans cette province. Les Français eux-mêmes en avaient reçu de
+fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était donc venger à la
+fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.
+
+Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient
+enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de
+l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,
+devenir pour la France et les puissances méridionales une source de
+prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre
+lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.
+
+La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en
+Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec
+plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette
+conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte
+ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.
+
+À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un
+grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et
+renvoyés à Constantinople.
+
+Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte étaient
+respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon français. Une
+caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que
+quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la
+protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit un
+ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à
+Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont
+coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un
+présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord
+le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.
+
+Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions
+pacifiques et amicales du gouvernement français envers le
+grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de
+mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,
+et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à
+se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à
+l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer
+Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par
+les barbares les plus sanguinaires d'Orient.
+
+Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille
+mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le
+plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder
+asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les frontières
+de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait
+éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par mer à
+Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il assurait le
+pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du
+grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que
+Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât
+aucun secours.
+
+Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé
+l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à
+Saint-Jean-d'Acre.
+
+L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat
+d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais.
+Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la
+négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane,
+relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de
+l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de
+la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et
+celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea
+que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y
+aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué
+par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour
+prendre un parti; Bonaparte se décide.
+
+Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de
+l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie
+aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du
+pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si elle
+restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après pour
+battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles
+qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de
+messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va
+exécuter.
+
+Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de
+Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et
+sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.
+
+Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le
+gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans
+chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative
+de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il
+forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui
+de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle
+répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple;
+il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de
+l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter
+l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un
+institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire
+un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts
+mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs
+fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de
+nouvelles machines hydrauliques.
+
+Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans
+voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient
+les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la
+géographie, l'histoire et la physique.
+
+Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh,
+les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le
+rapport militaire que sous le rapport des sciences.
+
+Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du
+camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les
+passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à
+deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes
+conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un
+canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend
+position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait
+les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans
+le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis,
+intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes
+chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh.
+Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la
+supériorité du nombre, l'ennemi est obligé de se retirer avec perte.
+Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à neuf
+heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus
+d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur
+Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.
+
+Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à
+la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh,
+de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de
+Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des
+renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour
+pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir
+terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la
+construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue
+de plus de quarante-cinq mille toises.
+
+Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen
+Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de
+quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4.
+Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés
+dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la
+direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent
+une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un
+isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée
+à Terranëh.
+
+Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une
+grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des natrons, et
+dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. Il y trouve
+de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même jour il va
+bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction d'Ouardan;
+dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques sources de très
+bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et peut faire une
+branche de commerce très importante.
+
+Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des
+travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et
+Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de
+Salêhiëh, de Damiette et de Suez.
+
+Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier
+avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la
+reconnaissance du lac Menzalëh.
+
+Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la
+reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les
+travaux du canal d'Alexandrie.
+
+Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil;
+Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.
+
+Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer
+Rouge, et d'y faire des reconnaissances.
+
+Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la Haute-Égypte.
+
+Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner
+les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter
+tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.
+
+Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire
+des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.
+
+Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.
+
+Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,
+celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque,
+cophte et musulmane.
+
+Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est
+commissaire près le divan.
+
+Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces
+entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens
+utiles, où il se fait des découvertes importantes.
+
+Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte
+s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances
+de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut
+aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des
+problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se
+disposait à cet intéressant voyage, lorsqu'un événement fâcheux et
+inattendu le força d'ajourner ses projets.
+
+La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du
+Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme,
+et d'après les propositions des commissaires français Monge et
+Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois
+civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des
+impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale.
+Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30
+vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans
+divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le
+général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible
+escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers
+et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La
+sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés
+rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la
+ville.
+
+La générale est battue; les Français s'arment et se forment en
+colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs
+pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils
+font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat
+terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation
+et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des
+batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la
+citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la
+grande mosquée sont incendiés.
+
+Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la
+générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon
+général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est
+entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils
+excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul
+bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une
+population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à
+l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.
+
+Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes,
+continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier
+ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.
+
+Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze
+cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez,
+où il entre le 17 brumaire.
+
+Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de
+l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de
+cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à
+Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues
+dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et
+la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge
+nécessaires à sa défense.
+
+Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est
+praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse,
+situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment
+ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits
+monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y
+trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette
+eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines
+sont éloignées de trois quarts de lieue.
+
+Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il
+est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans
+les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande
+peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.
+
+Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt
+d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant
+arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une
+pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette
+pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y
+construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la
+rade.
+
+Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il
+le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les
+mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont
+moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant
+son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et garantir le
+transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses dispositions sont
+telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à Suez son antique
+splendeur.
+
+Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour
+qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander
+l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la
+mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve
+les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre
+lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix
+lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans
+l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son
+entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.
+
+Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double
+reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se
+rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever
+géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va
+résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des
+plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend
+que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui
+défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées
+de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même occupé par
+l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun
+doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de
+déclarer la guerre à la France.
+
+Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à
+prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en
+les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il
+passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former
+l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en
+mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.
+Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.
+
+Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses
+ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux
+demi-brigades d'infanterie légère, et des 25e et 75e de ligne;
+
+De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général
+Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne;
+
+De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud,
+Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie
+légère, des 13e et 69e de ligne;
+
+De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon,
+Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie légère, 18e et
+32e demi-brigades de ligne;
+
+De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et
+quatre pièces de 4.
+
+Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli
+le génie.
+
+Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8,
+cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.
+
+L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux
+obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée
+d'environ dix mille hommes.
+
+La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de
+l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de
+cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes
+d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les
+colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir
+dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.
+
+Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa
+division.
+
+Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du
+général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse,
+Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le
+citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au
+Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme
+recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.
+
+Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne pouvait être
+confié qu'à un officier actif, qui réunit les connaissances de
+l'artillerie à celles du génie et des autres parties militaires. Cette
+place, par l'éloignement du général en chef, devenait presque
+indépendante sous les rapports militaires et administratifs. Les
+Anglais étaient en présence, et des symptômes de peste commençaient à
+s'y manifester. Le choix du général en chef tomba sur le général de
+brigade Marmont.
+
+Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du
+commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,
+et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de
+Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de
+Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à
+Cathiëh, à cinq heures de marche.
+
+L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place
+d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient
+le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates
+mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise,
+était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à
+la victoire?
+
+Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie
+l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec _la
+Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de
+se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et détermine
+l'époque à laquelle il doit arriver.
+
+On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux
+qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les
+munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le
+désert.
+
+Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à
+Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du
+lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à
+Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.
+
+Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4
+pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin
+d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le
+18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient
+occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.
+
+Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un
+bataillon de la 75e et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du
+général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des
+fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses
+tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers
+près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec
+rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend
+position et y place son artillerie.
+
+Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant l'avant-garde se
+précipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait
+de front. Malgré la position favorable de l'ennemi dans ce village,
+situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres crénelées et
+soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la résistance la
+plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; l'ennemi se
+retire dans le fort et barricade les portes avec tant de
+précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont
+tués ou faits prisonniers.
+
+Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général
+Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un
+corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à
+l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit
+jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui
+donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un
+plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se
+croit inexpugnable.
+
+Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa
+division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier
+tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite
+dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut
+échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une
+multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de
+guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir des
+vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ de
+bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que
+Bonaparte paraît devant El-A'rych.
+
+Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès
+d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise,
+renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il
+juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le
+détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait
+déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais
+continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler
+quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son
+état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid;
+le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le
+27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,
+enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon
+et Lannes et le parc de l'expédition.
+
+Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de
+canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de
+munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort
+et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une
+des tours; elle fut éventée par l'ennemi.
+
+Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur les
+monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait
+canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée,
+il somme la place de se rendre.
+
+La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares
+sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes
+professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une
+correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait
+pour peindre les barbares.
+
+Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses
+munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il
+diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement.
+Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se
+rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad
+par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée
+française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,
+deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs
+jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés
+à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.
+
+Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la
+cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier
+village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.
+
+Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, avec la même
+destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans
+avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse
+quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y
+avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent
+prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on
+aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.
+
+Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la
+division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en
+avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la
+cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert;
+mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le
+remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de
+chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après
+quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se
+procurer une goutte d'eau.
+
+Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent
+également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les
+ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent
+presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On
+creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif
+ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses
+souffrances et à ses besoins.
+
+La division Regnier était restée à El-A'rych, avec l'ordre d'y
+attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que le
+fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de défense
+respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle devait
+former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.
+
+Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.
+
+À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques
+colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on
+pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais
+comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle
+construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est
+naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,
+où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du
+désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.
+
+L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride,
+car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des
+huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une
+véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à
+l'aspect des montagnes de la Syrie.
+
+À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks
+et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et
+s'était replié sur Ghazah.
+
+Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah. À deux lieues
+de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui occupait la
+hauteur.
+
+Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général
+Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de
+l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front;
+la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige
+sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le
+général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de
+canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger
+l'ennemi.
+
+À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui
+annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît
+vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop
+pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis
+et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger
+ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il
+avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division
+Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué
+une vingtaine.
+
+L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position
+sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe
+près de cette ville.
+
+Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ
+quarante toises, et flanqué de tours. Il renfermait seize milliers de
+poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions de guerre, et
+quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille
+rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantité d'orge.
+
+Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils
+sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville.
+Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire
+de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs
+habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi
+rassemblait ses forces.
+
+Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de
+Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient
+arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi
+avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de
+ce retard.
+
+Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense,
+couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient
+à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent
+lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois
+lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.
+
+L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en
+grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de
+biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en trouve
+également au village de Lida. Des hordes d'Arabes rôdaient autour de
+ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent
+en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, formée par la division
+Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, l'ennemi se retire dans
+l'intérieur de la place, et canonne les éclaireurs. Les autres
+divisions et la cavalerie arrivent quelques heures après.
+
+La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de
+Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues
+environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment
+l'investissement de la ville.
+
+Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une
+muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux
+forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On
+décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties
+les plus élevées et les plus fortes.
+
+Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une
+batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la
+plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord
+de la place, afin d'établir une diversion.
+
+Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner
+les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé
+vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent
+enfin leur feu.
+
+Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. La brèche
+est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est ordonné.
+Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie légère s'élancent
+à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant Netherwood,
+l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec eux des
+ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les
+éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques batteries
+de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après des
+prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de brigade
+de la 22e, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est tué sur la
+brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands efforts
+pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la
+division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent
+l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des assiégeans.
+
+La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle
+a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue
+par son intrépidité.
+
+La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre
+dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend
+avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil
+de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de
+deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens
+qui s'étaient rendus, sont renvoyés au sein de leurs familles. La
+perte de l'armée française est d'environ trente hommes tués et deux
+cents blessés.
+
+Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les
+habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à
+arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout
+quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des
+usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés;
+et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.
+
+On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize,
+formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur,
+et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y
+avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.
+
+Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place
+et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un
+hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les
+plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la
+reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir
+d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette
+place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait
+recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des
+descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à
+l'adjudant-général Gresier, militaire également distingué par ses
+talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.
+
+Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit
+l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division,
+de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.
+
+La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position
+qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les
+divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et
+rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À
+midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.
+Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les
+hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui
+occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en
+prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les
+montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville
+d'Acre.
+
+Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la
+cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit
+l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper
+et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager
+elle-même dans les montagnes.
+
+Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au
+milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les
+Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur
+poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est
+obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de
+cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de
+poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde
+pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils
+fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La
+division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains
+dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette
+affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu
+quinze hommes tués et trente blessés.
+
+Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à
+une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont
+Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa,
+que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille
+rations de biscuit et autant de riz.
+
+Caïffa est fermé de bonnes murailles flanquées de tours. Un château
+défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux,
+domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée
+par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité
+pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec
+lui l'artillerie et les munitions du fort. On laisse une garnison
+dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. Les
+chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée n'arrive
+que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule, à quinze
+cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage était
+d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait fait
+paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de
+cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître
+les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4e d'infanterie
+légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp
+retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et
+deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière
+de Saint-Jean-d'Acre.
+
+On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe
+la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt
+sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de
+distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les
+jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le
+force de se renfermer dans la place.
+
+
+SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.
+
+L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se
+prolonge au nord jusqu'au cap Blanc, l'espace d'une lieue et demie,
+et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de longueur,
+terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les provisions
+trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les villages de
+Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de l'armée; les
+moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre les blés;
+l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire.
+
+Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait
+occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.
+
+Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première
+reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de
+l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie
+Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint
+d'une balle qui lui traverse la main.
+
+Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la
+place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et
+d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à
+repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute
+communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on
+n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à
+Alexandrie.
+
+Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa
+des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever,
+et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens chargés de
+vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de Caïffa avait
+été confié au chef d'escadron Lambert, militaire distingué.
+
+Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers
+Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées
+de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées
+sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron
+Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre,
+sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué
+un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa
+garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux
+à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare,
+leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin
+le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de
+succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou
+blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets
+contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre.
+
+Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi
+fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de
+brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége
+n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de
+campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois
+heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau
+de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on assure
+qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est entamée. Les
+troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur impatience;
+l'assaut est décidé.
+
+On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers
+s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de
+quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne
+ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers
+est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds;
+quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux
+Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle.
+
+Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de
+la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point
+entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers
+destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les
+adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués.
+
+Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils
+fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la
+brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres,
+rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter.
+
+L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait
+pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières
+inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied de la
+brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir forcé de
+rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont blessés dans
+cette attaque.
+
+La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui
+lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance.
+On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les
+ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie
+et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un
+mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et
+contrescarpe.
+
+Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive
+sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt
+il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans
+cette action.
+
+Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef
+d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses
+braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir
+des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et
+vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert
+les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.
+
+Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de
+Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent
+pour faire lever en masse tous les musulmans en état de porter les
+armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les infidèles.
+
+Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes;
+qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des
+forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour
+exterminer Bonaparte et son armée.
+
+Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se
+faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait
+des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les
+Maugrabins.
+
+Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée
+combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient
+beaucoup de monde.
+
+Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait
+lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de
+la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et
+de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre
+anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille
+était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient
+quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de
+Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore
+de nouvelles.
+
+On continue de battre en brèche, on fait sauter une portion de la
+contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la tour
+de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de sacs
+de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis le
+feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre
+quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle
+attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet
+d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce
+qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a
+connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de
+s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte.
+
+Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour,
+l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour
+s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des
+chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap
+Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par
+les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après
+avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît
+les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.
+
+À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour
+effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et
+protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent
+dans la ville; Turcs et chrétiens sont également protégés. Le général
+Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et rentre le
+16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre.
+
+Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur
+trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes
+anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les
+batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette
+nation.
+
+On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des
+premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des
+places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri
+sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La
+colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait
+ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un
+capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans
+le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves
+de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort
+arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec
+précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent
+couverts de cadavres anglais et turcs.
+
+Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment,
+par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et
+que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français,
+entre autres l'ingénieur Phelippeaux.
+
+On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français qui ont
+été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils répondent
+qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de promener par la
+ville leurs têtes sanglantes et leurs membres palpitans.
+
+Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur
+le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!...
+ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les
+déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens
+qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les
+ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs
+et jetés à l'eau.
+
+Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de
+l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées
+d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en
+appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un
+barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez
+contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que
+professent tous les peuples civilisés.
+
+Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement
+considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de
+Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le
+Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée
+devant Acre en même temps que Djezzar faisait une sortie soutenue par
+le feu des vaisseaux anglais.
+
+Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de
+troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui
+commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une
+autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà
+à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de
+Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens
+considérables.
+
+Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer
+l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à
+quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un
+rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il
+se met en marche avec une partie de la 2e légère, trois compagnies de
+la 19e, formant environ trois cent cinquante hommes, et un détachement
+de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire une
+reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit l'ennemi
+sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route, tourne la
+montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est environné,
+assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus braves se
+précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des circonstances
+et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un chef aussi
+intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux dans leurs
+rangs. Le général Junot, sans cesser de combattre, sans se laisser
+entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à Nazareth; il est
+suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de bataille. Cette
+journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux, cinq à six cents
+hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop d'éloges au
+courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade Duvivier
+dans cette affaire.
+
+Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général
+Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour
+rejoindre le général Junot à Nazareth.
+
+Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le
+lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi
+n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de
+marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à
+peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une
+lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs,
+débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par
+quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie,
+qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la
+fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi
+abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le
+Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été
+dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position de
+Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou Kana, l'ennemi
+se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de Êl-Mekanié, et
+partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le rendez-vous d'un
+rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée ennemie se rend dans
+la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; elle y opère sa
+jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette armée pouvait
+monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze ou dix-huit
+mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du pays la
+portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce en même
+temps qu'il part pour l'attaquer.
+
+Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de
+Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté
+les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où
+il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont
+été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec
+peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit,
+dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen
+Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et
+se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant
+été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement
+atteint d'une blessure mortelle.
+
+Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale et décisive pour
+éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait le
+harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on ne
+peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans les
+assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec les
+Français.
+
+Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place
+d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points,
+afin de le forcer à repasser le Jourdain.
+
+On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac
+de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le
+château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de
+Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces
+deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain.
+
+Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille
+hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher
+à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de
+prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir
+ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui
+devait avoir en présence des forces considérables.
+
+Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner
+l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et
+l'attaquer de nuit dans son camp.
+
+Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; il part
+le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit pièces
+d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où il
+bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant
+les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut
+traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières
+hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à
+environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux
+prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq
+mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille
+Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied
+des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ
+de bataille.
+
+Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de
+cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande
+distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la
+retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le
+Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat.
+
+La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le
+camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq:
+les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner
+l'ennemi.
+
+Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de
+canon et un renfort de cavalerie, était parti le 26 de son camp de
+Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer l'ennemi
+le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais égaré par
+ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des défilés qu'il
+avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque diligence qu'il eût
+faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte que l'ennemi,
+prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, avait eu le
+temps de monter à cheval.
+
+Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait
+occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi
+occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux
+petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie,
+au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de
+Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais
+toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée
+par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait
+avec autant de valeur que de sang-froid.
+
+Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait
+aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52e, pour le
+soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il
+donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18e vers la montagne
+de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain, et aux
+guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour couper la
+retraite à l'ennemi sur ce point.
+
+Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction,
+Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber,
+averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive;
+il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil
+de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de
+charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du
+général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de
+Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent
+vers Jenin.
+
+Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne
+sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé
+de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge
+derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus
+grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans
+le Jourdain en essayant de le passer à gué.
+
+Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa
+mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils
+du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait
+pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route
+de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie,
+envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris
+le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les
+provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante
+prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre du jour
+est expédié de ce point aux différens corps de l'armée française qui
+occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques,
+Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui portent les ruines de
+Korsoum et d'Arsinoé.
+
+Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le
+commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française,
+d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des
+secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un
+châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de
+passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux
+habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre
+lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats
+qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant
+il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection,
+s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.
+
+Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé
+un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé
+des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées;
+les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir
+l'armée pendant plus d'un an.
+
+Le général Kléber prend position au bazar de Nazareth; il a l'ordre
+d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts Saffet et de
+Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain.
+
+Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite
+de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie
+par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi,
+de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports
+font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait
+concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues,
+tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares.
+
+Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon,
+et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point
+encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait
+exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de
+sortir d'Alexandrie avec les frégates _la Junon_, _la Courageuse_ et
+_l'Alceste_. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa,
+qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit,
+avec des munitions.
+
+Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses
+frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever
+les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en
+munitions.
+
+Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les
+communications de l'armée, l'adjudant-général Leturq part le 30
+germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes dans
+leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents boeufs
+qui servent à nourrir l'armée.
+
+Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la
+porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer
+du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége
+est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le
+feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre
+une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine
+s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et
+elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir
+qu'auparavant.
+
+Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour
+reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers
+parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y
+logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait
+les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer.
+
+Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on
+essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent
+jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des
+étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux
+des matières incendiaires, et les force, malgré leur opiniâtreté, à
+évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud est
+dangereusement blessé dans cette attaque.
+
+Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France;
+le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue
+à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il
+fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les
+regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux
+défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts
+un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et
+de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de
+dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des
+premiers généraux de son arme.
+
+Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie,
+Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé
+au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des
+suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie.
+
+L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les
+pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en
+avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche,
+vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et
+à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages
+flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille sans
+relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses feux
+de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des
+assiégeans.
+
+Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles
+élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une
+grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses
+feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une
+grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin
+d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les
+enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et
+l'ennemi ne tardait pas à y rentrer.
+
+Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées
+contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir,
+vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais
+l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille
+la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de
+descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer.
+
+Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient
+fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils
+sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et
+d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu
+rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer.
+La perte de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq cents
+hommes tués ou blessés.
+
+Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de
+l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur,
+et faire sauter la contrescarpe.
+
+Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent
+avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé
+d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il
+travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec
+ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la
+communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine.
+
+Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers
+se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est
+exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages,
+trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge
+sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les
+détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les
+réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer
+sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe
+établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la
+matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de
+ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le
+plus près possible de la mine.
+
+On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une sape
+couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était fait;
+on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la mine
+était éventée, les châssis défaits et le puits comblé.
+
+Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu
+jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte
+l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté
+pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans
+la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne
+tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer
+l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on
+s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a
+établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui
+couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on
+égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on
+s'y loge.
+
+Les éclaireurs de la 87e, et les grenadiers s'emparent de tous les
+ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine
+et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles
+tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement,
+ni le faire évacuer.
+
+Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du
+port de Moeris, de l'île de Rhodes, et apportant aux assiégés des
+vivres, des munitions et un renfort de troupes considérable. Ce convoi
+était sous l'escorte d'une caravelle et de plusieurs corvettes armées.
+
+Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de
+renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu
+lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes
+de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On
+parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18e et 32e
+demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres
+ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la
+résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien
+n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de
+valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête
+de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du
+sang-froid. Le chef de la 18e, Boyer, militaire distingué, périt dans
+l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont
+tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs
+cadavres servent d'épaulement aux assiégeans.
+
+On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le
+lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la
+fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et
+cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît
+praticable; Bonaparte s'y porte et ordonne l'assaut; la division
+Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers que
+conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont
+disposées pour les soutenir.
+
+On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà
+dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui
+étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la
+brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde
+tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de
+tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes
+extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller
+la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec
+assez d'ensemble.
+
+L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé
+de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend
+la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la
+seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive
+fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les
+troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est
+dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même
+impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de
+Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la
+brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un
+mouvement rétrograde parmi les troupes qui sont entrées dans la place
+et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent deux pièces
+de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà emparées derrière
+les remparts.
+
+Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général
+Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant.
+Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On
+se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi
+avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne
+subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général
+Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se
+rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à
+combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais
+tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre:
+on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout
+l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait
+nécessaire, et l'ordre en fut donné.
+
+En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que
+le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux
+petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur
+lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une
+quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent
+cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes,
+et l'intendant de la flottille turque. On avait trouvé sur lui l'état
+des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et des
+vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses, que la
+flotte faisait partie d'une expédition projetée contre Alexandrie, et
+combinée avec une autre expédition que Djezzar devait tenter par
+terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de Saint-Jean-d'Acre,
+on avait détaché de cette expédition tout ce dont on pouvait déjà
+disposer pour l'envoyer au secours de cette place.
+
+Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée
+du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au
+pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut.
+
+Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15e,
+ceux de la 19e, les carabiniers de la 2e légère montent à la brèche.
+Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont
+arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est
+impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.
+
+Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du
+soir, les grenadiers de la 25e demi-brigade arrivent de l'avant-garde;
+ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à l'assaut. Ces
+braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une deuxième et une
+troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer sans de nouvelles
+dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois assauts coûtent à
+l'armée environ deux cents tués et cinq cents blessés. Elle a surtout
+à regretter la perte du général Bon blessé à mort; celle de
+l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25e, le citoyen Venoux; de
+l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux adjudans-généraux Gerbault, du
+citoyen Croisier, aide-de-camp du général en chef.
+
+Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux
+adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés.
+Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs
+étaient commandés par le général Verdier.
+
+Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui
+exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne
+pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à
+Djezzar, avec une lettre ainsi conçue:
+
+«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée,
+
+«À Amet-Pacha-el-Djezzar.
+
+«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes
+pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des
+tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en
+son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah,
+et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du
+convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.»
+
+Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté
+comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces
+barbares les usages militaires des nations policées. On tire sur le
+parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des
+assiégeans lui répondent.
+
+Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais
+elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre.
+Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de
+canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement
+repoussé.
+
+Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient
+plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général
+d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français.
+
+Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité
+n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en
+était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de
+Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la
+valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux.
+
+Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les
+frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses
+brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général
+envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des
+embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général
+Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement
+blessé en combattant ces barbares.
+
+Peu de jours après, le village de Bodéir, province de Charkié,
+s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de mérite,
+s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé.
+
+Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec
+Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui
+avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui
+l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et
+lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya
+s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en
+route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de
+Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte,
+de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce
+faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de
+Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui.
+
+Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au
+général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de
+la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se
+jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas.
+
+Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à
+Derne, joue le saint, se dit _l'ange Él-Mahdi_, annoncé par l'Alcoran,
+s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents
+Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent
+au saint prophète. Il annonce que les fusils, les baïonnettes, les
+sabres, les canons des Français, ne pourront atteindre les vrais
+croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à leur aspect les
+Français devaient poser les armes, et rester sans défense.
+
+L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne,
+sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il
+se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il
+marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient,
+il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général
+Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion
+nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu
+leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et
+massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la
+confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de
+ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans
+le suivent avec transport à des combats où ils doivent être
+invulnérables.
+
+L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de
+brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il
+est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat
+jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après
+avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son
+feu.
+
+La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, affaiblit
+considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de ses
+soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un châtiment
+terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la confiance
+dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité que leur
+inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre des forces
+plus considérables que celles dont le chef de brigade Lefebvre pouvait
+disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne mobile, arrive
+le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur Demenhour. Il bat et met
+en fuite tout ce qui se présente devant lui. Il fait passer au fil de
+l'épée quinze cents hommes qui se trouvent dans la ville, et la réduit
+en cendres. Il dissipe et poursuit les disciples du saint Él-Mahdi,
+qui lui-même, tremblant et grièvement blessé, ne trouve de salut que
+dans une prompte fuite.
+
+Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se
+dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province.
+
+Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la
+Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les
+provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les
+fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de
+brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où,
+d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne
+tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint Elfy-Bey et les
+Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux kiachefs, et
+contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, d'où ils
+gagnent la Syrie à travers le désert.
+
+Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les
+plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante
+partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la
+Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi,
+échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent
+cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés.
+
+Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez;
+ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate.
+Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent
+un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à
+souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez.
+
+Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but
+était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le
+général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port.
+La chaloupe canonnière _le Tagliamento_, qui, d'après les ordres de
+Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le
+premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un
+succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes
+restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur
+courage et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions qu'elles
+n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie.
+
+Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal
+était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare
+l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de
+rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places
+fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les
+plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens.
+Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor,
+vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de
+toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle
+avait forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens
+assiéger les ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de
+Saint-Jean-d'Acre.
+
+Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois
+mois, la guerre dans le coeur de la Syrie; il avait détruit la plus
+formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages
+de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou
+fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de
+campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de
+Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore
+disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux
+avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours
+de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans son palais: cette
+vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait au terme du
+temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison des
+débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour
+s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste
+faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept
+cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour,
+il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.
+
+La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps
+précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier,
+et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes?
+
+Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent
+qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour
+défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point
+et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que,
+en pareil cas, ils ne savent qu'égorger.
+
+Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait
+Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son
+armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en
+Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient
+nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes
+considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége.
+
+Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des blessés et des
+malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers
+continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de
+siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les
+édifices.
+
+Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à
+la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les
+frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens
+turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de
+djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura,
+pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de
+nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la
+chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait
+prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies
+par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à
+Saint-Jean-d'Acre.
+
+Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il
+est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept
+heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve
+la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est
+mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans
+ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce
+combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes
+tués et cinquante blessés.
+
+Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il ramène
+le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire, et
+apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais, qui
+s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que _c'est
+moi seul_ qui peux décider du terrain qui est sous mon artillerie?» Il
+voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son agrément et sa
+participation, et que c'était à lui qu'il fallait adresser toutes les
+propositions.
+
+Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des
+proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et
+conçues en ces termes:
+
+
+PROCLAMATION.
+
+«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de
+l'armée française qui se trouvent en Égypte.
+
+«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous
+a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois
+de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de
+la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu
+consentir à l'envahissement de son territoire.
+
+«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son
+unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter
+dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous tant que vous
+êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous êtes
+entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à une
+violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les puissances;
+n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos directeurs? Oui,
+certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit délivrée d'une
+invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent en ce moment;
+des flottes immenses couvrent déjà la mer.
+
+«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se
+soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai,
+manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de
+mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les
+conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur
+fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route
+par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils
+s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de
+la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice
+de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés.
+
+«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre
+1213, et le 5 février 1799.
+
+«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la
+Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant
+Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, et garantis son
+exécution. À bord du _Tigre_, le 10 mai 1799.»
+
+ «_Signé_ SIDNEY SMITH.»
+
+
+Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches
+conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il
+existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5
+janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait
+enlevés des mains de Djezzar.
+
+L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse,
+et le feu continue de part et d'autre.
+
+Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et
+du parc d'artillerie. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade part le
+29; le 2e le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et les
+blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir brûlé
+tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour couvrir
+les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.
+
+L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait
+encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait
+essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les
+parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et
+sur tous les édifices de la ville, fait, le 1er prairial, à la pointe
+du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de
+se retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage point; à
+trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les points;
+il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une fureur
+et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but était de
+pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si incommode, de
+les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville. Malgré son
+opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé sur tous
+les points, et obligé de se retirer avec une grande perte. Cependant
+il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le glacis de
+la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le général de
+brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec deux
+compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés
+jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se
+précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés.
+
+L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de
+siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines
+et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la
+ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux
+environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se
+prépare à lever le siége.
+
+La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les
+motifs de cette conduite.
+
+
+PROCLAMATION.
+
+ «Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII,
+
+«BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+«SOLDATS,
+
+«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec
+plus de rapidité qu'une armée arabe.
+
+«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous
+avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses
+outres, ses chameaux.
+
+«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les
+puits du désert.
+
+«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes
+accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller
+l'Égypte.
+
+«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a
+douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais,
+obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de
+ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.
+
+«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre
+pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de
+campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les
+fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en
+Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle.
+
+«Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre le pacha
+même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise du
+château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que
+je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des
+opérations plus essentielles.
+
+«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir.
+Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette
+campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie
+de l'Occident.
+
+«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
+tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il
+faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour
+parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la
+victoire.»
+
+Le 1er prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le
+siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte.
+
+La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est
+suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon.
+
+La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en
+arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la
+rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place.
+
+En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans
+le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et
+suivent la route de l'armée; les postes se replient sur la place
+d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée, va
+dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée.
+Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement;
+elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière
+que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie.
+Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers
+qui détruisent les deux ponts.
+
+Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné,
+pour couvrir le flanc gauche de l'armée.
+
+On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois
+lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi
+la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et
+d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés
+continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent
+qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils
+ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le
+plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait
+débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel
+avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de
+campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été
+conduite devant Acre.
+
+On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie
+turque. Bonaparte avait décidé que tous les moyens de transport
+seraient de préférence employés à l'évacuation des malades et des
+blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et
+quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la
+mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura.
+
+Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux,
+officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas
+un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont
+également évacués.
+
+L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains
+se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés;
+les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une
+armée abandonne dans sa marche.
+
+L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière,
+ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les
+villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les
+convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en
+cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette
+vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats:
+elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre,
+puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.
+
+L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la
+rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son
+embouchure. On séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps est
+employé à punir les villages des environs qui se sont mal conduits. On
+fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la mer toute
+l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués tant par mer
+que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de bâtimens, et, pour
+donner le temps d'achever l'évacuation par terre, l'on est obligé de
+différer jusqu'au 9 le départ de l'armée.
+
+Le 1er et le 2e bataillon de la 69e, et la 22e légère, partent
+successivement pour escorter les convois.
+
+L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de
+gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et
+la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait
+parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre
+est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de
+brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la
+droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser
+les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme
+l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.
+
+L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute
+en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs
+exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces
+représailles.
+
+L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville
+s'était bien conduite; les personnes et les propriétés y sont
+respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain pour
+Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le
+désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à
+l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert
+entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité
+par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se
+plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs
+chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans
+certaines parties du désert.
+
+L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus
+grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de
+nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de
+munitions, et y laisse garnison.
+
+L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après
+avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient
+successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et
+l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée.
+
+Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée
+séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et
+la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh,
+pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh
+une garnison considérable; il réunit au commandement de cette place
+celui de El-A'rych, et le confie à un général de brigade.
+
+Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour
+Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour
+Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire,
+où elles arrivent le 26 prairial.
+
+Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de
+l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir
+cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne
+pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la
+plus belle tenue.
+
+À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant;
+c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au
+plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient,
+pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les
+habitans comme des compatriotes.
+
+Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient
+précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques
+hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité.
+
+Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois,
+sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les
+combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents;
+mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les
+autres avaient l'espoir d'être promptement guéris, et devaient
+rentrer dans leurs corps.
+
+C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue
+à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient
+infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si
+funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort,
+tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la
+médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie.
+Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur
+faire négliger le secours des médecins.
+
+Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils
+prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints
+d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin
+en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades
+et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les
+bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à
+une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec
+des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des
+malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les
+remèdes qu'il leur ordonne.
+
+Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et
+le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni
+le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité
+d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par ses talens, ses
+soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le plus grand
+nombre recouvre la santé.
+
+Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de
+santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen
+Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité
+qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes
+confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les
+malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste
+honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter
+leur ardeur et leur dévouement.
+
+
+EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.
+
+Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées
+qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le
+général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui
+s'y était réfugié après la bataille des Pyramides.
+
+Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre
+de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8
+fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88e
+de ligne, deux bataillons de la 2e légère, deux bataillons de la 61e
+de ligne et l'artillerie attachée à sa division. Le convoi était
+escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées en
+guerre.
+
+Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené,
+elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa
+droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les
+bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17
+fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de
+subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à
+sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante
+mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et
+munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du
+jour, avec le 1er bataillon de la 21e légère pour reconnaître leur
+position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes
+éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux
+et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau
+jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures
+continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié.
+Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys
+à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le
+général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui
+oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait
+tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi
+passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes étaient
+sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui s'échappaient en
+remontant le Nil.
+
+Les carabiniers de la 21e s'élancent sur la rive; ils font un feu très
+vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze
+djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres,
+et surtout d'une grande quantité de blé: la 12e portait sept pièces de
+canon.
+
+Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division;
+il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le
+27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que
+l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il
+part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la
+61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à un
+aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un détachement
+de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour occuper
+Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.
+
+Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche,
+et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.
+
+Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et
+quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs
+femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de
+les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les
+montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, après une marche
+pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. Desaix
+rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse une
+demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de
+grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir
+même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de
+rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.
+
+Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de
+Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante
+quintaux de biscuit et trois mille cartouches.
+
+Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph,
+laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du
+canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces
+bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le
+mouvement de la division.
+
+Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes
+échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers
+des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de
+Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le
+débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes
+qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il
+s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division
+se rembarque et continue de suivre le canal.
+
+Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué dans un endroit où le
+canal s'approche du désert; des forces considérables se montrent tout
+à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux de débarquer
+sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de revirer de bord,
+regagne la position près de Menekia, et fait débarquer sa division qui
+se forme successivement.
+
+Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks
+qui harcelaient les barques.
+
+Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des
+barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des
+troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du
+désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de
+canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis
+le village de Manzoura.
+
+Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par
+l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné
+de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de
+la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc
+gauche, et se met en mesure de la charger.
+
+Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey,
+et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie,
+incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division
+continue sa marche jusqu'à Elbelamon.
+
+Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi
+croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris de
+victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et l'armée
+continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos nécessaire.
+
+Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de
+l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à
+l'attaquer lui-même.
+
+Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est
+formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et
+le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de
+son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix
+mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge
+avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous
+côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la
+mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant
+d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc,
+commandé par le capitaine Lavalette, de la 21e légère. Furieux de la
+résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de
+l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs,
+où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes
+dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances,
+leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre
+chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.
+
+De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent ce moment pour
+charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent corps à
+corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le carré de
+la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent
+soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes morts
+et quinze blessés.
+
+Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de
+succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par
+masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules
+de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs
+pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.
+
+Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et
+dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait
+à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre
+jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie
+qui est enlevée à la baïonnette.
+
+Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait
+diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes
+parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de
+bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La
+division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche
+à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie
+des bagages de l'ennemi, que les Arabes commençaient à piller.
+Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le Faïoum: les
+Arabes l'abandonnent.
+
+Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent
+quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers
+et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17,
+avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques
+de l'ennemi qui s'y trouvent.
+
+Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait
+déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies,
+maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très
+commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle
+part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum.
+Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait
+encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes
+pour soulever le pays.
+
+Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et
+il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il
+trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils
+rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de
+Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat,
+à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés
+d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.
+
+Mourâd-Bey, profitant du moment où le général Desaix avait quitté le
+Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ mille
+mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faïoum.
+Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi de la
+province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une
+multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit
+heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de
+Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du
+canal.
+
+Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le
+chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des
+mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les
+moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est
+établi.
+
+Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades.
+Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille
+mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent
+sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des
+faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous
+attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.
+
+Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi
+profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui,
+après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés
+qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison
+d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. C'est là que le général Robin et
+le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter une guerre
+de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les fellâhs
+s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assiégeans se
+précipite en foule et sans précautions par les grandes issues.
+
+Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le
+dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes
+retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de
+gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à
+portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les
+fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la
+charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de
+rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs
+qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se
+livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et
+s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux;
+l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de
+bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une
+intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi
+laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de
+blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.
+
+Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et
+poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville
+aussitôt qu'il avait été informé des dangers qui la menaçaient; il y
+arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse
+qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire
+de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et
+disputer la levée des impositions de ces provinces à Mourâd-Bey, qui
+faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir.
+
+Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa
+cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait
+toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une
+position menaçante.
+
+Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et
+de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust,
+et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux
+cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser
+entièrement de l'Égypte.
+
+Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre
+jours à Benesouef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division
+se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était
+campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph,
+et au bord du désert.
+
+Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par
+les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen,
+où ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp
+de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et marche vers
+le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur laquelle il avait
+dix à douze heures d'avance, cherche en vain à l'atteindre. Elle
+bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le 30, à Zagny, où
+elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie
+prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, d'où Mourâd-Bey avait
+fui au lever du soleil, et avec tant de précipitation, qu'il avait
+abandonné quatre djermes portant une pièce de douze en bronze, un
+mortier de douze pouces, et quinze pièces de canon de fer de différens
+calibres.
+
+Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes
+journées. Le 1er nivôse, la division couche près des anciens portiques
+d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.
+
+Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires,
+n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le
+plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle
+était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt
+jours d'un temps précieux.
+
+Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter
+des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays
+de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à
+exterminer _une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion
+de Mahomet_. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en
+amenaient des renforts. D'autres s'étaient rendus à Hesney, près du
+vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier avec
+Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques uns
+enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; leur
+but était de faire insurger les habitans sur les derrières des
+Français, d'attaquer et détruire leur flottille.
+
+Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable
+de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il
+était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés,
+afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans
+obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général
+Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie,
+et de marcher contre ce rassemblement.
+
+Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du
+village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille
+par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7e de hussards
+et du 22e de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les insurgés ne
+peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont poursuivis
+long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil châtiment
+semblait devoir répandre la terreur dans le pays; mais à peine la
+cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est informé qu'il se
+forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus
+considérable que le premier, et composé de paysans à pied et à
+cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et
+d'Hoara.
+
+Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine,
+commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au
+général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre
+les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire
+tous ses efforts pour amener la flottille.
+
+Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il
+allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie
+ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20e de
+dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur
+les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de
+bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général
+Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant
+devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la
+cavalerie l'avait devancée.
+
+Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les
+rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o
+et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à
+Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils
+s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey;
+que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent
+cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des Nubiens,
+des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des
+écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les habitans de
+l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, étaient en
+armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de confiance dans
+une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour attaquer les
+Français: son avant-garde en effet, commandée par Osman-Bey Hassan,
+vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la hauteur de
+Samanhout.
+
+Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus
+nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la
+division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des
+ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la
+7e de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis,
+rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.
+
+Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son
+infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un
+carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être
+protégée et flanquée par leur feu.
+
+À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de
+toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne
+d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les
+chérifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la
+gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la vivacité de
+son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary de se
+mettre à la tête d'un escadron du 7e de hussards, et de charger
+l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les
+carabiniers de la 21e légère, s'avancerait en colonne serrée dans le
+canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec
+autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la
+fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un
+grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever
+des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est
+la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui
+les rendit maîtres du village de Samanhout.
+
+Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant
+des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des
+Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village
+de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21e font un feu si
+vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une perte
+considérable.
+
+Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général
+Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur
+celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu
+d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont dispersés en
+un instant, et obligés de rétrograder, laissant le terrain couvert de
+leurs morts.
+
+Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks,
+où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur
+position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la
+fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite
+générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les
+reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup
+de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette
+journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent
+cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont
+eu que quatre hommes tués et quelques blessés.
+
+Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que
+commandait le chef de brigade Latournerie, officier également
+recommandable par son activité et ses talens militaires.
+
+Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une
+soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont
+taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère
+avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se
+dispersaient dans le pays.
+
+Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa
+brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après
+avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les déserts et
+chassant toujours l'ennemi devant lui.
+
+Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont
+poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource;
+que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité
+de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour,
+qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs
+équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français,
+prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus
+des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.
+
+Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où
+il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les
+mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont
+contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant
+point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île;
+mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il
+laisse à Sienne avec la 21e légère. La division, en traversant
+l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens
+antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du
+temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore
+l'admiration du monde.
+
+Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il
+arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur
+les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est commandé par
+l'adjudant-général Rabasse.
+
+Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de
+Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks
+environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa
+domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il
+s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était
+harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté,
+pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.
+
+Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à
+Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient
+dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il
+avait formé une colonne mobile, composée de la 61e et des grenadiers
+de la 88e; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux,
+avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite
+ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les
+habitans des rives de la mer Rouge.
+
+Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes
+d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un
+second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa
+brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent
+et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des
+habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à
+gouverner.
+
+D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey Hassan était revenu sur
+les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix
+ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de lui, envoie à
+sa poursuite le général Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de
+dragons.
+
+Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est
+sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser
+la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des
+chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de
+la montagne, et paraissent protéger leur convoi.
+
+Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance
+avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;
+mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge
+vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs
+mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué
+d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est
+lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se
+précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le
+carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du
+nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille,
+où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils
+se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,
+avaient continué leur route dans le désert.
+
+Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on
+remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen
+Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval
+tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la
+mêlée.
+
+Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de
+Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que,
+ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait
+vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village
+qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix
+envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la
+21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général
+Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour
+Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et
+du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général
+Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à
+Sienne.
+
+Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du
+chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général
+Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des
+Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les
+environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de
+vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et
+qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de
+l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet
+d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir,
+tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes,
+qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt
+les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le
+culbutent de toutes parts.
+
+Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,
+d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à
+l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre.
+Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans
+connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne
+avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La
+nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de
+la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui
+commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et
+se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine
+les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en
+poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la
+première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés
+avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute
+complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux
+à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de
+palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger
+contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se
+défendre jusqu'au dernier.
+
+On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans
+cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre
+desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite
+mérite les plus grands éloges.
+
+Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la
+diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant,
+avec le 7e de hussards.
+
+Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse
+à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à
+quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade
+Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un
+débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec
+activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en
+argent, dont on avait le plus grand besoin.
+
+Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans
+les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et
+entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les
+_infidèles_ aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient
+arrivés. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les
+vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes
+s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est
+accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent
+également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive
+droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française.
+
+Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve
+rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en
+bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée
+par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de
+canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans
+prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant
+forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever
+leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des
+grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et
+mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen
+Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les
+soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures
+de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o;
+fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute
+espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir
+cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque
+instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses
+plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle
+beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient
+accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et
+chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant
+dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.
+
+Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts,
+et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été
+tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.
+
+Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers
+Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88e
+sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se
+porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61e à
+Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix,
+qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se
+rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de
+rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce
+général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks
+s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne,
+et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que
+Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur
+poursuite.
+
+D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée,
+par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de
+Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus
+d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et des
+chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient
+dans ses projets.
+
+Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et
+plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup
+de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe
+du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son
+détachement de cent soixante hommes de la 21e, était sorti d'Hesney,
+et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait
+été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les
+avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la
+fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte.
+
+Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au
+général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout:
+en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard,
+qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une
+garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre
+en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit
+combattre partout où il les rencontrera.
+
+Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il
+arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée _l'Italie_,
+et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets
+d'artillerie. _L'Italie_, portait des blessés, quelques malades, les
+munitions de la 61e demi-brigade, et quelques hommes armés.
+
+Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à
+Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette
+réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à
+leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire
+soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les
+Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces
+paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres
+par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues
+de l'armée française.
+
+
+COMBAT DE SOUHAMA.
+
+Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois
+gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le
+désert. Cette manoeuvre eut un succès complet: en un instant mille de
+ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à
+s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles.
+
+Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite
+duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés
+pour se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les
+mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à
+faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec
+lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent
+route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux.
+
+À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné
+dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de
+Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se
+jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent
+les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout;
+d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils
+vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français.
+
+Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le
+renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le
+rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général
+Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très
+violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies
+elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il
+n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey
+Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les
+barques sont attaquées par une forte fusillade; _l'Italie_ répond par
+une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o restent morts. Les
+ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques, mettent à
+terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie dont ils
+jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à l'abordage
+sur _l'Italie_. Alors le commandant de cette djerme, le courageux
+Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà un grand
+nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans qui vont
+l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans la
+fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses
+manoeuvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les
+ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se
+rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son
+bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une
+grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les
+malheureux Français qui échappèrent aux flammes de _l'Italie_, sont
+massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage
+avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction
+des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps
+d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser.
+
+
+COMBAT DE COPTHOS.--ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON FORTIFIÉE DE
+BENOUT.
+
+Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à
+El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il
+aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois
+colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents
+mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de
+Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou.
+
+Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de
+3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes
+d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des
+tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte
+fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces
+infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les
+tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors
+s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain,
+lorsqu'une quinzaine de dragons du 20e chargent à bride abattue,
+séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant
+que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous
+les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place.
+L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux drapeaux de la
+Mecque sont pris.
+
+Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le
+chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser
+chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le
+carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache
+vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.
+
+Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé
+plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près
+de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard
+reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de
+canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait
+former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on
+enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et
+menacerait de tourner l'ennemi.
+
+En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par
+les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait
+un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les
+carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge
+de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer
+promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les
+carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y
+massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et les
+dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une
+grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une
+maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils
+avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.
+
+Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer
+de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à
+enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait
+des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font
+feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à
+mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent
+officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il
+veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé
+de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o,
+qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons
+subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des
+ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil
+carnage.
+
+La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette
+expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les
+sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que
+les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche,
+et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à
+la maison, et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de
+guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes d'Yamb'o sautent
+en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. Aussitôt Eppler réunit
+ses forces sur ce point, et, malgré les prodiges de valeur de ces
+fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la main droite, le sabre dans
+les dents, et nus comme des vers, veulent en défendre l'entrée, il
+parvient à se rendre maître de la grande cour; alors la plupart vont
+se cacher dans des réduits où ils sont tués quelques heures après.
+
+Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents
+hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris
+toutes leurs barques excepté _l'Italie_, neuf pièces de canon, et deux
+troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté,
+le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés.
+Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des
+carabiniers, officier du plus grand mérite.
+
+Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général
+Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des
+nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient
+les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que
+vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à
+tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il
+était nécessaire de l'approvisionner le plus promptement possible, vu
+que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les Arabes d'Yamb'o
+venaient de redescendre à Birambra.
+
+Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre,
+les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse,
+et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient
+battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix
+croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à
+forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très
+grandes marches pour arriver dans le pays cultivé.
+
+Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général
+Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les
+ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé.
+
+À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent.
+Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers
+Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents
+habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir.
+Le général Belliard est envoyé, avec la 21e et le 20e de dragons, au
+village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général
+Desaix, avec les deux bataillons de la 61e le 7e de hussards et le 18e
+de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où il y
+a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des
+déserts, sans faire quatre jours de marche extrêmement pénible. Le
+général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour porter de
+l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort détachement à
+Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs et partirent.
+Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la hauteur du général
+Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs l'en prévint, et
+ajouta que leur intention était de rejoindre les Arabes d Yamb'o. Il
+donne de suite avis de ce mouvement au général Belliard, qui envoie
+pour le relever un détachement de sa brigade, tandis qu'à travers les
+déserts, le général Desaix se met en marche, le 25, pour Kéné, où il
+avait laissé trois cents hommes.
+
+Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en
+éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui
+commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour
+mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient
+chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une
+bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et,
+quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps
+de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est
+aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre
+position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et
+recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande
+valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis
+long-temps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver
+de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait oublier
+l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze pas en
+avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se précipite au
+milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur;
+mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même d'un coup de
+trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général Davoust est
+forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, commandés par
+le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si impétueusement les
+mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en désordre et
+d'abandonner le champ de bataille.
+
+L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement
+dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire,
+dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de
+blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs
+officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron,
+plusieurs soldats tués et quelques blessés.
+
+Après ce combat, les mameloucks firent un crochet, et retournèrent
+promptement à la Kuita, laissant plusieurs blessés et des chevaux dans
+les déserts. Le général Desaix écrit au général Belliard de les y
+chercher s'ils y restent, et de les suivre partout s'ils en sortent.
+Il revient le même jour à Kéné. Il forme une colonne mobile composée
+d'un bataillon de la 61e et du 7e de hussards, qu'il met à la
+disposition du général Davoust, auquel il donne l'ordre de détruire
+jusqu'au dernier des Arabes d'Yamb'o, qu'on annonçait être toujours
+dans les environs d'Aboumana. En même temps le commandant de Girgé
+avait ordre de se porter au rocher de la rive droite qui fait face à
+cette ville pour les combattre et les arrêter dans le cas de retraite;
+ils étaient forcés d'y passer.
+
+Les Arabes d'Yamb'o sentirent que le moment était difficile; ils se
+décidèrent à ne pas attendre le général Davoust, et passèrent le Nil
+au-dessus de Bardis.
+
+Le commandant de Girgé, qui en est informé, va les reconnaître,
+revient à Girgé, prend deux cent cinquante hommes de sa garnison, et
+va à leur rencontre.
+
+
+COMBATS DE BARDIS ET DE GIRGÉ.
+
+Le 16, après midi, le chef de brigade Morand arrive à la vue de
+Bardis. Les Arabes d'Yamb'o, beaucoup de paysans, des mameloucks et
+des Arabes sortent aussitôt du village en poussant de grands cris; le
+citoyen Morand leur fait faire une vive décharge de mousqueterie; ils
+répondent et battent un peu en retraite. Le nombre des ennemis était
+considérable; la position de Morand était bonne; il avait peu de
+troupes, il crut devoir y rester. Une demi-heure après, il fut
+attaqué de nouveau, et reçut les ennemis comme la première fois; ils
+laissèrent beaucoup de leurs morts sur la place, et s'enfuirent à la
+faveur de la nuit qui arrivait; Morand en profita aussi pour revenir à
+Girgé couvrir ses établissemens.
+
+Un nouveau combat fut livré le lendemain. Les Arabes d'Yamb'o
+marchèrent sur Girgé, où ils parvinrent à pénétrer. Pendant qu'ils
+cherchaient à piller le bazar, Morand forme deux colonnes, et dirige
+l'une dans l'intérieur de la ville, et l'autre en dehors. Cette
+disposition réussit à souhait; tout ce qui était dans la ville fut
+tué; le reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux jours, les
+Arabes d'Yamb'o ont perdu deux cents morts; le citoyen Morand a eu
+quelques blessés.
+
+Le chef de bataillon Ravier l'a très bien secondé dans cette affaire,
+où il a donné des preuves de zèle et d'intelligence.
+
+Le général Davoust, qui avait su la défaite des Arabes d'Yamb'o, passa
+le Nil; mais il ne put arriver à Girgé qu'après le combat, et lorsque
+la nouvelle d'une dernière défaite des Arabes d'Yamb'o y parvenait.
+Voici ce qui y donna lieu.
+
+Dès le 14 germinal, le commandant Pinon, qui était resté à Siout pour
+gouverner la province, avait écrit au citoyen Lasalle de venir à
+Siout, pendant qu'il irait donner la chasse à des Arabes qui
+inquiétaient les environs de Mélàoui. Le citoyen Lasalle, qui était
+resté à Tahta avec son régiment, s'y rendit. Pinon revint le 19, et le
+même jour il eut avis que les Arabes d'Yamb'o, après avoir été battus
+à Girgé, étaient venus dévaster Tahta, et que leur chef cherchait
+encore à soulever le pays.
+
+
+COMBAT DE GÉHÉMI.
+
+Le 21, le citoyen Lasalle part pour les attaquer, ayant sous ses
+ordres un bataillon de la 88e, le 22e de chasseurs et une pièce de
+canon.
+
+Le 23, à une heure après midi, le citoyen Lasalle arrive près de
+Géhémi, village extrêmement grand, où étaient les Arabes d'Yamb'o. Il
+fait de suite cerner le village par des divisions de son régiment, et
+marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yamb'o font
+une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à doubles
+murailles qu'ils venaient de créneler. Malgré le feu du canon et la
+fusillade, ils résistèrent plusieurs heures; enfin ils furent
+enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfuirent; mais
+une grande partie fut taillée en pièces par le 22e. Une centaine ou
+deux gagnèrent cependant les déserts à la faveur des arbres et des
+jardins. Les Arabes d'Yamb'o ont perdu dans cette action environ trois
+cents hommes tués, parmi lesquels se trouve le chérif, successeur
+d'Hassan.
+
+Après l'affaire de Birambra, du 13 germinal, le général Desaix s'était
+rendu à Kéné, pour y organiser l'expédition destinée contre Cosséir;
+les marchands de ce port et de Jedda viennent le trouver, et lui
+demander paix et protection. Ils sont accueillis et caressés. Il fait
+la paix avec les cheiks de Cosséir, et avec un cheik du pays d'Yamb'o
+qui remplissait à Cosséir les fonctions de consul pour son pays. Il
+donne ordre au général Belliard de faire construire un fort à Kéné, de
+hâter les préparatifs de l'expédition sur Cosséir, et le nomme
+commandant de la province de Thèbes dont l'administration venait
+d'être organisée. Après ces dispositions, le général Desaix se rend de
+Kéné à Girgé, dont il confie le commandement au citoyen Morand; il
+part ensuite pour Siout, où il arrive le 26 floréal.
+
+Cependant le général Davoust n'avait pas cessé de suivre les Arabes
+d'Yamb'o; mais après l'affaire du citoyen Lasalle, ils parurent
+détruits, et ce général vint à Siout. Il y était depuis plusieurs
+jours, et ne pouvait savoir ce qu'était devenu le petit nombre qui
+avait échappé au 22e, lorsque tout à coup on le prévient qu'il se
+forme à Bénéadi, grand et superbe village, et dont les habitans
+passent pour les plus braves de l'Égypte, un rassemblement de
+mameloucks, d'Arabes et de Darfouriens caravanistes, venus de
+l'intérieur de l'Afrique. On ajoute que Mourâd-Bey doit venir des
+oasis se mettre à la tête de cette troupe.
+
+Le général Davoust se dispose aussitôt à marcher contre ce village; il
+renforce sa colonne d'un bataillon de la 88e et du 15e de dragons; il
+remplace provisoirement Pinon dans le commandement de la province de
+Siout, par le chef de brigade Silly, qui l'a conservé depuis.
+
+
+COMBAT DE BÉNÉADI.
+
+Le 29, le général Davoust arrive près de Bénéadi qui est plein de
+troupes; le flanc du village vers le désert était couvert par une
+grande quantité de cavalerie, mameloucks, Arabes et paysans. Ce
+général forme son infanterie en deux colonnes; l'une doit enlever le
+village pendant que l'autre le tournera. Cette dernière était précédée
+par la cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade distingué
+par ses talens; mais en passant près d'une maison, ce malheureux
+officier reçoit un coup de fusil et tombe mort. Le général Davoust le
+remplace par l'adjudant-général Rabasse. La cavalerie aperçoit les
+mameloucks dans les déserts; une des colonnes d'infanterie s'y porte;
+mais l'avant-garde de Mourâd-Bey, que l'affreuse misère faisait sortir
+des oasis, lui porte promptement le conseil de retourner. Les Arabes
+et les paysans à cheval avaient déjà lâché pied. L'infanterie et la
+cavalerie reviennent à la charge. Le village est aussitôt investi;
+l'infanterie y entre, et malgré le feu qui sort de toutes les maisons,
+les Français s'en rendent entièrement maîtres. Deux mille, tant Arabes
+d'Yamb'o que Maugrabins, Darfouriens, mameloucks démontés, et
+habitans de Bénéadi, restent sur le champ de bataille. En un instant
+ce beau village est réduit en cendres et n'offre que des ruines. On y
+fait un butin immense, et on y trouve jusqu'à des caisses pleines
+d'or.
+
+Pendant que Davoust détruisait Bénéadi, les Arabes de Géama et
+d'El-Bacoutchi menaçaient Miniet; un grand nombre de villages des
+environs de Miniet s'insurgeaient, et les débris du rassemblement de
+Bénéadi y couraient: le chef de brigade Détrée, qui avait peu de
+troupes, désirait qu'un secours vint changer sa position. Le général
+Davoust y marcha, mais il arriva trop tard. Détrée avait fait un
+vigoureux effort, et les ennemis avaient été forcés de se retirer. On
+disait que les Arabes d'Yamb'o marchaient sur Benesouef, dont les
+environs se révoltaient aussi; le général Davoust y court. L'opinion
+parmi les habitans de la province de Benesouef est qu'il ne descend de
+troupes que lorsque les autres ont été détruites; en conséquence ils
+courent aux armes, et, s'ils sont en force, ils attaquent les
+prétendus fuyards; s'ils sont trop faibles, ils se mettent à la
+poursuite de ces troupes pour les dévaliser; que s'ils ne peuvent les
+massacrer, ni les piller, ils leur refusent les moyens de subsistance.
+
+Le général Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arrivé près
+du village d'Abou-Girgé, son Cophte se porte en avant pour faire
+préparer des vivres. Le cheik répond qu'il n'y a point de vivres chez
+lui pour les Français, qu'ils sont tous détruits en haut, et que si
+lui ne se dépêche de se retirer, il le fera bâtonner d'importance. Le
+Cophte veut lui représenter ses torts; on le renverse de son cheval,
+et le cheik s'en empare. Le Cophte, fort heureux de se sauver, vient
+rendre compte de sa réception au général Davoust, qui, après avoir
+fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance, et avoir porté
+des paroles de paix, le fait cerner, et ordonne de mettre tout à feu
+et à sang: mille habitans sont morts dans cette affaire. Le général
+Davoust continue sa route sur Benesouef; les ennemis, dont le nombre
+ne pouvait inquiéter, avaient passé le fleuve; le général Davoust se
+disposait à les y poursuivre, quand il reçut du général Dugua l'ordre
+de se rendre au Caire.
+
+Lorsque les beys Hassan Jeddâoui et Osman Hassan partirent de la Kuita
+pour remonter vers Sienne, le général Belliard les suivit de très
+près, et les força de se jeter au-dessus des cataractes: il laissa
+ensuite à Hesney le brave chef de brigade Eppler, avec une garnison de
+cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever des
+contributions, et surtout veiller à ce que les mameloucks ne
+redescendissent pas, et il revint à Kéné s'occuper sans relâche de la
+construction du fort, mais plus encore de l'expédition de Cosséir.
+
+Vers le 20 floréal, Eppler eut avis que les mameloucks étaient revenus
+à Sienne, où ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient de
+leurs fatigues et de leurs pertes. Cet excellent officier jugea qu'il
+était important de leur enlever cette dernière ressource; en
+conséquence il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoyé
+quelques jours auparavant à Etfou avec deux cents hommes, de marcher
+sur Sienne, et de chasser les mameloucks au-dessus des cataractes.
+
+
+COMBAT DE SIENNE.
+
+Le 27, à deux heures après midi, arrivé à une demi-lieue de Sienne, le
+capitaine Renaud est prévenu qu'il va être attaqué. À peine a-t-il
+fait quelques dispositions que les ennemis arrivent sur lui bride
+abattue; ils sont attendus et reçus avec le plus grand sang-froid. La
+charge est fournie avec la dernière impétuosité, et quinze mameloucks
+tombent morts au milieu des rangs: Hassan-Bey Jeddâoui est blessé d'un
+coup de baïonnette, et son cheval tué; Osman-Bey Hassan reçoit deux
+coups de feu, dix mameloucks expirent à une portée de canon du champ
+de bataille, vingt-cinq autres sont trouvés morts de leurs blessures à
+Sienne.
+
+Ce combat, l'exemple du désespoir d'une part, et du plus grand courage
+de l'autre, a coûté cinquante morts et plus de soixante blessés aux
+ennemis qui, pour la troisième fois, ont été rejetés au-dessus des
+cataractes, où la misère et tous les maux vont les accabler.
+
+Le capitaine Renaud a quatre hommes tués et quinze blessés.
+
+Le premier soin du général Desaix, à son arrivée à Siout, fut de faire
+chercher des chameaux et confectionner des outres, afin d'aller
+joindre Mourâd-Bey à Elouâh; expédition qu'il désirait faire marcher
+de front avec celle de Gosséir; mais l'apparition des Anglais dans ce
+port le força de diriger contre Cosséir toute son attention.
+
+Le général Belliard, qui devait la commander, se trouvant attaqué d'un
+grand mal d'yeux, Desaix lui envoya le citoyen Donzelot, son
+adjudant-général, pour le seconder ou le remplacer: ils partirent l'un
+et l'autre de Kéné, le 7 prairial, avec cinq cents hommes de la 21e.
+
+Le 10, le général Belliard prend possession du port de Cosséir, où se
+trouve un fort qui, avec quelques réparations, peut devenir important.
+
+
+BATAILLE ET SIÈGE D'ABOUKIR.
+
+Telle était la situation de la Haute-Égypte et de l'armée du général
+Desaix, quand Bonaparte arriva au Caire de son expédition de Syrie.
+Son premier soin avait été d'organiser son armée et d'en remplir tous
+les cadres, afin de la mettre promptement en état de marcher à de
+nouveaux combats. Il n'avait détruit qu'une partie du plan général
+d'attaque combiné entre la Porte et l'Angleterre; il jugea qu'il lui
+faudrait bientôt écarter les autres dangers qu'il avait prévus.
+
+En effet, il est bientôt instruit par le général Desaix que les
+mameloucks de la Haute-Égypte s'étant divisés, une partie s'est portée
+dans l'oasis de Sébahiar, avec dessein de se réunir à Ibrahim-Bey, qui
+était revenu à Ghazah, tandis que Mourâd-Bey descendait par le Faïoum
+pour gagner l'oasis du lac Natron, afin de se réunir à un
+rassemblement d'Arabes qui s'y était formé, et que le général Destaing
+avait reçu ordre de disperser avec la colonne mobile mise à sa
+disposition. Cette marche de Mourâd-Bey, combinée avec le mouvement
+des Arabes, annonçait le dessein de protéger un débarquement soit à la
+tour des Arabes, soit à Aboukir.
+
+Le 22 messidor, le général Lagrange part du Caire avec une colonne
+mobile; il arrive à Sébahiar où il surprend les mameloucks dans leur
+camp; ils n'ont que le temps de fuir dans le désert, en abandonnant
+tous leurs bagages et sept cents chameaux. Osman-Bey, plusieurs
+kiachefs et quelques mameloucks sont tués. Cinquante chevaux restent
+au pouvoir des braves que le général Lagrange commande.
+
+Le général Murat reçoit l'ordre de se rendre à la tête d'une colonne
+mobile, aux lacs Natron, d'en éloigner les rassemblemens d'Arabes, de
+seconder le général Destaing, et de couper le chemin à Mourâd-Bey. Ce
+général arrive aux lacs Natron, prend, chemin faisant, un kiachef et
+trente mameloucks qui évitaient la poursuite du général Destaing.
+Mourâd-Bey est informé, près des lacs Natron, que les Français y sont;
+il rétrograde aussitôt, et couche le 25 messidor près des pyramides de
+Gisëh, du côté du désert.
+
+Bonaparte, informé de ce mouvement, part du Caire le 26 messidor, avec
+les guides à cheval et ceux à pied, les grenadiers des 18e et 32e, les
+éclaireurs et deux pièces de canon; il va coucher aux pyramides de
+Gisëh, où il ordonne au général Murat de le joindre. Arrivé aux
+pyramides, son avant-garde poursuit les Arabes qui marchaient à la
+suite de Mourâd-Bey, parti le matin pour remonter vers le Faïoum. On
+tue quelques hommes; on prend plusieurs chameaux.
+
+Le général Murat, qui avait rejoint Bonaparte, suit l'espace de cinq
+lieues la route qu'avait tenue Mourâd-Bey.
+
+Bonaparte, disposé à rester deux ou trois jours aux pyramides de
+Gisëh, y reçoit une lettre d'Alexandrie, qui lui apprend qu'une flotte
+turque, de cent voiles, avait mouillé à Aboukir le 23, et annonçait
+des vues hostiles contre Alexandrie. Il part au moment même pour se
+rendre à Gisëh; il y passe la nuit à faire ses dispositions; il
+ordonne au général Murat de se mettre en marche pour Rahmanié, avec sa
+cavalerie, les grenadiers de la 69e, ceux des 18e et 32e, les
+éclaireurs, et un bataillon de la 13e qu'il avait avec lui.
+
+Une partie de la division Lannes reçoit l'ordre de passer le Nil dans
+la nuit, et de se rendre à Rahmanié.
+
+Une partie de la division Rampon reçoit également l'ordre de passer le
+Nil à la pointe du jour, pour se porter aussi sur Rahmanié.
+
+Le parc destiné à marcher se met en mouvement; pendant la nuit, tous
+les ordres et toutes les instructions sont expédiés dans les
+provinces.
+
+Bonaparte recommande au général Desaix d'ordonner au général Friant de
+rejoindre les traces de Mourâd-Bey, et de le suivre avec sa colonne
+mobile partout où il ira; de faire bien approvisionner le fort de Kéné
+dans la Haute-Égypte, et celui de Cosséir; de laisser cent hommes dans
+chacun de ces forts; de surveiller la situation du Caire pendant
+l'expédition contre le débarquement des Turcs à Aboukir; de se
+concerter avec le général Dugua, commandant au Caire, et d'envoyer la
+moitié de sa cavalerie à l'armée. Il recommande au général Dugua de
+tenir, autant qu'il lui sera possible, des colonnes mobiles dans les
+provinces environnant le Caire; de se concerter avec les généraux
+Desaix et Regnier; de tenir la citadelle du Caire et les forts bien
+approvisionnés et de s'y retirer en cas d'événement majeur.
+
+Il écrit au général Regnier de faire surveiller les approvisionnemens
+des forts d'El-A'rych, Cathiëh, Salêhiëh et Belbéis; de s'opposer
+autant qu'il le pourra avec la 85e et le corps de cavalerie à ses
+ordres, à tous les mouvemens, soit de la part des fellâhs ou des
+Arabes révoltés, soit de celle d'Ibrahim-Bey et des troupes de
+Djezzar; enfin, en cas de forces supérieures, d'ordonner aux garnisons
+de s'enfermer dans les forts, tandis que lui et ses troupes
+rentreraient au Caire.
+
+Au général Kléber, de faire un mouvement sur Rosette, en laissant les
+troupes nécessaires à la sûreté de Damiette et de la province.
+
+Le général Menou, avec une colonne mobile, était parti pour les lacs
+Natron. Il reçoit l'ordre de mettre deux cents Grecs avec une pièce de
+canon, pour tenir garnison dans les couvens, qui sont bâtis de manière
+à faire d'excellens forts. L'objet est de défendre l'occupation de cet
+oasis à Mourâd-Bey, ainsi qu'aux Arabes; il lui est ordonné de
+rejoindre l'armée à Rahmanié avec le reste de sa colonne.
+
+Le général en chef, avec le quartier-général, part de Gisëh le 28
+messidor, couche le même jour à Ouardan, le 29 à Terranëh, le 30 à
+Chabour; il arrive le 1er thermidor à Rahmanié, où l'armée se réunit
+le 2 et le 3.
+
+Les généraux Lannes, Robin et Fugières, qui étaient dans les provinces
+de Menouff et de Charkié pour y faire payer le miri, rejoignent
+l'armée à Rahmanié.
+
+Bonaparte apprend que les cent voiles turques mouillées à Aboukir le
+24, avaient débarqué environ trois mille hommes et de l'artillerie, et
+avaient attaqué le 27 la redoute, qu'ils avaient enlevée de vive
+force; que le fort d'Aboukir, dont le commandant avait été tué,
+s'était rendu le même jour par une de ces lâchetés qui méritent un
+exemple sévère.
+
+Le fort est séparé de la terre par un fossé de vingt pieds, avant une
+contrescarpe taillée dans le roc; le revêtement en est bon; il eût pu
+tenir jusqu'à l'arrivée du secours.
+
+L'adjudant-général Julien, à Rosette, se conduit avec autant de
+sagesse que de prudence; il fait conduire dans le fort les munitions,
+les vivres, les malades qui sont à Rosette; mais il reste dans cette
+ville, avec la plus grande partie des deux cents hommes environ qu'il
+avait à ses ordres; il maintient la confiance et la tranquillité dans
+la province et dans le Delta, et son intrépidité en impose aux agens
+de l'ennemi.
+
+Le général Marmont écrit que les Turcs ont pris Aboukir par
+capitulation; qu'ils sont occupés à débarquer leur artillerie, qu'ils
+ont coupé les pontons construits par les Français pour la
+communication avec Rosette, sur le passage qui joint le Madié à la
+rade d'Aboukir; que les espions qu'il avait envoyés rapportaient que
+l'ennemi avait le projet de faire le siége d'Alexandrie, et était fort
+d'environ quinze mille hommes.
+
+Bonaparte envoie le général Menou à Rosette, avec un renfort de
+troupes; il lui ordonne d'observer l'ennemi, de défendre le Bogaze à
+l'embouchure du Nil.
+
+On espérait que l'ennemi deviendrait entreprenant, par la prise
+d'Aboukir; qu'il marcherait, soit sur Rosette, soit sur Alexandrie;
+mais Bonaparte apprend qu'il s'établit et se retranche dans la
+presqu'île d'Aboukir, qu'il forme des magasins dans le fort, qu'il
+organise les Arabes, et attend Mourâd-Bey, avec ses mameloucks, avant
+de se porter en avant.
+
+L'ennemi acquérait chaque jour de nouvelles forces: il était donc
+important de prendre une position d'où l'on pût l'attaquer également,
+soit qu'il se portât sur Rosette, soit qu'il voulût investir
+Alexandrie; une position telle que l'on pût marcher sur Aboukir, s'il
+y restait, l'y attaquer, lui enlever son artillerie, le culbuter dans
+la mer, le bombarder dans le fort, et le lui reprendre.
+
+Bonaparte se décide à prendre cette position au village de Birket,
+situé à la hauteur d'un des angles du lac Madié, d'où l'on se porte
+également sur l'Eter, Rosette, Alexandrie et Aboukir; d'où l'on peut
+en outre resserrer l'ennemi dans la presqu'île d'Aboukir, lui rendre
+plus difficile sa communication avec le pays, et intercepter les
+secours qu'il peut attendre des Arabes et des mameloucks.
+
+Le général Murat, avec la cavalerie, les dromadaires, les grenadiers,
+et le 1er bataillon de la 69e, part de Rahmanié le 2 au soir, pour se
+rendre à Birket. Le général a l'ordre de se mettre en communication
+avec Alexandrie par des détachemens; de faire reconnaître l'ennemi à
+Aboukir, et de pousser des patrouilles sur l'Eter et autour du lac
+Madié.
+
+L'armée part de Rahmanié le 4 thermidor, ainsi que le
+quartier-général. Le 5, elle est en position à Birket. Des sapeurs
+sont envoyés à Beddâh pour y nettoyer les puits. Une patrouille enlève
+le 3, près de Buccintor, environ soixante chameaux chargés d'orge et
+de blé, que les Arabes conduisaient à Aboukir.
+
+L'armée part de Birket dans la nuit du 5; une division prend position
+à Kafr-Finn, et l'autre à Beddâh. Le quartier-général se rend à
+Alexandrie. Le général en chef passe la nuit à prendre connaissance
+des rapports de l'ennemi à Aboukir. Il fait partir les trois
+bataillons de la garnison d'Alexandrie, aux ordres du général
+Destaing, pour aller reconnaître l'ennemi, prendre position, et faire
+nettoyer les puits. À moitié chemin d'Alexandrie à Aboukir, il apprend
+que le général Kléber, avec une partie de sa division, est à Foua, et
+suit les mouvemens de l'armée, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.
+
+Bonaparte avait employé la matinée du 6 à voir les fortifications
+d'Alexandrie, et à tout disposer pour attaquer l'ennemi. D'après les
+rapports des espions et ceux faits par les reconnaissances,
+Mustapha-Pacha, commandant l'armée turque, avait débarqué avec environ
+quinze mille hommes, beaucoup d'artillerie et une centaine de chevaux,
+et s'occupait à se retrancher.
+
+Dans l'après-midi, Bonaparte part d'Alexandrie avec le
+quartier-général, et prend position au puits entre Alexandrie et
+Aboukir. La cavalerie du général Murat, les divisions Lannes et
+Rampon, ont ordre de se rendre à cette même position; elles y arrivent
+dans la nuit du 6 au 7, à minuit, ainsi que quatre cents hommes de
+cavalerie venant de la Haute-Égypte.
+
+Le 7 thermidor, à la pointe du jour, l'armée se met en mouvement;
+l'avant-garde est commandée par le général Murat, qui a sous ses
+ordres quatre cents hommes de cavalerie, et le général de brigade
+Destaing, avec trois bataillons et deux pièces de canon.
+
+La division Lannes formait l'aile droite, et la division Lanusse
+l'aile gauche. La division Kléber, qui devait arriver dans la journée,
+formait la réserve. Le parc, couvert d'un escadron de cavalerie,
+venait ensuite.
+
+Le général de brigade Davoust, avec deux escadrons et cent
+dromadaires, a ordre de prendre position entre Alexandrie et l'armée,
+autant pour faire face aux Arabes et à Mourâd-Bey, qui pouvaient
+arriver d'un moment à l'autre, que pour assurer la communication avec
+Alexandrie.
+
+Le général Menou, qui s'était porté à Rosette, avait eu l'ordre de se
+trouver à la pointe du jour à l'extrémité de la barre de Rosette à
+Aboukir, et au passage du lac Madié, pour canonner tout ce que
+l'ennemi aurait dans le lac, et lui donner de l'inquiétude sur sa
+gauche.
+
+Mustapha-Pacha avait sa première ligne à une demi-lieue en avant du
+fort d'Aboukir, environ mille hommes occupaient un mamelon de sable
+retranché à sa droite sur le bord de la mer, soutenu par un village à
+trois cents toises, occupé par douze cents hommes et quatre pièces de
+canon. Sa gauche était sur une montagne de sable, à gauche de la
+presqu'île, isolée, à six cents toises en avant de la première ligne;
+l'ennemi occupait cette position qui était mal retranchée, pour
+couvrir le puits le plus abondant d'Aboukir. Quelques chaloupes
+canonnières paraissaient placées pour défendre l'espace de cette
+position à la seconde ligne; il y avait deux mille hommes environ et
+six pièces de canon.
+
+L'ennemi avait sa seconde position en arrière du village, à trois
+cents toises; son centre était établi à la redoute qu'il avait
+enlevée; sa droite était placée derrière un retranchement prolongé
+depuis la redoute jusqu'à la mer, pendant l'espace de cent cinquante
+toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des
+mamelons et la plage qui se trouvait à la fois sous les feux de la
+redoute et sous ceux des chaloupes canonnières; il avait dans cette
+seconde position, à peu près sept mille hommes et douze pièces de
+canon. À cent cinquante toises derrière la redoute, se trouvait le
+village d'Aboukir et le fort occupés ensemble par environ quinze cents
+hommes; quatre-vingts hommes à cheval formaient la suite du pacha,
+commandant en chef.
+
+L'escadre était mouillée à une demi-lieue dans la rade.
+
+Après deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en présence de
+l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs.
+
+Bonaparte arrête les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque.
+
+Le général de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour
+enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupée par mille hommes.
+En même temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans
+sa retraite sur le village.
+
+La division Lannes se porte sur la montagne de sable, à la gauche de
+la première ligne de l'ennemi, où il avait deux mille hommes et six
+pièces de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et
+de couper ce corps dans sa retraite.
+
+Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste
+en seconde ligne.
+
+Le général Destaing marche à l'ennemi au pas de charge; celui-ci
+abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie
+sabre les fuyards.
+
+Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite
+de sa première ligne est forcée de se replier, et que la cavalerie
+tourne sa position, veut se retirer, après avoir tiré quelques coups
+de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui
+coupent la retraite, et forcent à se noyer dans la mer ce corps de
+deux mille hommes; aucun n'évite la mort; le commandant des guides à
+cheval, Hercule, est blessé.
+
+Le corps du général Destaing marche sur le village, centre de la
+seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en même temps que la 32e
+demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive résistance; sa
+seconde ligne détache un corps considérable par sa gauche pour venir
+au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit
+les fuyards, dont une grande partie se précipite dans la mer.
+
+Le village est emporté, l'ennemi est poursuivi jusqu'à la redoute,
+centre de sa seconde position. Cette position était très forte; la
+redoute était flanquée par un boyau qui fermait à droite la presqu'île
+jusqu'à la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais à
+peu de distance de la redoute; le reste de l'espace était occupé par
+l'ennemi qui était sur des mamelons de sable et dans les palmiers.
+
+Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en
+position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi
+et sa redoute. Les bataillons du général Destaing formaient, au
+village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la
+redoute; ils ont ordre d'attaquer.
+
+Le général Fugières reçoit l'ordre de former en colonne la 18e
+demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de
+charge la droite les Turcs. La 32e, qui occupait la gauche du village,
+l'ordre de tenir l'ennemi en échec, et de soutenir la 18e.
+
+La cavalerie, qui formait la droite de l'armée, attaque l'ennemi par
+sa gauche; elle le charge avec impétuosité à plusieurs reprises; elle
+sabre et force à se jeter dans la mer tout ce qui est devant elle;
+mais elle ne pouvait rester au-delà de la redoute, se trouvant entre
+son feu et celui des canonnières ennemies. Emportée par sa valeur dans
+ce défilé de feux, elle se repliait aussitôt qu'elle avait chargé, et
+l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les cadavres de ses
+premiers soldats.
+
+Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la
+valeur de la cavalerie; elle s'élance et charge jusque sur les fossés
+de la redoute qu'elle dépasse; le chef de brigade Duvivier est tué;
+l'adjudant-général Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de
+sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides à cheval,
+Bessières, l'adjudant-général Leturcq, sont à la tête des charges.
+
+L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous
+la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif,
+concourent puissamment au succès de la bataille.
+
+L'adjudant-général Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il
+vient rendre compte au général en chef qui lui donne un bataillon de
+la 75e; il rejoint la cavalerie; son cheval est tué; alors il se met à
+la tête de l'infanterie; il vole du centre à la gauche pour rejoindre
+la 18e demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les
+retranchemens de la droite de l'ennemi.
+
+La 18e marche aux retranchemens: l'ennemi sort en même temps par sa
+droite; les têtes des colonnes se battent corps à corps. Les Turcs
+cherchent à arracher les baïonnettes qui leur donnent la mort; ils
+mettent le fusil en bandoulière, se battent au sabre et au pistolet.
+Enfin, la 18e arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu de la
+redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement où l'ennemi
+s'était rallié, arrête la colonne. Le général Fugières,
+l'adjudant-général Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier
+reçoit une blessure à la tête; il continue néanmoins à combattre; un
+boulet lui emporte le bras gauche; il est forcé de suivre le mouvement
+de la 18e qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en
+faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-général Leturcq avait fait de
+vains efforts pour déterminer la colonne à se jeter dans les
+retranchemens ennemis. Il s'y précipite lui-même; mais il s'y trouve
+seul; il y reçoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangié est
+tué.
+
+Une vingtaine de braves de la 18e restent sur le terrain. Les Turcs,
+malgré le feu meurtrier du village, s'élancent des retranchemens pour
+couper la tête des morts et des blessés, et obtenir l'aigrette
+d'argent que leur gouvernement donne à tout militaire qui apporte la
+tête d'un ennemi.
+
+Le général en chef avait fait avancer un bataillon de la 22e légère,
+et un autre de la 69e, sur la gauche de l'ennemi. Le général Lannes,
+qui était à leur tête, saisit le moment où les Turcs étaient
+imprudemment sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer la
+redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22e et la 69e,
+un bataillon de la 75e, sautent dans le fossé, et sont bientôt sur le
+parapet et dans la redoute, en même temps que la 18e s'était élancée
+de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi.
+
+Le général Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les
+mouvemens, et qui était constamment aux tirailleurs, saisit le moment
+où le général Latines lançait sur la redoute les bataillons de la 22e
+et de la 69e, pour ordonner à un escadron de charger et de traverser
+toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fossés du fort. Ce
+mouvement est fait avec tant d'impétuosité et d'à-propos, qu'au moment
+où la redoute est forcée, cet escadron se trouvait déjà pour couper à
+l'ennemi toute retraite dans le fort. La déroute est complète;
+l'ennemi en désordre et frappé de terreur trouve partout les
+baïonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de
+ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y précipitent; ils y
+sont fusillés et mitraillés. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est
+présenté. Aucun ne se sauve: les vaisseaux étaient à deux lieues dans
+la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'armée turque,
+est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de
+bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pièces de canon,
+dont deux anglaises qui avaient été données par la cour de Londres au
+Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Français: deux canots anglais
+se dérobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un coup de
+fusil; tout est frappé de terreur. Il en sort un parlementaire qui
+annonce que ce fort est défendu par douze cents hommes. On leur
+propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y
+opposent. La journée se passe en pourparlers; on prend position; on
+enlève les blessés.
+
+Cette glorieuse journée coûte à l'armée française cent cinquante
+hommes tués et sept cent cinquante blessés. Au nombre des derniers est
+le général Murat, qui a pris à cette victoire une part si honorable;
+le chef de brigade du génie Crétin, officier du premier mérite, meurt
+de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du
+général en chef.
+
+Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes
+qui y étaient restées se réorganisent; le fort se défend: on établit
+des batteries de mortiers et de canons pour le réduire.
+
+En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne à Alexandrie,
+dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'éloges au
+général Marmont sur les travaux de défense de cette place; tous les
+services sont parfaitement organisés; et ce général a pleinement
+justifié la confiance que Bonaparte lui avait témoignée lorsqu'il lui
+donna un commandement aussi important.
+
+Le 8 thermidor, le général en chef fait sommer le château d'Aboukir de
+se rendre. Le fils du pacha, son kiaya et les officiers veulent
+capituler; mais les soldats s'y refusent.
+
+Le 9, on continue le bombardement.
+
+Le 10, plusieurs batteries sont établies sur la droite et la gauche de
+l'isthme; quelques chaloupes canonnières sont coulées bas; une frégate
+est démâtée et forcée de prendre le large.
+
+Le même jour, l'ennemi, qui commençait à manquer de vivres,
+s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le
+général Lannes y accourt, il est blessé à la jambe; le général Menou
+le remplace dans le commandement du siége.
+
+Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empare de toutes les
+maisons où était logé l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort,
+après lui avoir tué beaucoup de monde. La 22e demi-brigade
+d'infanterie légère, et le chef de brigade Magny, qui a été légèrement
+blessé, se sont parfaitement conduits; le succès de cette journée, qui
+a accéléré la reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du
+général Davoust.
+
+Le 15, le général Robin était de tranchée; les batteries étaient
+établies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu très
+vif; le château n'était plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi
+n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et
+de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-là ne
+capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule
+embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et
+deux mille hommes, ont été faits prisonniers. On a trouvé dans le
+château trois cents blessés et dix-huit cents cadavres; il y a des
+bombes qui ont tué jusqu'à six hommes. Dans les vingt-quatre heures de
+la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre cents
+prisonniers, pour avoir bu et mangé avec trop d'avidité.
+
+Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes
+et une grande quantité de canons.
+
+Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant d'artillerie
+Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. L'ordre
+et la tranquillité n'ont pas cessé de régner parmi les habitans de
+l'Égypte pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition.
+
+
+DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'ÉGYPTE,--MOTIFS QUI LE
+DÉTERMINENT, etc.
+
+L'armée ennemie avait succombé, le visir était encore au-delà du
+Taurus; l'Égypte n'avait de long-temps rien à craindre d'une invasion.
+La solde était arriérée, la caisse manquait de fonds; mais le miry
+n'avait pas été perçu; les blés, les riz, toutes les contributions en
+nature étaient intactes; les dépenses de premier établissement étaient
+faites; la situation financière de la colonie ne pouvait que
+s'améliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie
+garantissaient ce résultat. Le nombre des provinces avait été réduit;
+ce luxe d'employés que traînent après elles les armées françaises
+n'existait plus, les services avaient été organisés sur de nouvelles
+bases, les impôts mieux assis; le mécanisme du gouvernement était
+désormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser aller. Mais
+en quel état se trouvait la France? Avait-elle battu, humilié les
+rois? ou vaincue à son tour avait-elle essuyé toutes les calamités de
+la défaite? Les journaux de Francfort l'annonçaient: mais ces
+feuilles, transmises par Kléber avant l'action, avaient été répandues
+à Damiette par Sidney. La source n'en était pas assez pure pour
+adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre côté, la
+nouvelle était trop grave pour la négliger; car à quoi bon triompher
+sur le Nil si le Rhin était forcé? à quoi bon fermer le désert si les
+Alpes étaient ouvertes? C'était la France et non l'Égypte, Paris et
+non le Caire, qui formait le noeud de la question. Aussi Bonaparte ne
+négligea-t-il rien pour s'assurer du véritable état des choses: les
+intérêts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de
+l'humanité. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les
+mains: ils étaient hors d'état de nuire, nous ne pouvions, au milieu
+des décombres où ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils
+réclamaient. Le général en chef résolut de les renvoyer sur leur
+flotte. Il fit prévenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey
+accepta; les communications s'établirent, et nous sûmes bientôt tout
+ce que nous avions intérêt à savoir. Smith, de son côté, ne voulut
+pas rester en arrière des Osmanlis. La Vendée avait repris les armes,
+l'Italie était perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce qu'avait
+fait, tout ce qu'avait créé Bonaparte était détruit. L'amour-propre
+pouvait égarer son courage, et lui faire abandonner l'Égypte pour
+demander compte aux Russes des succès qu'ils avaient obtenus. La
+tentative valait du moins la peine d'être faite; Sidney ne se
+l'épargna pas. Il mit à terre quelques uns de nos soldats qu'il avait
+arrachés au damas des Turcs, et les fit suivre d'une correspondance
+adressée au général en chef que ses avisos avaient interceptée. Ces
+égards étaient étranges après les expressions dont ses tentatives
+d'embauchage avaient été flétries; mais l'un était impatient
+d'apprendre ce qu'il tardait à l'autre de divulguer. Les
+communications se rouvrirent, et le secrétaire de Sidney ne tarda pas
+d'être à la côte avec un paquet de journaux. Fin, délié, alerte à
+semer un propos, il se flattait de répandre de fausses espérances dans
+nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient à son chef. Mais
+il s'attaquait à trop forte partie; il fut pénétré, accablé de
+questions, obsédé de déférences et ne put communiquer avec personne.
+Il ne se déconcerta pas néanmoins, et essaya de surprendre au chef les
+renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit à discourir
+sur l'Égypte; parla de ses préjugés, de ses institutions, et conclut
+que les Français devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un
+peuple aussi sauvage. Le général ne lui répondit rien d'abord; et
+reprenant la parole au bout de quelques instans: «Vous devez, lui
+dit-il, vous ennuyer singulièrement en mer. Il est vrai que vous avez
+la ressource de la pêche: pêchez-vous beaucoup?» Ainsi déçu dans
+toutes ses tentatives, le secrétaire n'insista pas. Il se réduisit au
+seul rôle qui lui restait à jouer, et aborda les ouvertures qu'il
+était chargé de faire au général. Il lui peignit les dangers que
+courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la balance
+générale une colonie lointaine, et lui proposa de l'évacuer pour aller
+redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'être ébranlé, et
+ajourna la négociation au retour d'un voyage qu'il était obligé de
+faire dans la Haute-Égypte. Il fit aussitôt répandre le bruit de cette
+excursion, et donna des ordres pour qu'une commission de l'Institut le
+précédât au-dessus de Benesouef. L'envoyé de Smith fut dupe de ces
+démonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire importante
+n'appelât le général dans les provinces que Desaix avait conquises, et
+rejoignit son chef avec la conviction que le croissant ne tarderait
+pas à reprendre possession du Nil.
+
+Des pensées bien différentes agitaient Bonaparte; il avait fait
+interroger les soldats que le commodore avait débarqués: il savait que
+la croisière manquait d'eau et ne pouvait tarder à s'aller rafraîchir.
+Une autre circonstance favorisait encore ses vues. _Le Thésée_ avait
+quelques bombes à bord depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre; elles
+venaient de faire explosion; l'équipage avait été cruellement traité,
+et le bâtiment obligé de chercher un port pour réparer ses avaries. La
+mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir l'instant où
+Smith serait éloigné.
+
+La résolution du général était arrêtée. Sept mois auparavant, il avait
+annoncé le dessein de repasser en France si la guerre éclatait contre
+les rois: elle avait éclaté, elle était malheureuse, il ne pouvait
+hésiter. Il reporta Kléber à Damiette, fit rétrograder Reynier sur
+Belbéïs, et ordonna au génie de presser les travaux qui devaient
+fermer le désert. C'était la partie de la frontière la plus faible; il
+voulut qu'elle fût promptement en état. Il chargea le général Samson
+de tenir la main à l'exécution des ouvrages qu'il avait arrêtés; il
+mit à sa disposition les prisonniers que nous avions faits à Aboukir,
+lui recommanda de hâter les travaux qui devaient protéger El-A'rych,
+Salêhiëh, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit
+aussi des mesures pour garantir la côte. Il fit reconstruire le fort
+que nos obus avaient détruit, ajouta quelques redoutes à celles qui
+défendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les
+difficultés que présentaient les passes et ne négligea rien de ce qui
+pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient à
+la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa présence était devenue
+indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expédia les
+savans, donna de la vie, du mouvement à toutes les branches de
+l'administration. Il arrêta aussi tout ce qui intéressait la
+Haute-Égypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait à faire, les
+points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait à déboucher par le
+désert ou que quelque expédition se présentât sur la côte. Il
+recommanda à Desaix de disposer les choses de manière que dans ce cas,
+qui du reste était peu probable, il pût ne laisser qu'une centaine
+d'hommes à Cosséir, déposer ses embarras à Kéné, et se porter
+rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il
+joignit à ces dispositions, le tableau du triste état où étaient nos
+affaires en Europe. La guerre avait été déclarée le 13 mars. Diverses
+actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait été battu à
+Feldkirck, Schérer à Rivoli: l'un avait été obligé de repasser le
+Rhin, l'autre avait été rejeté derrière l'Oglio. Mantoue était bloqué,
+et cependant les Russes n'étaient pas encore en ligne; c'était les
+Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces résultats. L'armée navale
+n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il
+est vrai; mais elle était sortie de Brest forte de vingt-deux
+vaisseaux que soutenaient dix-huit frégates, elle était arrivée au
+détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer les
+Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtimens à lui opposer.
+L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où
+elle avait rallié vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre à trois
+ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à les suivre et
+à mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte était
+ravitaillée; Corfou avait été pris par famine, la garnison reconduite
+en France, où la loi sur les otages, l'emprunt forcé, et les violences
+des Conseils avaient de nouveau soulevé toutes les passions.
+
+Nous n'avions désormais rien à attendre de la métropole: les fers, les
+médicamens, les petites armes que nous en espérions ne pouvaient plus
+arriver. Il nous était cependant impossible de les tirer d'ailleurs;
+l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous était fermée: il
+fallait être sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les
+obstacles, et expédier les convois. La communication des journaux que
+le général avait transmis à Kléber, le disait assez.
+
+Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre
+la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des
+provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les
+communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des
+marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes;
+Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu,
+de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur,
+d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des
+firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant quelques
+milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la guerre;
+mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les fellâhs;
+Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture, persuadé que si
+elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités
+moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui avait été pris à
+Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il fit étaler à ses
+yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit:
+
+
+ «Au Caire, le 30 thermidor an VII (18 août 1799).
+
+«AU GRAND-VISIR,
+
+«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la
+confiance du plus grand des sultans,
+
+«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été
+pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la
+véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et
+la République française des négociations qui puissent mettre fin à la
+guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre
+état.
+
+«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps,
+et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières;
+la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de
+la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?
+
+«Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un
+Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?
+
+«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la
+politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que
+la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus
+pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de
+la France qui l'a empêché?
+
+«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est
+la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte,
+c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce
+pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus
+nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?
+
+«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les
+chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme
+l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.
+
+«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et
+s'est alliée à ses véritables ennemis.
+
+«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette
+puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la
+France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane.
+Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas
+toujours déclaré que l'intention de la République française était de
+détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime
+Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami
+l'empereur Sélim.
+
+«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui
+étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les
+bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr
+garant des intentions pacifiques de la République française?
+
+«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la
+République française avec une précipitation inouïe; sans attendre
+l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris
+pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication,
+ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.
+
+«J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût
+parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet,
+envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la
+caravelle. Pour toute réponse on l'a emprisonné; pour toute réponse on
+a créé des armées, on les a réunies à Gazah, et on leur a ordonné
+d'envahir l'Égypte: je me suis trouvé alors obligé de passer le
+désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce qu'on la fît en
+Égypte.
+
+«Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de
+tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi
+nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places
+fortes hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les
+frontières du désert. Je ne crains donc rien, et je suis ici
+invincible; mais je dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus
+ancien comme au plus vrai des alliés, la démarche que je fais.
+
+«Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,
+elle peut l'obtenir par les négociations: je battrai toutes les armées
+lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Égypte; mais je
+répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de
+négociations qui me seront faites. La République française, dès
+l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos
+ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour
+rétablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra être un
+sujet de désunion entre les deux états.
+
+«Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont
+pas en Égypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont
+aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.
+
+«Radoubez et désarmez vos vaisseaux; réformez vos équipages,
+tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre
+la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la
+guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été
+affaiblis, lèveront la tête, et déclareront bien haut les prétentions
+qu'ils ont déjà.
+
+«Vous voulez l'Égypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a
+jamais été de vous l'ôter.
+
+«Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez
+quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en
+Égypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est là
+le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force
+contre ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides,
+ce qui malheureusement leur a déjà si fort réussi.
+
+«Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous
+cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avons
+tant de sujet de haïr; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.
+
+«Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à
+déployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, réunies
+à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout
+temps, chasser leurs ennemis communs.
+
+«Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excellence; elle
+peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure
+être détenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour
+me faire connaître ses intentions.
+
+«Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui où
+je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois
+impolitique et sans objet.
+
+«Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération
+distinguée que j'ai pour elle.
+
+ «BONAPARTE.»
+
+
+Ces dispositions prises, le général se mit en en route; mais il
+n'était pas hors du Caire que le bruit de son départ circulait déjà.
+Vial demandait à le suivre; Dugua voulait qu'il démentît une nouvelle
+qui pouvait avoir des résultats fâcheux; mais lui-même signalait un
+danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru devant
+Damiette; Kléber se croyait menacé d'une invasion, et demandait des
+secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais
+récapitulant bientôt les données qu'il avait sur l'état des forces
+ennemies qui croisaient sur la côte, il se convainquit que l'alarme
+n'était pas fondée, et que l'escadre qui l'avait répandue, était celle
+qui avait mouillé devant Aboukir, ou quelque arrière-garde de
+l'expédition que nous avions battue. Au reste, nous étions en mesure,
+de quelque côté que l'attaque se présentât. La division Reynier,
+soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze
+cents chevaux, s'avancer à la rencontre des troupes qui tenteraient de
+déboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirëh
+pouvaient être rendues à Damiette. Le 15e de dragons se groupait sur
+Rahmanié; les colonnes du général Bon étaient en réserve, celles du
+général Lannes prêtes à se mettre en mouvement; nous pouvions faire
+face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes,
+Bonaparte manda-t-il à Kléber de venir le joindre à Rosette, ou, s'il
+voyait quelque inconvénient à s'éloigner, de lui envoyer un de ses
+aides-de-camp; qu'il avait des choses importantes à lui confier.
+
+Sa dépêche n'était pas en route depuis deux heures qu'on annonça un
+courrier d'Alexandrie. C'était le contre-amiral Gantheaume qui donnait
+avis que Sidney avait cédé au besoin de faire de l'eau autant qu'au
+bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun
+bâtiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitôt ses
+dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient à Menouf
+depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps
+avait fraîchi, une corvette était venu reconnaître nos frégates,
+Kléber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de
+Menou, qu'il avait aussi mandé. Il rencontra ce général entre le
+Pharillon et l'anse de Canope, mit pied à terre et lui exposa
+longuement les vues, les motifs qui le déterminaient à braver les
+croisières anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu;
+la guerre civile joignait ses dévastations aux calamités de la guerre
+étrangère: nous étions divisés, vaincus, près de subir le joug. Il
+accourait, se confiait à la mer; mais malheur à la loquacité qui avait
+envahi la tribune, s'il parvenait à gagner nos côtes: le règne du
+bavardage était à jamais passé. Sa présence, d'ailleurs, n'était plus
+indispensable. La coalition triomphait; la France était battue, hors
+d'état d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se
+maintenir, de conserver l'Égypte: or, Kléber était plus que suffisant
+pour atteindre ce résultat. Il avait confiance en sa sagacité; les
+troupes aimaient ses formes, son élan; elles l'accepteraient
+volontiers pour chef, et puis il leur avait adressé une proclamation
+où il leur recommandait de porter sur son successeur l'affection, le
+dévoûment qu'elles n'avaient cessé de lui témoigner. Quant aux cheiks,
+Kléber leur avait montré peu d'égards, la chose était moins facile;
+mais ils étaient encore étourdis de la victoire d'Aboukir, on pouvait
+tout se permettre avec eux. Il leur présentait son départ comme une
+absence momentanée, et leur demandait pour le général qui le
+remplaçait aujourd'hui toute la confiance, toute l'affection qu'ils
+avaient eue pour celui qui l'avait représenté pendant qu'il combattait
+au-delà du désert. «Ayant été instruit, manda-t-il au divan, que mon
+escadre était prête, et qu'une armée formidable était embarquée
+dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, que tant que
+je ne frapperai pas un coup qui écrase à la fois tous mes ennemis, je
+ne pourrai jouir tranquillement et paisiblement de la possession de
+l'Égypte, la plus belle partie du monde, j'ai pris le parti d'aller me
+mettre moi-même à la tête de mon escadre, en laissant, pendant mon
+absence, le commandement au général Kléber, homme d'un mérite
+distingué, et auquel j'ai recommandé d'avoir pour les ulémas et les
+cheiks, la même amitié que moi. Faites tout ce qui vous sera possible
+pour que le peuple de l'Égypte ait en lui la même confiance qu'en moi,
+et qu'à mon retour, qui sera dans deux ou trois mois, je sois content
+du peuple de l'Égypte, et que je n'aie que des louanges et des
+récompenses à donner aux cheiks.»
+
+La supposition était forte: néanmoins elle ne dépassait pas ce qu'on
+pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'était d'ailleurs
+destinée qu'à amortir des espérances que pouvait éveiller la nouvelle
+du départ: il suffisait qu'elle contînt les Turcs, jusqu'à ce que les
+troupes fussent revenues de leur surprise et que Kléber eût pris le
+commandement. Bonaparte voulut aussi prévenir les bruits que
+l'étonnement, la malveillance pouvait propager dans l'armée. Il
+chargea le général Menou de faire passer chaque jour au Caire un
+bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus
+connaissance des frégates. Il lui donna ensuite le commandement
+d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirëh, et adressa au général Kléber
+les instructions qui suivent.
+
+«Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le
+commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise
+ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter mon voyage de
+deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy,
+Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.
+
+«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au
+10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue,
+Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la première
+tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me
+sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.
+
+«Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
+gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.
+
+«Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi
+que mes domestiques et tout les effets que j'ai laissés au Caire.
+Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez à votre
+service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.
+
+«L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
+l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.
+
+«La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
+vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le
+courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa
+mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; cependant
+ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les
+mettrez en réquisition sans difficulté.
+
+«L'Effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à
+Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
+pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la
+copie.
+
+«L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre
+espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de
+faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets, les
+fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'état le
+plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour réparer les
+pertes des deux campagnes.
+
+«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et
+moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures
+pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.
+
+«Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient
+infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours
+ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les précautions, la peste
+était en Égypte, cette année et vous tuait plus de quinze cents
+soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que
+les événemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense
+que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et
+que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane,
+quand même la condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il
+faudrait seulement éloigner l'exécution de cette condition, jusqu'à la
+paix générale.
+
+«Vous savez apprécier aussi bien que moi, combien la possession de
+l'Égypte est importante à la France; cet empire turc qui menace ruine
+de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte
+serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours
+cette belle province passer en des mains européennes.
+
+«Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la République,
+doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.
+
+«Si la Porte répondait avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de
+France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez
+déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les
+négociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée,
+que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Égypte à la
+Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le
+commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prisonniers
+français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce
+temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.
+
+«Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir
+conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez
+pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et suivant l'usage
+de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et
+sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.
+
+«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur
+la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez,
+les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être
+insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme
+que contre les chrétiens; ce qui nous les rendrait irréconciliables.
+Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le déraciner. En
+captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de
+toute l'Égypte; et de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y
+en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont peureux, ne
+savent pas se battre; et qui, comme tous les prêtres, inspirent le
+fanatisme sans être fanatiques.
+
+«Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voilà les clefs de
+l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de
+palmiers, deux depuis Salêhiëh à Catiëh, deux de Catiëh à El-A'rych;
+l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de
+l'eau potable.
+
+«Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis,
+commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
+regarde sa partie.
+
+«Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je
+l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir
+quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Égypte.
+J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher
+d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait
+permis de nous passer à peu près des Cophtes; cependant avant de
+l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut
+mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un peu trop
+tôt.
+
+«Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver
+à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à
+Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque
+les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter
+au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au
+défaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des cheiks-belets, qui,
+pour une raison quelconque se trouveraient arrêtés, pourront y
+suppléer. Ces individus arrivés en France, y seront retenus un ou deux
+ans, verront la grandeur de la nation, prendront quelques idées de nos
+moeurs et de notre langue, et de retour en Égypte, y formeront autant
+de partisans.
+
+«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je
+prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très
+important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays.
+
+«La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre à
+même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés.
+L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront
+immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où
+dateront de grandes révolutions.
+
+«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
+dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret
+l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les
+événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls
+à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je
+serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers
+que ceux où je me trouverais en personne; et je regarderai comme mal
+employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose
+pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et pour consolider
+le magnifique établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.
+
+«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu
+dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des
+marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous
+le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous et à
+l'attachement vrai que je leur porte,
+
+ «BONAPARTE.»
+
+
+
+
+COMMANDEMENT DE KLÉBER.
+
+DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DÉFENSE ET CALMER LA
+POPULATION.
+
+
+Kléber arriva à Rosette le lendemain, Bonaparte n'y avait pas paru; il
+se crut joué, s'emporta, n'épargna dans sa colère ni son chef ni ceux
+qui l'avaient suivi. La rapidité avec laquelle il avait traversé le
+désert lui tenait à l'âme; il se blâmait de la célérité qu'il mettait
+à exécuter ses ordres, et applaudissait avec amertume à la
+mystification qu'elle lui causait. Plus calme, il se fût aperçu qu'il
+n'y en avait aucune; il pouvait venir lui-même ou envoyer son
+aide-de-camp; la dépêche qu'il citait était expresse à cet égard; il
+savait en outre mieux que personne que la guerre est une affaire de
+tact, et d'à-propos, que mille circonstances imprévues peuvent décider
+d'un rendez-vous auquel il est d'ailleurs facile de suppléer par des
+instructions. Mais Kléber n'était plus cet homme ardent, dévoué qui
+refusait de commander, qui ne voulait pas obéir, qui avait résolu de
+ne suivre, de ne reconnaître pour chef que Bonaparte. Le service était
+pénible dans le désert, la victoire y était sans jouissances, le
+danger n'offrait aucune des compensations qu'il présente ailleurs; il
+fallait réveiller, déplacer, pourvoir à la sûreté des forts qui
+protégent les terres cultivées. Ces mutations continuelles désolaient
+ceux qui en étaient l'objet; les officiers de l'armée d'Italie les
+acceptaient comme des exigences du service; ceux de Sambre-et-Meuse
+étaient moins résignés. Les reproches qui poursuivaient la tiédeur
+leur semblaient de la haine; les ordres qui assignaient un poste sur
+la lisière du désert, des vexations, Kléber avait laissé échapper
+quelques mouvemens d'impatience pendant l'expédition de Syrie; tous
+s'étaient aussitôt groupés autour de lui. Dès-lors il n'entendit plus
+que des plaintes, il ne reçut plus que des réclamations. L'un ne
+déplaisait que parce qu'il était attaché à son chef, l'autre n'était
+éloigné qu'à cause de son dévoûment; chacun lui faisait hommage de ses
+ennuis, personne ne souffrait plus que pour avoir combattu sur le
+Rhin. Kléber ne fut pas à l'épreuve de ces injustes préventions. Il se
+crut offensé, se détacha de son général, et prit bientôt en haine une
+expédition où sans cesse aux prises avec les Arabes, on ne recueillait
+de la victoire que la nécessité de vaincre encore. C'est dans cette
+disposition d'esprit qu'il s'était rendu à Rosette; la nouvelle du
+départ de Bonaparte venait de parvenir dans cette ville lorsqu'il y
+arriva. Le trouble, l'inquiétude qu'elle répandit parmi les troupes et
+la population ne firent qu'accroître le mécontentement qu'il
+éprouvait. Aigri, rebuté, blessé peut-être de la préférence que
+d'autres avaient obtenue, il ne fut pas maître de son dépit, et
+s'abandonna à toutes les inspirations de la colère contre un chef qui
+semblait l'avoir méconnu. Il accusa sa résolution, blâma ses vues, et
+se livrait à toute l'impétuosité de son caractère, lorsqu'on annonça
+un officier qui arrivait d'Alexandrie; c'était un chef de brigade,
+Eysotier, que lui avait expédié Menou. Ce général lui transmettait la
+dépêche qui l'investissait du commandement, et le prévenait qu'il ne
+pouvait, dans une lettre écrite à la hâte, lui faire le détail des
+motifs qui avaient déterminé le départ; mais qu'il les avait trouvés
+justes; qu'il pensait même que le parti qu'avait pris Bonaparte était
+le seul qui permît à l'armée d'espérer des secours.
+
+Menou n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis. La nature ne
+l'avait pas destiné à briller sur le champ de bataille; il s'était
+sagement retranché dans son cabinet. Là, établi sur son divan, il
+avait passé à écrire, à projeter, le temps que les autres avaient mis
+à combattre, et était parvenu à cacher sa nullité militaire sous le
+fracas de ses principes administratifs. C'était du reste un homme
+aimable, désintéressé, facile, qui joignait au pathos des
+encyclopédistes toute l'aménité d'un courtisan. Attaché d'abord à la
+cour, il avait visité la Gambie, siégé dans nos assemblées nationales;
+sa conversation pétillait de souvenirs, de vues, d'anecdotes; et lui
+avait valu une sorte de suprématie morale à laquelle personne n'avait
+échappé. Des chefs le charme s'était répandu sur les troupes; elles
+vantaient, citaient Menou et le désignaient hautement comme le seul
+officier capable de succéder au général Berthier, qu'un moment de
+dégoût avait décidé à repasser en France. Le départ n'eut pas lieu,
+Menou resta à Rosette et continua de jouer l'administrateur, dont le
+rôle lui réussissait si bien.
+
+Le suffrage d'un homme dont il respectait les lumières, le
+commandement qui lui était déféré et son équité naturelle, eurent
+bientôt ramené Kléber à des idées plus justes. Il parcourut les
+instructions, les documens que Bonaparte lui avait laissés, applaudit
+aux mesures qu'il avait prises, et cessa de blâmer une détermination à
+laquelle il avait voulu s'associer quelques mois plus tôt: mais l'aveu
+d'un écart coûte toujours à faire; obligé d'admettre le fond, il se
+rejeta sur la forme: le grief était misérable, et ne méritait pas de
+figurer dans d'aussi graves intérêts. Kléber le sentit, et reprenant
+avec le pouvoir les sentimens qu'il avait long-temps professés pour
+son chef, il adopta ses vues, sa politique, pressa l'exécution des
+travaux qu'il avait arrêtés et adressa aux chefs de corps une
+circulaire où la question du départ était présentée sous son véritable
+jour. «Le général en chef, leur dit-il, est parti dans la nuit du 5 au
+6 pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent comme vous
+l'importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition
+d'Égypte doivent apprécier combien ont dû être puissans les motifs qui
+l'ont déterminé à ce voyage. Mais ils doivent se convaincre en même
+temps que dans ses vastes projets comme dans toutes ses entreprises
+nous serons sans cesse l'objet principale de sa sollicitude: «Je
+serai, me dit-il, d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront
+aussi chers que ceux où je me trouverai en personne; et je regarderai
+comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque
+chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement.» Ainsi nous
+devons nous féliciter de ce départ plutôt que de nous en affliger.
+Cependant le vide que l'absence de Bonaparte laisse et dans l'armée et
+dans l'opinion est considérable. Comment le remplir? en redoublant de
+zèle et d'activité; en allégeant par de communs efforts le pénible
+fardeau dont son successeur demeure chargé. Vous les devez, citoyen
+général, ces efforts à notre patrie, vous le devez à votre propre
+gloire, vous les devez à l'estime et à l'amitié que je vous ai vouée.»
+
+Ces mesures arrêtées, il se disposait à se rendre au Caire; mais Menou
+s'était tout à coup avisé que son commandement ne pouvait être que
+provisoire, qu'il devait le tenir de Kléber, qui, pourtant, n'avait de
+pouvoirs que ceux que lui avait laissés Bonaparte, et annonçait même
+l'intention de ne s'en charger qu'après une conversation qui le mît à
+même de développer ses vues, ses projets. Kléber accueillit ses
+scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et
+se mit en route pour la capitale.
+
+La proclamation que Bonaparte avait faite à l'armée, la lettre qu'il
+avait écrite au divan, y avaient maintenu le calme et la sécurité; la
+population était tranquille; la troupe pleine de confiance; chacun
+augurait bien de la résolution que le général avait prise de repasser
+la mer. Kléber voulut ajouter encore aux bonnes dispositions de la
+multitude. Il s'adressa d'abord à l'armée: des circonstances imprévues
+avaient déterminé le général en chef à faire voile pour l'Europe. La
+France périssait; il était accouru. Les dangers que présente la
+navigation dans une saison aussi peu favorable, les croisières dont
+la mer était couverte, rien n'avait pu l'arrêter; mais son départ
+était un motif de sécurité plus que de craintes. Il allait relever la
+gloire de nos armes; de prompts secours joindraient l'armée, ou une
+paix digne d'elle viendrait mettre un terme à ses travaux. Du reste
+toute la sollicitude de son nouveau général lui était acquise. Il
+veillerait à adoucir ses privations, à pourvoir à ses besoins et ne
+négligerait rien de ce qui pourrait contribuer à sa prospérité et à sa
+gloire. Il reçut ensuite la députation du divan. Le cheik El-Mody
+portait la parole; il réclama la protection du nouveau chef pour la
+religion musulmane, témoigna les regrets que causait aux orateurs de
+la loi le départ de Bonaparte, et les espérances qu'ils fondaient sur
+l'équité, la modération de son successeur. La réponse de Kléber fut
+aussi noble que la harangue. «Ulémas, dit-il, et vous tous qui
+m'écoutez: c'est par mes actions que je me propose de répondre à vos
+demandes et à vos sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le
+peuple semble être impatient de connaître le sort qui l'attend, sous
+le nouveau chef qui lui est donné. Eh bien! dites-lui que le
+gouvernement de la République française, en me conférant le
+commandement de l'Égypte, m'a spécialement chargé de veiller au
+bonheur du peuple égyptien; et de tous les attributs de mon
+commandement, c'est le plus cher à mon coeur.
+
+«Le peuple de l'Égypte fonde particulièrement son bonheur sur sa
+religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs.
+Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon
+pouvoir, à sa splendeur et à sa gloire.
+
+«Cet engagement pris, je crains peu les méchans: les gens de bien les
+surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme juste et bon
+est protégé, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa
+tête.
+
+«Bonaparte, mon prédécesseur a acquis des droits à l'affection des
+cheiks, des ulémas et des grands par une conduite intègre et droite:
+je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et
+j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les
+vôtres; réunissez-les autour de vous et dites-leur encore:
+Rassurez-vous; le gouvernement de l'Égypte a passé en d'autres mains,
+mais tout ce qui peut être utile à votre félicité, à votre prospérité
+sera constant et immuable.»
+
+Il ne s'en tint pas à ces assurances; il savait ce qu'il avait fallu
+de temps, de victoires et de soins à la modeste allure de Bonaparte
+pour se concilier une population qui ne mesure la puissance que par
+l'éclat, et voulut enlever de prime abord ce que son prédécesseur
+n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage administration. Il
+s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que déployaient les beys;
+il exigea que les naturels missent pied à terre, se prosternassent en
+sa présence, et ne parut plus dans les rues que précédé d'une longue
+suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de son approche.
+
+Cet appareil, ces déférences qu'avait dédaignés son prédécesseur une
+fois réglés, il chercha à connaître au juste quelle était sa position.
+Ses premiers regards se portèrent sur les troupes disséminées dans les
+provinces dont le commandement lui était confié. Toutes avaient
+envisagé le départ sous son véritable point de vue; toutes étaient
+résignées, pleines de confiance dans le chef qui remplaçait celui
+qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperçu que la nouvelle de
+l'embarquement eût produit de sensation fâcheuse à Menouf sur l'esprit
+du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le
+premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant à lui,
+sans doute il espérait beaucoup du général qui avait fait voile pour
+l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacité de son
+successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue
+par des hommes dont le dévoûment n'avait pas de bornes, l'expédition
+n'eût tout le succès qu'on s'en était promis. Verdier était plus
+positif encore; il concevait, sans chercher à la comprendre, toute la
+gravité des motifs qui avaient déterminé Bonaparte; mais le chef qu'il
+avait investi du commandement était digne de guider les braves avec
+lesquels il avait vaincu; toutes ses facultés lui étaient acquises: sa
+division partageait les mêmes sentimens; confiance, bravoure,
+discipline, il pouvait tout attendre d'elle. Friant lui transmettait
+de Siout les mêmes assurances, témoignait le même dévoûment: les
+soldats comme les officiers avaient vu le départ avec satisfaction;
+ils étaient persuadés qu'il avait été entrepris dans leurs intérêts,
+et que le bien de l'armée exigeait que le général passât en Europe: du
+reste, ils avaient combattu sous Kléber à l'armée de Sambre-et-Meuse;
+ils étaient pleins d'attachement pour lui. Desaix, Belliard, Robin et
+Zayoncheck ne lui transmettaient pas d'autres sentimens: à Kéné comme
+à Fayoum, à Hesney comme à Mansoura, à Cathiëh, à El-A'rych, les
+troupes étaient dévouées, satisfaites, et attendaient avec calme les
+événemens qui se préparaient.
+
+La situation financière était moins satisfaisante. Le génie manquait
+de fonds pour exécuter les travaux qui lui avaient été prescrits, les
+corps réclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de
+se réparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur
+manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles à
+satisfaire. Kléber l'avait déjà mandé à Menou; la pénurie justifie la
+violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En
+conséquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on
+frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait
+des blés de la Haute-Égypte, on les céda, on obligea les fournisseurs
+à les prendre, on traita à toutes les conditions. On fit des traites
+sur la trésorerie nationale, on échangea des grains, on créa des
+monopoles, on donna des droits, des cafés en retour des draps, des
+médicamens que des maisons d'Europe avaient importés. Ces ressources
+se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux
+Cophtes. Ils avaient fait des bénéfices énormes dans la perception des
+impôts; ils refusaient de donner des lumières sur quelques droits
+inconnus, on les condamna à verser dans la caisse le montant probable
+de ce qu'ils avaient touché, et on leur abandonna le recouvrement du
+reste pour une rétribution de 1,500,000 pataques.
+
+Ces divers moyens, joints à la perception du miry, dont Kléber
+pressait la rentrée de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des
+mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en état de
+faire face aux différens services. Il put alors se livrer tout entier
+aux soins de l'administration. Obligé d'organiser à la hâte, Bonaparte
+n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'économie,
+la régularité dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs,
+s'étaient succédé l'un à l'autre; il ne lui avait pas été possible au
+milieu des apprêts, des sacrifices qu'ils entraînent, de remédier aux
+abus qui les suivent, d'arrêter les dilapidations qui les
+accompagnent. Cette gloire était réservée à son successeur; il se
+montra digne de la recueillir. Il améliora la situation des troupes,
+pourvut les hôpitaux, veilla à la confection du pain, approvisionna les
+forts, soumit toutes les parties du service à une comptabilité sévère.
+En même temps il organisait les recrues qu'il avait appelés sous les
+drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirés de Darfour,
+concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la
+cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait même avec Desaix.
+Tantôt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les
+quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire;
+tantôt il lui annonçait les éléphans du visir, et promettait de lui
+organiser une belle division avec laquelle il pourrait goûter le
+plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les côtes étaient
+exposées lui paraissaient moins sérieuses encore. La mer était
+soulevée par les orages, les croisières n'avaient pu tenir leur
+station; de six mois aucun débarquement important ne lui semblait à
+craindre.
+
+L'état où se trouvait le Saïd n'était pas plus alarmant. Mourâd-Bey
+avait essayé de déboucher au-dessus de Siout et était remonté jusqu'à
+El-Ganaïm. Mais atteint presque aussitôt par le chef de brigade
+Morand, qui s'était mis à sa suite, il avait été culbuté, rompu,
+obligé de se retirer avec précipitation. La rapidité de sa fuite
+n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaçaient. Son vainqueur
+s'était élancé sur sa trace; et traversant avec son infatigable
+colonne cinquante lieues de désert en quatre jours, il s'était tout à
+coup déployé à la hauteur de Samanhout. Il avait surpris le camp du
+bey, taillé ses mameloucks en pièces, pillé ses équipages, enlevé ses
+chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors d'état de rien
+entreprendre.
+
+Les Anglais n'avaient pas été plus heureux devant Cosséir. Embossés
+sous le fort, ils avaient accablé nos ouvrages de projectiles, et
+jeté, après quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes à
+la mer. Nos soldats étaient paisiblement stationnés dans le village;
+les embarcations les aperçurent, virèrent de bord et regagnèrent les
+frégates. Le feu néanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la
+nuit; le lendemain les bâtimens qui l'avaient ouvert, changèrent de
+position, se mirent à battre le fort en brèche et jetèrent à la côte
+un détachement nombreux. Il s'avança, à la faveur de ce déploiement
+d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha
+droit à nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus
+vives, il ne put résister au choc et regagna promptement ses chaloupes
+en nous abandonnant ses morts et ses blessés. L'escadre ne se tint pas
+pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets,
+et quand elle crut nos soldats ébranlés, elle effectua une nouvelle
+descente sur une plage qui courait au sud de nos ouvrages. Cette
+tentative ne lui réussit pas mieux que celle qu'elle avait déjà
+hasardée. Ses troupes, fusillées de front et de flanc par les postes
+que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux, les ravins
+qui bordent le désert, furent rompues et obligées de se retirer avec
+précipitation.
+
+Cet échec ne fit qu'irriter sa colère. Elle mit ce qui lui restait de
+pièces en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa dès le
+matin ses embarcations au rivage. La 21e les laissa arriver et fondit
+sur elles avec une impétuosité irrésistible. Tout fuit, tout se
+dispersa, ou se réfugia à la hâte sous le canon des frégates.
+Convaincue de l'inutilité de ses efforts, la flotte s'éloigna à son
+tour, et le Saïd n'eut plus d'ennemi qui le menaçât. Restait le
+désert; mais nous étions en mesure contre tout ce qui voudrait en
+déboucher: la question ne pouvait être ni longue ni douteuse. La
+sécurité du général était entière, il pouvait faire face sur tous les
+points. C'était bien juger des hommes et des choses; malheureusement
+Kléber ne s'en rapportait pas toujours à ses inspirations. Grand, bien
+pris, de taille héroïque, il avait, comme la plupart des hommes à
+haute stature, une disposition singulière à se laisser conduire. Du
+reste, irascible, amer, inconsidéré dans ses propos, il s'engageait
+par ses imprudences même, et s'attachait aux images grotesques ou
+obscènes dont il revêtait ses saillies. Ce défaut assez léger eut des
+résultats fâcheux.
+
+Le manque de formes qui avait été si vivement senti à Rosette n'avait
+pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux hommes surtout
+en avaient été singulièrement affectés: placés l'un et l'autre à la
+tête de l'administration, ils croyaient avoir acquis des droits à
+l'intimité de Bonaparte. Dugua avait commandé, régi la colonie pendant
+que son général combattait sur les bords du Jourdain, et avait reçu
+ses félicitations sur la manière énergique et sage dont il avait
+dissipé les rassemblemens, fait régner l'ordre au milieu d'un peuple
+travaillé dans tous les sens. Sa pénétration n'avait malheureusement
+pas égalé sa vigilance: il avait repoussé les bruits qui couraient sur
+le départ, et traité de factieux ceux qui les propageaient. Ce
+malencontreux ordre du jour, donné au moment même où le général
+mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage: il s'en
+voulait, se plaignait d'avoir été pris pour dupe, et ne se refusait
+aucun des propos que suggère le dépit. Emporté, mais juste et peu fait
+pour la haine, il fût bientôt revenu à des idées plus calmes; il eût
+senti que le général ne pouvait divulguer un secret qui déjà
+transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence
+une entreprise où il y allait de sa liberté: occupé d'ailleurs comme
+il était de médailles, d'administration, il eût bientôt oublié ce
+désagrément et fût resté inoffensif s'il eût été abandonné à lui-même.
+
+Il n'en était pas ainsi de Poussielgue; ce financier était blessé dans
+son illusion la plus chère, celle qu'il était indispensable au général
+en chef. Souple, adroit, habile à flatter les cheiks, à démêler les
+artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il avait rendu à
+l'armée des services qu'on ne pouvait méconnaître; mais aussi vain que
+laborieux, aussi implacable que désintéressé, tout en convenant que
+Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en France, il se
+récriait avec amertume sur le mystère qu'il lui avait fait. Il ne
+pouvait lui pardonner d'avoir caché sa résolution «à des hommes à qui
+il devait beaucoup; qui avaient toujours justifié sa confiance, et
+qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et
+lui avaient beaucoup à s'en plaindre; il les avait joués.» Voilà les
+hauts griefs auxquels les intérêts de la France allaient être
+sacrifiés; les nobles inspirations qu'allait recevoir Kléber. Par
+malheur pour sa gloire, ce général connaissait trop peu l'Égypte;
+blessé devant Alexandrie, il avait passé dans cette place tout le
+temps de la conquête, et n'en était sorti que pour faire la campagne
+de Syrie. Au retour, il était allé prendre le commandement de
+Damiette, était resté sur la lisière du désert, et n'avait vu du Delta
+que la partie la moins cultivée. Il était prévenu, n'avait qu'une idée
+confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une
+situation d'esprit propre à recevoir les impressions les plus
+fâcheuses. Poussielgue ne les lui ménagea pas: il lui peignit
+l'incertitude des rentrées, l'exiguïté de recouvremens, lui mit sous
+les yeux les anticipations qu'on avait faites, les fournitures dont
+on devait compte aux provinces; et passant aux besoins de l'armée, il
+lui montra une disproportion énorme entre la recette et la dépense, un
+déficit qui devait s'accroître dans une proportion rapide. Dugua ne
+lui présenta pas la situation des corps sous un point de vue plus
+favorable; les uns manquaient de vêtemens, les autres n'avaient pas
+d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste surface où ils étaient
+disséminés, qu'un réseau sans consistance, qu'une série de postes
+isolés qu'on pouvait forcer sur tous les points.
+
+Ce sombre tableau, assaisonné de plaintes, d'accusations, rendit
+Kléber à ses sarcasmes. Il se déchaîna de nouveau contre Bonaparte,
+déprécia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'épargna pas même
+l'expédition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller
+avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas à
+recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le général qui
+avait arboré le drapeau tricolore sur les minarets du Caire était
+peut-être déjà dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea
+les propos échappés à la colère, et Kléber vit bientôt revenir à lui
+les préventions, les défiances qu'il avait semées. Ce concert, cette
+unanimité lui imposa; il crut l'armée découragée, et prit pour
+l'opinion des troupes celle qu'il avait faite à son état-major. Il
+essaya, dans sa perplexité, de renouer les ouvertures qui avaient été
+faites au visir; il lui adressa une lettre où tout en paraphrasant
+celle que Bonaparte avait précédemment écrite, il résumait assez bien
+la question, et l'établissait sur de justes bases. Cette démarche
+était sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le résultat.
+Toujours emporté par la fougue de son caractère, il voulut mettre les
+troupes dans le secret des négociations, et ne craignit pas de
+réveiller des souvenirs qu'il eût dû étouffer avec soin. L'armée était
+rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la
+République; il la harangua avec feu, et termina sa brillante
+allocution par ces mots: «Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se
+courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un
+prix; encore un moment de persévérance, vous êtes près d'atteindre et
+d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix
+durable au monde après l'avoir combattu.» Cet appel fut entendu et la
+pensée du général pénétrée. Dès-lors il ne fut plus question des
+avantages que présentait l'Égypte, mais des difficultés, des obstacles
+qu'offrait l'occupation. Jetés en effet au milieu d'une population
+ennemie, pressés entre les sables et les flots, sans communication
+avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir;
+comment résister? Le visir s'avançait par le désert, les Anglais
+menaçaient les côtes, les Russes avaient franchi le détroit, les
+mameloucks se reformaient, les cipayes étaient en marche: pouvait-on se
+promettre d'arrêter des masses aussi formidables, de faire tête à des
+bataillons aussi nombreux? Qu'opposer à ce déluge d'hommes? les
+fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces
+chétives constructions de palmiers et de boue étaient à peine
+achevées: les troupes? mais elles étaient exténuées, harassées de
+fatigue et de misère, hors d'état de recevoir le choc qui se
+préparait. D'ailleurs, où se procurer des armes? où trouver des
+munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, où puiser, à
+qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels
+fonds avait laissés Bonaparte? quelle ressource? quels moyens
+n'avait-il pas épuisés? L'Égypte méritait-elle d'ailleurs qu'on mît
+tant d'obstination à la disputer au turban? elle était dépourvue de
+bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle était loin d'avoir
+l'importance qu'on avait cru, et coûterait plus à la France qu'elle ne
+lui rendrait. Kléber avait trop de lumières pour le croire; mais après
+avoir donné le signal du décri, il avait fini par être subjugué par
+l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces
+exagérations, tous ces faux aperçus qu'il confondit plus tard à
+Héliopolis, et en forma un exposé qu'il adressa au Directoire comme un
+tableau de la situation des affaires en Égypte.
+
+On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la défense.
+Je joindrai, à chacun des griefs qu'énonce Kléber, les observations
+que lui oppose Napoléon. Le lecteur passera des imputations de l'un,
+aux réponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposés
+contradictoires: il jugera.
+
+
+ Au quartier-général du Caire, le 4 vendém., an VIII (26 sept. 1799).
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, etc., AU DIRECTOIRE.
+
+
+CITOYENS DIRECTEURS,
+
+«Le général en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor
+au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à
+Rosette le 7; je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si
+le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer
+copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de
+l'armée, et de celle qu'il adressa au grand-visir à Constantinople,
+quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.»
+
+ _Observations de Napoléon._--Le grand-visir était à la fin d'août
+ à Érivan, dans la Haute-Arménie; il n'avait avec lui que cinq
+ mille hommes. Le 22 août, on ignorait en Égypte que ce premier
+ ministre eût quitté Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y
+ aurait attaché fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque
+ cette lettre était écrite, le grand-visir n'était ni à Damas ni à
+ Alep, il était au-delà du Taurus.
+
+«Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la
+situation actuelle de l'armée.
+
+«Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire
+représenter l'état de ses forces à son entrée en Égypte. Elle est
+réduite de moitié, et nous occupons tous les points capitaux du
+triangle des cataractes à d'El-A'rych, d'El-A'rych à Alexandrie, et
+d'Alexandrie aux cataractes.»
+
+ L'armée française était de trente mille hommes au moment du
+ débarquement en Égypte, en 1798; puisque le général Kléber
+ déclare qu'elle était réduite de moitié au 26 septembre 1799,
+ elle était donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausseté
+ évidente, puisque les états de situation de tous les chefs de
+ corps, envoyés au ministre de la guerre, datés du 1er septembre,
+ portaient la force de l'armée à vingt-huit mille hommes, sans
+ compter les gens du pays. Les états de l'ordonnateur Daure
+ faisaient monter la consommation à trente-cinq mille hommes, y
+ compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles, les
+ femmes et les enfants; les états du payeur Estève, envoyés à la
+ trésorerie, faisaient monter l'armée à vingt-huit mille hommes.
+ Comment, dira-t-on, la conquête de la Haute et Basse-Égypte, de
+ la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait périr que quinze
+ cents hommes? Non, il en a péri quatre mille cinq cents; mais,
+ après son débarquement, l'armée fut augmentée de trois mille
+ hommes, provenant des débris de l'escadre de l'amiral Brueix.
+
+ Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois
+ d'octobre et de novembre 1801, deux ans après, il a débarqué en
+ France vingt-sept mille hommes venant d'Égypte, sur lesquels
+ vingt-quatre mille appartenaient à l'armée: les autres étaient
+ des mameloucks et des gens du pays. Or, l'armée n'avait reçu
+ aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les
+ trois frégates _la Justice_, _l'Égyptienne_, _la Régénérée_, et
+ une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivèrent dans cet
+ intervalle.
+
+ En 1800 et 1801, l'armée a perdu quatre mille huit cents hommes,
+ soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir,
+ soit à celle contre les Anglais, en 1801. Deux mille trois cents
+ hommes ont en outre été faits prisonniers dans les forts
+ d'Aboukir, Julien, Rahmaniëh, dans le désert avec le colonel
+ Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces troupes,
+ ayant été renvoyées en France, sont comprises dans le nombre des
+ vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opéré leur retour.
+
+ Il résulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre
+ 1799, l'armée était de vingt-huit mille cinq cents hommes,
+ éclopés, vétérans, hôpitaux, etc., tout compris.
+
+«Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques
+hordes de mameloucks découragés; mais de combattre et de résister aux
+efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et
+les Russes.
+
+«Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb,
+présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution
+d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point
+réussi; la manufacture de poudre établie à Raouda n'a pas encore donné
+et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en
+obtenir; enfin, la réparation des armes à feu est lente, et il
+faudrait pour activer tous ces établissemens, des moyens et des fonds
+que nous n'avons pas.»
+
+ Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il résulte des
+ états des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept
+ mille fusils et onze mille sabres au dépôt; et des états de
+ l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en
+ pièces de rechange au parc: cela fait donc quinze mille fusils.
+
+ Les pièces de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait,
+ comme le constatent les états de l'artillerie, quatorze cent
+ vingt-six bouches à feu, dont cent quatre-vingts de campagne;
+ deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de
+ poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept
+ mille cartouches à canon confectionnées; et ce qui prouve
+ l'exactitude de ces états, c'est que deux ans après, les Anglais
+ trouvèrent treize cent soixante-quinze bouches à feu, cent
+ quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de
+ poudre.
+
+«Les troupes sont nues, et cette absence de vêtemens est d'autant plus
+fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes
+les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les
+maladies constamment régnantes. La première surtout a agi, cette
+année, sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les
+officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique
+l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre
+beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière, à
+la même époque.»
+
+ Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les
+ états de situation des magasins des corps portaient qu'il
+ existait des draps au dépôt, que l'habillement était en
+ confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'armée, était
+ habillée de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans
+ un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de
+ l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles,
+ des draps de laine en si grande quantité.
+
+«Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité donné des
+ordres pour habiller l'armée en drap; mais pour cet objet, comme pour
+beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des finances,
+qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis sans doute dans la
+nécessité d'ajourner l'exécution de cet utile projet. Il faut en
+parler de cette pénurie.
+
+«Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires
+dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de
+contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir
+aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entourés
+d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion
+favorable; cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en
+caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un
+arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la
+circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte
+seule à 4,000,000.»
+
+ Depuis long-temps la solde était au courant. Il y avait 150,000
+ francs d'arriéré; mais cela datait de longue main. Les
+ contributions dues étaient de 16,000,000, comme le prouvent les
+ états du sieur Estève, datés du 1er septembre.
+
+«L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui
+reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine
+pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de frimaire
+qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en faut pas
+douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra combattre.
+
+«Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces,
+faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra
+se dispenser d'avoir égard. Tout ce que j'avance ici, citoyens
+Directeurs, je puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par des
+états certifiés des différens services.
+
+«Quoique l'Égypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins
+que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose
+que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son coeur est
+sans cesse ouvert à l'espoir d'un changement, favorable.»
+
+ La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa
+ aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui
+ donner aucune inquiétude sur sa religion, et se concilier les
+ ulémas.
+
+«Les mameloucks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits.
+Mourâd-Bey est toujours dans la Haute-Égypte avec assez de monde pour
+occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un
+moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous
+inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus
+grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des
+secours en argent et en armes.
+
+«Ibrahim-Bey est à Ghazah avec environ deux mille mameloucks; et je
+suis informé que trente mille hommes de l'armée du grand-visir et de
+Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.»
+
+ Mourâd-Bey, réfugié dans l'oasis, ne possédait plus un seul point
+ dans la vallée; il n'y possédait plus un magasin ni une barque;
+ il n'avait plus un canon: il n'était suivi que de ses plus
+ fidèles esclaves. Ibrahim-Bey était à Ghazah avec quatre cent
+ cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille,
+ puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il
+ avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie?
+
+ Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'armée du
+ grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retiré
+ ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il
+ n'y avait à Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey.
+
+«Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est
+actuellement campé auprès d'Acre.»
+
+ Le grand-visir n'était point en Syrie, le 26 septembre. Il
+ n'était pas même à Damas, pas même à Alep; il était au-delà du
+ mont Taurus.
+
+«Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général
+Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait
+la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas
+permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses
+instructions, sa négociation entamée en font foi: elle est de
+notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que
+les Français qui se trouvent en Égypte.
+
+«Si cette année, me dit le général Bonaparte, malgré toutes les
+précautions, la peste était en Égypte, et que vous perdissiez plus de
+quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle serait en sus de
+celle que les événemens de la guerre occasionneraient journellement,
+dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne
+prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte
+ottomane, quand même l'évacuation de l'Égypte en serait la condition
+principale.»
+
+«Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il
+est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout
+la situation critique dans laquelle je me trouve.
+
+«Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans
+l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à
+combattre?»
+
+ Cette _crise fatale_ était dans l'imagination du général, et
+ surtout des intrigans qui voulaient l'exciter à quitter le pays.
+
+ Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dès
+ le surlendemain de son arrivée à Alexandrie; il les a continuées
+ en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empêcher la Porte de
+ déclarer la guerre; puis de la désarmer, ou au moins de rendre
+ les hostilités moins actives; enfin, de connaître ce qui se
+ passait par les allées et venues des agens turcs et français, qui
+ le tenaient au courant des événemens d'Europe.
+
+ Où était la _crise fatale_? L'armée russe qui, soi-disant, était
+ aux Dardanelles, était un premier fantôme; l'armée anglaise, qui
+ avait déjà passé le détroit, en était un second; enfin, le
+ grand-visir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de
+ l'Égypte. Quand il aurait passé le mont Taurus et le Jourdain, il
+ avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui
+ que cinq mille hommes; il devait former son armée en Asie, et
+ peut-être y réunir quarante à cinquante mille hommes, qui
+ n'avaient jamais fait la guerre, et qui étaient aussi peu
+ redoutables que l'armée du mont Thabor: c'était donc en réalité
+ un troisième fantôme.
+
+ Les troupes de Mustapha-Pacha étaient les meilleures troupes
+ ottomanes; elles occupaient, à Aboukir, une position redoutable.
+ Cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le
+ grand-visir n'aurait jamais osé passer le désert devant l'armée
+ française, ou s'il l'avait osé, il eût été très facile de le
+ battre.
+
+ L'Égypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui
+ s'était mis dans l'état-major.
+
+ La peste, qui avait affligé l'armée en 1799, lui avait fait
+ perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui
+ en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en
+ malignité. Dans ce cas, le général partant voulait prévenir les
+ seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la
+ responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il ne
+ recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai
+ 1800, à condition que l'armée française resterait en Égypte
+ jusqu'à la paix générale.
+
+ Mais enfin, le cas n'était point arrivé; on n'était pas au mois
+ de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de septembre; on avait donc
+ tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable que l'on
+ recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste n'affligea pas
+ l'armée en 1800 et 1801.
+
+«Le général dit ailleurs: «Alexandrie et El-A'rych, voilà les deux
+clefs de l'Égypte.»
+
+«El-A'rych est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La
+grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une
+garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks
+et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa
+communication avec Catiëh; et comme, lors du départ de Bonaparte,
+cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il
+ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup
+férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois
+soutenus dans les brûlans déserts; mais d'un côté ils ont tant de fois
+été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent
+et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand-visir, qui enflamme
+leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous
+en faire abandonner.»
+
+ Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes
+ de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les
+ puits et la forêt de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une
+ vedette située près de la Syrie, la seule porte par où toute
+ armée qui veut attaquer l'Égypte par terre, puisse passer. Les
+ localités offrent beaucoup de difficultés aux assiégeans. C'est
+ donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du
+ désert.
+
+«Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp retranché; il
+était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse artillerie de
+siége; mais depuis que nous l'avons perdue cette artillerie, dans la
+désastreuse campagne de Syrie; depuis que le général Bonaparte a
+retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux
+frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir
+qu'une faible résistance.»
+
+ Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches à feu de
+ tout calibre. Les vingt-quatre pièces que l'on avait perdues en
+ Syrie, appartenaient à l'équipage de siége, et n'avaient jamais
+ été destinées à faire partie de l'armement de cette place. Les
+ Anglais y ont trouvé, en 1801, plus de quatre cents pièces de
+ canon, indépendamment des pièces qui armaient les frégates et
+ autres bâtimens.
+
+«Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès
+qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque
+totalité des Turcs qui étaient débarqués: mais qu'est-ce qu'une perte
+pareille pour une grande nation à laquelle on a ravi la plus belle
+portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt
+prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce qu'on avait
+pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant
+ni les préparatifs ni la marche du grand-visir.»
+
+ L'armée de Moustapha, pacha de Romélie, qui débarqua d'Aboukir,
+ était de dix-huit mille hommes. C'était l'élite des troupes de
+ la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie. Ces
+ troupes étaient incomparablement meilleures que celles du mont
+ Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se composer
+ l'armée du grand-visir.
+
+ Le grand-visir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Aboukir qu'à
+ Érivan, dans l'Arménie, près la mer Caspienne.
+
+«Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense,
+citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées
+par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui
+de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous
+trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au
+grand-visir, en lui envoyant le _duplicata_ de celle de Bonaparte. Si
+ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de
+l'Égypte, aux conditions suivantes:
+
+«Le grand seigneur y établirait un pacha comme par le passé.
+
+«On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours perçu de droit
+et jamais de fait.
+
+«Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Égypte et la Syrie.
+
+«Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et
+les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des
+douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût conclu la paix avec
+l'Angleterre.
+
+«Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je
+croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus
+éclatante victoire; mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à
+ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point,
+j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas je me
+guiderai d'après les circonstances.»
+
+ Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté; il y a loin de là
+ à la capitulation d'El-A'rych.
+
+ Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui
+ faire tomber les armes des mains, et de conserver l'armée en
+ Égypte, était bon.
+
+«Je connais toute l'importance de la possession de l'Égypte; je disais
+en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel
+elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du
+monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est
+la marine: la nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix
+avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable
+pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet
+qu'on avait pu se proposer.
+
+«Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le détail de toutes
+les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe
+peut offrir, ils ne sont point de mon ressort.
+
+«Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des
+mouvemens, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de
+l'armée que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, je
+réussis à remplir vos voeux; plus rapproché de vous, je mettrais toute
+ma gloire à vous obéir?
+
+«Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous
+manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la
+dette contractée et laissée par Bonaparte.
+
+«Salut et respect,
+
+ «_Signé_, KLÉBER»
+
+ La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois étaient
+ hors de service, ne changeait rien à la situation de la
+ République, qui était, en 1800, tout aussi inférieure sur mer
+ qu'en 1798: si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit
+ à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'était pour
+ le devenir que la République voulait posséder l'Égypte. Cependant
+ la République avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des
+ renforts en Égypte, lorsque ce serait nécessaire. Au moment où le
+ général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six
+ vaisseaux de haut bord, était maître de la Méditerranée; il eût
+ secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été
+ nécessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin.
+
+_P. S._ «Au moment, citoyens Directeurs, où je vous expédie cette
+lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant
+Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouillée à Jaffa, et
+portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement. Quinze
+mille hommes sont toujours réunis à Ghazah, et le grand-visir
+s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, un
+soldat de la 25e demi-brigade, fait prisonnier du côté d'El-A'rych.
+Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé de rapporter à
+ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur général de
+trembler. Ceci paraît annoncer ou la confiance que le grand-visir met
+dans ses forces, ou un désir de rapprochement. Quant à moi, il me
+serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille hommes en
+état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune, si
+je ne puis parvenir à gagner du temps par des négociations. Djezzar a
+retiré ses troupes de Ghazab, et les a fait revenir à Acre.»
+
+ Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kléber. Il
+ avait servi huit ans comme officier dans un régiment autrichien;
+ il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'était laissé
+ battre par les Ottomans; il avait conservé une opinion fort
+ exagérée de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait déjà fait perdre à
+ la Porte l'armée de Mustapha, pacha de Romélie, qu'il avait
+ débarquée à Aboukir, vint mouiller à Damiette, avec soixante
+ transports sur lesquels étaient embarqués sept mille janissaires,
+ de très bonnes troupes: c'était l'arrière-garde de l'armée de
+ Moustapha-Pacha. Au 1er novembre, il les débarqua sur la plage de
+ Damiette: l'intrépide général Verdier marcha à eux, avec mille
+ hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pièces de
+ canon furent ses trophées.
+
+ Le capitan-pacha n'était point à Jaffa; l'armée du visir n'était
+ point entrée en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes
+ à Ghazah. Les armées russe et anglaise ne songeaient point à
+ attaquer l'Égypte.
+
+ Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait
+ que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décidé à
+ évacuer le pays; on voulut justifier cette évacuation, car cette
+ lettre arriva à Paris le 12 janvier. Le général Berthier la mit
+ sous les yeux du premier consul; elle était accompagnée du
+ rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du payeur Estève,
+ et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs de corps
+ d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.; tous ces
+ états, que fit dépouiller le ministre de la guerre, présentaient
+ des rapports qui contredisaient le général en chef. Mais
+ heureusement pour l'Égypte qu'un duplicata de cette lettre tomba
+ entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitôt à
+ Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ, pour qu'on ne
+ reconnût aucune capitulation qui aurait pour but de ramener
+ l'armée d'Égypte en France; et que, si déjà elle était en mer, il
+ fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.
+
+ Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de
+ France à la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrivée de
+ Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an
+ VIII, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en
+ réponse à celle de Kléber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai,
+ dix jours avant le terme fixé pour la remise de cette capitale au
+ grand-visir. Kléber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il
+ n'eut qu'à marcher.
+
+ Ce ramassis de canaille, qui se disait l'armée du grand-visir,
+ fut rejeté au-delà du désert, sans faire aucune résistance.
+ L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua
+ quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur
+ équipage de campagne.
+
+ Kléber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à
+ améliorer le sort de l'année et du pays; mais, le 14 juin 1800,
+ il périt sous le poignard d'un misérable fanatique.
+
+ S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise
+ débarqua à Aboukir, elle eût été perdue: peu d'Anglais se fussent
+ rembarqués, et l'Égypte eût été à la France.
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L ÉTAT-MAJOR.
+
+
+ (Nº 1.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er thermidor an VI
+ (19 juillet 1798).
+
+AU GÉNÉRAL BONAPARTE.
+
+Il y a deux ou trois jours, citoyen général, qu'un employé de l'armée
+fit courir le bruit et répandit partout qu'il y avait eu un mouvement
+à Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieyès
+et plusieurs autres avaient été déportés; que Talleyrand-Périgord
+était ambassadeur à Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin
+que vous étiez rappelé.
+
+Comme cette dernière assertion a fait une grande sensation, j'ai fait
+arrêter le nouvelliste pour être interrogé. Ce qui pourtant m'a fait
+penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier
+qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air
+mystérieux. Veuillez me faire connaître ce qu'il en est. _J'ai résolu,
+mon général, de vous suivre partout; je vous suivrai également en
+France. Je n'obéirai pas à d'autre qu'à vous, et je ne commanderai
+pas, parce que je ne veux pas être en contact immédiat avec le
+gouvernement._ Je n'ai jamais été si avide de nouvelles et sur Paris
+et sur les événemens du Caire.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 2.) Rosette, 25 août 1799.
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, À
+ALEXANDRIE.
+
+
+Je reçois le 5 au soir, mon cher général, une lettre du général en
+chef, dont voici l'extrait: «Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4:
+partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre
+personne, à Rosette, si vous ne voyez aucun inconvénient à vous absenter
+de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je
+désirerais qu'il pût arriver à Rosette dans la journée du 7. J'ai à
+conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes. Je
+traverse en deux jours le désert et le lac Bourlos, j'arrive à Rosette
+le 7 à dix heures du soir, mais l'oiseau était déniché et n'avait pas
+même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette où j'attendrai
+tranquillement les ordres de celui qui commande l'armée. Vous avez
+déjà sans doute appris, mon cher général, que la flotte qui avait paru
+devant Damiette était repartie de ce mouillage faisant route vers la
+Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25e a rejoint, et j'ai reçu
+dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me donnez
+des détails intéressans du siége d'Aboukir. Veuillez bien me tenir au
+courant de ce qui se passera dans l'étendue de votre commandement,
+j'en userai de même. Rien ne pourra m'être plus agréable que de
+recevoir souvent de vos lettres; et pour la première, j'espère que
+vous aurez la complaisance de me donner des détails sur le départ de
+notre héros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de coeur et
+d'âme.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 3.) Quartier-général d'Alexandrie, le 17 août 1799.
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+MON CHER GÉNÉRAL,
+
+Vous êtes nommé au commandement général de l'armée d'Égypte. Le
+général Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France,
+avec les généraux Berthier, Andréossy, Marmont, Lannes et Murat. Je
+n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé le
+général Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que
+verbalement. Je me bornerai à vous dire que j'ai trouvé ces motifs
+justes, et que cette mesure est la seule qui puisse être de quelque
+utilité à l'armée.
+
+Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs à
+votre nomination: j'en ai chargé le citoyen Eysotier, chef de brigade
+de la 69e; il a ordre de ne les remettre qu'à vous-même. Le général
+Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette, et d'après
+son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en
+supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donne
+ordre à l'adjudant-général Valentin, commandant à Rosette, de faire
+partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette,
+mais non celle du général en chef, qui restera constamment entre les
+mains du chef de brigade de la 69e, jusqu'à ce qu'il puisse vous la
+remettre à vous-même, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous
+la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc à Rosette,
+si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit
+faire. Le général en chef m'a nommé au commandement du deuxième
+arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et le Bahirëh; mais
+je n'ai accepté que provisoirement, pour plusieurs raisons; la
+première, c'est que cela doit être à votre disposition: la deuxième,
+c'est que je désire, mon cher général, avant de prendre ce
+commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une
+conversation avec vous. J'attendrai à cet égard ce que vous me
+prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je désirerais
+que cela fût le plus promptement possible.
+
+Le général Bonaparte m'avait donné, avant son départ, ordre de mettre
+un embargo sur tous les bâtimens du port d'Alexandrie, jusqu'à
+trente-six heures après son départ. L'embargo est levé depuis ce
+matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expédier soit à
+Aboukir, soit à Rosette; car pour les bâtimens destinés à se rendre en
+Europe, d'après les mêmes ordres, il n'en partira tout au plus que
+dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est
+nommé commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus être
+considéré que comme port de deuxième classe. Le capitaine de frégate
+Rouvier continuera de remplir ces mêmes fonctions à Boulac, et aura
+inspection sur toute la navigation en activité. Le capitaine de
+frégate Guichard commandera tous les bâtimens armés du fleuve. La
+ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou
+dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au général Dugua
+et au divan du Caire.
+
+Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait,
+d'être sous vos ordres: soyez assuré qu'en tout et partout, vous ne
+trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me
+prescrirez. Je vous ai voué depuis long-temps estime et amitié
+franche; je compte sur les mêmes sentimens de votre part. J'ai ordre
+de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc de Toscane
+et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre. Les consuls
+de ces différentes nations doivent cesser leurs fonctions. J'ai aussi,
+relativement à des draps pour l'habillement de l'armée, des ordres,
+qui frappent les négocians étrangers. La djerme la _Boulonnaise_ est à
+Rahmaniëh. J'envoie à Rosette les chevaux des guides que Bonaparte a
+emmenés avec lui en France: ils sont destinés à remonter les guides
+restés au Caire.
+
+Salut et respect,
+
+ ABDALLA MENOU.
+
+
+ (Nº 4.) Rosette, 3 fructidor (25 août 1799).
+
+J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade
+de la 69e, mon cher général. J'aurais bien désiré que vous vous
+fussiez rendu vous-même ici. Ma présence me semble très nécessaire au
+Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin.
+Hâtez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer
+ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du
+deuxième arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je
+ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre
+satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne le
+bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'où seulement peut
+découler le bien public. _Si j'approuve le motif du départ de
+Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme._
+
+Adieu, ou plutôt au plaisir de vous voir bientôt.
+
+À vous et tout à vous,
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 5.) Menouf, 14 fructidor (31 août 1799).
+
+LANUSSE, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+Votre lettre vient de me parvenir, citoyen général; j'ai appris sans
+étonnement, sans doute parce que j'étais préparé depuis quelques jours
+à recevoir cette nouvelle, que le général Bonaparte s'est embarqué
+pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la même raison que
+ce départ n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni
+sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que
+je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus
+tranquille. Pour moi, espérant beaucoup du général qui est parti, mais
+comptant davantage sur la capacité de celui qui le remplace, je ne
+doute point que l'issue de l'expédition d'Égypte ne soit aussi belle
+qu'on se l'était promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen
+général, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur
+pouvoir les efforts que vous serez à même de faire pour parvenir à ce
+but.
+
+Salut et respect,
+
+ LANUSSE.
+
+
+ (Nº 6.) Siout, 18 fructidor (4 septembre).
+
+LE GÉNÉRAL DE BRIGADE FRIANT AU GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+Je vous accuse réception de deux paquets adressés aux généraux
+Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite à Kéné où ces deux
+généraux sont en ce moment. J'ai donné connaissance, par un ordre du
+jour, de votre circulaire à mon adresse, aux troupes que je commande,
+et le leur ai lu moi-même. Je puis vous dire qu'officiers et soldats
+ne sont point mécontens du départ du général en chef, étant persuadés
+que le bien de l'armée exigeait ce voyage en Europe. Vous pouvez aussi
+compter, mon général, sur l'ancien attachement que ces militaires vous
+portent: ce sont vos anciens soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse. De
+mon côté, je ferai tous mes efforts pour mériter votre estime.
+
+ FRIANT.
+
+
+ (Nº 7.) Damiette, 18 fructidor (4 septembre).
+
+VERDIER, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+Hier seulement, mon général, j'ai reçu une de vos lettres du 9, de
+Rosette. Oui, mon général, je conçois que les motifs qui ont déterminé
+le départ du général Bonaparte avec tant de précipitation et de
+secret, doivent être puissans. Je les respecte, ces motifs, et me
+borne à espérer dans la certitude qu'étant aussi dignement remplacé,
+l'armée n'a qu'à gagner dans les événemens. L'amour de mon devoir,
+l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous
+donner la certitude que toutes mes facultés seront employées à
+justifier les premiers et mériter de plus en plus la seconde. Le vide
+que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le
+militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres
+connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme
+heureux cet événement, dont ils attendent de grands résultats. Voilà
+ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laissée, et de
+laquelle vous avez tout à espérer. Confiance entière en son nouveau
+chef, discipline, bravoure, voilà ce que je crois pouvoir vous offrir,
+en vous assurant de nouveau de tout mon respect.
+
+ VERDIER.
+
+
+ (Nº 8.) Kéné, 21 fructidor (7 septembre).
+
+BELLIARD, AU GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+J'ai reçu, mon général, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le
+départ du général en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient
+les événemens, mon général, ils ne peuvent rien changer à mes
+principes et à mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le
+mobile de toutes mes actions.
+
+Salut et respect,
+
+ BELLIARD.
+
+
+ (Nº 9.) Au Caire, 21 fructidor (7 septembre).
+
+POUSSIELGUE, etc., AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.
+
+
+Je reçois, mon cher général, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis
+persuadé que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne
+lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystère à des hommes à qui
+il devait beaucoup, qui avaient toujours justifié sa confiance, et
+qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et
+moi nous avons beaucoup à nous en plaindre; il nous a joués.
+
+Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualités
+solides, et malgré mon attachement personnel pour Bonaparte, je suis
+convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement du
+général Kléber, Français et Turcs. Il jouit d'une grande célébrité, et
+il a l'estime de tout le monde au plus haut degré. Réunissons-nous
+tous à lui, aidons-le à mener notre vaisseau au port, et à le sauver,
+en attendant, des tempêtes. Quant à de nouveaux systèmes de finances,
+j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prêts à éclore;
+mais il n'est plus temps. Il faut que notre établissement soit
+consolidé par un traité de paix, pour qu'on puisse innover avec
+succès. Un bon plan ne réussirait pas en ce moment, et alors il serait
+perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre
+arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous
+satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une
+proportion égale au reste de l'armée. C'est un principe que le général
+Kléber m'a annoncé vouloir maintenir contre toute section de l'armée
+qui pourrait être tentée de s'en écarter, et déjà il l'a annoncé dans
+un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier à recueillir les
+revenus de 1214, c'est-à-dire le saïfi de la province de Rosette pour
+1213; il sera exigible à la fin de brumaire. J'ai conseillé à vos
+aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est
+l'unique moyen de vous la conserver.
+
+ POUSSIELGUE.
+
+
+ (Nº 10.) Toulon, 18 mai 1798.
+
+AU GÉNÉRAL MOREAU.
+
+
+Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque
+nous serons au large, et que je serai dégagé du détail et de
+l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre,
+et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était
+favorable il y a quelques jours, a changé tout à coup, et on a profité
+de cette contrariété pour faire aussi quelques changemens dans la
+répartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes.
+Enfin, le vent paraît se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois
+jours nous serons au large. Vous devez être au fait du secret de notre
+expédition; j'ai ouï dire que vous la désapprouviez, j'en ai été
+fâché; j'aurais désiré que tous eussiez à cet égard moins de
+précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire,
+l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire
+mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à
+espérer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans
+ma première, et comme je suis un peu paresseux pour écrire, Baudot
+sera celui qui vous transmettra mes idées et tout ce que je pourrais
+avoir à vous dire.
+
+Je renvoie Gaillard à Paris près de sa femme; je vous prie de lui
+remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe à celle
+qu'il tirera de ma voiture, le mettra à l'aise jusqu'à ce que je
+puisse donner de mes nouvelles d'au-delà les mers. Prenez, au reste,
+avec lui, les arrangemens de détail que vous croirez les plus
+convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous écrirai. Adieu,
+mon cher Moreau, j'espère que le gouvernement, plus juste, aura
+bientôt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle vous
+n'êtes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez à jamais sur mon
+attachement et ma bien sincère amitié.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 11.) Au quartier-général du Caire,21 septembre 1799
+ (an VII de la République française).
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES
+OTTOMANES,
+
+
+ _Illustre parmi les gens éclairés et sages, que Dieu lui donne
+ une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut._
+
+Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence, il y a trente
+jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n'ait été
+interceptée par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, je
+crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence: il est joint
+à la présente lettre.
+
+Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-même, car la
+nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France,
+n'a jamais été un problème pour aucun politique; et il n'est pas un
+Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction
+intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations.
+
+Les Français, en venant en Égypte, n'avaient d'autre but que de faire
+trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de
+l'Inde, et les forcer à la paix.
+
+En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés
+qu'ils avaient reçus des mameloucks; ils délivraient l'Égypte de leur
+domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entière de ce
+beau pays, que depuis un siècle il ne pouvait plus compter réellement
+au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun fruit.
+
+La conduite des Français a été conséquente à ces principes. Arrivés en
+Égypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont été
+respectés et honorés. Il a été fait une guerre à outrance aux
+mameloucks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire,
+les sujets du Grand-Seigneur ont été maintenus dans leurs propriétés;
+ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odjaklis et les
+ministres du Grand-Seigneur ont été conservés dans leurs droits et
+dans leur jouissance. Les kadis ont été confirmés, et les lois turques
+suivies.
+
+L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands
+du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la
+Mecque a été donnée à un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas
+trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin
+la religion musulmane a été protégée et honorée.
+
+Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français
+n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été
+contraints, malgré leurs voeux, malgré leurs intérêts, à se battre en
+Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer; et au
+milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien
+diminué des égards et des sentimens d'affection qu'ils avaient
+témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette
+guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une
+prompte réconciliation.
+
+Que l'expédition d'Égypte ait été faite sans la participation formelle
+de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que
+cette expédition, pour réussir par rapport aux Anglais, exigeait la
+plus grande activité, et surtout le plus grand secret.
+
+La France, sûre des sentimens d'amitié de la Sublime Porte, sûre
+qu'elle ne pourrait blâmer une expédition dont elle retirerait le
+principal avantage, puisqu'il en résulterait l'affranchissement d'une
+de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours à
+temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ces
+motifs de sa conduite, même en Égypte.
+
+Mais après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte
+se trouva privé de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime
+Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe
+contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine à persuader ce
+qu'ils voulurent, et à donner à notre entreprise les couleurs les plus
+odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls, et
+d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle.
+
+Ils excitèrent un ressentiment facile à enflammer, et ils hâtèrent
+d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre
+explication avec les Français lui eût découvert le piége dans lequel
+on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses
+véritables intérêts.
+
+Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le
+plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays.
+
+Les Français ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne
+craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des
+preuves. Mais en faisant la guerre à leur ancienne amie la Sublime
+Porte, c'est comme s'ils la faisaient à eux-mêmes. Nous devons
+pleurer, même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos armées,
+auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre leurs
+véritables ennemis.
+
+La négociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point
+d'intérêts compliqués entre les deux nations: il ne s'agit que de
+l'Égypte, et l'Égypte est toujours à vous, elle y est plus que jamais
+puisque les mameloucks n'y règnent et n'y régneront plus.
+
+Vous serez obligés de garder des ménagemens, parce que vous aurez
+introduit au milieu de vous, et comme alliés, vos plus cruels ennemis,
+et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent, aussitôt
+qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais
+c'est un motif de plus pour hâter les négociations, et ne pas épuiser
+en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et
+des richesses que réclament des dangers plus réels.
+
+En un mot, et en laissant de côté toute considération étrangère, la
+guerre entre nous ne peut avoir aucun but.
+
+Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son
+importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour
+m'assurer qu'elle vous parviendra.
+
+Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance,
+elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus.
+
+Le général en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-même
+à une paix si nécessaire. Je le remplace, et je suis comme lui animé
+du désir de voir terminer notre malheureuse querelle.
+
+J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de
+la considération distinguée que j'ai pour elle.
+
+ KLÉBER.
+
+
+KLÉBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRÈS DU VISIR.
+
+L'évaluation du général Kléber était évidemment trop faible, car enfin
+aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, où
+assurément Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et
+où cependant les troupes de la Haute-Égypte ni celles de la Charkiëh,
+de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que
+nous avions en tête n'était pas plus juste: les Anglais n'avaient pas
+augmenté leurs croisières, les Russes n'avaient pas paru, et les
+mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant
+quelques centaines de fantassins perchés sur des dromadaires. La
+population devait inspirer des craintes moins sérieuses encore: aucune
+émeute n'avait éclaté; aucun acte, aucun symptôme ne décelait des
+sentimens hostiles; loin de là, les naturels se montraient calmes,
+résignés, et faisaient peu de cas des préparatifs du visir. Le général
+Reynier, qui leur rendait ce témoignage, ne partageait pas non plus
+les prévisions de Kléber, au sujet du voltigeur de la 25e; cet
+incident pouvait bien indiquer le désir d'un rapprochement, mais ne
+prouvait pas une haute confiance. L'idée d'enlever un prisonnier pour
+en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait
+avoir germé dans une tête turque, c'était une suggestion de quelque
+Européen. La conjecture était probable; Kléber résolut de
+l'éclaircir, et de savoir au juste à qui, des Musulmans ou des
+Anglais, il avait affaire. La flotte croisait à l'entrée du Boghaz; il
+chargea l'adjudant-général Morand de s'assurer des vues, des forces
+qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit à Lesbëh, se jeta dans
+une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey.
+Il passa la première ligne, pénétra dans la seconde; personne ne
+prenait garde à lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, traité
+avec égards, et put observer la surprise du Turc à la suscription des
+lettres qu'il lui avait rendues. «Kléber! s'écria l'Ottoman; et
+Bonaparte?--Il est parti.--D'où?--D'Alexandrie.--Il y a
+long-temps?--Le 23 août.--Sur un bâtiment de guerre?--Avec deux
+frégates.--Il emmène des généraux?--Plusieurs.» Il s'adressa alors à
+ses Turcs, échangea avec eux quelques phrases, et reprit: «Quel motif
+l'a déterminé à quitter l'Égypte?--L'intérêt de la patrie, sa gloire,
+l'obéissance. Il est parti comme eût fait un pacha rappelé par Sa
+Hautesse.» Petrona-Bey fit servir le café, présenta une pipe à
+l'adjudant-général, et continuant la conversation: «Avez-vous beaucoup
+de riz au Caire?--À profusion.--Les vivres ne vous manquent pas?--Les
+blés surabondent.--N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis,
+ont replacé sur le trône un frère du fils du dernier de vos rois. Son
+envoyé, M. Boyle, est déjà accrédité auprès du Sultan. Il faudra bien
+de force ou de gré que vous évacuiez l'Égypte.»
+
+Cette singulière conversation indiquait la couleur que la guerre
+allait prendre. Morand en rendit compte à son chef, et lui fit part du
+peu de troupes que la flotte avait à bord. L'effendi que Bonaparte
+avait envoyé en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit pas un
+rapport plus alarmant. L'armée turque était peu nombreuse, Djezzar ne
+voulait ni marcher ni permettre qu'on pénétrât dans ses places.
+L'entrée d'Acre, celle de Jaffa même était interdite aux Ottomans. Les
+subsistances devenaient chaque jour plus rares, les mameloucks
+manquaient de tout, et le généralissime, mécontent des exigences des
+Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce rapport rendait
+plus frappant le contraste que présentaient les intentions
+personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La réponse
+officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grâces, toute
+l'aménité que l'Angleterre sait répandre dans ses manifestes: elle
+était ainsi conçue:
+
+
+ _Du quartier-général de Damas (sans date)._
+
+YOUSSEF-PACHA, GRAND-VISIR ET GÉNÉRALISSIME DE L'ARMÉE DE LA SUBLIME
+PORTE,
+
+
+ _Au modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
+ Grands de la secte de Jésus, l'estimé et affectionné_ BONAPARTE
+ _(dont la fin soit heureuse), l'un des généraux de la République
+ française,_ SALUT ET AMITIÉ.
+
+«J'ai reçu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et
+j'en ai compris le contenu. Tout le monde connaît l'ancienne amitié
+de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois, et sa
+grande bienveillance envers la République française, mais personne
+n'ignore non plus que les Français, excités et poussés par des
+malintentionnés, portés à semer partout le trouble et la discorde, ont
+entrepris de faire des choses que jamais on n'avait ouïes, et
+qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est
+ainsi qu'ils ont attaqué l'Égypte à l'improviste, et se sont emparés
+de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime
+Porte.
+
+«Il est étonnant qu'après une semblable démarche, vous ayez pu écrire
+dans votre lettre que la République française est notre amie, et que
+les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde
+comme ses véritables et loyaux amis.
+
+«Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez
+ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Égypte et à s'en
+rendre maîtres?
+
+«Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre
+chose qui soit contraire aux droits des nations?
+
+«Vous m'écrivez que l'intention de la République française n'a été que
+de détruire les mameloucks, et qu'elle a toujours désiré de vivre en
+paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks
+étant dans la dépendance de la Sublime Porte, c'est à elle à les
+diriger; d'ailleurs, une pareille intention était-elle conforme aux
+lois des nations, même des plus petites?
+
+«Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la République
+française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître bien
+étranges, dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié que
+la Sublime Porte a toujours témoignée à votre gouvernement, les
+Français ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manière
+tout-à-fait contraire aux droits des nations, et ont commis par là une
+action blâmable.
+
+«C'est une idée bien extraordinaire que celle que vous avez de vouloir
+instruire la Sublime Porte de la véritable situation de l'Arabie et de
+l'Égypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont
+eu de vive force attaqué l'Égypte, et que la Sublime Porte leur a
+déclaré, conformément à la loi et aux droits des nations, une guerre
+qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas différé un
+moment à préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre, et à
+lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que
+les étoiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la
+Syrie et l'Égypte. Il était nécessaire que l'hiver finît, qu'on entrât
+dans la belle saison, et que moi-même, plénipotentiaire absolu et
+généralissime de l'armée de la Sublime Porte, je me rendisse en Égypte
+par la Syrie, conformément aux ordres, auxquels obéit l'univers, du
+très puissant, très magnifique, très grand, très fort, mon protecteur,
+mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand
+Alexandre, roi des rois, asile de la justice.
+
+«Après avoir complété le nombre des canonniers, celui des bombes, des
+canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entré à Damas.
+
+«D'un côté, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales
+à leurs ennemis, me tenant à l'arrière-garde, prêt à marcher avec mon
+quartier-général. D'un autre côté, les Français, pour avoir rompu la
+paix d'une manière inouïe, ont été dispersés et détruits à Corfou et
+en Italie; ce qui devait nécessairement être le résultat de leur
+démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux
+glorieuses nations, nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se
+trouvaient dans ces parages, après avoir été devant Alexandrie, sont
+employées en Chypre à l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles
+troupes; et l'escadre anglaise, jointe à l'escadre de la Sublime
+Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera
+alors, comme vous pouvez le juger vous-même, que les Français
+connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie, _et tu verras,
+quand la poussière sera dissipée, si tu es sur un cheval ou sur un
+âne_. (Verset arabe.)
+
+«Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous
+avez à renouer une amitié pure et sincère, et qu'ainsi il paraît que
+vous demandez sûreté et sauf-conduit, expliquez-moi si vous désirez
+seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas là, en vertu de la
+loi de Mahomet, qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui
+demandent grâce et pardon, je vous ferai embarquer avec tous les
+Français qui se trouvent en Égypte, et je vous ferai parvenir sains et
+saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas à ce que
+je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais dessein,
+apprenez que si l'on manquait à un pareil engagement, ce serait violer
+ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manière tout-à-fait opposée
+aux droits des nations; tandis que l'on est bien loin de se croire
+permis de se détourner, à votre exemple, du chemin droit, pour suivre
+un sentier qui n'est pas conforme aux principes et aux réglemens des
+nations.
+
+«Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre,
+cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Égypte; mais si
+vous partez, en vous embarquant sur les bâtimens de la Sublime Porte,
+vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée, ni de la part des
+Russes, ni de celle des Anglais, nos alliés; et vous épargnerez
+l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de
+malheureux qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musulmans.
+
+«Que si, à votre arrivée à Paris, le voeu de la République est de
+rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la
+Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre,
+je ferai de mon côté tout ce qui dépend de moi, pour le succès d'une
+affaire si utile.
+
+«Dans le cas où vous n'adhéreriez pas à des propositions si
+convenables, j'espère qu'à mon arrivée dans ces contrées, je finirai,
+comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un terme à
+la route que fait la République française, route qui ne peut la
+conduire qu'à sa perte. Le Créateur de la lumière et du monde
+n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français,
+d'une manière contraire aux lois et aux réglemens; c'est la cause pour
+laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous
+côtés.
+
+«Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans
+les départemens de l'Italie, dans les villes d'Ancône et de Naples et
+dans les environs, votre escadre qui était sortie pour venir au
+secours de l'armée d'Égypte, a été brûlée et coulée à fond par les
+escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez
+conclure de tous ces événemens que le vent du malheur et du désordre
+commence à souffler contre les Français, et qu'ils sont devenus
+désormais l'objet de la colère du Très-Haut.
+
+«Vous qui êtes renommé par votre intelligence, et par la sagesse de la
+direction que vous avez imprimée aux affaires de la République
+française; vous aussi, vous n'avez considéré le lendemain que
+d'aujourd'hui.
+
+«Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la
+justice, ayant destiné une armée formidable contre l'Égypte, vous
+connaîtrez bientôt, s'il plaît à Dieu, la grandeur, la dignité, le
+zèle et la force de la Sublime Porte.
+
+«Quoique d'après les fausses démarches des Français, et leur conduite
+contraire aux droits des nations, il ne fut pas nécessaire de répondre
+à ce que vous m'avez écrit; sans m'arrêter à ces considérations, et
+parce que le refus d'une réponse serait contraire aux usages et à la
+bienveillance, je vous ai écrit cette lettre amicale, et je vous l'ai
+envoyée par ledit effendi. Après que vous l'aurez reçue, ce sera à
+vous à choisir celui des deux partis que vous devez prendre.»
+
+ _Signé en chiffre_ YOUSSEF, _ainsi que dans le sceau
+ apposé à la lettre._
+
+
+Cette réponse outrageante rendit Kléber à toute son énergie; il
+repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans déshonneur, et ne
+songea plus qu'à combattre; il porta des troupes à Souez, réunit des
+bâtimens à Castel-Messara, fit passer des renforts au général Verdier,
+et lui manda que si l'ennemi débarquait sur la plage étroite qui
+sépare la mer du lac Menzalëh, il l'attaquât avec ses dragons et ses
+chaloupes; que dans une position aussi resserrée, trois cents de nos
+braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il
+ordonna en même temps qu'on doublât tous les postes qui protégeaient
+les terres cultivées, et voulut qu'au lieu d'être réduit à la simple
+défensive, El-A'rych fût en état de donner de l'inquiétude à l'ennemi,
+de tenter une sortie, d'arrêter les Osmanlis et de les livrer à toutes
+les privations du désert. Il connaissait, par les rapports, la
+disette qu'éprouvait l'armée du visir, et prit des mesures pour
+l'accroître; il savait qu'elle était alimentée par les Arabes, et
+qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle
+recevait des caravanes. Il défendit l'exportation, abandonna aux
+troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux
+qui se livreraient à ce coupable trafic. Menou, toujours prêt à
+trancher de l'économiste, voulut s'élever contre des arrêtés qu'il
+jugeait trop sévères, et se prévalut de l'autorité de l'ancien
+commandant de Mansoura; mais Kléber resta inébranlable, et répondit au
+malencontreux dissertateur que la première loi à la guerre était de
+mettre l'ennemi dans la détresse; qu'il persistait dans ses décisions.
+
+Les mouvemens n'étaient pas moins actifs dans la Haute-Égypte.
+Mourâd-Bey, après sa défaite, s'était réfugié dans le désert, d'où il
+s'échappait de temps à autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou
+de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces
+incursions fatiguaient, résolut d'y mettre fin; il réunit quelques
+troupes à cheval, des pièces, de l'infanterie montée à dromadaire;
+forma deux colonnes mobiles; se mit à la tête de l'une, et confia
+l'autre à l'adjudant-général Boyer. Le général battit vainement le
+désert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les
+premiers jours d'octobre, il suivit le désert jusqu'à la hauteur de
+Benezëh, où Mourâd était établi avec quatre tribus arabes. Le bey ne
+l'eut pas plus tôt aperçu qu'il leva son camp; il se dirigea sur
+Heslé, s'enfonça dans les sables, prit la route du palais Caron, alla,
+revint, et chercha par mille détours à dérober sa trace. Il ne put y
+réussir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des troupes
+qu'il voulait éviter. Il prend aussitôt son parti; il accepte la
+charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle espèce
+les échecs qu'il a essuyés; mais les Arabes ne sont pas à portée, que
+déjà elle est à terre et ouvre sur eux un feu meurtrier. Ils se
+reforment, bravent les balles et les baïonnettes, sont repoussés,
+reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par les pertes
+qu'ils ont faites, s'élancent en aveugles sur le carré, où se brisent
+leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre, et se
+dispersent, pour mieux l'inquiéter, sur les mamelons voisins: mais ils
+sont abattus par les coups pressés d'une nuée de tirailleurs, qui
+marchent à eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se
+jette aussitôt sur ses chameaux, et les pousse à Rauyanné, à l'oasis,
+et les force de se dissoudre. Mourâd, harcelé, traqué d'un bout du
+Saïd à l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit
+le Nil à la hauteur d'Attfiély, évite les troupes du général Rampon,
+s'enfonce dans la vallée de l'Égarement, change de résolution, revient
+sur ses pas, échappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la
+Haute-Égypte. Ses tentatives auprès de la population sont moins
+heureuses. En vain il sème les proclamations, prodigue les firmans;
+les villages restent sourds à ses appels, aucun ne répond à ses cris
+d'insurrection.
+
+Tout était à la guerre: les troupes se dirigeaient sur le désert, on
+approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres
+cultivées, personne ne pensait plus qu'à punir un ennemi présomptueux.
+Sidney sentit la faute qui avait été faite, et avisa aux moyens de
+renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son
+secrétaire en avant; celui-ci, qui avait été accueilli par Marmont,
+feignant d'ignorer que ce général avait quitté Alexandrie, lui écrivit
+sous prétexte de demander une réponse que réclamait le commodore, et
+lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres à ébranler
+la résolution que manifestait l'armée de se maintenir en Égypte: les
+Directeurs avaient été renouvelés; Barras seul était resté au pouvoir,
+et avait vu ses collègues chargés d'un acte d'accusation. Un des
+principaux griefs qu'on alléguait contre eux était d'avoir relégué
+dans les déserts la plus belle armée de la République. Le secrétaire
+signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant
+connaissait déjà, la perte de l'escadre que commandait le
+contre-amiral Perée, et joignait à son insidieux message une
+collection de journaux qui exagéraient encore l'état fâcheux où se
+trouvait la France. Les flottes combinées avaient repassé le détroit,
+toute espérance de secours était évanouie.
+
+Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en était promis. Retenue
+par l'état-major d'Alexandrie, elle fut acheminée sur le Caire, et
+rendit Kléber à toutes ses perplexités; il retomba sous l'inspiration
+des hommes dont il avait secoué la funeste influence; et lui, qui
+s'était soulevé contre les insolens propos que le visir adressait à
+Bonaparte, qui avait déclaré qu'on ne pouvait les entendre sans se
+couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colère contre la
+plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait proposé de
+mettre fin aux différends qui divisaient la France et la Sublime
+Porte, et de renouer les relations d'amitié qui les avaient si
+long-temps unies. Le Turc ne répondit à ces ouvertures que par des
+offres de pitié, des maximes de commisération, et des doutes offensans
+sur l'aptitude du général à traiter les hautes questions qu'il
+soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outragé Kléber, il voulut
+insulter la nation. Il délégua ses pouvoirs à Moustapha-Pacha auquel
+il adressa l'instruction qui suit:
+
+
+ Reçue le 23 octobre.
+
+LE GRAND-VISIR, À MOUSTAPHA-PACHA, PRISONNIER.
+
+
+MON TRÈS HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE,
+
+«J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par votre trésorier, et
+j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que
+Bonaparte m'avait envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'eût été
+prise par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, on m'en a
+envoyé une double copie, jointe à la lettre du général Kléber qui
+m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplacé, et dans
+laquelle il me témoigne le désir de rétablir la paix entre les deux
+puissances.
+
+«Quoique je sois persuadé que ma réponse à la lettre de Bonaparte,
+envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrivée au général Kléber,
+j'ai cru devoir aussi lui répondre. Je lui ai observé qu'avant de
+commencer des négociations de paix entre la République française et la
+Sublime Porte, il fallait faire connaître les pouvoirs donnés par la
+République française à ses plénipotentiaires, désigner le lieu où ils
+pourront se réunir avec ceux de la Sublime Porte et des autres
+puissances étrangères, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait
+relatif au rétablissement de la paix, d'une manière qu'elles
+pourraient approuver. Je l'ai assuré ensuite que s'il devait
+seulement entamer des négociations afin de pouvoir retourner avec
+sûreté en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et
+tous les Français qui sont en Égypte, avec leurs armes, conformément à
+ce que prescrit la loi du Prophète. Je leur garantis leur retour, en
+France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous
+pouvez traiter vous-même cette affaire avec le général Kléber et tous
+les délégués de la nation française, en les assurant qu'ils n'auront
+rien à craindre pendant la traversée. S'ils osent dire qu'ils sont
+venus en Égypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils
+avancent d'autres faussetés, comme ils y sont habitués, et qu'ils
+veuillent établir sur ces bases fausses des négociations, comme ils
+ont coutume de le faire, d'assurer comme des vérités des mensonges qui
+ne peuvent être crus de personne, cette conduite ne serait pas capable
+d'arrêter un seul instant une marche victorieuse. Si les Français
+désirent rétablir une paix durable, ils ne peuvent espérer la traiter
+en Égypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sûreté,
+ils doivent être persuadés que je la leur garantirai comme je l'ai dit
+auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait
+avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de
+Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai
+motif de son départ est l'approche de l'armée innombrable et
+victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute
+l'artillerie et des provisions nécessaires à la guerre. Voilà ce qui
+l'a fait fuir, avec le désespoir dans l'âme, et tremblant que son
+armée ne s'aperçoive du précipice dans lequel il l'a entraînée. Toutes
+les routes sont fermées pour empêcher l'arrivée d'aucun secours qui
+leur serait apporté par leur escadre; et si Bonaparte est assez
+heureux pour arriver à Paris, il ne pensera plus à revenir en Égypte;
+mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et russe et celle de
+la Sublime Porte, envoyées au commerce de Constantinople, et qui
+doivent être arrivées dans les parages d'Alexandrie, nous assurent que
+non seulement Bonaparte, mais pas même un seul oiseau ne pourrait
+passer sans être vu et arrêté. Je suis d'ailleurs prêt à marcher sur
+l'Égypte avec mon armée redoutable. Dans le cas où les Français
+voudraient retourner sains et saufs dans leur pays, ils doivent
+compter sur mes promesses, que vous pouvez leur garantir vous-même
+encore. Le but de la présente est de vous engager à faire tout ce qui
+dépendra de vous pour sauver de la mort ces malheureux Français que le
+général Bonaparte a si cruellement trompés. J'espère que lorsque vous
+aurez reçu et compris ma lettre, vous agirez en conséquence de ce que
+je vous dis.»
+
+_P. S._ de la main du grand-visir.
+
+
+MON HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE,
+
+«Le général Kléber, que je regarde comme mon ami, est porté à vouloir
+la paix: toutes les nations de l'univers la préfèrent à l'effusion du
+sang humain. Il faut cependant être persuadé que, quoi qu'il s'agisse
+de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activité pour
+accélérer notre marche vers l'Égypte, en nous confiant toujours dans
+la toute-puissance du Très-Haut. Vous n'ignorez pas que les Français
+ont employé, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses pour tromper
+toutes les nations de l'univers. Si, dans cette circonstance, ils ont
+encore la même intention, ils ne réussiront pas. Il arrive souvent que
+ceux qui trompent sont eux-mêmes trompés. Au reste, s'ils désirent
+sincèrement négocier avec la Sublime Porte, et nous donner des
+témoignages d'amitié en commençant des conférences de paix, qu'ils le
+prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catiëh et Salêhiëh;
+qu'ils commencent par là à vous donner à vous-même la confiance qu'ils
+veulent que nous prenions: on pourra alors entamer des négociations et
+travailler à leur sûreté. J'espère que vous mettrez le plus grand zèle
+à agir en conséquence».
+
+
+Suivre ces ouvertures était en accepter la base. La négociation se
+trouvait close avant d'être ouverte; l'évacuation était consentie, il
+n'y avait plus qu'à régler quelques accessoires insignifians. Kléber
+envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces
+propositions n'étaient qu'un premier mot, que la question se
+relèverait d'elle-même, qu'il s'agissait moins de la poser que de la
+débattre. Une autre considération contribua encore à l'égarer. Il
+savait quel était le grand visir; bon, intègre, généreux, excellent
+comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de la
+Haute-Asie, et porté tout à coup des modestes fonctions de collecteur
+au faîte du pouvoir. Ses idées étaient aussi étroites que sa fortune
+avait été obscure; il se berça de l'espérance de le primer dans la
+discussion, et qu'au lieu d'en être le préliminaire, l'Égypte serait
+le gage de la paix. C'était mal connaître la fixité des Turcs.
+
+La tentative, néanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il écrivit à
+Kléber, lui donna connaissance du traité qui liait la Porte à
+l'Angleterre, et demanda à intervenir dans les négociations. Sa
+mésaventure d'Alexandrie lui tenait à l'âme, il tremblait qu'elle ne
+se répétât. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il
+désirait le plus lui était indifférent. S'il revenait sur des offres
+qu'on n'avait pas craint de flétrir du nom d'embauchage, c'est qu'il
+répugnait à l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer
+dans l'exil d'aussi généreux soldats. Que pouvaient en effet leurs
+efforts contre l'Angleterre? Isolés comme ils étaient, sans flotte,
+sans communication, qu'avait à en redouter le commerce britannique?
+Qu'avait à en craindre l'Indostan? Indifférent au fond sur la
+possession de l'Égypte, son gouvernement n'insistait sur l'évacuation
+que parce qu'il était lié par les traités, qu'il avait garanti
+l'intégrité de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs égalaient sa
+bonne foi; l'Angleterre était en mesure de prouver sur le Nil, comme
+elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un outrage, et
+ne partageait pas les principes envahisseurs du Directoire, qu'on
+osait lui attribuer. La politique exigeait peut-être qu'elle retirât
+une offre trop généreuse; mais l'humanité l'avait faite et la
+politique anglaise était de tenir sa parole sans jamais sacrifier à
+l'intérêt du jour. Qu'on se hâtât donc, qu'on ne se berçât plus de la
+vaine espérance de repasser en Europe, sans l'agrément de l'amirauté,
+ni de parvenir à la paix avant d'avoir restitué l'Égypte. L'un était
+aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du Directoire
+lui avaient aliéné tous les peuples, et l'évacuation était un
+préliminaire dont on était résolu de ne pas se départir. Cette
+résolution, d'ailleurs, ne fût-elle pas immuable comme elle l'était,
+ce n'était pas dans un lieu aussi éloigné du siége des gouvernemens
+respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de
+l'importance de celle dont il s'agissait.
+
+Cette lettre, espèce de duplicata de la dépêche du visir, ne pouvait
+manquer son effet sur un homme du caractère de celui auquel elle
+s'adressait. Kléber avait l'âme haute, la répartie heureuse, belle; il
+connaissait ses avantages et aimait à les déployer. Il ne passerait
+pas à un Anglais ce qu'il avait toléré de la part d'un Turc; il
+s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, répondrait avec
+chaleur à ce qui aurait été combiné avec astuce, et finirait par
+donner prise. C'est ce qui arriva. La réponse du général, d'ailleurs
+pleine de noblesse et de dignité, était ainsi conçue:
+
+
+ Au quartier-général du Caire, an VIII de la République
+ (30 octobre 1799).
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À MONSIEUR SIDNEY-SMITH,
+
+_Commandant l'escadre anglaise dans les mers du Levant._
+
+
+MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
+
+«Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et
+moi avons écrites au grand-visir, les 30 thermidor et 1er jour
+complémentaire derniers.
+
+«Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et
+l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs
+d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-visir.
+Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des
+puissances avec lesquelles elle était en guerre, quand nous sommes
+venus en Égypte, compte des motifs qui nous y ont amenés.
+
+«Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec
+Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demandé moi-même votre intervention
+dans ces négociations, persuadé, comme je le suis, qu'elles peuvent
+devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans
+doute autant que moi.
+
+«Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à
+cet objet; vous n'avez jamais pensé sérieusement, monsieur le
+Général, qu'une armée française, et chacun des individus qui la
+composent, pussent écouter des propositions incompatibles avec la
+gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien. Et
+certes! l'Égypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus
+un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.
+
+«Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Égypte, uniquement pour
+retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins
+aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs, et
+multiplié leurs moyens de défense à l'extérieur; mais ils la
+quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette
+évacuation pouvait devenir le prix de la paix générale.
+
+«Les événemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma
+position en Égypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers
+au-delà des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie,
+une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la
+République française sait se relever avec éclat de ses revers.
+
+«Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et
+quelque actives que soient les croisières ennemies dans la
+Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver,
+qu'elles n'ont empêché l'escadre française de passer de Brest à
+Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre
+espagnole.
+
+«Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour toujours
+inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien à craindre du grand-visir.
+Avec deux cents hommes, je garde les défilés inondés des pays
+cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle est
+forcée d'y périr de misère.
+
+«J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuse, pour garder les
+forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une
+attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et
+l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une
+fonderie et des manufactures d'armes sont en activité, et me mettent
+insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est
+donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des
+deux mers avec lesquelles nous communiquons.
+
+«Mais comme le but auquel en définitif il faut atteindre, est la paix;
+qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent comme on la ferait
+plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang;
+qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire
+reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait,
+j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la
+place honorable que vous occupez dans la carrière politique, m'assure,
+monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'ambition plus
+noble que celle de concourir à l'achever.
+
+«L'intégrité de l'empire ottoman, qui est la base de l'alliance de
+l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet des sollicitudes
+de la République française. Je l'ai écrit au grand-visir et je vous le
+répète, l'Égypte, que nous n'avons cessé de considérer comme lui
+appartenant, sera restituée à cette puissance aussitôt qu'une paix
+solide entre la France, l'Angleterre et la Sublime Porte, assurera
+cette intégrité même de l'empire ottoman.
+
+«Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Général, que la paix
+générale ne peut avoir eu lieu avant l'évacuation de l'Égypte, et
+qu'elle pourrait être accélérée par l'évacuation préliminaire. Mais ce
+préliminaire ne peut en être un aux négociations, il doit simplement
+en être une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit
+aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs que la paix
+générale peut être conclue, je ne pense pas qu'il en soit de même pour
+établir les négociations.
+
+«J'ajouterai, à l'égard de l'Angleterre, que les circonstances me
+paraissent avoir apporté de grands changemens dans ses intérêts
+politiques; changemens qui doivent rendre très facile la fin de nos
+malheureux débats.
+
+«Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui
+s'estiment, deux nations les plus civilisées de l'Europe cessent de se
+battre.
+
+«Je me féliciterais, monsieur le Général, d'avoir avec vous l'avantage
+d'arriver à ces heureux résultats. J'en trouve un augure favorable
+dans le désir qui nous est commun de baser nos communications
+officielles sur la franchise du caractère militaire; il me sera
+naturel d'écarter tout sentiment étranger à la plus parfaite estime.
+
+«J'ai écrit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour
+entamer les conférences dans un lieu qu'il indiquera; de mon côté,
+j'enverrai le général de division Desaix et l'administrateur général
+des finances Poussielgue. Si vous désirez que ces conférences se
+tiennent à bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,
+
+ «_Signé_ KLÉBER.»
+
+
+Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutumé à la marche réservée de
+Bonaparte, il ne s'attendait pas à trouver tant d'abandon dans son
+successeur, et cherchait dans le développement, les moyens de faire
+admettre son intervention. Les derniers bâtimens de la flotte qui
+arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes
+aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la côte; il savait
+que Lesbëh n'était défendu que par un millier d'hommes, il résolut de
+l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnières, le feu s'ouvrit; en un
+instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu
+d'effet, jusqu'à ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous
+occupions à un quart de lieue en mer, ils nous forcèrent à l'évacuer.
+Le commodore s'y établit, déploya de nouveau ses embarcations, et fit
+redoubler le feu.
+
+Prévenu de ce petit échec, Kléber fit aussitôt ses dispositions pour
+recevoir l'attaque qui se préparait. Desaix venait d'arriver au Caire;
+il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et
+le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la défense.
+Ce secours fut inutile, tout était terminé lorsqu'il arriva. L'ennemi
+avait continué son feu, et s'était enfin décidé à prendre terre après
+quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour
+point de débarquement, la zone étroite qui sépare la mer du lac
+Menzalëh et que sillonnaient dans toute son étendue les batteries de
+ses vaisseaux. Le 1er novembre, ses chaloupes se mirent en mouvement
+dès que le jour commença à paraître, et jetèrent du premier transport
+quatre mille hommes à la côte. Tous aussitôt se mettent à défoncer, à
+remuer la terre et dessinent une espèce de tranchée, pendant que les
+embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le général Verdier,
+qui était campé à quelque distance, ne leur laisse pas le temps
+d'achever. Il marche sans délibérer, brave le feu des chaloupes,
+arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une mêlée
+furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on donne, on
+reçoit la mort sans proférer un mot; le cliquetis des armes est le
+seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scène de
+carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux sont
+couchés dans la poussière, le reste cherche à regagner les chaloupes
+qui l'ont jeté sur la plage, ou implore la clémence du vainqueur.
+Telle fut la fin de cette expédition qui devait nous arracher
+l'Égypte. L'armée avait succombé sous les murs d'Aboukir,
+l'arrière-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait
+voulu la destinée.
+
+L'escadre était battue; les vents la portaient au large, elle ne
+pouvait désormais rien tenter en faveur du visir. Sa défaite devait
+relever la négociation, et la placer sur ses justes bases. Kléber le
+sentait, le mandait à Desaix; mais rendu bientôt à son irrésolution
+première, il ne voyait, ne rêvait que le visir. En vain le général
+Verdier lui annonçait qu'il avait soigneusement interrogé les
+prisonniers qu'il avait faits; que tous étaient d'accord, qu'ils
+arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec
+Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activité.
+Kléber n'en voulait rien croire; il s'obstinait à ne voir dans
+l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait
+à Desaix de ne rien négliger pour se mettre en rapport avec Sidney.
+Mais celui-ci avait gagné la haute mer; Morand, qui lui portait la
+dépêche du général en chef n'avait pu l'atteindre, et avait été obligé
+de pousser jusqu'à Jaffa. Loin de chercher à ouvrir des
+communications, dont les fruits étaient déjà si déplorables, le
+général résolut de profiter de l'éloignement du commodore pour les
+rompre tout-à-fait. Il écrivit à Kléber, lui peignit l'exaltation des
+troupes, les difficultés que présentait la côte couverte de forts et
+de boue. Il lui représenta qu'il suffisait de quelques réparations
+pour mettre Lesbëh hors d'insulte, et qu'avec une place de cette force
+que protégeait un bon fossé, que défendait une immense étendue de
+vase, il n'avait rien à craindre d'un débarquement. Au surplus,
+l'expédition qui s'était présentée à l'embouchure du Nil arrivait
+directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec l'armée
+du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, était accouru se
+disculper auprès du généralissime. «Je n'ai pas besoin,
+poursuivait-il, de le porter à la paix. Il n'a qu'un but, qu'un désir,
+qu'une volonté, celle de négocier pour nous prouver qu'il faut que
+nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans
+son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête.
+Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet.
+Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis,
+paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces
+bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils
+feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera
+dans la tête qu'après bien des corrections; encore une bonne, et tout
+ira bien, du moins je le présume. Smith s'impatientait de n'avoir pas
+de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: «Le général
+Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le
+croyais plus raisonnable que le général Bonaparte.» Vous voyez
+d'après cela, mon général, qu'il ne demande pas mieux que de négocier.
+Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tôt possible.
+Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est que cela
+lui tient à coeur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense, une raison
+de ne pas l'accorder légèrement.
+
+«Menou conseillait la même réserve Les prévenances des Anglais lui
+étaient suspectes. _Milord et messieurs_ étaient inquiets, soucieux;
+ils méditaient sûrement quelque complot, tramaient quelque surprise,
+mais tout était en éveil, depuis Damiette au Marabou. _S'ils
+arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grêle_; on pouvait
+s'en rapporter à lui. Le général en chef n'avait besoin que de
+prudence, de sang-froid, pour rendre un service signalé à la
+République, et ajouter à sa réputation militaire celle d'un très
+habile et très heureux négociateur.
+
+Kléber avait naturellement l'âme ouverte à toutes les inspirations
+nobles et généreuses. Ses lieutenans s'adressaient à son courage; ils
+lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire
+impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait été emporté loin
+du but. Il chercha à revenir sur lui-même; il se fit rendre compte de
+la situation des corps, voulut connaître les mouvemens qu'ils avaient
+faits, les vues, les espérances des généraux qui les avaient conduits.
+La correspondance de tous ceux qui avaient commandé fut analysée avec
+soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on s'était laissé
+imposer, ne présentait que des motifs de sécurité. Les croisières
+étaient faibles, les mameloucks dispersés, les Osmanlis aux prises
+avec la faim: nos troupes, électrisées par la victoire et le butin
+qu'elles avaient fait, étaient assurées de vaincre, et ne demandaient
+que nouvelle fête, comme l'écrivait Desaix. Ces bonnes dispositions
+furent inutiles. Un Tartare, expédié de Jaffa, fit évanouir toute la
+résolution que Kléber avait montrée. L'énergie du soldat plia devant
+la responsabilité du général; il craignit de courir les chances d'une
+action, et résolut de s'en remettre encore aux subtilités de la
+diplomatie. Peut-être un peu de présomption se mêlait à ce dessein. Il
+se confiait à la supériorité européenne, et ne désespérait pas de
+_dessiller les yeux au pauvre grand-visir_. Menou était désigné pour
+opérer ce prodige, mais le rusé Abdalla n'eut garde d'accepter la
+mission. Il éluda, se perdit en considérations sur l'état où se
+trouvaient les Ottomans. Il représenta que la Turquie était à bout,
+qu'elle exécrait les Russes et ne pouvait marcher qu'avec défiance
+contre un ennemi qu'ils combattaient. Kléber n'en voulut pas
+davantage. Ces aperçus le touchaient peu; ne croyait pas à la sagesse
+des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait invoquer.
+«Leur sagesse! répétait-il avec amertume, mais le divan a ouvert les
+Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux prises avec
+les Turcs. Qu'attendre? que se promettre désormais? comment, dans
+cette vaste confusion de choses et d'intérêts, prévoir ce qui
+arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste, je négocierai,
+je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps. Chacun en agira de
+même, et la fortune décidera.» Ces brusques allocutions ne
+satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les rapports qu'ont
+entre eux les États; mais Kléber refusa de se prêter à ses
+dissertations. Il lui défendit de l'entretenir de politique, et
+ordonna à Desaix de négocier.
+
+Ce général ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir
+n'arrivait pas; il commençait à croire qu'il en serait quitte pour
+battre ce qui restait d'Ottomans sur la côte, lorsqu'il apprit que
+leur chef avait enfin planté ses tentes à Jaffa. Il voulut essayer si
+une nouvelle tentative ne rendrait pas Kléber à son élan. Il lui
+écrivit, et faisant légèrement allusion au long effroi qu'on lui avait
+donné du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prétentions
+des Anglais, et l'impossibilité de rien arrêter de raisonnable avec
+eux avant de les avoir défaits. «Vous m'annoncez, lui mandait-il
+l'arrivée du visir à Jaffa. Il était temps qu'il vînt, car en voilà
+beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas
+de paix qu'il n'ait été battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la
+tête trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les
+étriller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera
+plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la
+fortune vous faisait battre le visir, ils seraient tous plus
+raisonnables.» Il lui exposait ensuite combien les armées qui
+menaçaient l'Égypte étaient peu redoutables, et les chances qu'il
+avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles
+marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devançaient,
+agissaient sans concert; un tel assemblage était hors d'état d'obtenir
+des succès décisifs sur des troupes aguerries.
+
+Ces considérations étaient vraies; mais peu de jours avaient suffi
+pour compliquer la position du général en chef. Bonaparte avait, de
+prime abord, pénétré Sidney et interdit toute communication avec son
+escadre. Kléber, plus confiant, tint une conduite opposée; il laissa
+imprudemment affluer les Anglais sur la côte: l'inquiétude, la
+séduction courut aussitôt nos rangs. «Quelle folie de s'obstiner à
+garder l'Égypte, de défendre des principes que la victoire avait
+proscrits. Les généraux étaient las de guerre, d'anarchie; ils étaient
+résolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient
+arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Condé, et
+se disposaient à rentrer en France les armes à la main.» Les souvenirs
+qu'on s'appliquait à réveiller, les desseins qu'on attribuait à leurs
+chefs ébranlèrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne
+se prêtèrent plus qu'avec répugnance à éloigner l'époque d'une
+évacuation qu'ils croyaient arrêtée. Encouragée par ces succès, la
+malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, écrits
+anonymes, tout fut répandu à pleines mains. Partout on excitait les
+troupes à la révolte, partout on leur prêchait l'insubordination.
+Lanusse cherchait à intercepter ces écrits; Menou jurait qu'il ne
+survivrait pas à la République. Mais ni ces soins ni cette résolution
+ne remédiaient au désordre. L'anxiété de Kléber était au comble. Les
+rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore l'augmenter. On
+enrôlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on sortait
+furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en plein
+jour de Mansoura, le parlementage, comme l'écrivait Dugua, portait son
+fruit. Bientôt même il eut des conséquences qu'on n'eût osé prévoir.
+Les troupes, égarées par des suggestions qui pourtant avaient été
+signalées bien des fois, demandèrent impérieusement leur solde et
+refusèrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si glorieusement de
+triompher à la tête de celles qui occupaient Damiette, essaya de les
+ramener: les prières furent aussi inutiles que les menaces; il ne put
+les apaiser qu'en avisant aux moyens de les satisfaire. Lanusse fut
+plus heureux quelques jours plus tard, et parvint à contenir les
+siennes; mais toutes étaient agitées, mécontentes, prêtes à éclater.
+Kléber, stupéfait, ne savait que résoudre. Il était humilié, consterné
+de ce soulèvement inattendu, et cherchait à l'apaiser lorsque le
+persiflage du reis-effendi vint lui faire encore mieux sentir le
+danger qu'il y a à trop étendre ses communications. Cette lettre, qui
+répondait à la dépêche transmise par Moustapha, était ainsi conçue:
+
+
+LE REIS-EFFENDI, MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DE LA SUBLIME
+PORTE, À MOUSTAPHA-PACHA.
+
+ 28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hégire 1214; savoir, 28 brum. an VIII
+ (19 nov. 1799).
+
+
+MON MAGNIFIQUE, PUISSANT, GÉNÉREUX, CLÉMENT SEIGNEUR ET MAÎTRE.
+
+«Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du
+général en chef français l'honoré général Kléber, à mon puissant,
+miséricordieux bienfaiteur et maître le grand-visir, généralissime des
+armées ottomanes, a été bien compris par sa hautesse et par moi votre
+serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique
+le général votre ami m'ait paru sous différens rapports être un homme
+sage, prévoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa
+manière d'écrire, où l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut
+saisir, et qui peuvent être expliquées de différentes manières. Il
+dit, d'un côté, que la nation française, ancienne amie de la Sublime
+Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'Égypte par
+l'armée française, opérée par l'instigation d'une bande séditieuse;
+que le conseil ayant discuté sur une affaire si mauvaise et sinistre,
+était sincèrement porté à faire la paix avec la Sublime Porte: il dit
+de plus d'être notre ami, et il conteste de l'être. De l'autre côté,
+il dit être prêt à tout, même à se battre contre les armées de la
+Sublime Porte. Tantôt il veut évacuer l'Égypte; tantôt il fait voir
+qu'il voudrait faire cette évacuation d'une manière à n'avoir rien à
+craindre. D'un côté, il fait changer la face des affaires en
+n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'évacuer
+l'Égypte; de l'autre côté, après avoir allégué l'opinion de la nation
+française relativement à l'invasion de l'Égypte, il dit que pour
+n'être pas réprimandé par cette même nation et par le Directoire
+exécutif, pour avoir quitté l'Égypte, il veut être muni d'un titre qui
+est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent
+peut écrire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de
+sorte que ce qu'il paraît vouloir dans un endroit s'oppose et fait
+changer de face à ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que
+si le général mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement
+ses écrits et la signification véritable qui doit y être donnée par
+ceux à qui ils sont adressés, il ne pourrait que s'apercevoir de
+l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on
+doit en porter. Si le général croit que ceux à qui il envoie ses
+écrits ne se pénètrent pas de leur véritable signification, il se
+trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes
+capables d'approfondir le véritable sens des choses: des hommes
+intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les
+affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le
+général votre ami doit être convaincu le premier que des formes
+pareilles de traiter peuvent être comparées à des bâtisses
+transparentes, dont tous les contours ont toujours été connus la
+Sublime Porte, qui découvrit les choses les plus cachées, et qui
+développe les affaires les plus embarrassées et les plus compliquées.
+Puisque le général votre ami désire empêcher l'effusion du sang
+humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le
+véritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions
+soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient
+sincères et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes
+aux autres? Voilà la conduite qui doit être tenue par tous ceux qui
+agissent légalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris
+leur parti.
+
+«Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune
+destination spéciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le
+bien doivent contribuer à ce qu'elle prenne une bonne tournure et
+qu'elle ait un heureux succès. J'ai pensé en conséquence que je devais
+expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficulté, d'une
+manière toujours digne et conforme à l'état et au mérite des deux
+parties.
+
+«Si l'on finit par traiter d'une manière conforme à celle que j'ai
+annoncée, que les paroles et les faits soient toujours conformes les
+uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientôt arrangé; et comme
+il est très clair et évident que l'on ne pourrait que faire naître
+des difficultés à la réussite de l'affaire que l'on traite, par des
+paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres, l'on
+espère que dorénavant, avec la grâce du Très-Haut, tout sera énoncé
+d'une manière claire et évidente, et que la sincérité des intentions
+des deux parties sera exprimée de sorte qu'il n'y aura pas le moindre
+doute ni équivoque. Je vous prie de croire digne de votre attention ce
+que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique, puissant,
+généreux, clément seigneur et maître.
+
+ «_Signé_ MOUSTAPHA-RASIKH.»
+
+
+Morand arriva quelques jours après la dépêche du reis-effendi. Il
+avait joint le commodore à Jaffa; les propositions dont il était
+porteur avaient été discutées, accueillies en plein conseil; et Smith,
+toujours prompt à attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqué
+d'assurer Kléber de la délicatesse qu'il apporterait dans la
+négociation.
+
+Le visir fut moins poli. Il distribua en général quelques maximes sur
+l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le
+prévint ensuite que ses dépêches avaient été soumises au commodore, et
+au conseiller russe qui suivait le quartier-général ottoman; que le
+conseil avait agréé ses propositions et _chargé le commandant Smith de
+négocier l'affaire relative à l'évacuation_. Le commodore se trouvait
+ainsi accrédité par la Porte et la Russie. Le grand-visir signifiait
+les pouvoirs dont il était revêtu; il devenait inutile de vérifier le
+titre de plénipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il avait pris; il
+n'y avait plus qu'à se réunir. Kléber avait désigné pour ses
+plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur Poussielgue.
+Il les envoya attendre à Damiette l'apparition du commodore, et leur
+remit les instructions qui suivent:
+
+
+INSTRUCTIONS
+
+ _Données par le général en chef Kléber, au général de division
+ Desaix, et à l'administrateur général des finances Poussielgue,
+ pour les conférences relatives à l'occupation et à l'évacuation
+ de l'Égypte._
+
+1º. Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter
+une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la
+condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et
+d'autre, que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si
+cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les
+envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit
+armistice.
+
+2º. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes,
+ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire
+ottoman; une des premières conditions à exiger pour consentir à
+l'évacuation de l'Égypte, est la dissolution de cette triple alliance
+contre la France, et une nouvelle garantie du gouvernement anglais de
+cette même intégrité de l'empire ottoman.
+
+3º. Depuis l'envahissement de l'Égypte par les Français, la Porte, en
+usant de représailles, s'est emparée des îles de Corfou, Zante et
+Céphalonie. Les envoyés demanderont, de la manière la plus expresse,
+que ces îles, et ce qui en dépend, soient restituées à la France, à
+qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement
+anglais, tout le temps que durera la guerre.
+
+4º. Ainsi, dès que l'évacuation de l'Égypte aura été arrêtée, ces îles
+et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent, seront
+abandonnées par les troupes de la Porte, et par celles de ses alliés.
+Le générai en chef Kléber sera le maître d'y envoyer de suite, et
+directement de l'Égypte, telles garnisons, munitions de guerre et de
+bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les
+ports et places de ces îles seront restitués dans le même état où ils
+se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées.
+
+5º. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de
+l'évacuation de l'Égypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à
+la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des îles
+de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dépendances. Le général
+en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de
+Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et
+de bouche, qui seront envoyées directement de l'Égypte avec les
+passe-ports et sauf-conduit nécessaires. Le général en chef pense que
+cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si la
+Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur
+l'occupation de ces îles par les Français ou par les Russes, ils
+devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester
+et s'y maintenir plutôt que de les voir possédées par les derniers.
+
+6º. Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus,
+l'évacuation de l'Égypte serait consentie par les plénipotentiaires
+français, ils traiteront des détails sur la manière dont cette
+évacuation aura son exécution, et stipuleront, nominativement les
+places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la
+Porte.
+
+7º. Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation des
+articles ci-dessus, il enverra au lieu où se tiendront les conférences
+l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le nombre de
+bâtimens qui devra être fourni par la Porte à l'armée française, pour
+elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche.
+
+8º. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'armée sera stipulée
+particulièrement: ils devront être conçus de la manière la plus
+honorable, et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à ce
+qui aura été convenu de part et d'autre.
+
+9º. Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des biens
+de ceux des habitans de l'Égypte qui ont servi les Français avec la
+soumission que l'on doit à tout gouvernement établi.
+
+10º. Toutes choses devant être rétablies entre la France et la Sublime
+Porte comme par le passé, les négocians français résidans en Égypte,
+ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la même
+liberté, des mêmes priviléges et franchises qu'avant l'occupation de
+ce pays par l'armée française.
+
+11º. Tous les prisonniers faits de part et d'autre, à Corfou, Zante,
+Céphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de
+l'empire ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les
+Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur
+patrie respective, avec les secours et passe-ports nécessaires.
+
+12º. Toute hostilité entre la France et la Sublime Porte, ainsi
+qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitôt après
+l'évacuation de l'Égypte, en attendant la conclusion définitive de la
+paix entre lesdites puissances.
+
+13º. Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et
+consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou
+conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles
+ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles
+portées dans les présentes instructions.
+
+14º. Si cependant notre situation en Europe était telle que nos
+frontières fussent déjà envahies, nos places principales prises ou
+attaquées, ce que les plénipotentiaires connaîtront facilement par les
+papiers publics qu'on ne manquera pas de leur communiquer; comme alors
+probablement les plénipotentiaires adverses n'acquiesceront pas aux
+conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au contraire sur
+l'évacuation pure et simple de l'Égypte, les plénipotentiaires
+français déclareront, dans ce cas, que jamais général français ne
+consentira à une semblable évacuation que sur les ordres par écrit de
+son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit pour expédier un
+courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et une suspension
+d'hostilités, jusqu'à son retour, qui sera fixé à quatre mois.
+
+15º. Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les
+plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les
+différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement.
+
+16º. Les plénipotentiaires ne correspondront officiellement que par
+écrit.
+
+Fait au quartier-général du Caire, le 16 frimaire an VIII de la
+République française,
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+ Pour copie conforme,
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+RÉPONSE DU GRAND-VISIR, _à la Lettre qui lui a été écrite par le
+général en chef_ KLÉBER, _le 5e complémentaire an_ VIII,
+
+ Apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de Moustapha-Pacha,
+ prisonnier au Caire.
+
+
+ (Nº 1.) Au quartier-général de Damas (sans date).
+
+
+ _Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
+ Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé_ KLÉBER, _dont
+ la fin puisse être heureuse, un des Généraux de France,_ SALUT ET
+ AMITIÉ.
+
+J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier de
+Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que
+vous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la
+République française, et que vous cherchez à excuser ce qui s'est
+passé. Vous m'avez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du
+Caire, et que vous l'aviez remplacé. J'ai reçu, jointe à cette lettre,
+la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte, qui me fut
+remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir
+envoyée dans la crainte que la première n'ait été prise par quelqu'un
+des bâtimens qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que vous avez
+reçu ma réponse à la lettre de Bonaparte, que j'ai envoyée par le
+même, effendi qui était porteur de la sienne, et que vous avez
+parfaitement compris le sens de ce que je lui écrivais.
+
+Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que
+vous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la
+guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique
+que l'effusion du sang humain!
+
+Je dois vous observer, d'après le désir que vous montrez de rétablir
+la paix entre la Sublime Porte et la République française, qu'il faut
+commencer par faire connaître les pouvoirs donnés par les cinq
+Directeurs de France, désigner ensuite les plénipotentiaires et le
+lieu des conférences, où l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer
+cette paix entre les deux puissances, et que nécessairement ces
+préliminaires prendront beaucoup de temps.
+
+Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de
+retourner en sûreté d'où vous êtes venu, et entamer des négociations
+pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi
+d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du
+Très-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement à tous les
+musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut,
+ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte, je vous ferai avoir
+toute sûreté de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le
+moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre, à vous, ni à
+aucun des Français qui sont en Égypte, et qui pourront en partir avec
+leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur les bâtimens
+français qui sont en Égypte, et s'ils ne suffisent pas, sur ceux de la
+Sublime Porte.
+
+_Lorsque vous serez arrivés dans votre pays, si votre république
+témoigne le désir de rétablir la paix avec la Sublime Porte_, vous
+savez qu'il doit être ouvert à cet effet des négociations entre des
+envoyés de part et d'autre, conformément aux anciens usages établis.
+
+Si vous désirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet
+arrangement pourra avoir lieu conformément à ce que je viens de vous
+dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus
+convenable pour votre sûreté, ne tardez pas à m'en instruire. C'est
+pour cet objet que je vous ai écrit la présente; quand vous l'aurez
+reçue, et que vous en aurez compris le contenu, réfléchissez beaucoup
+à sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose.
+
+Signé en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau apposé à la lettre.
+
+Traduit par le citoyen Brascevich, interprète du général en chef.
+
+ _Signé_ DAMIEN BRASCEVICH.
+ Pour copie conforme,
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 2.) Au quartier-général du Caire, 27 octobre 1799.
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.
+
+
+J'ai reçu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le
+trésorier du très considéré Moustapha-Pacha, et après en avoir compris
+le contenu, j'en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous
+faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc ici
+qu'à prier Votre Excellence d'apporter à ce que ce pacha, notre
+prisonnier et pourtant notre très honoré ami, pourra vous écrire. Il
+s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur
+le passé que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de
+considérer surtout que de quelque côté que puisse se ranger la
+victoire dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne
+saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux
+puissances pour lesquelles nous agissons.
+
+Je prie Votre Excellence de croire à la très haute considération que
+j'ai pour elle.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 3.) Au quartier-général du Caire, 11 octobre 1799.
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.
+
+
+Le grand-visir a renvoyé l'effendi qui était porteur de la lettre de
+Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil, et
+marquée au coin de la plus haute insolence. _Il faut, d'après cela,
+renoncer entièrement à traiter avec les ministres de la Sublime Porte,
+ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce à quoi aucun individu de
+l'armée ne consentirait sûrement pas._
+
+Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empêcher d'entrer en
+pourparlers avec les bâtimens européens qui pourraient se présenter
+devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un parlementaire russe ou
+anglais. J'inspirerais par là aux Turcs une jalousie, ou plutôt une
+défiance qui pourrait les rendre plus traitables, et mon objet
+principal, celui de gagner du temps, se trouverait toujours rempli.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 4.) Belbéis 2 octobre.
+
+LE GÉNÉRAL REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+Je vous envoie, citoyen Général, une lettre de l'adjudant-général
+Martinet, qui m'écrit les renseignemens qu'il a reçus d'un volontaire
+de la 25e demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit à Damas, et
+renvoyé par le visir. L'idée de faire un prisonnier et de nous le
+renvoyer afin d'effrayer sur les préparatifs ne peut avoir été
+suggérée que par des Européens, et annonce en même temps peu de
+confiance dans ses forces, ou le désir de négocier. L'adjudant-général
+Martinet doit vous écrire les mêmes renseignemens qu'il me donne.
+
+Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. _L'esprit des habitans
+est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des préparatifs des
+pachas._
+
+
+ (Nº 5.) Tigre, le 16 octobre 1799.
+
+AU GÉNÉRAL MARMONT.
+
+
+Votre départ subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du
+plaisir de vous revoir, comme je l'avais espéré, et de prendre votre
+réponse à la dernière lettre du commodore, qui l'attend encore.
+
+Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en France, s'il y
+arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras, est en état
+d'accusation. On leur impute formellement, entre autre choses, d'avoir
+_exilé et relégué la plus belle armée de la République dans les
+déserts de l'Arabie_; et Rewbell en appelle au général Bonaparte, pour
+justifier son projet, comme vous verrez par les feuilles ci-incluses.
+J'espère que nous serons bientôt devant Alexandrie, et que j'aurai
+l'honneur de vous y voir dans le courant du mois. Je vous ferai part
+alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y en eut jamais autant que
+dans ce moment-ci.
+
+Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée,
+de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux _le Centaure_ et
+_la Bellone_; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant
+capitaine du _Leander_, et qui fut si maltraité par le commandant du
+_Généreux_. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent
+beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la
+dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard.
+
+Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre
+ci-incluse à son adresse. Elle est de notre _consulesse_ à Acre, a
+rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc.,
+etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si
+jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos
+amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes
+services sans réserve.
+
+ JOHN KEIT.
+
+
+ (Nº 6.) Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).
+
+LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le
+général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient
+d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé
+la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si
+rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait
+bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête
+pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se
+présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général
+Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut
+être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les
+faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à
+l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens,
+puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai
+vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre
+à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de
+l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il
+n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle),
+l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer
+qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous
+seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi
+construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place
+sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait
+faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et
+éloigner les bâtimens ennemis. Les redoutes fermées sont très
+dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas prises
+de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs mains
+elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général Verdier à
+les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire ouvertes à la
+gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette avait été
+cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était
+indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des
+agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je
+pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que
+Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à
+agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je
+n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il
+n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec
+nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite.
+La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et
+chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la
+voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats
+éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer
+d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens
+s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce
+que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que
+par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le
+présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait
+du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que
+je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le
+général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon Général,
+qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de vous faire
+partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande instamment
+quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il ne faut pas,
+je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant qu'il soit
+deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je voudrais
+savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. J'irai
+visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous ne me
+faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour me
+rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces
+voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me
+manquent. J'attends de vos nouvelles.
+
+ DESAIX.
+
+
+ (Nº 7.) Quartier-général du Caire, 18 brumaire an VIII
+ (9 novembre).
+
+AU GÉNÉRAL DESAIX.
+
+
+Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un
+courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il
+déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y
+aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas
+à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera.
+_Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette_, et je pense que cela le
+rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi
+que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du
+départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand;
+mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose.
+
+Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier s'attend
+à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est pourquoi
+je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de prendre le
+commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a définitivement passé
+en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, évitant fort adroitement
+la rencontre de nos troupes.
+
+J'attends le 20e de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous l'enverrai,
+et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3e régiment de cette
+arme, et les chasseurs du 22e à Rosette.
+
+_Je ne désespère pas de renouer les conférences_, et vous serez
+toujours un des conférendaires.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 8.) 10 novembre.
+
+KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.
+
+
+J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement
+provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général,
+les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez,
+dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à
+temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de
+mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller
+les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.
+
+Je vous salue,
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 9.) Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799.
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES
+ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE.
+
+
+ _Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
+ une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.
+
+J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le
+commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les
+articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce
+ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a
+contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour
+garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la
+restitution de l'Égypte.
+
+Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur
+d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos
+malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus
+tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par
+Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que
+vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs,
+et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois
+sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur
+général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire
+interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence.
+
+Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et
+s'arrangerait facilement. Je me flatte même d'avance d'avoir une
+réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient
+ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne
+manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 10.) Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa,
+ le 8 nov. 1799.
+
+LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
+
+La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire,
+m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M.
+l'adjudant-général Morand.
+
+Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp
+de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter,
+pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur.
+
+Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté;
+et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir
+des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à
+cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en
+votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces
+ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la
+bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que
+ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet
+devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais
+jamais faire une proposition déshonorante pour l'armée française,
+dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que celui qui n'est
+pas délicat sur ce point se déshonore lui-même. L'estime que vous
+voulez bien me témoigner m'est d'autant plus agréable que je
+n'ambitionne que celle des hommes estimables.
+
+«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences
+seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous
+faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que
+m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour
+moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand
+le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si
+heureusement entre nous.»
+
+J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite
+estime et la plus haute considération,
+
+ SIDNEY SMITH.
+
+
+LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+ Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an VIII (28 novembre).
+
+
+Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans
+effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un
+pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les
+Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits
+entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte.
+Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le
+trésorier du très honoré Moustapha-Pacha.
+
+L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith était
+venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en
+présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru
+ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier
+l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus
+avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les
+délégués français devront se rendre.
+
+Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement
+dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la
+Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni
+secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires.
+
+Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par
+exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut
+point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître
+tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours
+avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a
+été expédiée.
+
+Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214
+(21 _brumaire an_ VIII).
+
+ _Signé en chiffres_ JOUSSEF.
+
+
+ (Nº 9.)
+
+LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER,
+
+ À bord du vaisseau de Sa Majesté, _le Tigre_, devant Damiette,
+ le 26 octobre 1799 (4 brumaire an VIII).
+
+
+MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
+
+La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le
+suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que
+vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1er jour
+complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne
+n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les
+questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours
+alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette
+guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité
+d'alliance, signé le 5 janvier dernier.
+
+«Par l'article 1er, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté
+l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance,
+accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être
+conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les
+deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans
+toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité
+réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires
+pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour
+effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se
+garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa
+Majesté Britannique garantit toutes les possessions de l'empire
+ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant l'invasion des
+Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article 5, une des
+parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre l'autre et
+sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une des deux
+parties, en haine des stipulations de ce traité ou d'exécution fidèle,
+l'autre partie viendra à son secours, de la manière la plus utile, la
+plus efficace et la plus conforme à l'intérêt commun, suivant
+l'exigence du cas....»
+
+«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se
+trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont
+convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que
+d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de
+leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux
+conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles,
+etc....»
+
+D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que
+le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne
+manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de
+représenter.
+
+L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour
+l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité
+d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui
+n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus
+longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes
+qui les ont relégués dans ces contrées lointaines.
+
+Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le
+Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un paquet qu'il m'a fait, signé
+de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous le verrez par
+quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On est encore à
+temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on n'oublie pas
+que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas permise par
+l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie serait
+impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de
+transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et
+le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et
+les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine
+une puissance neutre en Europe.
+
+J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre,
+d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait
+déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces
+chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a
+dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition
+dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte
+d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer.
+Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française
+d'accepter un bienfait.
+
+Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à
+l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république
+française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder
+aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de
+ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le
+point de communication entre les deux mers dont nous sommes les
+maîtres.
+
+Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte par les
+Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire
+ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas
+pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis
+d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les
+principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux
+Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que
+leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se
+venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées.
+
+L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce;
+son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les
+souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les
+diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de
+guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur
+tout le midi de la France.
+
+L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique
+actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la
+politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette
+ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix _générale ne
+peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte_; elle pourrait
+être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute
+négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est
+pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens
+respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut
+être même entamée.
+
+Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à
+même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi
+distingué que vous, et de me flatter que vos communications
+officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront
+rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer
+dans des rapprochemens de ce genre.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,
+
+Monsieur le Général,
+
+Votre très humble et très obéissant serviteur,
+
+ _Signé_ SIDNEY SMITH,
+
+ Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique près la Porte
+ Ottomane, commandant son escadre dans les mers du Levant.
+
+
+ (Nº 99.)
+
+ Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799.
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES
+ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE,
+
+
+ _Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
+ une longue vie pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.
+
+Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare,
+au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur.
+
+Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et
+de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à
+l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches
+toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre
+impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire,
+compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que j'eusse
+reçu de nouveaux ordres.
+
+Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours
+été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu
+faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu
+dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont
+amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition
+d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire
+ottoman.
+
+C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence
+toutes les avances convenables.
+
+J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous
+nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc
+être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle
+ne peut l'être pour toute l'Europe.
+
+Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en
+demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation
+de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de
+négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de
+revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts
+de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité
+personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un
+succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance
+funeste.
+
+Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand
+même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte,
+il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour
+établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués
+des instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des vôtres sans
+avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à celle de
+Votre Excellence.
+
+Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en
+blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués.
+
+Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les
+intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au
+moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la
+postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront
+mérité.
+
+Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ARTIFICES DE SIDNEY.
+
+INSURRECTION.--PRISE D'EL-A'RYCH
+
+Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney
+ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il
+prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux
+Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous
+quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous
+paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres
+cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de
+prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce
+que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données
+que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le
+Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la
+guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique
+produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à
+Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut
+sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des
+Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus
+insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le
+visir, toujours abusé, lui répondit qu'une aile de son armée se
+trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les Français
+qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni prendre
+des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du temps;
+qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper aux
+orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par le
+désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité
+cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les
+plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant
+sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh.
+Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre
+se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à
+bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient
+que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que
+se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta
+cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait
+admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des
+places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition
+indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à
+composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps
+donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient
+inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le
+devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles
+s'adressaient. Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et par
+admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle il
+avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance de
+l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien ne
+justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait
+mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce
+qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés
+pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une
+transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement
+Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait
+d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au
+commodore:
+
+
+«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été
+le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le
+général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province
+pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement
+désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en
+Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les
+premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que
+l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre
+l'Égypte à la Sublime Porte.
+
+«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était
+investi de la confiance des parties pour traiter cette importante
+affaire. Ses lumières personnelles le mettent en état d'en apprécier
+tous les rapports.
+
+«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste
+aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties
+belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de
+vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française.
+
+«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux
+ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle
+procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle
+délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part
+et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un
+nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat
+serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les
+Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans
+l'empire ottoman et avec la Russie.
+
+«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des
+intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que
+plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix
+générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et
+sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa
+position, a le droit d'exiger une compensation honorable,
+proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les
+soussignés, en vertu de leurs pleins pouvoirs, offrent l'évacuation
+de l'Égypte aux conditions:
+
+«1º. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions
+qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;
+
+«2º. Que les relations entre l'empire ottoman et la République
+française seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre;
+
+«3º. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de
+l'empire ottoman;
+
+«4º. Que l'armée évacuera avec armes et bagages sur tous les ports
+dont il sera convenu, aussitôt que les moyens d'évacuation lui auront
+été procurés.
+
+«À bord du _Tigre_, 8 nivôse an VIII (29 décembre 1799).
+
+ «_Signé_ DESAIX, POUSSIELGUE.»
+
+
+Sidney était loin de s'attendre à des propositions de cette espèce. Il
+croyait prendre la négociation au point où Kléber l'avait conduite, et
+voilà qu'il se trouvait vis-à-vis d'un homme, d'un projet tout
+nouveau. Poussielgue lui-même se montrait moins impatient de revoir
+l'Europe. La présence de l'étranger lui avait rendu son énergie; il
+insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le
+commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours
+philanthrope, il recourut à ses artifices ordinaires, et continua
+de jouer son jeu. Sa qualité d'_homme_, _de chrétien_, lui faisait un
+devoir de prévenir l'effusion du sang; mais le visir était un Turc
+obstiné, farouche; on mettait en avant des considérations qui
+n'avaient été ni délibérées ni prévues: il allait consulter Sa
+Hautesse, s'interposer entre elle et les Français. Il fit voile, en
+effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer,
+chassa de Tyr à Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours à
+faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plénipotentiaires
+sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne répondait à leurs plaintes
+qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se
+résigner.
+
+Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur
+absence à profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne
+cessaient, avant que l'armistice fût conclu, de les engager à tenter
+un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait
+impatiemment les privations du désert; ils n'eurent pas de peine à
+l'obtenir. Leurs dispositions répondirent au but; elles furent
+calculées avec une profonde astuce.
+
+Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gémissaient
+dans les cachots. Ils se rendirent auprès d'eux, les plaignirent, et,
+passant à l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient été pris,
+ils lui annoncèrent que ses fers allaient tomber, que des ordres
+étaient donnés pour qu'il fût traité avec distinction. Ils
+l'engagèrent à ne pas méconnaître la bienveillance du chef de l'armée
+turque qui les brisait. Le Français était encore à chercher où
+tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprète du
+visir, qui lui représente que la privation des effets qu'ils avaient
+au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pénible, et
+l'invite, au nom de son maître, à les réclamer. Il y consentit: cet
+acte de docilité parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du
+visir. On le conduisit dans une tente magnifique, où se trouvaient les
+officiers anglais avec les généraux musulmans. On lui adresse d'abord
+une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent
+El-A'rych, les troupes qui les défendent; on n'omet, en un mot, rien
+de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que
+son trouble est au point où on se propose de le porter, on lui
+présente à signer la lettre qu'il doit écrire. Heureusement il n'était
+pas homme à se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet
+d'étonnement, en voyant qu'au lieu d'une réclamation d'effets, c'est
+une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera
+de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens.
+Il se plaignit de l'indigne piége qu'on lui avait tendu, refusa
+d'apposer sa signature à cette pièce infâme, resta sourd aux prières
+comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprète ne
+tarda pas à le suivre. Il lui fit une peinture animée de la colère du
+visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se
+préparait, et lui présenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux
+était trop ému pour en démêler la perfidie, et signa. Une fois munis
+de cette pièce, les officiers anglais menèrent rapidement à fin la
+trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un émigré qui avait
+autrefois servi dans le régiment de Limousin, d'où sortait presque en
+entier la garnison du fort. Il était délié, adroit, capable
+d'organiser la révolte; il fut chargé de la semer parmi ses anciens
+soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermédiaire; mais
+il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme
+qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui
+prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientôt triomphé
+des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien
+libre, bien dégagé de toute affection nationale, il l'emmena avec lui
+sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte dès qu'il fut à la vue des
+postes, donna ses dernières instructions à son émissaire, et se fit
+annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafraîchissemens, et
+ne tarda pas à arriver lui-même. L'émigré lui remit des lettres, où le
+colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que
+d'honneur, que de la nécessité de prévenir l'effusion du sang; et lui
+demandait la remise de la place par pure humanité, car ses troupes
+étaient si nombreuses, les motifs si péremptoires, que ce serait folie
+de résister.
+
+Cette sommation était étrange, et les insinuations qui
+l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir à l'émigré,
+qui s'excusa, parla des forces, de la férocité des Turcs, et ouvrit
+une discussion verbale, dont son émissaire profita pour se glisser
+parmi nos postes. La curiosité, le désir d'avoir des nouvelles de
+leurs camarades, les avait groupés autour de lui; il répandait la
+séduction à pleines mains: il montrait les pièces d'argent qu'il avait
+reçues, vantait les bons traitemens que tous éprouvaient, et se
+félicitait du bonheur qui lui était garanti de repasser incessamment
+en France. Quelques uns de ses auditeurs témoignaient des doutes; vous
+ne m'en croyez pas, leur dit-il; à la bonne heure: «mais vous en
+croirez peut-être le lieutenant. Tenez, voilà la lettre qu'il écrit
+aux officiers de la 9e.» Elle n'était pas cachetée; elle fut aussitôt
+ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui
+appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal
+était fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un
+Français se fît l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer
+le prisonnier, consigna la troupe, et répondit au colonel Douglas
+qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au
+moment où un armistice, offert par son chef, avait suspendu les
+hostilités. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les
+généraux ne fussent-ils pas en pleine négociation pour la paix, rien
+ne l'autorisait à sommer une place devant laquelle ses troupes
+n'avaient pas encore paru.
+
+L'émigré avait jeté de coupables espérances dans la troupe, et
+réveillé des souvenirs que la circonstance rendait fâcheux; il se
+retira. Ces germes de désordre étaient lents à se développer. Les
+Anglais recoururent à une autre ruse. El-A'rych, placé à quatre
+journées de marche dans le désert, n'était soutenu que par le poste de
+Cathiëh. Ses communications étaient longues, pénibles, exigeaient des
+escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginèrent de
+mettre cette circonstance à profit. Ils multiplièrent les messagers du
+visir, expédièrent des Tartares, qui, effrayés, tremblaient au seul
+nom de Bédouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'étaient
+protégés par trente à quarante hommes. Le commandant, qui avait
+pénétré l'artifice, se montrait peu disposé à se prêter à ces
+frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de
+leurs dépêches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats à
+la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du généralissime se
+présenta, et déclara net qu'il ne courrait pas les risques de la
+traversée, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les
+tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et était bien
+résolu à ne pas céder, quelque spécieuses que fussent les allégations,
+lorsqu'un détachement de dromadaires chargé de lui remettre trois
+effendis que Kléber envoyait au visir, se présenta. Cette troupe
+allait reprendre le chemin de Cathiëh; le Tartare fut sans prétexte,
+et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses défenseurs. Sa position,
+néanmoins, n'en devint pas meilleure. Les dromadaires s'étaient mêlés
+à la garnison, et avaient imprudemment répandu parmi elle qu'ils
+avaient ordre de se replier sur Salêhiëh dès qu'ils verraient
+El-A'rych investi. Cette nouvelle ébranla sa constance: elle se crut
+sacrifiée, perdue, et ne montra plus qu'indécision.
+
+Enfin, l'armée ottomane déboucha; elle s'établit sur le torrent qui
+couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'étendit
+au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia,
+et poussa un gros de cavalerie à la gorge du désert. Ces dispositions
+achevées, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se présenta
+avec un de nos prisonniers, et menaça la garnison, si elle ne rendait
+immédiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne
+voulut rien entendre; on s'adressa à ses soldats. Ils étaient encore
+tout étourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils
+eurent la faiblesse de prêter l'oreille à de coupables espérances, et
+une insurrection terrible ne tarda pas à éclater. Le feu s'était
+ranimé; les Turcs s'élançaient de la première parallèle, et, plantant
+leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains à
+s'établir sur une ligne plus rapprochée du fort. Ils avaient d'abord
+obtenu quelque succès; mais nos projectiles tombaient si juste que les
+hommes, les guidons, quoique aussitôt remplacés qu'abattus, furent à
+la fin obligés de disparaître.
+
+Le début était heureux, le moral des troupes pouvait se remonter, on
+redoubla de séductions. On enivra de nouveau les soldats de l'espoir
+de revoir la France; on leur exagéra les forces du visir. On fit
+valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place; on
+insista sur l'impossibilité où ils étaient d'être secourus.
+Abandonnés, perdus au milieu du désert, que pouvaient-ils contre les
+hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter
+de les vaincre? Pouvaient-ils même se promettre de les arrêter?
+Pourquoi se dévouer à d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux
+outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'était-il pas plus
+sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait défendre,
+la vie de tant de braves, qui, résignés à verser leur sang pour la
+France, voulaient du moins que leur mort lui profitât. Résister
+n'offrait aucune chance de salut; traiter les présentait toutes: il
+fallait traiter.
+
+La garnison ébranlée hésitait encore sur ce qu'elle avait à faire;
+mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se développèrent
+pour appuyer la séduction. Les Turcs débouchent tout à coup du vallon
+des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et
+s'établissent dans des ruines, d'où on essaie en vain de les
+débusquer. Cette brusque irruption achève ce que la perfidie a
+commencé. Les troupes désespèrent d'elles-mêmes; elles s'agitent,
+s'inquiètent, et, se révoltant à la vue des vains dangers auxquels on
+les expose, elles demandent impérieusement que les hostilités cessent,
+et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer leur
+courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs
+ressources, l'importance du poste qui leur est confié, les espérances
+que l'armée fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles.
+Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations
+couvertes de cris séditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre;
+on ne veut plus lui obéir. Il ne se rebute pas néanmoins. Il
+interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prêter l'oreille
+à des suggestions perfides, de s'abandonner à de coupables espérances,
+et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque
+vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs
+outrages. Les braves qui n'ont pas abjuré les sentimens français
+suffiront à défendre le fort; les portes sont ouvertes, allez.
+
+Les ponts-levis s'étaient, en effet, abattus; mais la résolution du
+commandant avait imposé. La troupe était subjuguée, confondue; elle
+manifestait l'intention de se défendre, Cazal la renvoya à ses
+positions. La nuit ramena les intrigues; tout était de nouveau changé
+quand l'attaque recommença. Les Turcs s'échappèrent en tumulte de
+leurs tranchées, se répandirent sur les glacis, bravèrent le feu des
+détachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni séduire; et, se
+portant tout à coup sur leur droite, ils se jetèrent dans le bastion,
+et l'occupèrent sans brûler une amorce. Ils suivirent les troupes qui
+avaient si honteusement rendu les postes qu'elles devaient défendre.
+Ils pénétrèrent dans les retranchemens, se couvrirent de tout ce qui
+leur tomba sous la main, et parvinrent à se maintenir malgré la
+mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins.
+
+L'ennemi était au pied des ouvrages, une partie des troupes annonçait
+les dispositions les plus fâcheuses; tout était dans le désordre et la
+confusion. Les uns, inspirés par la frayeur, s'écriaient que les
+murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attaché la mine; les
+autres, poussés par la malveillance, déploraient l'obstination du
+commandant, et soutenaient que la garnison était perdue si elle ne se
+hâtait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter
+quelques obus sur les points menacés, et ordonna de déplacer toutes
+les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion.
+Le feu s'était peu à peu ralenti pendant qu'on se livrait à ces soins;
+les terreurs semblaient dissipées, les imaginations mieux assises; il
+résolut de hasarder une sortie. Chargé de balayer les retranchemens
+qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey réunit ses grenadiers,
+ouvre la barrière, commande, part, et n'est suivi par personne. Il
+revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obéi. Le
+commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir,
+l'honneur inspirent, sans être plus heureux. Trois fois il leur
+ordonne de le suivre à l'ennemi; trois fois ils lui répondent qu'ils
+ne marcheront pas, qu'ils ne veulent plus se battre. La rébellion se
+propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes ne
+connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie; l'autre
+jure qu'il ne brûlera pas une amorce; tous prétendent que le fort va
+sauter, et demandent à grands cris qu'il soit rendu. Cazal, pour toute
+réponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse, les engage à
+continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance les irrite:
+ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le parapet, ils les
+agitent la crosse en l'air, et font signe aux assiégeans qu'ils sont
+prêts à se rendre. Quelques uns même se portent au drapeau; ils
+l'abattent, le précipitent dans la lunette, et ne s'aperçoivent pas
+plus tôt qu'il est de nouveau arboré, qu'ils accourent pour le
+renverser encore et lui substituer un drapeau blanc. Quelques braves
+accourent à la défense des couleurs nationales. Le capitaine
+Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent Codicé se
+joint à lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont juré de
+conserver intact; ils bravent, ils menacent, et réussissent à éloigner
+les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue.
+
+Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en
+foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les
+fossés. Bientôt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen
+d'éloigner, se presse au pied des retranchemens, et demande à grands
+cris d'être reçue dans la place. Elle s'essaie à escalader les
+bastions, entasse des matériaux qui n'ont pas encore été mis en
+oeuvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent des
+cordages, qu'ils l'aident à franchir les remparts. Les prisonniers,
+qui, jusque-là étaient restés paisibles, se soulèvent à la vue de
+leurs camarades hissés sur les murs. Ils renversent les pierres qui,
+interceptent la communication du fort au bastion; ils ouvrent la
+poterne, introduisent tout ce qui se présente, et fondent sur les
+Français. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise; ils se
+rassemblent, se pelotonnent, rompent, écrasent les Turcs; mais,
+accablés bientôt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont
+toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont
+imprudemment livrés. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie où
+quelques hommes rares se débattent au milieu d'une troupe d'égorgeurs.
+Cazal parvient cependant à se faire jour, à la tête de quelques uns
+des siens. Il gagne la porte du fort, s'y établit, s'y barricade, et
+oppose, à la foule qui le presse, une résistance dont elle ne peut
+triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le
+supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est
+résolu de s'ensevelir sous les décombres s'il n'obtient une
+capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au même
+instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrières;
+la porte est le seul obstacle qui leur reste à franchir pour pénétrer
+dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et
+consentent cependant à la proposition de Cazal, que leur transmet
+Douglas. On écrit aussitôt; on rédige une convention ainsi conçue:
+
+ART. 1er.
+
+La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et
+emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs
+effets.
+
+ART. 2.
+
+Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée
+ottomane.
+
+ Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivôse an VIII.
+
+
+Le colonel Douglas signa cette pièce, en expliqua le contenu aux
+pachas, impatiens, qui y apposèrent leur sceau, et la repassa au
+commandant, qui la garda.
+
+On se mit aussitôt à déblayer les barricades, et le porte fut ouverte.
+Semblables à un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se
+précipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et
+la mort. Les uns se répandent dans l'hôpital, égorgent les malades et
+les blessés dans leurs lits; les autres convertissent les forges en
+ateliers d'assassinats. Ici, ils décapitent sur l'enclume les
+malheureux qu'ils immolent; là, ils les mutilent à coups de pelle et
+de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les précipitent
+par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les
+livrer à d'autres tigres impatiens de les égorger. Tel fut le
+résultat des manoeuvres philanthropiques des officiers de Sidney;
+l'humanité, l'honneur, tout avait été foulé aux pieds pour arriver à
+cette horrible hécatombe.
+
+Si du moins elle n'eût pas été inutile! mais Kléber avait déjà modifié
+ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe
+avaient ébranlé sa constance. Il était revenu sur les conditions dont
+il avait d'abord déclaré ne pouvoir se désister que sur des ordres
+écrits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la
+perfidie. Il était rebuté, impatient d'évacuer un pays qu'il
+désespérait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la
+neutralité de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il
+commandait. Si ces conditions étaient admises, il donnait ordre à ses
+plénipotentiaires de conclure, et les autorisait même à stipuler la
+remise d'El-A'rych, comme garantie du traité. Mais ses dépêches
+n'avaient pas franchi le Bogaz, que déjà la nouvelle du désastre lui
+était parvenue. Il s'aperçut alors du piége que lui avait tendu
+Sidney. Il se plaignit de la déloyauté du commodore, qui retenait ses
+plénipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et,
+s'élevant au-dessus des circonstances, il donna au général Reynier,
+qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs.
+«Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf régimens de
+cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous
+puissiez douter d'un brillant succès.» Rampon devait prendre part au
+mouvement. Verdier était chargé de l'appuyer, et Friant avait ordre
+d'accourir de la Haute-Égypte, de couvrir le Caire, pendant que le
+général en chef s'avançait sur Belbéis avec la 61e, la cavalerie et
+l'artillerie de la réserve. La réflexion vint bientôt calmer cet élan.
+Tout était le 4 à la guerre; le 5, tout se trouva à la modération, à
+la longanimité. Kléber, qui la veille écrivait, pressait, ne voulait
+pas qu'on perdît une heure, timide, réservé maintenant, se bornait à
+demander _qu'au moins l'armistice proposé par sir Sidney Smith et par
+le grand-visir fût désormais respecté, et, s'il se pouvait, garanti
+par des otages_; il ne voulait pas même que les plénipotentiaires
+insistassent sur la restitution du fort. Il ne s'en tint pas là.
+Cédant tout à coup à l'impatience, à l'impétuosité de son caractère,
+il voulut, suivant son expression, trancher les difficultés d'un seul
+coup. Il ouvrit une négociation directe avec le grand-visir, et se
+désista de trois des quatre articles dont les plénipotentiaires
+avaient ordre de ne pas se départir.
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+ (Nº 1.) Damiette, 16 décembre 1799.
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE,
+ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+Smith n'a pas encore paru; aussitôt qu'on l'apercevra, nous lui
+enverrons demander le lieu où nous pourrons le joindre, et les
+personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun
+embarras.
+
+Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoyé des
+Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux
+frégates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se
+rendre. Les détails de cette sommation vous seront envoyés par le
+général Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoyés du
+grand-visir ont annoncé qu'il était avec son armée à Ghazah.
+
+Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les conférences, d'en
+influencer le résultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre?
+Il a au moins voulu avoir un prétexte pour tenter une reconnaissance
+de la place.
+
+Il nous tarde à présent d'être auprès du commodore anglais, pour que
+la suspension d'armes soit convenue jusqu'à la fin des conférences, ou
+que nous retournions auprès de vous, si nous nous apercevons qu'il n'y
+a rien à faire auprès de lui.
+
+Vous avez oublié de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour
+le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer à
+Damiette auprès du général Verdier, pour nous le remettre, ou pour
+nous le faire passer. Salut et respect.
+
+ DESAIX, POUSSIELGUE.
+
+
+ (Nº 2.) Damiette, 22 décembre 1799.
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
+POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+Les citoyens Savary et Pérusse sont revenus ce matin; ils ont passé la
+nuit à bord du _Tigre_, et nous ont rapporté les lettres et pièces
+dont vous trouverez ci-joint copie.
+
+Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trêve par
+terre, à condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catiëh
+entre les mains de l'armée ottomane.
+
+Sans nous arrêter à cette proposition ridicule, nous saisirons
+l'ouverture qui est faite pour obtenir une trêve, en laissant les
+choses de part et d'autre _in statu quo_, ou en les modifiant à
+avantages égaux de part et d'autre.
+
+Voici les nouvelles que Smith nous a données. _Le Guillaume Tell_ est
+à Malte, les Anglais sont à Goze et continuent à bloquer Malte; _le
+Généreux_ est rentré à Toulon; _le Leander_ a été repris à Corfou. Il
+y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre; les Russes
+bloquent Gênes par mer; nos escadres sont bloquées à Brest par une
+escadre anglaise de même force. Smith assure que l'escadre hollandaise
+s'est rendue sans combat, comme on l'a débité, et que l'armée combinée
+en Hollande a été battue par les coalisés. Au reste, ces nouvelles
+sont anciennes. Il n'en est pas arrivé, depuis le départ de
+l'adjudant-général Morand, de plus fraîches que celles dont il a eu
+connaissance.
+
+Vous verrez la déclaration de guerre de la Russie à l'Espagne.
+
+Vous verrez aussi la déclaration de la Porte, qui renvoie le chargé
+d'affaires d'Espagne à Constantinople, à cause de l'intérêt qu'il
+prenait aux affaires de France. Cette déclaration n'annonce pourtant
+pas une rupture.
+
+Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles manoeuvres de notre
+amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur.
+
+Nous irons coucher aujourd'hui à Lesbëh, et demain matin nous serons à
+bord du _Tigre_.
+
+Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre
+de votre part. Il vous envoie en échange des liqueurs d'Angleterre.
+
+Salut et respect.
+
+ DESAIX, POUSSIELGUE.
+
+
+ (Nº 3.)
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
+POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+ À bord du _Tigre_, 25 décembre 1799.
+
+
+CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du
+grand-visir.
+
+Le citoyen Damas est parti hier soir avec les réponses de M. Smith à
+vos lettres. Nous en sommes encore au même point, c'est-à-dire que
+nous n'avons pas entamé la question principale. Les premiers mots
+échappés à M. Smith sont si loin de ce que nous avons à demander, et
+même de ce que nous espérions obtenir, qu'avant d'entrer en matière
+nous avons jugé qu'il fallait bien préparer les esprits, et les
+disposer à écouter sans étonnement nos propositions. Il ne s'agirait
+de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien deviné, que de
+traiter l'armée comme prisonnière de guerre, c'est-à-dire qu'en
+rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait
+en liberté tous les Français non militaires, arrêtés dans l'étendue de
+l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'à
+la paix générale.
+
+Nous vous répétons, citoyen Général, que nous avons deviné ces
+propositions plutôt que nous ne les avons entendues, et que nous avons
+éludé une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant
+de combattre.
+
+Nous comptons entamer aujourd'hui plus sérieusement cette affaire, et
+établir nos bases.
+
+Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premières
+lettres que nous vous écrirons.
+
+Salut et respect.
+
+ DESAIX, POUSSIELGUE.
+
+
+ (Nº 4.) Au quartier-général du Caire, 29 septembre 1799.
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.
+
+
+J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en
+conséquence je déclare à Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas
+fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve,
+aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts même confiés
+à Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyauté,
+dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par
+la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations.
+
+J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange
+arrêté entre le général français Marmont et Petrona-Bey devant
+Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de
+Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans
+ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier
+l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est
+connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-être à offrir en
+échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également
+s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 5.) Quartier-général de Ghazah (sans date).
+
+ Reçue par un Tartare, arrivé au Caire le 22 décembre 1799.
+
+
+AU MODÈLE DES PRINCES DE LA NATION DU MESSIE, etc.
+
+J'ai reçu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
+directement envoyée par Mousa, Tartare, en réponse à celles que je
+vous ai précédemment écrites. Je pense que les dépêches que j'ai fait
+remettre à l'officier que vous aviez envoyé à bord du vaisseau du
+commandant anglais Smith mon honoré ami, vous sont parvenues.
+
+Vous m'avez écrit que vous voulez évacuer l'Égypte, et que les
+arrangemens qui seront proposés et pris pour effectuer cette
+évacuation seraient conformes à la dignité et à l'équité de la Sublime
+Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contractée, et au
+droit des gens, afin d'épargner, par ce moyen, l'effusion du sang.
+Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous désiriez ouvrir des
+conférences pour traiter de l'évacuation de l'Égypte, et que si,
+malgré ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles
+dispositions, vous n'étiez plus responsable devant Dieu ni devant les
+hommes du sang qui serait répandu; préférant alors moi-même de traiter
+avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti à
+l'ouverture des conférences.
+
+Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'écrire qu'il s'était tout
+récemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait
+pas trouvé les délégués que vous avez consenti à envoyer à son bord;
+mais que les mauvais temps l'ont forcé de quitter les parages de
+Damiette, et d'aller jusqu'à Jaffa, d'où il se rendrait de nouveau
+devant Damiette, avec l'espérance de trouver vos délégués, et que
+s'ils n'y sont pas encore arrivés, il se portera vers Alexandrie.
+Cependant une aile de mon armée se trouve déjà devant El-A'rych, et
+les troupes musulmanes commençant à détruire par des escarmouches les
+Français qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang
+répandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche
+de mon armée, nous ne pourrions, en conséquence, prendre des
+arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui
+s'écoule. Si donc vous êtes toujours dans les dispositions que vous
+avez manifestées, il importe que vous vous hâtiez de faire arriver vos
+plénipotentiaires à bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les
+vents contraires et les mauvais temps, ont été les motifs du retard
+qui a eu lieu jusqu'à présent, j'ai écrit au commandant Smith, que,
+dans le cas où vos délégués seraient à son bord, il les conduisît à
+son quartier-général de Ghazah, où ils seront à l'abri de pareils
+accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoyé vos
+délégués à bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours
+disposé à terminer l'affaire de l'évacuation de l'Égypte sans
+effusion de sang, je vous engage à envoyer par terre vos délégués à
+Ghazah. Dès qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilités de
+part ni d'autre. Dès que vos envoyés seront à Ghazah, j'inviterai le
+commandant Smith à s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de
+consolider l'affaire de l'évacuation de l'Égypte, dans l'endroit qui
+sera désigné à cet effet, sur le rivage de cette ville.
+
+Comme vous me mandez, dans toutes vos dépêches, que votre volonté
+n'est point de répandre du sang, et que le succès de l'affaire dont
+il s'agit serait un moyen de rétablir l'ancienne amitié entre la
+Sublime Porte et les Français, je vous fais savoir par la présente,
+dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles dispositions ne
+peuvent jamais être rejetées par la Sublime Porte, parce qu'une
+semblable conduite serait contraire à notre équité et à notre loi.
+
+J'espère que, lorsque vous aurez reçu cette lettre, et que vous en
+aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans
+vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre
+intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des
+affaires.
+
+ _Signé_ JOUSSEF.
+
+
+NOTE DU COMMODORE SIDNEY SMITH.
+
+
+ (Nº 6.) À bord du _Tigre_, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799.
+
+
+Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les
+commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme
+des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et
+convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y
+répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose
+d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à
+Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne
+pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires
+lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse
+qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant
+de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent
+telles modifications ou tels changemens qu'ils pourront juger
+convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter
+favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que
+cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité
+du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de
+raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son
+honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce
+principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien
+n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les
+obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir
+mettre messieurs les commissaires français à même de juger de
+l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité
+dont il est fait mention dans le projet.
+
+ _Signé_ SIDNEY SMITH.
+
+
+ (Nº 7.) Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au VIII
+ (3 janvier 1800).
+
+LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN
+POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR,
+
+
+J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord _le
+Tigre_, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah.
+
+J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont
+particulièrement fixé mon attention.
+
+Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte
+doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci:
+l'Italie perdue, l'armée navale sortie de la Méditerranée, et bloquée
+dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis;
+les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur le Rhin;
+les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses habitans; la
+Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu. Enfin, le Corps
+Législatif proposant de déclarer la patrie en danger, et rejetant
+cette proposition, non pas parce que le danger n'existe pas
+réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y
+apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant!
+
+D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me
+trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme
+général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières
+prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport
+je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en
+France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort
+prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette
+espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la
+patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état
+de nous faire parvenir.
+
+En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la
+Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec
+armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et
+contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité
+sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de
+suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres
+places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront
+évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre
+traversée seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de
+vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille
+hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire,
+devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages;
+j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades
+égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations,
+sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du
+grand-visir.
+
+Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney
+Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques
+jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de
+mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych
+et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la
+conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles
+contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à
+votre zèle et à votre sagacité.
+
+Je vous salue,
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 8.) Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au VIII
+ (4 janvier 1800).
+
+AU GÉNÉRAL REYNIER.
+
+
+J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est
+un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant,
+mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner
+encore le temps de nous reconnaître.
+
+Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les
+bataillons de la 75e qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez
+bien de lui confier ce poste important, et de lui laisser les trois
+bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors toute votre
+division à Catiëh pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie,
+si elle vient vous l'offrir, ou l'aller chercher à la première
+citerne, si vous êtes instruit à temps de son arrivée. Vous avez
+quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une belle artillerie;
+je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant
+succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général Verdier de vous
+envoyer deux bataillons de Damiette.
+
+Quant à moi, je resterai avec la 61e demi-brigade, la cavalerie et
+l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout
+ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez,
+fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va
+s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant
+votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par
+Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le
+messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous
+pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de
+moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est
+dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs.
+Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient
+devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez
+disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général
+Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de
+la 85e et des autres.
+
+ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 9.) Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an VIII
+ (7 janvier 1800).
+
+AU GÉNÉRAL REYNIER.
+
+
+Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît
+que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes
+plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps
+d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort
+bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra
+retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par
+le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils
+auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les
+traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que
+ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions
+ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en
+dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 10.) Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an VIII
+ (5 janvier 1800).
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN POUSSIELGUE,
+PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.
+
+
+Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le
+départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que
+l'ennemi, ayant profité du caractère sacré d'un parlementaire, a
+surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage essuyé de part et
+d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez naturellement être
+mieux que moi instruits de cet événement et de ses détails, et vous
+avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si cependant vos
+négociations prennent la tournure que j'en espère, il serait inutile
+d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins l'armistice
+proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui doit être
+connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir respecté
+et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs à
+croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne sont en rien et
+pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens. C'est
+à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute l'armée pour
+occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt à tout
+événement.
+
+Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith,
+sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.
+
+Je vous salue,
+
+ KLÉBER.
+
+
+NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.
+
+LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE.
+
+Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le
+général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il
+entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord
+du _Tigre_. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les
+plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition.
+Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins
+pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions
+qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas
+aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que
+l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait
+mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir
+stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en
+principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour
+une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui
+présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous
+avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la
+Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou,
+Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir avec moins
+de danger pour elle que dans celles des Français? La croix grecque
+serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui naviguent dans
+la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât. Le commodore
+en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le manque de
+pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires
+résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de
+soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et
+de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir
+se refusait à l'armistice, de continuer à se battre.
+
+Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été
+discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à
+Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte
+était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit
+communication de la correspondance du général en chef, et appela les
+plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de
+Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les
+garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs
+ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à
+mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles
+avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent
+Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à
+bord du _Tigre_. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à peine à
+El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui les prévenait que
+Kléber avait retiré trois des quatre propositions qu'ils avaient si
+vivement défendues pendant la traversée. Ils furent étrangement
+surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le parti que le
+commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de faire tête à
+l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et obtinrent
+sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent ensuite la
+question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent de se
+prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du _Tigre_,
+des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la situation
+des choses était bien changée. L'armée turque était en possession du
+désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience, Sidney crut
+n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre l'insistance des
+négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France et la
+révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la manie que
+nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré, des
+républiques dans tous les pays où _un soi-disant patriote pouvait
+trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer
+ses expériences politiques sur le pauvre genre humain_. Indigné de ces
+indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles
+étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre
+les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme
+le conseil, le modérateur du visir, s'excusa, protesta qu'il n'avait
+voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous
+séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il
+avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le
+général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en
+étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à
+négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore,
+et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue
+Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit
+avec amertume de la position où ses imprudentes communications les
+avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les
+incidens de la négociation, je me borne à citer.
+
+
+ Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an VIII de la
+ République française (13 janvier 1800).
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
+DES DÉPENSES DE L'ARMÉE ET ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES DE
+L'ÉGYPTE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de
+celle que vous adressez le même jour au grand-visir.
+
+«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis
+dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps
+pour prévenir cette dernière démarche, qui, nous le prévoyons, va
+multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous avez chargés,
+et nous privera, selon toutes les apparences, des avantages que nous
+avions lieu d'en attendre, pour rendre plus honorable et plus utile
+l'évacuation de l'Égypte.
+
+«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre
+dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il
+vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous
+verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à
+celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute
+votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette
+réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a
+été écrite que le 12.
+
+«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible
+autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos
+entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté.
+
+«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous
+aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne
+restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la
+dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous
+ferait sa réponse sur cet objet.
+
+«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous
+n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que
+quand nous en serons sortis; et, en effet, l'armée turque est en
+majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans ses
+forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de
+l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son
+alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre,
+certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et
+l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis
+possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la
+paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de
+l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils
+seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime
+Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre.
+
+«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les
+Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent
+n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman
+jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous
+les Français et étrangers au service de France actuellement détenus
+dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens
+séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous
+pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée
+pour la refuser.
+
+«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on
+nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue,
+on pourrait proposer au grand-visir la condition mise en avant dans
+les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha au Caire,
+qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à mesure que
+nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet objet; nous
+vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement après la
+première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort d'auprès de
+nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que nous avions
+ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt juger si c'est
+à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut attribuer ses sottises,
+ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de son moral, dans tout ce
+qui concerne notre révolution, dérangement causé par son
+emprisonnement au Temple.
+
+«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment
+nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les
+conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu
+beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous
+nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des
+chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que
+les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu
+un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du
+grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il
+arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout
+cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que
+jusqu'à ce que toutes les conditions soient convenues et signées, il
+est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne pas vous fier
+à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous rapprochassiez de
+vos avant-postes, afin que nos communications fussent plus rapides.
+
+«Salut et respect.
+
+ _Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»
+
+_P. S._ Du 24, à onze heures du matin.
+
+C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence
+avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.»
+
+
+ Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an VIII
+ (14 janvier 1800).
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
+DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES DE L'ÉGYPTE,
+AU GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+«CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par
+notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible
+de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar,
+plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions
+des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous
+ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime
+Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que
+cet ultimatum leur était connu par la lettre que vous avez écrite au
+grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous
+consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après
+les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter
+davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir
+l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas
+de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé
+le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière
+décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire
+sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce
+que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant
+qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de
+consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils
+étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir,
+nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix
+générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant
+comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en
+nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce
+qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances
+alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte,
+tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en
+liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous
+leurs offrions d'en faire autant à l'égard des Turcs; cette
+proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs
+comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des
+difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le
+reis-effendi a fini par y consentir.
+
+«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que
+l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers,
+fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y
+sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas
+jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de
+la paix ou d'une trève illimitée.
+
+«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont
+répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et
+que _nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez_; qu'ils ne
+pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de
+pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.
+
+«Nous avons observé qu'il existait une trève qui ne devait expirer que
+quinze jours après la rupture des négociations; qu'ainsi, il était
+évident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps
+nécessaire pour recevoir votre réponse, avant l'expiration de la
+trève; nous avons été très étonnés d'une discussion assez longue qui
+s'est élevée à ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'était
+qu'une trève; on n'en est pas venu à bout, ils font partir les quinze
+jours de grâce de la dernière lettre que le grand-visir vous a écrite
+avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez attaqué,
+si cette affaire n'est pas terminée.
+
+«Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous
+nous avez écrite le 17, surtout celui où vous ne voulez pas que
+l'armée turque entre en Égypte avant que l'armée française en soit
+totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont répété,
+pour la trentième fois, que si nous ne voulions signer l'évacuation
+pure et simple, ils ne pouvaient nous écouter; là-dessus, ils nous ont
+quittés, en annonçant que demain ils viendraient prendre notre
+dernière réponse.
+
+«Vous nous avez circonscrits, citoyen Général, dans les bornes d'une
+instruction; nous n'avons pas dû les passer, quoiqu'il soit fâcheux,
+de part et d'autre, qu'il faille encore éprouver des retards,
+puisqu'il peut en résulter des événemens funestes.
+
+«Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand
+intérêt à tenir à son traité avec ses alliés pour ne pas s'exposer
+tout de suite à une guerre plus dangereuse que celle que nous lui
+faisons, il lui est impossible de faire paix ou trève indéfinie sans
+se compromettre; que, quand même elle le pourrait, vous-même ne
+pourriez la stipuler au nom de la République, puisque vous n'avez de
+pouvoirs que pour ce qui concerne l'Égypte.
+
+«Nous obtiendrons probablement une trève qui se prolongera jusqu'à
+trois mois après l'évacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les
+Turcs attendent notre sortie pour entrer en Égypte; ils voudront y
+mener une force suffisante aussitôt que le traité sera signé.
+
+«L'armée est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les
+soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont très mal; il sera
+impossible de les retenir encore quelques jours. Nous espérons tout au
+plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre
+réponse: encore la disposition est telle, que si votre réponse
+tardait, ou si elle était pour une rupture, nous ne serions pas du
+tout en sûreté. L'autorité du visir, celle de M. Smith, ne pourraient
+rien, et nous serions fort embarrassés pour vous rejoindre. Enfin,
+citoyen Général, les choses sont si avancées, que votre réponse doit
+contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir
+pour traiter définitivement de tous les articles de l'évacuation sans
+aucune restriction, et de la manière la plus avantageuse que nous
+pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus nécessaire de vous demander
+de nouveaux ordres, sauf à vous rendre compte, jour par jour, de nos
+opérations.
+
+«Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, écrite de
+Belbéis. Nous sommes fort aises de vous savoir si près, et nous
+espérons que vous recevrez cette lettre à Salêhiëh: votre approche
+semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une
+très prompte décision.
+
+«Salut et respect.
+
+ «_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»
+
+
+ Au camp du grand-visir, près El-A'rych, le 26 nivôse an VIII
+ (16 janvier 1800), huit heures du soir.
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF
+KLÉBER.
+
+
+«CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+«Nous vous avons envoyé avant-hier le citoyen Savary avec deux
+lettres, dont copies sont ci-jointes:
+
+«Hier, nous avons remis aux plénipotentiaires du grand-visir la note
+dont nous vous envoyons copie également. M. Smith s'est rendu au camp,
+et y a délibéré sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire
+entendre au reis-effendi; il n'a pas été plus heureux.
+
+«Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donné
+une seconde séance; nous avons long-temps insisté pour qu'ils
+consentissent à la proposition contenue dans la lettre que vous avez
+écrite de Belbéis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce
+qu'il vous envoyât deux grands pour traiter directement avec vous;
+nous demandions à les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre
+demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a été impossible de leur
+faire goûter cette proposition, non plus que celle d'employer
+Moustapha-Pacha, ou même le commodore Smith tout seul; ils ont
+prétendu que vous leur aviez laissé le choix des trois moyens, qu'ils
+avaient préféré le premier, c'est-à-dire de traiter avec vos envoyés,
+et qu'ils voulaient s'y tenir.
+
+«En vain nous avons objecté que cela abrégerait infiniment de temps et
+de difficultés; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant
+expirer d'ici à onze jours, notre sûreté se trouverait compromise; que
+d'ailleurs vous deviez être irrité du ton des dernières lettres et
+notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous déterminer à
+rompre toute négociation, tandis qu'il était peut-être encore possible
+de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni à
+une paix, ni à une trève jusqu'à la paix, ce n'était pas qu'elle n'en
+eût le désir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le
+consentement de ses alliés, conformément à ses traités et à ses
+intérêts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils
+ont insisté pour que nous attendissions votre réponse à notre dernière
+lettre, et que jusque-là nous commençassions à discuter les
+dispositions relatives à l'évacuation, dans le cas où vous
+consentiriez l'évacuation de l'Égypte, sans la condition de la paix,
+ni de la trève jusqu'à la paix, ou de toute autre condition
+avantageuse à l'armée, en annonçant toujours que de son côté le
+grand-visir n'entendait parler que de l'évacuation pure et simple.
+
+Alors, ils nous ont présenté, par M. Smith, un projet de dispositions
+d'évacuation qu'ils avaient concerté ensemble hier, et dont ils
+paraissent convenir; nous y avons fait tous les changemens et
+additions que nous avons jugés convenables et nécessaires, toujours
+dans la supposition que vous ne teniez pas à d'autres conditions de
+compensation, auquel cas toute négociation serait rompue sans retour.
+
+«Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine
+conférence, s'ils l'adoptent en totalité ou quels sont les articles
+qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septième nous paraît le
+plus difficile à obtenir; celui qui concerne l'évacuation du Caire,
+dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute, à moins qu'ils
+n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorité quelconque
+en leur nom, telle qu'un pacha et une garde.
+
+«Cependant, nous ne voulons pas attendre cette réponse pour vous
+rendre compte de l'état des choses; nous voyons le projet qu'ils nous
+ont présenté, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre
+réponse, citoyen Général, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous
+nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'évacuation sans
+compensation, en nous laissant la faculté de stipuler toutes les
+dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ
+pour que la question soit décidée par le canon. À cet égard, vous
+seul, citoyen Général, êtes en état de juger ce qu'il convient de
+faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens.
+
+«Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre réponse; vous ne
+pouvez vous former une idée de l'esprit des hommes avec qui nous
+traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule idée à laquelle ils
+ont bien pensé pendant quarante-huit heures; ils n'en sortent pas, et
+ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit, est absolument
+perdu; ils n'entendent pas.
+
+«Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous
+en aller ou qu'on prolongeât la trève, de l'augmenter de deux jours.
+
+«Nous vous enverrons la réponse du grand-visir à notre projet aussitôt
+qu'elle aura été faite.
+
+«Salut et respect.
+
+ «_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»
+
+
+La réponse de Kléber ne se fit pas attendre. Elle était ainsi conçue:
+
+
+ Au quartier-général de Salêhiëh, le 25 nivôse
+ de la République française (15 janvier 1800).
+
+LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
+POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR.
+
+
+«Je reçois ensemble aujourd'hui à Salêhiëh, où je suis arrivé le 23,
+vos différentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivôse. Celle dont
+mon aide-de-camp Baudot était porteur, relatait en peu de mots la
+situation de la France, jusqu'au commencement d'octobre dernier, et
+j'en inférais que, se livrer à l'espoir d'un renfort dans de
+semblables conjonctures, ce serait s'abandonner à une idée entièrement
+chimérique; qu'en conséquence, il fallait songer à porter à notre
+patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni même nous
+promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus jusqu'à
+présent, il n'a jamais été question de l'expédition d'Égypte que pour
+en blâmer la conquête: ceci, joint à l'extrême pénurie d'argent dans
+laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus pénible encore que
+la présence de l'ennemi, me portait à vous prescrire de consentir à
+l'évacuation de ce pays, à la simple condition _que la Porte ottomane
+se retirerait aussitôt de la triple alliance_. Depuis cette époque, le
+fort d'El-A'rych a été pris; et, malgré tous mes efforts, je ne puis
+réunir, tant ici qu'à Belbéis et Catiëh, plus de six mille hommes pour
+m'opposer à l'armée ennemie qui s'avance. Que cela suffise pour nous
+assurer la victoire; je le veux. Mais quel avantage en tirerais-je?
+Celui d'être obligé de me livrer pieds et poings liés, à la première
+sommation menaçante qui succéderait à mon triomphe momentané; et, si
+je perdais cette bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé
+l'accepter.
+
+«Ces considérations, et d'autres encore que je m'abstiendrai
+d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui
+concerne l'évacuation de l'Égypte; mais si le grand-visir, trop
+fortement lié par le traité du 5 janvier 1799, et plus encore par les
+circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre la neutralité
+que je lui ai proposée, et qu'au fond de son coeur il désire plus que
+nous, je vous autorise à passer outre, et à traiter de l'évacuation
+pure et simple, en évitant seulement de donner à cette reddition la
+formule d'une capitulation, en vous appliquant, au contraire, à lui
+imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du plénipotentiaire
+sir Sidney Smith en date du 30 décembre dernier.
+
+
+CONCLUSION.
+
+«1º. Nous sortirons de l'Égypte aussitôt que le nombre de bâtimens
+nécessaires à notre transport, et approvisionnés de subsistances, aura
+été fourni.
+
+«2º. Les bâtimens français et autres, restés dans le port
+d'Alexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à
+l'embarquement des troupes.
+
+«3º. Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de
+la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun
+bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.
+
+«4º. Jusqu'au moment de la réunion des bâtimens turcs dans les ports
+de l'Égypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles; la
+Haute-Égypte seulement sera de suite et successivement évacuée
+jusqu'au Caire; toute l'armée partira en même temps des ports de
+l'Égypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être qu'après
+l'équinoxe du printemps.
+
+«5º. Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le
+reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet
+effet au lieu indiqué.
+
+«6º. L'armée française percevra les revenus de l'Égypte jusqu'au
+moment de son évacuation; et il sera consenti jusqu'à cette époque,
+une trève bien entendue et garantie réciproquement par des otages.
+
+«Vous donnerez à toutes ces clauses et arrangemens toute l'étendue et
+les modifications nécessaires pour leur exécution, et toujours de la
+manière la plus honorable pour l'armée française; enfin, vous ne
+romprez en aucun cas les conférences, à moins que le traité ne soit
+définitivement conclu.
+
+ «_Signé_ KLÉBER.»
+
+
+Les ordres étaient précis; il fallait signer l'évacuation pure et
+simple, et se garder de rompre les conférences avant que le traité fût
+conclu. Les plénipotentiaires néanmoins hésitaient encore. Poussielgue
+se plaignait que _nous étions plus pressés que les Turcs_. Desaix,
+reculant à la vue des articles qu'il était chargé de consentir,
+demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces répugnances
+fatiguaient, mandait à Kléber que ses _délégués rendaient difficile la
+réussite de cette si bonne affaire de l'évacuation_. La responsabilité
+revenait de tous côtés au général en chef; il résolut de la faire
+partager à ses lieutenans. Il les assembla à Salêhiëh, et supposant
+encore intacte une question que ses dépêches avaient depuis long-temps
+résolue, il leur fit un tableau animé, rapide, de la pénible situation
+où étaient les affaires. Il leur montra les hordes ottomanes prêtes à
+s'échapper du désert, et la population inquiète, mécontente,
+n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir. Qu'opposer à
+ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre au milieu
+d'un peuple en révolte? Nos caisses étaient vides, nos magasins
+épuisés; et, pour comble de maux, nos troupes rebutées n'aspiraient
+qu'à repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi dévouées
+qu'elles l'étaient peu, que faire avec une armée qui ne comptait pas
+quinze mille combattans, qui avait cent lieues de côtes à défendre, et
+tous les fellâhs disséminés des bouches du Nil aux cataractes, à
+comprimer! Était-ce avec les huit mille hommes au plus qu'elle pouvait
+mettre en ligne qu'elle garderait les vastes débouchés du désert,
+qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait les puits?
+Pouvait-elle, réduite comme elle était, faire face aux ennemis qui la
+menaçaient du dehors et à ceux qui l'attaquaient au-dedans?
+Pouvait-elle à la fois battre le visir, disperser les mameloucks, et
+contenir les naturels, que tout poussait à l'insurrection? Si, du
+moins, elle n'eût eu à triompher que de la disproportion du nombre!
+Mais une bataille gagnée ne changeait pas sa position. Bien plus,
+elle était perdue si elle ne recevait des secours avant la saison des
+débarquemens; car, à cette époque, il faudrait garnir les côtes,
+porter des troupes à Alexandrie, à Aboukir, à Damiette, à Lesbëh, à
+Souez; disperser au moins cinq mille hommes sur la vaste plage que
+baigne la Méditerranée. Que resterait-il alors pour défendre un pays
+que ne protégeait aucune place forte, qu'attaquait une armée
+formidable qui parlait, agissait, combattait au nom de Mahomet? Et si
+la fortune trahissait leur courage, que devenaient les troupes? Les
+hordes barbares auxquelles nous avions affaire ne connaissent que le
+meurtre et le pillage. On ne traite avec elles que les armes à la
+main. Vaincus, nous étions sans retraite, sans point de ralliement; il
+fallait se résoudre à voir égorger jusqu'au dernier de nos soldats.
+Fallait-il courir ces chances? Convenait-il, dans une situation aussi
+cruelle, de souscrire une évacuation pure et simple, ou valait-il
+mieux braver les hasards d'une résistance désespérée?
+
+L'alternative parut gratuite à plusieurs membres du conseil; Davoust
+la combattit vivement, et démontra combien elle était peu fondée. Mais
+Kléber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les
+plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scène
+outrageante termina la discussion. Le parti du général en chef était
+pris, l'opposition inutile, chacun adhéra à une résolution qu'il ne
+pouvait empêcher. Desaix reçut en conséquence l'ordre qu'il demandait,
+et l'évacuation fut consentie. Sidney, dont la médiation avait eu une
+influence si fatale sur les négociations, délivra, en sa qualité de
+ministre plénipotentiaire près la Sublime Porte, les passe-ports
+nécessaires à la sécurité du retour qu'avait garanti le visir. Tout
+était dès-lors consommé. Il ne s'agissait plus que de procéder à la
+remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait stipulée, et
+d'attendre, pour évacuer le Caire, que les moyens de transport
+convenus fussent rassemblés.
+
+Mais l'improbation qui s'était manifestée au conseil n'avait pas tardé
+à retentir au-dehors. Ceux même qui s'étaient montrés les plus
+impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur
+ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des
+motifs plus honteux encore. Ils accusaient le général en chef d'avoir
+perdu le fruit de leurs travaux; ils le blâmaient d'avoir cédé, d'un
+trait de plume, une colonie dont la possession leur avait coûté tant
+de sang. Bientôt même la troupe ne s'en tint pas à ces plaintes. La
+douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic,
+de spéculations, et reprocha durement à Kléber les hommes auxquels il
+s'était livré. Pour comble d'ennuis, le général, qui savait déjà
+l'arrivée de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il
+avait été accueilli, n'avait pas signé la cession de l'Égypte, qu'il
+apprit la promotion au consulat. Placé dès-lors entre les justes
+griefs d'un chef qu'il avait cruellement offensé, et les murmures
+d'une armée qui voulait bien se plaindre, mais non pas être blessée
+dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire. Inquiet,
+soucieux, il faisait de cruels réflexions sur l'inconstance des
+hommes, accusait Lanusse, qui avait éludé la part de responsabilité
+qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant à Dugua, qui avait
+franchement persisté dans l'opinion qu'il avait d'abord émise, il lui
+mandait «que si la raison, la justice présidaient au jugement que l'on
+porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu'à être approuvé.
+Si, au contraire, c'était l'animosité, la sottise, la vengeance,
+quelque chose qu'il eût faite, quelque parti qu'il eût pris, il n'en
+aurait pas moins été blâmé. Dans cette alternative, il aimait mieux
+l'être en sauvant les débris d'une armée, qu'en les abandonnant à une
+perte infaillible quelques instans plus tard. Au reste, il s'était
+aperçu qu'il n'avait contre lui que des hommes faibles et lâches, ou
+des esprits biscornus, qui eussent tremblé à la vue du danger.» Il ne
+soupçonnait pas, en tenant ce langage, que lui-même en ferait justice
+quelques mois plus tard. Il était loin de prévoir avec quel éclat il
+laverait sur le champ de bataille les fautes du cabinet.
+
+Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation à remplir les
+conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'à
+violer le traité conclu sous leur médiation. Ils avaient intercepté la
+dépêche que Kléber avait adressée au Directoire après le départ de
+Bonaparte, et avaient adopté toutes les notions qu'elle renfermait.
+Ils avaient aussi reçu d'ailleurs une foule de documens sur l'Égypte,
+et s'étaient persuadés que l'armée était hors d'état de résister à une
+attaque. Quelques rapports, partis du _Tigre_, paraissent également
+n'avoir pas peu contribué à accréditer cette opinion. Quoi qu'il en
+soit, les Anglais, dont Smith avait déclaré que la politique était de
+sacrifier invariablement à l'équité, jugèrent que, si l'armée d'Orient
+était hors d'état de faire valoir le traité, le traité était nul, et
+qu'elle-même devait être prisonnière. Deux frégates, chargées de cette
+étrange résolution, arrivèrent d'Europe devant Alexandrie, le 19
+février 1800. Des demi-mots, échappés aux commandans, mirent Lanusse
+sur la voie. Il expédia un courrier au Général en chef qui pressait
+l'évacuation du Caire, et avait déjà rendu Salêhiëh, Damiette, Lesbëh,
+Mansoura, et désarmé la plupart des forts. Tout fut aussitôt suspendu;
+on arrêta les convois qui descendaient le Nil; on rappela les corps;
+on prit toutes les mesures que suggérait la prudence. Pendant que
+Kléber réparait ainsi les fautes auxquelles sa bonne foi l'avait
+entraîné, les frégates faisaient voile pour l'île de Chypre, où se
+trouvait Sidney. À en juger par la date, le commodore ne perdit pas de
+temps. Il mit aussitôt la plume à la main, et adressa au Général en
+chef la dépêche qui suit:
+
+
+LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+ À bord du Tigre, à Chypre, 21 février 1800.
+
+
+MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
+
+«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse à votre adresse. Elle est
+accompagnée d'ordres qui m'auraient empêché d'acquiescer à la
+conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous,
+autrement que sous les conditions y énoncées, si je les avais reçus à
+temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord,
+selon notre traité d'alliance avec la Porte, pendant que nous
+ignorions cette restriction, je ne conçois pas la possibilité de son
+infraction. En même temps je dois vous avouer que la chose ne me
+paraît pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement
+que par ma détermination de soutenir ce qui a été fait, en tant que
+cela dépend de moi. Je suis au désespoir que ces lettres aient été
+tellement retardées en route. Si vous n'aviez rien évacué, il n'y
+aurait pas de mal que les choses restassent comme elles étaient au
+commencement des conférences, jusqu'à l'arrivée des instructions
+conformes aux circonstances. Il est à observer que ces dépêches sont
+d'ancienne date (1er janvier), écrites d'après des ordres venus de
+Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 décembre,
+évidemment dictées par l'idée que vous traitiez séparément avec les
+Turcs, et pour empêcher l'exécution de toute mesure contraire à notre
+traité d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit, et que la
+convention est réellement ratifiée, je ne doute pas que la restriction
+ne soit levée avant l'arrivée des transports. Je juge de votre
+embarras, monsieur le Général, par le mien; peut-être avec la bonne
+foi qui vous caractérise, pourrions-nous aplanir des difficultés
+insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y
+rencontrer votre réponse. Vous voyez, monsieur le Général, que je m'en
+rapporte encore une fois à votre libéralité sur cette question
+vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de
+croire à la loyauté de mes intentions.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée et une
+parfaite estime,
+
+«Votre très humble serviteur,
+
+ «_Signé_ SIDNEY SMITH.»
+
+
+Cette lettre était assez curieuse; car enfin, si ces ordres étaient
+précis, la bonne foi, ni les conférences ne pouvaient les éluder. Que
+voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Kléber
+était toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du
+commodore, mais ne doutait pas de sa loyauté. Lanusse était moins
+confiant. «Pour faible, à la bonne heure, répondait-il au général en
+chef: de bonne foi! je n'en suis pas sûr.» Poussielgue n'augurait pas
+mieux; néanmoins, des représentations étaient bonnes à faire; il
+résolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la convention
+n'eût pas la sanction de l'amirauté, ne se refusa pas à développer les
+motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'armée d'Orient ne comptait
+que des hommes éprouvés; la dépêche de Kléber avait dévoilé sa
+détresse, le gouvernement pouvait l'avoir à discrétion; il n'était pas
+assez simple pour remettre dans les mains de Bonaparte ses troupes par
+excellence. La résolution était avouée, les motifs parfaitement
+déduits; c'était désormais à la fortune à décider.
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+ (Nº 1.) À bord du Tigre, 14 nivôse an VIII (4 janvier 1800).
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
+DES DÉPENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN
+CHEF KLÉBER.
+
+
+CITOYEN GÉNÉRAL,
+
+Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise à M. le
+commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pièces par lesquelles
+il a répondu.
+
+Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment
+implicitement le fond des instructions que vous nous avez données,
+puisque le développement de chacun de ces articles reçoit les diverses
+applications qui doivent conduire à votre but.
+
+Nous voulions voir comment cette ouverture serait reçue, avant de
+hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraîner une
+rupture. M. Smith n'a pas manqué de nous demander quelques
+éclaircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant
+généralement que nous donnerions successivement à nos articles tous
+les développemens dont ils auraient besoin.
+
+D'après sa réponse, nous avons aujourd'hui abordé franchement la
+question avant qu'il pût communiquer au grand-visir des espérances
+qu'il faudrait ensuite démentir. Déjà, dans nos fréquens entretiens,
+nous avons mis M. Smith à portée de mesurer l'étendue de nos
+prétentions, et il doit être préparé à les entendre sans aigreur. Vous
+trouverez ci-joint notre dernière note.
+
+Vous serez étonné que notre mission soit aussi peu avancée; mais sur
+les quatorze jours, nous n'en avons pas passé deux sans avoir du gros
+temps qui nous rendait tous malades et hors d'état de nous occuper
+convenablement d'affaires sérieuses.
+
+Salut et respect,
+
+ DESAIX, POUSSIELGUE.
+
+
+ (Nº 2.) 15 nivôse an VIII (5 janvier 1800).
+
+
+La note remise hier par messieurs les commissaires français contenant
+des propositions d'une étendue qui exigerait une discussion entre les
+ministres plénipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant
+de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir
+exécuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp
+impérial ottoman, n'étant pas muni de pleins pouvoirs de son
+gouvernement, non plus que messieurs les commissaires français du
+leur: le soussigné ne voit pas la possibilité de faire un arrangement
+définitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera
+cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires français
+sous les yeux de son altesse le suprême visir. Quant au soussigné, il
+ne peut donner d'autre conseil à Son Altesse que celui qu'il a
+développé dans le projet qui leur a été communiqué, et il manquerait à
+la franchise qu'il a promise au général en chef Kléber, et à messieurs
+les commissaires, s'il leur cachait que son devoir le portera à
+avertir Son Altesse du danger qui doit nécessairement résulter pour
+l'empire ottoman, si un intérêt local et immédiat l'inclinait à
+écouter favorablement une proposition tendant directement à rompre les
+engagemens contractés pour se préserver, soit des armes, soit de
+l'influence de la France dans l'état actuel des choses,
+essentiellement différent de celui où elles se trouvaient avant la
+paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les commissaires
+serait applicable.
+
+À l'égard de la Grande-Bretagne elle-même, le soussigné n'hésite pas
+de répondre, en termes précis, qu'elle restera fidèle à ses
+engagemens; et les circonstances qui ont donné lieu au traité de la
+triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse,
+l'énergie et la bonne foi des alliés, la porte à croire que les liens
+récemment formés entre les trois puissances, ne peuvent qu'être
+resserrés par tous les efforts qui tendront à la rompre.
+
+À bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800.
+
+ _Signé_ SIDNEY SMITH.
+
+
+ (Nº 3.) De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214
+ (13 janvier 1800).
+
+LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+Le Tartare Moussa m'a apporté votre réponse. Jusqu'à présent toutes
+les lettres que vous avez écrites, tant à moi qu'à Moustapha-Pacha,
+témoignaient de votre part l'intention d'évacuer l'Égypte, pour éviter
+l'effusion du sang, et renouer les noeuds d'amitié qui unissaient
+autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous
+enverriez bientôt des commissaires pour conférer avec nous au sujet de
+l'évacuation, et que la manière dont les commissaires s'occuperaient
+de ménager les intérêts de la Porte, prouveraient combien vous
+désiriez sincèrement la paix et le bien des deux nations.
+
+Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez à
+l'évacuation la condition que la Porte se détachera des puissances qui
+lui sont alliées, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne
+s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que
+vous prétendez avoir. Si vous voulez vous-même y réfléchir, vous
+sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au
+traité d'alliance qu'elle a contracté avec les puissances ses amies.
+
+Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espère qu'ils
+arriveront sous peu de jours. Aussitôt qu'ils seront ici, ils
+s'aboucheront avec les plénipotentiaires de la Porte et le commandant
+anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre
+semblable qui blesserait les intérêts de la Porte ou de ses alliés,
+nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du
+sang; mais s'ils sont véritablement animés du désir de terminer les
+choses à l'amiable, ils consentiront avant tout à une prompte
+évacuation de l'Égypte, qui est l'article 1er et fondamental de la
+pacification souhaitée.
+
+Nous apporterons les meilleurs intentions à ces entretiens: si vos
+commissaires y mettent aussi de la bonne volonté, il suffira d'une ou
+deux conférences pour terminer la négociation.
+
+Faites-moi savoir en définitif quel est le parti auquel vous vous
+arrêtez.
+
+ _Signé_ JOUSSEF-PACHA.
+
+
+ (Nº 4.) Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800.
+
+LE COMMODORE SIDNEY SMITH AUX CITOYENS DESAIX ET POUSSIELGUE.
+
+
+MESSIEURS,
+
+Son altesse le suprême visir se trouvant à El-A'rych, je vais m'y
+rendre pour arrêter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en
+négociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler
+d'une trêve qui les forcerait à rester dans l'inaction sur la lisière
+du désert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le bâtiment
+que j'ai expédié, avec le développement des motifs qui me faisaient
+engager le suprême visir à tel armistice que la saine raison et
+l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la côte à cause du mauvais
+temps, et le parlementaire qu'a envoyé le général en chef Kléber, à ce
+même sujet, n'est arrivé que le lendemain de l'événement fâcheux du
+massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant
+cette garnison, n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur
+étaient faites avant l'approche d'une troupe effrénée qui devait les
+attaquer, sont entrés en pourparler, quand il était trop tard. Mais,
+pendant qu'on capitulait à la grande porte du fossé, ils y ont
+pénétré, et ont fait comme à leur ordinaire, de la manière la plus
+horrible. Le colonel Douglas accouru pour tâcher de contenir cette
+horde de furieux, a manqué vingt fois d'avoir la tête coupée, de même
+qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanité et
+d'indignation avait engagé à suivre le colonel qui a été renversé, et
+le couteau déjà sur le cou, quand il a été délivré par les
+janissaires. Le visir n'a pas pu arrêter la troupe ni l'empêcher
+d'entrer dans le château. Cependant, le colonel Douglas, aidé par
+Rajeb-Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a
+réussi à sauver le commandant et près de la moitié de la garnison.
+
+M. Keith va se concerter avec vous sur votre réunion; la trève
+m'ayant été annoncée par l'agent de Russie qui est venu du camp.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec estime et considération,
+
+Votre serviteur très humble,
+
+ SMITH.
+
+
+ (Nº 5.) Au quartier-général du Caire, le 17 nivôse an VIII
+ de la République française (17 janvier 1800).
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.
+
+
+Votre dernière lettre m'a été remise hier soir par le Tartare Moussa;
+ce même jour, j'avais expédié, vers le quartier-général de Votre
+Excellence, un homme de confiance du très honoré Moustapha-Pacha,
+portant des dépêches à mes plénipotentiaires que je croyais arrivés à
+Ghazah, et je vous ai fait connaître, par cette même occasion et par
+ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'événement d'El-A'rych, ainsi
+que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer, pour arriver
+à un accommodement également désirable pour les deux partis. Ce que
+j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement
+français ne puisse un jour m'accuser de n'avoir pas employé tous les
+moyens pour arrêter l'effusion du sang entre deux nations qui, plus
+que jamais, ont le plus grand intérêt de se réunir étroitement, et,
+pour qu'en cas que mes propositions ne soient point écoutées, Votre
+Excellence demeure seule comptable, non seulement envers son souverain
+Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de celui qui pourrait
+couler encore; qu'elle demeure comptable envers la Sublime Porte,
+d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle aurait pu obtenir
+avec certitude de la manière la plus conforme aux intérêts de l'empire
+ottoman: je parle de l'évacuation de l'Égypte, et je m'explique.
+
+Votre Excellence m'a proposé, dans ses lettres précédentes, 1º. notre
+libre sortie de l'Égypte avec armes, bagages et toutes autres
+propriétés; 2º qu'il serait fourni à cet effet à l'armée, de la part
+de la Sublime Porte, tous les bâtimens nécessaires, et pourvus de
+vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions à la
+simple condition qui suit; _savoir_, qu'aussitôt que les Français
+auront évacué l'Égypte, la Sublime Porte se retirera de la triple
+alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour
+maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette
+évacuation, serait rétablie.
+
+D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de
+s'entendre sur les différens détails d'exécution, et je propose pour
+cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux
+plénipotentiaires actuellement à bord du _Tigre_, ou à Ghazah; le
+second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre
+reis-effendi, accompagné d'un autre grand de votre armée, à Cathiëh ou
+à Salêhiëh, où j'enverrai de mon côté un officier général chargé de
+mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette lettre, mes
+envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier-général; le troisième
+enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs pour cet objet,
+au très honoré Moustapha-Pacha actuellement au Caire: en six heures de
+temps tout pourrait être terminé. Je demande à Votre Excellence une
+réponse catégorique, en lui observant que de toutes les manières une
+suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi indispensable
+que conforme aux droits de la guerre; sans cette suspension, nos
+négociations ne deviendraient que le prétexte d'un affreux brigandage
+et de lâches assassinats. Je dois aussi vous prévenir que j'ai reçu la
+nouvelle officielle que déjà le 3 de ce mois, répondant au 26 du mois
+de Rageb, il a été conclu, à bord du _Tigre_, entre sir Sidney Smith
+et mes plénipotentiaires, un armistice d'un mois, sauf prolongation
+s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me semble qu'il est obligatoire
+que Votre Excellence y consente; on ne s'est jamais joué de choses
+aussi sacrées et aussi importantes.
+
+Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+ Pour copie conforme,
+ Le général de division, chef de l'état-major
+ général de l'armée,
+ _Signé_ DAMAS.
+
+
+ (Nº 6.) À bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800.
+
+LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGE, CONTRÔLEUR
+DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL,
+EN CHEF KLÉBER.
+
+
+Nous vous envoyons, citoyen Général, copie de la réponse de M. Smith,
+à notre dernière note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont
+elle a été suivie, nous avons observé que s'il était impossible aux
+alliés de consentir 1º. à la dissolution de l'alliance; 2º. à la
+restitution des îles, parce qu'elles sont occupées par les Russes; 3º.
+à une garantie jusqu'à la paix de nos possessions dans la
+Méditerranée, toutes propositions pour lesquelles il pourrait être
+nécessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, _il serait
+également impossible que vous consentissiez à l'évacuation pure et
+simple, comme on le proposait, sans y être autorisé par le
+Gouvernement français_; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple
+pour terminer tous les débats, c'est d'envoyer chacun de notre côté un
+courrier à nos Gouvernemens respectifs pour les informer du résultat
+des conférences, et attendre leurs ordres, que jusque-là et pour un
+temps déterminé, on suspendrait toute hostilité, si on pouvait y faire
+consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait à
+se battre, sans que cela empêchât l'envoi des courriers.
+
+C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah.
+M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu
+le 8 nivôse, que le grand-visir y était, qu'il s'était commis, dans la
+prise de cette place, des atrocités qui lui ôtaient la confiance de
+nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le grand-visir
+fût dans les meilleures dispositions, et que son autorité et celles du
+pacha eussent été méconnues dans cette occasion. D'après ces
+considérations, plus détaillées dans la lettre de M. Smith ci-jointe,
+et dans les instructions à son secrétaire dont nous vous envoyons
+l'extrait, nous nous sommes décidés à attendre à Jaffa des nouvelles
+de M. Smith, en l'engageant à s'y rendre avec le reis-effendi. Nous le
+prions aussi de vous faire connaître directement la réponse qu'il aura
+à nous faire sur notre dernière note, en sorte que vous pourriez nous
+faire connaître vos intentions ultérieures.
+
+Les conférences ont été poussées aussi avant qu'il était possible;
+tous les intérêts respectifs, tant de l'Europe que de l'Égypte, ont
+été repassés et débattus. Il paraît que nous nous entendons
+parfaitement sur tous les points, et, qu'en définitif, il faudra en
+venir à un courrier parlementaire, à moins que le grand-visir ne
+persiste à se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez
+de détermination.
+
+Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire; il y a été reçu avec
+enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous
+envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va
+déterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des
+secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une idée assez
+exacte de la situation de l'Europe, des armées et de notre
+gouvernement à cette époque, pour que vous puissiez prévoir à peu près
+quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'Égypte.
+
+Nous sommes extrêmement embarrassés pour correspondre avec vous, les
+occasions sont difficiles à trouver. Nous vous prions de donner ordre
+à un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou à un de ceux qui
+sont à Alexandrie de venir nous joindre, et de rester à nos ordres,
+pour que nous puissions vous l'expédier toutes les fois qu'il sera
+nécessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dépendre pour
+cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup
+d'honnêteté et de bonne volonté.
+
+Cet aviso peut venir en parlementaire à Jaffa; si nous n'y sommes plus
+quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu où nous pourrons être.
+
+Salut et respect,
+
+ _Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.
+
+
+ (Nº 7.) Au camp impérial ottoman, à El-A'rych,
+ le 15 janvier 1800.
+
+LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
+
+Messieurs vos envoyés s'étant un peu formalisés de la franchise de ma
+dernière note officielle, je ne suis pas sans appréhension que mon
+langage ait pu vous faire une impression différente de celle que je
+désirais produire, et je serais fâché de voir naître un sentiment
+d'éloignement, quand mon objet n'était que de découvrir jusqu'à leur
+base, les barrières qui nous séparent, afin de les ôter plus
+facilement.
+
+Je ne vois pas pourquoi des militaires français, qui ont été les
+premiers à faire justice du système spoliateur et révolutionnaire,
+peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagérés qui ont fait le
+malheur de la France en gâtant une belle cause; ou supposé qu'on ait
+voulu leur faire une pareille injure, le règne de la démagogue
+expirait à son foyer, il est de l'intérêt de tout le monde qu'elle ne
+renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et contre lequel
+nous nous défendons, c'est la continuation de cette manie de faire des
+Républiques bon gré malgré, partout où un soi-disant patriote peut
+trouver un exil honorable par une place qui le met à même d'achever,
+ou pour mieux dire, continuer ses expériences politiques sur le pauvre
+genre humain. Si tous les hommes de marque, attachés au Gouvernement
+français, avaient des vues aussi droites et des projets aussi
+raisonnables que M. Poussielgue et le général Desaix, cette méfiance
+cesserait bientôt.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et une considération
+des plus distinguées,
+
+Votre très humble serviteur,
+
+ _Signé_ SIDNEY SMITH.
+
+
+ (Nº 7.) Quartier-général de Salêhiëh, le 29 nivôse an VIII
+ de la République française (19 janv. 1800).
+
+LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU COMMODORE SIDNEY SMITH.
+
+
+J'ai reçu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est
+nullement relatif à l'objet qui nous a réunis, et sur lequel nous
+traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser la
+réception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir
+l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à
+mes plénipotentiaires de traiter en définitive de l'évacuation pure et
+simple de l'Égypte, je leur envoie néanmoins, par mon aide-de-camp
+Damas, l'ordre exprès de rompre les conférences, dès-lors qu'ils
+trouveraient, de la part du visir ou de la vôtre, trop de résistance à
+obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives à
+l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande, parce
+que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrêter
+l'ardeur, et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée. Je m'en
+réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me
+serait la plus pénible, monsieur le Général, serait d'être obligé de
+revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre
+loyauté; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent
+bien à même de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne
+à coeur.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 8.) Au quartier-général de Salêhiëh, le 28 nivôse an VIII
+ (18 janvier 1800).
+
+AU GRAND-VISIR.
+
+
+J'ai reçu à Salêhiëh la dernière lettre que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, resté à Cathiëh par
+malentendu.
+
+Actuellement que mes plénipotentiaires sont arrêtés au
+quartier-général de Votre Excellence, et que j'ai rapproché le mien de
+manière à rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai
+tout lieu d'espérer que nous nous entendrons mieux, et que nos
+négociations obtiendront bientôt le résultat heureux que Votre
+Excellence paraît désirer autant que moi. J'envoie à mes
+plénipotentiaires des instructions en conséquence. Ils ne rejetteront
+à l'avenir que ce qui pourrait être contraire à la gloire et à la
+sûreté de l'armée, dont le commandement m'est confié.
+
+Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+ (Nº 9.) Du quartier-général à El-A'rych (sans date).
+
+
+ _Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
+ Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé général
+ français_ KLÉBER, _dont la fin puisse être heureuse_; SALUT.
+
+J'ai reçu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
+dernièrement adressée. Vous m'écrivez que vous vous êtes mis ces
+jours-ci en marche, accompagné d'une légère escorte, pour être à
+portée de donner les réponses nécessaires aux conditions que je vous
+proposerai, relativement à l'heureuse affaire de l'évacuation de
+l'Égypte que vous désirez, ou bien à la bataille; et que vous vous
+êtes acheminé vers Belbéis et Salêhiëh, pour y attendre les réponses à
+vos dernières dépêches. Vous me dites aussi que si vos délégués
+n'étaient pas encore arrivés à mon quartier-général, il serait
+convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour conférer sur
+l'affaire en question, et la terminer le plus tôt possible.
+
+Votre loyauté ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous
+désirez l'heureuse réussite de la bonne affaire concernant
+l'évacuation de l'Égypte, et qui est un prélude à la paix, et que vous
+avez marché dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez
+écrit par le passé, il est clair que, d'après mon zèle et ma loyauté,
+je ne consentirai pas non plus à l'effusion du sang. Il est évident
+aussi que votre départ du Caire, et votre marche vers ces contrées,
+n'a pour but que de faire croire à votre justice et votre loyauté, et
+d'accélérer, d'une manière avantageuse pour la Sublime Porte, le terme
+de l'heureuse affaire de l'évacuation de l'Égypte, qui doit être le
+prélude de la paix et de la tranquillité.
+
+Je dois vous prévenir que vos délégués, qui sont arrivés ces jours-ci
+à mon quartier-général, ont déjà ouvert les conférences, et que malgré
+votre assurance concernant le plein succès de l'affaire dont il
+s'agit, conformément à la loyauté et au zèle qui vous font aimer, ils
+_rendent difficile la réussite de cette si bonne affaire de
+l'évacuation_.
+
+La Sublime Porte est depuis trois siècles amie de la France; mais
+ayant été destiné par mon souverain à m'emparer et à délivrer par la
+voie des armes, ou sans me battre, l'Égypte, dont les Français se sont
+emparés à l'imprévu, il est certain qu'avec le secours du Très-Haut,
+je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre désir étant
+réellement d'évacuer l'Égypte, sans vous battre, loin de vouloir
+l'effusion du sang, mon désir est conforme au vôtre.
+
+Je vous ai écrit cette lettre pour vous dire qu'il dépend de votre
+volonté de vous comporter d'après la préférence que vous aurez donnée
+à l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre.
+
+Quand vous aurez reçu la présente, et que vous en aurez compris le
+contenu, j'espère que vous vous conduirez toujours suivant votre
+loyauté et votre franchise.
+
+ Traduit par moi secrétaire interprète
+ du général en chef Kléber,
+
+ _Signé_ DAMIELK BRACEVISCH.
+
+
+ (Nº 10.) Quartier-général de Salêhiëh, le 26 nivôse an VIII
+ (16 janvier 1800)
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
+POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.
+
+
+Quatre heures après que je vous ai eu expédié ma dernière dépêche, est
+arrivé l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je
+n'ai, de mon côté, autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si
+ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et
+consentir l'évacuation de l'Égypte pure et simple, et de la manière la
+plus honorable pour l'armée française; mais il me semble qu'il est de
+l'intérêt même des Turcs de n'entrer en Égypte que lorsque nous
+l'aurons évacuée, du moins en partie; car, comment éviter sans cela un
+carnage, qui peut-être rendra tous les traités illusoires. Ainsi, un
+mois de trève me paraît presque indispensable; l'évacuation de
+l'Égypte supérieure est surtout très difficile sans cela. Je remets,
+au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité.
+
+KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,
+
+Autorise et donne pleins pouvoirs à ses plénipotentiaires, le général
+de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter
+définitivement, et sans qu'il soit nécessaire de demander des
+instructions ultérieures de l'évacuation de l'Égypte, avec les
+plénipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables
+pour l'armée française, et ainsi que peuvent le permettre les
+circonstances.
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+ (Nº 11.) Au camp de Salêhiëh, 30 janvier 1800.
+
+LE COMMISSAIRE ORDONNATEUR EN CHEF DAURE AU CITOYEN MINISTRE DE LA
+GUERRE, À PARIS.
+
+
+CITOYEN MINISTRE,
+
+Je vous fais passer ci-joint copie du traité passé entre le général en
+chef Kléber et les envoyés du grand-visir, à la suite des conférences
+qui ont eu lieu à El-A'rych. Vous verrez par ce traité que l'armée
+évacue l'Égypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle
+arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je
+pense qu'elle débarquera à Toulon ou à Marseille.
+
+Je dois vous prévenir que sa force est _d'environ vingt-cinq mille
+hommes de toutes armes_, _dont deux mille de cavalerie_, _trois
+d'artillerie_, _mille des troupes du génie_, _dix-huit mille
+d'infanterie_, et le reste d'administration, et autres individus
+employés à la suite de l'armée. J'ai cru devoir vous faire connaître
+de suite ce traité. J'ai profité du départ du citoyen Damas,
+aide-de-camp du général en chef Kléber, qui se rend à Paris, porteur
+des dépêches du Général en chef au Gouvernement. Je vous envoie le
+commissaire des guerres Miot, qui pourra vous donner tous les
+renseignemens nécessaires sur l'administration de l'armée. Il est à
+même plus que personne de le faire.
+
+L'armée, à son arrivée, aura besoin d'un habillement complet. Celui
+qu'elle a reçu cette année ne peut lui être suffisant. La différence
+des uniformes, la mauvaise qualité des draps, sont des motifs pressans
+de lui en donner un autre. Le général Desaix devant partir sous peu
+de temps, je profiterai de cette occasion pour vous faire connaître
+les besoins de l'armée en tout genre.
+
+J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+ _Signé_ DAURE.
+
+
+ (Nº 12.) Au quartier général du Caire, 30 janvier 1800.
+
+BAUDOT, AIDE-DE-CAMP, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.
+
+
+MON GÉNÉRAL,
+
+Le citoyen Hamelin part à l'instant pour se rendre à votre
+quartier-général, avec l'aide-de-camp du général Dugua, qui vous porte
+des dépêches: c'est, sans doute, pour presser la conclusion de la
+spéculation commerciale qu'il vous a proposée, ce qui m'a engagé à
+vous prévenir qu'il n'y a au Caire qu'un cri général contre un pareil
+marché: on vous y donne comme intéressé, et on tient là-dessus des
+propos fort infâmes. Le citoyen Hamelin veut, dit-on, gagner
+Poussielgue pour vous parler en faveur du marché. Il doit même lui
+avoir offert une prime en cas de réussite. J'étais ce matin chez le
+général Dugua, lorsque le citoyen Hamelin y est entré. Le Général lui
+a donné lecture de la lettre que la commission vous écrit à ce sujet.
+Vous voyez vous-même qu'elle a composé avec sa façon de penser, et
+qu'elle a profité de l'absence du citoyen Leroy pour ne point donner
+d'avis, et vous laisser la responsabilité. Mon intention est de dire à
+ceux qui pourront m'en parler, et je ne crois pas être blâmé de vous,
+que l'objet proposé, intéressant l'armée, vous aviez voulu, pour
+prouver combien ses intérêts vous sont chers, et ne pouvoir être
+accusé par les malveillans de la moindre négligence, soumettre même
+ceci à une commission, quoique votre opinion, fortement prononcée, fût
+que vous ne vouliez pas que l'esprit le plus méchant pût vouloir faire
+regarder l'évacuation de l'Égypte comme une spéculation mercantile.
+Que je vous verrais avec plaisir débarrassé d'une armée où il se
+trouve des hommes aussi scélérats, qui, ne vous connaissant pas, ou
+feignant de ne pas connaître votre coeur désintéressé, croient,
+d'après leur propre coeur, que l'or est la seule idole que l'on doit
+encenser! Ils n'ont jamais travaillé pour la gloire.
+
+Je compte, mon Général, partir demain, ou après, pour vous rejoindre à
+Salêhiëh. Rapp arrive à l'instant; Damas compte partir demain. Il est
+inutile, je crois, en général, de vous assurer de mon respect et de
+mon dévoûment.
+
+ _Signé_ A. BAUDOT.
+
+_P. S._ Je crois devoir vous dire que tout ce qui se fait au camp et à
+El-A'rych, même de plus secret, est aussitôt su au Caire.
+
+
+ (Nº 13.) Alexandrie, le 30 pluviôse an VIII
+ (19 février 1800).
+
+LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF.
+
+
+Par sa lettre du 21 de ce mois, le général Damas me prévient que vous
+avez sursis au départ des blessés, et à celui de la Commission des
+Arts jusqu'à nouvel ordre. Leur armement est prêt, ils partiront quand
+vous voudrez. Cependant les Anglais pourraient encore leur occasionner
+quelque retard. Trois voiles étaient avant-hier devant Alexandrie;
+les citoyens Tallien, Livron et Damas, votre aide-de-camp, croyant y
+reconnaître le _Thésée_, se mirent dans une chaloupe et furent à bord
+de la plus près. C'était une corvette venant en droiture d'Angleterre,
+sortie de Plymouth depuis six semaines. Le capitaine ne voulut point
+leur donner de nouvelles; il leur dit seulement qu'il apportait des
+dépêches très pressées au commodore Smith. Votre aide-de-camp le
+prévint qu'il allait partir incessamment pour la France avec un
+passe-port du commodore. Il lui répondit qu'il avait, pour ne laisser
+sortir personne, des ordres que ceux de Sydney Smith ne pouvaient
+annuler. Le commandant d'un brick, qui se trouvait là dans le même
+moment, dit également à votre aide-de-camp que, malgré qu'il sût d'une
+manière positive qu'il était muni d'un passe-port de Smith, il ne le
+laisserait pas non plus passer, s'il pouvait faire autrement. Cela a
+donné matière à beaucoup de conjectures. La plus vraisemblable,
+suivant moi, est le rappel de Smith. Il est aussi possible qu'il se
+passe de grands événemens en Europe. Le _Thésée_ est dans ce moment en
+Chypre; il ne tardera pas à reparaître. Je m'empresserai de vous
+informer de ce qu'il nous apprendra d'intéressant à son arrivée.
+
+Les travaux de l'armement sont en activité. Nos bâtimens seront prêts
+pour l'époque fixée pour l'embarquement, si l'argent ne nous manque
+point.
+
+Salut et respect,
+
+ LANUSSE.
+
+
+CONVENTION
+
+POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE,
+
+PASSÉE ENTRE LES CITOYENS DESAIX, GÉNÉRAL DE DIVISION, ET POUSSIELGUE,
+ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES;
+
+ET LEURS EXCELLENCES MOUSTAPHA-RASCHID, EFFENDI TEFTERDAR,
+ET MOUSTAPHA-RAZYCHEH, EFFENDI REIS EL-KETTAB, MINISTRES
+PLÉNIPOTENTIAIRES DE SON ALTESSE LE SUPRÊME VISIR.
+
+
+L'armée française en Égypte, voulant donner une preuve de ses désirs
+d'arrêter l'effusion du sang, et de voir cesser les malheureuses
+querelles survenues entre la République Française et la Sublime Porte,
+consent à évacuer l'Égypte, d'après les dispositions de la présente
+convention, espérant que cette concession pourra être un acheminement
+à la pacification générale de l'Europe.
+
+ART. 1er. L'armée française se retirera avec armes, bagages et effets,
+sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et
+transportée en France, tant sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera
+nécessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et pour que lesdits
+bâtimens puissent être plus promptement préparés, il est convenu qu'un
+mois après la ratification de la présente, il sera envoyé au château
+d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la
+Sublime Porte.
+
+ART. 2. Il y aura un armistice de trois mois en Égypte, à compter du
+jour de la signature de la présente convention; et cependant, dans le
+cas où la trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir par la
+Sublime Porte fussent prêts, ladite trêve sera prolongée jusqu'à ce
+que l'embarquement puisse être complètement effectué; bien entendu
+que de part et d'autre on emploiera tous les moyens possibles pour que
+la tranquillité des armées et des habitans, dont la trêve est l'objet,
+ne soit point troublée.
+
+ART. 3. Le transport des armées françaises aura lieu, d'après le
+règlement des commissaires nommés, à cet effet, par la Sublime Porte,
+et par le général en chef Kléber; et si, lors de l'embarquement il
+survenait quelque discussion entre lesdits commissaires, sur cet
+objet, il en sera nommé un par M. le commodore Sidney Smith, qui
+décidera les différends, d'après les réglemens maritimes de
+l'Angleterre.
+
+ART. 4. Les places de Cathiëh et de Salêhiëh seront évacuées par les
+troupes françaises, le huitième jour, ou au plus tard, le dixième jour
+après la ratification de la présente convention. La ville de Mansoura
+sera évacuée le quinzième jour; Suez sera évacuée six jours avant le
+Caire; les autres places, situées sur la rive orientale du Nil, seront
+évacuées le dixième jour; le Delta sera évacué quinze jours après
+l'évacuation du Caire. La rive occidentale du Nil, et ses dépendances,
+resteront entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du Caire;
+et cependant, comme elles doivent être occupées par l'armée française
+jusqu'à ce que toutes les troupes soient évacuées de la Haute-Égypte,
+ladite rive occidentale et ses dépendances pourront n'être évacuées
+qu'à l'expiration de la trève, s'il est impossible de les évacuer plus
+tôt. Les places évacuées par l'armée seront remises à la Sublime Porte
+dans l'état où elles se trouvent actuellement.
+
+ART. 5. La ville du Caire sera évacuée dans le délai de quarante
+jours, si cela est possible, ou au plus tard dans quarante-cinq
+jours, à compter du jour de la ratification de la présente.
+
+ART. 6. Il est expressément convenu que la Sublime Porte apportera
+tous ses soins pour que les troupes françaises des diverses places de
+la rive occidentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages
+vers le quartier-général, ne soient, pendant leur route, inquiétées
+dans leurs personnes, biens et honneurs, soit de la part des habitans
+de l'Égypte, soit par les troupes de l'armée impériale ottomane.
+
+ART. 7. En conséquence de l'article ci-dessus, et pour prévenir toutes
+discussions et hostilités, il sera pris des mesures pour que les
+troupes turques soient toujours suffisamment éloignées des troupes
+françaises.
+
+ART. 8. Aussitôt après la ratification de la présente convention, tous
+les Turcs et autres nations sans distinction, sujets de la Sublime
+Porte, détenus ou retenus en France, seront mis en liberté, et
+réciproquement tous les Français détenus ou retenus dans toutes les
+villes et Échelles de l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes
+de quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations et
+consulats français, seront également mises en liberté.
+
+ART. 9. La restitution des biens et des propriétés des habitans et des
+sujets de part et d'autre, ou le remboursement de leur valeur aux
+propriétaires, commencera immédiatement après l'évacuation de
+l'Égypte, et sera réglé à Constantinople par des commissaires nommés
+respectivement pour cet objet.
+
+ART. 10. Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit,
+ne sera inquiété, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les
+liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Français pendant leur
+occupation de l'Égypte.
+
+ART. 11. Il sera délivré à l'armée française, tant de la part de la
+Sublime Porte que de la Grande-Bretagne, les passe-ports,
+saufs-conduits, et convois nécessaires pour assurer son retour en
+France.
+
+ART. 12. Lorsque l'armée française d'Égypte sera embarquée, la Sublime
+Porte, ainsi que ses alliés, promettent que, jusqu'à son retour sur le
+continent de la France, elle ne sera nullement inquiétée; comme de son
+côté, le général en chef Kléber, et l'armée française en Égypte,
+promettent de ne commettre, pendant ledit temps, aucune hostilité, ni
+contre les flottes, ni contre le pays de la Sublime Porte et de ses
+alliés, et que les bâtimens qui transporteront ladite armée ne
+s'arrêteront à aucune autre côte qu'à celle de France, à moins de
+nécessité absolue.
+
+ART. 13. En conséquence de la trêve de trois mois, stipulée ci-dessus
+avec l'armée française pour l'évacuation de l'Égypte, les parties
+contractantes conviennent que si, dans l'intervalle de ladite trêve,
+quelques bâtimens de France, à l'insu des commandans des flottes
+alliées, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiraient après
+avoir pris l'eau et les vivres nécessaires, et retourneraient en
+France munis de passe-ports des cours alliées, et dans le cas où
+quelques uns desdits bâtimens auraient besoin de réparations, ceux-là
+seuls pourraient rester, jusqu'à ce que lesdites réparations fussent
+achevées, et partiraient aussitôt après pour France, comme les
+précédens, par le premier vent favorable.
+
+ART. 14. Le général en chef Kléber pourra envoyer sur-le-champ en
+France un aviso, auquel il sera donné les sauf-conduit nécessaires
+pour que ledit aviso puisse prévenir le Gouvernement français de
+l'évacuation de l'Égypte.
+
+ART. 15. Étant reconnu que l'armée française a besoin de subsistances
+journalières pendant les trois mois dans lesquels elle doit évacuer
+l'Égypte, et pour trois autres mois à compter du jour où elle sera
+embarquée, il est convenu qu'il lui sera fourni les quantités
+nécessaires de blé, viande, riz, orge et paille, suivant l'état qui en
+est présentement remis par les plénipotentiaires français, tant pour
+le séjour que pour le voyage; celles desdites quantités que l'armée
+aura retirées de ses magasins après la ratification de la présente,
+seront déduites de celles à fournir par la Sublime Porte.
+
+ART. 16. À compter du jour de la ratification de la présente
+convention, l'armée française ne prélèvera aucune contribution
+quelconque en Égypte; mais, au contraire, elle abandonnera à la
+Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles, qui lui
+resteraient à lever jusqu'à son départ, ainsi que les chameaux,
+dromadaires, munitions, canons, et autres objets lui appartenant,
+qu'elle ne jugera pas à propos d'emporter, de même que les magasins de
+grains provenant des contributions déjà levées; et enfin, les magasins
+des vivres. Ces objets seront examinés et évalués par des commissaires
+envoyés en Égypte, à cet effet, par la Sublime Porte, et par le
+commandant des forces britanniques, conjointement avec les préposés du
+général en chef Kléber, et remis par les premiers au taux de
+l'évaluation ainsi faite, jusqu'à la concurrence de la somme de 3000
+bourses[1] qui sera nécessaire à l'armée française pour accélérer ses
+mouvemens et son embarquement; et si les objets désignés ne
+produisaient pas cette somme, le déficit sera avancé par la Sublime
+Porte, à titre de prêt, qui sera remboursé par le Gouvernement
+français sur les billets des commissaires préposés par le général en
+chef Kléber, pour recevoir ladite somme.
+
+[Note 1: La bourse équivaut à environ 1,000 francs, monnaie de
+France.]
+
+ART. 17. L'armée française ayant des frais à faire pour évacuer
+l'Égypte, elle recevra après la ratification de la présente
+convention, la somme stipulée dans l'ordre suivant,
+
+SAVOIR:
+
+ Le quinzième jour 500 bourses.
+
+ Le trentième jour 500
+
+ Le quarantième jour 300
+
+ Le cinquantième jour 300
+
+ Le soixantième jour 300
+
+ Le quatre-vingtième jour 300
+
+ Et enfin, le quatre-vingt-dixième jour 500 autres bourses.
+
+Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles
+seront reçues en prêt des personnes commises à cet effet par la
+Sublime Porte; et pour faciliter l'exécution desdites dispositions, la
+Sublime Porte enverra, immédiatement après l'échange des
+ratifications, des commissaires dans la ville du Caire, et dans les
+autres villes occupées par l'armée.
+
+ART. 18. Les contributions que les Français pourraient avoir perçues
+après la date de la ratification, et avant la notification de la
+présente convention, dans les divers points de l'Égypte, seront
+déduites sur le montant des 3000 bourses ci-dessus stipulées.
+
+ART. 19. Pour accélérer et faciliter l'évacuation des places, la
+navigation des bâtimens français de transports qui se trouveront dans
+les ports français de l'Égypte, sera libre pendant les trois mois de
+trêve, depuis Damiette et Rosette jusqu'à Alexandrie, et d'Alexandrie
+à Rosette et Damiette.
+
+ART. 20. La sûreté de l'Europe exigeant les plus grandes précautions
+pour empêcher que la contagion de la peste n'y soit transportée,
+aucune personne malade, ou soupçonnée d'être atteinte d'une maladie,
+ne sera embarquée; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute
+autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le délai
+convenu pour l'évacuation, demeureront dans les hôpitaux où ils se
+trouveront, sous la sauve-garde de son altesse le suprême Visir, et
+seront soignés par des officiers de santé français, qui resteront
+auprès d'eux jusqu'à ce que leur guérison leur permette de partir, ce
+qui aura lieu le plus tôt possible. Les articles 11 et 12 de cette
+convention leur seront appliqués comme au reste de l'armée, et le
+commandant en chef de l'armée française s'engage à donner les ordres
+les plus stricts aux différens officiers commandant les troupes
+embarquées, de ne pas permettre que les bâtimens les débarquent dans
+d'autres ports que ceux qui seront indiqués par les officiers de
+santé, comme offrant les plus grandes facilités pour faire la
+quarantaine utile, usitée et nécessaire.
+
+ART. 21. Toutes les difficultés qui pourraient s'élever, et qui ne
+seraient pas prévues par la présente convention, seront terminées à
+l'amiable entre les commissaires délégués, à cet effet, par son
+altesse le suprême Visir, et par le général en chef Kléber, de manière
+à en faciliter l'exécution.
+
+ART. 22. Le présent ne sera valable qu'après les ratifications
+respectives, lesquelles devront être échangées dans le délai de huit
+jours; ensuite de laquelle ratification la présente convention sera
+religieusement observée de part et d'autre.
+
+Fait et scellé de nos sceaux respectifs, au camp des conférences près
+d'El-A'rych, le 4 pluviôse an VIII de la République française, 24
+janvier 1800, et le 28 de la lune de chaban, l'an de l'hégire 1214.
+
+ _Signé_ le général de division DESAIX, le citoyen Étienne
+ POUSSIELGUE, plénipotentiaires du général Kléber;
+
+ Et leurs excellences MOUSTAPHA-RASCHID, effendi tefterdar, et
+ MOUSTAPHA-RASYCHEH, effendi reis el-kettad, plénipotentiaires de
+ son altesse le suprême Visir.
+
+_Pour copie conforme à l'expédition française, remise aux ministres
+turcs en échange de leur expédition en turc._
+
+ _Signé_ POUSSIELGUE, DESAIX.
+
+
+Le général Kléber renvoya l'exemplaire turc au Grand-Visir, avec sa
+ratification au bas, ainsi conçu:
+
+«Je soussigné général en chef, commandant l'armée française en Égypte,
+approuve et ratifie les conditions du traité ci-dessus, pour avoir
+leur exécution en leur forme et teneur, devant croire que les
+vingt-deux articles y relatés sont entièrement conformes à la
+traduction française, signée par les plénipotentiaires du grand-visir,
+et ratifiée par son altesse, traduction dont le sens sera exactement
+suivi, chaque fois qu'à cet égard, et pour raison de quelques
+variantes, il pourrait s'élever des difficultés.»
+
+Au quartier-général de Salêhiëh, le 8 pluviôse (28 janvier 1800).
+
+ _Signé_ KLÉBER.
+
+
+LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH.
+
+BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.
+
+La lettre de Sidney donna une nouvelle impulsion aux mesures de
+défense que le général en chef avait arrêtées. Il pressa le retour du
+matériel qui se trouvait déjà à Rosette, et fit remonter en toute hâte
+des munitions qu'on avait transportées à Alexandrie. Il accéléra la
+marche des corps qui stationnaient à Rahmaniëh, expédia des courriers
+dromadaires à ceux qui étaient encore disséminés dans la Haute-Égypte,
+et se vit bientôt entouré de l'armée entière, avec laquelle il prit
+position vers la Koubbé. Il lui adressa une proclamation pour la
+préparer aux suites d'une rupture; en même temps il chargea le
+secrétaire de Sidney qui lui avait rendu la dépêche du commodore
+d'aller sur-le-champ donner communication de cette pièce au visir. Il
+appela auprès de lui Moustapha-Pacha, commissaire de la Porte, lui
+déclara qu'il différait l'évacuation du Caire, et qu'il regarderait
+comme un acte d'hostilité le moindre mouvement que ferait l'armée
+ottomane au-delà de Belbéis. Joussef se trouvait dans cette place
+lorsque la dépêche lui fut rendue. Son camp était déjà levé et
+lui-même prêt à monter à cheval. Il témoigna son étonnement de
+l'opposition que montraient les Anglais à l'exécution d'un traité
+qu'ils avaient mis tant d'insistance à conclure, et adressa à Sidney
+les représentations qui suivent:
+
+
+LE GRAND-VISIR AU COMMODORE SIDNEY SMITH.
+
+«Il est superflu de vous faire savoir qu'il a été convenu, dans les
+conférences qui ont eu lieu à El-A'rych, entre mes plénipotentiaires
+et ceux de l'honoré général Kléber, que les escadres de la Sublime
+Porte, celles de l'Angleterre et de la Russie n'auraient pas inquiété
+les bâtimens sur lesquels doivent s'embarquer les Français qui
+évacueront l'Égypte. Ces conventions vous ont été connues, et elles
+ont été stipulées d'après votre avis, en vertu de votre qualité de
+ministre plénipotentiaire; vous étiez convenu en même temps que la
+Porte aurait fourni des firmans de route, et que vous auriez donné des
+passe-ports aux Français qui seraient sortis de l'Égypte en toute
+sûreté avec armes et bagages, et remis lesdits passe-ports au lord
+Nelson, qui se serait chargé de les faire arriver sains et saufs dans
+les ports de France.
+
+«D'après cela, il est évident qu'il est de toute nécessité que cette
+convention soit complétement exécutée, sans qu'il puisse y être mis
+aucune opposition. Cependant le général en chef Kléber vient de
+m'envoyer copie d'une lettre que vous lui écrivez, et dont l'original
+a été vu par votre secrétaire Keith, dans laquelle vous lui faites
+part des ordres de lord Keith, mon honoré ami, amiral de l'escadre de
+Sa Majesté britannique dans la Méditerranée, qui sont contraires à
+l'exécution de la convention. Quoique vous n'ayez pas encore reçu la
+lettre du lord Keith qui contient les susdits ordres, votre lettre
+ayant singulièrement affecté le général Kléber, son excellence
+Moustapha-Pacha a fait savoir, par des dépêches réitérées, qu'il se
+refusait à évacuer le Caire. Comme vous mandez à ce général, en lui
+faisant part des ordres du lord Keith, qu'il serait nécessaire
+d'ouvrir de nouvelles conférences pour prendre des arrangemens en
+conséquence, il a élevé des doutes sur la libre sortie des Français de
+l'Égypte, et a déclaré qu'il n'évacuerait le Caire que lorsqu'il
+serait pleinement rassuré. Cependant l'époque où le Caire aurait dû
+être évacué, conformément à la convention, étant arrivée, et cette
+infraction au traité mettant dans le cas de recommencer les
+hostilités; mais étant convaincu que le général Kléber ne s'est point
+conformé au traité à cet égard, que parce qu'il a eu connaissance et a
+été très affecté des difficultés opposées par le lord Keith, et qu'il
+désirait, avant d'en venir à cette mesure, être rassuré de ce côté, on
+s'est borné à lui faire donner l'assurance que l'Angleterre ne
+mettrait aucun obstacle à l'arrivée de l'armée française dans les
+ports de France.
+
+«Il est inutile de vous dire qu'il est certain que le lord Keith
+n'était point instruit de l'évacuation de l'Égypte, lorsqu'il a
+expédié ses dépêches, et que vous auriez dû lui en donner connaissance
+avant d'écrire au général français des lettres qui devaient
+nécessairement lui donner de l'inquiétude; vous devez donc montrer le
+plus grand zèle pour faire exécuter complétement tous les articles de
+cette convention, passée entre la Sublime Porte et les Français qui
+sont en Égypte, et à laquelle vous avez participé comme
+plénipotentiaire de votre cour; vous y êtes d'autant plus obligé que,
+conformément à l'alliance que la Sublime Porte a contractée avec
+l'Angleterre, et par laquelle cette puissance garantit l'intégrité de
+l'empire ottoman, vous devez mettre tout en oeuvre afin que l'Égypte
+soit remise le plus tôt possible sous sa domination.
+
+«L'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté britannique près la
+Sublime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a présenté plusieurs
+mémoires dans lesquels il dit que son roi n'apportera aucune
+difficulté dans les conventions qu'elle voudra passer pour
+l'évacuation de l'Égypte; que sa volonté, à cet égard, sera toujours
+exécutée, et que Sa Majesté Britannique se conformera toujours aux
+articles du traité d'alliance qui unit les deux puissances; d'après
+cela, il est de votre devoir de faire cesser promptement les
+difficultés que votre lettre a apportées à l'entière exécution de la
+convention passée pour l'évacuation de l'Égypte.
+
+«Je vous ai écrit la présente, afin que, mettant tous vos soins à ce
+que rien n'arrive de contraire à notre alliance et à la convention
+stipulée, vous m'expédiez le plus tôt possible une dépêche tendante à
+rassurer le général Kléber, par la certitude que vous me donnerez que
+les bâtimens sur lesquels seront embarqués les Français ne seront
+nullement inquiétés par les bâtimens anglais, et que ceux-ci, au
+contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur patrie; et
+que, conformément à notre alliance, vous et tous les préposés de votre
+cour emploierez tous vos moyens afin que les articles de la convention
+soient pleinement exécutés. Quand la présente vous sera parvenue,
+j'espère que vous ferez tout ce qui tendra à resserrer notre alliance,
+et surtout à faire exécuter la convention, et que vous vous
+empresserez de m'envoyer la lettre que je vous demande.
+
+ «_Signé_ JOUSSEF-PACHA.
+ Pour copie conforme,
+ Le général de division, chef de l'état-major,
+ «_Signé_ DAMAS.»
+
+
+Après ces observations, qui étaient en effet péremptoires, le visir se
+persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit
+auprès d'El-Hanka avec son armée, et portant son avant-garde à
+Matarié, à deux heures de chemin du Caire, il plaça dans la plaine de
+la Koubbé ses avant-postes au milieu des nôtres.
+
+Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au quartier-général,
+porteur d'une lettre adressée par le lord Keith, commandant de la
+flotte anglaise dans la Méditerranée, au général en chef de l'armée
+française en Égypte. Elle était datée de Minorque, le 8 janvier 1800,
+écrite en anglais, et ainsi conçue:
+
+
+«MONSIEUR,
+
+Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune
+capitulation avec l'armée française que vous commandez en Égypte ou en
+Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait
+prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes
+les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées,
+et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à
+aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je
+pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des
+troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des
+passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en
+accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je
+commande de rentrer à Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrés
+retournant en Europe, d'après des passe-ports accordés en conséquence
+d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées,
+seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés
+comme prisonniers de guerre.
+
+ _Signé_ KEITH.»
+
+
+Kléber prit à l'instant la résolution de livrer bataille, certain que
+l'armée partagerait ses sentimens, aussitôt qu'elle connaîtrait cette
+lettre odieuse; elle fut imprimée pendant la nuit, et servit de
+proclamation. «Soldats! ajouta le général, on ne répond à de telles
+insolences que par des victoires: préparez-vous à combattre.» Jamais
+outrage ne fut plus vivement senti. L'injure était commune, chacun
+brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent à cette
+généreuse indignation; l'on eût dit que l'armée poussait dans ce
+moment un cri de guerre unanime.
+
+Le visir avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été
+adressées. Il ne voyait dans notre modération que le témoignage de
+notre faiblesse. Convaincu que les Français ne pouvaient s'opposer à
+la marche de son armée, il exigea, au terme convenu, l'évacuation du
+Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les conférences qui se
+tinrent à la Koubbé, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de
+regarder cette opposition des Anglais comme un événement peu
+considérable, qui, n'étant point émané de Constantinople, ne devait
+pas arrêter l'évacuation. Tout délai de notre part était, selon eux,
+une infraction au traité, et c'était offenser la Porte que d'exiger
+une autre garantie que ses firmans.
+
+La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien changé aux
+dispositions du visir. Sidney-Smith voulut, à son ordinaire,
+s'interposer entre les Turcs et nous, et conseilla inutilement de
+tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui n'appréciait pas les
+suites d'une rupture, repoussa le conseil donné par la prévoyance,
+persista dans ses prétentions, et consentit seulement à promettre des
+otages et des subsides.
+
+Pendant que duraient les conférences, le visir faisait venir de
+nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces déjà très
+considérables, armait les habitans des villages. Il répandait dans les
+provinces des firmans, où les Français étaient représentés comme des
+infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités. Il
+écrivait dans le même sens aux tribus d'Arabes, établissait des chefs
+de sédition dans toutes les villes, et notamment au Caire, à
+Méhallet-el-Kebis et à Taula, où elles ne tardèrent pas à éclater. Il
+ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du
+Grand-Seigneur de se rendre à son camp, avec leurs chevaux et leurs
+armes; enfin, il enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme
+rebelles, de se réunir, au nom de la religion et du souverain, pour
+exterminer les Français que leur petit nombre et la terreur de ses
+armes avaient glacés d'effroi.
+
+Cependant les troupes françaises arrivèrent de la Basse-Égypte et du
+Saïd. Il n'y avait pas un instant à perdre, la position des deux
+armées suffisait pour amener des hostilités. Nos forces ne pouvaient
+augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours croissant. Kléber fit
+cesser les conférences, et s'adressant à Moustapha-Pacha:
+
+«Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du
+visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des séditions
+dans toutes les villes. C'est vous-même qu'il a chargé de préparer la
+révolte du Caire. Le temps de la confiance est passé. Le visir
+m'attaque puisqu'il est sorti de Belbéis; il faut que demain il
+retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant à Salêhiëh, et
+qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontières de la Syrie, autrement je
+l'y contraindrai. L'armée française n'a pas besoin de vos firmans,
+elle trouvera l'honneur et la sûreté dans ses forces; informez Son
+Altesse de mes intentions.»
+
+Le même jour il convoqua les officiers généraux en conseil de guerre;
+il leur présenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur
+dit:
+
+
+CITOYENS GÉNÉRAUX,
+
+«Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien.
+Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage après que
+leurs plénipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels
+nous avons livré le pays, veulent que nous achevions de l'évacuer
+conformément aux traités; il faut vaincre ces derniers, les seuls que
+nous puissions atteindre; je compte sur votre zèle, votre sang-froid
+et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de
+bataille.»
+
+Cette exposition ne fut suivie d'aucune délibération, chacun était
+animé d'un égal désir de soutenir la gloire de nos armes.
+
+Ne voulant point attaquer le visir sans une déclaration expresse
+d'hostilités, Kléber lui adressa la lettre suivante:
+
+
+ Au quartier-général de l'armée française,
+ le 28 ventôse an VIII.
+
+«L'armée dont le commandement m'est confié, ne trouve point, dans les
+propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une
+garantie suffisante contre les prétentions injurieuses, et contre
+l'opposition du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En
+conséquence, il a été résolu ce matin, au conseil de guerre, que ces
+propositions seraient rejetées, et que la ville du Caire ainsi que ses
+forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce
+que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la
+Méditerranée, une lettre directement contraire à celle qu'il m'a
+adressée le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports
+signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.
+
+«D'après cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires
+deviennent inutiles, et les deux armées doivent dès cet instant être
+considérées comme en état de guerre.
+
+«La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution ponctuelle de nos
+conventions donnera à Votre Altesse la mesure des regrets que me fait
+éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que
+contraire aux avantages communs de la République française et de la
+Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais animé du désir de
+faire renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient
+depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre
+manifeste la pureté de mes intentions. Toutes les nations y
+applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma
+cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les
+auteurs de cette nouvelle dissension.
+
+«Je préviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage à mon
+quartier-général, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu'à ce que le
+général Galbo, retenu à Damiette, soit arrivé à Alexandrie, avec sa
+famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement
+qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, sur lesquels on me
+fait des rapports très extraordinaires.
+
+«La sagesse accoutumée de Votre Altesse, lui fera distinguer aisément
+de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra
+altérer la grande considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour
+elle.
+
+ «_Signé_ KLÉBER.»
+
+
+Pendant que Kléber faisait connaître ces nouvelles dispositions au
+visir, on ordonnait au Caire les préparatifs du combat.
+
+Au milieu de la nuit suivante le général se rendit, avec les guides de
+l'armée et son état-major, dans la plaine de la Koubbé, où se trouvait
+déjà une partie des troupes. Les autres arrivèrent successivement et
+se rangèrent en bataille. La clarté du ciel, toujours serein dans ces
+climats, suffisait pour que les mouvemens s'exécutassent avec ordre;
+mais elle était trop faible pour que l'ennemi pût les apercevoir.
+Kléber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gaîté de nos
+soldats, présages ordinaires de la victoire.
+
+La ligne de bataille était composée de quatre carrés; ceux de droite
+obéissaient au général Friant, ceux de gauche au général Reynier;
+l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et
+la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée
+par le général Leclerc: ses pièces marchaient sur ses flancs et
+étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires.
+
+Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux
+bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte
+par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, armés de
+fusils; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle,
+soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de
+grenadiers doublaient les angles de chaque carré, et pouvaient être
+employés pour l'attaque des postes. La 1re brigade de la division
+Friant était commandée par le général Belliard, et formée de la 21e
+légère et de la 88e de bataille; les 61e et 75e de bataille formaient
+la 2e brigade, aux ordres du général Donzelot.
+
+Le général Robin commandait la 1re brigade de la division Reynier,
+composée de la 22e légère et de la 9e de bataille. Le général Lagrange
+avait sous ses ordres la 13e et la 85e de bataille, formant la 2e
+brigade de cette division. Le général Songis commandait l'artillerie,
+et le général Samson le génie.
+
+Nassif-Pacha, à la tête de l'avant-garde ennemie, avait deux autres
+pachas sous ses ordres. Le village de Matarié, qu'il occupait avec
+cinq ou six mille janissaires d'élite, et un corps d'artillerie, avait
+été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Les avant-postes
+se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'à
+la mosquée de Sibil-Yalem; le camp du visir était situé entre El-Hanka
+et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son armée était
+rassemblée, elle y occupait un espace considérable; on ne peut décrire
+son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous
+les rapports qui nous sont parvenus portaient cette armée à
+quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'évaluaient qu'à
+soixante mille.
+
+On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite
+arriva au point du jour près de la Mosquée (Sibil-Yalem), où l'ennemi
+avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques coups de
+canon les déterminèrent à se replier. Les deux carrés de gauche
+arrivèrent devant le village de Matarié. Ils s'y arrêtèrent hors de
+portée de canon, et donnèrent le temps à la division de droite de
+venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-Mark, afin de
+s'opposer à la retraite des troupes ennemies, et à l'arrivée des
+renforts que le visir pouvait envoyer.
+
+Tandis que ce mouvement s'exécutait, on aperçut un corps de cavalerie
+et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de mameloucks, qui,
+après avoir fait un grand détour dans les terres cultivées, se
+dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger;
+ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de
+nouvelles troupes, enveloppèrent les nôtres. L'issue de cette mêlée
+eût été funeste, si le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons
+ne fussent accourus. Le combat néanmoins fut long et opiniâtre; à la
+fin l'ennemi prit la fuite et s'éloigna à perte de vue dans les
+terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire.
+
+Le général Reynier commença l'attaque de Matarié; des compagnies de
+grenadiers mises en réserve pour cet objet, reçurent l'ordre
+d'emporter les retranchemens, et l'exécutèrent avec une bravoure digne
+des plus grands éloges; tandis qu'elles bravaient le feu de
+l'artillerie ennemie et s'avançaient au pas de charge, les janissaires
+sortirent de leurs retranchemens et fondirent à l'arme blanche sur la
+colonne de gauche; mais accueillis de front par une fusillade
+meurtrière, pris en flanc par les troupes de droite, ils sont
+accablés, défaits, tous reçoivent la mort. Leurs cadavres comblent les
+fossés dont ils s'étaient couverts, on s'élance sur leurs membres
+palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est emporté;
+drapeaux, pièces d'artillerie, queues de pachas, effets de campemens
+tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans les maisons
+et cherche à s'y défendre, on la suit, on la force; tout ce qui oppose
+de la résistance est égorgé ou livré aux flammes. Pressées par le fer
+et le feu, quelques colonnes essaient de déboucher dans la plaine;
+mais elles tombent sous le feu de la division Friant. Le reste est tué
+ou dispersé par une charge de cavalerie.
+
+L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages; mais l'armée
+sentait la nécessité de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et
+de le poursuivre jusqu'aux limites du désert. Elle abandonna le butin
+aux Arabes, et continua le mouvement.
+
+Nassif-Pacha désirait parlementer et demandait un officier de marque.
+Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du général en chef, fut chargé
+d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tôt aperçu
+des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Blessé à
+la tête et à la main, il allait être mis en pièces, lorsque deux
+mameloucks du pacha qui l'accompagnaient réussirent à l'arracher à
+cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit
+arrêter.
+
+Cependant le général Reynier avait rassemblé sa division auprès de
+l'obélisque d'Héliopolis. Tout à coup des nuages de poussière
+s'élèvent à l'horizon; l'armée turque s'avance, conduite par le visir
+en personne, et prend position sur les hauteurs qui séparent les
+villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'établit derrière le
+bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.
+
+Nous marchons à sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier
+sur la droite, toute l'armée s'avance et prend insensiblement son
+premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repoussés,
+chassés du bois qui les protége. Le groupe de cavalerie qui forme le
+quartier-général du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les
+Ottomans ripostent, le feu s'échauffe, la canonnade devient terrible.
+Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrés, et
+ses pièces, accablées de projectiles lancés avec justesse et
+précision, sont bientôt démontées. Il réunit ses drapeaux épars sur
+toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge générale; nous
+nous y préparons. Le général Friant laisse approcher les Osmanlis,
+démasque ses pièces et les couvre de mitraille. Cette terrible
+réception les ébranle; ils hésitent, flottent et prennent enfin la
+fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant; elle ne
+brûla pas une amorce.
+
+Le terrain était coupé, sillonné de profondes gerçures; cette
+circonstance avait ralenti l'impétuosité de la cavalerie ennemie, et
+ne permit pas à la nôtre d'accabler les fuyards.
+
+Le visir était exposé au feu de nos pièces, dans le village d'El-Mark.
+Il fait ses dispositions pour nous éloigner. Son armée s'ébranle, se
+divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placés au milieu d'un
+carré de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de côté, nous
+tuâmes, nous fusillâmes, pas une de nos balles n'était perdue. Enfin,
+les Turcs désespérant de vaincre, s'éloignent à toute bride et gagnent
+El-Hanka.
+
+Quoique battu, le visir était encore redoutable. Il avait des troupes
+nombreuses, et sa présence suffisait pour armer la population contre
+les Français: aussi Kléber était-il déterminé à le suivre au Caire,
+dans le désert, à travers les terres cultivées, partout où il
+porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir à
+lui l'interprète qui avait accompagné son aide-de-camp. Le visir
+l'avait chargé de proposer à Kléber de faire cesser les hostilités, et
+d'évacuer le Caire, conformément au traité qu'ils avaient conclu.
+«Retournez à son camp, répondit le général, et dites-lui que je marche
+sur El-Hanka.» L'armée était en mouvement et fut bientôt à la hauteur
+du village. Une cavalerie nombreuse le défendait; mais elle n'aperçut
+pas plus tôt nos troupes, qu'elle se replia confusément, et prit la
+fuite. De ceux qui étaient sur les flancs et les derrières, les uns
+revinrent sur leurs pas, les autres se dispersèrent. Quant à
+Mourâd-Bey, dès que l'attaque avait commencé, il s'était éloigné à
+perte de vue dans le désert, pour ne pas prendre part à l'action.
+
+L'armée ottomane ne nous attendit pas à El-Hanka; elle s'éloignait,
+fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous
+espérions la joindre dans son camp; nous forçâmes de marche; nous y
+fûmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer;
+nous trouvâmes ses effets de campement, ses équipages, des objets
+précieux, une grande quantité de cottes de maille, de casques de fer.
+Nous étions accablés de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous
+invitaient à réparer nos forces; nous cédâmes. La nuit tendit ses
+voiles, tout fut bientôt calme, assoupi; on put distinctement entendre
+le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Kléber avait laissé dans
+cette ville la 32e de bataille, et des détachemens de différens corps
+qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait
+ordonné, si quelque émeute générale venait à éclater, de se retirer
+dans les forts. Le général Verdier, qui en avait le commandement,
+devait se borner à maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim
+Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le général Zayoncheck commandait à
+Gisëh. Ces dispositions suffisaient pour donner au général en chef le
+temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis
+qui s'était détaché pendant la bataille, s'était sans doute joint aux
+séditieux; il était nécessaire de marcher au secours. Le général
+Lagrange reçut, en conséquence, l'ordre de s'y porter avec quatre
+bataillons, deux de la 25e, un de la 61e et un de la 75e. Il partit
+vers minuit, et bientôt après l'armée s'achemina vers Belbéis. La
+route était couverte de pièces de canon, de litières sculptées, de
+voitures à ressorts, et de bagages abandonnés. À chaque pas, c'était
+des débris, des traces d'une déroute, telle qu'on n'en vit jamais.
+Nous arrivâmes sur le déclin du jour. L'infanterie occupait les forts,
+la cavalerie en défendait les avenues.
+
+La division Reynier fit halte devant la ville. Le général Priant
+obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les
+escadrons ennemis n'ont pas plus tôt aperçu qu'on cherche à les
+tourner qu'ils tournent bride et s'éloignent. La division Friant
+continue son mouvement, le général Belliard pénètre dans l'enceinte,
+chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les
+refoule dans l'un des forts, où ils se défendent le reste du jour. On
+emploie la nuit à faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs
+proposent de rendre la place, à condition qu'ils seront libres de
+rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernière clause
+est rejetée. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes
+qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent
+pas de prolonger une défense meurtrière. Ils se rendent à discrétion;
+ils supplient le général en chef de leur permettre de se rallier au
+visir, et de laisser à quelques uns d'entre eux les armes nécessaires
+pour se défendre contre les Arabes. Il y consentit, et la place nous
+fut remise. Pendant qu'on s'occupait à les désarmer, un d'entre eux,
+animé par le désespoir et le fanatisme, s'écrie qu'il préfère la mort;
+et comme s'il eût été indigné de ne pas la recevoir, il s'avance
+contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de fusil à bout
+portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent aussitôt: _Nous ne
+méritons pas de les conserver_, disent-ils à nos soldats; _notre vie
+est à vous_. Le coupable fut sur-le-champ puni de mort par nos
+grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on fit prendre à
+la colonne la route de Salêhiëh.
+
+Nous trouvâmes dix pièces de canon dans la ville et dans les environs,
+indépendamment de celles que nous avions laissées lors de
+l'évacuation. Parmi les premières, étaient deux pièces anglaises
+semblables à celles qu'on enleva à Aboukir, et qui portaient la
+devise: _Honni soit qui mal y pense._ Pendant que cela se passait, la
+cavalerie du général Leclerc battait l'estrade sur la route de
+Salêhiëh et dans l'intérieur des terres. Le 7e régiment de hussards
+ramena, le 1er au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs
+conducteurs. L'escorte était composée de mameloucks et d'Osmanlis, qui
+déclarèrent qu'ils étaient chargés de porter au Caire, à Nassif-Pacha
+et à Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Kléber ne douta plus
+que le visir n'eût chargé ces deux chefs de se mettre à la tête de la
+révolte. L'armée ottomane était considérablement diminuée par la perte
+qu'elle avait essuyée dans la bataille et la séparation des corps qui
+occupaient le Caire. Il ordonna en conséquence au général Friant de
+marcher sur cette ville avec le général Donzelot et cinq bataillons,
+dont deux de la 61e, deux de la 75e, un de la 25e, quelques pièces
+d'artillerie légère, et un détachement de cavalerie. Il le chargea de
+maintenir les communications entre tous les forts jusqu'à son retour,
+et lui recommanda d'éviter des attaques qui pouvaient nous causer des
+pertes trop considérables.
+
+Cependant le général Reynier marchait sur Salêhiëh avec sa division,
+le 23e régiment de chasseurs et le 14e de dragons. Kléber suivait avec
+la brigade du général Belliard, les guides et le 7e régiment de
+hussards. À peine était-il en marche, qu'un Arabe, escorté par un
+détachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par laquelle le
+visir proposait d'arrêter la marche des deux armées, d'établir des
+conférences à Belbéis (il croyait l'armée française à El-Hanka) pour
+l'exécution du traité. Il faisait, après la bataille, les propositions
+qu'il avait rejetées avant qu'elle fût engagée. Le général renvoya la
+réponse au lendemain, et s'arrêta au village de Seneka, où il passa la
+nuit. Il se remettait en marche à la pointe du jour pour gagner
+Koraïm, où était Reynier, lorsqu'une vive canonnade se fit entendre en
+avant de ce village. Il crut ce général fortement engagé, ordonna au
+général Belliard de presser sa marche, et se porta en avant pour
+prendre part à l'action. Il n'avait avec lui que les guides et le 7e
+régiment de hussards. Arrivé sur les hauteurs de sable qui sont à
+quelque distance du village, il découvrit la division Reynier occupée
+à repousser, avec son artillerie, trois ou quatre mille cavaliers qui
+l'entouraient; mais à peine est-il aperçu, que le corps ennemi fait un
+mouvement subit et fond sur son escorte. Il fallait franchir
+l'intervalle qui le séparait du carré du général Reynier, ou recevoir
+la charge. Elle fut si impétueuse, que l'artillerie des guides n'eut
+pas le temps de se mettre en batterie. Les conducteurs sont taillés en
+pièces; la mêlée devient affreuse, chacun s'occupe de sa défense
+personnelle. Les habitans de Koraïm voyant cette petite troupe
+enveloppée, la croient perdue. Ils s'arment de lances et de fourches,
+et se joignent aux assaillans. Le danger est extrême; la position
+désespérée. Tout à coup le 24e de dragons paraît; le général reprend
+l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui laisse trois cents des
+siens sur la place. Il joignit alors le carré du général Reynier,
+auquel se réunit bientôt celui du général Belliard. Kléber, encore
+tout échauffé de ce terrible combat, fit venir l'Arabe qui lui avait
+apporté le message du visir, et lui remit sa réponse aux propositions
+du musulman: elle était courte et sévère. «Tenez-vous prêt à
+combattre, je marche sur Salêhiëh.»
+
+La cavalerie ennemie s'était reformée sur ces entrefaites, et
+semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses
+dispositions et marcha à sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre:
+elle se mit en fuite et disparut. L'armée reprit son mouvement, et
+s'avança sur Salêhiëh. Le soleil était ardent, le kamsin impétueux; on
+ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussière.
+Un grand nombre de bêtes de somme succombèrent dans cet affreux
+trajet. Les troupes étaient moins abattues: elles se flattaient de
+joindre les Ottomans; c'était une nouvelle occasion de gloire;
+l'espérance les soutenait. Le général lui-même partageait cette
+illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces,
+courrait toutes les chances plutôt que de se laisser rejeter dans le
+désert. Il se disposait, en conséquence, à livrer bataille le
+lendemain au point du jour, et fit halte à deux lieues de Salêhiëh.
+L'armée, qu'avaient rafraîchie quelques heures de repos, se remettait
+en marche pleine d'espérance et de joie, lorsque les habitans,
+accourus à sa rencontre, lui apprirent que la veille, à l'heure de
+l'aw (environ trois heures après midi), le visir était monté à cheval,
+et s'était perdu dans le désert avec une escorte d'environ cinq cents
+hommes, seules forces qu'il eût pu réunir. Il avait abandonné, dans sa
+frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais déroute n'avait été
+accompagnée de tant d'épouvante et de confusion. L'occasion de vaincre
+était perdue; mais l'ennemi avait vidé l'Égypte; le but était atteint.
+Les troupes continuèrent le mouvement, furent bientôt à Salêhiëh, et
+se répandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cédé. C'était une
+enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient des tentes
+placées sans ordre ou renversées. Ici était un coffre brisé; là, des
+caisses encore pleines de vêtemens, d'encens et d'aloès; plus loin,
+des pièces d'artillerie, des munitions, des selles, des harnais, et
+des outres qu'on n'avait pas eu le temps de remplir. Des amas de fer
+gisaient à côté des litières sculptées; des outres à demi pleines,
+posaient sur des ameublemens de prix; tout était confondu pêle-mêle;
+c'était un désordre, une confusion, qu'on ne vit jamais que dans le
+camp des Turcs. Mais ce n'était déjà plus que les débris de l'immense
+proie que les Osmanlis avaient abandonnée aux Arabes. Ceux-ci, suivant
+l'usage, étaient accourus au bruit du combat, prêts à se jeter sur
+celle des deux armées qui serait défaite. Une partie s'était mise sur
+les traces du visir; l'autre pillait son camp: ils s'éloignèrent à
+notre approche.
+
+L'armée était exténuée; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie
+seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfonça aussitôt dans
+les sables; mais la route était couverte de débris, l'arrière-garde
+aux prises avec les Arabes. L'affaire était en bonnes mains, elle
+revint au camp.
+
+L'armée étrangère était défaite, il ne s'agissait plus que de pacifier
+l'intérieur. Damiette était au pouvoir des Turcs, le Saïd obéissait à
+Dervich-Pacha, et presque tous les habitans de la Basse-Égypte
+étaient soulevés contre nous.
+
+Le général Rampon, qui commandait à Menouf, se porta sur la première
+de ces places; Belliard s'avança sur Lesbëh, Lanusse parcourut le
+Delta inférieur, Reynier s'établit à Salêhiëh, pour prévenir le retour
+des troupes qui avaient été refoulées dans le désert, et dissiper
+celles qui s'étaient jetées dans la Charkié. Ces dispositions prises,
+Kléber se rendit au Caire avec la 88e demi-brigade, deux compagnies de
+grenadiers de la 61e, le 7e régiment de hussards, et les 3e et 14e
+dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et entra par les
+jardins dans son quartier-général, qui était assiégé. Il apprit alors
+ce qui s'était passé dans la capitale.
+
+La bataille d'Héliopolis n'était pas engagée, que l'insurrection
+éclatait à Boulac. Excités par quelques Osmanlis, les habitans
+arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres
+qu'ils avaient tenus cachés, et se portent avec fureur contre le fort
+Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire à
+mitraille et les ébranle; mais ils se remettent, reviennent à la
+charge. Le quartier-général est obligé d'accourir au secours. Trois
+cents des leurs sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se
+barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part
+qu'elles se présentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire
+avait été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent
+entendre, il se porta hors de l'enceinte et attendit pour se décider
+quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver successivement
+des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous étaient échappés et
+assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt après
+Nassif-Pacha se présenta à la porte des Victoires. Il était accompagné
+d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus
+considérables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy,
+d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien
+gouvernement, excepté Mourâd. Ils annonçaient que nous avions été
+taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale
+au nom du sultan Sélim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les
+infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers
+turcs, de deux mille mameloucks, et de huit à dix mille habitans des
+villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire,
+chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés
+de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les
+liaisons qu'ils avaient eues avec les infidèles.
+
+Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite
+au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que
+deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauve garde du
+visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons,
+pénètre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie.
+En quelques instans tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à
+l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.
+
+Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur
+nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au
+quartier-général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la
+soutenir. L'adjudant-général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à
+opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins, il tente une sortie, et les
+repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait
+occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des
+drapeaux blancs; on prêche; on remue toutes les passions: dans un
+instant la population entière est sur pied. On attaque les Cophtes; on
+massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se
+porte à la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace
+regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle
+applaudit, et se livre avec fureur à la sédition et au pillage. Sept
+soldats français se trouvaient auprès de Moustapha, lorsqu'il fut
+arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et
+réussirent à en mettre trois hors de combat; mais, percés eux-mêmes à
+coups de baïonnette, ils n'osèrent faire tête à ces braves, qui,
+attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à
+la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des
+flots qui les pressaient.
+
+L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des
+mameloucks, des Osmanlis et des séditieux, n'avaient pu triompher de
+la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha préparait une
+nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du général Lagrange qui
+arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitôt ses troupes, rassemble quatre
+mille chevaux, et court à sa rencontre. Le général forme ses carrés,
+et ouvre la fusillade. Les assaillans se dispersent; il continue son
+mouvement, et entre au quartier-général. Il apporta un secours aussi
+nécessaire qu'inattendu, et la première nouvelle de la victoire.
+
+Le poste fut bientôt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy
+continuèrent à tirer sur la ville, qu'ils bombardaient dès les
+premiers instans de la révolte.
+
+Nous fûmes cependant obligés d'abandonner successivement les maisons
+que nous occupions sur la place. Les insurgés s'avançaient aussi sur
+notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les
+plus propres à intercepter nos communications et à conserver celles
+qu'ils avaient au-dehors. Le général Friant arriva sur ces entrefaites
+avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais
+les succès même qu'il obtint, lui firent sentir combien il était
+difficile de pénétrer dans l'intérieur de la ville, de quelque part
+qu'on se présentât. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire
+à chaque pas, des barricades de douze pieds en maçonnerie et à double
+rang de créneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons
+voisines étaient occupés par les Osmanlis qui s'y défendaient avec le
+plus grand courage.
+
+On mettait tout en oeuvre pour entretenir l'erreur du peuple sur la
+défaite des Français. Ceux qui paraissaient en douter étaient livrés
+aux tortures ou emprisonnés. Les insurgés déployèrent une activité que
+la religion peut seule donner dans ce pays; ils déterrèrent des pièces
+de canon qui étaient enfouies depuis long-temps. Ils établirent des
+fabriques de poudre, parvinrent à forger des boulets avec le fer des
+mosquées, les marteaux et les outils des artisans. Ils formèrent des
+magasins de subsistances des provisions des particuliers, qui sont
+toujours très fortes; ceux qui portaient les armes ou qui
+travaillaient aux retranchemens, avaient seuls part aux distributions;
+les autres étaient oubliés. Le peuple ramassait nos bombes et nos
+boulets à dessein de nous les renvoyer; et comme ils ne se trouvaient
+pas du calibre de leurs pièces, ils entreprirent de fondre des
+mortiers, des canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y
+réussirent.
+
+Le général Friant arrêta les progrès de l'ennemi, en faisant mettre le
+feu à la file des maisons qui ferment la place Esbekié, à la droite du
+quartier-général. Une partie du quartier cophte fut aussi incendié,
+soit par nous, soit par les insurgés.
+
+Telle était la position du Caire lorsque Kléber s'y rendit. Nous
+n'avions qu'une très petite quantité de fer coulé à notre disposition;
+nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle
+lui parut dangereuse; il se détermina à attendre le retour de nos
+munitions, celui des troupes du général Belliard, qui devait remonter
+au Caire aussitôt qu'il aurait occupé Damiette, et celui de la
+division Reynier, qu'il rappela; en même temps, il fit achever les
+retranchemens, établir une batterie et préparer des combustibles; il
+travailla aussi à diviser les insurgés, à les intimider, à répandre la
+défaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux
+principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu,
+écrivit par son ordre à Nassif-Pacha et à Osman-Effendi. Les
+mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intérêts sont
+tout-à-fait opposés, ne restèrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha,
+Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrayés de ces dispositions, qu'ils ne
+pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut
+arrêtée.
+
+Elle leur était avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne
+fut pas exécutée. Ceux des habitans qui avaient excité et entretenu la
+sédition craignirent de rester exposés à notre vengeance, qu'ils
+jugeaient devoir être terrible comme elle l'est toujours dans
+l'Orient. Ils soulevèrent de nouveau la populace, firent distribuer de
+l'argent, des subsistances, et ordonnèrent des prières publiques; les
+femmes et les enfans arrêtaient les janissaires, les mameloucks; les
+conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur
+désertion. D'un autre côté, les notables de la ville parvinrent à
+rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels
+le général Kléber avait semé la dissension; les janissaires
+refusèrent de livrer les portes, et les hostilités recommencèrent sur
+tous les points.
+
+Les circonstances étaient difficiles; nous n'avions pu assembler les
+ressources dont nous disposions, et nous étions obligés de ménager la
+place. Il fallait la réduire, mais par des moyens qui ne compromissent
+ni l'armée ni la population. Le Caire nous était indispensable, sa
+ruine eût fait dans l'Orient une impression fâcheuse; Kléber résolut
+de tout tenter avant de recourir à une attaque de vive force pour le
+soumettre. Mourâd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le
+courage, la constance, le génie de ressources qu'il avait déployés
+dans cette lutte inégale, avaient encore accru la réputation que lui
+avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il
+entretenait avec les Français devaient exercer une haute influence sur
+l'opinion; c'était un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet
+moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le général en chef s'en
+prévalut avec habileté: il laissa percer le secret des négociations,
+et fit répandre les rapports, les communications qu'il avait depuis
+long-temps avec Mourâd.
+
+Surpris à Sédiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses
+bagages; poursuivi par le général Belliard, qui le poussa à toute
+outrance au milieu du désert, ce bey s'était décidé à traiter. Il
+avait obtenu une trêve, et s'était retiré à Benesëh, où il se
+remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il
+connaissait la perfidie des Turcs; il délibéra long-temps s'il devait
+s'y rendre; une autre considération le retenait encore. Il s'était
+rapproché des Français, leur loyauté ne l'avait pas moins charmé que
+leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance, couraient moins de
+risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut pas joindre les
+pachas sans consulter le général Kléber. Mais aucune rupture n'avait
+encore éclaté, celui-ci ne crut pas devoir gêner ses déterminations;
+il lui répondit que sous les tentes du visir comme sous les siennes,
+il ne voyait jusqu'à présent que des amis; qu'il pouvait, s'il le
+jugeait convenable, réunir ses troupes à celles que commandait
+Youssef.
+
+Les hostilités ne tardèrent pas à devenir inévitables. La face des
+choses était changée, Kléber résolut de s'assurer des dispositions de
+Mourâd-Bey. Il chargea le président de l'Institut, Fourier, de faire
+les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatmé, qui avait passé
+des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourâd, et dont la maison était depuis
+trente ans le seul asile qui fût ouvert aux malheureux, se chargea de
+les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il était disposé
+à traiter; mais elle craignait qu'on eût trop attendu, que Mourâd, qui
+était dans la matinée à quatre lieues du Caire, ne s'en fût éloigné.
+Il était encore sur les bords du Nil; l'émissaire de Fatmé le joignit
+et ne tarda pas à rapporter sa réponse. Elle était précise: «Si les
+Français consentent à livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs
+pour me joindre à eux; mais tant que la rupture sera incertaine je ne
+puis m'engager à rien.» Kléber, charmé de sa franchise, se borna à lui
+demander de ne prendre aucune part à l'action. Il y consentit,
+rassembla ses mameloucks, au moment où l'on se disposait à en venir
+aux mains, et gagna la rive droite du Nil. Ibrahim le sollicita
+vainement de se joindre à lui pour se jeter dans le Caire; il fut
+sourd à ses instances, et alla s'établir à Tourah Les négociations en
+étaient à ce point, lorsque Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey refusèrent
+d'exécuter la capitulation qu'ils avaient consentie. Osman-Bey-Bardisy
+fut chargé de les suivre. «Vous déclarerez aux Français, lui dit
+Mourâd, que je m'unis à eux, parce qu'ils m'ont mis dans
+l'impossibilité de continuer la guerre. Je demande à m'établir dans
+une partie de l'Égypte, afin que s'ils la quittent, je m'empare, avec
+les secours qu'ils me fourniront, d'un pays qui m'appartient et qu'eux
+seuls peuvent m'enlever.» C'est à cela que se réduisaient ses
+instructions. Kléber lui répondit avec la même franchise; il lui
+garantit qu'il ne serait plus inquiété par nos troupes, et qu'après
+les intérêts de l'armée qui lui était confiée, il n'aurait rien de
+plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions furent agréées, des
+conférences s'établirent au quartier-général, et furent souvent
+interrompues par le bruit des pièces qui tonnaient sur le Caire:
+enfin, le traité fut conclu. Mourâd-Bey, suivant son expression,
+devint sultan français, et alla prendre possession des provinces qui
+s'étendent des cataractes à Kenëh. Il nous expédia aussitôt des
+convois de subsistances, désarma les Osmanlis qui s'étaient rassemblés
+dans son camp, et ne cessa d'entretenir des intelligences qui
+préparèrent la capitulation. Peu satisfait néanmoins de la lenteur
+avec laquelle elles opéraient, il proposa à Kléber d'incendier la
+place, et lui envoya même des barques chargées de roseaux. Son
+intervention fut plus prompte et plus efficace sur les peuplades de la
+Haute-Égypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la convention
+d'El-A'rych, était allé prendre le commandement des provinces qu'elles
+habitent, les avaient soulevées à la nouvelle de la rupture, et
+s'avançait sur le Caire à la tête d'un rassemblement nombreux. Mourâd
+expédia des ordres aux villages; les fellâhs furent rappelés. Le bey
+reçut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les bandes qu'avait
+insurgées le pacha; la chose était faite, il se borna à répondre à
+Kléber que ses intentions avaient été prévenues, que Derwich avait
+déjà perdu les deux tiers de ses gens: «Au reste, ajouta-t-il,
+faites-moi savoir si vous demandez sa tête ou si vous exigez seulement
+qu'il quitte l'Égypte.» C'était en effet tout ce que voulait le
+général en chef; il ne tarda pas à être satisfait, Derwich repassa en
+Syrie.
+
+Les Turcs n'étaient pas plus heureux dans le Delta. Douze à quinze
+mille d'entre eux s'étaient jetés à Damiette, et en occupaient les
+forts, les arsenaux. Le général Belliard, chargé de les suivre à la
+tête de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur enlève
+quatorze pièces de canon et les disperse. Les habitans, stupéfaits de
+sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorèrent sa clémence;
+mais ils s'étaient portés à mille excès; ils avaient pris les armes,
+outragé les Français, brûlé le général en chef en effigie; il les
+renvoya à Kléber, qui leur imposa une contribution de 200,000 francs;
+correction bien légère en comparaison de celle qu'ils attendaient.
+
+Maître de cette place importante, le général Belliard s'avança sur
+Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme
+avait soulevée. L'adjudant-général Valentin obtenait le même, résultat
+devant Méhallé-el-Kebiré, et marchait sur Senrenhoud, dont les
+habitans, plus opiniâtres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il
+somme la place de rendre les armes; on lui répond que c'est par ordre
+du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnaît d'autres firmans que
+ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il
+se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourné,
+accablé, rompu, il est obligé de demander grâce, et se rend à
+discrétion. Tantah éprouve le même sort. Nos colonnes vont, viennent,
+parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le
+siége du Caire se poussait avec vigueur. Reynier était arrivé avec une
+partie de ses troupes; on avait reçu quelques munitions, la place
+était resserrée de tous côtés. Le général Almeiras reçut ordre
+d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta à l'entrée de la nuit,
+força les maisons, enfonça les barricades qui abritaient l'ennemi,
+pénétra fort avant, et s'établit la gauche au mur du rempart et la
+droite à la hauteur de nos postes sur la place Esbekié. Les Turcs
+revinrent à la charge; mais enfoncés, battus sur tous les points, ils
+se retirèrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos
+communications furent dès-lors plus promptes et plus rapides; elles
+s'étendaient directement d'une extrémité de la ligne à l'autre. Elles
+devinrent encore plus faciles par le succès qu'obtint le général
+Reynier. Les insurgés avaient retranché près du fort Sulkowski un
+santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de
+l'effroi qu'il avait jeté parmi les Turcs, il attaqua, força les
+maisons qu'ils défendaient, et livra aux flammes toutes celles qui
+n'étaient pas nécessaires à la sûreté du poste qu'il avait emporté.
+
+À la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activité.
+On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combinée qui
+commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant
+de notre position. En conséquence, un détachement du régiment de
+dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte
+brusquement sur la droite de la place Esbekié, attaque la maison
+qu'avait occupée la direction du génie s'en empare, et s'y retranche
+sous une grêle de balles.
+
+Le feu continuel que la citadelle et les forts étaient obligés de
+faire, pour seconder des attaques si vives et si multipliées, eut
+bientôt épuisé nos munitions. L'ennemi s'en aperçut, et profita de
+cette circonstance pour échauffer le peuple, dont l'ignorance et le
+fanatisme se prêtaient à toutes les séductions que les chefs
+imaginaient. Nous étions aux dernières extrémités, nous manquions de
+poudre, de subsistances; nous allions être à la merci des croyans.
+C'était des prédications, des chants, tout ce qui pouvait exalter la
+multitude. Mais nous avions reçu des munitions, le général Belliard
+nous avait joints; nous nous soucions peu des secours qu'ils
+attendaient du ciel. Ils s'imaginaient que nous n'osions attaquer
+Boulac, que nous étions trop faibles pour le réduire, que nous ne
+pourrions arriver à eux. L'idée qu'ils avaient de nos forces était de
+nature à prolonger la défense, Friant fut chargé de les détromper. Il
+cerna, investit Boulac, et le somma d'ouvrir ses portes.
+Malheureusement, il offrit de tout oublier, de ne rechercher personne;
+on le crut hors d'état de sévir, on refusa de se soumettre. Le général
+Belliard, qui conduisait l'attaque résolut, de faire encore une
+tentative. Les Orientaux n'obéissaient qu'à la force: il la déploya,
+ouvrit un grand feu d'artillerie et essaya une dernière sommation.
+Elle fut aussi vaine que les premières. Les insurgés voyant qu'on
+parlemente encore, reviennent de l'effroi que leur a causé ce déluge
+inattendu de projectiles. Ils se retranchent, se barricadent, occupent
+tous les créneaux qu'ils ont ouverts, et répondent par une fusillade
+meurtrière. Le général, outré de cette obstination, ne les ménage
+plus; la charge bat, les soldats s'ébranlent; les retranchemens, les
+redoutes, tout est emporté. En vain l'ennemi se jette dans les
+maisons; les flammes, la baïonnette, courent sur sa trace; il est
+brûlé, mis en pièces: ce n'est partout que sanglots, que désespoir. Le
+général accourt au milieu de cet affreux désordre; il veut sauver
+cette aveugle population, il lui offre la vie, l'oubli du passé; elle
+lui répond par des cris de fureur. Le carnage recommence alors, le
+sang coule à flots, et cette cité populeuse n'est bientôt qu'un
+monceau de cadavres et de cendres. Tout est dissipé, tout est vaincu;
+il n'y a plus de résistance possible; les chefs des corporations
+accourent auprès du général et se mettent à sa disposition. Aussitôt
+le carnage cesse, les hostilités s'arrêtent et l'armistice est
+proclamé.
+
+Boulac était réduit, le Caire détrompé, Kléber résolut de mettre à
+profit l'impression qu'avait dû produire cette exécution sanglante;
+mais la pluie survint, nous fûmes obligés d'ajourner nos apprêts. Le
+temps néanmoins ne tarda pas à se remettre au sec. Les bois, les
+toitures, perdirent l'eau dont ils s'étaient chargés; nos moyens
+d'incendie avaient repris toute leur force, nous fîmes nos
+dispositions. Les Turcs s'étaient retranchés dans les maisons qui
+avoisinent la place Esbekié. Ils avaient placé de l'artillerie dans
+les unes, établi des postes dans les autres, et crénelé avec soin le
+palais Setty-Fatmé, où s'appuyait leur gauche. C'était là que
+s'organisaient les sorties, là que se formaient les colonnes qui
+venaient chaque jour assaillir le quartier-général. Ce fut aussi là
+qu'on résolut de commencer l'attaque. Tentée de front, elle eût été
+meurtrière, on recourut à l'art; on découvrit, on mina l'édifice,
+hommes et bâtimens tout eut bientôt disparu. Les troupes s'ébranlent
+aussitôt; l'action s'engage, devient générale; partout on lutte avec
+fureur. Culbutés à la droite par le général Donzelot, les Osmanlis
+sont rompus au centre par le général Belliard, qui les cerne, les
+replie, les pousse de rue en rue, lorsqu'une balle l'atteint et le met
+hors de combat: cet accident rend la poursuite moins ardente. Les
+insurgés se forment de nouveau et menacent de revenir à la charge.
+Mais le général Reynier a forcé la porte Bab-el-Charyëh, l'incendie et
+la mort courent sur ses pas. Toute espérance est désormais perdue.
+Nassif-Pacha s'éloigne; il cherche à sauver sa cavalerie, suit les
+détours, s'engage, pousse à travers les décombres, et se croit hors de
+danger, lorsqu'il trouve au débouché d'une rue, une compagnie de
+carabiniers qui le reçoit à bout portant. Il essaie de se faire jour,
+mais ses efforts sont inutiles; il n'échappe à la mort qu'en
+abandonnant son cheval pour se jeter dans les maisons voisines, d'où
+il gagne les quartiers qu'occupent encore les siens. Une partie des
+Turcs était couchée dans la poussière, le reste avait fui; il n'y
+avait plus qu'une batterie qui continuât le feu. Les carabiniers, qui
+marchaient contre elle lorsqu'ils s'étaient trouvés en présence du
+pacha, reprennent leur mouvement, escaladent les mosquées,
+franchissent les terrasses, arrivent à la tour où sont les pièces et
+les enclouent.
+
+Les Osmanlis étaient accablés; ils n'avaient pu défendre leurs
+retranchemens ni leurs murailles; l'élite de leurs troupes avait
+succombé, la ville était en feu; ils ne s'abandonnaient plus aux
+vaines espérances dont ils s'étaient bercés. D'un autre côté, les
+cheiks, qui n'avaient cessé d'être en relation avec le général en
+chef, insistaient auprès des pachas sur les dangers d'une plus longue
+résistance. Ils leur représentaient qu'inutile au visir, cette lutte
+pesait au peuple, dont elle compromettait la vie et la fortune.
+Osman-Bey-Bardisy, que Mourâd avait dépêché à Ibrahim, joignit ses
+instances à celles des cheiks. Il offrit la médiation de son chef aux
+insurgés, et les pressa vivement de rendre la place. Ils y
+consentirent, mais à des conditions telles que le bey ne voulut pas
+les transmettre au général Kléber, et se contenta de lui adresser les
+deux officiers qui en étaient porteurs. Le général les reçut en
+présence de son état-major, écouta patiemment les propositions qu'ils
+étaient chargés de lui faire, et les conduisant à l'embrasure d'une
+croisée, il leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulac.
+Ce fut toute sa réponse. Il prit ensuite à part l'envoyé d'Ibrahim,
+et lui donna connaissance du traité qu'il avait conclu avec Mourâd. Le
+bey fut stupéfait. On put juger à son étonnement de l'effet que cette
+transaction produirait dans la place dès qu'elle y serait connue.
+
+Les deux envoyés se retirèrent, et ne tardèrent pas à reparaître avec
+des propositions moins incompatibles avec l'état des choses. Ils
+sollicitèrent une suspension d'armes; le général refusa. Ils
+insistèrent, et demandèrent que du moins on ne fît pas d'attaque aussi
+vive que l'avait été la dernière. Ils déploraient ces actions
+sanglantes, et prétendaient qu'à la veille de s'entendre, comme on
+l'était, sur l'évacuation du Caire, elles n'avaient plus d'objet.
+Kléber examina, modifia le projet de capitulation qu'ils lui
+présentaient, et leur permit de visiter ceux de leurs compatriotes que
+le général Belliard avait faits prisonniers à Damiette. Ils apprirent
+de leur bouche les défaites qu'ils avaient essuyées, le désastre du
+visir, et la reprise de toutes les places de la Basse-Égypte. Cette
+entrevue les rendit plus humbles; ils allèrent porter au Caire la
+consternation dont ils étaient frappés. On résolut de l'augmenter
+encore; on marcha aux retranchemens dès que la nuit fut close; on les
+força, on culbuta ceux qui les défendaient, on ne s'arrêta que lorsque
+tout fut débusqué. L'attaque ne tarda pas à se rallumer; mais le jour
+commençait à poindre, Osman-Aga accourut avec la capitulation revêtue
+de la signature de Nassif-Pacha. Les hostilités cessèrent, les otages
+furent échangés, et nos postes établis sur le canal, depuis la Prise
+d'eau, jusqu'à la porte Bal-el-Charyëh.
+
+Les Turcs se mirent aussitôt en mesure d'évacuer la place, et se
+retirèrent enfin emmenant avec eux les principaux chefs de
+l'insurrection. Trois à quatre mille habitans les suivirent aussi, et
+se dispersèrent dans les villages pour se soustraire à la vengeance
+des Français, dont ils se faisaient une idée monstrueuse.
+
+Le général avait cependant promis de n'en exercer aucune; il avait
+même garanti paix et protection à tous ceux qui retourneraient
+tranquillement à leurs travaux. Il se réservait une satisfaction mieux
+entendue; c'était d'imposer le commerce, de faire contribuer les
+riches, et d'en tirer les moyens de faire face aux besoins de l'armée.
+
+Le général Reynier, chargé d'escorter les Turcs jusqu'à Salêhiëh,
+retira ses troupes de la porte des Victoires, afin d'éviter de leur
+donner ombrage. Il ne prit avec lui qu'un régiment de cavalerie, se
+rendit à la Koubbé, où l'attendaient les Osmanlis; il se mit en route
+avec cette escorte, suivi à une assez longue distance par toute sa
+division. L'ennemi ne cacha pas la frayeur que lui causait ce
+redoutable voisinage; mais il éprouva bientôt que nos soldats ne sont
+pas moins généreux après la victoire, que terribles au milieu du feu,
+et cessa de s'abandonner aux alarmes qu'ils lui causaient.
+Nassif-Pacha surtout ne revenait pas de l'ordre, des égards qui
+présidaient à la marche. Ibrahim-Bey n'était pas moins étonné; ils ne
+pouvaient concevoir cette subordination qui fait la force des armées
+européennes, et témoignaient à l'envi l'admiration, la reconnaissance
+qu'elle leur inspirait.
+
+Ibrahim, fatigué des revers d'une guerre qui ne lui offrait ni
+espérances ni compensations, s'était laissé ébranler par l'exemple de
+Mourâd; il avait témoigné au général Kléber le désir d'obtenir les
+conditions qu'avait acceptées son rival, et devait se séparer des
+Turcs dès qu'il aurait atteint la lisière du désert. Il était muni
+d'un passe-port du général en chef, qui l'autorisait à gagner la
+Haute-Égypte. Mais, soit crainte, soit répugnance, il ne se sépara pas
+de Nassif-Pacha, comme il s'était engagé à le faire, dès qu'il serait
+parvenu à Belbéis ou à Salêhiëh, et repassa en Syrie.
+
+Pendant que nous étions aux prises avec les Turcs, les Anglais avaient
+débarqué à Souez, où ils s'étaient établis avec des troupes, de
+l'artillerie. Informé de cette occupation par Mourâd, Kléber résolut
+de jeter les insulaires à la mer, et fit marcher contre eux, dès qu'il
+eut emporté Boulac. Le chef de brigade Lambert et l'adjudant-général
+Mac-Sheedy allèrent les chercher à la tête d'un détachement de la 21e
+légère, d'une compagnie de grenadiers de la 32e de ligne, de cent
+dromadaires, d'un détachement de dragons, de quelques sapeurs, et de
+trois pièces d'artillerie légère.
+
+Mac-Sheedy, qui avait déjà commandé Souez, avait ordre de reprendre
+le commandement de la place, et Lambert de ramener les troupes qui ne
+seraient pas nécessaires pour la conserver. Cette colonne cheminait à
+travers les sables, et était près d'atteindre le fort d'Adgeroud,
+lorsqu'elle rencontra Osman-Bey-Hassan avec plusieurs kiachefs, des
+mameloucks et des Arabes, au nombre d'environ deux cents. Le bey
+venait de Ghazah; il avait passé par Souez pour s'entendre avec les
+Anglais, et les engager à l'accompagner au Caire, où il allait
+rejoindre Ibrahim-Bey, pour l'aider, disait-il, à exterminer les
+Français qui souillaient encore cette capitale. La fusillade
+s'engagea; mais la nuit était épaisse; les mameloucks perdirent quinze
+à vingt hommes, et échappèrent à la faveur des ténèbres qui ne
+permettaient pas de les poursuivre. Nous continuâmes; nous espérions
+joindre les Anglais qui occupaient Souez avec cinq cents nationaux, et
+sept à huit cents Mekkins; mais Smith avait déjà donné l'éveil à
+l'officier qui les commandait. L'artillerie avait été embarquée, les
+troupes européennes étaient à bord et n'avaient laissé sur le rivage
+que des postes insignifians. Tel était l'état des choses, lorsque
+quatre mameloucks, échappés à la rencontre d'Adgeroud, vinrent
+annoncer que nous approchions. Toujours prodigue de déceptions,
+l'Anglais blâme la frayeur qui les emporte; il proteste que l'armée
+française est détruite, que le détachement est un ramassis de fuyards
+qu'il livre au glaive des Mekkins, et regagne son vaisseau.
+
+Cependant, la colonne arrive devant Souez. Les dromadaires se portent
+sur la montagne de Kalyoumëh, les grenadiers de la 32e tournent la
+place, interceptent la mer, et empêchent les bâtimens marchands de
+sortir du port. Ces dispositions faites, on marche à l'ennemi; on
+l'attaque, on l'enfonce, on entre pêle-mêle avec lui dans la ville, on
+s'empare de tous les forts. Cette journée mit le complément aux succès
+qui nous assuraient de nouveau la possession de l'Égypte.
+
+Les Anglais essayèrent d'empêcher les bâtimens de commerce de rentrer
+dans le port, d'où le combat les avait éloignés. Ils en incendièrent
+même un qui avait échoué hors de portée de canon et en détruisirent
+huit autres qui cherchaient à regagner la place. Cette conduite atroce
+envers des hommes qui, la veille, se battaient pour eux, nous rallia
+les habitans. Tout étonnés de la bienveillance que nous leur
+témoignions, ils ne savaient ce qu'ils devaient admirer le plus, de la
+générosité de leurs vainqueurs, ou de la perfidie de leurs alliés.
+
+L'expédition terminée, le chef de brigade Lambert ramena une partie
+des troupes au Caire, que les Osmanlis venaient d'évacuer. Les
+palissades, les fortifications dont ils l'avaient coupée, furent
+aussitôt détruites, et l'armée se réunit dans la plaine de la Koubbé.
+Elle reçut les éloges de Kléber, exécuta diverses manoeuvres, qui
+firent l'admiration des beys Osman-El-Bardisy et Othman-El-Achâr;
+elle défila ensuite, et fit une entrée triomphante, au bruit répété
+des décharges de l'artillerie des régimens et des forts, qui
+célébraient à l'envi les succès que nous avions obtenus. La population
+ne resta pas étrangère au spectacle qui était étalé sous ses yeux;
+elle s'était répandue dans la plaine, elle couvrait les terrasses, les
+avenues, et suivait avec émotion les ploiemens et les déploiemens qui
+lui avaient été si funestes.
+
+L'Égypte était pacifiée, les pachas avaient repassé le désert; Kléber
+put se livrer tout entier à sa solitude administrative. Le Caire et
+Boulac attendaient avec anxiété les châtimens qu'il réservait à leur
+révolte. Cette disposition se prêtait aux mesures qu'il méditait; il
+frappa le commerce, fit contribuer les riches, et imposa ces deux
+places à 12 millions. Elles s'attendaient à beaucoup plus; elles
+acquittèrent avec joie une contribution que, dans leurs moeurs
+orientales, elles regardaient comme une vengeance bien légère pour le
+mal qu'elles nous avaient fait. Elle suffit néanmoins pour solder
+l'arriéré, aligner la solde, et mettre le général à même d'attendre la
+saison du recouvrement; mais ce n'était pas assez d'être au pair; il
+fallait s'assurer, se créer des ressources, se faire un fonds de
+réserve, élever, en un mot, la recette au-dessus de la dépense. Ce fut
+là que tendirent les efforts de Kléber. Il prit connaissance de toutes
+les sources du revenu public; il s'adressa à tous ceux qui en avaient
+fait une étude spéciale, demanda, recueillit partout des lumières, et
+acquit bientôt la preuve qu'une partie des contributions nous
+échappait. Il mit fin à cet abus, fit rentrer dans les caisses de la
+colonie tout ce que la perception en détournait, et se trouva bientôt
+dans la situation la plus prospère. Il pourvut alors à ce qu'exigeait
+la défense du pays qu'il occupait; il répara, étendit les
+fortifications qui existaient déjà, et en éleva de nouvelles dans les
+lieux où le besoin s'en était fait sentir: les places, comme la
+capitale, les côtes, comme le désert, se couvrirent également
+d'ouvrages. Les chances de l'agression extérieure étaient diminuées,
+et celles de l'attaque intérieure n'existaient plus. Nous avions
+formé, avec le seul parti qui pût la tenter, une alliance d'autant
+plus durable, qu'elle était utile à l'un et nécessaire à l'autre; elle
+était nécessaire aux mameloucks, parce qu'elle seule pouvait leur
+assurer une existence tranquille, et les faire jouir d'un repos dont
+deux ans de guerre continue leur avaient révélé tout le prix; elle
+nous était utile par l'effet moral qu'elle produisait sur les
+indigènes. Nous avions battu le visir; Mourâd s'honorait du titre de
+sultan français. Le peuple, qui voyait notre prise de possession
+sanctionnée par la victoire et par celui qui l'avait si long-temps
+combattue, la jugeait irrévocable, et s'accoutumait à regarder
+l'Égypte comme nous étant bien acquise. Ces dispositions avaient
+encore un autre avantage; elles nous donnaient le moyen de faire des
+recrues parmi les naturels, de réparer les pertes que nous
+éprouvions. Déjà la légion grecque, qui, au départ de Bonaparte, était
+encore peu nombreuse, comptait deux mille hommes dans ses rangs. Elle
+avait ses grenadiers, ses canonniers, son artillerie de campagne, et
+avait fait preuve de bravoure pendant le siége du Caire. Une nouvelle
+compagnie de Syriens s'était formée; on avait aussi organisé des
+mameloucks de la même nation, et appelé les Cophtes sous les drapeaux.
+Tous les corps s'organisaient, se disciplinaient, et promettaient de
+rivaliser avec les demi-brigades, dont ils admiraient la bravoure.
+L'armée, la colonie, tout prenait une face nouvelle, lorsque Kléber
+tomba sous les coups d'un assassin.
+
+
+FIN DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER
+
+SUR LA CAMPAGNE D'ÉGYPTE.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
+
+
+ AVERTISSEMENT. _Page._
+
+ NOTICE SUR BERTHIER. V
+
+ EXPÉDITION D'ÉGYPTE. 1
+
+ Débarquement des Français en Égypte.--Prise d'Alexandrie. _ibid._
+
+ Marche de l'armée française au Caire.--Bataille de
+ Chebreisse.--Bataille des Pyramides. 9
+
+ Combat de Salêhiëh.--Ibrahim-Bey est chassé de l'Égypte. 22
+
+ L'armée marche en Syrie.--Affaire de El-A'rych--Bataille du
+ mont Thabor.--Prise de Ghazah et de Jaffa. 27
+
+ Siége de Saint-Jean-d'Acre. 56
+
+ Expédition dans la Haute-Égypte. 104
+
+ Combat de Souhama. 130
+
+ Combat de Copthos.--Assaut du village et de la maison
+ fortifiée de Benout. 133
+
+ Combats de Bardis et de Girgé. 140
+
+ Combat de Géhémi. 142
+
+ Combat de Bénéadi. 144
+
+ Combat de Sienne. 148
+
+ Bataille et siége d'Aboukir. 147
+
+ Dispositions de Bonaparte avant de quitter l'Égypte.--Motifs
+ qui le déterminent, etc. 165
+
+ COMMANDEMENT DE KLÉBER. 187
+
+ Des mesures qu'il prend pour assurer la défense et calmer
+ la population. _ibid._
+
+ PIÈCES JUSTIFICATIVES. 221
+
+ Fragmens de la correspondance de l'état-major. _ibid._
+
+ Kléber hasarde une nouvelle tentative auprès du visir. 235
+
+ PIÈCES JUSTIFICATIVES. 276
+
+ Réponse du grand-visir, à la lettre qui lui a été écrite par
+ le général en chef Kléber, le 5e complémentaire an VII,
+ apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de
+ Moustapha-Pacha, prisonnier au Caire. _ibid._
+
+ ARTIFICES DE SIDNEY. 297
+
+ Insurrection.--Prise d'El-A'rych. _ibid._
+
+ PIÈCES JUSTIFICATIVES. 316
+
+ NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH. 330
+
+ Les Français consentent à évacuer l'Égypte. _ibid._
+
+ PIÈCES JUSTIFICATIVES. 357
+
+ LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH 386
+
+ Bataille d'Héliopolis. _ibid._
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,
+ rue de Vaugirard, nº 9.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by
+Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) ***
+
+***** This file should be named 38737-8.txt or 38737-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38737/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38737-8.zip b/38737-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..31114a0
--- /dev/null
+++ b/38737-8.zip
Binary files differ
diff --git a/38737-h.zip b/38737-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..1fef4e2
--- /dev/null
+++ b/38737-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38737-h/38737-h.htm b/38737-h/38737-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..95a2fb5
--- /dev/null
+++ b/38737-h/38737-h.htm
@@ -0,0 +1,12370 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html lang="fr">
+
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Campagne d'Égypte, 1re Partie.; Author: Maréchal Berthier.</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;}
+
+h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;}
+h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;}
+
+a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;}
+a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; }
+
+hr.hr20 {width: 20%; text-align: center;}
+
+sup {line-height: 0em;}
+
+ul.none {list-style-type: none;}
+li {margin-top: 0.8em;}
+
+p {text-indent: 1em;}
+p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;}
+
+table {border-collapse: collapse; table-layout: fixed;
+ width: 90%; margin-left: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
+
+.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;}
+.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
+
+
+.pagenum {visibility: hidden;
+ position: absolute; right:0; text-align: right;
+ font-size: 10px;
+ font-weight: normal; font-variant: normal;
+ font-style: normal; letter-spacing: normal;
+ color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;}
+.smaller {font-size: smaller;}
+.normal {font-weight: normal; font-variant: normal; font-style: normal;}
+.center {text-align: center; text-indent: 0em;}
+.right20 {text-align: right; margin-right: 20%;}
+.signat {text-align: right; margin-right: 10%;}
+.signatsc {text-align: right; margin-right: 10%; font-variant: small-caps; font-size: 95%;}
+.to {font-variant: small-caps; font-size: 95%; text-align: center;}
+.date {text-align: right; margin-right: 10%; font-size: 95%;}
+.greet {text-align: center; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;}
+.quote {margin-left: 10%; margin-right: 5%; font-size: 95%; text-indent: 0em;}
+.quote p {text-indent: 0em;}
+.chaptitle {font-variant: small-caps; font-size: 95%; text-align: center; margin-bottom: 1.5em;}
+.toc {margin-left: 5%; margin-right: 15%;}
+.ralign10 {position: absolute; right: 10%; top: auto;}
+.td-right {text-align: right;}
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by
+Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Campagne d'Égypte (Volume 1)
+ Mémoires du maréchal Berthier
+
+Author: Alexandre Berthier
+ Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+Annotator: Isidore Langlois
+
+Release Date: February 2, 2012 [EBook #38737]
+[Last updated: April 1, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>MÉMOIRES<br>
+ DU<br>
+ MARÉCHAL BERTHIER,</h1>
+<p class="center">PRINCE<br>
+ DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,<br>
+ MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.</p>
+
+
+<p class="p2 center">CAMPAGNE D'ÉGYPTE,<br>
+ I<sup>re</sup> PARTIE.</p>
+
+<hr class="hr20">
+
+<p class="p4 center smaller">PARIS<br>
+ BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,<br>
+ RUE DE VAUGIRARD, N<sup>o</sup> 17.<br>
+ 1827.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.</h2>
+
+
+<p>Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et
+Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de
+l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les
+mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a
+dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.
+Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et
+celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai
+tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions,
+comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont
+produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques
+écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis
+en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne
+sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.</p>
+
+<p>J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à
+l'écrit de Reynier une partie de <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> la correspondance de Menou,
+ainsi que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses
+adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces,
+de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations
+contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu
+fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne
+cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait
+éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des
+commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il
+n'avait qu'à laisser aller les officieux.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> NOTICE<br>
+SUR<br>
+LE PRINCE BERTHIER.</h2>
+
+<p>Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram,
+major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20
+novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il
+s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra
+dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué
+depuis. Il saisissait au premier coup d'&oelig;il, il était toujours
+frais, dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de
+conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui
+valurent bientôt une considération que son modeste rang
+d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs,
+il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps
+après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait
+d'éclater en Amérique; <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> les colonies anglaises, d'abord
+victorieuses, étaient près de succomber sous les efforts des Hessois.
+La cause de la liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur
+tous les points. Mais le cri de détresse de tout une population, qui
+périssait pour avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti
+d'un bout de la France à l'autre. De toutes parts on s'empressait
+d'accourir au secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il
+passa sur l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et
+contribua par ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui
+couronnèrent les efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de
+cette lutte mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il
+y retrouva tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était
+même horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne
+voulait plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits,
+un état de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour
+alarmée chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des
+troupes; on lui opposa une institution plus redoutable pour le
+despotisme que les réclamations qu'il repoussait, <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> celle des
+gardes nationales. Berthier, dont les principes n'étaient pas douteux,
+réunit les suffrages de ses concitoyens, et fut fait major-général du
+corps qu'ils avaient formé. Cette nomination ne tarda pas à lui
+devenir fatale. Chef d'une milice citoyenne destinée à servir la
+liberté, il ne voulut pas qu'elle devînt un instrument de troubles et
+d'oppression. Ses sous-ordres, moins modérés, moins calmes,
+s'emportaient à la moindre répugnance, s'impatientaient du plus léger
+retard. Les regrets les mettaient en fureur, ils bondissaient de
+colère à la plus faible hésitation. Ils ne concevaient ni la puissance
+des habitudes ni celle des souvenirs; ils voulaient tout enlever de
+haute lutte. Lecointre demandait qu'on rassemblât les gardes-du-corps,
+qu'on leur fît prêter le serment décrété par l'Assemblée Nationale, et
+qu'on les obligeât d'arborer le drapeau tricolore. Un autre s'opposait
+au départ de Mesdames; la multitude était en mouvement, tout
+présageait les plus grands excès. Berthier ne craignit pas de
+combattre ces mesures violentes; il s'éleva contre la motion de
+Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre qu'à exaspérer des hommes
+dont la révolution avait déjà ruiné les <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> espérances, à
+allumer la guerre civile, et réussit à la faire ajourner. Il ne fut
+pas moins heureux avec la foule qui se pressait autour du château. Il
+la harangua, lui représenta l'illégalité de sa démarche, et, moitié
+crainte, moitié persuasion, parvint à la dissiper. Ces actes de
+courage et de modération furent appréciés. Ceux dont ils contrariaient
+les vues, sentirent quels obstacles leur opposerait un homme qui avait
+assez d'indépendance pour ne craindre de se compromettre ni avec son
+état-major, ni avec la multitude, et résolurent de l'éloigner. Tout
+fut disposé dans ce but; on attaqua ses principes, on accusa ses
+liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de contrariétés, qu'on ne lui
+donnât. Sa constance était au-dessus de ces man&oelig;uvres; on eut
+recours à une sorte de dénonciation qui, à cette époque, manquait
+rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur que le commandant
+de la garde nationale de Versailles s'était démis de ses fonctions.
+Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de le signaler
+comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais plus elle
+était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se borna pas à
+déclarer à ses concitoyens <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> que le fait était faux; il voulut
+que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation. Il
+exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses
+colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste
+qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année
+suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef
+d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses
+fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le
+suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il
+était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient
+loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à
+l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes
+ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut
+suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et
+s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du
+service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce
+qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était
+l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées
+plus tard.</p>
+
+
+<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> À Usnigen, le 14 octobre 1792.</p>
+
+<p class="to">Le général Custine à Pache, ministre de la guerre.</p>
+
+<p class="smcap">«Citoyen Ministre,</p>
+
+<p>«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée,
+combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que
+d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a
+le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant
+moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les
+fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre
+pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes,
+seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe
+des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je
+me suis donné à remplir.</p>
+
+<p>«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé
+contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné
+à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant
+Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span>
+crois qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du
+conseil exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un
+homme qui peut être très utile.</p>
+
+<p>«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car
+c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai
+achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais
+emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de
+coup d'&oelig;il pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec
+plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à
+lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le
+remplacer, mais je ne le connais pas encore.</p>
+
+<p>«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,
+citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif
+provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus
+de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le
+composent, et nommément à vous, citoyen ministre.</p>
+
+<p>«Le citoyen général d'armée,</p>
+
+<p class="signatsc">«Custine.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne
+produisit aucun effet. L'homme du moment, la créature de Pache,
+Custine ne put, malgré ses instances, triompher des préventions que
+Lecointre et ses amis avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut
+que l'année suivante, et sur la réquisition du comité de salut public,
+que Berthier fut remis en activité. Il fut envoyé à l'armée de
+l'Ouest, essaya d'introduire quelque ordre, quelque organisation parmi
+les troupes dont elle se composait, et encourut par ses efforts la
+disgrâce de Ronsin. Cet homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir
+fait périr Custine, s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de
+Biron. Il voulait achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une
+<i>proscription salutaire</i>, et chargeant méchamment Berthier de tous les
+crimes qui conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour
+dernier trait, dans cette périlleuse catégorie.</p>
+
+<p>L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc
+de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle
+avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et
+s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus
+odieux. <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> Les représentans, alarmés d'une démoralisation
+semblable, chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de
+salut public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et
+de demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans
+les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses
+fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où,
+exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres
+de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de
+l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea
+pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination.
+Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des
+représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré,
+d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On
+répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du
+secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les
+complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette man&oelig;uvre
+réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point
+de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta
+pas <span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est
+souvent de faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta.
+Il rédigea une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où
+forcé d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à
+l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut
+public; j'ai fait mon devoir.</p>
+
+<p>«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de
+Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.</p>
+
+<p>«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.</p>
+
+<p>«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des
+certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain
+dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon c&oelig;ur est
+mon garant, et il est pur.</p>
+
+<p>«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les
+commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves
+authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.</p>
+
+<p>«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos
+représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif;
+c'est au moment où j'ai acquis les connaissances <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> utiles à la
+guerre de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.</p>
+
+<p>«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de
+la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera
+plus utile.»</p>
+
+<p>La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le
+repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa
+silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues
+disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,
+ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau
+prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,
+qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division
+le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et
+d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an <span class="smcap">III</span>, où
+Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,
+triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France
+d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses
+travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,
+prit en un mot, à la plus belle <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> défense qu'on ait peut-être
+jamais faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'&oelig;il aussi
+rapide et d'un patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi
+Kellermann se plut-il souvent à payer à son chef d'état-major le
+tribut d'éloges que méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait
+surtout à rappeler l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du
+<i>Petit-Gibraltar</i>. Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des
+succès plus éclatans devaient couronner nos armes, et entourer
+Berthier d'un lustre que ne pouvaient donner des rencontres de postes,
+une guerre de montagnes.</p>
+
+<p>Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous
+Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara,
+disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous
+nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se
+distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit
+preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du
+désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses
+troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les
+culbute, et entre avec eux dans Casal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille
+derrière l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches
+du fleuve; il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les
+Autrichiens couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins
+ne se laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles
+s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et
+arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent
+les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent,
+elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt
+réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni,
+Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent
+et le pont est emporté.</p>
+
+<p>L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette
+occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son
+chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée
+<i>canonnier</i>, <i>cavalier</i>, <i>grenadier</i>. Ses services habituels, quoique
+moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de
+transmettre les ordres, <span class="pagenum"><a id="pagexviii" name="pagexviii"></a>(p. xviii)</span> de surveiller des détails
+immenses, de suivre une correspondance étendue, il fallait encore
+qu'il ajoutât à ces fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui
+lui manquaient. Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes
+capables de faire un croquis, de lever un terrain, il était obligé de
+diriger lui-même les reconnaissances, d'explorer de sa personne le
+pays où l'on devait en venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout
+autre eût succombé, ne fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens,
+instructions, rapports, il trouva le moyen de faire face à tout. Ses
+soins et la victoire réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes
+capables accoururent, les armes savantes furent mieux conduites,
+l'armée put se livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois
+qu'il osa nous attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix.
+Chargé d'en présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut
+dans cette occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible.
+«Le général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte,
+le général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et
+le patriotisme, est une des colonnes de la république <span class="pagenum"><a id="pagexix" name="pagexix"></a>(p. xix)</span> comme
+un des plus zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire
+de l'armée d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais
+pas que l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce
+brave général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin,
+et l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»</p>
+
+<p>Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du
+commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à
+Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui
+existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait
+créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas
+heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui
+donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet
+attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il
+se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous
+reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> MÉMOIRES<br>
+DU MARÉCHAL BERTHIER,<br>
+SUR LES CAMPAGNES<br>
+DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.</h1>
+
+<h2>EXPÉDITION D'ÉGYPTE.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.&mdash;PRISE D'ALEXANDRIE.</p>
+
+<p>Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île
+de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,
+faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et
+administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la
+quitta le 1<sup>er</sup> messidor, après en avoir laissé le commandement au
+général Vaubois.</p>
+
+<p>Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la
+flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes
+d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir,
+elle est devant Alexandrie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville,
+pour y prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant
+sur les Anglais que sur la situation de l'Égypte.</p>
+
+<p>Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de
+l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les
+chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour
+s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10
+messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir
+envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte
+française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la
+ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre
+ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils
+fussent.</p>
+
+<p>Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un
+moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une
+position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général
+en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait
+décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller
+l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux
+vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et
+cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La
+distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la
+terre; le vent du nord qui <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> soufflait avec violence; une mer
+agitée qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée;
+tout rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces
+dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves,
+impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.</p>
+
+<p>Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et
+bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux
+Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de
+leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.</p>
+
+<p>Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur
+les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur
+débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.</p>
+
+<p>La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre
+l'impétuosité et la fureur des vagues.</p>
+
+<p>La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc
+des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou.
+Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui
+avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce
+point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc
+de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général
+en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment
+successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les
+troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la
+division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents
+de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du
+Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les
+généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par
+les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais
+Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs
+ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;
+et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois
+colonnes.</p>
+
+<p>Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division
+Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le
+point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le
+mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.</p>
+
+<p>L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir
+mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du
+reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les
+chevaux qui doivent les traîner.</p>
+
+<p>Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son
+état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli,
+qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un
+cheval; mais le général qui ne veut pas <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> qu'on le devance au
+poste d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les
+fatigues d'une marche pénible.</p>
+
+<p>La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le
+général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle
+du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui
+côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est
+attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:
+une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une
+demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois
+cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils
+abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le
+désert.</p>
+
+<p>Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,
+donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon.
+Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer;
+mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une
+canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les
+hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent
+vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des
+assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux
+et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général
+Menou est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est
+couvert de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide
+nommé Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur
+le mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui
+fondent sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à
+escalader le rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les
+assiégés fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant
+ceux qui sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent
+obstinément de se rendre.</p>
+
+<p>D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer
+dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la
+dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans
+l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux
+de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur.
+Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville,
+où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à
+l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle
+turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux
+habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les
+intentions de la république française, de leur annoncer que leurs
+propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la
+France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span>
+ne prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,
+suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage
+les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.</p>
+
+<p>Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à
+Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales
+et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de
+confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux
+Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux
+ports.</p>
+
+<p>Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent
+d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à
+ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à
+renaître.</p>
+
+<p>Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée,
+envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés
+en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent
+combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux
+Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,
+ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,
+gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent
+ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les
+démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à
+l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent.
+Tel est l'Arabe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la
+principale entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la
+3<sup>e</sup>, le citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.</p>
+
+<p>L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont
+noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à
+l'attaque de la ville.</p>
+
+<p>L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de
+l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts
+de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on
+leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.</p>
+
+<p>Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur
+qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks,
+avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou
+d'attaque.</p>
+
+<p>C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général
+Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on
+avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route
+du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues
+d'Alexandrie.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.&mdash;BATAILLE DE
+CHEBREISSE.&mdash;BATAILLE DES PYRAMIDES.</h3>
+
+<p>Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner
+l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette
+ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et
+de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits
+sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient
+entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande
+distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége
+également long et pénible.</p>
+
+<p>Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à
+Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on
+peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en
+même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe
+du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,
+s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à
+Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle
+activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre:
+l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> indépendante de
+l'armée. D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les
+dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le
+temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité.
+Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était
+nécessaire à ce mouvement.</p>
+
+<p>Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,
+ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et
+militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville,
+organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en
+état de rejoindre la division du général Desaix.</p>
+
+<p>Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle
+qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut
+gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir
+un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la
+mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût
+nécessairement retardé la marche de l'armée.</p>
+
+<p>Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter
+le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et
+composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait
+été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de
+Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et
+suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span>
+encore pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre
+cette route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de
+l'armée sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert
+et par Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu
+ordre de suivre.</p>
+
+<p>Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor.
+Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce
+jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir
+traversé quinze lieues de désert.</p>
+
+<p>Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général
+Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de
+ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir
+avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de
+protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer
+de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,
+de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz
+sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du
+Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée
+partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de
+campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce
+nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une
+traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers.
+L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor,
+<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route
+elles avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les
+puits de Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur
+du soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se
+désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en
+peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au
+poids de l'or.</p>
+
+<p>L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris
+séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur
+marche.</p>
+
+<p>Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21.
+Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils
+harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le
+général de brigade Mireur est blessé mortellement.</p>
+
+<p>Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le
+petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures
+l'une de l'autre.</p>
+
+<p>À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon
+avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite
+tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même
+instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit
+cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes.
+Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils
+rencontrent la division Desaix: le <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> feu de l'artillerie
+avertit qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les
+mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà
+éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après
+avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième
+demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval;
+dix fantassins ont été légèrement blessés.</p>
+
+<p>Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de
+repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en
+avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à
+Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division
+Menou.</p>
+
+<p>Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était
+emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches
+forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le
+Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant
+encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même
+l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le
+jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où
+elle pourra le rencontrer.</p>
+
+<p>Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus
+loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel
+ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils
+avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes
+armées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de
+continuer sa marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la
+gauche de l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment
+où l'on attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:
+malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout
+ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une
+lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée
+d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à
+soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille
+ennemie.</p>
+
+<p>Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau,
+les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une
+galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose
+aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et
+parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck,
+qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces
+bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est
+puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par
+l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les
+citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du
+général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.</p>
+
+<p>Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef
+que la flottille était engagée; il <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> fait marcher l'armée au
+pas de charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les
+mameloucks rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte
+reconnaît la position et forme l'armée. Elle est composée de cinq
+divisions, chaque division forme un carré qui présente à chaque face
+six hommes de hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre
+sont les équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré
+forment des pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à
+renforcer les points d'attaque.</p>
+
+<p>Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se
+barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de
+retraite en cas d'événement.</p>
+
+<p>L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup
+ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et
+caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent
+avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse
+approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se
+démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus
+braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs.
+On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu
+de la mousqueterie, ou par la baïonnette.</p>
+
+<p>Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et
+marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de
+déborder. Ce <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> village est emporté après une très faible
+résistance. La déroute des mameloucks est complète; ils fuient en
+désordre vers le Caire. Leur flottille prend également la fuite, en
+remontant le Nil, et termine ainsi un combat qui durait depuis deux
+heures avec le même acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes
+de troupes à cheval embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de
+cette journée. La perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes,
+tant tués que blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.</p>
+
+<p>Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade
+Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre
+d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la
+hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.</p>
+
+<p>L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à
+Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les
+Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber
+dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils
+étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en
+nombre égal, et s'il fallait combattre.</p>
+
+<p>L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué
+en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre
+leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune
+homme, meurt assassiné. Toute <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> communication est interceptée à
+trois cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune
+nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.</p>
+
+<p>Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve
+plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est
+sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des
+lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en
+écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à
+Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le
+1<sup>er</sup> thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck
+prend position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux
+branches, celle de Damiette et celle de Rosette.</p>
+
+<p>Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks
+et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village
+d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les
+Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter
+bataille.</p>
+
+<p>Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar.
+Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a
+connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand
+nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi,
+l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus
+qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span>
+corps de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était
+brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte;
+mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se
+forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi
+imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La
+cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On
+voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse
+indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente
+siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le
+Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.</p>
+
+<p>Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des
+armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée,
+impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de
+bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse.
+La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se
+flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de
+s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis,
+préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se
+précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui
+formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui,
+fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la
+mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks
+<span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces
+remparts de baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand
+nombre de morts et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et
+bientôt ils s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une
+nouvelle charge.</p>
+
+<p>Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de
+succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,
+soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua,
+marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux
+bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux
+Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et
+de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la
+cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.</p>
+
+<p>Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer
+au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons
+des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces
+d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus
+d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses
+canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le
+village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks
+à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon
+ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position
+retranchée derrière un fossé <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> qui joignait le Nil, font en
+vain des prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun
+d'eux n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de
+l'épée ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents
+chameaux, les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les
+mains du vainqueur.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux
+moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier
+avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât
+depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le
+poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que
+dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend
+position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.</p>
+
+<p>Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français:
+ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et
+environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la
+supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des
+Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.</p>
+
+<p>Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement
+harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses
+étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des
+fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours
+qu'il n'avait pour toute <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> nourriture qu'un peu de légumes sans
+pain; les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un
+repas délicieux.</p>
+
+<p>La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur
+la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une
+branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,
+brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la
+rive était en feu.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur
+le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils
+étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait
+abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui.
+Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville
+et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des
+Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte
+ottomane, que les m&oelig;urs, les usages et la religion du pays seront
+scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un
+détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité
+de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques
+excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les
+chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se
+rétablit.</p>
+
+<p>Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les
+divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les
+divisions Bon <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> et Kléber à Boulac; un corps d'observation est
+placé sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de
+prendre une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur
+la route de la Haute-Égypte.</p>
+
+<h3>COMBAT DE SALÊHIËH.&mdash;IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.</h3>
+
+<p>Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des
+mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par
+Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les
+ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces
+deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était
+à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie
+administrative.</p>
+
+<p>Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec,
+établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la
+rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en
+présence les uns des autres.</p>
+
+<p>Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la
+caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des
+mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan
+d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait
+provisoirement tout en &oelig;uvre <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> pour soulever les fellâhs du
+Delta, et pousser les habitans du Caire à la révolte.</p>
+
+<p>L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,
+de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se
+mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de
+l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un
+gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,
+d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les
+services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de
+toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des
+habitans.</p>
+
+<p>Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux,
+le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15
+thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de
+grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller
+prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.</p>
+
+<p>Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que
+plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.</p>
+
+<p>La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et
+surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir
+aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus
+essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher
+contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et
+les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon,
+Regnier et Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer
+bataille, détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit
+à l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis.
+Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers
+Salêhiëh.</p>
+
+<p>L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans
+le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie
+se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la
+caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux
+qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec
+lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti
+que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes
+payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane
+avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui
+devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les
+marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter
+d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite
+qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et
+d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de
+troupes françaises.</p>
+
+<p>Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des
+individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;
+Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> et
+pour leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en
+rien à celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de
+Goreid, qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des
+principaux marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui
+les avait pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à
+l'instant la plus grande partie des objets volés, et restitue aux
+marchands leurs femmes et leurs esclaves.</p>
+
+<p>L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre
+Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde,
+composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de
+Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le
+village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son
+arrière-garde d'environ mille mameloucks.</p>
+
+<p>L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance;
+les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient
+la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La
+seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que
+l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte,
+à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux
+cents braves, tant du 7<sup>e</sup> régiment de hussards, que du 22<sup>e</sup> de
+chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur
+l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les
+rangs; mais ce succès même <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> augmente les dangers, ils se
+trouvent au milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La
+valeur supplée au nombre; ils combattent comme des lions et en
+désespérés; les mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus
+qu'en s'éloignant et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans
+leur fuite deux mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais
+Ibrahim-Bey parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels
+étaient ses femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus
+riches marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand
+l'infanterie française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit
+position. Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf
+jours de route, à travers le désert, avant d'y être rendu.</p>
+
+<p>Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans
+les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la
+cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de
+brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves,
+l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les
+aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être
+distingués.</p>
+
+<p>Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie,
+les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis.
+La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en
+prendre possession et soumettre le Delta. La <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> division Regnier
+reste en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié,
+et Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où
+il arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du
+combat naval d'Aboukir.</p>
+
+<p>L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des
+mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le
+général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le
+poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux
+français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le
+gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut
+réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient
+de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que
+ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.</p>
+
+<h3>L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.&mdash;AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.&mdash;BATAILLE DU MONT
+THABOR.&mdash;PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.</h3>
+
+<p>La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en
+Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique
+splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il
+travaillait à l'affranchissement des peuples, et <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> à
+l'expulsion de leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de
+convaincre la Porte du désir qu'avait la république française de
+conserver l'amitié qui subsistait entre les deux puissances. La cour
+ottomane avait de justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte,
+dont les révoltes et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une
+ombre de souveraineté dans cette province. Les Français eux-mêmes en
+avaient reçu de fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était
+donc venger à la fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.</p>
+
+<p>Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient
+enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de
+l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,
+devenir pour la France et les puissances méridionales une source de
+prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre
+lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.</p>
+
+<p>La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en
+Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec
+plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette
+conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte
+ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.</p>
+
+<p>À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un
+grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et
+renvoyés à Constantinople.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte
+étaient respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon
+français. Une caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie,
+ainsi que quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine
+de la protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit
+un ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à
+Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont
+coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un
+présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord
+le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.</p>
+
+<p>Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions
+pacifiques et amicales du gouvernement français envers le
+grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de
+mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,
+et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à
+se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à
+l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer
+Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par
+les barbares les plus sanguinaires d'Orient.</p>
+
+<p>Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille
+mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le
+plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder
+<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les
+frontières de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui
+voulait éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par
+mer à Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il
+assurait le pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du
+grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que
+Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât
+aucun secours.</p>
+
+<p>Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé
+l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à
+Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat
+d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais.
+Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la
+négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane,
+relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de
+l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de
+la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et
+celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea
+que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y
+aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué
+par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour
+prendre un parti; Bonaparte se décide.</p>
+
+<p>Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> préparatifs
+de l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait
+unie aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination
+du pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si
+elle restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après
+pour battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles
+qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de
+messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va
+exécuter.</p>
+
+<p>Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de
+Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et
+sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le
+gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans
+chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative
+de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il
+forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui
+de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle
+répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple;
+il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de
+l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter
+l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un
+institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire
+un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts
+<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs
+fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de
+nouvelles machines hydrauliques.</p>
+
+<p>Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans
+voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient
+les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la
+géographie, l'histoire et la physique.</p>
+
+<p>Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh,
+les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le
+rapport militaire que sous le rapport des sciences.</p>
+
+<p>Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du
+camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les
+passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à
+deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes
+conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un
+canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend
+position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait
+les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans
+le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis,
+intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes
+chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh.
+Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la
+supériorité du nombre, l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> est obligé de se retirer avec
+perte. Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à
+neuf heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus
+d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur
+Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.</p>
+
+<p>Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à
+la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh,
+de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de
+Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des
+renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour
+pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir
+terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la
+construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue
+de plus de quarante-cinq mille toises.</p>
+
+<p>Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen
+Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de
+quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4.
+Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés
+dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la
+direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent
+une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un
+isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée
+à Terranëh.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Le 4, il visite les lacs, et se rend au <i>fleuve sans eau</i>.
+C'est une grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des
+natrons, et dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre.
+Il y trouve de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même
+jour il va bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction
+d'Ouardan; dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques
+sources de très bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et
+peut faire une branche de commerce très importante.</p>
+
+<p>Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des
+travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et
+Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de
+Salêhiëh, de Damiette et de Suez.</p>
+
+<p>Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier
+avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la
+reconnaissance du lac Menzalëh.</p>
+
+<p>Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la
+reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les
+travaux du canal d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil;
+Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.</p>
+
+<p>Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer
+Rouge, et d'y faire des reconnaissances.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la
+Haute-Égypte.</p>
+
+<p>Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner
+les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter
+tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.</p>
+
+<p>Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire
+des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.</p>
+
+<p>Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.</p>
+
+<p>Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,
+celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque,
+cophte et musulmane.</p>
+
+<p>Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est
+commissaire près le divan.</p>
+
+<p>Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces
+entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens
+utiles, où il se fait des découvertes importantes.</p>
+
+<p>Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte
+s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances
+de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut
+aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des
+problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se
+disposait à cet <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> intéressant voyage, lorsqu'un événement
+fâcheux et inattendu le força d'ajourner ses projets.</p>
+
+<p>La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du
+Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme,
+et d'après les propositions des commissaires français Monge et
+Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois
+civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des
+impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale.
+Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30
+vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans
+divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le
+général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible
+escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers
+et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La
+sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés
+rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la
+ville.</p>
+
+<p>La générale est battue; les Français s'arment et se forment en
+colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs
+pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils
+font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat
+terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation
+et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des
+batteries placées sur différentes hauteurs, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> et le canon de la
+citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la
+grande mosquée sont incendiés.</p>
+
+<p>Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la
+générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon
+général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est
+entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils
+excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul
+bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une
+population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à
+l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.</p>
+
+<p>Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes,
+continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier
+ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.</p>
+
+<p>Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze
+cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez,
+où il entre le 17 brumaire.</p>
+
+<p>Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de
+l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de
+cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à
+Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues
+dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et
+la ville, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il
+juge nécessaires à sa défense.</p>
+
+<p>Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est
+praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse,
+situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment
+ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits
+monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y
+trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette
+eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines
+sont éloignées de trois quarts de lieue.</p>
+
+<p>Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il
+est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans
+les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande
+peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.</p>
+
+<p>Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt
+d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant
+arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une
+pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette
+pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y
+construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la
+rade.</p>
+
+<p>Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il
+le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les
+mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont
+<span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui
+existait avant son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et
+garantir le transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses
+dispositions sont telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à
+Suez son antique splendeur.</p>
+
+<p>Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour
+qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander
+l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la
+mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve
+les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre
+lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix
+lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans
+l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son
+entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.</p>
+
+<p>Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double
+reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se
+rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever
+géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va
+résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des
+plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend
+que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui
+défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées
+de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> occupé
+par l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun
+doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de
+déclarer la guerre à la France.</p>
+
+<p>Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à
+prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en
+les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il
+passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former
+l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en
+mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.
+Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.</p>
+
+<p>Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses
+ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux
+demi-brigades d'infanterie légère, et des 25<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> de ligne;</p>
+
+<p>De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général
+Lagrange, la 9<sup>e</sup> et la 95<sup>e</sup> demi-brigade de ligne;</p>
+
+<p>De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud,
+Robin et Rambeau, avec une partie de la 22<sup>e</sup> demi-brigade
+d'infanterie légère, des 13<sup>e</sup> et 69<sup>e</sup> de ligne;</p>
+
+<p>De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon,
+Vial, et une partie des 4<sup>e</sup> demi-brigade d'infanterie légère, 18<sup>e</sup>
+et 32<sup>e</sup> demi-brigades de ligne;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie
+et quatre pièces de 4.</p>
+
+<p>Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli
+le génie.</p>
+
+<p>Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8,
+cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.</p>
+
+<p>L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux
+obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée
+d'environ dix mille hommes.</p>
+
+<p>La 19<sup>e</sup> demi-brigade, les 3<sup>e</sup> bataillons des demi-brigades de
+l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de
+cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes
+d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les
+colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir
+dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.</p>
+
+<p>Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa
+division.</p>
+
+<p>Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du
+général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse,
+Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le
+citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au
+Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme
+recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne
+pouvait être confié qu'à un officier actif, qui réunit les
+connaissances de l'artillerie à celles du génie et des autres parties
+militaires. Cette place, par l'éloignement du général en chef,
+devenait presque indépendante sous les rapports militaires et
+administratifs. Les Anglais étaient en présence, et des symptômes de
+peste commençaient à s'y manifester. Le choix du général en chef tomba
+sur le général de brigade Marmont.</p>
+
+<p>Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du
+commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,
+et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de
+Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de
+Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à
+Cathiëh, à cinq heures de marche.</p>
+
+<p>L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place
+d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient
+le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates
+mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise,
+était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à
+la victoire?</p>
+
+<p>Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie
+l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec <i>la
+Junon</i>, <i>la Courageuse</i> et <i>l'Alceste</i>, de croiser devant Jaffa et de
+<span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et
+détermine l'époque à laquelle il doit arriver.</p>
+
+<p>On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux
+qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les
+munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le
+désert.</p>
+
+<p>Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à
+Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du
+lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à
+Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.</p>
+
+<p>Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4
+pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin
+d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le
+18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient
+occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.</p>
+
+<p>Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85<sup>e</sup> demi-brigade, un
+bataillon de la 75<sup>e</sup> et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du
+général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des
+fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses
+tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers
+près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec
+rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend
+position et y place son artillerie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant
+l'avant-garde se précipite de droite et de gauche sur le village, que
+Regnier attaquait de front. Malgré la position favorable de l'ennemi
+dans ce village, situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres
+crénelées et soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la
+résistance la plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette;
+l'ennemi se retire dans le fort et barricade les portes avec tant de
+précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont
+tués ou faits prisonniers.</p>
+
+<p>Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général
+Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un
+corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à
+l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit
+jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui
+donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un
+plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se
+croit inexpugnable.</p>
+
+<p>Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa
+division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier
+tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite
+dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut
+échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une
+multitude de chameaux et <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> de chevaux, des provisions de bouche
+et de guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir
+des vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ
+de bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que
+Bonaparte paraît devant El-A'rych.</p>
+
+<p>Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès
+d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise,
+renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il
+juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le
+détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait
+déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais
+continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler
+quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son
+état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid;
+le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le
+27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,
+enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon
+et Lannes et le parc de l'expédition.</p>
+
+<p>Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de
+canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de
+munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort
+et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une
+des tours; elle fut éventée par l'ennemi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur
+les monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait
+canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée,
+il somme la place de se rendre.</p>
+
+<p>La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares
+sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes
+professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une
+correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait
+pour peindre les barbares.</p>
+
+<p>Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses
+munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il
+diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement.
+Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se
+rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad
+par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée
+française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,
+deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs
+jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés
+à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.</p>
+
+<p>Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la
+cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier
+village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.</p>
+
+<p>Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> avec la
+même destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans
+avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse
+quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y
+avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent
+prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on
+aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.</p>
+
+<p>Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la
+division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en
+avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la
+cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert;
+mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le
+remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de
+chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après
+quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se
+procurer une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent
+également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les
+ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent
+presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On
+creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif
+ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses
+souffrances et à ses besoins.</p>
+
+<p>La division Regnier était restée à El-A'rych, <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> avec l'ordre
+d'y attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que
+le fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de
+défense respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle
+devait former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.</p>
+
+<p>Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.</p>
+
+<p>À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques
+colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on
+pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais
+comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle
+construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est
+naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,
+où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du
+désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.</p>
+
+<p>L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride,
+car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des
+huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une
+véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à
+l'aspect des montagnes de la Syrie.</p>
+
+<p>À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks
+et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et
+s'était replié sur Ghazah.</p>
+
+<p>Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> sur Ghazah. À
+deux lieues de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui
+occupait la hauteur.</p>
+
+<p>Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général
+Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de
+l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front;
+la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige
+sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le
+général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de
+canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger
+l'ennemi.</p>
+
+<p>À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui
+annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît
+vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop
+pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis
+et fait man&oelig;uvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger
+ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il
+avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division
+Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué
+une vingtaine.</p>
+
+<p>L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position
+sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe
+près de cette ville.</p>
+
+<p>Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ
+quarante toises, et flanqué de <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> tours. Il renfermait seize
+milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions
+de guerre, et quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la
+ville cent mille rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande
+quantité d'orge.</p>
+
+<p>Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils
+sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville.
+Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire
+de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs
+habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi
+rassemblait ses forces.</p>
+
+<p>Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de
+Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient
+arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi
+avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de
+ce retard.</p>
+
+<p>Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense,
+couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient
+à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent
+lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois
+lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.</p>
+
+<p>L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en
+grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de
+biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en
+<span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> trouve également au village de Lida. Des hordes d'Arabes
+rôdaient autour de ces villages pour les piller; des partis les
+repoussent et les mettent en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde,
+formée par la division Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche,
+l'ennemi se retire dans l'intérieur de la place, et canonne les
+éclaireurs. Les autres divisions et la cavalerie arrivent quelques
+heures après.</p>
+
+<p>La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de
+Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues
+environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment
+l'investissement de la ville.</p>
+
+<p>Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une
+muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux
+forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On
+décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties
+les plus élevées et les plus fortes.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une
+batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la
+plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord
+de la place, afin d'établir une diversion.</p>
+
+<p>Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner
+les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé
+vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent
+enfin leur feu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place.
+La brèche est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est
+ordonné. Les carabiniers de la 22<sup>e</sup> demi-brigade d'infanterie légère
+s'élancent à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant
+Netherwood, l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec
+eux des ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent
+les éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques
+batteries de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après
+des prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de
+brigade de la 22<sup>e</sup>, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est
+tué sur la brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands
+efforts pour repousser la 22<sup>e</sup> demi-brigade; mais elle est soutenue
+par la division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui
+mitraillent l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des
+assiégeans.</p>
+
+<p>La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle
+a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue
+par son intrépidité.</p>
+
+<p>La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre
+dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend
+avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil
+de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de
+deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens
+qui s'étaient <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> rendus, sont renvoyés au sein de leurs
+familles. La perte de l'armée française est d'environ trente hommes
+tués et deux cents blessés.</p>
+
+<p>Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les
+habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à
+arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout
+quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des
+usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés;
+et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.</p>
+
+<p>On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize,
+formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur,
+et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y
+avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.</p>
+
+<p>Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place
+et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un
+hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les
+plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la
+reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir
+d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette
+place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait
+recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des
+descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à
+l'adjudant-général Gresier, militaire également <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> distingué par
+ses talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.</p>
+
+<p>Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit
+l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division,
+de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.</p>
+
+<p>La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position
+qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les
+divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et
+rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À
+midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.
+Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les
+hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui
+occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en
+prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les
+montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville
+d'Acre.</p>
+
+<p>Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la
+cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit
+l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper
+et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager
+elle-même dans les montagnes.</p>
+
+<p>Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au
+milieu des rochers l'ennemi qui se <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> retire, elle attaque les
+Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur
+poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est
+obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de
+cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de
+poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde
+pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils
+fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La
+division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains
+dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette
+affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu
+quinze hommes tués et trente blessés.</p>
+
+<p>Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à
+une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont
+Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa,
+que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille
+rations de biscuit et autant de riz.</p>
+
+<p>Caïffa est fermé de bonnes murailles flanquées de tours. Un château
+défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux,
+domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée
+par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité
+pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec
+lui l'artillerie et les munitions du fort. On <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> laisse une
+garnison dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre.
+Les chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée
+n'arrive que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule,
+à quinze cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage
+était d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait
+fait paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de
+cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître
+les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4<sup>e</sup> d'infanterie
+légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp
+retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et
+deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière
+de Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe
+la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt
+sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de
+distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les
+jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le
+force de se renfermer dans la place.</p>
+
+<h3>SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.</h3>
+
+<p>L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se
+prolonge au nord jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> cap Blanc, l'espace d'une lieue et
+demie, et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de
+longueur, terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les
+provisions trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les
+villages de Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de
+l'armée; les moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre
+les blés; l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire.</p>
+
+<p>Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait
+occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.</p>
+
+<p>Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première
+reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de
+l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie
+Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint
+d'une balle qui lui traverse la main.</p>
+
+<p>Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la
+place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et
+d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à
+repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute
+communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on
+n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à
+Alexandrie.</p>
+
+<p>Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa
+des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever,
+et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
+chargés de vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de
+Caïffa avait été confié au chef d'escadron Lambert, militaire
+distingué.</p>
+
+<p>Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers
+Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées
+de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées
+sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron
+Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre,
+sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué
+un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa
+garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux
+à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare,
+leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin
+le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de
+succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou
+blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets
+contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre.</p>
+
+<p>Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi
+fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de
+brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége
+n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de
+campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois
+heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau
+<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on
+assure qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est
+entamée. Les troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur
+impatience; l'assaut est décidé.</p>
+
+<p>On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers
+s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de
+quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne
+ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers
+est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds;
+quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux
+Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle.</p>
+
+<p>Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de
+la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point
+entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers
+destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les
+adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués.</p>
+
+<p>Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils
+fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la
+brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres,
+rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter.</p>
+
+<p>L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait
+pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières
+inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied
+<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> de la brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir
+forcé de rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont
+blessés dans cette attaque.</p>
+
+<p>La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui
+lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance.
+On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les
+ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie
+et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un
+mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et
+contrescarpe.</p>
+
+<p>Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive
+sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt
+il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans
+cette action.</p>
+
+<p>Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef
+d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses
+braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir
+des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et
+vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert
+les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.</p>
+
+<p>Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de
+Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent
+pour faire <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> lever en masse tous les musulmans en état de
+porter les armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les
+infidèles.</p>
+
+<p>Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes;
+qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des
+forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour
+exterminer Bonaparte et son armée.</p>
+
+<p>Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se
+faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait
+des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les
+Maugrabins.</p>
+
+<p>Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée
+combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient
+beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait
+lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de
+la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et
+de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre
+anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille
+était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient
+quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de
+Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore
+de nouvelles.</p>
+
+<p>On continue de battre en brèche, on fait sauter <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> une portion
+de la contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la
+tour de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de
+sacs de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis
+le feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre
+quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle
+attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet
+d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce
+qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a
+connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de
+s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte.</p>
+
+<p>Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour,
+l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour
+s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des
+chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap
+Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par
+les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après
+avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît
+les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.</p>
+
+<p>À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour
+effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et
+protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent
+dans la ville; Turcs et chrétiens sont également <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> protégés. Le
+général Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et
+rentre le 16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre.</p>
+
+<p>Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur
+trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes
+anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les
+batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette
+nation.</p>
+
+<p>On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des
+premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des
+places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri
+sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La
+colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait
+ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un
+capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans
+le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves
+de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort
+arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec
+précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent
+couverts de cadavres anglais et turcs.</p>
+
+<p>Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment,
+par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et
+que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français,
+entre autres l'ingénieur Phelippeaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français
+qui ont été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils
+répondent qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de
+promener par la ville leurs têtes sanglantes et leurs membres
+palpitans.</p>
+
+<p>Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur
+le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!...
+ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les
+déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens
+qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les
+ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs
+et jetés à l'eau.</p>
+
+<p>Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de
+l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées
+d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en
+appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un
+barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez
+contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que
+professent tous les peuples civilisés.</p>
+
+<p>Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement
+considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de
+Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le
+Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée
+devant Acre <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> en même temps que Djezzar faisait une sortie
+soutenue par le feu des vaisseaux anglais.</p>
+
+<p>Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de
+troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui
+commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une
+autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà
+à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de
+Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens
+considérables.</p>
+
+<p>Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer
+l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à
+quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un
+rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il
+se met en marche avec une partie de la 2<sup>e</sup> légère, trois compagnies de
+la 19<sup>e</sup>, formant environ trois cent cinquante hommes, et un
+détachement de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire
+une reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit
+l'ennemi sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route,
+tourne la montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est
+environné, assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus
+braves se précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des
+circonstances et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un
+chef aussi intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux
+dans leurs rangs. Le <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> général Junot, sans cesser de combattre,
+sans se laisser entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à
+Nazareth; il est suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de
+bataille. Cette journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux,
+cinq à six cents hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop
+d'éloges au courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade
+Duvivier dans cette affaire.</p>
+
+<p>Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général
+Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour
+rejoindre le général Junot à Nazareth.</p>
+
+<p>Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le
+lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi
+n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de
+marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à
+peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une
+lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs,
+débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par
+quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie,
+qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la
+fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi
+abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le
+Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été
+dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position
+<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> de Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou
+Kana, l'ennemi se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de
+Êl-Mekanié, et partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le
+rendez-vous d'un rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée
+ennemie se rend dans la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon;
+elle y opère sa jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette
+armée pouvait monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze
+ou dix-huit mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du
+pays la portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce
+en même temps qu'il part pour l'attaquer.</p>
+
+<p>Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de
+Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté
+les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où
+il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont
+été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec
+peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit,
+dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen
+Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et
+se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant
+été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement
+atteint d'une blessure mortelle.</p>
+
+<p>Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> et décisive
+pour éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait
+le harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on
+ne peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans
+les assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec
+les Français.</p>
+
+<p>Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place
+d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points,
+afin de le forcer à repasser le Jourdain.</p>
+
+<p>On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac
+de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le
+château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de
+Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces
+deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain.</p>
+
+<p>Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille
+hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher
+à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de
+prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir
+ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui
+devait avoir en présence des forces considérables.</p>
+
+<p>Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner
+l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et
+l'attaquer de nuit dans son camp.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes;
+il part le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit
+pièces d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où
+il bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant
+les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut
+traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières
+hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à
+environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux
+prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq
+mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille
+Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied
+des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ
+de bataille.</p>
+
+<p>Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de
+cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande
+distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la
+retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le
+Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat.</p>
+
+<p>La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le
+camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq:
+les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de
+canon et un renfort de cavalerie, <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> était parti le 26 de son
+camp de Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer
+l'ennemi le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais
+égaré par ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des
+défilés qu'il avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque
+diligence qu'il eût faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte
+que l'ennemi, prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun,
+avait eu le temps de monter à cheval.</p>
+
+<p>Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait
+occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi
+occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux
+petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie,
+au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de
+Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais
+toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée
+par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait
+avec autant de valeur que de sang-froid.</p>
+
+<p>Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait
+aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52<sup>e</sup>, pour le
+soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il
+donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18<sup>e</sup> vers la
+montagne de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain,
+et aux guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour
+couper la retraite à l'ennemi sur ce point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction,
+Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber,
+averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive;
+il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil
+de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de
+charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du
+général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de
+Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent
+vers Jenin.</p>
+
+<p>Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne
+sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé
+de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge
+derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus
+grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans
+le Jourdain en essayant de le passer à gué.</p>
+
+<p>Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa
+mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils
+du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait
+pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route
+de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie,
+envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris
+le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les
+provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante
+<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre
+du jour est expédié de ce point aux différens corps de l'armée
+française qui occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les
+bouches Pélusiaques, Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui
+portent les ruines de Korsoum et d'Arsinoé.</p>
+
+<p>Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le
+commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française,
+d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des
+secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un
+châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de
+passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux
+habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre
+lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats
+qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant
+il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection,
+s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.</p>
+
+<p>Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé
+un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé
+des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées;
+les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir
+l'armée pendant plus d'un an.</p>
+
+<p>Le général Kléber prend position au bazar de <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Nazareth; il a
+l'ordre d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts
+Saffet et de Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain.</p>
+
+<p>Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite
+de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie
+par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi,
+de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports
+font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait
+concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues,
+tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares.</p>
+
+<p>Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon,
+et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point
+encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait
+exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de
+sortir d'Alexandrie avec les frégates <i>la Junon</i>, <i>la Courageuse</i> et
+<i>l'Alceste</i>. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa,
+qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit,
+avec des munitions.</p>
+
+<p>Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses
+frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever
+les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en
+munitions.</p>
+
+<p>Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les
+communications de l'armée, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> l'adjudant-général Leturq part le
+30 germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes
+dans leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents
+b&oelig;ufs qui servent à nourrir l'armée.</p>
+
+<p>Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la
+porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer
+du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége
+est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le
+feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre
+une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine
+s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et
+elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir
+qu'auparavant.</p>
+
+<p>Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour
+reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers
+parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y
+logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait
+les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer.</p>
+
+<p>Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on
+essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent
+jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des
+étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux
+des matières incendiaires, et <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> les force, malgré leur
+opiniâtreté, à évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud
+est dangereusement blessé dans cette attaque.</p>
+
+<p>Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France;
+le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue
+à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il
+fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les
+regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux
+défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts
+un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et
+de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de
+dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des
+premiers généraux de son arme.</p>
+
+<p>Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie,
+Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé
+au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des
+suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie.</p>
+
+<p>L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les
+pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en
+avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche,
+vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et
+à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages
+flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span>
+sans relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses
+feux de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des
+assiégeans.</p>
+
+<p>Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles
+élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une
+grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses
+feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une
+grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin
+d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les
+enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et
+l'ennemi ne tardait pas à y rentrer.</p>
+
+<p>Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées
+contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir,
+vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais
+l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille
+la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de
+descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer.</p>
+
+<p>Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient
+fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils
+sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et
+d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu
+rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer.
+La perte <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq
+cents hommes tués ou blessés.</p>
+
+<p>Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de
+l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur,
+et faire sauter la contrescarpe.</p>
+
+<p>Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent
+avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé
+d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il
+travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec
+ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la
+communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine.</p>
+
+<p>Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers
+se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est
+exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages,
+trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge
+sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les
+détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les
+réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer
+sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe
+établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la
+matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de
+ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le
+plus près possible de la mine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une
+sape couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était
+fait; on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la
+mine était éventée, les châssis défaits et le puits comblé.</p>
+
+<p>Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu
+jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte
+l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté
+pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans
+la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne
+tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer
+l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on
+s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a
+établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui
+couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on
+égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on
+s'y loge.</p>
+
+<p>Les éclaireurs de la 87<sup>e</sup>, et les grenadiers s'emparent de tous les
+ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine
+et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles
+tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement,
+ni le faire évacuer.</p>
+
+<p>Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du
+port de M&oelig;ris, de l'île de Rhodes, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> et apportant aux
+assiégés des vivres, des munitions et un renfort de troupes
+considérable. Ce convoi était sous l'escorte d'une caravelle et de
+plusieurs corvettes armées.</p>
+
+<p>Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de
+renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu
+lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes
+de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On
+parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18<sup>e</sup> et 32<sup>e</sup>
+demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres
+ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la
+résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien
+n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de
+valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête
+de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du
+sang-froid. Le chef de la 18<sup>e</sup>, Boyer, militaire distingué, périt dans
+l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont
+tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs
+cadavres servent d'épaulement aux assiégeans.</p>
+
+<p>On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le
+lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la
+fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et
+cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît
+praticable; Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> s'y porte et ordonne l'assaut; la
+division Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers
+que conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont
+disposées pour les soutenir.</p>
+
+<p>On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà
+dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui
+étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la
+brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde
+tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de
+tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes
+extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller
+la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec
+assez d'ensemble.</p>
+
+<p>L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé
+de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend
+la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la
+seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive
+fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les
+troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est
+dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même
+impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de
+Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la
+brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un
+mouvement rétrograde parmi les troupes qui <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> sont entrées dans
+la place et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent
+deux pièces de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà
+emparées derrière les remparts.</p>
+
+<p>Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général
+Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant.
+Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On
+se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi
+avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne
+subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général
+Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se
+rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à
+combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais
+tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre:
+on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout
+l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait
+nécessaire, et l'ordre en fut donné.</p>
+
+<p>En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que
+le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux
+petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur
+lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une
+quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent
+cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes,
+et l'intendant de la flottille turque. On avait <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> trouvé sur
+lui l'état des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et
+des vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses,
+que la flotte faisait partie d'une expédition projetée contre
+Alexandrie, et combinée avec une autre expédition que Djezzar devait
+tenter par terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de
+Saint-Jean-d'Acre, on avait détaché de cette expédition tout ce dont
+on pouvait déjà disposer pour l'envoyer au secours de cette place.</p>
+
+<p>Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée
+du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au
+pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut.</p>
+
+<p>Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15<sup>e</sup>,
+ceux de la 19<sup>e</sup>, les carabiniers de la 2<sup>e</sup> légère montent à la brèche.
+Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont
+arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est
+impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.</p>
+
+<p>Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du
+soir, les grenadiers de la 25<sup>e</sup> demi-brigade arrivent de
+l'avant-garde; ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à
+l'assaut. Ces braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une
+deuxième et une troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer
+sans de nouvelles dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois
+assauts coûtent à l'armée environ deux cents tués et cinq cents
+blessés. Elle <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> a surtout à regretter la perte du général Bon
+blessé à mort; celle de l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25<sup>e</sup>,
+le citoyen Venoux; de l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux
+adjudans-généraux Gerbault, du citoyen Croisier, aide-de-camp du
+général en chef.</p>
+
+<p>Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux
+adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés.
+Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs
+étaient commandés par le général Verdier.</p>
+
+<p>Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui
+exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne
+pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à
+Djezzar, avec une lettre ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée,</p>
+
+<p>«À Amet-Pacha-el-Djezzar.</p>
+
+<p>«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes
+pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des
+tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en
+son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah,
+et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du
+convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.»</p>
+
+<p>Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté
+comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces
+barbares <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> les usages militaires des nations policées. On tire
+sur le parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des
+assiégeans lui répondent.</p>
+
+<p>Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais
+elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre.
+Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de
+canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement
+repoussé.</p>
+
+<p>Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient
+plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général
+d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français.</p>
+
+<p>Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité
+n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en
+était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de
+Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la
+valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux.</p>
+
+<p>Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les
+frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses
+brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général
+envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des
+embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général
+Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement
+blessé en combattant ces barbares.</p>
+
+<p>Peu de jours après, le village de Bodéir, province <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> de
+Charkié, s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de
+mérite, s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé.</p>
+
+<p>Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec
+Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui
+avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui
+l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et
+lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya
+s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en
+route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de
+Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte,
+de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce
+faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de
+Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui.</p>
+
+<p>Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au
+général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de
+la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se
+jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas.</p>
+
+<p>Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à
+Derne, joue le saint, se dit <i>l'ange Él-Mahdi</i>, annoncé par l'Alcoran,
+s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents
+Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent
+au saint prophète. <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> Il annonce que les fusils, les
+baïonnettes, les sabres, les canons des Français, ne pourront
+atteindre les vrais croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à
+leur aspect les Français devaient poser les armes, et rester sans
+défense.</p>
+
+<p>L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne,
+sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il
+se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il
+marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient,
+il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général
+Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion
+nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu
+leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et
+massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la
+confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de
+ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans
+le suivent avec transport à des combats où ils doivent être
+invulnérables.</p>
+
+<p>L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de
+brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il
+est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat
+jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après
+avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son
+feu.</p>
+
+<p>La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span>
+affaiblit considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de
+ses soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un
+châtiment terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la
+confiance dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité
+que leur inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre
+des forces plus considérables que celles dont le chef de brigade
+Lefebvre pouvait disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne
+mobile, arrive le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur
+Demenhour. Il bat et met en fuite tout ce qui se présente devant lui.
+Il fait passer au fil de l'épée quinze cents hommes qui se trouvent
+dans la ville, et la réduit en cendres. Il dissipe et poursuit les
+disciples du saint Él-Mahdi, qui lui-même, tremblant et grièvement
+blessé, ne trouve de salut que dans une prompte fuite.</p>
+
+<p>Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se
+dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province.</p>
+
+<p>Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la
+Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les
+provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les
+fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de
+brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où,
+d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne
+tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span>
+Elfy-Bey et les Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux
+kiachefs, et contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel,
+d'où ils gagnent la Syrie à travers le désert.</p>
+
+<p>Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les
+plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante
+partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la
+Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi,
+échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent
+cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés.</p>
+
+<p>Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez;
+ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate.
+Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent
+un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à
+souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez.</p>
+
+<p>Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but
+était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le
+général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port.
+La chaloupe canonnière <i>le Tagliamento</i>, qui, d'après les ordres de
+Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le
+premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un
+succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes
+restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur
+courage <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions
+qu'elles n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie.</p>
+
+<p>Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal
+était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare
+l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de
+rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places
+fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les
+plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens.
+Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor,
+vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de toutes
+les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle avait
+forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens assiéger les
+ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de
+Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois
+mois, la guerre dans le c&oelig;ur de la Syrie; il avait détruit la plus
+formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages
+de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou
+fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de
+campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de
+Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore
+disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux
+avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours
+de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> son
+palais: cette vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait
+au terme du temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison
+des débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour
+s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste
+faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept
+cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour,
+il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.</p>
+
+<p>La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps
+précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier,
+et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes?</p>
+
+<p>Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent
+qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour
+défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point
+et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que,
+en pareil cas, ils ne savent qu'égorger.</p>
+
+<p>Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait
+Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son
+armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en
+Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient
+nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes
+considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége.</p>
+
+<p>Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> blessés
+et des malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers
+continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de
+siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les
+édifices.</p>
+
+<p>Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à
+la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les
+frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens
+turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de
+djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura,
+pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de
+nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la
+chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait
+prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies
+par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à
+Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il
+est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept
+heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve
+la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est
+mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans
+ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce
+combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes
+tués et cinquante blessés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il
+ramène le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire,
+et apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais,
+qui s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que
+<i>c'est moi seul</i> qui peux décider du terrain qui est sous mon
+artillerie?» Il voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son
+agrément et sa participation, et que c'était à lui qu'il fallait
+adresser toutes les propositions.</p>
+
+<p>Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des
+proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et
+conçues en ces termes:</p>
+
+<h3>PROCLAMATION.</h3>
+
+<p>«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de
+l'armée française qui se trouvent en Égypte.</p>
+
+<p>«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous
+a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois
+de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de
+la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu
+consentir à l'envahissement de son territoire.</p>
+
+<p>«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son
+unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter
+dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> tant
+que vous êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous
+êtes entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à
+une violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les
+puissances; n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos
+directeurs? Oui, certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit
+délivrée d'une invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent
+en ce moment; des flottes immenses couvrent déjà la mer.</p>
+
+<p>«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se
+soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai,
+manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de
+mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les
+conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur
+fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route
+par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils
+s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de
+la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice
+de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés.</p>
+
+<p>«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre
+1213, et le 5 février 1799.</p>
+
+<p>«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la
+Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant
+Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> et
+garantis son exécution. À bord du <i>Tigre</i>, le 10 mai 1799.»</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches
+conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il
+existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5
+janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait
+enlevés des mains de Djezzar.</p>
+
+<p>L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse,
+et le feu continue de part et d'autre.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et
+du parc d'artillerie. Le 1<sup>er</sup> bataillon de la 69<sup>e</sup> demi-brigade part
+le 29; le 2<sup>e</sup> le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et
+les blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir
+brûlé tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour
+couvrir les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait
+encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait
+essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les
+parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et
+sur tous les édifices de la ville, fait, le 1<sup>er</sup> prairial, à la pointe
+du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de
+se <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage
+point; à trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les
+points; il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une
+fureur et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but
+était de pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si
+incommode, de les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville.
+Malgré son opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé
+sur tous les points, et obligé de se retirer avec une grande perte.
+Cependant il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le
+glacis de la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le
+général de brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec
+deux compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés
+jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se
+précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés.</p>
+
+<p>L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de
+siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines
+et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la
+ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux
+environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se
+prépare à lever le siége.</p>
+
+<p>La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les
+motifs de cette conduite.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> PROCLAMATION.</h3>
+
+<p class="date">«Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII,</p>
+
+<p class="to">«Bonaparte, général en chef.</p>
+
+<p class="smcap">«Soldats,</p>
+
+<p>«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec
+plus de rapidité qu'une armée arabe.</p>
+
+<p>«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous
+avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses
+outres, ses chameaux.</p>
+
+<p>«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les
+puits du désert.</p>
+
+<p>«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes
+accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller
+l'Égypte.</p>
+
+<p>«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a
+douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais,
+obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de
+ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.</p>
+
+<p>«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre
+pendant trois mois dans le c&oelig;ur de la Syrie, pris quarante pièces de
+campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les
+fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en
+Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> «Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre
+le pacha même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise
+du château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves
+que je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour
+des opérations plus essentielles.</p>
+
+<p>«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir.
+Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette
+campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie
+de l'Occident.</p>
+
+<p>«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
+tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il
+faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour
+parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la
+victoire.»</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le
+siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte.</p>
+
+<p>La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est
+suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon.</p>
+
+<p>La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en
+arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la
+rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place.</p>
+
+<p>En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans
+le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et
+suivent <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> la route de l'armée; les postes se replient sur la
+place d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée,
+va dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée.
+Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement;
+elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière
+que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie.
+Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers
+qui détruisent les deux ponts.</p>
+
+<p>Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné,
+pour couvrir le flanc gauche de l'armée.</p>
+
+<p>On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois
+lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi
+la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et
+d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés
+continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent
+qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils
+ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le
+plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait
+débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel
+avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de
+campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été
+conduite devant Acre.</p>
+
+<p>On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie
+turque. Bonaparte avait <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> décidé que tous les moyens de
+transport seraient de préférence employés à l'évacuation des malades
+et des blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et
+quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la
+mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura.</p>
+
+<p>Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux,
+officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas
+un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont
+également évacués.</p>
+
+<p>L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains
+se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés;
+les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une
+armée abandonne dans sa marche.</p>
+
+<p>L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière,
+ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les
+villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les
+convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en
+cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette
+vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats:
+elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre,
+puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.</p>
+
+<p>L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la
+rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son
+embouchure. On <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps
+est employé à punir les villages des environs qui se sont mal
+conduits. On fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la
+mer toute l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués
+tant par mer que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de
+bâtimens, et, pour donner le temps d'achever l'évacuation par terre,
+l'on est obligé de différer jusqu'au 9 le départ de l'armée.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> et le 2<sup>e</sup> bataillon de la 69<sup>e</sup>, et la 22<sup>e</sup> légère, partent
+successivement pour escorter les convois.</p>
+
+<p>L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de
+gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et
+la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait
+parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre
+est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de
+brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la
+droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser
+les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme
+l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.</p>
+
+<p>L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute
+en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs
+exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces
+représailles.</p>
+
+<p>L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville
+s'était bien conduite; les personnes <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> et les propriétés y
+sont respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain
+pour Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le
+désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à
+l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert
+entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité
+par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se
+plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs
+chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans
+certaines parties du désert.</p>
+
+<p>L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus
+grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de
+nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de
+munitions, et y laisse garnison.</p>
+
+<p>L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après
+avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient
+successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et
+l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée.</p>
+
+<p>Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée
+séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et
+la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh,
+pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh
+une garnison considérable; il réunit au commandement de cette
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> place celui de El-A'rych, et le confie à un général de
+brigade.</p>
+
+<p>Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour
+Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour
+Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire,
+où elles arrivent le 26 prairial.</p>
+
+<p>Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de
+l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir
+cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne
+pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la
+plus belle tenue.</p>
+
+<p>À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant;
+c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au
+plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient,
+pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les
+habitans comme des compatriotes.</p>
+
+<p>Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient
+précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques
+hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité.</p>
+
+<p>Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois,
+sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les
+combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents;
+mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les
+autres avaient l'espoir d'être <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> promptement guéris, et
+devaient rentrer dans leurs corps.</p>
+
+<p>C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue
+à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient
+infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si
+funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort,
+tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la
+médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie.
+Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur
+faire négliger le secours des médecins.</p>
+
+<p>Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils
+prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints
+d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin
+en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades
+et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les
+bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à
+une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec
+des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des
+malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les
+remèdes qu'il leur ordonne.</p>
+
+<p>Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et
+le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni
+le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité
+d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ses
+talens, ses soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le
+plus grand nombre recouvre la santé.</p>
+
+<p>Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de
+santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen
+Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité
+qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes
+confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les
+malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste
+honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter
+leur ardeur et leur dévouement.</p>
+
+
+<h3>EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.</h3>
+
+<p>Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées
+qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le
+général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui
+s'y était réfugié après la bataille des Pyramides.</p>
+
+<p>Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre
+de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8
+fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88<sup>e</sup>
+de ligne, deux bataillons de la 2<sup>e</sup> légère, deux bataillons de la 61<sup>e</sup>
+de ligne et l'artillerie attachée à sa <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> division. Le convoi
+était escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées
+en guerre.</p>
+
+<p>Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené,
+elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa
+droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les
+bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17
+fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de
+subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à
+sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante
+mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et
+munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du
+jour, avec le 1<sup>er</sup> bataillon de la 21<sup>e</sup> légère pour reconnaître leur
+position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes
+éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux
+et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau
+jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures
+continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié.
+Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys
+à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le
+général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui
+oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait
+tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi
+passaient le canal de Joseph. Les mameloucks <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> et les Arabes
+étaient sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui
+s'échappaient en remontant le Nil.</p>
+
+<p>Les carabiniers de la 21<sup>e</sup> s'élancent sur la rive; ils font un feu
+très vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze
+djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres,
+et surtout d'une grande quantité de blé: la 12<sup>e</sup> portait sept pièces
+de canon.</p>
+
+<p>Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division;
+il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le
+27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que
+l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il
+part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la
+61<sup>e</sup> et deux de la 88<sup>e</sup>. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à
+un aviso d'escorter la 21<sup>e</sup> qui doit le suivre; il laisse un
+détachement de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour
+occuper Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.</p>
+
+<p>Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche,
+et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.</p>
+
+<p>Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et
+quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs
+femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de
+les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les
+montagnes et arrive le lendemain <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> au jour naissant, après une
+marche pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu.
+Desaix rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse
+une demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de
+grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir
+même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de
+rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.</p>
+
+<p>Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de
+Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante
+quintaux de biscuit et trois mille cartouches.</p>
+
+<p>Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph,
+laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du
+canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces
+bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le
+mouvement de la division.</p>
+
+<p>Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes
+échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers
+des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de
+Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le
+débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes
+qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il
+s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division
+se rembarque et continue de suivre le canal.</p>
+
+<p>Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> dans un
+endroit où le canal s'approche du désert; des forces considérables se
+montrent tout à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux
+de débarquer sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de
+revirer de bord, regagne la position près de Menekia, et fait
+débarquer sa division qui se forme successivement.</p>
+
+<p>Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks
+qui harcelaient les barques.</p>
+
+<p>Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des
+barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des
+troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du
+désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de
+canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis
+le village de Manzoura.</p>
+
+<p>Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par
+l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné
+de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de
+la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc
+gauche, et se met en mesure de la charger.</p>
+
+<p>Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey,
+et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie,
+incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division
+continue sa marche jusqu'à Elbelamon.</p>
+
+<p>Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> du biscuit.
+L'ennemi croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris
+de victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et
+l'armée continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos
+nécessaire.</p>
+
+<p>Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de
+l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à
+l'attaquer lui-même.</p>
+
+<p>Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est
+formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et
+le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de
+son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix
+mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge
+avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous
+côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la
+mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant
+d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc,
+commandé par le capitaine Lavalette, de la 21<sup>e</sup> légère. Furieux de la
+résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de
+l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs,
+où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes
+dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances,
+leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre
+chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.</p>
+
+<p>De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> ce moment
+pour charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent
+corps à corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le
+carré de la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus
+de cent soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes
+morts et quinze blessés.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de
+succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par
+masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules
+de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs
+pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.</p>
+
+<p>Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et
+dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait
+à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre
+jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie
+qui est enlevée à la baïonnette.</p>
+
+<p>Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait
+diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes
+parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de
+bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La
+division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche
+à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie
+des bagages de l'ennemi, que les Arabes <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> commençaient à
+piller. Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le
+Faïoum: les Arabes l'abandonnent.</p>
+
+<p>Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent
+quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers
+et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17,
+avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques
+de l'ennemi qui s'y trouvent.</p>
+
+<p>Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait
+déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies,
+maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très
+commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle
+part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum.
+Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait
+encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes
+pour soulever le pays.</p>
+
+<p>Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et
+il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il
+trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils
+rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de
+Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat,
+à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés
+d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey, profitant du moment où le général <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> Desaix avait
+quitté le Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ
+mille mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de
+Faïoum. Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi
+de la province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une
+multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit
+heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de
+Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du
+canal.</p>
+
+<p>Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le
+chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des
+mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les
+moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est
+établi.</p>
+
+<p>Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades.
+Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille
+mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent
+sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des
+faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous
+attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.</p>
+
+<p>Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi
+profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui,
+après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés
+qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison
+d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> C'est là que le général
+Robin et le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter
+une guerre de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les
+fellâhs s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des
+assiégeans se précipite en foule et sans précautions par les grandes
+issues.</p>
+
+<p>Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le
+dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes
+retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de
+gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à
+portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les
+fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la
+charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de
+rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs
+qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se
+livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et
+s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux;
+l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de
+bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une
+intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi
+laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de
+blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.</p>
+
+<p>Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et
+poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville
+aussitôt qu'il avait <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> été informé des dangers qui la
+menaçaient; il y arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la
+victoire aussi glorieuse qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse
+d'en profiter pour faire de nouvelles courses dans les provinces de
+Benesouef et de Miniet, et disputer la levée des impositions de ces
+provinces à Mourâd-Bey, qui faisait aussi des incursions dans
+l'intention de les percevoir.</p>
+
+<p>Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa
+cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait
+toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une
+position menaçante.</p>
+
+<p>Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et
+de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust,
+et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux
+cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser
+entièrement de l'Égypte.</p>
+
+<p>Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre
+jours à Benesonuef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division
+se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était
+campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph,
+et au bord du désert.</p>
+
+<p>Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par
+les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen,
+où ils venaient de prendre position, et ils se retirent <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> sur
+le camp de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et
+marche vers le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur
+laquelle il avait dix à douze heures d'avance, cherche en vain à
+l'atteindre. Elle bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le
+30, à Zagny, où elle quitte les montagnes pour se rapprocher du
+fleuve. L'infanterie prend position à Taha, la cavalerie à Miniet,
+d'où Mourâd-Bey avait fui au lever du soleil, et avec tant de
+précipitation, qu'il avait abandonné quatre djermes portant une pièce
+de douze en bronze, un mortier de douze pouces, et quinze pièces de
+canon de fer de différens calibres.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes
+journées. Le 1<sup>er</sup> nivôse, la division couche près des anciens
+portiques d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.</p>
+
+<p>Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires,
+n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le
+plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle
+était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt
+jours d'un temps précieux.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter
+des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays
+de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à
+exterminer <i>une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion
+de Mahomet</i>. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en
+amenaient des renforts. <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> D'autres s'étaient rendus à Hesney,
+près du vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier
+avec Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques
+uns enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout;
+leur but était de faire insurger les habitans sur les derrières des
+Français, d'attaquer et détruire leur flottille.</p>
+
+<p>Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable
+de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il
+était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés,
+afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans
+obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général
+Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie,
+et de marcher contre ce rassemblement.</p>
+
+<p>Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du
+village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille
+par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7<sup>e</sup> de
+hussards et du 22<sup>e</sup> de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les
+insurgés ne peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont
+poursuivis long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un
+pareil châtiment semblait devoir répandre la terreur dans le pays;
+mais à peine la cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est
+informé qu'il se forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement
+beaucoup plus considérable que le premier, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> et composé de
+paysans à pied et à cheval, la plupart venus des provinces de Miniet,
+de Benesouef et d'Hoara.</p>
+
+<p>Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine,
+commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au
+général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre
+les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire
+tous ses efforts pour amener la flottille.</p>
+
+<p>Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il
+allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie
+ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20<sup>e</sup> de
+dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur
+les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de
+bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général
+Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant
+devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la
+cavalerie l'avait devancée.</p>
+
+<p>Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les
+rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o
+et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à
+Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils
+s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey;
+que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des
+Nubiens, des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par
+suite des écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les
+habitans de l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé,
+étaient en armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de
+confiance dans une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour
+attaquer les Français: son avant-garde en effet, commandée par
+Osman-Bey Hassan, vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la
+hauteur de Samanhout.</p>
+
+<p>Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus
+nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la
+division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des
+ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la
+7<sup>e</sup> de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis,
+rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.</p>
+
+<p>Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son
+infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un
+carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être
+protégée et flanquée par leur feu.</p>
+
+<p>À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de
+toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne
+d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les
+chérifs et les chefs de ce pays, se <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> jette dans un grand
+canal, sur la gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la
+vivacité de son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary
+de se mettre à la tête d'un escadron du 7<sup>e</sup> de hussards, et de charger
+l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les
+carabiniers de la 21<sup>e</sup> légère, s'avancerait en colonne serrée dans le
+canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec
+autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la
+fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un
+grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever
+des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est
+la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui
+les rendit maîtres du village de Samanhout.</p>
+
+<p>Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant
+des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des
+Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village
+de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21<sup>e</sup> font un feu
+si vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une
+perte considérable.</p>
+
+<p>Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général
+Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur
+celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu
+d'artillerie et de mousqueterie si terrible, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> qu'ils sont
+dispersés en un instant, et obligés de rétrograder, laissant le
+terrain couvert de leurs morts.</p>
+
+<p>Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks,
+où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur
+position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la
+fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite
+générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les
+reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup
+de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette
+journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent
+cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont
+eu que quatre hommes tués et quelques blessés.</p>
+
+<p>Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que
+commandait le chef de brigade Latournerie, officier également
+recommandable par son activité et ses talens militaires.</p>
+
+<p>Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une
+soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont
+taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère
+avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se
+dispersaient dans le pays.</p>
+
+<p>Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa
+brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après
+avoir essuyé des fatigues <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> excessives, en traversant les
+déserts et chassant toujours l'ennemi devant lui.</p>
+
+<p>Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont
+poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource;
+que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité
+de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour,
+qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs
+équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français,
+prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus
+des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.</p>
+
+<p>Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où
+il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les
+mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont
+contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant
+point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île;
+mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il
+laisse à Sienne avec la 21<sup>e</sup> légère. La division, en traversant
+l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens
+antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du
+temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore
+l'admiration du monde.</p>
+
+<p>Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il
+arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur
+les deux rives <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> du Nil. Celui de la rive droite est commandé
+par l'adjudant-général Rabasse.</p>
+
+<p>Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de
+Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks
+environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa
+domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il
+s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était
+harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté,
+pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.</p>
+
+<p>Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à
+Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient
+dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il
+avait formé une colonne mobile, composée de la 61<sup>e</sup> et des grenadiers
+de la 88<sup>e</sup>; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux,
+avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite
+ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les
+habitans des rives de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes
+d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un
+second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa
+brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent
+et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des
+habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à
+gouverner.</p>
+
+<p>D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Hassan était
+revenu sur les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa
+troupe. Desaix ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de
+lui, envoie à sa poursuite le général Davoust, avec le 22<sup>e</sup> de
+chasseurs et le 15<sup>e</sup> de dragons.</p>
+
+<p>Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est
+sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser
+la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des
+chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de
+la montagne, et paraissent protéger leur convoi.</p>
+
+<p>Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance
+avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;
+mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge
+vigoureuse sous le feu meurtrier du 15<sup>e</sup> de dragons. Plusieurs
+mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué
+d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est
+lui-même dangereusement blessé. Le 22<sup>e</sup> de chasseurs à cheval se
+précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le
+carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du
+nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille,
+où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils
+se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,
+avaient continué leur route dans le désert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable
+journée, on remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le
+citoyen Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son
+cheval tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit
+ainsi de la mêlée.</p>
+
+<p>Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de
+Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que,
+ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait
+vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village
+qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix
+envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la
+21<sup>e</sup> légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général
+Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour
+Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61<sup>e</sup> et
+du 88<sup>e</sup>, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général
+Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à
+Sienne.</p>
+
+<p>Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du
+chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général
+Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des
+Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les
+environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de
+vivres, qu'ils manquaient de moyens pour <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> retourner à
+Cosséir, et qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps
+de l'arrivée du 2<sup>e</sup> convoi qu'il attendait, avait formé le projet
+d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir,
+tous les postes de la 61<sup>e</sup> sont attaqués en même temps par les Arabes,
+qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt
+les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le
+culbutent de toutes parts.</p>
+
+<p>Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,
+d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à
+l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre.
+Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans
+connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne
+avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La
+nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de
+la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui
+commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et
+se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine
+les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en
+poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la
+première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés
+avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute
+complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux
+à trois cents de ces malheureux se jettent dans <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> un enclos de
+palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger
+contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se
+défendre jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans
+cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre
+desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite
+mérite les plus grands éloges.</p>
+
+<p>Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la
+diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant,
+avec le 7<sup>e</sup> de hussards.</p>
+
+<p>Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse
+à Kous, avec les 14<sup>e</sup> et 18<sup>e</sup> régimens de dragons; il avait détaché à
+quelques lieues les 15<sup>e</sup> et 20<sup>e</sup>, sous les ordres du chef de brigade
+Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un
+débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec
+activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en
+argent, dont on avait le plus grand besoin.</p>
+
+<p>Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans
+les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et
+entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les
+<i>infidèles</i> aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient
+arrivés. Provisoirement il mettait tout en &oelig;uvre pour soulever les
+vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes
+s'échauffent, tous les bras s'arment; <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> déjà une multitude
+d'Arabes est accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans
+asile s'y rendent également. L'orage grossit, et les belliqueux
+habitans de la rive droite vont éprouver à leur tour ce que peut la
+valeur française.</p>
+
+<p>Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve
+rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en
+bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée
+par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de
+canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans
+prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant
+forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever
+leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des
+grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et
+mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen
+Silly, chef de brigade commandant la 88<sup>e</sup> poursuivait les fuyards; les
+soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures
+de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o;
+fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute
+espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir
+cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque
+instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses
+plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle
+<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient
+accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et
+chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant
+dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.</p>
+
+<p>Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts,
+et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été
+tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.</p>
+
+<p>Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers
+Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88<sup>e</sup>
+sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se
+porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61<sup>e</sup> à
+Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix,
+qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se
+rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de
+rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce
+général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks
+s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne,
+et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que
+Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur
+poursuite.</p>
+
+<p>D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée,
+par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de
+Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et
+des chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient
+dans ses projets.</p>
+
+<p>Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et
+plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup
+de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe
+du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son
+détachement de cent soixante hommes de la 21<sup>e</sup>, était sorti d'Hesney,
+et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait
+été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les
+avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la
+fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte.</p>
+
+<p>Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au
+général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout:
+en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard,
+qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une
+garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre
+en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit
+combattre partout où il les rencontrera.</p>
+
+<p>Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il
+arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée <i>l'Italie</i>,
+et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> d'artillerie. <i>L'Italie</i>, portait des blessés, quelques
+malades, les munitions de la 61<sup>e</sup> demi-brigade, et quelques hommes
+armés.</p>
+
+<p>Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à
+Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette
+réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à
+leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire
+soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les
+Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces
+paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres
+par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues
+de l'armée française.</p>
+
+
+<h3>COMBAT DE SOUHAMA.</h3>
+
+<p>Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois
+gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le
+désert. Cette man&oelig;uvre eut un succès complet: en un instant mille
+de ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à
+s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles.</p>
+
+<p>Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite
+duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés
+pour <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les
+mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à
+faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec
+lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent
+route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux.</p>
+
+<p>À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné
+dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de
+Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se
+jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent
+les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout;
+d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils
+vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français.</p>
+
+<p>Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le
+renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le
+rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général
+Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très
+violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies
+elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il
+n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey
+Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les
+barques sont attaquées par une forte fusillade; <i>l'Italie</i> répond par
+une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> restent
+morts. Les ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques,
+mettent à terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie
+dont ils jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à
+l'abordage sur <i>l'Italie</i>. Alors le commandant de cette djerme, le
+courageux Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà
+un grand nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans
+qui vont l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans
+la fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses
+man&oelig;uvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les
+ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se
+rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son
+bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une
+grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les
+malheureux Français qui échappèrent aux flammes de <i>l'Italie</i>, sont
+massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage
+avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction
+des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps
+d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> COMBAT DE COPTHOS.&mdash;ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON
+FORTIFIÉE DE BENOUT.</h3>
+
+<p>Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à
+El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il
+aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois
+colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents
+mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de
+Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou.</p>
+
+<p>Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de
+3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes
+d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des
+tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte
+fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces
+infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les
+tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors
+s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain,
+lorsqu'une quinzaine de dragons du 20<sup>e</sup> chargent à bride abattue,
+séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant
+que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous
+les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place.
+<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux
+drapeaux de la Mecque sont pris.</p>
+
+<p>Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le
+chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser
+chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le
+carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache
+vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.</p>
+
+<p>Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé
+plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près
+de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard
+reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de
+canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait
+former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on
+enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et
+menacerait de tourner l'ennemi.</p>
+
+<p>En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par
+les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait
+un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les
+carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge
+de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer
+promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les
+carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y
+massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>
+les dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une
+grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une
+maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils
+avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.</p>
+
+<p>Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer
+de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à
+enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait
+des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font
+feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à
+mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent
+officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il
+veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé
+de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o,
+qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons
+subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des
+ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil
+carnage.</p>
+
+<p>La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette
+expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les
+sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que
+les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche,
+et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à
+la maison, et <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> où les ennemis avaient renfermé leurs
+munitions de guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes
+d'Yamb'o sautent en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts.
+Aussitôt Eppler réunit ses forces sur ce point, et, malgré les
+prodiges de valeur de ces fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la
+main droite, le sabre dans les dents, et nus comme des vers, veulent
+en défendre l'entrée, il parvient à se rendre maître de la grande
+cour; alors la plupart vont se cacher dans des réduits où ils sont
+tués quelques heures après.</p>
+
+<p>Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents
+hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris
+toutes leurs barques excepté <i>l'Italie</i>, neuf pièces de canon, et deux
+troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté,
+le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés.
+Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des
+carabiniers, officier du plus grand mérite.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général
+Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des
+nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient
+les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que
+vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à
+tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il
+était nécessaire de l'approvisionner le plus <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> promptement
+possible, vu que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les
+Arabes d'Yamb'o venaient de redescendre à Birambra.</p>
+
+<p>Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre,
+les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse,
+et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient
+battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix
+croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à
+forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très
+grandes marches pour arriver dans le pays cultivé.</p>
+
+<p>Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général
+Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les
+ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé.</p>
+
+<p>À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent.
+Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers
+Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents
+habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir.
+Le général Belliard est envoyé, avec la 21<sup>e</sup> et le 20<sup>e</sup> de dragons, au
+village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général
+Desaix, avec les deux bataillons de la 61<sup>e</sup> le 7<sup>e</sup> de hussards et le
+18<sup>e</sup> de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où
+il y a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir
+des déserts, sans faire quatre jours de marche <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> extrêmement
+pénible. Le général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour
+porter de l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort
+détachement à Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs
+et partirent. Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la
+hauteur du général Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs
+l'en prévint, et ajouta que leur intention était de rejoindre les
+Arabes d Yamb'o. Il donne de suite avis de ce mouvement au général
+Belliard, qui envoie pour le relever un détachement de sa brigade,
+tandis qu'à travers les déserts, le général Desaix se met en marche,
+le 25, pour Kéné, où il avait laissé trois cents hommes.</p>
+
+<p>Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en
+éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui
+commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour
+mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient
+chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une
+bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et,
+quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps
+de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est
+aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre
+position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et
+recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande
+valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis
+long-temps trouver <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> l'occasion de se signaler. Il ne peut
+voir arriver de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait
+oublier l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze
+pas en avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se
+précipite au milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus
+grande valeur; mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même
+d'un coup de trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général
+Davoust est forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves,
+commandés par le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si
+impétueusement les mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en
+désordre et d'abandonner le champ de bataille.</p>
+
+<p>L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement
+dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire,
+dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de
+blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs
+officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron,
+plusieurs soldats tués et quelques blessés.</p>
+
+<p>Après ce combat, les mameloucks firent un crochet, et retournèrent
+promptement à la Kuita, laissant plusieurs blessés et des chevaux dans
+les déserts. Le général Desaix écrit au général Belliard de les y
+chercher s'ils y restent, et de les suivre partout s'ils en sortent.
+Il revient le même jour à Kéné. Il forme une colonne mobile composée
+d'un bataillon de la 61<sup>e</sup> et du 7<sup>e</sup> de hussards, qu'il met à la
+disposition <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> du général Davoust, auquel il donne l'ordre de
+détruire jusqu'au dernier des Arabes d'Yamb'o, qu'on annonçait être
+toujours dans les environs d'Aboumana. En même temps le commandant de
+Girgé avait ordre de se porter au rocher de la rive droite qui fait
+face à cette ville pour les combattre et les arrêter dans le cas de
+retraite; ils étaient forcés d'y passer.</p>
+
+<p>Les Arabes d'Yamb'o sentirent que le moment était difficile; ils se
+décidèrent à ne pas attendre le général Davoust, et passèrent le Nil
+au-dessus de Bardis.</p>
+
+<p>Le commandant de Girgé, qui en est informé, va les reconnaître,
+revient à Girgé, prend deux cent cinquante hommes de sa garnison, et
+va à leur rencontre.</p>
+
+
+<h3>COMBATS DE BARDIS ET DE GIRGÉ.</h3>
+
+<p>Le 16, après midi, le chef de brigade Morand arrive à la vue de
+Bardis. Les Arabes d'Yamb'o, beaucoup de paysans, des mameloucks et
+des Arabes sortent aussitôt du village en poussant de grands cris; le
+citoyen Morand leur fait faire une vive décharge de mousqueterie; ils
+répondent et battent un peu en retraite. Le nombre des ennemis était
+considérable; la position de Morand était bonne; il avait peu de
+troupes, il crut devoir y rester. Une demi-heure <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> après, il
+fut attaqué de nouveau, et reçut les ennemis comme la première fois;
+ils laissèrent beaucoup de leurs morts sur la place, et s'enfuirent à
+la faveur de la nuit qui arrivait; Morand en profita aussi pour
+revenir à Girgé couvrir ses établissemens.</p>
+
+<p>Un nouveau combat fut livré le lendemain. Les Arabes d'Yamb'o
+marchèrent sur Girgé, où ils parvinrent à pénétrer. Pendant qu'ils
+cherchaient à piller le bazar, Morand forme deux colonnes, et dirige
+l'une dans l'intérieur de la ville, et l'autre en dehors. Cette
+disposition réussit à souhait; tout ce qui était dans la ville fut
+tué; le reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux jours, les
+Arabes d'Yamb'o ont perdu deux cents morts; le citoyen Morand a eu
+quelques blessés.</p>
+
+<p>Le chef de bataillon Ravier l'a très bien secondé dans cette affaire,
+où il a donné des preuves de zèle et d'intelligence.</p>
+
+<p>Le général Davoust, qui avait su la défaite des Arabes d'Yamb'o, passa
+le Nil; mais il ne put arriver à Girgé qu'après le combat, et lorsque
+la nouvelle d'une dernière défaite des Arabes d'Yamb'o y parvenait.
+Voici ce qui y donna lieu.</p>
+
+<p>Dès le 14 germinal, le commandant Pinon, qui était resté à Siout pour
+gouverner la province, avait écrit au citoyen Lasalle de venir à
+Siout, pendant qu'il irait donner la chasse à des Arabes qui
+inquiétaient les environs de Mélàoui. Le citoyen Lasalle, qui était
+resté à Tahta avec son régiment, s'y rendit. Pinon revint le 19, et le
+même jour il eut avis que <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les Arabes d'Yamb'o, après avoir
+été battus à Girgé, étaient venus dévaster Tahta, et que leur chef
+cherchait encore à soulever le pays.</p>
+
+
+<h3>COMBAT DE GÉHÉMI.</h3>
+
+<p>Le 21, le citoyen Lasalle part pour les attaquer, ayant sous ses
+ordres un bataillon de la 88<sup>e</sup>, le 22<sup>e</sup> de chasseurs et une pièce de
+canon.</p>
+
+<p>Le 23, à une heure après midi, le citoyen Lasalle arrive près de
+Géhémi, village extrêmement grand, où étaient les Arabes d'Yamb'o. Il
+fait de suite cerner le village par des divisions de son régiment, et
+marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yamb'o font
+une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à doubles
+murailles qu'ils venaient de créneler. Malgré le feu du canon et la
+fusillade, ils résistèrent plusieurs heures; enfin ils furent
+enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfuirent; mais
+une grande partie fut taillée en pièces par le 22<sup>e</sup>. Une centaine ou
+deux gagnèrent cependant les déserts à la faveur des arbres et des
+jardins. Les Arabes d'Yamb'o ont perdu dans cette action environ trois
+cents hommes tués, parmi lesquels se trouve le chérif, successeur
+d'Hassan.</p>
+
+<p>Après l'affaire de Birambra, du 13 germinal, le général Desaix s'était
+rendu à Kéné, pour y organiser <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> l'expédition destinée contre
+Cosséir; les marchands de ce port et de Jedda viennent le trouver, et
+lui demander paix et protection. Ils sont accueillis et caressés. Il
+fait la paix avec les cheiks de Cosséir, et avec un cheik du pays
+d'Yamb'o qui remplissait à Cosséir les fonctions de consul pour son
+pays. Il donne ordre au général Belliard de faire construire un fort à
+Kéné, de hâter les préparatifs de l'expédition sur Cosséir, et le
+nomme commandant de la province de Thèbes dont l'administration venait
+d'être organisée. Après ces dispositions, le général Desaix se rend de
+Kéné à Girgé, dont il confie le commandement au citoyen Morand; il
+part ensuite pour Siout, où il arrive le 26 floréal.</p>
+
+<p>Cependant le général Davoust n'avait pas cessé de suivre les Arabes
+d'Yamb'o; mais après l'affaire du citoyen Lasalle, ils parurent
+détruits, et ce général vint à Siout. Il y était depuis plusieurs
+jours, et ne pouvait savoir ce qu'était devenu le petit nombre qui
+avait échappé au 22<sup>e</sup>, lorsque tout à coup on le prévient qu'il se
+forme à Bénéadi, grand et superbe village, et dont les habitans
+passent pour les plus braves de l'Égypte, un rassemblement de
+mameloucks, d'Arabes et de Darfouriens caravanistes, venus de
+l'intérieur de l'Afrique. On ajoute que Mourâd-Bey doit venir des
+oasis se mettre à la tête de cette troupe.</p>
+
+<p>Le général Davoust se dispose aussitôt à marcher contre ce village; il
+renforce sa colonne d'un bataillon de la 88<sup>e</sup> et du 15<sup>e</sup> de dragons;
+il remplace <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> provisoirement Pinon dans le commandement de la
+province de Siout, par le chef de brigade Silly, qui l'a conservé
+depuis.</p>
+
+
+<h3>COMBAT DE BÉNÉADI.</h3>
+
+<p>Le 29, le général Davoust arrive près de Bénéadi qui est plein de
+troupes; le flanc du village vers le désert était couvert par une
+grande quantité de cavalerie, mameloucks, Arabes et paysans. Ce
+général forme son infanterie en deux colonnes; l'une doit enlever le
+village pendant que l'autre le tournera. Cette dernière était précédée
+par la cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade distingué
+par ses talens; mais en passant près d'une maison, ce malheureux
+officier reçoit un coup de fusil et tombe mort. Le général Davoust le
+remplace par l'adjudant-général Rabasse. La cavalerie aperçoit les
+mameloucks dans les déserts; une des colonnes d'infanterie s'y porte;
+mais l'avant-garde de Mourâd-Bey, que l'affreuse misère faisait sortir
+des oasis, lui porte promptement le conseil de retourner. Les Arabes
+et les paysans à cheval avaient déjà lâché pied. L'infanterie et la
+cavalerie reviennent à la charge. Le village est aussitôt investi;
+l'infanterie y entre, et malgré le feu qui sort de toutes les maisons,
+les Français s'en rendent entièrement maîtres. Deux mille, tant Arabes
+d'Yamb'o que Maugrabins, <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Darfouriens, mameloucks démontés,
+et habitans de Bénéadi, restent sur le champ de bataille. En un
+instant ce beau village est réduit en cendres et n'offre que des
+ruines. On y fait un butin immense, et on y trouve jusqu'à des caisses
+pleines d'or.</p>
+
+<p>Pendant que Davoust détruisait Bénéadi, les Arabes de Géama et
+d'El-Bacoutchi menaçaient Miniet; un grand nombre de villages des
+environs de Miniet s'insurgeaient, et les débris du rassemblement de
+Bénéadi y couraient: le chef de brigade Détrée, qui avait peu de
+troupes, désirait qu'un secours vint changer sa position. Le général
+Davoust y marcha, mais il arriva trop tard. Détrée avait fait un
+vigoureux effort, et les ennemis avaient été forcés de se retirer. On
+disait que les Arabes d'Yamb'o marchaient sur Benesouef, dont les
+environs se révoltaient aussi; le général Davoust y court. L'opinion
+parmi les habitans de la province de Benesouef est qu'il ne descend de
+troupes que lorsque les autres ont été détruites; en conséquence ils
+courent aux armes, et, s'ils sont en force, ils attaquent les
+prétendus fuyards; s'ils sont trop faibles, ils se mettent à la
+poursuite de ces troupes pour les dévaliser; que s'ils ne peuvent les
+massacrer, ni les piller, ils leur refusent les moyens de subsistance.</p>
+
+<p>Le général Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arrivé près
+du village d'Abou-Girgé, son Cophte se porte en avant pour faire
+préparer des vivres. Le cheik répond qu'il n'y a point de vivres
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> chez lui pour les Français, qu'ils sont tous détruits en
+haut, et que si lui ne se dépêche de se retirer, il le fera bâtonner
+d'importance. Le Cophte veut lui représenter ses torts; on le renverse
+de son cheval, et le cheik s'en empare. Le Cophte, fort heureux de se
+sauver, vient rendre compte de sa réception au général Davoust, qui,
+après avoir fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance, et
+avoir porté des paroles de paix, le fait cerner, et ordonne de mettre
+tout à feu et à sang: mille habitans sont morts dans cette affaire. Le
+général Davoust continue sa route sur Benesouef; les ennemis, dont le
+nombre ne pouvait inquiéter, avaient passé le fleuve; le général
+Davoust se disposait à les y poursuivre, quand il reçut du général
+Dugua l'ordre de se rendre au Caire.</p>
+
+<p>Lorsque les beys Hassan Jeddâoui et Osman Hassan partirent de la Kuita
+pour remonter vers Sienne, le général Belliard les suivit de très
+près, et les força de se jeter au-dessus des cataractes: il laissa
+ensuite à Hesney le brave chef de brigade Eppler, avec une garnison de
+cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever des
+contributions, et surtout veiller à ce que les mameloucks ne
+redescendissent pas, et il revint à Kéné s'occuper sans relâche de la
+construction du fort, mais plus encore de l'expédition de Cosséir.</p>
+
+<p>Vers le 20 floréal, Eppler eut avis que les mameloucks étaient revenus
+à Sienne, où ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient de
+leurs fatigues <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> et de leurs pertes. Cet excellent officier
+jugea qu'il était important de leur enlever cette dernière ressource;
+en conséquence il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoyé
+quelques jours auparavant à Etfou avec deux cents hommes, de marcher
+sur Sienne, et de chasser les mameloucks au-dessus des cataractes.</p>
+
+
+<h3>COMBAT DE SIENNE.</h3>
+
+<p>Le 27, à deux heures après midi, arrivé à une demi-lieue de Sienne, le
+capitaine Renaud est prévenu qu'il va être attaqué. À peine a-t-il
+fait quelques dispositions que les ennemis arrivent sur lui bride
+abattue; ils sont attendus et reçus avec le plus grand sang-froid. La
+charge est fournie avec la dernière impétuosité, et quinze mameloucks
+tombent morts au milieu des rangs: Hassan-Bey Jeddâoui est blessé d'un
+coup de baïonnette, et son cheval tué; Osman-Bey Hassan reçoit deux
+coups de feu, dix mameloucks expirent à une portée de canon du champ
+de bataille, vingt-cinq autres sont trouvés morts de leurs blessures à
+Sienne.</p>
+
+<p>Ce combat, l'exemple du désespoir d'une part, et du plus grand courage
+de l'autre, a coûté cinquante morts et plus de soixante blessés aux
+ennemis qui, pour la troisième fois, ont été rejetés au-dessus
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> des cataractes, où la misère et tous les maux vont les
+accabler.</p>
+
+<p>Le capitaine Renaud a quatre hommes tués et quinze blessés.</p>
+
+<p>Le premier soin du général Desaix, à son arrivée à Siout, fut de faire
+chercher des chameaux et confectionner des outres, afin d'aller
+joindre Mourâd-Bey à Elouâh; expédition qu'il désirait faire marcher
+de front avec celle de Gosséir; mais l'apparition des Anglais dans ce
+port le força de diriger contre Cosséir toute son attention.</p>
+
+<p>Le général Belliard, qui devait la commander, se trouvant attaqué d'un
+grand mal d'yeux, Desaix lui envoya le citoyen Donzelot, son
+adjudant-général, pour le seconder ou le remplacer: ils partirent l'un
+et l'autre de Kéné, le 7 prairial, avec cinq cents hommes de la 21<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Le 10, le général Belliard prend possession du port de Cosséir, où se
+trouve un fort qui, avec quelques réparations, peut devenir important.</p>
+
+
+<h3>BATAILLE ET SIÉGE D'ABOUKIR.</h3>
+
+<p>Telle était la situation de la Haute-Égypte et de l'armée du général
+Desaix, quand Bonaparte arriva au Caire de son expédition de Syrie.
+Son premier soin avait été d'organiser son armée et d'en remplir tous
+les cadres, afin de la mettre promptement en état de marcher à de
+nouveaux combats. Il n'avait <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> détruit qu'une partie du plan
+général d'attaque combiné entre la Porte et l'Angleterre; il jugea
+qu'il lui faudrait bientôt écarter les autres dangers qu'il avait
+prévus.</p>
+
+<p>En effet, il est bientôt instruit par le général Desaix que les
+mameloucks de la Haute-Égypte s'étant divisés, une partie s'est portée
+dans l'oasis de Sébahiar, avec dessein de se réunir à Ibrahim-Bey, qui
+était revenu à Ghazah, tandis que Mourâd-Bey descendait par le Faïoum
+pour gagner l'oasis du lac Natron, afin de se réunir à un
+rassemblement d'Arabes qui s'y était formé, et que le général Destaing
+avait reçu ordre de disperser avec la colonne mobile mise à sa
+disposition. Cette marche de Mourâd-Bey, combinée avec le mouvement
+des Arabes, annonçait le dessein de protéger un débarquement soit à la
+tour des Arabes, soit à Aboukir.</p>
+
+<p>Le 22 messidor, le général Lagrange part du Caire avec une colonne
+mobile; il arrive à Sébahiar où il surprend les mameloucks dans leur
+camp; ils n'ont que le temps de fuir dans le désert, en abandonnant
+tous leurs bagages et sept cents chameaux. Osman-Bey, plusieurs
+kiachefs et quelques mameloucks sont tués. Cinquante chevaux restent
+au pouvoir des braves que le général Lagrange commande.</p>
+
+<p>Le général Murat reçoit l'ordre de se rendre à la tête d'une colonne
+mobile, aux lacs Natron, d'en éloigner les rassemblemens d'Arabes, de
+seconder le général Destaing, et de couper le chemin à Mourâd-Bey. Ce
+général arrive aux lacs Natron, prend, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> chemin faisant, un
+kiachef et trente mameloucks qui évitaient la poursuite du général
+Destaing. Mourâd-Bey est informé, près des lacs Natron, que les
+Français y sont; il rétrograde aussitôt, et couche le 25 messidor près
+des pyramides de Gisëh, du côté du désert.</p>
+
+<p>Bonaparte, informé de ce mouvement, part du Caire le 26 messidor, avec
+les guides à cheval et ceux à pied, les grenadiers des 18<sup>e</sup> et 32<sup>e</sup>,
+les éclaireurs et deux pièces de canon; il va coucher aux pyramides de
+Gisëh, où il ordonne au général Murat de le joindre. Arrivé aux
+pyramides, son avant-garde poursuit les Arabes qui marchaient à la
+suite de Mourâd-Bey, parti le matin pour remonter vers le Faïoum. On
+tue quelques hommes; on prend plusieurs chameaux.</p>
+
+<p>Le général Murat, qui avait rejoint Bonaparte, suit l'espace de cinq
+lieues la route qu'avait tenue Mourâd-Bey.</p>
+
+<p>Bonaparte, disposé à rester deux ou trois jours aux pyramides de
+Gisëh, y reçoit une lettre d'Alexandrie, qui lui apprend qu'une flotte
+turque, de cent voiles, avait mouillé à Aboukir le 23, et annonçait
+des vues hostiles contre Alexandrie. Il part au moment même pour se
+rendre à Gisëh; il y passe la nuit à faire ses dispositions; il
+ordonne au général Murat de se mettre en marche pour Rahmanié, avec sa
+cavalerie, les grenadiers de la 69<sup>e</sup>, ceux des 18<sup>e</sup> et 32<sup>e</sup>, les
+éclaireurs, et un bataillon de la 13<sup>e</sup> qu'il avait avec lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Une partie de la division Lannes reçoit l'ordre de passer le
+Nil dans la nuit, et de se rendre à Rahmanié.</p>
+
+<p>Une partie de la division Rampon reçoit également l'ordre de passer le
+Nil à la pointe du jour, pour se porter aussi sur Rahmanié.</p>
+
+<p>Le parc destiné à marcher se met en mouvement; pendant la nuit, tous
+les ordres et toutes les instructions sont expédiés dans les
+provinces.</p>
+
+<p>Bonaparte recommande au général Desaix d'ordonner au général Friant de
+rejoindre les traces de Mourâd-Bey, et de le suivre avec sa colonne
+mobile partout où il ira; de faire bien approvisionner le fort de Kéné
+dans la Haute-Égypte, et celui de Cosséir; de laisser cent hommes dans
+chacun de ces forts; de surveiller la situation du Caire pendant
+l'expédition contre le débarquement des Turcs à Aboukir; de se
+concerter avec le général Dugua, commandant au Caire, et d'envoyer la
+moitié de sa cavalerie à l'armée. Il recommande au général Dugua de
+tenir, autant qu'il lui sera possible, des colonnes mobiles dans les
+provinces environnant le Caire; de se concerter avec les généraux
+Desaix et Regnier; de tenir la citadelle du Caire et les forts bien
+approvisionnés et de s'y retirer en cas d'événement majeur.</p>
+
+<p>Il écrit au général Regnier de faire surveiller les approvisionnemens
+des forts d'El-A'rych, Cathiëh, Salêhiëh et Belbéis; de s'opposer
+autant qu'il le pourra avec la 85<sup>e</sup> et le corps de cavalerie à ses
+ordres, à tous les mouvemens, soit de la part des <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> fellâhs ou
+des Arabes révoltés, soit de celle d'Ibrahim-Bey et des troupes de
+Djezzar; enfin, en cas de forces supérieures, d'ordonner aux garnisons
+de s'enfermer dans les forts, tandis que lui et ses troupes
+rentreraient au Caire.</p>
+
+<p>Au général Kléber, de faire un mouvement sur Rosette, en laissant les
+troupes nécessaires à la sûreté de Damiette et de la province.</p>
+
+<p>Le général Menou, avec une colonne mobile, était parti pour les lacs
+Natron. Il reçoit l'ordre de mettre deux cents Grecs avec une pièce de
+canon, pour tenir garnison dans les couvens, qui sont bâtis de manière
+à faire d'excellens forts. L'objet est de défendre l'occupation de cet
+oasis à Mourâd-Bey, ainsi qu'aux Arabes; il lui est ordonné de
+rejoindre l'armée à Rahmanié avec le reste de sa colonne.</p>
+
+<p>Le général en chef, avec le quartier-général, part de Gisëh le 28
+messidor, couche le même jour à Ouardan, le 29 à Terranëh, le 30 à
+Chabour; il arrive le 1<sup>er</sup> thermidor à Rahmanié, où l'armée se réunit
+le 2 et le 3.</p>
+
+<p>Les généraux Lannes, Robin et Fugières, qui étaient dans les provinces
+de Menouff et de Charkié pour y faire payer le miri, rejoignent
+l'armée à Rahmanié.</p>
+
+<p>Bonaparte apprend que les cent voiles turques mouillées à Aboukir le
+24, avaient débarqué environ trois mille hommes et de l'artillerie, et
+avaient attaqué le 27 la redoute, qu'ils avaient enlevée de vive
+force; que le fort d'Aboukir, dont le commandant <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> avait été
+tué, s'était rendu le même jour par une de ces lâchetés qui méritent
+un exemple sévère.</p>
+
+<p>Le fort est séparé de la terre par un fossé de vingt pieds, avant une
+contrescarpe taillée dans le roc; le revêtement en est bon; il eût pu
+tenir jusqu'à l'arrivée du secours.</p>
+
+<p>L'adjudant-général Julien, à Rosette, se conduit avec autant de
+sagesse que de prudence; il fait conduire dans le fort les munitions,
+les vivres, les malades qui sont à Rosette; mais il reste dans cette
+ville, avec la plus grande partie des deux cents hommes environ qu'il
+avait à ses ordres; il maintient la confiance et la tranquillité dans
+la province et dans le Delta, et son intrépidité en impose aux agens
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le général Marmont écrit que les Turcs ont pris Aboukir par
+capitulation; qu'ils sont occupés à débarquer leur artillerie, qu'ils
+ont coupé les pontons construits par les Français pour la
+communication avec Rosette, sur le passage qui joint le Madié à la
+rade d'Aboukir; que les espions qu'il avait envoyés rapportaient que
+l'ennemi avait le projet de faire le siége d'Alexandrie, et était fort
+d'environ quinze mille hommes.</p>
+
+<p>Bonaparte envoie le général Menou à Rosette, avec un renfort de
+troupes; il lui ordonne d'observer l'ennemi, de défendre le Bogaze à
+l'embouchure du Nil.</p>
+
+<p>On espérait que l'ennemi deviendrait entreprenant, par la prise
+d'Aboukir; qu'il marcherait, soit <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sur Rosette, soit sur
+Alexandrie; mais Bonaparte apprend qu'il s'établit et se retranche
+dans la presqu'île d'Aboukir, qu'il forme des magasins dans le fort,
+qu'il organise les Arabes, et attend Mourâd-Bey, avec ses mameloucks,
+avant de se porter en avant.</p>
+
+<p>L'ennemi acquérait chaque jour de nouvelles forces: il était donc
+important de prendre une position d'où l'on pût l'attaquer également,
+soit qu'il se portât sur Rosette, soit qu'il voulût investir
+Alexandrie; une position telle que l'on pût marcher sur Aboukir, s'il
+y restait, l'y attaquer, lui enlever son artillerie, le culbuter dans
+la mer, le bombarder dans le fort, et le lui reprendre.</p>
+
+<p>Bonaparte se décide à prendre cette position au village de Birket,
+situé à la hauteur d'un des angles du lac Madié, d'où l'on se porte
+également sur l'Eter, Rosette, Alexandrie et Aboukir; d'où l'on peut
+en outre resserrer l'ennemi dans la presqu'île d'Aboukir, lui rendre
+plus difficile sa communication avec le pays, et intercepter les
+secours qu'il peut attendre des Arabes et des mameloucks.</p>
+
+<p>Le général Murat, avec la cavalerie, les dromadaires, les grenadiers,
+et le 1<sup>er</sup> bataillon de la 69<sup>e</sup>, part de Rahmanié le 2 au soir,
+pour se rendre à Birket. Le général a l'ordre de se mettre en
+communication avec Alexandrie par des détachemens; de faire
+reconnaître l'ennemi à Aboukir, et de pousser des patrouilles sur
+l'Eter et autour du lac Madié.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> L'armée part de Rahmanié le 4 thermidor, ainsi que le
+quartier-général. Le 5, elle est en position à Birket. Des sapeurs
+sont envoyés à Beddâh pour y nettoyer les puits. Une patrouille enlève
+le 3, près de Buccintor, environ soixante chameaux chargés d'orge et
+de blé, que les Arabes conduisaient à Aboukir.</p>
+
+<p>L'armée part de Birket dans la nuit du 5; une division prend position
+à Kafr-Finn, et l'autre à Beddâh. Le quartier-général se rend à
+Alexandrie. Le général en chef passe la nuit à prendre connaissance
+des rapports de l'ennemi à Aboukir. Il fait partir les trois
+bataillons de la garnison d'Alexandrie, aux ordres du général
+Destaing, pour aller reconnaître l'ennemi, prendre position, et faire
+nettoyer les puits. À moitié chemin d'Alexandrie à Aboukir, il apprend
+que le général Kléber, avec une partie de sa division, est à Foua, et
+suit les mouvemens de l'armée, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.</p>
+
+<p>Bonaparte avait employé la matinée du 6 à voir les fortifications
+d'Alexandrie, et à tout disposer pour attaquer l'ennemi. D'après les
+rapports des espions et ceux faits par les reconnaissances,
+Mustapha-Pacha, commandant l'armée turque, avait débarqué avec environ
+quinze mille hommes, beaucoup d'artillerie et une centaine de chevaux,
+et s'occupait à se retrancher.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, Bonaparte part d'Alexandrie avec le
+quartier-général, et prend position au puits <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> entre
+Alexandrie et Aboukir. La cavalerie du général Murat, les divisions
+Lannes et Rampon, ont ordre de se rendre à cette même position; elles
+y arrivent dans la nuit du 6 au 7, à minuit, ainsi que quatre cents
+hommes de cavalerie venant de la Haute-Égypte.</p>
+
+<p>Le 7 thermidor, à la pointe du jour, l'armée se met en mouvement;
+l'avant-garde est commandée par le général Murat, qui a sous ses
+ordres quatre cents hommes de cavalerie, et le général de brigade
+Destaing, avec trois bataillons et deux pièces de canon.</p>
+
+<p>La division Lannes formait l'aile droite, et la division Lanusse
+l'aile gauche. La division Kléber, qui devait arriver dans la journée,
+formait la réserve. Le parc, couvert d'un escadron de cavalerie,
+venait ensuite.</p>
+
+<p>Le général de brigade Davoust, avec deux escadrons et cent
+dromadaires, a ordre de prendre position entre Alexandrie et l'armée,
+autant pour faire face aux Arabes et à Mourâd-Bey, qui pouvaient
+arriver d'un moment à l'autre, que pour assurer la communication avec
+Alexandrie.</p>
+
+<p>Le général Menou, qui s'était porté à Rosette, avait eu l'ordre de se
+trouver à la pointe du jour à l'extrémité de la barre de Rosette à
+Aboukir, et au passage du lac Madié, pour canonner tout ce que
+l'ennemi aurait dans le lac, et lui donner de l'inquiétude sur sa
+gauche.</p>
+
+<p>Mustapha-Pacha avait sa première ligne à une <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> demi-lieue en
+avant du fort d'Aboukir, environ mille hommes occupaient un mamelon de
+sable retranché à sa droite sur le bord de la mer, soutenu par un
+village à trois cents toises, occupé par douze cents hommes et quatre
+pièces de canon. Sa gauche était sur une montagne de sable, à gauche
+de la presqu'île, isolée, à six cents toises en avant de la première
+ligne; l'ennemi occupait cette position qui était mal retranchée, pour
+couvrir le puits le plus abondant d'Aboukir. Quelques chaloupes
+canonnières paraissaient placées pour défendre l'espace de cette
+position à la seconde ligne; il y avait deux mille hommes environ et
+six pièces de canon.</p>
+
+<p>L'ennemi avait sa seconde position en arrière du village, à trois
+cents toises; son centre était établi à la redoute qu'il avait
+enlevée; sa droite était placée derrière un retranchement prolongé
+depuis la redoute jusqu'à la mer, pendant l'espace de cent cinquante
+toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des
+mamelons et la plage qui se trouvait à la fois sous les feux de la
+redoute et sous ceux des chaloupes canonnières; il avait dans cette
+seconde position, à peu près sept mille hommes et douze pièces de
+canon. À cent cinquante toises derrière la redoute, se trouvait le
+village d'Aboukir et le fort occupés ensemble par environ quinze cents
+hommes; quatre-vingts hommes à cheval formaient la suite du pacha,
+commandant en chef.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> L'escadre était mouillée à une demi-lieue dans la rade.</p>
+
+<p>Après deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en présence de
+l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs.</p>
+
+<p>Bonaparte arrête les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque.</p>
+
+<p>Le général de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour
+enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupée par mille hommes.
+En même temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans
+sa retraite sur le village.</p>
+
+<p>La division Lannes se porte sur la montagne de sable, à la gauche de
+la première ligne de l'ennemi, où il avait deux mille hommes et six
+pièces de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et
+de couper ce corps dans sa retraite.</p>
+
+<p>Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste
+en seconde ligne.</p>
+
+<p>Le général Destaing marche à l'ennemi au pas de charge; celui-ci
+abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie
+sabre les fuyards.</p>
+
+<p>Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite
+de sa première ligne est forcée de se replier, et que la cavalerie
+tourne sa position, veut se retirer, après avoir tiré quelques coups
+de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui
+coupent la retraite, et forcent à se noyer dans la mer ce corps de
+deux mille hommes; <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> aucun n'évite la mort; le commandant des
+guides à cheval, Hercule, est blessé.</p>
+
+<p>Le corps du général Destaing marche sur le village, centre de la
+seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en même temps que la 32<sup>e</sup>
+demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive résistance; sa
+seconde ligne détache un corps considérable par sa gauche pour venir
+au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit
+les fuyards, dont une grande partie se précipite dans la mer.</p>
+
+<p>Le village est emporté, l'ennemi est poursuivi jusqu'à la redoute,
+centre de sa seconde position. Cette position était très forte; la
+redoute était flanquée par un boyau qui fermait à droite la presqu'île
+jusqu'à la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais à
+peu de distance de la redoute; le reste de l'espace était occupé par
+l'ennemi qui était sur des mamelons de sable et dans les palmiers.</p>
+
+<p>Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en
+position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi
+et sa redoute. Les bataillons du général Destaing formaient, au
+village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la
+redoute; ils ont ordre d'attaquer.</p>
+
+<p>Le général Fugières reçoit l'ordre de former en colonne la 18<sup>e</sup>
+demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de
+charge la droite les Turcs. La 32<sup>e</sup>, qui occupait la gauche du
+village, l'ordre de tenir l'ennemi en échec, et de soutenir la 18<sup>e</sup>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> La cavalerie, qui formait la droite de l'armée, attaque
+l'ennemi par sa gauche; elle le charge avec impétuosité à plusieurs
+reprises; elle sabre et force à se jeter dans la mer tout ce qui est
+devant elle; mais elle ne pouvait rester au-delà de la redoute, se
+trouvant entre son feu et celui des canonnières ennemies. Emportée par
+sa valeur dans ce défilé de feux, elle se repliait aussitôt qu'elle
+avait chargé, et l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les
+cadavres de ses premiers soldats.</p>
+
+<p>Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la
+valeur de la cavalerie; elle s'élance et charge jusque sur les fossés
+de la redoute qu'elle dépasse; le chef de brigade Duvivier est tué;
+l'adjudant-général Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de
+sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides à cheval,
+Bessières, l'adjudant-général Leturcq, sont à la tête des charges.</p>
+
+<p>L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous
+la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif,
+concourent puissamment au succès de la bataille.</p>
+
+<p>L'adjudant-général Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il
+vient rendre compte au général en chef qui lui donne un bataillon de
+la 75<sup>e</sup>; il rejoint la cavalerie; son cheval est tué; alors il se met
+à la tête de l'infanterie; il vole du centre à la gauche pour
+rejoindre la 18<sup>e</sup> demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les
+retranchemens de la droite de l'ennemi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> La 18<sup>e</sup> marche aux retranchemens: l'ennemi sort en même temps
+par sa droite; les têtes des colonnes se battent corps à corps. Les
+Turcs cherchent à arracher les baïonnettes qui leur donnent la mort;
+ils mettent le fusil en bandoulière, se battent au sabre et au
+pistolet. Enfin, la 18<sup>e</sup> arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu
+de la redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement où
+l'ennemi s'était rallié, arrête la colonne. Le général Fugières,
+l'adjudant-général Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier
+reçoit une blessure à la tête; il continue néanmoins à combattre; un
+boulet lui emporte le bras gauche; il est forcé de suivre le mouvement
+de la 18<sup>e</sup> qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en
+faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-général Leturcq avait fait de
+vains efforts pour déterminer la colonne à se jeter dans les
+retranchemens ennemis. Il s'y précipite lui-même; mais il s'y trouve
+seul; il y reçoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangié est
+tué.</p>
+
+<p>Une vingtaine de braves de la 18<sup>e</sup> restent sur le terrain. Les Turcs,
+malgré le feu meurtrier du village, s'élancent des retranchemens pour
+couper la tête des morts et des blessés, et obtenir l'aigrette
+d'argent que leur gouvernement donne à tout militaire qui apporte la
+tête d'un ennemi.</p>
+
+<p>Le général en chef avait fait avancer un bataillon de la 22<sup>e</sup> légère,
+et un autre de la 69<sup>e</sup>, sur la gauche de l'ennemi. Le général Lannes,
+qui était à leur tête, saisit le moment où les Turcs étaient
+imprudemment <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer
+la redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22<sup>e</sup> et la
+69<sup>e</sup>, un bataillon de la 75<sup>e</sup>, sautent dans le fossé, et sont bientôt
+sur le parapet et dans la redoute, en même temps que la 18<sup>e</sup> s'était
+élancée de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le général Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les
+mouvemens, et qui était constamment aux tirailleurs, saisit le moment
+où le général Latines lançait sur la redoute les bataillons de la 22<sup>e</sup>
+et de la 69<sup>e</sup>, pour ordonner à un escadron de charger et de traverser
+toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fossés du fort. Ce
+mouvement est fait avec tant d'impétuosité et d'à-propos, qu'au moment
+où la redoute est forcée, cet escadron se trouvait déjà pour couper à
+l'ennemi toute retraite dans le fort. La déroute est complète;
+l'ennemi en désordre et frappé de terreur trouve partout les
+baïonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de
+ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y précipitent; ils y
+sont fusillés et mitraillés. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est
+présenté. Aucun ne se sauve: les vaisseaux étaient à deux lieues dans
+la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'armée turque,
+est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de
+bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pièces de canon,
+dont deux anglaises qui avaient été données par la cour de Londres au
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Français: deux canots
+anglais se dérobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un
+coup de fusil; tout est frappé de terreur. Il en sort un parlementaire
+qui annonce que ce fort est défendu par douze cents hommes. On leur
+propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y
+opposent. La journée se passe en pourparlers; on prend position; on
+enlève les blessés.</p>
+
+<p>Cette glorieuse journée coûte à l'armée française cent cinquante
+hommes tués et sept cent cinquante blessés. Au nombre des derniers est
+le général Murat, qui a pris à cette victoire une part si honorable;
+le chef de brigade du génie Crétin, officier du premier mérite, meurt
+de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du
+général en chef.</p>
+
+<p>Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes
+qui y étaient restées se réorganisent; le fort se défend: on établit
+des batteries de mortiers et de canons pour le réduire.</p>
+
+<p>En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne à Alexandrie,
+dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'éloges au
+général Marmont sur les travaux de défense de cette place; tous les
+services sont parfaitement organisés; et ce général a pleinement
+justifié la confiance que Bonaparte lui avait témoignée lorsqu'il lui
+donna un commandement aussi important.</p>
+
+<p>Le 8 thermidor, le général en chef fait sommer le château d'Aboukir de
+se rendre. Le fils du pacha, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> son kiaya et les officiers
+veulent capituler; mais les soldats s'y refusent.</p>
+
+<p>Le 9, on continue le bombardement.</p>
+
+<p>Le 10, plusieurs batteries sont établies sur la droite et la gauche de
+l'isthme; quelques chaloupes canonnières sont coulées bas; une frégate
+est démâtée et forcée de prendre le large.</p>
+
+<p>Le même jour, l'ennemi, qui commençait à manquer de vivres,
+s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le
+général Lannes y accourt, il est blessé à la jambe; le général Menou
+le remplace dans le commandement du siége.</p>
+
+<p>Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empare de toutes les
+maisons où était logé l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort,
+après lui avoir tué beaucoup de monde. La 22<sup>e</sup> demi-brigade
+d'infanterie légère, et le chef de brigade Magny, qui a été légèrement
+blessé, se sont parfaitement conduits; le succès de cette journée, qui
+a accéléré la reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du
+général Davoust.</p>
+
+<p>Le 15, le général Robin était de tranchée; les batteries étaient
+établies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu très
+vif; le château n'était plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi
+n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et
+de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-là ne
+capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule
+embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> deux mille hommes, ont été faits prisonniers. On a trouvé
+dans le château trois cents blessés et dix-huit cents cadavres; il y a
+des bombes qui ont tué jusqu'à six hommes. Dans les vingt-quatre
+heures de la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre
+cents prisonniers, pour avoir bu et mangé avec trop d'avidité.</p>
+
+<p>Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes
+et une grande quantité de canons.</p>
+
+<p>Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant d'artillerie
+Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. L'ordre
+et la tranquillité n'ont pas cessé de régner parmi les habitans de
+l'Égypte pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition.</p>
+
+
+<h3>DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'ÉGYPTE,&mdash;MOTIFS QUI LE
+DÉTERMINENT, etc.</h3>
+
+<p>L'armée ennemie avait succombé, le visir était encore au-delà du
+Taurus; l'Égypte n'avait de long-temps rien à craindre d'une invasion.
+La solde était arriérée, la caisse manquait de fonds; mais le miry
+n'avait pas été perçu; les blés, les riz, toutes les contributions en
+nature étaient intactes; les dépenses de premier établissement étaient
+faites; la situation financière de la colonie ne pouvait que
+s'améliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie
+garantissaient ce résultat. Le nombre des <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> provinces avait
+été réduit; ce luxe d'employés que traînent après elles les armées
+françaises n'existait plus, les services avaient été organisés sur de
+nouvelles bases, les impôts mieux assis; le mécanisme du gouvernement
+était désormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser
+aller. Mais en quel état se trouvait la France? Avait-elle battu,
+humilié les rois? ou vaincue à son tour avait-elle essuyé toutes les
+calamités de la défaite? Les journaux de Francfort l'annonçaient: mais
+ces feuilles, transmises par Kléber avant l'action, avaient été
+répandues à Damiette par Sidney. La source n'en était pas assez pure
+pour adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre côté, la
+nouvelle était trop grave pour la négliger; car à quoi bon triompher
+sur le Nil si le Rhin était forcé? à quoi bon fermer le désert si les
+Alpes étaient ouvertes? C'était la France et non l'Égypte, Paris et
+non le Caire, qui formait le n&oelig;ud de la question. Aussi Bonaparte
+ne négligea-t-il rien pour s'assurer du véritable état des choses: les
+intérêts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de
+l'humanité. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les
+mains: ils étaient hors d'état de nuire, nous ne pouvions, au milieu
+des décombres où ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils
+réclamaient. Le général en chef résolut de les renvoyer sur leur
+flotte. Il fit prévenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey
+accepta; les communications s'établirent, et nous sûmes bientôt tout
+ce que nous avions <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> intérêt à savoir. Smith, de son côté, ne
+voulut pas rester en arrière des Osmanlis. La Vendée avait repris les
+armes, l'Italie était perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce
+qu'avait fait, tout ce qu'avait créé Bonaparte était détruit.
+L'amour-propre pouvait égarer son courage, et lui faire abandonner
+l'Égypte pour demander compte aux Russes des succès qu'ils avaient
+obtenus. La tentative valait du moins la peine d'être faite; Sidney ne
+se l'épargna pas. Il mit à terre quelques uns de nos soldats qu'il
+avait arrachés au damas des Turcs, et les fit suivre d'une
+correspondance adressée au général en chef que ses avisos avaient
+interceptée. Ces égards étaient étranges après les expressions dont
+ses tentatives d'embauchage avaient été flétries; mais l'un était
+impatient d'apprendre ce qu'il tardait à l'autre de divulguer. Les
+communications se rouvrirent, et le secrétaire de Sidney ne tarda pas
+d'être à la côte avec un paquet de journaux. Fin, délié, alerte à
+semer un propos, il se flattait de répandre de fausses espérances dans
+nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient à son chef. Mais
+il s'attaquait à trop forte partie; il fut pénétré, accablé de
+questions, obsédé de déférences et ne put communiquer avec personne.
+Il ne se déconcerta pas néanmoins, et essaya de surprendre au chef les
+renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit à discourir
+sur l'Égypte; parla de ses préjugés, de ses institutions, et conclut
+que les Français devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un
+<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> peuple aussi sauvage. Le général ne lui répondit rien
+d'abord; et reprenant la parole au bout de quelques instans: «Vous
+devez, lui dit-il, vous ennuyer singulièrement en mer. Il est vrai que
+vous avez la ressource de la pêche: pêchez-vous beaucoup?» Ainsi déçu
+dans toutes ses tentatives, le secrétaire n'insista pas. Il se
+réduisit au seul rôle qui lui restait à jouer, et aborda les
+ouvertures qu'il était chargé de faire au général. Il lui peignit les
+dangers que courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la
+balance générale une colonie lointaine, et lui proposa de l'évacuer
+pour aller redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'être
+ébranlé, et ajourna la négociation au retour d'un voyage qu'il était
+obligé de faire dans la Haute-Égypte. Il fit aussitôt répandre le
+bruit de cette excursion, et donna des ordres pour qu'une commission
+de l'Institut le précédât au-dessus de Benesouef. L'envoyé de Smith
+fut dupe de ces démonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire
+importante n'appelât le général dans les provinces que Desaix avait
+conquises, et rejoignit son chef avec la conviction que le croissant
+ne tarderait pas à reprendre possession du Nil.</p>
+
+<p>Des pensées bien différentes agitaient Bonaparte; il avait fait
+interroger les soldats que le commodore avait débarqués: il savait que
+la croisière manquait d'eau et ne pouvait tarder à s'aller rafraîchir.
+Une autre circonstance favorisait encore ses vues. <i>Le Thésée</i> avait
+quelques bombes à bord <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre;
+elles venaient de faire explosion; l'équipage avait été cruellement
+traité, et le bâtiment obligé de chercher un port pour réparer ses
+avaries. La mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir
+l'instant où Smith serait éloigné.</p>
+
+<p>La résolution du général était arrêtée. Sept mois auparavant, il avait
+annoncé le dessein de repasser en France si la guerre éclatait contre
+les rois: elle avait éclaté, elle était malheureuse, il ne pouvait
+hésiter. Il reporta Kléber à Damiette, fit rétrograder Reynier sur
+Belbéïs, et ordonna au génie de presser les travaux qui devaient
+fermer le désert. C'était la partie de la frontière la plus faible; il
+voulut qu'elle fût promptement en état. Il chargea le général Samson
+de tenir la main à l'exécution des ouvrages qu'il avait arrêtés; il
+mit à sa disposition les prisonniers que nous avions faits à Aboukir,
+lui recommanda de hâter les travaux qui devaient protéger El-A'rych,
+Salêhiëh, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit
+aussi des mesures pour garantir la côte. Il fit reconstruire le fort
+que nos obus avaient détruit, ajouta quelques redoutes à celles qui
+défendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les
+difficultés que présentaient les passes et ne négligea rien de ce qui
+pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient à
+la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa présence était devenue
+indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expédia <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>
+les savans, donna de la vie, du mouvement à toutes les branches de
+l'administration. Il arrêta aussi tout ce qui intéressait la
+Haute-Égypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait à faire, les
+points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait à déboucher par le
+désert ou que quelque expédition se présentât sur la côte. Il
+recommanda à Desaix de disposer les choses de manière que dans ce cas,
+qui du reste était peu probable, il pût ne laisser qu'une centaine
+d'hommes à Cosséir, déposer ses embarras à Kéné, et se porter
+rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il
+joignit à ces dispositions, le tableau du triste état où étaient nos
+affaires en Europe. La guerre avait été déclarée le 13 mars. Diverses
+actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait été battu à
+Feldkirck, Schérer à Rivoli: l'un avait été obligé de repasser le
+Rhin, l'autre avait été rejeté derrière l'Oglio. Mantoue était bloqué,
+et cependant les Russes n'étaient pas encore en ligne; c'était les
+Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces résultats. L'armée navale
+n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il
+est vrai; mais elle était sortie de Brest forte de vingt-deux
+vaisseaux que soutenaient dix-huit frégates, elle était arrivée au
+détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer les
+Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtimens à lui opposer.
+L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où
+elle avait rallié vingt-sept vaisseaux <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> de guerre, dont
+quatre à trois ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à
+les suivre et à mettre le blocus devant les ports qui les
+renfermaient. Malte était ravitaillée; Corfou avait été pris par
+famine, la garnison reconduite en France, où la loi sur les otages,
+l'emprunt forcé, et les violences des Conseils avaient de nouveau
+soulevé toutes les passions.</p>
+
+<p>Nous n'avions désormais rien à attendre de la métropole: les fers, les
+médicamens, les petites armes que nous en espérions ne pouvaient plus
+arriver. Il nous était cependant impossible de les tirer d'ailleurs;
+l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous était fermée: il
+fallait être sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les
+obstacles, et expédier les convois. La communication des journaux que
+le général avait transmis à Kléber, le disait assez.</p>
+
+<p>Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre
+la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des
+provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les
+communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des
+marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes;
+Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu,
+de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur,
+d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des
+firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>
+quelques milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la
+guerre; mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les
+fellâhs; Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture,
+persuadé que si elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins
+rendre les hostilités moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui
+avait été pris à Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il
+fit étaler à ses yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit:</p>
+
+<p class="p2 date">«Au Caire, le 30 thermidor an <span class="smcap">VII</span> (18 août 1799).</p>
+
+<p class="to">«Au Grand-Visir,</p>
+
+<p>«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la
+confiance du plus grand des sultans,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été
+pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la
+véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et
+la République française des négociations qui puissent mettre fin à la
+guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre
+état.</p>
+
+<p>«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps,
+et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières;
+la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de
+la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> «Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a
+pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?</p>
+
+<p>«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la
+politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que
+la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus
+pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de
+la France qui l'a empêché?</p>
+
+<p>«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est
+la Russie. L'empereur Paul 1<sup>er</sup> s'est fait grand-maître de Malte,
+c'est-à-dire a fait v&oelig;u de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce
+pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus
+nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?</p>
+
+<p>«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les
+chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme
+l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.</p>
+
+<p>«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et
+s'est alliée à ses véritables ennemis.</p>
+
+<p>«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette
+puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la
+France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane.
+Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas
+toujours déclaré que l'intention de la République française était de
+détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et
+fidèle ami l'empereur Sélim.</p>
+
+<p>«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui
+étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les
+bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr
+garant des intentions pacifiques de la République française?</p>
+
+<p>«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la
+République française avec une précipitation inouïe; sans attendre
+l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris
+pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication,
+ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.</p>
+
+<p>«J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût
+parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet,
+envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la
+caravelle. Pour toute réponse on l'a emprisonné; pour toute réponse on
+a créé des armées, on les a réunies à Gazah, et on leur a ordonné
+d'envahir l'Égypte: je me suis trouvé alors obligé de passer le
+désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce qu'on la fît en
+Égypte.</p>
+
+<p>«Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de
+tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi
+nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places
+fortes hérissées de canon se sont élevées sur les côtes <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> et
+sur les frontières du désert. Je ne crains donc rien, et je suis ici
+invincible; mais je dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus
+ancien comme au plus vrai des alliés, la démarche que je fais.</p>
+
+<p>«Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,
+elle peut l'obtenir par les négociations: je battrai toutes les armées
+lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Égypte; mais je
+répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de
+négociations qui me seront faites. La République française, dès
+l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos
+ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour
+rétablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra être un
+sujet de désunion entre les deux états.</p>
+
+<p>«Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont
+pas en Égypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont
+aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.</p>
+
+<p>«Radoubez et désarmez vos vaisseaux; réformez vos équipages,
+tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre
+la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la
+guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été
+affaiblis, lèveront la tête, et déclareront bien haut les prétentions
+qu'ils ont déjà.</p>
+
+<p>«Vous voulez l'Égypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a
+jamais été de vous l'ôter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> «Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou
+envoyez quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs
+en Égypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est
+là le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la
+force contre ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets
+perfides, ce qui malheureusement leur a déjà si fort réussi.</p>
+
+<p>«Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous
+cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avons
+tant de sujet de haïr; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à
+déployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, réunies
+à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout
+temps, chasser leurs ennemis communs.</p>
+
+<p>«Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excellence; elle
+peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure
+être détenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour
+me faire connaître ses intentions.</p>
+
+<p>«Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui où
+je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois
+impolitique et sans objet.</p>
+
+<p>«Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération
+distinguée que j'ai pour elle.</p>
+
+<p class="signatsc">«Bonaparte.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Ces dispositions prises, le général se mit en en route; mais
+il n'était pas hors du Caire que le bruit de son départ circulait
+déjà. Vial demandait à le suivre; Dugua voulait qu'il démentît une
+nouvelle qui pouvait avoir des résultats fâcheux; mais lui-même
+signalait un danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru
+devant Damiette; Kléber se croyait menacé d'une invasion, et demandait
+des secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais
+récapitulant bientôt les données qu'il avait sur l'état des forces
+ennemies qui croisaient sur la côte, il se convainquit que l'alarme
+n'était pas fondée, et que l'escadre qui l'avait répandue, était celle
+qui avait mouillé devant Aboukir, ou quelque arrière-garde de
+l'expédition que nous avions battue. Au reste, nous étions en mesure,
+de quelque côté que l'attaque se présentât. La division Reynier,
+soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze
+cents chevaux, s'avancer à la rencontre des troupes qui tenteraient de
+déboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirëh
+pouvaient être rendues à Damiette. Le 15<sup>e</sup> de dragons se groupait sur
+Rahmanié; les colonnes du général Bon étaient en réserve, celles du
+général Lannes prêtes à se mettre en mouvement; nous pouvions faire
+face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes,
+Bonaparte manda-t-il à Kléber de venir le joindre à Rosette, ou, s'il
+voyait quelque inconvénient à s'éloigner, de lui envoyer un de ses
+aides-de-camp; <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> qu'il avait des choses importantes à lui
+confier.</p>
+
+<p>Sa dépêche n'était pas en route depuis deux heures qu'on annonça un
+courrier d'Alexandrie. C'était le contre-amiral Gantheaume qui donnait
+avis que Sidney avait cédé au besoin de faire de l'eau autant qu'au
+bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun
+bâtiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitôt ses
+dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient à Menouf
+depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps
+avait fraîchi, une corvette était venu reconnaître nos frégates,
+Kléber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de
+Menou, qu'il avait aussi mandé. Il rencontra ce général entre le
+Pharillon et l'anse de Canope, mit pied à terre et lui exposa
+longuement les vues, les motifs qui le déterminaient à braver les
+croisières anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu;
+la guerre civile joignait ses dévastations aux calamités de la guerre
+étrangère: nous étions divisés, vaincus, près de subir le joug. Il
+accourait, se confiait à la mer; mais malheur à la loquacité qui avait
+envahi la tribune, s'il parvenait à gagner nos côtes: le règne du
+bavardage était à jamais passé. Sa présence, d'ailleurs, n'était plus
+indispensable. La coalition triomphait; la France était battue, hors
+d'état d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se
+maintenir, de conserver l'Égypte: or, Kléber était plus que suffisant
+pour atteindre ce résultat. Il avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> confiance en sa
+sagacité; les troupes aimaient ses formes, son élan; elles
+l'accepteraient volontiers pour chef, et puis il leur avait adressé
+une proclamation où il leur recommandait de porter sur son successeur
+l'affection, le dévoûment qu'elles n'avaient cessé de lui témoigner.
+Quant aux cheiks, Kléber leur avait montré peu d'égards, la chose
+était moins facile; mais ils étaient encore étourdis de la victoire
+d'Aboukir, on pouvait tout se permettre avec eux. Il leur présentait
+son départ comme une absence momentanée, et leur demandait pour le
+général qui le remplaçait aujourd'hui toute la confiance, toute
+l'affection qu'ils avaient eue pour celui qui l'avait représenté
+pendant qu'il combattait au-delà du désert. «Ayant été instruit,
+manda-t-il au divan, que mon escadre était prête, et qu'une armée
+formidable était embarquée dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit
+plusieurs fois, que tant que je ne frapperai pas un coup qui écrase à
+la fois tous mes ennemis, je ne pourrai jouir tranquillement et
+paisiblement de la possession de l'Égypte, la plus belle partie du
+monde, j'ai pris le parti d'aller me mettre moi-même à la tête de mon
+escadre, en laissant, pendant mon absence, le commandement au général
+Kléber, homme d'un mérite distingué, et auquel j'ai recommandé d'avoir
+pour les ulémas et les cheiks, la même amitié que moi. Faites tout ce
+qui vous sera possible pour que le peuple de l'Égypte ait en lui la
+même confiance qu'en moi, et qu'à mon retour, qui sera dans deux
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> ou trois mois, je sois content du peuple de l'Égypte, et que
+je n'aie que des louanges et des récompenses à donner aux cheiks.»</p>
+
+<p>La supposition était forte: néanmoins elle ne dépassait pas ce qu'on
+pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'était d'ailleurs
+destinée qu'à amortir des espérances que pouvait éveiller la nouvelle
+du départ: il suffisait qu'elle contînt les Turcs, jusqu'à ce que les
+troupes fussent revenues de leur surprise et que Kléber eût pris le
+commandement. Bonaparte voulut aussi prévenir les bruits que
+l'étonnement, la malveillance pouvait propager dans l'armée. Il
+chargea le général Menou de faire passer chaque jour au Caire un
+bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus
+connaissance des frégates. Il lui donna ensuite le commandement
+d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirëh, et adressa au général Kléber
+les instructions qui suivent.</p>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le
+commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise
+ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait
+précipiter mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les
+généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les
+citoyens Monge et Berthollet.</p>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au
+10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue,
+Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>
+première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la
+fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
+d'octobre.</p>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
+gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.</p>
+
+<p>«Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi
+que mes domestiques et tout les effets que j'ai laissés au Caire.
+Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez à votre
+service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.</p>
+
+<p>«L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
+l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.</p>
+
+<p>«La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
+vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le
+courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa
+mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; cependant
+ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les
+mettrez en réquisition sans difficulté.</p>
+
+<p>«L'Effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à
+Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
+pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la
+copie.</p>
+
+<p>«L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre
+espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de
+faire passer en Égypte <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> les fusils, les sabres, les
+pistolets, les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont
+j'ai l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante
+pour réparer les pertes des deux campagnes.</p>
+
+<p>«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et
+moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures
+pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.</p>
+
+<p>«Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient
+infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours
+ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les précautions, la peste
+était en Égypte, cette année et vous tuait plus de quinze cents
+soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que
+les événemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense
+que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et
+que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane,
+quand même la condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il
+faudrait seulement éloigner l'exécution de cette condition, jusqu'à la
+paix générale.</p>
+
+<p>«Vous savez apprécier aussi bien que moi, combien la possession de
+l'Égypte est importante à la France; cet empire turc qui menace ruine
+de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte
+serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours
+cette belle province passer en des mains européennes.</p>
+
+<p>«Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> la
+République, doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.</p>
+
+<p>«Si la Porte répondait avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de
+France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez
+déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les
+négociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée,
+que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Égypte à la
+Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le
+commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prisonniers
+français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce
+temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.</p>
+
+<p>«Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir
+conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez
+pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et suivant l'usage
+de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et
+sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.</p>
+
+<p>«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur
+la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez,
+les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être
+insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme
+que contre les chrétiens; ce qui nous les rendrait irréconciliables.
+Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le déraciner. En
+captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> on a
+l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs que ce peuple peut
+avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont
+peureux, ne savent pas se battre; et qui, comme tous les prêtres,
+inspirent le fanatisme sans être fanatiques.</p>
+
+<p>«Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voilà les clefs de
+l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de
+palmiers, deux depuis Salêhiëh à Catiëh, deux de Catiëh à El-A'rych;
+l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de
+l'eau potable.</p>
+
+<p>«Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis,
+commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
+regarde sa partie.</p>
+
+<p>«Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je
+l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir
+quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Égypte.
+J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher
+d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait
+permis de nous passer à peu près des Cophtes; cependant avant de
+l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut
+mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un peu trop
+tôt.</p>
+
+<p>«Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver
+à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à
+Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque
+les vaisseaux français seront arrivés, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> vous ferez en un jour
+arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la
+France. Au défaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des
+cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque se trouveraient
+arrêtés, pourront y suppléer. Ces individus arrivés en France, y
+seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation,
+prendront quelques idées de nos m&oelig;urs et de notre langue, et de
+retour en Égypte, y formeront autant de partisans.</p>
+
+<p>«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je
+prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très
+important pour l'armée et pour commencer à changer les m&oelig;urs du
+pays.</p>
+
+<p>«La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre à
+même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés.
+L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront
+immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où
+dateront de grandes révolutions.</p>
+
+<p>«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
+dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret
+l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les
+événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls
+à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je
+serai d'esprit et de c&oelig;ur avec vous. Vos succès me seront aussi
+chers que ceux où je me trouverais en personne; et <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> je
+regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai
+pas quelque chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et
+pour consolider le magnifique établissement dont les fondemens
+viennent d'être jetés.</p>
+
+<p>«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu
+dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des
+marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous
+le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous et à
+l'attachement vrai que je leur porte,</p>
+
+<p class="signatsc">«Bonaparte.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> COMMANDEMENT DE KLÉBER.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DÉFENSE ET CALMER LA
+POPULATION.</p>
+
+<p>Kléber arriva à Rosette le lendemain, Bonaparte n'y avait pas paru; il
+se crut joué, s'emporta, n'épargna dans sa colère ni son chef ni ceux
+qui l'avaient suivi. La rapidité avec laquelle il avait traversé le
+désert lui tenait à l'âme; il se blâmait de la célérité qu'il mettait
+à exécuter ses ordres, et applaudissait avec amertume à la
+mystification qu'elle lui causait. Plus calme, il se fût aperçu qu'il
+n'y en avait aucune; il pouvait venir lui-même ou envoyer son
+aide-de-camp; la dépêche qu'il citait était expresse à cet égard; il
+savait en outre mieux que personne que la guerre est une affaire de
+tact, et d'à-propos, que mille circonstances imprévues peuvent décider
+d'un rendez-vous auquel il est d'ailleurs facile de suppléer par des
+instructions. Mais Kléber n'était plus cet homme ardent, dévoué qui
+refusait de commander, qui ne voulait pas obéir, qui avait résolu de
+ne suivre, de ne reconnaître pour chef que Bonaparte. Le service était
+pénible dans le désert, la victoire y était sans jouissances, le
+danger n'offrait aucune des compensations qu'il <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> présente
+ailleurs; il fallait réveiller, déplacer, pourvoir à la sûreté des
+forts qui protégent les terres cultivées. Ces mutations continuelles
+désolaient ceux qui en étaient l'objet; les officiers de l'armée
+d'Italie les acceptaient comme des exigences du service; ceux de
+Sambre-et-Meuse étaient moins résignés. Les reproches qui
+poursuivaient la tiédeur leur semblaient de la haine; les ordres qui
+assignaient un poste sur la lisière du désert, des vexations, Kléber
+avait laissé échapper quelques mouvemens d'impatience pendant
+l'expédition de Syrie; tous s'étaient aussitôt groupés autour de lui.
+Dès-lors il n'entendit plus que des plaintes, il ne reçut plus que des
+réclamations. L'un ne déplaisait que parce qu'il était attaché à son
+chef, l'autre n'était éloigné qu'à cause de son dévoûment; chacun lui
+faisait hommage de ses ennuis, personne ne souffrait plus que pour
+avoir combattu sur le Rhin. Kléber ne fut pas à l'épreuve de ces
+injustes préventions. Il se crut offensé, se détacha de son général,
+et prit bientôt en haine une expédition où sans cesse aux prises avec
+les Arabes, on ne recueillait de la victoire que la nécessité de
+vaincre encore. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il s'était
+rendu à Rosette; la nouvelle du départ de Bonaparte venait de parvenir
+dans cette ville lorsqu'il y arriva. Le trouble, l'inquiétude qu'elle
+répandit parmi les troupes et la population ne firent qu'accroître le
+mécontentement qu'il éprouvait. Aigri, rebuté, blessé peut-être de la
+préférence que d'autres avaient obtenue, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> il ne fut pas
+maître de son dépit, et s'abandonna à toutes les inspirations de la
+colère contre un chef qui semblait l'avoir méconnu. Il accusa sa
+résolution, blâma ses vues, et se livrait à toute l'impétuosité de son
+caractère, lorsqu'on annonça un officier qui arrivait d'Alexandrie;
+c'était un chef de brigade, Eysotier, que lui avait expédié Menou. Ce
+général lui transmettait la dépêche qui l'investissait du
+commandement, et le prévenait qu'il ne pouvait, dans une lettre écrite
+à la hâte, lui faire le détail des motifs qui avaient déterminé le
+départ; mais qu'il les avait trouvés justes; qu'il pensait même que le
+parti qu'avait pris Bonaparte était le seul qui permît à l'armée
+d'espérer des secours.</p>
+
+<p>Menou n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis. La nature ne
+l'avait pas destiné à briller sur le champ de bataille; il s'était
+sagement retranché dans son cabinet. Là, établi sur son divan, il
+avait passé à écrire, à projeter, le temps que les autres avaient mis
+à combattre, et était parvenu à cacher sa nullité militaire sous le
+fracas de ses principes administratifs. C'était du reste un homme
+aimable, désintéressé, facile, qui joignait au pathos des
+encyclopédistes toute l'aménité d'un courtisan. Attaché d'abord à la
+cour, il avait visité la Gambie, siégé dans nos assemblées nationales;
+sa conversation pétillait de souvenirs, de vues, d'anecdotes; et lui
+avait valu une sorte de suprématie morale à laquelle personne n'avait
+échappé. Des chefs le charme s'était répandu sur les troupes; elles
+vantaient, citaient Menou et le <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> désignaient hautement comme
+le seul officier capable de succéder au général Berthier, qu'un moment
+de dégoût avait décidé à repasser en France. Le départ n'eut pas lieu,
+Menou resta à Rosette et continua de jouer l'administrateur, dont le
+rôle lui réussissait si bien.</p>
+
+<p>Le suffrage d'un homme dont il respectait les lumières, le
+commandement qui lui était déféré et son équité naturelle, eurent
+bientôt ramené Kléber à des idées plus justes. Il parcourut les
+instructions, les documens que Bonaparte lui avait laissés, applaudit
+aux mesures qu'il avait prises, et cessa de blâmer une détermination à
+laquelle il avait voulu s'associer quelques mois plus tôt: mais l'aveu
+d'un écart coûte toujours à faire; obligé d'admettre le fond, il se
+rejeta sur la forme: le grief était misérable, et ne méritait pas de
+figurer dans d'aussi graves intérêts. Kléber le sentit, et reprenant
+avec le pouvoir les sentimens qu'il avait long-temps professés pour
+son chef, il adopta ses vues, sa politique, pressa l'exécution des
+travaux qu'il avait arrêtés et adressa aux chefs de corps une
+circulaire où la question du départ était présentée sous son véritable
+jour. «Le général en chef, leur dit-il, est parti dans la nuit du 5 au
+6 pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent comme vous
+l'importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition
+d'Égypte doivent apprécier combien ont dû être puissans les motifs qui
+l'ont déterminé à ce voyage. Mais ils doivent se convaincre en même
+<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> temps que dans ses vastes projets comme dans toutes ses
+entreprises nous serons sans cesse l'objet principale de sa
+sollicitude: «Je serai, me dit-il, d'esprit et de c&oelig;ur avec vous.
+Vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en
+personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie
+où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous laisse le
+commandement.» Ainsi nous devons nous féliciter de ce départ plutôt
+que de nous en affliger. Cependant le vide que l'absence de Bonaparte
+laisse et dans l'armée et dans l'opinion est considérable. Comment le
+remplir? en redoublant de zèle et d'activité; en allégeant par de
+communs efforts le pénible fardeau dont son successeur demeure chargé.
+Vous les devez, citoyen général, ces efforts à notre patrie, vous le
+devez à votre propre gloire, vous les devez à l'estime et à l'amitié
+que je vous ai vouée.»</p>
+
+<p>Ces mesures arrêtées, il se disposait à se rendre au Caire; mais Menou
+s'était tout à coup avisé que son commandement ne pouvait être que
+provisoire, qu'il devait le tenir de Kléber, qui, pourtant, n'avait de
+pouvoirs que ceux que lui avait laissés Bonaparte, et annonçait même
+l'intention de ne s'en charger qu'après une conversation qui le mît à
+même de développer ses vues, ses projets. Kléber accueillit ses
+scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et
+se mit en route pour la capitale.</p>
+
+<p>La proclamation que Bonaparte avait faite <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à l'armée, la
+lettre qu'il avait écrite au divan, y avaient maintenu le calme et la
+sécurité; la population était tranquille; la troupe pleine de
+confiance; chacun augurait bien de la résolution que le général avait
+prise de repasser la mer. Kléber voulut ajouter encore aux bonnes
+dispositions de la multitude. Il s'adressa d'abord à l'armée: des
+circonstances imprévues avaient déterminé le général en chef à faire
+voile pour l'Europe. La France périssait; il était accouru. Les
+dangers que présente la navigation dans une saison aussi peu
+favorable, les croisières dont la mer était couverte, rien n'avait pu
+l'arrêter; mais son départ était un motif de sécurité plus que de
+craintes. Il allait relever la gloire de nos armes; de prompts secours
+joindraient l'armée, ou une paix digne d'elle viendrait mettre un
+terme à ses travaux. Du reste toute la sollicitude de son nouveau
+général lui était acquise. Il veillerait à adoucir ses privations, à
+pourvoir à ses besoins et ne négligerait rien de ce qui pourrait
+contribuer à sa prospérité et à sa gloire. Il reçut ensuite la
+députation du divan. Le cheik El-Mody portait la parole; il réclama la
+protection du nouveau chef pour la religion musulmane, témoigna les
+regrets que causait aux orateurs de la loi le départ de Bonaparte, et
+les espérances qu'ils fondaient sur l'équité, la modération de son
+successeur. La réponse de Kléber fut aussi noble que la harangue.
+«Ulémas, dit-il, et vous tous qui m'écoutez: c'est par mes actions que
+je me propose <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> de répondre à vos demandes et à vos
+sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le peuple semble être
+impatient de connaître le sort qui l'attend, sous le nouveau chef qui
+lui est donné. Eh bien! dites-lui que le gouvernement de la République
+française, en me conférant le commandement de l'Égypte, m'a
+spécialement chargé de veiller au bonheur du peuple égyptien; et de
+tous les attributs de mon commandement, c'est le plus cher à mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Le peuple de l'Égypte fonde particulièrement son bonheur sur sa
+religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs.
+Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon
+pouvoir, à sa splendeur et à sa gloire.</p>
+
+<p>«Cet engagement pris, je crains peu les méchans: les gens de bien les
+surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme juste et bon
+est protégé, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa
+tête.</p>
+
+<p>«Bonaparte, mon prédécesseur a acquis des droits à l'affection des
+cheiks, des ulémas et des grands par une conduite intègre et droite:
+je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et
+j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les
+vôtres; réunissez-les autour de vous et dites-leur encore:
+Rassurez-vous; le gouvernement de l'Égypte a passé en d'autres mains,
+mais tout ce qui peut être utile à votre félicité, à votre prospérité
+sera constant et immuable.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Il ne s'en tint pas à ces assurances; il savait ce qu'il
+avait fallu de temps, de victoires et de soins à la modeste allure de
+Bonaparte pour se concilier une population qui ne mesure la puissance
+que par l'éclat, et voulut enlever de prime abord ce que son
+prédécesseur n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage
+administration. Il s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que
+déployaient les beys; il exigea que les naturels missent pied à terre,
+se prosternassent en sa présence, et ne parut plus dans les rues que
+précédé d'une longue suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de
+son approche.</p>
+
+<p>Cet appareil, ces déférences qu'avait dédaignés son prédécesseur une
+fois réglés, il chercha à connaître au juste quelle était sa position.
+Ses premiers regards se portèrent sur les troupes disséminées dans les
+provinces dont le commandement lui était confié. Toutes avaient
+envisagé le départ sous son véritable point de vue; toutes étaient
+résignées, pleines de confiance dans le chef qui remplaçait celui
+qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperçu que la nouvelle de
+l'embarquement eût produit de sensation fâcheuse à Menouf sur l'esprit
+du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le
+premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant à lui,
+sans doute il espérait beaucoup du général qui avait fait voile pour
+l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacité de son
+successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue
+par des hommes dont le <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> dévoûment n'avait pas de bornes,
+l'expédition n'eût tout le succès qu'on s'en était promis. Verdier
+était plus positif encore; il concevait, sans chercher à la
+comprendre, toute la gravité des motifs qui avaient déterminé
+Bonaparte; mais le chef qu'il avait investi du commandement était
+digne de guider les braves avec lesquels il avait vaincu; toutes ses
+facultés lui étaient acquises: sa division partageait les mêmes
+sentimens; confiance, bravoure, discipline, il pouvait tout attendre
+d'elle. Friant lui transmettait de Siout les mêmes assurances,
+témoignait le même dévoûment: les soldats comme les officiers avaient
+vu le départ avec satisfaction; ils étaient persuadés qu'il avait été
+entrepris dans leurs intérêts, et que le bien de l'armée exigeait que
+le général passât en Europe: du reste, ils avaient combattu sous
+Kléber à l'armée de Sambre-et-Meuse; ils étaient pleins d'attachement
+pour lui. Desaix, Belliard, Robin et Zayoncheck ne lui transmettaient
+pas d'autres sentimens: à Kéné comme à Fayoum, à Hesney comme à
+Mansoura, à Cathiëh, à El-A'rych, les troupes étaient dévouées,
+satisfaites, et attendaient avec calme les événemens qui se
+préparaient.</p>
+
+<p>La situation financière était moins satisfaisante. Le génie manquait
+de fonds pour exécuter les travaux qui lui avaient été prescrits, les
+corps réclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de
+se réparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur
+manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles à
+satisfaire. Kléber l'avait déjà mandé à Menou; la pénurie <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>
+justifie la violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En
+conséquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on
+frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait
+des blés de la Haute-Égypte, on les céda, on obligea les fournisseurs
+à les prendre, on traita à toutes les conditions. On fit des traites
+sur la trésorerie nationale, on échangea des grains, on créa des
+monopoles, on donna des droits, des cafés en retour des draps, des
+médicamens que des maisons d'Europe avaient importés. Ces ressources
+se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux
+Cophtes. Ils avaient fait des bénéfices énormes dans la perception des
+impôts; ils refusaient de donner des lumières sur quelques droits
+inconnus, on les condamna à verser dans la caisse le montant probable
+de ce qu'ils avaient touché, et on leur abandonna le recouvrement du
+reste pour une rétribution de 1,500,000 pataques.</p>
+
+<p>Ces divers moyens, joints à la perception du miry, dont Kléber
+pressait la rentrée de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des
+mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en état de
+faire face aux différens services. Il put alors se livrer tout entier
+aux soins de l'administration. Obligé d'organiser à la hâte, Bonaparte
+n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'économie,
+la régularité dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs,
+s'étaient succédé l'un à l'autre; il ne lui avait pas été possible au
+milieu des <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> apprêts, des sacrifices qu'ils entraînent, de
+remédier aux abus qui les suivent, d'arrêter les dilapidations qui les
+accompagnent. Cette gloire était réservée à son successeur; il se
+montra digne de la recueillir. Il améliora la situation des troupes,
+pourvut les hôpitaux, veilla à la confection du pain, approvisionna les
+forts, soumit toutes les parties du service à une comptabilité sévère.
+En même temps il organisait les recrues qu'il avait appelés sous les
+drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirés de Darfour,
+concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la
+cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait même avec Desaix.
+Tantôt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les
+quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire;
+tantôt il lui annonçait les éléphans du visir, et promettait de lui
+organiser une belle division avec laquelle il pourrait goûter le
+plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les côtes étaient
+exposées lui paraissaient moins sérieuses encore. La mer était
+soulevée par les orages, les croisières n'avaient pu tenir leur
+station; de six mois aucun débarquement important ne lui semblait à
+craindre.</p>
+
+<p>L'état où se trouvait le Saïd n'était pas plus alarmant. Mourâd-Bey
+avait essayé de déboucher au-dessus de Siout et était remonté jusqu'à
+El-Ganaïm. Mais atteint presque aussitôt par le chef de brigade
+Morand, qui s'était mis à sa suite, il avait été culbuté, rompu,
+obligé de se retirer avec précipitation. <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> La rapidité de sa
+fuite n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaçaient. Son
+vainqueur s'était élancé sur sa trace; et traversant avec son
+infatigable colonne cinquante lieues de désert en quatre jours, il
+s'était tout à coup déployé à la hauteur de Samanhout. Il avait
+surpris le camp du bey, taillé ses mameloucks en pièces, pillé ses
+équipages, enlevé ses chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors
+d'état de rien entreprendre.</p>
+
+<p>Les Anglais n'avaient pas été plus heureux devant Cosséir. Embossés
+sous le fort, ils avaient accablé nos ouvrages de projectiles, et
+jeté, après quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes à
+la mer. Nos soldats étaient paisiblement stationnés dans le village;
+les embarcations les aperçurent, virèrent de bord et regagnèrent les
+frégates. Le feu néanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la
+nuit; le lendemain les bâtimens qui l'avaient ouvert, changèrent de
+position, se mirent à battre le fort en brèche et jetèrent à la côte
+un détachement nombreux. Il s'avança, à la faveur de ce déploiement
+d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha
+droit à nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus
+vives, il ne put résister au choc et regagna promptement ses chaloupes
+en nous abandonnant ses morts et ses blessés. L'escadre ne se tint pas
+pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets,
+et quand elle crut nos soldats ébranlés, elle effectua une nouvelle
+descente sur une plage qui courait au <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> sud de nos ouvrages.
+Cette tentative ne lui réussit pas mieux que celle qu'elle avait déjà
+hasardée. Ses troupes, fusillées de front et de flanc par les postes
+que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux, les ravins
+qui bordent le désert, furent rompues et obligées de se retirer avec
+précipitation.</p>
+
+<p>Cet échec ne fit qu'irriter sa colère. Elle mit ce qui lui restait de
+pièces en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa dès le
+matin ses embarcations au rivage. La 21<sup>e</sup> les laissa arriver et
+fondit sur elles avec une impétuosité irrésistible. Tout fuit, tout se
+dispersa, ou se réfugia à la hâte sous le canon des frégates.
+Convaincue de l'inutilité de ses efforts, la flotte s'éloigna à son
+tour, et le Saïd n'eut plus d'ennemi qui le menaçât. Restait le
+désert; mais nous étions en mesure contre tout ce qui voudrait en
+déboucher: la question ne pouvait être ni longue ni douteuse. La
+sécurité du général était entière, il pouvait faire face sur tous les
+points. C'était bien juger des hommes et des choses; malheureusement
+Kléber ne s'en rapportait pas toujours à ses inspirations. Grand, bien
+pris, de taille héroïque, il avait, comme la plupart des hommes à
+haute stature, une disposition singulière à se laisser conduire. Du
+reste, irascible, amer, inconsidéré dans ses propos, il s'engageait
+par ses imprudences même, et s'attachait aux images grotesques ou
+obscènes dont il revêtait ses saillies. Ce défaut assez léger eut des
+résultats fâcheux.</p>
+
+<p>Le manque de formes qui avait été si vivement senti <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à
+Rosette n'avait pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux
+hommes surtout en avaient été singulièrement affectés: placés l'un et
+l'autre à la tête de l'administration, ils croyaient avoir acquis des
+droits à l'intimité de Bonaparte. Dugua avait commandé, régi la
+colonie pendant que son général combattait sur les bords du Jourdain,
+et avait reçu ses félicitations sur la manière énergique et sage dont
+il avait dissipé les rassemblemens, fait régner l'ordre au milieu d'un
+peuple travaillé dans tous les sens. Sa pénétration n'avait
+malheureusement pas égalé sa vigilance: il avait repoussé les bruits
+qui couraient sur le départ, et traité de factieux ceux qui les
+propageaient. Ce malencontreux ordre du jour, donné au moment même où
+le général mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage:
+il s'en voulait, se plaignait d'avoir été pris pour dupe, et ne se
+refusait aucun des propos que suggère le dépit. Emporté, mais juste et
+peu fait pour la haine, il fût bientôt revenu à des idées plus calmes;
+il eût senti que le général ne pouvait divulguer un secret qui déjà
+transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence
+une entreprise où il y allait de sa liberté: occupé d'ailleurs comme
+il était de médailles, d'administration, il eût bientôt oublié ce
+désagrément et fût resté inoffensif s'il eût été abandonné à lui-même.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi de Poussielgue; ce financier était blessé dans
+son illusion la plus chère, celle qu'il était indispensable au général
+en chef. Souple, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> adroit, habile à flatter les cheiks, à
+démêler les artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il
+avait rendu à l'armée des services qu'on ne pouvait méconnaître; mais
+aussi vain que laborieux, aussi implacable que désintéressé, tout en
+convenant que Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en
+France, il se récriait avec amertume sur le mystère qu'il lui avait
+fait. Il ne pouvait lui pardonner d'avoir caché sa résolution «à des
+hommes à qui il devait beaucoup; qui avaient toujours justifié sa
+confiance, et qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le
+général Dugua et lui avaient beaucoup à s'en plaindre; il les avait
+joués.» Voilà les hauts griefs auxquels les intérêts de la France
+allaient être sacrifiés; les nobles inspirations qu'allait recevoir
+Kléber. Par malheur pour sa gloire, ce général connaissait trop peu
+l'Égypte; blessé devant Alexandrie, il avait passé dans cette place
+tout le temps de la conquête, et n'en était sorti que pour faire la
+campagne de Syrie. Au retour, il était allé prendre le commandement de
+Damiette, était resté sur la lisière du désert, et n'avait vu du Delta
+que la partie la moins cultivée. Il était prévenu, n'avait qu'une idée
+confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une
+situation d'esprit propre à recevoir les impressions les plus
+fâcheuses. Poussielgue ne les lui ménagea pas: il lui peignit
+l'incertitude des rentrées, l'exiguïté de recouvremens, lui mit sous
+les yeux les anticipations qu'on avait faites, les <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
+fournitures dont on devait compte aux provinces; et passant aux
+besoins de l'armée, il lui montra une disproportion énorme entre la
+recette et la dépense, un déficit qui devait s'accroître dans une
+proportion rapide. Dugua ne lui présenta pas la situation des corps
+sous un point de vue plus favorable; les uns manquaient de vêtemens,
+les autres n'avaient pas d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste
+surface où ils étaient disséminés, qu'un réseau sans consistance,
+qu'une série de postes isolés qu'on pouvait forcer sur tous les
+points.</p>
+
+<p>Ce sombre tableau, assaisonné de plaintes, d'accusations, rendit
+Kléber à ses sarcasmes. Il se déchaîna de nouveau contre Bonaparte,
+déprécia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'épargna pas même
+l'expédition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller
+avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas à
+recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le général qui
+avait arboré le drapeau tricolore sur les minarets du Caire était
+peut-être déjà dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea
+les propos échappés à la colère, et Kléber vit bientôt revenir à lui
+les préventions, les défiances qu'il avait semées. Ce concert, cette
+unanimité lui imposa; il crut l'armée découragée, et prit pour
+l'opinion des troupes celle qu'il avait faite à son état-major. Il
+essaya, dans sa perplexité, de renouer les ouvertures qui avaient été
+faites au visir; il lui adressa une lettre où tout en paraphrasant
+celle que Bonaparte avait précédemment <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> écrite, il résumait
+assez bien la question, et l'établissait sur de justes bases. Cette
+démarche était sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le
+résultat. Toujours emporté par la fougue de son caractère, il voulut
+mettre les troupes dans le secret des négociations, et ne craignit pas
+de réveiller des souvenirs qu'il eût dû étouffer avec soin. L'armée
+était rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la
+République; il la harangua avec feu, et termina sa brillante
+allocution par ces mots: «Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se
+courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un
+prix; encore un moment de persévérance, vous êtes près d'atteindre et
+d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix
+durable au monde après l'avoir combattu.» Cet appel fut entendu et la
+pensée du général pénétrée. Dès-lors il ne fut plus question des
+avantages que présentait l'Égypte, mais des difficultés, des obstacles
+qu'offrait l'occupation. Jetés en effet au milieu d'une population
+ennemie, pressés entre les sables et les flots, sans communication
+avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir;
+comment résister? Le visir s'avançait par le désert, les Anglais
+menaçaient les côtes, les Russes avaient franchi le détroit, les
+mameloucks se reformaient, les cipayes étaient en marche: pouvait-on se
+promettre d'arrêter des masses aussi formidables, de faire tête à des
+bataillons aussi nombreux? Qu'opposer à <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> ce déluge d'hommes?
+les fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces
+chétives constructions de palmiers et de boue étaient à peine
+achevées: les troupes? mais elles étaient exténuées, harassées de
+fatigue et de misère, hors d'état de recevoir le choc qui se
+préparait. D'ailleurs, où se procurer des armes? où trouver des
+munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, où puiser, à
+qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels
+fonds avait laissés Bonaparte? quelle ressource? quels moyens
+n'avait-il pas épuisés? L'Égypte méritait-elle d'ailleurs qu'on mît
+tant d'obstination à la disputer au turban? elle était dépourvue de
+bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle était loin d'avoir
+l'importance qu'on avait cru, et coûterait plus à la France qu'elle ne
+lui rendrait. Kléber avait trop de lumières pour le croire; mais après
+avoir donné le signal du décri, il avait fini par être subjugué par
+l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces
+exagérations, tous ces faux aperçus qu'il confondit plus tard à
+Héliopolis, et en forma un exposé qu'il adressa au Directoire comme un
+tableau de la situation des affaires en Égypte.</p>
+
+<p>On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la défense.
+Je joindrai, à chacun des griefs qu'énonce Kléber, les observations
+que lui oppose Napoléon. Le lecteur passera des imputations de l'un,
+aux réponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposés
+contradictoires: il jugera.</p>
+
+<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Au quartier-général du Caire, le 4 vendém.,
+an <span class="smcap">VIII</span> (26 sept. 1799).</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, <span class="normal">etc.,</span>
+au Directoire.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyens Directeurs,</p>
+
+<p>«Le général en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor
+au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à
+Rosette le 7; je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si
+le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer
+copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de
+l'armée, et de celle qu'il adressa au grand-visir à Constantinople,
+quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.»</p>
+
+<p class="quote"><i>Observations de Napoléon.</i>&mdash;Le grand-visir était à la fin d'août
+ à Érivan, dans la Haute-Arménie; il n'avait avec lui que cinq
+ mille hommes. Le 22 août, on ignorait en Égypte que ce premier
+ ministre eût quitté Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y
+ aurait attaché fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque
+ cette lettre était écrite, le grand-visir n'était ni à Damas ni à
+ Alep, il était au-delà du Taurus.</p>
+
+<p>«Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la
+situation actuelle de l'armée.</p>
+
+<p>«Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire
+représenter l'état de ses forces à son entrée en Égypte. Elle est
+réduite de moitié, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> et nous occupons tous les points capitaux
+du triangle des cataractes à d'El-A'rych, d'El-A'rych à Alexandrie, et
+d'Alexandrie aux cataractes.»</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>L'armée française était de trente mille hommes au moment du
+ débarquement en Égypte, en 1798; puisque le général Kléber
+ déclare qu'elle était réduite de moitié au 26 septembre 1799,
+ elle était donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausseté
+ évidente, puisque les états de situation de tous les chefs de
+ corps, envoyés au ministre de la guerre, datés du 1<sup>er</sup>
+ septembre, portaient la force de l'armée à vingt-huit mille
+ hommes, sans compter les gens du pays. Les états de l'ordonnateur
+ Daure faisaient monter la consommation à trente-cinq mille
+ hommes, y compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles,
+ les femmes et les enfants; les états du payeur Estève, envoyés à
+ la trésorerie, faisaient monter l'armée à vingt-huit mille
+ hommes. Comment, dira-t-on, la conquête de la Haute et
+ Basse-Égypte, de la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait
+ périr que quinze cents hommes? Non, il en a péri quatre mille
+ cinq cents; mais, après son débarquement, l'armée fut augmentée
+ de trois mille hommes, provenant des débris de l'escadre de
+ l'amiral Brueix.</p>
+
+ <p>Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois
+ d'octobre et de novembre 1801, deux ans après, il a débarqué en
+ France vingt-sept mille hommes venant d'Égypte, sur lesquels
+ vingt-quatre mille appartenaient à l'armée: les autres étaient
+ des mameloucks et des gens du pays. Or, l'armée n'avait reçu
+ aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les
+ trois frégates <i>la Justice</i>, <i>l'Égyptienne</i>, <i>la Régénérée</i>, et
+ une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivèrent dans cet
+ intervalle.</p>
+
+ <p>En 1800 et 1801, l'armée a perdu quatre mille huit cents hommes,
+ soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir,
+ soit à celle contre les Anglais, en 1801. Deux <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> mille
+ trois cents hommes ont en outre été faits prisonniers dans les
+ forts d'Aboukir, Julien, Rahmaniëh, dans le désert avec le
+ colonel Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces
+ troupes, ayant été renvoyées en France, sont comprises dans le
+ nombre des vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opéré leur
+ retour.</p>
+
+ <p>Il résulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre
+ 1799, l'armée était de vingt-huit mille cinq cents hommes,
+ éclopés, vétérans, hôpitaux, etc., tout compris.</p>
+</div>
+
+<p>«Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques
+hordes de mameloucks découragés; mais de combattre et de résister aux
+efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et
+les Russes.</p>
+
+<p>«Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb,
+présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution
+d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point
+réussi; la manufacture de poudre établie à Raouda n'a pas encore donné
+et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en
+obtenir; enfin, la réparation des armes à feu est lente, et il
+faudrait pour activer tous ces établissemens, des moyens et des fonds
+que nous n'avons pas.»</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il résulte des
+ états des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept
+ mille fusils et onze mille sabres au dépôt; et des états de
+ l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en
+ <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> pièces de rechange au parc: cela fait donc quinze mille
+ fusils.</p>
+
+ <p>Les pièces de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait,
+ comme le constatent les états de l'artillerie, quatorze cent
+ vingt-six bouches à feu, dont cent quatre-vingts de campagne;
+ deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de
+ poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept
+ mille cartouches à canon confectionnées; et ce qui prouve
+ l'exactitude de ces états, c'est que deux ans après, les Anglais
+ trouvèrent treize cent soixante-quinze bouches à feu, cent
+ quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de
+ poudre.</p>
+</div>
+
+<p>«Les troupes sont nues, et cette absence de vêtemens est d'autant plus
+fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes
+les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les
+maladies constamment régnantes. La première surtout a agi, cette
+année, sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les
+officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique
+l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre
+beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière, à
+la même époque.»</p>
+
+<p class="quote">Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les
+ états de situation des magasins des corps portaient qu'il
+ existait des draps au dépôt, que l'habillement était en
+ confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'armée, était
+ habillée de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans
+ un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de
+ l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles,
+ des draps de laine en si grande quantité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> «Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité
+donné des ordres pour habiller l'armée en drap; mais pour cet objet,
+comme pour beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des
+finances, qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis sans doute
+dans la nécessité d'ajourner l'exécution de cet utile projet. Il faut
+en parler de cette pénurie.</p>
+
+<p>«Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires
+dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de
+contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir
+aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entourés
+d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion
+favorable; cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en
+caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un
+arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la
+circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte
+seule à 4,000,000.»</p>
+
+<p class="quote">Depuis long-temps la solde était au courant. Il y avait 150,000
+ francs d'arriéré; mais cela datait de longue main. Les
+ contributions dues étaient de 16,000,000, comme le prouvent les
+ états du sieur Estève, datés du 1<sup>er</sup> septembre.</p>
+
+<p>«L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui
+reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine
+pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>
+frimaire qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en
+faut pas douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra
+combattre.</p>
+
+<p>«Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces,
+faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra
+se dispenser d'avoir égard. Tout ce que j'avance ici, citoyens
+Directeurs, je puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par des
+états certifiés des différens services.</p>
+
+<p>«Quoique l'Égypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins
+que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose
+que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son c&oelig;ur
+est sans cesse ouvert à l'espoir d'un changement, favorable.»</p>
+
+<p class="quote">La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa
+ aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui
+ donner aucune inquiétude sur sa religion, et se concilier les
+ ulémas.</p>
+
+<p>«Les mameloucks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits.
+Mourâd-Bey est toujours dans la Haute-Égypte avec assez de monde pour
+occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un
+moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous
+inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus
+grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des
+secours en argent et en armes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> «Ibrahim-Bey est à Ghazah avec environ deux mille mameloucks;
+et je suis informé que trente mille hommes de l'armée du grand-visir
+et de Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.»</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Mourâd-Bey, réfugié dans l'oasis, ne possédait plus un seul point
+ dans la vallée; il n'y possédait plus un magasin ni une barque;
+ il n'avait plus un canon: il n'était suivi que de ses plus
+ fidèles esclaves. Ibrahim-Bey était à Ghazah avec quatre cent
+ cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille,
+ puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il
+ avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie?</p>
+
+ <p>Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'armée du
+ grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retiré
+ ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il
+ n'y avait à Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey.</p>
+</div>
+
+<p>«Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est
+actuellement campé auprès d'Acre.»</p>
+
+<p class="quote">Le grand-visir n'était point en Syrie, le 26 septembre. Il
+ n'était pas même à Damas, pas même à Alep; il était au-delà du
+ mont Taurus.</p>
+
+<p>«Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général
+Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait
+la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas
+permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses
+instructions, sa négociation <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> entamée en font foi: elle est
+de notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que
+les Français qui se trouvent en Égypte.</p>
+
+<p>«Si cette année, me dit le général Bonaparte, malgré toutes les
+précautions, la peste était en Égypte, et que vous perdissiez plus de
+quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle serait en sus de
+celle que les événemens de la guerre occasionneraient journellement,
+dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne
+prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte
+ottomane, quand même l'évacuation de l'Égypte en serait la condition
+principale.»</p>
+
+<p>«Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il
+est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout
+la situation critique dans laquelle je me trouve.</p>
+
+<p>«Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans
+l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à
+combattre?»</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Cette <i>crise fatale</i> était dans l'imagination du général, et
+ surtout des intrigans qui voulaient l'exciter à quitter le pays.</p>
+
+ <p>Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dès
+ le surlendemain de son arrivée à Alexandrie; il les a continuées
+ en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empêcher la Porte de
+ déclarer la guerre; puis de la désarmer, ou au moins de rendre
+ les hostilités moins actives; <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> enfin, de connaître ce
+ qui se passait par les allées et venues des agens turcs et
+ français, qui le tenaient au courant des événemens d'Europe.</p>
+
+ <p>Où était la <i>crise fatale</i>? L'armée russe qui, soi-disant, était
+ aux Dardanelles, était un premier fantôme; l'armée anglaise, qui
+ avait déjà passé le détroit, en était un second; enfin, le
+ grand-visir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de
+ l'Égypte. Quand il aurait passé le mont Taurus et le Jourdain, il
+ avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui
+ que cinq mille hommes; il devait former son armée en Asie, et
+ peut-être y réunir quarante à cinquante mille hommes, qui
+ n'avaient jamais fait la guerre, et qui étaient aussi peu
+ redoutables que l'armée du mont Thabor: c'était donc en réalité
+ un troisième fantôme.</p>
+
+ <p>Les troupes de Mustapha-Pacha étaient les meilleures troupes
+ ottomanes; elles occupaient, à Aboukir, une position redoutable.
+ Cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le
+ grand-visir n'aurait jamais osé passer le désert devant l'armée
+ française, ou s'il l'avait osé, il eût été très facile de le
+ battre.</p>
+
+ <p>L'Égypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui
+ s'était mis dans l'état-major.</p>
+
+ <p>La peste, qui avait affligé l'armée en 1799, lui avait fait
+ perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui
+ en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en
+ malignité. Dans ce cas, le général partant voulait prévenir les
+ seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la
+ responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il ne
+ recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai
+ 1800, à condition que l'armée française resterait en Égypte
+ jusqu'à la paix générale.</p>
+
+ <p>Mais enfin, le cas n'était point arrivé; on n'était pas au mois
+ de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de septembre; on avait donc
+ tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>
+ que l'on recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste
+ n'affligea pas l'armée en 1800 et 1801.</p>
+</div>
+
+<p>«Le général dit ailleurs: «Alexandrie et El-A'rych, voilà les deux
+clefs de l'Égypte.»</p>
+
+<p>«El-A'rych est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La
+grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une
+garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks
+et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa
+communication avec Catiëh; et comme, lors du départ de Bonaparte,
+cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il
+ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup
+férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois
+soutenus dans les brûlans déserts; mais d'un côté ils ont tant de fois
+été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent
+et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand-visir, qui enflamme
+leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous
+en faire abandonner.»</p>
+
+<p class="quote">Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes
+ de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les
+ puits et la forêt de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une
+ vedette située près de la Syrie, la seule porte par où toute
+ armée qui veut attaquer l'Égypte par terre, puisse passer. Les
+ localités offrent beaucoup de difficultés aux assiégeans. C'est
+ donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du
+ désert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> «Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp
+retranché; il était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse
+artillerie de siége; mais depuis que nous l'avons perdue cette
+artillerie, dans la désastreuse campagne de Syrie; depuis que le
+général Bonaparte a retiré toutes les pièces de marine pour armer au
+complet les deux frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne
+peut plus offrir qu'une faible résistance.»</p>
+
+<p class="quote">Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches à feu de
+ tout calibre. Les vingt-quatre pièces que l'on avait perdues en
+ Syrie, appartenaient à l'équipage de siége, et n'avaient jamais
+ été destinées à faire partie de l'armement de cette place. Les
+ Anglais y ont trouvé, en 1801, plus de quatre cents pièces de
+ canon, indépendamment des pièces qui armaient les frégates et
+ autres bâtimens.</p>
+
+<p>«Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès
+qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque
+totalité des Turcs qui étaient débarqués: mais qu'est-ce qu'une perte
+pareille pour une grande nation à laquelle on a ravi la plus belle
+portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt
+prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce qu'on avait
+pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant
+ni les préparatifs ni la marche du grand-visir.»</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>L'armée de Moustapha, pacha de Romélie, qui débarqua d'Aboukir,
+ était de dix-huit mille hommes. C'était l'élite des <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>
+ troupes de la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie.
+ Ces troupes étaient incomparablement meilleures que celles du
+ mont Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se
+ composer l'armée du grand-visir.</p>
+
+ <p>Le grand-visir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Aboukir qu'à
+ Érivan, dans l'Arménie, près la mer Caspienne.</p>
+</div>
+
+<p>«Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense,
+citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées
+par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui
+de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous
+trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au
+grand-visir, en lui envoyant le <i>duplicata</i> de celle de Bonaparte. Si
+ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de
+l'Égypte, aux conditions suivantes:</p>
+
+<p>«Le grand seigneur y établirait un pacha comme par le passé.</p>
+
+<p>«On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours perçu de droit
+et jamais de fait.</p>
+
+<p>«Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Égypte et la Syrie.</p>
+
+<p>«Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et
+les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des
+douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût conclu la paix avec
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>«Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je
+croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus
+éclatante victoire; <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> mais je doute que l'on veuille prêter
+l'oreille à ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait
+point, j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas
+je me guiderai d'après les circonstances.»</p>
+
+<div class="quote">
+<p>Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté; il y a loin de là
+ à la capitulation d'El-A'rych.</p>
+
+ <p>Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui
+ faire tomber les armes des mains, et de conserver l'armée en
+ Égypte, était bon.</p>
+</div>
+
+<p>«Je connais toute l'importance de la possession de l'Égypte; je disais
+en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel
+elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du
+monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est
+la marine: la nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix
+avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable
+pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet
+qu'on avait pu se proposer.</p>
+
+<p>«Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le détail de toutes
+les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe
+peut offrir, ils ne sont point de mon ressort.</p>
+
+<p>«Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des
+mouvemens, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de
+l'armée que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>
+je réussis à remplir vos v&oelig;ux; plus rapproché de vous, je mettrais
+toute ma gloire à vous obéir?</p>
+
+<p>«Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous
+manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la
+dette contractée et laissée par Bonaparte.</p>
+
+<p>«Salut et respect,</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i>, <span class="smcap">Kléber</span>»</p>
+
+<p class="quote">La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois étaient
+ hors de service, ne changeait rien à la situation de la
+ République, qui était, en 1800, tout aussi inférieure sur mer
+ qu'en 1798: si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit
+ à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'était pour
+ le devenir que la République voulait posséder l'Égypte. Cependant
+ la République avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des
+ renforts en Égypte, lorsque ce serait nécessaire. Au moment où le
+ général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six
+ vaisseaux de haut bord, était maître de la Méditerranée; il eût
+ secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été
+ nécessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> «Au moment, citoyens Directeurs, où je vous expédie cette
+lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant
+Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouillée à Jaffa, et
+portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement. Quinze
+mille hommes sont toujours réunis à Ghazah, et le grand-visir
+s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+un soldat de la 25<sup>e</sup> demi-brigade, fait prisonnier du côté
+d'El-A'rych. Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé
+de rapporter à ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur
+général de trembler. Ceci paraît annoncer ou la confiance que le
+grand-visir met dans ses forces, ou un désir de rapprochement. Quant à
+moi, il me serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille
+hommes en état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la
+fortune, si je ne puis parvenir à gagner du temps par des
+négociations. Djezzar a retiré ses troupes de Ghazab, et les a fait
+revenir à Acre.»</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kléber. Il
+ avait servi huit ans comme officier dans un régiment autrichien;
+ il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'était laissé
+ battre par les Ottomans; il avait conservé une opinion fort
+ exagérée de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait déjà fait perdre à
+ la Porte l'armée de Mustapha, pacha de Romélie, qu'il avait
+ débarquée à Aboukir, vint mouiller à Damiette, avec soixante
+ transports sur lesquels étaient embarqués sept mille janissaires,
+ de très bonnes troupes: c'était l'arrière-garde de l'armée de
+ Moustapha-Pacha. Au 1<sup>er</sup> novembre, il les débarqua sur la plage
+ de Damiette: l'intrépide général Verdier marcha à eux, avec mille
+ hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pièces de
+ canon furent ses trophées.</p>
+
+ <p>Le capitan-pacha n'était point à Jaffa; l'armée du visir n'était
+ point entrée en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes
+ à Ghazah. Les armées russe et anglaise ne songeaient point à
+ attaquer l'Égypte.</p>
+
+ <p>Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait
+ que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décidé à
+ évacuer le pays; on voulut justifier cette évacuation, car cette
+ <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> lettre arriva à Paris le 12 janvier. Le général
+ Berthier la mit sous les yeux du premier consul; elle était
+ accompagnée du rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du
+ payeur Estève, et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs
+ de corps d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.;
+ tous ces états, que fit dépouiller le ministre de la guerre,
+ présentaient des rapports qui contredisaient le général en chef.
+ Mais heureusement pour l'Égypte qu'un duplicata de cette lettre
+ tomba entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitôt à
+ Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ, pour qu'on ne
+ reconnût aucune capitulation qui aurait pour but de ramener
+ l'armée d'Égypte en France; et que, si déjà elle était en mer, il
+ fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.</p>
+
+ <p>Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de
+ France à la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrivée de
+ Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an
+ <span class="smcap">VIII</span>, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en
+ réponse à celle de Kléber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai,
+ dix jours avant le terme fixé pour la remise de cette capitale au
+ grand-visir. Kléber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il
+ n'eut qu'à marcher.</p>
+
+ <p>Ce ramassis de canaille, qui se disait l'armée du grand-visir,
+ fut rejeté au-delà du désert, sans faire aucune résistance.
+ L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua
+ quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur
+ équipage de campagne.</p>
+
+ <p>Kléber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à
+ améliorer le sort de l'année et du pays; mais, le 14 juin 1800,
+ il périt sous le poignard d'un misérable fanatique.</p>
+
+ <p>S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise
+ débarqua à Aboukir, elle eût été perdue: peu d'Anglais se fussent
+ rembarqués, et l'Égypte eût été à la France.</p>
+</div>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h2>
+
+<p class="chaptitle">FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L ÉTAT-MAJOR.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 1<sup>er</sup> thermidor an <span class="smcap">VI</span><br>
+ (19 juillet 1798).</p>
+
+<p class="to">Au général Bonaparte.</p>
+
+<p>Il y a deux ou trois jours, citoyen général, qu'un employé de l'armée
+fit courir le bruit et répandit partout qu'il y avait eu un mouvement
+à Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieyès
+et plusieurs autres avaient été déportés; que Talleyrand-Périgord
+était ambassadeur à Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin
+que vous étiez rappelé.</p>
+
+<p>Comme cette dernière assertion a fait une grande sensation, j'ai fait
+arrêter le nouvelliste pour être interrogé. Ce qui pourtant m'a fait
+penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier
+qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air
+mystérieux. Veuillez me faire connaître ce qu'il en est. <i>J'ai résolu,
+mon général, de vous suivre partout; je vous suivrai également en
+France. Je n'obéirai pas à d'autre qu'à vous, et je ne commanderai
+pas, parce que je ne veux pas être en contact immédiat avec le
+gouvernement.</i> Je n'ai jamais été si avide de nouvelles et sur Paris
+et sur les événemens du Caire.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> (N<sup>o</sup> 2.)</p>
+<p class="date">Rosette, 25 août 1799.</p>
+
+<p class="to">Le général de division Kléber, au général
+ de division Menou, à Alexandrie.</p>
+
+<p>Je reçois le 5 au soir, mon cher général, une lettre du général en
+chef, dont voici l'extrait: «Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4:
+partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre
+personne, à Rosette, si vous ne voyez aucun inconvénient à vous absenter
+de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je
+désirerais qu'il pût arriver à Rosette dans la journée du 7. J'ai à
+conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes. Je
+traverse en deux jours le désert et le lac Bourlos, j'arrive à Rosette
+le 7 à dix heures du soir, mais l'oiseau était déniché et n'avait pas
+même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette où j'attendrai
+tranquillement les ordres de celui qui commande l'armée. Vous avez
+déjà sans doute appris, mon cher général, que la flotte qui avait paru
+devant Damiette était repartie de ce mouillage faisant route vers la
+Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25<sup>e</sup> a rejoint, et j'ai
+reçu dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me
+donnez des détails intéressans du siége d'Aboukir. Veuillez bien me
+tenir au courant de ce qui se passera dans l'étendue de votre
+commandement, j'en userai de même. Rien ne pourra m'être plus agréable
+que de recevoir souvent de vos lettres; et pour la première, j'espère
+que vous aurez la complaisance de me donner des détails sur le départ
+de notre héros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de
+c&oelig;ur et d'âme.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> (N<sup>o</sup> 3.)</p>
+<p class="date">Quartier-général d'Alexandrie, le 17 août 1799.</p>
+
+<p class="to">Le général de division Menou, au général
+ en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Mon cher général,</p>
+
+<p>Vous êtes nommé au commandement général de l'armée d'Égypte. Le
+général Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France,
+avec les généraux Berthier, Andréossy, Marmont, Lannes et Murat. Je
+n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé le
+général Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que
+verbalement. Je me bornerai à vous dire que j'ai trouvé ces motifs
+justes, et que cette mesure est la seule qui puisse être de quelque
+utilité à l'armée.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs à
+votre nomination: j'en ai chargé le citoyen Eysotier, chef de brigade
+de la 69<sup>e</sup>; il a ordre de ne les remettre qu'à vous-même. Le général
+Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette, et d'après
+son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en
+supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donne
+ordre à l'adjudant-général Valentin, commandant à Rosette, de faire
+partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette,
+mais non celle du général en chef, qui restera constamment entre les
+mains du chef de brigade de la 69<sup>e</sup>, jusqu'à ce qu'il puisse vous la
+remettre à vous-même, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous
+la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc à Rosette,
+si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit
+faire. Le général en chef m'a nommé au commandement du deuxième
+arrondissement, qui <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> comprend Alexandrie, Rosette et le
+Bahirëh; mais je n'ai accepté que provisoirement, pour plusieurs
+raisons; la première, c'est que cela doit être à votre disposition: la
+deuxième, c'est que je désire, mon cher général, avant de prendre ce
+commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une
+conversation avec vous. J'attendrai à cet égard ce que vous me
+prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je désirerais
+que cela fût le plus promptement possible.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte m'avait donné, avant son départ, ordre de mettre
+un embargo sur tous les bâtimens du port d'Alexandrie, jusqu'à
+trente-six heures après son départ. L'embargo est levé depuis ce
+matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expédier soit à
+Aboukir, soit à Rosette; car pour les bâtimens destinés à se rendre en
+Europe, d'après les mêmes ordres, il n'en partira tout au plus que
+dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est
+nommé commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus être
+considéré que comme port de deuxième classe. Le capitaine de frégate
+Rouvier continuera de remplir ces mêmes fonctions à Boulac, et aura
+inspection sur toute la navigation en activité. Le capitaine de
+frégate Guichard commandera tous les bâtimens armés du fleuve. La
+ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou
+dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au général Dugua
+et au divan du Caire.</p>
+
+<p>Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait,
+d'être sous vos ordres: soyez assuré qu'en tout et partout, vous ne
+trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me
+prescrirez. Je vous ai voué depuis long-temps estime et amitié
+franche; <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> je compte sur les mêmes sentimens de votre part.
+J'ai ordre de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc
+de Toscane et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre.
+Les consuls de ces différentes nations doivent cesser leurs fonctions.
+J'ai aussi, relativement à des draps pour l'habillement de l'armée,
+des ordres, qui frappent les négocians étrangers. La djerme la
+<i>Boulonnaise</i> est à Rahmaniëh. J'envoie à Rosette les chevaux des
+guides que Bonaparte a emmenés avec lui en France: ils sont destinés à
+remonter les guides restés au Caire.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signatsc">Abdalla Menou.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p>
+<p class="date">Rosette, 3 fructidor (25 août 1799).</p>
+
+<p>J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade
+de la 69<sup>e</sup>, mon cher général. J'aurais bien désiré que vous vous
+fussiez rendu vous-même ici. Ma présence me semble très nécessaire au
+Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin.
+Hâtez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer
+ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du
+deuxième arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je
+ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre
+satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne le
+bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'où seulement peut
+découler le bien public. <i>Si j'approuve le motif du départ de
+Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme.</i></p>
+
+<p>Adieu, ou plutôt au plaisir de vous voir bientôt.</p>
+
+<p>À vous et tout à vous,</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p>
+<p class="date">Menouf, 14 fructidor (31 août 1799).</p>
+
+<p class="to">Lanusse, général de brigade, au général en chef.</p>
+
+<p>Votre lettre vient de me parvenir, citoyen général; j'ai appris sans
+étonnement, sans doute parce que j'étais préparé depuis quelques jours
+à recevoir cette nouvelle, que le général Bonaparte s'est embarqué
+pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la même raison que
+ce départ n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni
+sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que
+je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus
+tranquille. Pour moi, espérant beaucoup du général qui est parti, mais
+comptant davantage sur la capacité de celui qui le remplace, je ne
+doute point que l'issue de l'expédition d'Égypte ne soit aussi belle
+qu'on se l'était promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen
+général, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur
+pouvoir les efforts que vous serez à même de faire pour parvenir à ce
+but.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signatsc">Lanusse.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 6.)</p>
+<p class="date">Siout, 18 fructidor (4 septembre).</p>
+
+<p class="to">Le général de brigade Friant au général en chef.</p>
+
+<p>Je vous accuse réception de deux paquets adressés aux généraux
+Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite à Kéné où ces deux
+généraux sont en ce moment. J'ai donné connaissance, par un ordre du
+jour, de votre circulaire à mon adresse, aux troupes que je commande,
+et <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> le leur ai lu moi-même. Je puis vous dire qu'officiers et
+soldats ne sont point mécontens du départ du général en chef, étant
+persuadés que le bien de l'armée exigeait ce voyage en Europe. Vous
+pouvez aussi compter, mon général, sur l'ancien attachement que ces
+militaires vous portent: ce sont vos anciens soldats de l'armée de
+Sambre-et-Meuse. De mon côté, je ferai tous mes efforts pour mériter
+votre estime.</p>
+
+<p class="signatsc">Friant.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Damiette, 18 fructidor (4 septembre).</p>
+
+<p class="to">Verdier, général de brigade, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p>Hier seulement, mon général, j'ai reçu une de vos lettres du 9, de
+Rosette. Oui, mon général, je conçois que les motifs qui ont déterminé
+le départ du général Bonaparte avec tant de précipitation et de
+secret, doivent être puissans. Je les respecte, ces motifs, et me
+borne à espérer dans la certitude qu'étant aussi dignement remplacé,
+l'armée n'a qu'à gagner dans les événemens. L'amour de mon devoir,
+l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous
+donner la certitude que toutes mes facultés seront employées à
+justifier les premiers et mériter de plus en plus la seconde. Le vide
+que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le
+militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres
+connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme
+heureux cet événement, dont ils attendent de grands résultats. Voilà
+ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laissée, et de
+laquelle vous avez tout à espérer. Confiance entière en son <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>
+nouveau chef, discipline, bravoure, voilà ce que je crois pouvoir vous
+offrir, en vous assurant de nouveau de tout mon respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Verdier.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 8.)</p>
+<p class="date">Kéné, 21 fructidor (7 septembre).</p>
+
+<p class="to">Belliard, au général en chef.</p>
+
+<p>J'ai reçu, mon général, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le
+départ du général en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient
+les événemens, mon général, ils ne peuvent rien changer à mes
+principes et à mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le
+mobile de toutes mes actions.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signatsc">Belliard.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p>
+<p class="date">Au Caire, 21 fructidor (7 septembre).</p>
+
+<p class="to">Poussielgue, <span class="normal">etc.,</span> au général de division Menou.</p>
+
+<p>Je reçois, mon cher général, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis
+persuadé que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne
+lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystère à des hommes à qui
+il devait beaucoup, qui avaient toujours justifié sa confiance, et
+qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et
+moi nous avons beaucoup à nous en plaindre; il nous a joués.</p>
+
+<p>Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualités
+solides, et malgré mon attachement personnel <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> pour Bonaparte,
+je suis convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement
+du général Kléber, Français et Turcs. Il jouit d'une grande célébrité,
+et il a l'estime de tout le monde au plus haut degré. Réunissons-nous
+tous à lui, aidons-le à mener notre vaisseau au port, et à le sauver,
+en attendant, des tempêtes. Quant à de nouveaux systèmes de finances,
+j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prêts à éclore;
+mais il n'est plus temps. Il faut que notre établissement soit
+consolidé par un traité de paix, pour qu'on puisse innover avec
+succès. Un bon plan ne réussirait pas en ce moment, et alors il serait
+perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre
+arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous
+satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une
+proportion égale au reste de l'armée. C'est un principe que le général
+Kléber m'a annoncé vouloir maintenir contre toute section de l'armée
+qui pourrait être tentée de s'en écarter, et déjà il l'a annoncé dans
+un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier à recueillir les
+revenus de 1214, c'est-à-dire le saïfi de la province de Rosette pour
+1213; il sera exigible à la fin de brumaire. J'ai conseillé à vos
+aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est
+l'unique moyen de vous la conserver.</p>
+
+<p class="signatsc">Poussielgue.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> (N<sup>o</sup> 10.)</p>
+<p class="date">Toulon, 18 mai 1798.</p>
+
+<p class="to">Au général Moreau.</p>
+
+<p>Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque
+nous serons au large, et que je serai dégagé du détail et de
+l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre,
+et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était
+favorable il y a quelques jours, a changé tout à coup, et on a profité
+de cette contrariété pour faire aussi quelques changemens dans la
+répartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes.
+Enfin, le vent paraît se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois
+jours nous serons au large. Vous devez être au fait du secret de notre
+expédition; j'ai ouï dire que vous la désapprouviez, j'en ai été
+fâché; j'aurais désiré que tous eussiez à cet égard moins de
+précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire,
+l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire
+mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à
+espérer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans
+ma première, et comme je suis un peu paresseux pour écrire, Baudot
+sera celui qui vous transmettra mes idées et tout ce que je pourrais
+avoir à vous dire.</p>
+
+<p>Je renvoie Gaillard à Paris près de sa femme; je vous prie de lui
+remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe à celle
+qu'il tirera de ma voiture, le mettra à l'aise jusqu'à ce que je
+puisse donner de mes nouvelles d'au-delà les mers. Prenez, au reste,
+avec lui, les arrangemens de détail que vous croirez les plus
+convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous écrirai. Adieu,
+mon cher Moreau, j'espère que le gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> plus juste,
+aura bientôt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle
+vous n'êtes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez à jamais sur
+mon attachement et ma bien sincère amitié.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 11.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire,21 septembre 1799<br>
+ (an VII de la République française).</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, au Grand-Visir, généralissime
+ des armées ottomanes,</p>
+
+<p class="greet"><i>Illustre parmi les gens éclairés et sages, que Dieu lui donne
+ une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut.</i></p>
+
+<p>Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence, il y a trente
+jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n'ait été
+interceptée par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, je
+crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence: il est joint
+à la présente lettre.</p>
+
+<p>Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-même, car la
+nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France,
+n'a jamais été un problème pour aucun politique; et il n'est pas un
+Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction
+intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations.</p>
+
+<p>Les Français, en venant en Égypte, n'avaient d'autre but que de faire
+trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de
+l'Inde, et les forcer à la paix.</p>
+
+<p>En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés
+qu'ils avaient reçus des mameloucks; ils délivraient l'Égypte de leur
+domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entière de ce
+beau pays, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> que depuis un siècle il ne pouvait plus compter
+réellement au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun
+fruit.</p>
+
+<p>La conduite des Français a été conséquente à ces principes. Arrivés en
+Égypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont été
+respectés et honorés. Il a été fait une guerre à outrance aux
+mameloucks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire,
+les sujets du Grand-Seigneur ont été maintenus dans leurs propriétés;
+ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odjaklis et les
+ministres du Grand-Seigneur ont été conservés dans leurs droits et
+dans leur jouissance. Les kadis ont été confirmés, et les lois turques
+suivies.</p>
+
+<p>L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands
+du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la
+Mecque a été donnée à un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas
+trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin
+la religion musulmane a été protégée et honorée.</p>
+
+<p>Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français
+n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été
+contraints, malgré leurs v&oelig;ux, malgré leurs intérêts, à se battre
+en Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer; et
+au milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien
+diminué des égards et des sentimens d'affection qu'ils avaient
+témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette
+guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une
+prompte réconciliation.</p>
+
+<p>Que l'expédition d'Égypte ait été faite sans la participation formelle
+de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que
+cette expédition, pour réussir <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> par rapport aux Anglais,
+exigeait la plus grande activité, et surtout le plus grand secret.</p>
+
+<p>La France, sûre des sentimens d'amitié de la Sublime Porte, sûre
+qu'elle ne pourrait blâmer une expédition dont elle retirerait le
+principal avantage, puisqu'il en résulterait l'affranchissement d'une
+de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours à
+temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ces
+motifs de sa conduite, même en Égypte.</p>
+
+<p>Mais après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte
+se trouva privé de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime
+Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe
+contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine à persuader ce
+qu'ils voulurent, et à donner à notre entreprise les couleurs les plus
+odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls, et
+d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle.</p>
+
+<p>Ils excitèrent un ressentiment facile à enflammer, et ils hâtèrent
+d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre
+explication avec les Français lui eût découvert le piége dans lequel
+on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses
+véritables intérêts.</p>
+
+<p>Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le
+plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays.</p>
+
+<p>Les Français ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne
+craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des
+preuves. Mais en faisant la guerre à leur ancienne amie la Sublime
+Porte, c'est comme s'ils la faisaient à eux-mêmes. Nous devons
+pleurer, même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
+armées, auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre leurs
+véritables ennemis.</p>
+
+<p>La négociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point
+d'intérêts compliqués entre les deux nations: il ne s'agit que de
+l'Égypte, et l'Égypte est toujours à vous, elle y est plus que jamais
+puisque les mameloucks n'y règnent et n'y régneront plus.</p>
+
+<p>Vous serez obligés de garder des ménagemens, parce que vous aurez
+introduit au milieu de vous, et comme alliés, vos plus cruels ennemis,
+et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent, aussitôt
+qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais
+c'est un motif de plus pour hâter les négociations, et ne pas épuiser
+en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et
+des richesses que réclament des dangers plus réels.</p>
+
+<p>En un mot, et en laissant de côté toute considération étrangère, la
+guerre entre nous ne peut avoir aucun but.</p>
+
+<p>Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son
+importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour
+m'assurer qu'elle vous parviendra.</p>
+
+<p>Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance,
+elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus.</p>
+
+<p>Le général en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-même
+à une paix si nécessaire. Je le remplace, et je suis comme lui animé
+du désir de voir terminer notre malheureuse querelle.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de
+la considération distinguée que j'ai pour elle.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> KLÉBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRÈS DU VISIR.</h3>
+
+<p>L'évaluation du général Kléber était évidemment trop faible, car enfin
+aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, où
+assurément Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et
+où cependant les troupes de la Haute-Égypte ni celles de la Charkiëh,
+de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que
+nous avions en tête n'était pas plus juste: les Anglais n'avaient pas
+augmenté leurs croisières, les Russes n'avaient pas paru, et les
+mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant
+quelques centaines de fantassins perchés sur des dromadaires. La
+population devait inspirer des craintes moins sérieuses encore: aucune
+émeute n'avait éclaté; aucun acte, aucun symptôme ne décelait des
+sentimens hostiles; loin de là, les naturels se montraient calmes,
+résignés, et faisaient peu de cas des préparatifs du visir. Le général
+Reynier, qui leur rendait ce témoignage, ne partageait pas non plus
+les prévisions de Kléber, au sujet du voltigeur de la 25<sup>e</sup>; cet
+incident pouvait bien indiquer le désir d'un rapprochement, mais ne
+prouvait pas une haute confiance. L'idée d'enlever un prisonnier pour
+en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait
+avoir germé dans une tête turque, c'était une suggestion de quelque
+Européen. <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> La conjecture était probable; Kléber résolut de
+l'éclaircir, et de savoir au juste à qui, des Musulmans ou des
+Anglais, il avait affaire. La flotte croisait à l'entrée du Boghaz; il
+chargea l'adjudant-général Morand de s'assurer des vues, des forces
+qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit à Lesbëh, se jeta dans
+une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey.
+Il passa la première ligne, pénétra dans la seconde; personne ne
+prenait garde à lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, traité
+avec égards, et put observer la surprise du Turc à la suscription des
+lettres qu'il lui avait rendues. «Kléber! s'écria l'Ottoman; et
+Bonaparte?&mdash;Il est parti.&mdash;D'où?&mdash;D'Alexandrie.&mdash;Il y a
+long-temps?&mdash;Le 23 août.&mdash;Sur un bâtiment de guerre?&mdash;Avec deux
+frégates.&mdash;Il emmène des généraux?&mdash;Plusieurs.» Il s'adressa alors à
+ses Turcs, échangea avec eux quelques phrases, et reprit: «Quel motif
+l'a déterminé à quitter l'Égypte?&mdash;L'intérêt de la patrie, sa gloire,
+l'obéissance. Il est parti comme eût fait un pacha rappelé par Sa
+Hautesse.» Petrona-Bey fit servir le café, présenta une pipe à
+l'adjudant-général, et continuant la conversation: «Avez-vous beaucoup
+de riz au Caire?&mdash;À profusion.&mdash;Les vivres ne vous manquent pas?&mdash;Les
+blés surabondent.&mdash;N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis,
+ont replacé sur le trône un frère du fils du dernier de vos rois. Son
+envoyé, M. Boyle, est déjà accrédité auprès du Sultan. Il faudra bien
+de force ou de gré que vous évacuiez l'Égypte.»</p>
+
+<p>Cette singulière conversation indiquait la couleur <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> que la
+guerre allait prendre. Morand en rendit compte à son chef, et lui fit
+part du peu de troupes que la flotte avait à bord. L'effendi que
+Bonaparte avait envoyé en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit
+pas un rapport plus alarmant. L'armée turque était peu nombreuse,
+Djezzar ne voulait ni marcher ni permettre qu'on pénétrât dans ses
+places. L'entrée d'Acre, celle de Jaffa même était interdite aux
+Ottomans. Les subsistances devenaient chaque jour plus rares, les
+mameloucks manquaient de tout, et le généralissime, mécontent des
+exigences des Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce
+rapport rendait plus frappant le contraste que présentaient les
+intentions personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La
+réponse officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grâces,
+toute l'aménité que l'Angleterre sait répandre dans ses manifestes:
+elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p class="p2 date">Du quartier-général de Damas (sans date).</p>
+
+<p class="to">Youssef-Pacha, grand-visir et généralissime de
+ l'armée de la sublime porte,</p>
+
+<p class="greet"><i>Au modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
+ Grands de la secte de Jésus, l'estimé et affectionné</i> <span class="smcap">Bonaparte</span>
+ <i>(dont la fin soit heureuse), l'un des généraux de la République
+ française,</i> <span class="smcap">Salut et amitié.</span></p>
+
+<p>«J'ai reçu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et
+j'en ai compris le contenu. <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Tout le monde connaît l'ancienne
+amitié de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois, et
+sa grande bienveillance envers la République française, mais personne
+n'ignore non plus que les Français, excités et poussés par des
+malintentionnés, portés à semer partout le trouble et la discorde, ont
+entrepris de faire des choses que jamais on n'avait ouïes, et
+qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est
+ainsi qu'ils ont attaqué l'Égypte à l'improviste, et se sont emparés
+de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime
+Porte.</p>
+
+<p>«Il est étonnant qu'après une semblable démarche, vous ayez pu écrire
+dans votre lettre que la République française est notre amie, et que
+les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde
+comme ses véritables et loyaux amis.</p>
+
+<p>«Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez
+ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Égypte et à s'en
+rendre maîtres?</p>
+
+<p>«Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre
+chose qui soit contraire aux droits des nations?</p>
+
+<p>«Vous m'écrivez que l'intention de la République française n'a été que
+de détruire les mameloucks, et qu'elle a toujours désiré de vivre en
+paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks
+étant dans la dépendance de la Sublime Porte, c'est à elle à les
+diriger; d'ailleurs, une pareille intention était-elle conforme aux
+lois des nations, même des plus petites?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> «Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la
+République française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître
+bien étranges, dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié
+que la Sublime Porte a toujours témoignée à votre gouvernement, les
+Français ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manière
+tout-à-fait contraire aux droits des nations, et ont commis par là une
+action blâmable.</p>
+
+<p>«C'est une idée bien extraordinaire que celle que vous avez de vouloir
+instruire la Sublime Porte de la véritable situation de l'Arabie et de
+l'Égypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont
+eu de vive force attaqué l'Égypte, et que la Sublime Porte leur a
+déclaré, conformément à la loi et aux droits des nations, une guerre
+qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas différé un
+moment à préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre, et à
+lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que
+les étoiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la
+Syrie et l'Égypte. Il était nécessaire que l'hiver finît, qu'on entrât
+dans la belle saison, et que moi-même, plénipotentiaire absolu et
+généralissime de l'armée de la Sublime Porte, je me rendisse en Égypte
+par la Syrie, conformément aux ordres, auxquels obéit l'univers, du
+très puissant, très magnifique, très grand, très fort, mon protecteur,
+mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand
+Alexandre, roi des rois, asile de la justice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> «Après avoir complété le nombre des canonniers, celui des
+bombes, des canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entré
+à Damas.</p>
+
+<p>«D'un côté, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales
+à leurs ennemis, me tenant à l'arrière-garde, prêt à marcher avec mon
+quartier-général. D'un autre côté, les Français, pour avoir rompu la
+paix d'une manière inouïe, ont été dispersés et détruits à Corfou et
+en Italie; ce qui devait nécessairement être le résultat de leur
+démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux
+glorieuses nations, nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se
+trouvaient dans ces parages, après avoir été devant Alexandrie, sont
+employées en Chypre à l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles
+troupes; et l'escadre anglaise, jointe à l'escadre de la Sublime
+Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera
+alors, comme vous pouvez le juger vous-même, que les Français
+connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie, <i>et tu verras,
+quand la poussière sera dissipée, si tu es sur un cheval ou sur un
+âne</i>. (Verset arabe.)</p>
+
+<p>«Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous
+avez à renouer une amitié pure et sincère, et qu'ainsi il paraît que
+vous demandez sûreté et sauf-conduit, expliquez-moi si vous désirez
+seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas là, en vertu de la
+loi de Mahomet, qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui
+demandent grâce et pardon, je vous ferai embarquer avec <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> tous
+les Français qui se trouvent en Égypte, et je vous ferai parvenir
+sains et saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas
+à ce que je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais
+dessein, apprenez que si l'on manquait à un pareil engagement, ce
+serait violer ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manière
+tout-à-fait opposée aux droits des nations; tandis que l'on est bien
+loin de se croire permis de se détourner, à votre exemple, du chemin
+droit, pour suivre un sentier qui n'est pas conforme aux principes et
+aux réglemens des nations.</p>
+
+<p>«Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre,
+cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Égypte; mais si
+vous partez, en vous embarquant sur les bâtimens de la Sublime Porte,
+vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée, ni de la part des
+Russes, ni de celle des Anglais, nos alliés; et vous épargnerez
+l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de
+malheureux qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musulmans.</p>
+
+<p>«Que si, à votre arrivée à Paris, le v&oelig;u de la République est de
+rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la
+Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre,
+je ferai de mon côté tout ce qui dépend de moi, pour le succès d'une
+affaire si utile.</p>
+
+<p>«Dans le cas où vous n'adhéreriez pas à des propositions si
+convenables, j'espère qu'à mon arrivée <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> dans ces contrées, je
+finirai, comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un
+terme à la route que fait la République française, route qui ne peut
+la conduire qu'à sa perte. Le Créateur de la lumière et du monde
+n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français,
+d'une manière contraire aux lois et aux réglemens; c'est la cause pour
+laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous
+côtés.</p>
+
+<p>«Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans
+les départemens de l'Italie, dans les villes d'Ancône et de Naples et
+dans les environs, votre escadre qui était sortie pour venir au
+secours de l'armée d'Égypte, a été brûlée et coulée à fond par les
+escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez
+conclure de tous ces événemens que le vent du malheur et du désordre
+commence à souffler contre les Français, et qu'ils sont devenus
+désormais l'objet de la colère du Très-Haut.</p>
+
+<p>«Vous qui êtes renommé par votre intelligence, et par la sagesse de la
+direction que vous avez imprimée aux affaires de la République
+française; vous aussi, vous n'avez considéré le lendemain que
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la
+justice, ayant destiné une armée formidable contre l'Égypte, vous
+connaîtrez bientôt, s'il plaît à Dieu, la grandeur, la dignité, le
+zèle et la force de la Sublime Porte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> «Quoique d'après les fausses démarches des Français, et leur
+conduite contraire aux droits des nations, il ne fut pas nécessaire de
+répondre à ce que vous m'avez écrit; sans m'arrêter à ces
+considérations, et parce que le refus d'une réponse serait contraire
+aux usages et à la bienveillance, je vous ai écrit cette lettre
+amicale, et je vous l'ai envoyée par ledit effendi. Après que vous
+l'aurez reçue, ce sera à vous à choisir celui des deux partis que vous
+devez prendre.»</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé en chiffre</i> <span class="smcap">Youssef</span>, <i>ainsi que dans le sceau apposé à la
+lettre.</i></p>
+
+<p class="p2">Cette réponse outrageante rendit Kléber à toute son énergie; il
+repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans déshonneur, et ne
+songea plus qu'à combattre; il porta des troupes à Souez, réunit des
+bâtimens à Castel-Messara, fit passer des renforts au général Verdier,
+et lui manda que si l'ennemi débarquait sur la plage étroite qui
+sépare la mer du lac Menzalëh, il l'attaquât avec ses dragons et ses
+chaloupes; que dans une position aussi resserrée, trois cents de nos
+braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il
+ordonna en même temps qu'on doublât tous les postes qui protégeaient
+les terres cultivées, et voulut qu'au lieu d'être réduit à la simple
+défensive, El-A'rych fût en état de donner de l'inquiétude à l'ennemi,
+de tenter une sortie, d'arrêter les Osmanlis et de les livrer à toutes
+les <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> privations du désert. Il connaissait, par les rapports,
+la disette qu'éprouvait l'armée du visir, et prit des mesures pour
+l'accroître; il savait qu'elle était alimentée par les Arabes, et
+qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle
+recevait des caravanes. Il défendit l'exportation, abandonna aux
+troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux
+qui se livreraient à ce coupable trafic. Menou, toujours prêt à
+trancher de l'économiste, voulut s'élever contre des arrêtés qu'il
+jugeait trop sévères, et se prévalut de l'autorité de l'ancien
+commandant de Mansoura; mais Kléber resta inébranlable, et répondit au
+malencontreux dissertateur que la première loi à la guerre était de
+mettre l'ennemi dans la détresse; qu'il persistait dans ses décisions.</p>
+
+<p>Les mouvemens n'étaient pas moins actifs dans la Haute-Égypte.
+Mourâd-Bey, après sa défaite, s'était réfugié dans le désert, d'où il
+s'échappait de temps à autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou
+de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces
+incursions fatiguaient, résolut d'y mettre fin; il réunit quelques
+troupes à cheval, des pièces, de l'infanterie montée à dromadaire;
+forma deux colonnes mobiles; se mit à la tête de l'une, et confia
+l'autre à l'adjudant-général Boyer. Le général battit vainement le
+désert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les
+premiers jours d'octobre, il suivit le désert jusqu'à la hauteur de
+Benezëh, où Mourâd était établi avec <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> quatre tribus arabes.
+Le bey ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il leva son camp; il se dirigea
+sur Heslé, s'enfonça dans les sables, prit la route du palais Caron,
+alla, revint, et chercha par mille détours à dérober sa trace. Il ne
+put y réussir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des
+troupes qu'il voulait éviter. Il prend aussitôt son parti; il accepte
+la charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle
+espèce les échecs qu'il a essuyés; mais les Arabes ne sont pas à
+portée, que déjà elle est à terre et ouvre sur eux un feu meurtrier.
+Ils se reforment, bravent les balles et les baïonnettes, sont
+repoussés, reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par
+les pertes qu'ils ont faites, s'élancent en aveugles sur le carré, où
+se brisent leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre,
+et se dispersent, pour mieux l'inquiéter, sur les mamelons voisins:
+mais ils sont abattus par les coups pressés d'une nuée de tirailleurs,
+qui marchent à eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se
+jette aussitôt sur ses chameaux, et les pousse à Rauyanné, à l'oasis,
+et les force de se dissoudre. Mourâd, harcelé, traqué d'un bout du
+Saïd à l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit
+le Nil à la hauteur d'Attfiély, évite les troupes du général Rampon,
+s'enfonce dans la vallée de l'Égarement, change de résolution, revient
+sur ses pas, échappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la
+Haute-Égypte. Ses tentatives auprès de la population sont moins
+heureuses. <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> En vain il sème les proclamations, prodigue les
+firmans; les villages restent sourds à ses appels, aucun ne répond à
+ses cris d'insurrection.</p>
+
+<p>Tout était à la guerre: les troupes se dirigeaient sur le désert, on
+approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres
+cultivées, personne ne pensait plus qu'à punir un ennemi présomptueux.
+Sidney sentit la faute qui avait été faite, et avisa aux moyens de
+renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son
+secrétaire en avant; celui-ci, qui avait été accueilli par Marmont,
+feignant d'ignorer que ce général avait quitté Alexandrie, lui écrivit
+sous prétexte de demander une réponse que réclamait le commodore, et
+lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres à ébranler
+la résolution que manifestait l'armée de se maintenir en Égypte: les
+Directeurs avaient été renouvelés; Barras seul était resté au pouvoir,
+et avait vu ses collègues chargés d'un acte d'accusation. Un des
+principaux griefs qu'on alléguait contre eux était d'avoir relégué
+dans les déserts la plus belle armée de la République. Le secrétaire
+signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant
+connaissait déjà, la perte de l'escadre que commandait le
+contre-amiral Perée, et joignait à son insidieux message une
+collection de journaux qui exagéraient encore l'état fâcheux où se
+trouvait la France. Les flottes combinées avaient repassé le détroit,
+toute espérance de secours était évanouie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en était promis.
+Retenue par l'état-major d'Alexandrie, elle fut acheminée sur le
+Caire, et rendit Kléber à toutes ses perplexités; il retomba sous
+l'inspiration des hommes dont il avait secoué la funeste influence; et
+lui, qui s'était soulevé contre les insolens propos que le visir
+adressait à Bonaparte, qui avait déclaré qu'on ne pouvait les entendre
+sans se couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colère
+contre la plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait
+proposé de mettre fin aux différends qui divisaient la France et la
+Sublime Porte, et de renouer les relations d'amitié qui les avaient si
+long-temps unies. Le Turc ne répondit à ces ouvertures que par des
+offres de pitié, des maximes de commisération, et des doutes offensans
+sur l'aptitude du général à traiter les hautes questions qu'il
+soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outragé Kléber, il voulut
+insulter la nation. Il délégua ses pouvoirs à Moustapha-Pacha auquel
+il adressa l'instruction qui suit:</p>
+
+<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> Reçue le 23 octobre.</p>
+
+<p class="to">le Grand-Visir, à Moustapha-Pacha, prisonnier.</p>
+
+<p class="smcap">Mon très honoré, heureux et chéri collègue,</p>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par votre trésorier, et
+j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que
+Bonaparte m'avait envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'eût été
+prise par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, on m'en a
+envoyé une double copie, jointe à la lettre du général Kléber qui
+m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplacé, et dans
+laquelle il me témoigne le désir de rétablir la paix entre les deux
+puissances.</p>
+
+<p>«Quoique je sois persuadé que ma réponse à la lettre de Bonaparte,
+envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrivée au général Kléber,
+j'ai cru devoir aussi lui répondre. Je lui ai observé qu'avant de
+commencer des négociations de paix entre la République française et la
+Sublime Porte, il fallait faire connaître les pouvoirs donnés par la
+République française à ses plénipotentiaires, désigner le lieu où ils
+pourront se réunir avec ceux de la Sublime Porte et des autres
+puissances étrangères, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait
+relatif au rétablissement de la paix, d'une manière qu'elles
+pourraient approuver. Je l'ai assuré ensuite que s'il devait <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>
+seulement entamer des négociations afin de pouvoir retourner avec
+sûreté en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et
+tous les Français qui sont en Égypte, avec leurs armes, conformément à
+ce que prescrit la loi du Prophète. Je leur garantis leur retour, en
+France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous
+pouvez traiter vous-même cette affaire avec le général Kléber et tous
+les délégués de la nation française, en les assurant qu'ils n'auront
+rien à craindre pendant la traversée. S'ils osent dire qu'ils sont
+venus en Égypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils
+avancent d'autres faussetés, comme ils y sont habitués, et qu'ils
+veuillent établir sur ces bases fausses des négociations, comme ils
+ont coutume de le faire, d'assurer comme des vérités des mensonges qui
+ne peuvent être crus de personne, cette conduite ne serait pas capable
+d'arrêter un seul instant une marche victorieuse. Si les Français
+désirent rétablir une paix durable, ils ne peuvent espérer la traiter
+en Égypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sûreté,
+ils doivent être persuadés que je la leur garantirai comme je l'ai dit
+auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait
+avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de
+Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai
+motif de son départ est l'approche de l'armée innombrable et
+victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute
+l'artillerie et des provisions nécessaires à la <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> guerre.
+Voilà ce qui l'a fait fuir, avec le désespoir dans l'âme, et tremblant
+que son armée ne s'aperçoive du précipice dans lequel il l'a
+entraînée. Toutes les routes sont fermées pour empêcher l'arrivée
+d'aucun secours qui leur serait apporté par leur escadre; et si
+Bonaparte est assez heureux pour arriver à Paris, il ne pensera plus à
+revenir en Égypte; mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et
+russe et celle de la Sublime Porte, envoyées au commerce de
+Constantinople, et qui doivent être arrivées dans les parages
+d'Alexandrie, nous assurent que non seulement Bonaparte, mais pas même
+un seul oiseau ne pourrait passer sans être vu et arrêté. Je suis
+d'ailleurs prêt à marcher sur l'Égypte avec mon armée redoutable. Dans
+le cas où les Français voudraient retourner sains et saufs dans leur
+pays, ils doivent compter sur mes promesses, que vous pouvez leur
+garantir vous-même encore. Le but de la présente est de vous engager à
+faire tout ce qui dépendra de vous pour sauver de la mort ces
+malheureux Français que le général Bonaparte a si cruellement trompés.
+J'espère que lorsque vous aurez reçu et compris ma lettre, vous agirez
+en conséquence de ce que je vous dis.»</p>
+
+<p><i>P. S.</i> de la main du grand-visir.</p>
+
+<p class="p2 smcap">Mon honoré, heureux et chéri collègue,</p>
+
+<p>«Le général Kléber, que je regarde comme mon ami, est porté à vouloir
+la paix: toutes les nations de l'univers la préfèrent à l'effusion du
+sang humain. Il <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> faut cependant être persuadé que, quoi qu'il
+s'agisse de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activité
+pour accélérer notre marche vers l'Égypte, en nous confiant toujours
+dans la toute-puissance du Très-Haut. Vous n'ignorez pas que les
+Français ont employé, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses
+pour tromper toutes les nations de l'univers. Si, dans cette
+circonstance, ils ont encore la même intention, ils ne réussiront pas.
+Il arrive souvent que ceux qui trompent sont eux-mêmes trompés. Au
+reste, s'ils désirent sincèrement négocier avec la Sublime Porte, et
+nous donner des témoignages d'amitié en commençant des conférences de
+paix, qu'ils le prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catiëh
+et Salêhiëh; qu'ils commencent par là à vous donner à vous-même la
+confiance qu'ils veulent que nous prenions: on pourra alors entamer
+des négociations et travailler à leur sûreté. J'espère que vous
+mettrez le plus grand zèle à agir en conséquence».</p>
+
+<p class="p2">Suivre ces ouvertures était en accepter la base. La négociation se
+trouvait close avant d'être ouverte; l'évacuation était consentie, il
+n'y avait plus qu'à régler quelques accessoires insignifians. Kléber
+envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces
+propositions n'étaient qu'un premier mot, que la question se
+relèverait d'elle-même, qu'il s'agissait moins de la poser que de la
+débattre. Une autre considération contribua encore à l'égarer. Il
+savait quel était le grand visir; bon, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> intègre, généreux,
+excellent comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de
+la Haute-Asie, et porté tout à coup des modestes fonctions de
+collecteur au faîte du pouvoir. Ses idées étaient aussi étroites que
+sa fortune avait été obscure; il se berça de l'espérance de le primer
+dans la discussion, et qu'au lieu d'en être le préliminaire, l'Égypte
+serait le gage de la paix. C'était mal connaître la fixité des Turcs.</p>
+
+<p>La tentative, néanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il écrivit à
+Kléber, lui donna connaissance du traité qui liait la Porte à
+l'Angleterre, et demanda à intervenir dans les négociations. Sa
+mésaventure d'Alexandrie lui tenait à l'âme, il tremblait qu'elle ne
+se répétât. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il
+désirait le plus lui était indifférent. S'il revenait sur des offres
+qu'on n'avait pas craint de flétrir du nom d'embauchage, c'est qu'il
+répugnait à l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer
+dans l'exil d'aussi généreux soldats. Que pouvaient en effet leurs
+efforts contre l'Angleterre? Isolés comme ils étaient, sans flotte,
+sans communication, qu'avait à en redouter le commerce britannique?
+Qu'avait à en craindre l'Indostan? Indifférent au fond sur la
+possession de l'Égypte, son gouvernement n'insistait sur l'évacuation
+que parce qu'il était lié par les traités, qu'il avait garanti
+l'intégrité de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs égalaient sa
+bonne foi; l'Angleterre était en mesure de prouver sur le Nil, comme
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un
+outrage, et ne partageait pas les principes envahisseurs du
+Directoire, qu'on osait lui attribuer. La politique exigeait peut-être
+qu'elle retirât une offre trop généreuse; mais l'humanité l'avait
+faite et la politique anglaise était de tenir sa parole sans jamais
+sacrifier à l'intérêt du jour. Qu'on se hâtât donc, qu'on ne se berçât
+plus de la vaine espérance de repasser en Europe, sans l'agrément de
+l'amirauté, ni de parvenir à la paix avant d'avoir restitué l'Égypte.
+L'un était aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du
+Directoire lui avaient aliéné tous les peuples, et l'évacuation était
+un préliminaire dont on était résolu de ne pas se départir. Cette
+résolution, d'ailleurs, ne fût-elle pas immuable comme elle l'était,
+ce n'était pas dans un lieu aussi éloigné du siége des gouvernemens
+respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de
+l'importance de celle dont il s'agissait.</p>
+
+<p>Cette lettre, espèce de duplicata de la dépêche du visir, ne pouvait
+manquer son effet sur un homme du caractère de celui auquel elle
+s'adressait. Kléber avait l'âme haute, la répartie heureuse, belle; il
+connaissait ses avantages et aimait à les déployer. Il ne passerait
+pas à un Anglais ce qu'il avait toléré de la part d'un Turc; il
+s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, répondrait avec
+chaleur à ce qui aurait été combiné avec astuce, et finirait par
+donner prise. C'est ce qui arriva. La réponse du général, d'ailleurs
+pleine de noblesse et de dignité, était ainsi conçue:</p>
+
+
+<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Au quartier-général du Caire, an <span class="smcap">VIII</span><br>
+de la République (30 octobre 1799).</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, à monsieur Sidney-Smith,<br>
+<span class="normal"><i>Commandant l'escadre anglaise dans les mers
+ du Levant.</i></span></p>
+
+<p class="smcap">Monsieur le Général,</p>
+
+<p>«Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et
+moi avons écrites au grand-visir, les 30 thermidor et 1<sup>er</sup> jour
+complémentaire derniers.</p>
+
+<p>«Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et
+l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs
+d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-visir.
+Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des
+puissances avec lesquelles elle était en guerre, quand nous sommes
+venus en Égypte, compte des motifs qui nous y ont amenés.</p>
+
+<p>«Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec
+Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demandé moi-même votre intervention
+dans ces négociations, persuadé, comme je le suis, qu'elles peuvent
+devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans
+doute autant que moi.</p>
+
+<p>«Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à
+cet objet; vous n'avez jamais pensé <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> sérieusement, monsieur
+le Général, qu'une armée française, et chacun des individus qui la
+composent, pussent écouter des propositions incompatibles avec la
+gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien. Et
+certes! l'Égypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus
+un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.</p>
+
+<p>«Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Égypte, uniquement pour
+retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins
+aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs, et
+multiplié leurs moyens de défense à l'extérieur; mais ils la
+quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette
+évacuation pouvait devenir le prix de la paix générale.</p>
+
+<p>«Les événemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma
+position en Égypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers
+au-delà des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie,
+une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la
+République française sait se relever avec éclat de ses revers.</p>
+
+<p>«Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et
+quelque actives que soient les croisières ennemies dans la
+Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver,
+qu'elles n'ont empêché l'escadre française de passer de Brest à
+Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre
+espagnole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> «Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour
+toujours inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien à craindre du
+grand-visir. Avec deux cents hommes, je garde les défilés inondés des
+pays cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle
+est forcée d'y périr de misère.</p>
+
+<p>«J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuse, pour garder les
+forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une
+attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et
+l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une
+fonderie et des manufactures d'armes sont en activité, et me mettent
+insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est
+donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des
+deux mers avec lesquelles nous communiquons.</p>
+
+<p>«Mais comme le but auquel en définitif il faut atteindre, est la paix;
+qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent comme on la ferait
+plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang;
+qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire
+reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait,
+j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la
+place honorable que vous occupez dans la carrière politique, m'assure,
+monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'ambition plus
+noble que celle de concourir à l'achever.</p>
+
+<p>«L'intégrité de l'empire ottoman, qui est la base <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de
+l'alliance de l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet
+des sollicitudes de la République française. Je l'ai écrit au
+grand-visir et je vous le répète, l'Égypte, que nous n'avons cessé de
+considérer comme lui appartenant, sera restituée à cette puissance
+aussitôt qu'une paix solide entre la France, l'Angleterre et la
+Sublime Porte, assurera cette intégrité même de l'empire ottoman.</p>
+
+<p>«Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Général, que la paix
+générale ne peut avoir eu lieu avant l'évacuation de l'Égypte, et
+qu'elle pourrait être accélérée par l'évacuation préliminaire. Mais ce
+préliminaire ne peut en être un aux négociations, il doit simplement
+en être une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit
+aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs que la paix
+générale peut être conclue, je ne pense pas qu'il en soit de même pour
+établir les négociations.</p>
+
+<p>«J'ajouterai, à l'égard de l'Angleterre, que les circonstances me
+paraissent avoir apporté de grands changemens dans ses intérêts
+politiques; changemens qui doivent rendre très facile la fin de nos
+malheureux débats.</p>
+
+<p>«Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui
+s'estiment, deux nations les plus civilisées de l'Europe cessent de se
+battre.</p>
+
+<p>«Je me féliciterais, monsieur le Général, d'avoir avec vous l'avantage
+d'arriver à ces heureux résultats. J'en trouve un augure favorable
+dans le désir qui nous est commun de baser nos communications
+officielles <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> sur la franchise du caractère militaire; il me
+sera naturel d'écarter tout sentiment étranger à la plus parfaite
+estime.</p>
+
+<p>«J'ai écrit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour
+entamer les conférences dans un lieu qu'il indiquera; de mon côté,
+j'enverrai le général de division Desaix et l'administrateur général
+des finances Poussielgue. Si vous désirez que ces conférences se
+tiennent à bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutumé à la marche réservée de
+Bonaparte, il ne s'attendait pas à trouver tant d'abandon dans son
+successeur, et cherchait dans le développement, les moyens de faire
+admettre son intervention. Les derniers bâtimens de la flotte qui
+arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes
+aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la côte; il savait
+que Lesbëh n'était défendu que par un millier d'hommes, il résolut de
+l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnières, le feu s'ouvrit; en un
+instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu
+d'effet, jusqu'à ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous
+occupions à un quart de lieue en mer, ils nous forcèrent à l'évacuer.
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Le commodore s'y établit, déploya de nouveau ses
+embarcations, et fit redoubler le feu.</p>
+
+<p>Prévenu de ce petit échec, Kléber fit aussitôt ses dispositions pour
+recevoir l'attaque qui se préparait. Desaix venait d'arriver au Caire;
+il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et
+le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la défense.
+Ce secours fut inutile, tout était terminé lorsqu'il arriva. L'ennemi
+avait continué son feu, et s'était enfin décidé à prendre terre après
+quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour
+point de débarquement, la zone étroite qui sépare la mer du lac
+Menzalëh et que sillonnaient dans toute son étendue les batteries de
+ses vaisseaux. Le 1<sup>er</sup> novembre, ses chaloupes se mirent en
+mouvement dès que le jour commença à paraître, et jetèrent du premier
+transport quatre mille hommes à la côte. Tous aussitôt se mettent à
+défoncer, à remuer la terre et dessinent une espèce de tranchée,
+pendant que les embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le
+général Verdier, qui était campé à quelque distance, ne leur laisse
+pas le temps d'achever. Il marche sans délibérer, brave le feu des
+chaloupes, arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une
+mêlée furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on
+donne, on reçoit la mort sans proférer un mot; le cliquetis des armes
+est le seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scène
+de carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux
+sont <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> couchés dans la poussière, le reste cherche à regagner
+les chaloupes qui l'ont jeté sur la plage, ou implore la clémence du
+vainqueur. Telle fut la fin de cette expédition qui devait nous
+arracher l'Égypte. L'armée avait succombé sous les murs d'Aboukir,
+l'arrière-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait
+voulu la destinée.</p>
+
+<p>L'escadre était battue; les vents la portaient au large, elle ne
+pouvait désormais rien tenter en faveur du visir. Sa défaite devait
+relever la négociation, et la placer sur ses justes bases. Kléber le
+sentait, le mandait à Desaix; mais rendu bientôt à son irrésolution
+première, il ne voyait, ne rêvait que le visir. En vain le général
+Verdier lui annonçait qu'il avait soigneusement interrogé les
+prisonniers qu'il avait faits; que tous étaient d'accord, qu'ils
+arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec
+Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activité.
+Kléber n'en voulait rien croire; il s'obstinait à ne voir dans
+l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait
+à Desaix de ne rien négliger pour se mettre en rapport avec Sidney.
+Mais celui-ci avait gagné la haute mer; Morand, qui lui portait la
+dépêche du général en chef n'avait pu l'atteindre, et avait été obligé
+de pousser jusqu'à Jaffa. Loin de chercher à ouvrir des
+communications, dont les fruits étaient déjà si déplorables, le
+général résolut de profiter de l'éloignement du commodore pour les
+rompre tout-à-fait. Il écrivit <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> à Kléber, lui peignit
+l'exaltation des troupes, les difficultés que présentait la côte
+couverte de forts et de boue. Il lui représenta qu'il suffisait de
+quelques réparations pour mettre Lesbëh hors d'insulte, et qu'avec une
+place de cette force que protégeait un bon fossé, que défendait une
+immense étendue de vase, il n'avait rien à craindre d'un débarquement.
+Au surplus, l'expédition qui s'était présentée à l'embouchure du Nil
+arrivait directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec
+l'armée du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, était
+accouru se disculper auprès du généralissime. «Je n'ai pas besoin,
+poursuivait-il, de le porter à la paix. Il n'a qu'un but, qu'un désir,
+qu'une volonté, celle de négocier pour nous prouver qu'il faut que
+nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans
+son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête.
+Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet.
+Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis,
+paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces
+bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils
+feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera
+dans la tête qu'après bien des corrections; encore une bonne, et tout
+ira bien, du moins je le présume. Smith s'impatientait de n'avoir pas
+de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: «Le général
+Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le
+croyais plus raisonnable <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> que le général Bonaparte.» Vous
+voyez d'après cela, mon général, qu'il ne demande pas mieux que de
+négocier. Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tôt
+possible. Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est
+que cela lui tient à c&oelig;ur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense,
+une raison de ne pas l'accorder légèrement.</p>
+
+<p>«Menou conseillait la même réserve Les prévenances des Anglais lui
+étaient suspectes. <i>Milord et messieurs</i> étaient inquiets, soucieux;
+ils méditaient sûrement quelque complot, tramaient quelque surprise,
+mais tout était en éveil, depuis Damiette au Marabou. <i>S'ils
+arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grêle</i>; on pouvait
+s'en rapporter à lui. Le général en chef n'avait besoin que de
+prudence, de sang-froid, pour rendre un service signalé à la
+République, et ajouter à sa réputation militaire celle d'un très
+habile et très heureux négociateur.</p>
+
+<p>Kléber avait naturellement l'âme ouverte à toutes les inspirations
+nobles et généreuses. Ses lieutenans s'adressaient à son courage; ils
+lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire
+impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait été emporté loin
+du but. Il chercha à revenir sur lui-même; il se fit rendre compte de
+la situation des corps, voulut connaître les mouvemens qu'ils avaient
+faits, les vues, les espérances des généraux qui les avaient conduits.
+La correspondance de tous ceux qui avaient commandé <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> fut
+analysée avec soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on
+s'était laissé imposer, ne présentait que des motifs de sécurité. Les
+croisières étaient faibles, les mameloucks dispersés, les Osmanlis aux
+prises avec la faim: nos troupes, électrisées par la victoire et le
+butin qu'elles avaient fait, étaient assurées de vaincre, et ne
+demandaient que nouvelle fête, comme l'écrivait Desaix. Ces bonnes
+dispositions furent inutiles. Un Tartare, expédié de Jaffa, fit
+évanouir toute la résolution que Kléber avait montrée. L'énergie du
+soldat plia devant la responsabilité du général; il craignit de courir
+les chances d'une action, et résolut de s'en remettre encore aux
+subtilités de la diplomatie. Peut-être un peu de présomption se mêlait
+à ce dessein. Il se confiait à la supériorité européenne, et ne
+désespérait pas de <i>dessiller les yeux au pauvre grand-visir</i>. Menou
+était désigné pour opérer ce prodige, mais le rusé Abdalla n'eut garde
+d'accepter la mission. Il éluda, se perdit en considérations sur
+l'état où se trouvaient les Ottomans. Il représenta que la Turquie
+était à bout, qu'elle exécrait les Russes et ne pouvait marcher
+qu'avec défiance contre un ennemi qu'ils combattaient. Kléber n'en
+voulut pas davantage. Ces aperçus le touchaient peu; ne croyait pas à
+la sagesse des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait
+invoquer. «Leur sagesse! répétait-il avec amertume, mais le divan a
+ouvert les Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux
+prises avec les Turcs. Qu'attendre? que se promettre désormais?
+comment, dans <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> cette vaste confusion de choses et d'intérêts,
+prévoir ce qui arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste,
+je négocierai, je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps.
+Chacun en agira de même, et la fortune décidera.» Ces brusques
+allocutions ne satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les
+rapports qu'ont entre eux les États; mais Kléber refusa de se prêter à
+ses dissertations. Il lui défendit de l'entretenir de politique, et
+ordonna à Desaix de négocier.</p>
+
+<p>Ce général ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir
+n'arrivait pas; il commençait à croire qu'il en serait quitte pour
+battre ce qui restait d'Ottomans sur la côte, lorsqu'il apprit que
+leur chef avait enfin planté ses tentes à Jaffa. Il voulut essayer si
+une nouvelle tentative ne rendrait pas Kléber à son élan. Il lui
+écrivit, et faisant légèrement allusion au long effroi qu'on lui avait
+donné du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prétentions
+des Anglais, et l'impossibilité de rien arrêter de raisonnable avec
+eux avant de les avoir défaits. «Vous m'annoncez, lui mandait-il
+l'arrivée du visir à Jaffa. Il était temps qu'il vînt, car en voilà
+beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas
+de paix qu'il n'ait été battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la
+tête trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les
+étriller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera
+plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la
+fortune vous faisait <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> battre le visir, ils seraient tous plus
+raisonnables.» Il lui exposait ensuite combien les armées qui
+menaçaient l'Égypte étaient peu redoutables, et les chances qu'il
+avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles
+marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devançaient,
+agissaient sans concert; un tel assemblage était hors d'état d'obtenir
+des succès décisifs sur des troupes aguerries.</p>
+
+<p>Ces considérations étaient vraies; mais peu de jours avaient suffi
+pour compliquer la position du général en chef. Bonaparte avait, de
+prime abord, pénétré Sidney et interdit toute communication avec son
+escadre. Kléber, plus confiant, tint une conduite opposée; il laissa
+imprudemment affluer les Anglais sur la côte: l'inquiétude, la
+séduction courut aussitôt nos rangs. «Quelle folie de s'obstiner à
+garder l'Égypte, de défendre des principes que la victoire avait
+proscrits. Les généraux étaient las de guerre, d'anarchie; ils étaient
+résolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient
+arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Condé, et
+se disposaient à rentrer en France les armes à la main.» Les souvenirs
+qu'on s'appliquait à réveiller, les desseins qu'on attribuait à leurs
+chefs ébranlèrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne
+se prêtèrent plus qu'avec répugnance à éloigner l'époque d'une
+évacuation qu'ils croyaient arrêtée. Encouragée par ces succès, la
+malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, écrits
+anonymes, tout fut répandu à pleines <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> mains. Partout on
+excitait les troupes à la révolte, partout on leur prêchait
+l'insubordination. Lanusse cherchait à intercepter ces écrits; Menou
+jurait qu'il ne survivrait pas à la République. Mais ni ces soins ni
+cette résolution ne remédiaient au désordre. L'anxiété de Kléber était
+au comble. Les rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore
+l'augmenter. On enrôlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on
+sortait furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en
+plein jour de Mansoura, le parlementage, comme l'écrivait Dugua,
+portait son fruit. Bientôt même il eut des conséquences qu'on n'eût
+osé prévoir. Les troupes, égarées par des suggestions qui pourtant
+avaient été signalées bien des fois, demandèrent impérieusement leur
+solde et refusèrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si
+glorieusement de triompher à la tête de celles qui occupaient
+Damiette, essaya de les ramener: les prières furent aussi inutiles que
+les menaces; il ne put les apaiser qu'en avisant aux moyens de les
+satisfaire. Lanusse fut plus heureux quelques jours plus tard, et
+parvint à contenir les siennes; mais toutes étaient agitées,
+mécontentes, prêtes à éclater. Kléber, stupéfait, ne savait que
+résoudre. Il était humilié, consterné de ce soulèvement inattendu, et
+cherchait à l'apaiser lorsque le persiflage du reis-effendi vint lui
+faire encore mieux sentir le danger qu'il y a à trop étendre ses
+communications. Cette lettre, qui répondait à la dépêche transmise par
+Moustapha, était ainsi conçue:</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Le Reis-Effendi, ministre des relations extérieures
+ de la Sublime Porte, à Moustapha-Pacha.</p>
+
+<p class="date">28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hégire 1214;<br> savoir, 28 brum. an <span class="smcap">VIII</span>
+ (19 nov. 1799).</p>
+
+<p class="greet smcap">Mon Magnifique, Puissant, Généreux, Clément
+ Seigneur et Maître.</p>
+
+<p>«Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du
+général en chef français l'honoré général Kléber, à mon puissant,
+miséricordieux bienfaiteur et maître le grand-visir, généralissime des
+armées ottomanes, a été bien compris par sa hautesse et par moi votre
+serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique
+le général votre ami m'ait paru sous différens rapports être un homme
+sage, prévoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa
+manière d'écrire, où l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut
+saisir, et qui peuvent être expliquées de différentes manières. Il
+dit, d'un côté, que la nation française, ancienne amie de la Sublime
+Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'Égypte par
+l'armée française, opérée par l'instigation d'une bande séditieuse;
+que le conseil ayant discuté sur une affaire si mauvaise et sinistre,
+était sincèrement porté à faire la paix avec la Sublime Porte: il dit
+de plus d'être notre ami, et il conteste de l'être. De l'autre côté,
+<span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> il dit être prêt à tout, même à se battre contre les armées
+de la Sublime Porte. Tantôt il veut évacuer l'Égypte; tantôt il fait
+voir qu'il voudrait faire cette évacuation d'une manière à n'avoir
+rien à craindre. D'un côté, il fait changer la face des affaires en
+n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'évacuer
+l'Égypte; de l'autre côté, après avoir allégué l'opinion de la nation
+française relativement à l'invasion de l'Égypte, il dit que pour
+n'être pas réprimandé par cette même nation et par le Directoire
+exécutif, pour avoir quitté l'Égypte, il veut être muni d'un titre qui
+est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent
+peut écrire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de
+sorte que ce qu'il paraît vouloir dans un endroit s'oppose et fait
+changer de face à ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que
+si le général mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement
+ses écrits et la signification véritable qui doit y être donnée par
+ceux à qui ils sont adressés, il ne pourrait que s'apercevoir de
+l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on
+doit en porter. Si le général croit que ceux à qui il envoie ses
+écrits ne se pénètrent pas de leur véritable signification, il se
+trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes
+capables d'approfondir le véritable sens des choses: des hommes
+intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les
+affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le
+général <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> votre ami doit être convaincu le premier que des
+formes pareilles de traiter peuvent être comparées à des bâtisses
+transparentes, dont tous les contours ont toujours été connus la
+Sublime Porte, qui découvrit les choses les plus cachées, et qui
+développe les affaires les plus embarrassées et les plus compliquées.
+Puisque le général votre ami désire empêcher l'effusion du sang
+humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le
+véritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions
+soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient
+sincères et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes
+aux autres? Voilà la conduite qui doit être tenue par tous ceux qui
+agissent légalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris
+leur parti.</p>
+
+<p>«Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune
+destination spéciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le
+bien doivent contribuer à ce qu'elle prenne une bonne tournure et
+qu'elle ait un heureux succès. J'ai pensé en conséquence que je devais
+expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficulté, d'une
+manière toujours digne et conforme à l'état et au mérite des deux
+parties.</p>
+
+<p>«Si l'on finit par traiter d'une manière conforme à celle que j'ai
+annoncée, que les paroles et les faits soient toujours conformes les
+uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientôt arrangé; et comme
+il est très clair et évident que l'on ne pourrait <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> que faire
+naître des difficultés à la réussite de l'affaire que l'on traite, par
+des paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres,
+l'on espère que dorénavant, avec la grâce du Très-Haut, tout sera
+énoncé d'une manière claire et évidente, et que la sincérité des
+intentions des deux parties sera exprimée de sorte qu'il n'y aura pas
+le moindre doute ni équivoque. Je vous prie de croire digne de votre
+attention ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique,
+puissant, généreux, clément seigneur et maître.</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Moustapha-Rasikh</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Morand arriva quelques jours après la dépêche du reis-effendi. Il
+avait joint le commodore à Jaffa; les propositions dont il était
+porteur avaient été discutées, accueillies en plein conseil; et Smith,
+toujours prompt à attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqué
+d'assurer Kléber de la délicatesse qu'il apporterait dans la
+négociation.</p>
+
+<p>Le visir fut moins poli. Il distribua en général quelques maximes sur
+l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le
+prévint ensuite que ses dépêches avaient été soumises au commodore, et
+au conseiller russe qui suivait le quartier-général ottoman; que le
+conseil avait agréé ses propositions et <i>chargé le commandant Smith de
+négocier l'affaire relative à l'évacuation</i>. Le commodore se trouvait
+ainsi accrédité par la Porte et la Russie. <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Le grand-visir
+signifiait les pouvoirs dont il était revêtu; il devenait inutile de
+vérifier le titre de plénipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il
+avait pris; il n'y avait plus qu'à se réunir. Kléber avait désigné
+pour ses plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur
+Poussielgue. Il les envoya attendre à Damiette l'apparition du
+commodore, et leur remit les instructions qui suivent:</p>
+
+<h3>INSTRUCTIONS</h3>
+
+<p class="center"><i>Données par le général en chef Kléber, au général de division
+ Desaix, et à l'administrateur général des finances Poussielgue,
+ pour les conférences relatives à l'occupation et à l'évacuation
+ de l'Égypte.</i></p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter
+une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la
+condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et
+d'autre, que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si
+cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les
+envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit
+armistice.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes,
+ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire
+ottoman; une des premières conditions à exiger pour consentir à
+l'évacuation de l'Égypte, est la dissolution de cette triple alliance
+contre la France, et une nouvelle garantie <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> du gouvernement
+anglais de cette même intégrité de l'empire ottoman.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Depuis l'envahissement de l'Égypte par les Français, la Porte, en
+usant de représailles, s'est emparée des îles de Corfou, Zante et
+Céphalonie. Les envoyés demanderont, de la manière la plus expresse,
+que ces îles, et ce qui en dépend, soient restituées à la France, à
+qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement
+anglais, tout le temps que durera la guerre.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Ainsi, dès que l'évacuation de l'Égypte aura été arrêtée, ces
+îles et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent, seront
+abandonnées par les troupes de la Porte, et par celles de ses alliés.
+Le générai en chef Kléber sera le maître d'y envoyer de suite, et
+directement de l'Égypte, telles garnisons, munitions de guerre et de
+bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les
+ports et places de ces îles seront restitués dans le même état où ils
+se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de
+l'évacuation de l'Égypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à
+la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des îles
+de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dépendances. Le général
+en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de
+Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et
+de bouche, qui seront envoyées directement <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de l'Égypte avec
+les passe-ports et sauf-conduit nécessaires. Le général en chef pense
+que cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si
+la Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur
+l'occupation de ces îles par les Français ou par les Russes, ils
+devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester
+et s'y maintenir plutôt que de les voir possédées par les derniers.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus,
+l'évacuation de l'Égypte serait consentie par les plénipotentiaires
+français, ils traiteront des détails sur la manière dont cette
+évacuation aura son exécution, et stipuleront, nominativement les
+places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la
+Porte.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup>. Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation
+des articles ci-dessus, il enverra au lieu où se tiendront les
+conférences l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le
+nombre de bâtimens qui devra être fourni par la Porte à l'armée
+française, pour elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup>. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'armée sera
+stipulée particulièrement: ils devront être conçus de la manière la
+plus honorable, et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à
+ce qui aura été convenu de part et d'autre.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup>. Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des
+biens de ceux des habitans de l'Égypte <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> qui ont servi les
+Français avec la soumission que l'on doit à tout gouvernement établi.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup>. Toutes choses devant être rétablies entre la France et la
+Sublime Porte comme par le passé, les négocians français résidans en
+Égypte, ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la
+même liberté, des mêmes priviléges et franchises qu'avant l'occupation
+de ce pays par l'armée française.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup>. Tous les prisonniers faits de part et d'autre, à Corfou, Zante,
+Céphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de
+l'empire ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les
+Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur
+patrie respective, avec les secours et passe-ports nécessaires.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup>. Toute hostilité entre la France et la Sublime Porte, ainsi
+qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitôt après
+l'évacuation de l'Égypte, en attendant la conclusion définitive de la
+paix entre lesdites puissances.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup>. Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et
+consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou
+conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles
+ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles
+portées dans les présentes instructions.</p>
+
+<p>14<sup>o</sup>. Si cependant notre situation en Europe était telle que nos
+frontières fussent déjà envahies, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> nos places principales
+prises ou attaquées, ce que les plénipotentiaires connaîtront
+facilement par les papiers publics qu'on ne manquera pas de leur
+communiquer; comme alors probablement les plénipotentiaires adverses
+n'acquiesceront pas aux conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au
+contraire sur l'évacuation pure et simple de l'Égypte, les
+plénipotentiaires français déclareront, dans ce cas, que jamais
+général français ne consentira à une semblable évacuation que sur les
+ordres par écrit de son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit
+pour expédier un courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et
+une suspension d'hostilités, jusqu'à son retour, qui sera fixé à
+quatre mois.</p>
+
+<p>15<sup>o</sup>. Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les
+plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les
+différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement.</p>
+
+<p>16<sup>o</sup>. Les plénipotentiaires ne correspondront officiellement que par
+écrit.</p>
+
+<p>Fait au quartier-général du Caire, le 16 frimaire an VIII de la
+République française,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="right20">Pour copie conforme,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Réponse du Grand-Visir</span>, <i>à la Lettre qui lui a été écrite par le
+ général en chef</i> <span class="smcap">Kléber</span>, <i>le 5<sup>e</sup> complémentaire an</i> <span class="smcap">VIII</span>,</p>
+
+<p class="center smaller">Apportée le 1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">VIII</span> par le trésorier de Moustapha-Pacha,
+ prisonnier au Caire.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général de Damas (sans date).</p>
+
+<p class="greet"><i>Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
+ Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé</i> <span class="smcap">Kléber</span>, <i>dont
+ la fin puisse être heureuse, un des Généraux de France,</i> <span class="smcap">Salut et
+ Amitié</span>.</p>
+
+<p>J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier de
+Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que
+vous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la
+République française, et que vous cherchez à excuser ce qui s'est
+passé. Vous m'avez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du
+Caire, et que vous l'aviez remplacé. J'ai reçu, jointe à cette lettre,
+la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte, qui me fut
+remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir
+envoyée <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> dans la crainte que la première n'ait été prise par
+quelqu'un des bâtimens qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que
+vous avez reçu ma réponse à la lettre de Bonaparte, que j'ai envoyée
+par le même, effendi qui était porteur de la sienne, et que vous avez
+parfaitement compris le sens de ce que je lui écrivais.</p>
+
+<p>Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que
+vous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la
+guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique
+que l'effusion du sang humain!</p>
+
+<p>Je dois vous observer, d'après le désir que vous montrez de rétablir
+la paix entre la Sublime Porte et la République française, qu'il faut
+commencer par faire connaître les pouvoirs donnés par les cinq
+Directeurs de France, désigner ensuite les plénipotentiaires et le
+lieu des conférences, où l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer
+cette paix entre les deux puissances, et que nécessairement ces
+préliminaires prendront beaucoup de temps.</p>
+
+<p>Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de
+retourner en sûreté d'où vous êtes venu, et entamer des négociations
+pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi
+d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du
+Très-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement à tous les
+musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut,
+ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte, je vous ferai avoir
+toute sûreté de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le
+moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre, à vous, ni à
+aucun des Français qui sont en Égypte, et qui pourront en partir
+<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> avec leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur
+les bâtimens français qui sont en Égypte, et s'ils ne suffisent pas,
+sur ceux de la Sublime Porte.</p>
+
+<p><i>Lorsque vous serez arrivés dans votre pays, si votre république
+témoigne le désir de rétablir la paix avec la Sublime Porte</i>, vous
+savez qu'il doit être ouvert à cet effet des négociations entre des
+envoyés de part et d'autre, conformément aux anciens usages établis.</p>
+
+<p>Si vous désirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet
+arrangement pourra avoir lieu conformément à ce que je viens de vous
+dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus
+convenable pour votre sûreté, ne tardez pas à m'en instruire. C'est
+pour cet objet que je vous ai écrit la présente; quand vous l'aurez
+reçue, et que vous en aurez compris le contenu, réfléchissez beaucoup
+à sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose.</p>
+
+<p>Signé en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau apposé à la lettre.</p>
+
+<p>Traduit par le citoyen Brascevich, interprète du général en chef.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damien Brascevich</span>.</p>
+
+<p class="right20">Pour copie conforme,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> (N<sup>o</sup> 2.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, 27 octobre 1799.</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, au Grand-visir.</p>
+
+<p>J'ai reçu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le
+trésorier du très considéré Moustapha-Pacha, et après en avoir compris
+le contenu, j'en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous
+faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc ici
+qu'à prier Votre Excellence d'apporter à ce que ce pacha, notre
+prisonnier et pourtant notre très honoré ami, pourra vous écrire. Il
+s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur
+le passé que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de
+considérer surtout que de quelque côté que puisse se ranger la
+victoire dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne
+saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux
+puissances pour lesquelles nous agissons.</p>
+
+<p>Je prie Votre Excellence de croire à la très haute considération que
+j'ai pour elle.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, 11 octobre 1799.</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, au général de division Menou.</p>
+
+<p>Le grand-visir a renvoyé l'effendi qui était porteur de la lettre de
+Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil, et
+marquée au coin de la plus haute insolence. <i>Il faut, d'après cela,
+renoncer entièrement à traiter avec les ministres de la Sublime Porte,
+ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce à quoi aucun individu de
+l'armée ne consentirait sûrement pas.</i></p>
+
+<p>Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empêcher d'entrer en
+pourparlers avec les bâtimens européens qui <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> pourraient se
+présenter devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un
+parlementaire russe ou anglais. J'inspirerais par là aux Turcs une
+jalousie, ou plutôt une défiance qui pourrait les rendre plus
+traitables, et mon objet principal, celui de gagner du temps, se
+trouverait toujours rempli.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p>
+<p class="date">Belbéis 2 octobre.</p>
+
+<p class="to">Le général Reynier au général en chef Kléber.</p>
+
+<p>Je vous envoie, citoyen Général, une lettre de l'adjudant-général
+Martinet, qui m'écrit les renseignemens qu'il a reçus d'un volontaire
+de la 25<sup>e</sup> demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit à Damas, et
+renvoyé par le visir. L'idée de faire un prisonnier et de nous le
+renvoyer afin d'effrayer sur les préparatifs ne peut avoir été
+suggérée que par des Européens, et annonce en même temps peu de
+confiance dans ses forces, ou le désir de négocier. L'adjudant-général
+Martinet doit vous écrire les mêmes renseignemens qu'il me donne.</p>
+
+<p>Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. <i>L'esprit des habitans
+est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des préparatifs des
+pachas.</i></p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 5.)</p>
+<p class="date">Tigre, le 16 octobre 1799.</p>
+
+<p class="to">Au général Marmont.</p>
+
+<p>Votre départ subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du
+plaisir de vous revoir, comme je l'avais espéré, et de prendre votre
+réponse à la dernière lettre du commodore, qui l'attend encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en
+France, s'il y arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras,
+est en état d'accusation. On leur impute formellement, entre autre
+choses, d'avoir <i>exilé et relégué la plus belle armée de la République
+dans les déserts de l'Arabie</i>; et Rewbell en appelle au général
+Bonaparte, pour justifier son projet, comme vous verrez par les
+feuilles ci-incluses. J'espère que nous serons bientôt devant
+Alexandrie, et que j'aurai l'honneur de vous y voir dans le courant du
+mois. Je vous ferai part alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y
+en eut jamais autant que dans ce moment-ci.</p>
+
+<p>Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée,
+de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux <i>le Centaure</i> et
+<i>la Bellone</i>; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant
+capitaine du <i>Leander</i>, et qui fut si maltraité par le commandant du
+<i>Généreux</i>. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent
+beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la
+dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard.</p>
+
+<p>Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre
+ci-incluse à son adresse. Elle est de notre <i>consulesse</i> à Acre, a
+rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc.,
+etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si
+jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos
+amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes
+services sans réserve.</p>
+
+<p class="signatsc">John Keit.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> (N<sup>o</sup> 6.)</p>
+<p class="date">Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).</p>
+
+<p class="to">Le général Desaix au général en chef.</p>
+
+<p>Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le
+général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient
+d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé
+la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si
+rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait
+bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête
+pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se
+présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général
+Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut
+être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les
+faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à
+l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens,
+puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai
+vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre
+à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de
+l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il
+n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle),
+l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer
+qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous
+seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi
+construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place
+sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait
+faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et
+éloigner les bâtimens <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> ennemis. Les redoutes fermées sont
+très dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas
+prises de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs
+mains elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général
+Verdier à les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire
+ouvertes à la gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette
+avait été cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était
+indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des
+agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je
+pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que
+Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à
+agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je
+n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il
+n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec
+nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite.
+La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et
+chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la
+voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats
+éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer
+d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens
+s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce
+que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que
+par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le
+présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait
+du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que
+je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le
+général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>
+Général, qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de
+vous faire partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande
+instamment quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il
+ne faut pas, je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant
+qu'il soit deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je
+voudrais savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici.
+J'irai visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous
+ne me faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour
+me rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces
+voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me
+manquent. J'attends de vos nouvelles.</p>
+
+<p class="signatsc">Desaix.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Quartier-général du Caire, 18 brumaire an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (9 novembre).</p>
+
+<p class="to">Au général Desaix.</p>
+
+<p>Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un
+courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il
+déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y
+aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas
+à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera.
+<i>Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette</i>, et je pense que cela le
+rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi
+que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du
+départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand;
+mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier
+s'attend à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est
+pourquoi je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de
+prendre le commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a
+définitivement passé en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks,
+évitant fort adroitement la rencontre de nos troupes.</p>
+
+<p>J'attends le 20<sup>e</sup> de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous
+l'enverrai, et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3<sup>e</sup>
+régiment de cette arme, et les chasseurs du 22<sup>e</sup> à Rosette.</p>
+
+<p><i>Je ne désespère pas de renouer les conférences</i>, et vous serez
+toujours un des conférendaires.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 8.)</p>
+<p class="date">10 novembre.</p>
+
+<p class="to">Kléber, au général de division Menou.</p>
+
+<p>J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement
+provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général,
+les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez,
+dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à
+temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de
+mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller
+les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.</p>
+
+<p>Je vous salue,</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> (N<sup>o</sup> 9.)</p>
+<p class="date">Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799.</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, a S. Ex. le Grand-Visir, généralissime des
+armées de la Sublime Porte.</p>
+
+<p class="greet"><i>Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
+ une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;</i> <span class="smcap">Salut et amitié.</span></p>
+
+<p>J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le
+commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les
+articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce
+ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a
+contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour
+garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la
+restitution de l'Égypte.</p>
+
+<p>Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur
+d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos
+malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus
+tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par
+Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que
+vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs,
+et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois
+sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur
+général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire
+interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence.</p>
+
+<p>Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et
+s'arrangerait facilement. Je me flatte même <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> d'avance d'avoir
+une réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient
+ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne
+manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 10.)</p>
+<p class="date">Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa,<br>
+ le 8 nov. 1799.</p>
+
+<p class="to">Le commodore Sidney Smith, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Monsieur le Général,</p>
+
+<p>La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire,
+m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M.
+l'adjudant-général Morand.</p>
+
+<p>Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp
+de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter,
+pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur.</p>
+
+<p>Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté;
+et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir
+des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à
+cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en
+votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces
+ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la
+bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que
+ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet
+devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais
+jamais <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> faire une proposition déshonorante pour l'armée
+française, dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que
+celui qui n'est pas délicat sur ce point se déshonore lui-même.
+L'estime que vous voulez bien me témoigner m'est d'autant plus
+agréable que je n'ambitionne que celle des hommes estimables.</p>
+
+<p>«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences
+seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous
+faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que
+m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour
+moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand
+le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si
+heureusement entre nous.»</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite
+estime et la plus haute considération,</p>
+
+<p class="signatsc">Sidney Smith.</p>
+
+<p class="to p2">Le Grand-Visir au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="center smaller">Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an <span class="smcap">VIII</span> (28 novembre).</p>
+
+<p>Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans
+effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un
+pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les
+Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits
+entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte.
+Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le
+trésorier du très honoré Moustapha-Pacha.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith
+était venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en
+présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru
+ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier
+l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus
+avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les
+délégués français devront se rendre.</p>
+
+<p>Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement
+dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la
+Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni
+secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires.</p>
+
+<p>Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par
+exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut
+point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître
+tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours
+avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a
+été expédiée.</p>
+
+<p>Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214
+(21 <i>brumaire an</i> <span class="smcap">VIII</span>).</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé en chiffres</i> <span class="smcap">Joussef</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> (N<sup>o</sup> 9.)</p>
+
+<p class="to">Le Commodore Sidney Smith, au général en chef
+ Kléber,</p>
+
+<p class="center smaller">À bord du vaisseau de Sa Majesté, <i>le Tigre</i>, devant Damiette,<br>
+le 26 octobre 1799 (4 brumaire an <span class="smcap">VIII</span>).</p>
+
+<p class="smcap">Monsieur le Général,</p>
+
+<p>La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le
+suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que
+vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1<sup>er</sup> jour
+complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne
+n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les
+questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours
+alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette
+guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité
+d'alliance, signé le 5 janvier dernier.</p>
+
+<p>«Par l'article 1<sup>er</sup>, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté
+l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance,
+accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être
+conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les
+deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans
+toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité
+réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires
+pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour
+effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se
+garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa
+Majesté Britannique garantit <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> toutes les possessions de
+l'empire ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant
+l'invasion des Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article
+5, une des parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre
+l'autre et sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une
+des deux parties, en haine des stipulations de ce traité ou
+d'exécution fidèle, l'autre partie viendra à son secours, de la
+manière la plus utile, la plus efficace et la plus conforme à
+l'intérêt commun, suivant l'exigence du cas....»</p>
+
+<p>«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se
+trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont
+convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que
+d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de
+leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux
+conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles,
+etc....»</p>
+
+<p>D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que
+le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne
+manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de
+représenter.</p>
+
+<p>L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour
+l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité
+d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui
+n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus
+longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes
+qui les ont relégués dans ces contrées lointaines.</p>
+
+<p>Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le
+Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> paquet qu'il m'a
+fait, signé de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous
+le verrez par quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On
+est encore à temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on
+n'oublie pas que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas
+permise par l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie
+serait impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de
+transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et
+le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et
+les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine
+une puissance neutre en Europe.</p>
+
+<p>J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre,
+d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait
+déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces
+chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a
+dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition
+dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte
+d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer.
+Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française
+d'accepter un bienfait.</p>
+
+<p>Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à
+l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république
+française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder
+aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de
+ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le
+point de communication entre les deux mers dont nous sommes les
+maîtres.</p>
+
+<p>Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> par
+les Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire
+ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas
+pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis
+d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les
+principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux
+Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que
+leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se
+venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées.</p>
+
+<p>L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce;
+son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les
+souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les
+diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de
+guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur
+tout le midi de la France.</p>
+
+<p>L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique
+actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la
+politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette
+ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix <i>générale ne
+peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte</i>; elle pourrait
+être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute
+négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est
+pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens
+respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut
+être même entamée.</p>
+
+<p>Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à
+même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi
+distingué que vous, et de me <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> flatter que vos communications
+officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront
+rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer
+dans des rapprochemens de ce genre.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,</p>
+
+<p>Monsieur le Général,</p>
+
+<p class="right10">Votre très humble<br>
+ et très obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>,</p>
+
+<p class="right10 smaller">Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique<br>
+ près la Porte Ottomane, commandant son<br>
+ escadre dans les mers du Levant.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 99.)</p>
+<p class="date">Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799.</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, à S. Ex. le Grand-Visir, généralissime des
+armées de la Sublime Porte,</p>
+
+<p class="greet"><i>Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
+ une longue vie pleine de gloire et de bonheur;</i> <span class="smcap">Salut et amitié</span>.</p>
+
+<p>Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare,
+au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur.</p>
+
+<p>Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et
+de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à
+l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches
+toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre
+impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire,
+<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que
+j'eusse reçu de nouveaux ordres.</p>
+
+<p>Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours
+été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu
+faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu
+dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont
+amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition
+d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire
+ottoman.</p>
+
+<p>C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence
+toutes les avances convenables.</p>
+
+<p>J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous
+nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc
+être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle
+ne peut l'être pour toute l'Europe.</p>
+
+<p>Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en
+demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation
+de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de
+négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de
+revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts
+de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité
+personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un
+succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance
+funeste.</p>
+
+<p>Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand
+même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte,
+il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour
+établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués
+des <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des
+vôtres sans avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à
+celle de Votre Excellence.</p>
+
+<p>Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en
+blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués.</p>
+
+<p>Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les
+intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au
+moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la
+postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront
+mérité.</p>
+
+<p>Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> ARTIFICES DE SIDNEY.</h2>
+
+<p class="chaptitle">INSURRECTION.&mdash;PRISE D'EL-A'RYCH</p>
+
+<p>Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney
+ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il
+prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux
+Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous
+quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous
+paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres
+cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de
+prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce
+que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données
+que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le
+Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la
+guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique
+produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à
+Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut
+sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des
+Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus
+insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le
+visir, toujours abusé, lui répondit qu'une <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> aile de son armée
+se trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les
+Français qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni
+prendre des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du
+temps; qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper
+aux orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par
+le désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité
+cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les
+plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant
+sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh.
+Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre
+se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à
+bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient
+que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que
+se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta
+cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait
+admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des
+places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition
+indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à
+composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps
+donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient
+inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le
+devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles
+s'adressaient. <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et
+par admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle
+il avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance
+de l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien
+ne justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait
+mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce
+qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés
+pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une
+transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement
+Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait
+d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au
+commodore:</p>
+
+<p class="p2">«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été
+le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le
+général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province
+pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement
+désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en
+Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les
+premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que
+l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre
+l'Égypte à la Sublime Porte.</p>
+
+<p>«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était
+investi de la confiance des parties pour traiter cette importante
+affaire. Ses <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> lumières personnelles le mettent en état d'en
+apprécier tous les rapports.</p>
+
+<p>«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste
+aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties
+belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de
+vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française.</p>
+
+<p>«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux
+ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle
+procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle
+délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part
+et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un
+nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat
+serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les
+Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans
+l'empire ottoman et avec la Russie.</p>
+
+<p>«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des
+intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que
+plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix
+générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et
+sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa
+position, a le droit d'exiger une compensation honorable,
+proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les
+soussignés, en vertu de leurs <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> pleins pouvoirs, offrent
+l'évacuation de l'Égypte aux conditions:</p>
+
+<p>«1<sup>o</sup>. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions
+qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;</p>
+
+<p>«2<sup>o</sup>. Que les relations entre l'empire ottoman et la République
+française seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre;</p>
+
+<p>«3<sup>o</sup>. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de
+l'empire ottoman;</p>
+
+<p>«4<sup>o</sup>. Que l'armée évacuera avec armes et bagages sur tous les ports
+dont il sera convenu, aussitôt que les moyens d'évacuation lui auront
+été procurés.</p>
+
+<p class="date">«À bord du <i>Tigre</i>, 8 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> (29 décembre 1799).</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix, Poussielgue</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Sidney était loin de s'attendre à des propositions de cette espèce. Il
+croyait prendre la négociation au point où Kléber l'avait conduite, et
+voilà qu'il se trouvait vis-à-vis d'un homme, d'un projet tout
+nouveau. Poussielgue lui-même se montrait moins impatient de revoir
+l'Europe. La présence de l'étranger lui avait rendu son énergie; il
+insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le
+commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours
+philanthrope, il recourut à ses artifices ordinaires, et continua
+de jouer son jeu. Sa qualité d'<i>homme</i>, <i>de chrétien</i>, lui faisait un
+devoir de prévenir l'effusion <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> du sang; mais le visir était
+un Turc obstiné, farouche; on mettait en avant des considérations qui
+n'avaient été ni délibérées ni prévues: il allait consulter Sa
+Hautesse, s'interposer entre elle et les Français. Il fit voile, en
+effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer,
+chassa de Tyr à Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours à
+faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plénipotentiaires
+sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne répondait à leurs plaintes
+qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se
+résigner.</p>
+
+<p>Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur
+absence à profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne
+cessaient, avant que l'armistice fût conclu, de les engager à tenter
+un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait
+impatiemment les privations du désert; ils n'eurent pas de peine à
+l'obtenir. Leurs dispositions répondirent au but; elles furent
+calculées avec une profonde astuce.</p>
+
+<p>Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gémissaient
+dans les cachots. Ils se rendirent auprès d'eux, les plaignirent, et,
+passant à l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient été pris,
+ils lui annoncèrent que ses fers allaient tomber, que des ordres
+étaient donnés pour qu'il fût traité avec distinction. Ils
+l'engagèrent à ne pas méconnaître la bienveillance du chef de l'armée
+turque qui les brisait. Le Français était encore <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> à chercher
+où tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprète du
+visir, qui lui représente que la privation des effets qu'ils avaient
+au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pénible, et
+l'invite, au nom de son maître, à les réclamer. Il y consentit: cet
+acte de docilité parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du
+visir. On le conduisit dans une tente magnifique, où se trouvaient les
+officiers anglais avec les généraux musulmans. On lui adresse d'abord
+une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent
+El-A'rych, les troupes qui les défendent; on n'omet, en un mot, rien
+de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que
+son trouble est au point où on se propose de le porter, on lui
+présente à signer la lettre qu'il doit écrire. Heureusement il n'était
+pas homme à se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet
+d'étonnement, en voyant qu'au lieu d'une réclamation d'effets, c'est
+une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera
+de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens.
+Il se plaignit de l'indigne piége qu'on lui avait tendu, refusa
+d'apposer sa signature à cette pièce infâme, resta sourd aux prières
+comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprète ne
+tarda pas à le suivre. Il lui fit une peinture animée de la colère du
+visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se
+préparait, et lui présenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux
+<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> était trop ému pour en démêler la perfidie, et signa. Une
+fois munis de cette pièce, les officiers anglais menèrent rapidement à
+fin la trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un émigré
+qui avait autrefois servi dans le régiment de Limousin, d'où sortait
+presque en entier la garnison du fort. Il était délié, adroit, capable
+d'organiser la révolte; il fut chargé de la semer parmi ses anciens
+soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermédiaire; mais
+il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme
+qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui
+prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientôt triomphé
+des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien
+libre, bien dégagé de toute affection nationale, il l'emmena avec lui
+sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte dès qu'il fut à la vue des
+postes, donna ses dernières instructions à son émissaire, et se fit
+annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafraîchissemens, et
+ne tarda pas à arriver lui-même. L'émigré lui remit des lettres, où le
+colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que
+d'honneur, que de la nécessité de prévenir l'effusion du sang; et lui
+demandait la remise de la place par pure humanité, car ses troupes
+étaient si nombreuses, les motifs si péremptoires, que ce serait folie
+de résister.</p>
+
+<p>Cette sommation était étrange, et les insinuations qui
+l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir à l'émigré,
+qui s'excusa, parla <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> des forces, de la férocité des Turcs, et
+ouvrit une discussion verbale, dont son émissaire profita pour se
+glisser parmi nos postes. La curiosité, le désir d'avoir des nouvelles
+de leurs camarades, les avait groupés autour de lui; il répandait la
+séduction à pleines mains: il montrait les pièces d'argent qu'il avait
+reçues, vantait les bons traitemens que tous éprouvaient, et se
+félicitait du bonheur qui lui était garanti de repasser incessamment
+en France. Quelques uns de ses auditeurs témoignaient des doutes; vous
+ne m'en croyez pas, leur dit-il; à la bonne heure: «mais vous en
+croirez peut-être le lieutenant. Tenez, voilà la lettre qu'il écrit
+aux officiers de la 9<sup>e</sup>.» Elle n'était pas cachetée; elle fut aussitôt
+ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui
+appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal
+était fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un
+Français se fît l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer
+le prisonnier, consigna la troupe, et répondit au colonel Douglas
+qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au
+moment où un armistice, offert par son chef, avait suspendu les
+hostilités. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les
+généraux ne fussent-ils pas en pleine négociation pour la paix, rien
+ne l'autorisait à sommer une place devant laquelle ses troupes
+n'avaient pas encore paru.</p>
+
+<p>L'émigré avait jeté de coupables espérances dans <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> la troupe,
+et réveillé des souvenirs que la circonstance rendait fâcheux; il se
+retira. Ces germes de désordre étaient lents à se développer. Les
+Anglais recoururent à une autre ruse. El-A'rych, placé à quatre
+journées de marche dans le désert, n'était soutenu que par le poste de
+Cathiëh. Ses communications étaient longues, pénibles, exigeaient des
+escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginèrent de
+mettre cette circonstance à profit. Ils multiplièrent les messagers du
+visir, expédièrent des Tartares, qui, effrayés, tremblaient au seul
+nom de Bédouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'étaient
+protégés par trente à quarante hommes. Le commandant, qui avait
+pénétré l'artifice, se montrait peu disposé à se prêter à ces
+frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de
+leurs dépêches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats à
+la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du généralissime se
+présenta, et déclara net qu'il ne courrait pas les risques de la
+traversée, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les
+tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et était bien
+résolu à ne pas céder, quelque spécieuses que fussent les allégations,
+lorsqu'un détachement de dromadaires chargé de lui remettre trois
+effendis que Kléber envoyait au visir, se présenta. Cette troupe
+allait reprendre le chemin de Cathiëh; le Tartare fut sans prétexte,
+et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses défenseurs. Sa position,
+néanmoins, n'en devint pas meilleure. <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Les dromadaires
+s'étaient mêlés à la garnison, et avaient imprudemment répandu parmi
+elle qu'ils avaient ordre de se replier sur Salêhiëh dès qu'ils
+verraient El-A'rych investi. Cette nouvelle ébranla sa constance: elle
+se crut sacrifiée, perdue, et ne montra plus qu'indécision.</p>
+
+<p>Enfin, l'armée ottomane déboucha; elle s'établit sur le torrent qui
+couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'étendit
+au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia,
+et poussa un gros de cavalerie à la gorge du désert. Ces dispositions
+achevées, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se présenta
+avec un de nos prisonniers, et menaça la garnison, si elle ne rendait
+immédiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne
+voulut rien entendre; on s'adressa à ses soldats. Ils étaient encore
+tout étourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils
+eurent la faiblesse de prêter l'oreille à de coupables espérances, et
+une insurrection terrible ne tarda pas à éclater. Le feu s'était
+ranimé; les Turcs s'élançaient de la première parallèle, et, plantant
+leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains à
+s'établir sur une ligne plus rapprochée du fort. Ils avaient d'abord
+obtenu quelque succès; mais nos projectiles tombaient si juste que les
+hommes, les guidons, quoique aussitôt remplacés qu'abattus, furent à
+la fin obligés de disparaître.</p>
+
+<p>Le début était heureux, le moral des troupes <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> pouvait se
+remonter, on redoubla de séductions. On enivra de nouveau les soldats
+de l'espoir de revoir la France; on leur exagéra les forces du visir.
+On fit valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place;
+on insista sur l'impossibilité où ils étaient d'être secourus.
+Abandonnés, perdus au milieu du désert, que pouvaient-ils contre les
+hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter
+de les vaincre? Pouvaient-ils même se promettre de les arrêter?
+Pourquoi se dévouer à d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux
+outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'était-il pas plus
+sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait défendre,
+la vie de tant de braves, qui, résignés à verser leur sang pour la
+France, voulaient du moins que leur mort lui profitât. Résister
+n'offrait aucune chance de salut; traiter les présentait toutes: il
+fallait traiter.</p>
+
+<p>La garnison ébranlée hésitait encore sur ce qu'elle avait à faire;
+mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se développèrent
+pour appuyer la séduction. Les Turcs débouchent tout à coup du vallon
+des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et
+s'établissent dans des ruines, d'où on essaie en vain de les
+débusquer. Cette brusque irruption achève ce que la perfidie a
+commencé. Les troupes désespèrent d'elles-mêmes; elles s'agitent,
+s'inquiètent, et, se révoltant à la vue des vains dangers auxquels on
+les expose, elles demandent impérieusement que les hostilités cessent,
+<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer
+leur courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs
+ressources, l'importance du poste qui leur est confié, les espérances
+que l'armée fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles.
+Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations
+couvertes de cris séditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre;
+on ne veut plus lui obéir. Il ne se rebute pas néanmoins. Il
+interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prêter l'oreille
+à des suggestions perfides, de s'abandonner à de coupables espérances,
+et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque
+vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs
+outrages. Les braves qui n'ont pas abjuré les sentimens français
+suffiront à défendre le fort; les portes sont ouvertes, allez.</p>
+
+<p>Les ponts-levis s'étaient, en effet, abattus; mais la résolution du
+commandant avait imposé. La troupe était subjuguée, confondue; elle
+manifestait l'intention de se défendre, Cazal la renvoya à ses
+positions. La nuit ramena les intrigues; tout était de nouveau changé
+quand l'attaque recommença. Les Turcs s'échappèrent en tumulte de
+leurs tranchées, se répandirent sur les glacis, bravèrent le feu des
+détachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni séduire; et, se
+portant tout à coup sur leur droite, ils se jetèrent dans le bastion,
+et l'occupèrent sans brûler une amorce. Ils suivirent les troupes qui
+avaient si honteusement <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> rendu les postes qu'elles devaient
+défendre. Ils pénétrèrent dans les retranchemens, se couvrirent de
+tout ce qui leur tomba sous la main, et parvinrent à se maintenir
+malgré la mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins.</p>
+
+<p>L'ennemi était au pied des ouvrages, une partie des troupes annonçait
+les dispositions les plus fâcheuses; tout était dans le désordre et la
+confusion. Les uns, inspirés par la frayeur, s'écriaient que les
+murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attaché la mine; les
+autres, poussés par la malveillance, déploraient l'obstination du
+commandant, et soutenaient que la garnison était perdue si elle ne se
+hâtait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter
+quelques obus sur les points menacés, et ordonna de déplacer toutes
+les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion.
+Le feu s'était peu à peu ralenti pendant qu'on se livrait à ces soins;
+les terreurs semblaient dissipées, les imaginations mieux assises; il
+résolut de hasarder une sortie. Chargé de balayer les retranchemens
+qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey réunit ses grenadiers,
+ouvre la barrière, commande, part, et n'est suivi par personne. Il
+revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obéi. Le
+commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir,
+l'honneur inspirent, sans être plus heureux. Trois fois il leur
+ordonne de le suivre à l'ennemi; trois fois ils lui répondent qu'ils
+ne marcheront pas, qu'ils ne veulent <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> plus se battre. La
+rébellion se propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes
+ne connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie;
+l'autre jure qu'il ne brûlera pas une amorce; tous prétendent que le
+fort va sauter, et demandent à grands cris qu'il soit rendu. Cazal,
+pour toute réponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse,
+les engage à continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance
+les irrite: ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le
+parapet, ils les agitent la crosse en l'air, et font signe aux
+assiégeans qu'ils sont prêts à se rendre. Quelques uns même se portent
+au drapeau; ils l'abattent, le précipitent dans la lunette, et ne
+s'aperçoivent pas plus tôt qu'il est de nouveau arboré, qu'ils
+accourent pour le renverser encore et lui substituer un drapeau blanc.
+Quelques braves accourent à la défense des couleurs nationales. Le
+capitaine Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent
+Codicé se joint à lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont juré
+de conserver intact; ils bravent, ils menacent, et réussissent à
+éloigner les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue.</p>
+
+<p>Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en
+foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les
+fossés. Bientôt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen
+d'éloigner, se presse au pied des retranchemens, et demande à grands
+cris d'être reçue dans la place. Elle s'essaie à escalader les
+bastions, entasse des <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> matériaux qui n'ont pas encore été mis
+en &oelig;uvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent
+des cordages, qu'ils l'aident à franchir les remparts. Les
+prisonniers, qui, jusque-là étaient restés paisibles, se soulèvent à
+la vue de leurs camarades hissés sur les murs. Ils renversent les
+pierres qui, interceptent la communication du fort au bastion; ils
+ouvrent la poterne, introduisent tout ce qui se présente, et fondent
+sur les Français. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise;
+ils se rassemblent, se pelotonnent, rompent, écrasent les Turcs; mais,
+accablés bientôt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont
+toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont
+imprudemment livrés. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie où
+quelques hommes rares se débattent au milieu d'une troupe d'égorgeurs.
+Cazal parvient cependant à se faire jour, à la tête de quelques uns
+des siens. Il gagne la porte du fort, s'y établit, s'y barricade, et
+oppose, à la foule qui le presse, une résistance dont elle ne peut
+triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le
+supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est
+résolu de s'ensevelir sous les décombres s'il n'obtient une
+capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au même
+instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrières;
+la porte est le seul obstacle qui leur reste à franchir pour pénétrer
+dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et
+consentent <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> cependant à la proposition de Cazal, que leur
+transmet Douglas. On écrit aussitôt; on rédige une convention ainsi
+conçue:</p>
+
+<p class="center">ART. 1<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et
+emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs
+effets.</p>
+
+<p class="center">ART. 2.</p>
+
+<p>Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée
+ottomane.</p>
+
+<p class="date">Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivôse an <span class="smcap">VIII</span>.</p>
+
+<p class="p2">Le colonel Douglas signa cette pièce, en expliqua le contenu aux
+pachas, impatiens, qui y apposèrent leur sceau, et la repassa au
+commandant, qui la garda.</p>
+
+<p>On se mit aussitôt à déblayer les barricades, et le porte fut ouverte.
+Semblables à un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se
+précipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et
+la mort. Les uns se répandent dans l'hôpital, égorgent les malades et
+les blessés dans leurs lits; les autres convertissent les forges en
+ateliers d'assassinats. Ici, ils décapitent sur l'enclume les
+malheureux qu'ils immolent; là, ils les mutilent à coups de pelle et
+de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les précipitent
+par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les
+livrer à d'autres tigres impatiens de les égorger. Tel <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> fut
+le résultat des man&oelig;uvres philanthropiques des officiers de Sidney;
+l'humanité, l'honneur, tout avait été foulé aux pieds pour arriver à
+cette horrible hécatombe.</p>
+
+<p>Si du moins elle n'eût pas été inutile! mais Kléber avait déjà modifié
+ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe
+avaient ébranlé sa constance. Il était revenu sur les conditions dont
+il avait d'abord déclaré ne pouvoir se désister que sur des ordres
+écrits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la
+perfidie. Il était rebuté, impatient d'évacuer un pays qu'il
+désespérait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la
+neutralité de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il
+commandait. Si ces conditions étaient admises, il donnait ordre à ses
+plénipotentiaires de conclure, et les autorisait même à stipuler la
+remise d'El-A'rych, comme garantie du traité. Mais ses dépêches
+n'avaient pas franchi le Bogaz, que déjà la nouvelle du désastre lui
+était parvenue. Il s'aperçut alors du piége que lui avait tendu
+Sidney. Il se plaignit de la déloyauté du commodore, qui retenait ses
+plénipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et,
+s'élevant au-dessus des circonstances, il donna au général Reynier,
+qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs.
+«Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf régimens de
+cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous
+puissiez douter d'un brillant succès.» Rampon devait <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> prendre
+part au mouvement. Verdier était chargé de l'appuyer, et Friant avait
+ordre d'accourir de la Haute-Égypte, de couvrir le Caire, pendant que
+le général en chef s'avançait sur Belbéis avec la 61<sup>e</sup>, la cavalerie
+et l'artillerie de la réserve. La réflexion vint bientôt calmer cet
+élan. Tout était le 4 à la guerre; le 5, tout se trouva à la
+modération, à la longanimité. Kléber, qui la veille écrivait,
+pressait, ne voulait pas qu'on perdît une heure, timide, réservé
+maintenant, se bornait à demander <i>qu'au moins l'armistice proposé par
+sir Sidney Smith et par le grand-visir fût désormais respecté, et,
+s'il se pouvait, garanti par des otages</i>; il ne voulait pas même que
+les plénipotentiaires insistassent sur la restitution du fort. Il ne
+s'en tint pas là. Cédant tout à coup à l'impatience, à l'impétuosité
+de son caractère, il voulut, suivant son expression, trancher les
+difficultés d'un seul coup. Il ouvrit une négociation directe avec le
+grand-visir, et se désista de trois des quatre articles dont les
+plénipotentiaires avaient ordre de ne pas se départir.</p>
+
+<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> (N<sup>o</sup> 1.)</p>
+<p class="date">Damiette, 16 décembre 1799.</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue,
+ administrateur des finances, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Général,</p>
+
+<p>Smith n'a pas encore paru; aussitôt qu'on l'apercevra, nous lui
+enverrons demander le lieu où nous pourrons le joindre, et les
+personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun
+embarras.</p>
+
+<p>Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoyé des
+Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux
+frégates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se
+rendre. Les détails de cette sommation vous seront envoyés par le
+général Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoyés du
+grand-visir ont annoncé qu'il était avec son armée à Ghazah.</p>
+
+<p>Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les conférences, d'en
+influencer le résultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre?
+Il a au moins voulu avoir un prétexte pour tenter une reconnaissance
+de la place.</p>
+
+<p>Il nous tarde à présent d'être auprès du commodore <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> anglais,
+pour que la suspension d'armes soit convenue jusqu'à la fin des
+conférences, ou que nous retournions auprès de vous, si nous nous
+apercevons qu'il n'y a rien à faire auprès de lui.</p>
+
+<p>Vous avez oublié de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour
+le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer à
+Damiette auprès du général Verdier, pour nous le remettre, ou pour
+nous le faire passer. Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 2.)</p>
+<p class="date">Damiette, 22 décembre 1799.</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix, l'administrateur général des
+ finances Poussielgue, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Général,</p>
+
+<p>Les citoyens Savary et Pérusse sont revenus ce matin; ils ont passé la
+nuit à bord du <i>Tigre</i>, et nous ont rapporté les lettres et pièces
+dont vous trouverez ci-joint copie.</p>
+
+<p>Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trêve par
+terre, à condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catiëh
+entre les mains de l'armée ottomane.</p>
+
+<p>Sans nous arrêter à cette proposition ridicule, nous saisirons
+l'ouverture qui est faite pour obtenir une trêve, en laissant les
+choses de part et d'autre <i>in statu quo</i>, ou en les modifiant à
+avantages égaux de part et d'autre.</p>
+
+<p>Voici les nouvelles que Smith nous a données. <i>Le Guillaume Tell</i> est
+à Malte, les Anglais sont à Goze et <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> continuent à bloquer
+Malte; <i>le Généreux</i> est rentré à Toulon; <i>le Leander</i> a été repris à
+Corfou. Il y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre;
+les Russes bloquent Gênes par mer; nos escadres sont bloquées à Brest
+par une escadre anglaise de même force. Smith assure que l'escadre
+hollandaise s'est rendue sans combat, comme on l'a débité, et que
+l'armée combinée en Hollande a été battue par les coalisés. Au reste,
+ces nouvelles sont anciennes. Il n'en est pas arrivé, depuis le départ
+de l'adjudant-général Morand, de plus fraîches que celles dont il a eu
+connaissance.</p>
+
+<p>Vous verrez la déclaration de guerre de la Russie à l'Espagne.</p>
+
+<p>Vous verrez aussi la déclaration de la Porte, qui renvoie le chargé
+d'affaires d'Espagne à Constantinople, à cause de l'intérêt qu'il
+prenait aux affaires de France. Cette déclaration n'annonce pourtant
+pas une rupture.</p>
+
+<p>Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles man&oelig;uvres de notre
+amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur.</p>
+
+<p>Nous irons coucher aujourd'hui à Lesbëh, et demain matin nous serons à
+bord du <i>Tigre</i>.</p>
+
+<p>Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre
+de votre part. Il vous envoie en échange des liqueurs d'Angleterre.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> (N<sup>o</sup> 3.)</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix, l'administrateur général des
+ finances Poussielgue, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="date">À bord du <i>Tigre</i>, 25 décembre 1799.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Général,</p>
+
+<p>Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du
+grand-visir.</p>
+
+<p>Le citoyen Damas est parti hier soir avec les réponses de M. Smith à
+vos lettres. Nous en sommes encore au même point, c'est-à-dire que
+nous n'avons pas entamé la question principale. Les premiers mots
+échappés à M. Smith sont si loin de ce que nous avons à demander, et
+même de ce que nous espérions obtenir, qu'avant d'entrer en matière
+nous avons jugé qu'il fallait bien préparer les esprits, et les
+disposer à écouter sans étonnement nos propositions. Il ne s'agirait
+de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien deviné, que de
+traiter l'armée comme prisonnière de guerre, c'est-à-dire qu'en
+rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait
+en liberté tous les Français non militaires, arrêtés dans l'étendue de
+l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'à
+la paix générale.</p>
+
+<p>Nous vous répétons, citoyen Général, que nous avons deviné ces
+propositions plutôt que nous ne les avons entendues, et que nous avons
+éludé une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant
+de combattre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Nous comptons entamer aujourd'hui plus sérieusement cette
+affaire, et établir nos bases.</p>
+
+<p>Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premières
+lettres que nous vous écrirons.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, 29 septembre 1799.</p>
+
+<p class="to">Kléber, Général en chef, au Grand-Visir.</p>
+
+<p>J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en
+conséquence je déclare à Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas
+fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve,
+aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts même confiés
+à Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyauté,
+dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par
+la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations.</p>
+
+<p>J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange
+arrêté entre le général français Marmont et Petrona-Bey devant
+Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de
+Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans
+ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier
+l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est
+connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-être à offrir en
+échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également
+s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p>
+<p class="date">Quartier-général de Ghazah (sans date).</p>
+
+<p class="center smaller">Reçue par un Tartare, arrivé au Caire le 22 décembre 1799.</p>
+
+<p class="to">Au modèle des Princes de la nation du Messie, <span class="normal">etc.</span></p>
+
+<p>J'ai reçu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
+directement envoyée par Mousa, Tartare, en réponse à celles que je
+vous ai précédemment écrites. Je pense que les dépêches que j'ai fait
+remettre à l'officier que vous aviez envoyé à bord du vaisseau du
+commandant anglais Smith mon honoré ami, vous sont parvenues.</p>
+
+<p>Vous m'avez écrit que vous voulez évacuer l'Égypte, et que les
+arrangemens qui seront proposés et pris pour effectuer cette
+évacuation seraient conformes à la dignité et à l'équité de la Sublime
+Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contractée, et au
+droit des gens, afin d'épargner, par ce moyen, l'effusion du sang.
+Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous désiriez ouvrir des
+conférences pour traiter de l'évacuation de l'Égypte, et que si,
+malgré ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles
+dispositions, vous n'étiez plus responsable devant Dieu ni devant les
+hommes du sang qui serait répandu; préférant alors moi-même de traiter
+avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti à
+l'ouverture des conférences.</p>
+
+<p>Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'écrire qu'il s'était tout
+récemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait
+pas trouvé les délégués que vous avez consenti à envoyer à son bord;
+mais que les mauvais temps l'ont forcé de quitter les parages de
+<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Damiette, et d'aller jusqu'à Jaffa, d'où il se rendrait de
+nouveau devant Damiette, avec l'espérance de trouver vos délégués, et
+que s'ils n'y sont pas encore arrivés, il se portera vers Alexandrie.
+Cependant une aile de mon armée se trouve déjà devant El-A'rych, et
+les troupes musulmanes commençant à détruire par des escarmouches les
+Français qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang
+répandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche
+de mon armée, nous ne pourrions, en conséquence, prendre des
+arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui
+s'écoule. Si donc vous êtes toujours dans les dispositions que vous
+avez manifestées, il importe que vous vous hâtiez de faire arriver vos
+plénipotentiaires à bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les
+vents contraires et les mauvais temps, ont été les motifs du retard
+qui a eu lieu jusqu'à présent, j'ai écrit au commandant Smith, que,
+dans le cas où vos délégués seraient à son bord, il les conduisît à
+son quartier-général de Ghazah, où ils seront à l'abri de pareils
+accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoyé vos
+délégués à bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours
+disposé à terminer l'affaire de l'évacuation de l'Égypte sans
+effusion de sang, je vous engage à envoyer par terre vos délégués à
+Ghazah. Dès qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilités de
+part ni d'autre. Dès que vos envoyés seront à Ghazah, j'inviterai le
+commandant Smith à s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de
+consolider l'affaire de l'évacuation de l'Égypte, dans l'endroit qui
+sera désigné à cet effet, sur le rivage de cette ville.</p>
+
+<p>Comme vous me mandez, dans toutes vos dépêches, que votre volonté
+n'est point de répandre du sang, <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> et que le succès de
+l'affaire dont il s'agit serait un moyen de rétablir l'ancienne amitié
+entre la Sublime Porte et les Français, je vous fais savoir par la
+présente, dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles
+dispositions ne peuvent jamais être rejetées par la Sublime Porte,
+parce qu'une semblable conduite serait contraire à notre équité et à
+notre loi.</p>
+
+<p>J'espère que, lorsque vous aurez reçu cette lettre, et que vous en
+aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans
+vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre
+intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des
+affaires.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Joussef</span>.</p>
+
+<p class="p2 to">Note du commodore Sidney Smith.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 6.)</p>
+<p class="date">À bord du <i>Tigre</i>, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799.</p>
+
+<p>Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les
+commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme
+des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et
+convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y
+répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose
+d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à
+Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne
+pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires
+lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse
+qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant
+de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent
+telles modifications ou tels changemens <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> qu'ils pourront
+juger convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter
+favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que
+cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité
+du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de
+raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son
+honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce
+principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien
+n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les
+obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir
+mettre messieurs les commissaires français à même de juger de
+l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité
+dont il est fait mention dans le projet.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (3 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Le général en chef Kléber, au général Desaix et au citoyen
+ Poussielgue, plénipotentiaires près du Grand-Visir,</p>
+
+<p>J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord <i>le
+Tigre</i>, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah.</p>
+
+<p>J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont
+particulièrement fixé mon attention.</p>
+
+<p>Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte
+doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci:
+l'Italie perdue, l'armée navale sortie <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> de la Méditerranée,
+et bloquée dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des
+ennemis; les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur
+le Rhin; les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses
+habitans; la Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu.
+Enfin, le Corps Législatif proposant de déclarer la patrie en danger,
+et rejetant cette proposition, non pas parce que le danger n'existe
+pas réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y
+apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant!</p>
+
+<p>D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me
+trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme
+général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières
+prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport
+je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en
+France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort
+prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette
+espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la
+patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état
+de nous faire parvenir.</p>
+
+<p>En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la
+Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec
+armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et
+contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité
+sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de
+suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres
+places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront
+évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre
+traversée <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis
+de vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille
+hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire,
+devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages;
+j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades
+égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations,
+sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du
+grand-visir.</p>
+
+<p>Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney
+Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques
+jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de
+mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych
+et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la
+conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles
+contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à
+votre zèle et à votre sagacité.</p>
+
+<p>Je vous salue,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 8.)</p>
+<p class="date">Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (4 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Au général Reynier.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est
+un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant,
+mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner
+encore le temps de nous reconnaître.</p>
+
+<p>Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les
+bataillons de la 75<sup>e</sup> qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez
+bien de lui confier ce poste important, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> et de lui laisser
+les trois bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors
+toute votre division à Catiëh pour recevoir la bataille de
+l'avant-garde ennemie, si elle vient vous l'offrir, ou l'aller
+chercher à la première citerne, si vous êtes instruit à temps de son
+arrivée. Vous avez quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une
+belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter
+d'un brillant succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général
+Verdier de vous envoyer deux bataillons de Damiette.</p>
+
+<p>Quant à moi, je resterai avec la 61<sup>e</sup> demi-brigade, la cavalerie et
+l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout
+ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez,
+fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va
+s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant
+votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par
+Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le
+messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous
+pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de
+moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est
+dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs.
+Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient
+devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez
+disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général
+Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de
+la 85<sup>e</sup> et des autres.</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> (N<sup>o</sup> 9.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (7 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Au général Reynier.</p>
+
+<p>Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît
+que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes
+plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps
+d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort
+bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra
+retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par
+le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils
+auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les
+traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que
+ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions
+ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en
+dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 10.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (5 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, au général Desaix et au citoyen
+ Poussielgue, plénipotentiaires près le Grand-visir.</p>
+
+<p>Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le
+départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que
+l'ennemi, ayant profité du caractère <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> sacré d'un
+parlementaire, a surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage
+essuyé de part et d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez
+naturellement être mieux que moi instruits de cet événement et de ses
+détails, et vous avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si
+cependant vos négociations prennent la tournure que j'en espère, il
+serait inutile d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins
+l'armistice proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui
+doit être connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir
+respecté et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime
+d'ailleurs à croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne
+sont en rien et pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit
+des gens. C'est à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute
+l'armée pour occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt
+à tout événement.</p>
+
+<p>Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith,
+sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.</p>
+
+<p>Je vous salue,</p>
+
+<p class="signatsc">Kléber.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.</h2>
+
+<p class="chaptitle">LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE.</p>
+
+<p>Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le
+général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il
+entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord
+du <i>Tigre</i>. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les
+plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition.
+Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins
+pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions
+qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas
+aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que
+l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait
+mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir
+stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en
+principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour
+une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui
+présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous
+avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la
+Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou,
+<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir
+avec moins de danger pour elle que dans celles des Français? La croix
+grecque serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui
+naviguent dans la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât.
+Le commodore en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le
+manque de pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires
+résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de
+soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et
+de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir
+se refusait à l'armistice, de continuer à se battre.</p>
+
+<p>Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été
+discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à
+Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte
+était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit
+communication de la correspondance du général en chef, et appela les
+plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de
+Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les
+garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs
+ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à
+mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles
+avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent
+Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à
+bord du <i>Tigre</i>. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à
+<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> peine à El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui
+les prévenait que Kléber avait retiré trois des quatre propositions
+qu'ils avaient si vivement défendues pendant la traversée. Ils furent
+étrangement surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le
+parti que le commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de
+faire tête à l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et
+obtinrent sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent
+ensuite la question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent
+de se prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du
+<i>Tigre</i>, des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la
+situation des choses était bien changée. L'armée turque était en
+possession du désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience,
+Sidney crut n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre
+l'insistance des négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France
+et la révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la
+manie que nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré,
+des républiques dans tous les pays où <i>un soi-disant patriote pouvait
+trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer
+ses expériences politiques sur le pauvre genre humain</i>. Indigné de ces
+indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles
+étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre
+les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme
+le conseil, le modérateur du visir, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> s'excusa, protesta qu'il
+n'avait voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous
+séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il
+avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le
+général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en
+étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à
+négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore,
+et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue
+Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit
+avec amertume de la position où ses imprudentes communications les
+avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les
+incidens de la négociation, je me borne à citer.</p>
+
+
+<p class="p2 date">Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> de la<br>
+ République française (13 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue,
+ contrôleur des dépenses de l'armée et administrateur général des
+ finances de l'Égypte, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Général,</p>
+
+<p>«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de
+celle que vous adressez le même jour au grand-visir.</p>
+
+<p>«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis
+dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps
+pour prévenir <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> cette dernière démarche, qui, nous le
+prévoyons, va multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous
+avez chargés, et nous privera, selon toutes les apparences, des
+avantages que nous avions lieu d'en attendre, pour rendre plus
+honorable et plus utile l'évacuation de l'Égypte.</p>
+
+<p>«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre
+dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il
+vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous
+verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à
+celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute
+votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette
+réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a
+été écrite que le 12.</p>
+
+<p>«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible
+autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos
+entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté.</p>
+
+<p>«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous
+aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne
+restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la
+dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous
+ferait sa réponse sur cet objet.</p>
+
+<p>«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous
+n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que
+quand nous en serons <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> sortis; et, en effet, l'armée turque
+est en majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans
+ses forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de
+l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son
+alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre,
+certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et
+l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis
+possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la
+paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de
+l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils
+seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime
+Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre.</p>
+
+<p>«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les
+Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent
+n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman
+jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous
+les Français et étrangers au service de France actuellement détenus
+dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens
+séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous
+pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée
+pour la refuser.</p>
+
+<p>«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on
+nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue,
+on pourrait proposer au grand-visir la condition <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> mise en
+avant dans les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha
+au Caire, qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à
+mesure que nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet
+objet; nous vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement
+après la première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort
+d'auprès de nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que
+nous avions ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt
+juger si c'est à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut
+attribuer ses sottises, ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de
+son moral, dans tout ce qui concerne notre révolution, dérangement
+causé par son emprisonnement au Temple.</p>
+
+<p>«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment
+nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les
+conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu
+beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous
+nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des
+chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que
+les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu
+un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du
+grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il
+arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout
+cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que
+jusqu'à ce que toutes les conditions <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> soient convenues et
+signées, il est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne
+pas vous fier à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous
+rapprochassiez de vos avant-postes, afin que nos communications
+fussent plus rapides.</p>
+
+<p>«Salut et respect.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.»</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Du 24, à onze heures du matin.</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence
+avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.»</p>
+
+<p class="p2 date">Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (14 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue,
+ contrôleur des défenses de l'armée, et administrateur des
+ finances de l'Égypte, au général en chef.</p>
+
+<p class="smcap">«Citoyen Général,</p>
+
+<p>«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par
+notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible
+de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar,
+plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions
+des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous
+ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime
+Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que
+cet ultimatum leur <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> était connu par la lettre que vous avez
+écrite au grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous
+consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après
+les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter
+davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir
+l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas
+de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé
+le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière
+décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire
+sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce
+que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant
+qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de
+consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils
+étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir,
+nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix
+générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant
+comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en
+nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce
+qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances
+alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte,
+tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en
+liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous
+leurs offrions d'en faire <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> autant à l'égard des Turcs; cette
+proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs
+comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des
+difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le
+reis-effendi a fini par y consentir.</p>
+
+<p>«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que
+l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers,
+fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y
+sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas
+jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de
+la paix ou d'une trève illimitée.</p>
+
+<p>«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont
+répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et
+que <i>nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez</i>; qu'ils ne
+pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de
+pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.</p>
+
+<p>«Nous avons observé qu'il existait une trève qui ne devait expirer que
+quinze jours après la rupture des négociations; qu'ainsi, il était
+évident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps
+nécessaire pour recevoir votre réponse, avant l'expiration de la
+trève; nous avons été très étonnés d'une discussion assez longue qui
+s'est élevée à ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'était
+qu'une trève; on n'en est pas venu à bout, ils font partir les quinze
+jours de grâce de la dernière <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> lettre que le grand-visir vous
+a écrite avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez
+attaqué, si cette affaire n'est pas terminée.</p>
+
+<p>«Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous
+nous avez écrite le 17, surtout celui où vous ne voulez pas que
+l'armée turque entre en Égypte avant que l'armée française en soit
+totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont répété,
+pour la trentième fois, que si nous ne voulions signer l'évacuation
+pure et simple, ils ne pouvaient nous écouter; là-dessus, ils nous ont
+quittés, en annonçant que demain ils viendraient prendre notre
+dernière réponse.</p>
+
+<p>«Vous nous avez circonscrits, citoyen Général, dans les bornes d'une
+instruction; nous n'avons pas dû les passer, quoiqu'il soit fâcheux,
+de part et d'autre, qu'il faille encore éprouver des retards,
+puisqu'il peut en résulter des événemens funestes.</p>
+
+<p>«Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand
+intérêt à tenir à son traité avec ses alliés pour ne pas s'exposer
+tout de suite à une guerre plus dangereuse que celle que nous lui
+faisons, il lui est impossible de faire paix ou trève indéfinie sans
+se compromettre; que, quand même elle le pourrait, vous-même ne
+pourriez la stipuler au nom de la République, puisque vous n'avez de
+pouvoirs que pour ce qui concerne l'Égypte.</p>
+
+<p>«Nous obtiendrons probablement une trève qui se prolongera jusqu'à
+trois mois après l'évacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les
+Turcs attendent <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> notre sortie pour entrer en Égypte; ils
+voudront y mener une force suffisante aussitôt que le traité sera
+signé.</p>
+
+<p>«L'armée est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les
+soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont très mal; il sera
+impossible de les retenir encore quelques jours. Nous espérons tout au
+plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre
+réponse: encore la disposition est telle, que si votre réponse
+tardait, ou si elle était pour une rupture, nous ne serions pas du
+tout en sûreté. L'autorité du visir, celle de M. Smith, ne pourraient
+rien, et nous serions fort embarrassés pour vous rejoindre. Enfin,
+citoyen Général, les choses sont si avancées, que votre réponse doit
+contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir
+pour traiter définitivement de tous les articles de l'évacuation sans
+aucune restriction, et de la manière la plus avantageuse que nous
+pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus nécessaire de vous demander
+de nouveaux ordres, sauf à vous rendre compte, jour par jour, de nos
+opérations.</p>
+
+<p>«Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, écrite de
+Belbéis. Nous sommes fort aises de vous savoir si près, et nous
+espérons que vous recevrez cette lettre à Salêhiëh: votre approche
+semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une
+très prompte décision.</p>
+
+<p>«Salut et respect.</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.»</p>
+
+
+<p class="center smaller"><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> Au camp du grand-visir, près El-A'rych,<br>
+ le 26 nivôse an <span class="smcap">VIII</span>
+ (16 janvier 1800), huit heures du soir.</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix et Poussielgue, au général en chef
+Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">«Citoyen Général,</p>
+
+<p>«Nous vous avons envoyé avant-hier le citoyen Savary avec deux
+lettres, dont copies sont ci-jointes:</p>
+
+<p>«Hier, nous avons remis aux plénipotentiaires du grand-visir la note
+dont nous vous envoyons copie également. M. Smith s'est rendu au camp,
+et y a délibéré sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire
+entendre au reis-effendi; il n'a pas été plus heureux.</p>
+
+<p>«Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donné
+une seconde séance; nous avons long-temps insisté pour qu'ils
+consentissent à la proposition contenue dans la lettre que vous avez
+écrite de Belbéis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce
+qu'il vous envoyât deux grands pour traiter directement avec vous;
+nous demandions à les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre
+demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a été impossible de leur
+faire goûter cette proposition, non plus que celle d'employer
+Moustapha-Pacha, ou même le commodore Smith tout seul; ils ont
+prétendu que vous leur aviez laissé le choix <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> des trois
+moyens, qu'ils avaient préféré le premier, c'est-à-dire de traiter
+avec vos envoyés, et qu'ils voulaient s'y tenir.</p>
+
+<p>«En vain nous avons objecté que cela abrégerait infiniment de temps et
+de difficultés; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant
+expirer d'ici à onze jours, notre sûreté se trouverait compromise; que
+d'ailleurs vous deviez être irrité du ton des dernières lettres et
+notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous déterminer à
+rompre toute négociation, tandis qu'il était peut-être encore possible
+de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni à
+une paix, ni à une trève jusqu'à la paix, ce n'était pas qu'elle n'en
+eût le désir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le
+consentement de ses alliés, conformément à ses traités et à ses
+intérêts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils
+ont insisté pour que nous attendissions votre réponse à notre dernière
+lettre, et que jusque-là nous commençassions à discuter les
+dispositions relatives à l'évacuation, dans le cas où vous
+consentiriez l'évacuation de l'Égypte, sans la condition de la paix,
+ni de la trève jusqu'à la paix, ou de toute autre condition
+avantageuse à l'armée, en annonçant toujours que de son côté le
+grand-visir n'entendait parler que de l'évacuation pure et simple.</p>
+
+<p>Alors, ils nous ont présenté, par M. Smith, un projet de dispositions
+d'évacuation qu'ils avaient concerté ensemble hier, et dont ils
+paraissent convenir; <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> nous y avons fait tous les changemens
+et additions que nous avons jugés convenables et nécessaires, toujours
+dans la supposition que vous ne teniez pas à d'autres conditions de
+compensation, auquel cas toute négociation serait rompue sans retour.</p>
+
+<p>«Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine
+conférence, s'ils l'adoptent en totalité ou quels sont les articles
+qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septième nous paraît le
+plus difficile à obtenir; celui qui concerne l'évacuation du Caire,
+dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute, à moins qu'ils
+n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorité quelconque
+en leur nom, telle qu'un pacha et une garde.</p>
+
+<p>«Cependant, nous ne voulons pas attendre cette réponse pour vous
+rendre compte de l'état des choses; nous voyons le projet qu'ils nous
+ont présenté, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre
+réponse, citoyen Général, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous
+nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'évacuation sans
+compensation, en nous laissant la faculté de stipuler toutes les
+dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ
+pour que la question soit décidée par le canon. À cet égard, vous
+seul, citoyen Général, êtes en état de juger ce qu'il convient de
+faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens.</p>
+
+<p>«Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre réponse; vous ne
+pouvez vous former <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> une idée de l'esprit des hommes avec qui
+nous traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule idée à
+laquelle ils ont bien pensé pendant quarante-huit heures; ils n'en
+sortent pas, et ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit,
+est absolument perdu; ils n'entendent pas.</p>
+
+<p>«Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous
+en aller ou qu'on prolongeât la trève, de l'augmenter de deux jours.</p>
+
+<p>«Nous vous enverrons la réponse du grand-visir à notre projet aussitôt
+qu'elle aura été faite.</p>
+
+<p>«Salut et respect.</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.»</p>
+
+<p class="p2">La réponse de Kléber ne se fit pas attendre. Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p class="date">Au quartier-général de Salêhiëh, le 25 nivôse<br>
+ de la République française (15 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Le général en chef Kléber au général de division Desaix et au
+ citoyen Poussielgue, plénipotentiaires près du Grand-Visir.</p>
+
+<p>«Je reçois ensemble aujourd'hui à Salêhiëh, où je suis arrivé le 23,
+vos différentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivôse. Celle dont
+mon aide-de-camp Baudot était porteur, relatait en peu de mots la
+situation de la France, jusqu'au commencement <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> d'octobre
+dernier, et j'en inférais que, se livrer à l'espoir d'un renfort dans
+de semblables conjonctures, ce serait s'abandonner à une idée
+entièrement chimérique; qu'en conséquence, il fallait songer à porter
+à notre patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni même
+nous promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus
+jusqu'à présent, il n'a jamais été question de l'expédition d'Égypte
+que pour en blâmer la conquête: ceci, joint à l'extrême pénurie
+d'argent dans laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus
+pénible encore que la présence de l'ennemi, me portait à vous
+prescrire de consentir à l'évacuation de ce pays, à la simple
+condition <i>que la Porte ottomane se retirerait aussitôt de la triple
+alliance</i>. Depuis cette époque, le fort d'El-A'rych a été pris; et,
+malgré tous mes efforts, je ne puis réunir, tant ici qu'à Belbéis et
+Catiëh, plus de six mille hommes pour m'opposer à l'armée ennemie qui
+s'avance. Que cela suffise pour nous assurer la victoire; je le veux.
+Mais quel avantage en tirerais-je? Celui d'être obligé de me livrer
+pieds et poings liés, à la première sommation menaçante qui
+succéderait à mon triomphe momentané; et, si je perdais cette
+bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé l'accepter.</p>
+
+<p>«Ces considérations, et d'autres encore que je m'abstiendrai
+d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui
+concerne l'évacuation de l'Égypte; mais si le grand-visir, trop
+fortement <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> lié par le traité du 5 janvier 1799, et plus
+encore par les circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre
+la neutralité que je lui ai proposée, et qu'au fond de son c&oelig;ur il
+désire plus que nous, je vous autorise à passer outre, et à traiter de
+l'évacuation pure et simple, en évitant seulement de donner à cette
+reddition la formule d'une capitulation, en vous appliquant, au
+contraire, à lui imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du
+plénipotentiaire sir Sidney Smith en date du 30 décembre dernier.</p>
+
+
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+
+<p>«1<sup>o</sup>. Nous sortirons de l'Égypte aussitôt que le nombre de bâtimens
+nécessaires à notre transport, et approvisionnés de subsistances, aura
+été fourni.</p>
+
+<p>«2<sup>o</sup>. Les bâtimens français et autres, restés dans le port
+d'Alexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à
+l'embarquement des troupes.</p>
+
+<p>«3<sup>o</sup>. Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de
+la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun
+bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.</p>
+
+<p>«4<sup>o</sup>. Jusqu'au moment de la réunion des bâtimens turcs dans les ports
+de l'Égypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles; la
+Haute-Égypte seulement sera de suite et successivement évacuée
+jusqu'au Caire; toute l'armée partira en même <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> temps des
+ports de l'Égypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être
+qu'après l'équinoxe du printemps.</p>
+
+<p>«5<sup>o</sup>. Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le
+reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet
+effet au lieu indiqué.</p>
+
+<p>«6<sup>o</sup>. L'armée française percevra les revenus de l'Égypte jusqu'au
+moment de son évacuation; et il sera consenti jusqu'à cette époque,
+une trève bien entendue et garantie réciproquement par des otages.</p>
+
+<p>«Vous donnerez à toutes ces clauses et arrangemens toute l'étendue et
+les modifications nécessaires pour leur exécution, et toujours de la
+manière la plus honorable pour l'armée française; enfin, vous ne
+romprez en aucun cas les conférences, à moins que le traité ne soit
+définitivement conclu.</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Les ordres étaient précis; il fallait signer l'évacuation pure et
+simple, et se garder de rompre les conférences avant que le traité fût
+conclu. Les plénipotentiaires néanmoins hésitaient encore. Poussielgue
+se plaignait que <i>nous étions plus pressés que les Turcs</i>. Desaix,
+reculant à la vue des articles qu'il était chargé de consentir,
+demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces répugnances
+fatiguaient, mandait à Kléber que ses <i>délégués rendaient difficile la
+réussite de cette si bonne affaire de l'évacuation</i>. La responsabilité
+revenait de tous côtés au <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> général en chef; il résolut de la
+faire partager à ses lieutenans. Il les assembla à Salêhiëh, et
+supposant encore intacte une question que ses dépêches avaient depuis
+long-temps résolue, il leur fit un tableau animé, rapide, de la
+pénible situation où étaient les affaires. Il leur montra les hordes
+ottomanes prêtes à s'échapper du désert, et la population inquiète,
+mécontente, n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir.
+Qu'opposer à ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre
+au milieu d'un peuple en révolte? Nos caisses étaient vides, nos
+magasins épuisés; et, pour comble de maux, nos troupes rebutées
+n'aspiraient qu'à repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi
+dévouées qu'elles l'étaient peu, que faire avec une armée qui ne
+comptait pas quinze mille combattans, qui avait cent lieues de côtes à
+défendre, et tous les fellâhs disséminés des bouches du Nil aux
+cataractes, à comprimer! Était-ce avec les huit mille hommes au plus
+qu'elle pouvait mettre en ligne qu'elle garderait les vastes débouchés
+du désert, qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait
+les puits? Pouvait-elle, réduite comme elle était, faire face aux
+ennemis qui la menaçaient du dehors et à ceux qui l'attaquaient
+au-dedans? Pouvait-elle à la fois battre le visir, disperser les
+mameloucks, et contenir les naturels, que tout poussait à
+l'insurrection? Si, du moins, elle n'eût eu à triompher que de la
+disproportion du nombre! Mais une bataille gagnée ne changeait pas sa
+position. <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Bien plus, elle était perdue si elle ne recevait
+des secours avant la saison des débarquemens; car, à cette époque, il
+faudrait garnir les côtes, porter des troupes à Alexandrie, à Aboukir,
+à Damiette, à Lesbëh, à Souez; disperser au moins cinq mille hommes
+sur la vaste plage que baigne la Méditerranée. Que resterait-il alors
+pour défendre un pays que ne protégeait aucune place forte,
+qu'attaquait une armée formidable qui parlait, agissait, combattait au
+nom de Mahomet? Et si la fortune trahissait leur courage, que
+devenaient les troupes? Les hordes barbares auxquelles nous avions
+affaire ne connaissent que le meurtre et le pillage. On ne traite avec
+elles que les armes à la main. Vaincus, nous étions sans retraite,
+sans point de ralliement; il fallait se résoudre à voir égorger
+jusqu'au dernier de nos soldats. Fallait-il courir ces chances?
+Convenait-il, dans une situation aussi cruelle, de souscrire une
+évacuation pure et simple, ou valait-il mieux braver les hasards d'une
+résistance désespérée?</p>
+
+<p>L'alternative parut gratuite à plusieurs membres du conseil; Davoust
+la combattit vivement, et démontra combien elle était peu fondée. Mais
+Kléber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les
+plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scène
+outrageante termina la discussion. Le parti du général en chef était
+pris, l'opposition inutile, chacun adhéra à une résolution qu'il ne
+pouvait empêcher. Desaix reçut en conséquence l'ordre qu'il demandait,
+et l'évacuation <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> fut consentie. Sidney, dont la médiation
+avait eu une influence si fatale sur les négociations, délivra, en sa
+qualité de ministre plénipotentiaire près la Sublime Porte, les
+passe-ports nécessaires à la sécurité du retour qu'avait garanti le
+visir. Tout était dès-lors consommé. Il ne s'agissait plus que de
+procéder à la remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait
+stipulée, et d'attendre, pour évacuer le Caire, que les moyens de
+transport convenus fussent rassemblés.</p>
+
+<p>Mais l'improbation qui s'était manifestée au conseil n'avait pas tardé
+à retentir au-dehors. Ceux même qui s'étaient montrés les plus
+impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur
+ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des
+motifs plus honteux encore. Ils accusaient le général en chef d'avoir
+perdu le fruit de leurs travaux; ils le blâmaient d'avoir cédé, d'un
+trait de plume, une colonie dont la possession leur avait coûté tant
+de sang. Bientôt même la troupe ne s'en tint pas à ces plaintes. La
+douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic,
+de spéculations, et reprocha durement à Kléber les hommes auxquels il
+s'était livré. Pour comble d'ennuis, le général, qui savait déjà
+l'arrivée de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il
+avait été accueilli, n'avait pas signé la cession de l'Égypte, qu'il
+apprit la promotion au consulat. Placé dès-lors entre les justes
+griefs d'un chef qu'il avait cruellement offensé, et les murmures
+d'une armée qui <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> voulait bien se plaindre, mais non pas être
+blessée dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire.
+Inquiet, soucieux, il faisait de cruels réflexions sur l'inconstance
+des hommes, accusait Lanusse, qui avait éludé la part de
+responsabilité qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant à Dugua, qui
+avait franchement persisté dans l'opinion qu'il avait d'abord émise,
+il lui mandait «que si la raison, la justice présidaient au jugement
+que l'on porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu'à être
+approuvé. Si, au contraire, c'était l'animosité, la sottise, la
+vengeance, quelque chose qu'il eût faite, quelque parti qu'il eût
+pris, il n'en aurait pas moins été blâmé. Dans cette alternative, il
+aimait mieux l'être en sauvant les débris d'une armée, qu'en les
+abandonnant à une perte infaillible quelques instans plus tard. Au
+reste, il s'était aperçu qu'il n'avait contre lui que des hommes
+faibles et lâches, ou des esprits biscornus, qui eussent tremblé à la
+vue du danger.» Il ne soupçonnait pas, en tenant ce langage, que
+lui-même en ferait justice quelques mois plus tard. Il était loin de
+prévoir avec quel éclat il laverait sur le champ de bataille les
+fautes du cabinet.</p>
+
+<p>Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation à remplir les
+conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'à
+violer le traité conclu sous leur médiation. Ils avaient intercepté la
+dépêche que Kléber avait adressée au Directoire après le départ de
+Bonaparte, et avaient adopté toutes <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> les notions qu'elle
+renfermait. Ils avaient aussi reçu d'ailleurs une foule de documens
+sur l'Égypte, et s'étaient persuadés que l'armée était hors d'état de
+résister à une attaque. Quelques rapports, partis du <i>Tigre</i>,
+paraissent également n'avoir pas peu contribué à accréditer cette
+opinion. Quoi qu'il en soit, les Anglais, dont Smith avait déclaré que
+la politique était de sacrifier invariablement à l'équité, jugèrent
+que, si l'armée d'Orient était hors d'état de faire valoir le traité,
+le traité était nul, et qu'elle-même devait être prisonnière. Deux
+frégates, chargées de cette étrange résolution, arrivèrent d'Europe
+devant Alexandrie, le 19 février 1800. Des demi-mots, échappés aux
+commandans, mirent Lanusse sur la voie. Il expédia un courrier au
+Général en chef qui pressait l'évacuation du Caire, et avait déjà
+rendu Salêhiëh, Damiette, Lesbëh, Mansoura, et désarmé la plupart des
+forts. Tout fut aussitôt suspendu; on arrêta les convois qui
+descendaient le Nil; on rappela les corps; on prit toutes les mesures
+que suggérait la prudence. Pendant que Kléber réparait ainsi les
+fautes auxquelles sa bonne foi l'avait entraîné, les frégates
+faisaient voile pour l'île de Chypre, où se trouvait Sidney. À en
+juger par la date, le commodore ne perdit pas de temps. Il mit
+aussitôt la plume à la main, et adressa au Général en chef la dépêche
+qui suit:</p>
+
+<p class="p2 to"><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> Le commodore Sidney Smith au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="date">À bord du Tigre, à Chypre, 21 février 1800.</p>
+
+<p class="smcap">Monsieur le Général,</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse à votre adresse. Elle est
+accompagnée d'ordres qui m'auraient empêché d'acquiescer à la
+conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous,
+autrement que sous les conditions y énoncées, si je les avais reçus à
+temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord,
+selon notre traité d'alliance avec la Porte, pendant que nous
+ignorions cette restriction, je ne conçois pas la possibilité de son
+infraction. En même temps je dois vous avouer que la chose ne me
+paraît pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement
+que par ma détermination de soutenir ce qui a été fait, en tant que
+cela dépend de moi. Je suis au désespoir que ces lettres aient été
+tellement retardées en route. Si vous n'aviez rien évacué, il n'y
+aurait pas de mal que les choses restassent comme elles étaient au
+commencement des conférences, jusqu'à l'arrivée des instructions
+conformes aux circonstances. Il est à observer que ces dépêches sont
+d'ancienne date (1<sup>er</sup> janvier), écrites d'après des ordres venus de
+Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 décembre,
+évidemment dictées par <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> l'idée que vous traitiez séparément
+avec les Turcs, et pour empêcher l'exécution de toute mesure contraire
+à notre traité d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit,
+et que la convention est réellement ratifiée, je ne doute pas que la
+restriction ne soit levée avant l'arrivée des transports. Je juge de
+votre embarras, monsieur le Général, par le mien; peut-être avec la
+bonne foi qui vous caractérise, pourrions-nous aplanir des difficultés
+insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y
+rencontrer votre réponse. Vous voyez, monsieur le Général, que je m'en
+rapporte encore une fois à votre libéralité sur cette question
+vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de
+croire à la loyauté de mes intentions.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée et une
+parfaite estime,</p>
+
+<p>«Votre très humble serviteur,</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Cette lettre était assez curieuse; car enfin, si ces ordres étaient
+précis, la bonne foi, ni les conférences ne pouvaient les éluder. Que
+voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Kléber
+était toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du
+commodore, mais ne doutait pas de sa loyauté. Lanusse était moins
+confiant. «Pour faible, à la bonne heure, répondait-il au général en
+<span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> chef: de bonne foi! je n'en suis pas sûr.» Poussielgue
+n'augurait pas mieux; néanmoins, des représentations étaient bonnes à
+faire; il résolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la
+convention n'eût pas la sanction de l'amirauté, ne se refusa pas à
+développer les motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'armée
+d'Orient ne comptait que des hommes éprouvés; la dépêche de Kléber
+avait dévoilé sa détresse, le gouvernement pouvait l'avoir à
+discrétion; il n'était pas assez simple pour remettre dans les mains
+de Bonaparte ses troupes par excellence. La résolution était avouée,
+les motifs parfaitement déduits; c'était désormais à la fortune à
+décider.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p>
+<p class="date">À bord du Tigre, 14 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> (4 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Le Général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue,
+ contrôleur des dépenses de l'armée, et administrateur des
+ finances, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Général,</p>
+
+<p>Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise à M. le
+commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pièces par lesquelles
+il a répondu.</p>
+
+<p>Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment
+implicitement le fond des instructions que vous nous avez données,
+puisque le développement de chacun de ces articles reçoit les diverses
+applications qui doivent conduire à votre but.</p>
+
+<p>Nous voulions voir comment cette ouverture serait reçue, avant de
+hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraîner une
+rupture. M. Smith n'a pas manqué de nous demander quelques
+éclaircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant
+généralement que nous donnerions successivement à nos articles tous
+les développemens dont ils auraient besoin.</p>
+
+<p>D'après sa réponse, nous avons aujourd'hui abordé franchement la
+question avant qu'il pût communiquer <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> au grand-visir des
+espérances qu'il faudrait ensuite démentir. Déjà, dans nos fréquens
+entretiens, nous avons mis M. Smith à portée de mesurer l'étendue de
+nos prétentions, et il doit être préparé à les entendre sans aigreur.
+Vous trouverez ci-joint notre dernière note.</p>
+
+<p>Vous serez étonné que notre mission soit aussi peu avancée; mais sur
+les quatorze jours, nous n'en avons pas passé deux sans avoir du gros
+temps qui nous rendait tous malades et hors d'état de nous occuper
+convenablement d'affaires sérieuses.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 2.)</p>
+<p class="date">15 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> (5 janvier 1800).</p>
+
+<p>La note remise hier par messieurs les commissaires français contenant
+des propositions d'une étendue qui exigerait une discussion entre les
+ministres plénipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant
+de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir
+exécuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp
+impérial ottoman, n'étant pas muni de pleins pouvoirs de son
+gouvernement, non plus que messieurs les commissaires français du
+leur: le soussigné ne voit pas la possibilité de faire un arrangement
+définitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera
+cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires français
+sous les yeux de son altesse le suprême visir. Quant au soussigné, il
+ne peut donner d'autre conseil à Son Altesse que celui qu'il a
+développé dans le projet qui leur a été communiqué, et il manquerait à
+la franchise qu'il a promise au général en chef Kléber, et à messieurs
+les commissaires, s'il leur cachait que son devoir <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> le
+portera à avertir Son Altesse du danger qui doit nécessairement
+résulter pour l'empire ottoman, si un intérêt local et immédiat
+l'inclinait à écouter favorablement une proposition tendant
+directement à rompre les engagemens contractés pour se préserver, soit
+des armes, soit de l'influence de la France dans l'état actuel des
+choses, essentiellement différent de celui où elles se trouvaient
+avant la paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les
+commissaires serait applicable.</p>
+
+<p>À l'égard de la Grande-Bretagne elle-même, le soussigné n'hésite pas
+de répondre, en termes précis, qu'elle restera fidèle à ses
+engagemens; et les circonstances qui ont donné lieu au traité de la
+triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse,
+l'énergie et la bonne foi des alliés, la porte à croire que les liens
+récemment formés entre les trois puissances, ne peuvent qu'être
+resserrés par tous les efforts qui tendront à la rompre.</p>
+
+<p class="smaller">À bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p>
+<p class="date">De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214<br>
+ (13 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Le Grand-Visir au général en chef Kléber.</p>
+
+<p>Le Tartare Moussa m'a apporté votre réponse. Jusqu'à présent toutes
+les lettres que vous avez écrites, tant à moi qu'à Moustapha-Pacha,
+témoignaient de votre part l'intention d'évacuer l'Égypte, pour éviter
+l'effusion du sang, et renouer les n&oelig;uds d'amitié qui unissaient
+autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous
+enverriez bientôt des commissaires pour conférer avec nous au sujet de
+l'évacuation, et que la manière <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> dont les commissaires
+s'occuperaient de ménager les intérêts de la Porte, prouveraient
+combien vous désiriez sincèrement la paix et le bien des deux nations.</p>
+
+<p>Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez à
+l'évacuation la condition que la Porte se détachera des puissances qui
+lui sont alliées, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne
+s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que
+vous prétendez avoir. Si vous voulez vous-même y réfléchir, vous
+sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au
+traité d'alliance qu'elle a contracté avec les puissances ses amies.</p>
+
+<p>Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espère qu'ils
+arriveront sous peu de jours. Aussitôt qu'ils seront ici, ils
+s'aboucheront avec les plénipotentiaires de la Porte et le commandant
+anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre
+semblable qui blesserait les intérêts de la Porte ou de ses alliés,
+nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du
+sang; mais s'ils sont véritablement animés du désir de terminer les
+choses à l'amiable, ils consentiront avant tout à une prompte
+évacuation de l'Égypte, qui est l'article 1<sup>er</sup> et fondamental de la
+pacification souhaitée.</p>
+
+<p>Nous apporterons les meilleurs intentions à ces entretiens: si vos
+commissaires y mettent aussi de la bonne volonté, il suffira d'une ou
+deux conférences pour terminer la négociation.</p>
+
+<p>Faites-moi savoir en définitif quel est le parti auquel vous vous
+arrêtez.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Joussef-Pacha</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> (N<sup>o</sup> 4.)</p>
+<p class="date">Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800.</p>
+
+<p class="to">Le Commodore Sidney Smith aux citoyens Desaix et Poussielgue.</p>
+
+<p class="smcap">Messieurs,</p>
+
+<p>Son altesse le suprême visir se trouvant à El-A'rych, je vais m'y
+rendre pour arrêter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en
+négociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler
+d'une trêve qui les forcerait à rester dans l'inaction sur la lisière
+du désert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le bâtiment
+que j'ai expédié, avec le développement des motifs qui me faisaient
+engager le suprême visir à tel armistice que la saine raison et
+l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la côte à cause du mauvais
+temps, et le parlementaire qu'a envoyé le général en chef Kléber, à ce
+même sujet, n'est arrivé que le lendemain de l'événement fâcheux du
+massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant
+cette garnison, n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur
+étaient faites avant l'approche d'une troupe effrénée qui devait les
+attaquer, sont entrés en pourparler, quand il était trop tard. Mais,
+pendant qu'on capitulait à la grande porte du fossé, ils y ont
+pénétré, et ont fait comme à leur ordinaire, de la manière la plus
+horrible. Le colonel Douglas accouru pour tâcher de contenir cette
+horde de furieux, a manqué vingt fois d'avoir la tête coupée, de même
+qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanité et
+d'indignation avait engagé à suivre le colonel <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> qui a été
+renversé, et le couteau déjà sur le cou, quand il a été délivré par
+les janissaires. Le visir n'a pas pu arrêter la troupe ni l'empêcher
+d'entrer dans le château. Cependant, le colonel Douglas, aidé par
+Rajeb-Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a
+réussi à sauver le commandant et près de la moitié de la garnison.</p>
+
+<p>M. Keith va se concerter avec vous sur votre réunion; la trève
+m'ayant été annoncée par l'agent de Russie qui est venu du camp.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, avec estime et considération,</p>
+
+<p>Votre serviteur très humble,</p>
+
+<p class="smcap">Smith,</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 5.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 17 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ de la République française (17 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, au Grand-Visir.</p>
+
+<p>Votre dernière lettre m'a été remise hier soir par le Tartare Moussa;
+ce même jour, j'avais expédié, vers le quartier-général de Votre
+Excellence, un homme de confiance du très honoré Moustapha-Pacha,
+portant des dépêches à mes plénipotentiaires que je croyais arrivés à
+Ghazah, et je vous ai fait connaître, par cette même occasion et par
+ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'événement d'El-A'rych, ainsi
+que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer, pour arriver
+à un accommodement également désirable pour les deux partis. Ce que
+j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement
+français ne puisse un jour m'accuser de <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> n'avoir pas employé
+tous les moyens pour arrêter l'effusion du sang entre deux nations
+qui, plus que jamais, ont le plus grand intérêt de se réunir
+étroitement, et, pour qu'en cas que mes propositions ne soient point
+écoutées, Votre Excellence demeure seule comptable, non seulement
+envers son souverain Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de
+celui qui pourrait couler encore; qu'elle demeure comptable envers la
+Sublime Porte, d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle
+aurait pu obtenir avec certitude de la manière la plus conforme aux
+intérêts de l'empire ottoman: je parle de l'évacuation de l'Égypte, et
+je m'explique.</p>
+
+<p>Votre Excellence m'a proposé, dans ses lettres précédentes, 1<sup>o</sup>. notre
+libre sortie de l'Égypte avec armes, bagages et toutes autres
+propriétés; 2<sup>o</sup> qu'il serait fourni à cet effet à l'armée, de la part
+de la Sublime Porte, tous les bâtimens nécessaires, et pourvus de
+vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions à la
+simple condition qui suit; <i>savoir</i>, qu'aussitôt que les Français
+auront évacué l'Égypte, la Sublime Porte se retirera de la triple
+alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour
+maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette
+évacuation, serait rétablie.</p>
+
+<p>D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de
+s'entendre sur les différens détails d'exécution, et je propose pour
+cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux
+plénipotentiaires actuellement à bord du <i>Tigre</i>, ou à Ghazah; le
+second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre
+reis-effendi, accompagné d'un autre grand de votre armée, à Cathiëh ou
+à Salêhiëh, où j'enverrai de mon côté <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> un officier général
+chargé de mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette
+lettre, mes envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier-général;
+le troisième enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs
+pour cet objet, au très honoré Moustapha-Pacha actuellement au Caire:
+en six heures de temps tout pourrait être terminé. Je demande à Votre
+Excellence une réponse catégorique, en lui observant que de toutes les
+manières une suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi
+indispensable que conforme aux droits de la guerre; sans cette
+suspension, nos négociations ne deviendraient que le prétexte d'un
+affreux brigandage et de lâches assassinats. Je dois aussi vous
+prévenir que j'ai reçu la nouvelle officielle que déjà le 3 de ce
+mois, répondant au 26 du mois de Rageb, il a été conclu, à bord du
+<i>Tigre</i>, entre sir Sidney Smith et mes plénipotentiaires, un armistice
+d'un mois, sauf prolongation s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me
+semble qu'il est obligatoire que Votre Excellence y consente; on ne
+s'est jamais joué de choses aussi sacrées et aussi importantes.</p>
+
+<p>Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="right20">Pour copie conforme,</p>
+
+<p class="right20">Le général de division, chef de l'état-major
+ général de l'armée,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damas</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> (N<sup>o</sup> 6.)</p>
+<p class="date">À bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800.</p>
+
+<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielge,
+ contrôleur des défenses de l'armée, et administrateur des
+ finances, au général, en chef Kléber.</p>
+
+<p>Nous vous envoyons, citoyen Général, copie de la réponse de M. Smith,
+à notre dernière note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont
+elle a été suivie, nous avons observé que s'il était impossible aux
+alliés de consentir 1<sup>o</sup>. à la dissolution de l'alliance; 2<sup>o</sup>. à la
+restitution des îles, parce qu'elles sont occupées par les Russes;
+3<sup>o</sup>. à une garantie jusqu'à la paix de nos possessions dans la
+Méditerranée, toutes propositions pour lesquelles il pourrait être
+nécessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, <i>il serait
+également impossible que vous consentissiez à l'évacuation pure et
+simple, comme on le proposait, sans y être autorisé par le
+Gouvernement français</i>; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple
+pour terminer tous les débats, c'est d'envoyer chacun de notre côté un
+courrier à nos Gouvernemens respectifs pour les informer du résultat
+des conférences, et attendre leurs ordres, que jusque-là et pour un
+temps déterminé, on suspendrait toute hostilité, si on pouvait y faire
+consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait à
+se battre, sans que cela empêchât l'envoi des courriers.</p>
+
+<p>C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah.
+M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu
+le 8 nivôse, que le grand-visir y était, qu'il s'était commis, dans la
+prise de <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> cette place, des atrocités qui lui ôtaient la
+confiance de nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le
+grand-visir fût dans les meilleures dispositions, et que son autorité
+et celles du pacha eussent été méconnues dans cette occasion. D'après
+ces considérations, plus détaillées dans la lettre de M. Smith
+ci-jointe, et dans les instructions à son secrétaire dont nous vous
+envoyons l'extrait, nous nous sommes décidés à attendre à Jaffa des
+nouvelles de M. Smith, en l'engageant à s'y rendre avec le
+reis-effendi. Nous le prions aussi de vous faire connaître directement
+la réponse qu'il aura à nous faire sur notre dernière note, en sorte
+que vous pourriez nous faire connaître vos intentions ultérieures.</p>
+
+<p>Les conférences ont été poussées aussi avant qu'il était possible;
+tous les intérêts respectifs, tant de l'Europe que de l'Égypte, ont
+été repassés et débattus. Il paraît que nous nous entendons
+parfaitement sur tous les points, et, qu'en définitif, il faudra en
+venir à un courrier parlementaire, à moins que le grand-visir ne
+persiste à se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez
+de détermination.</p>
+
+<p>Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire; il y a été reçu avec
+enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous
+envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va
+déterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des
+secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une idée assez
+exacte de la situation de l'Europe, des armées et de notre
+gouvernement à cette époque, pour que vous puissiez prévoir à peu près
+quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'Égypte.</p>
+
+<p>Nous sommes extrêmement embarrassés pour correspondre <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> avec
+vous, les occasions sont difficiles à trouver. Nous vous prions de
+donner ordre à un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou à un de
+ceux qui sont à Alexandrie de venir nous joindre, et de rester à nos
+ordres, pour que nous puissions vous l'expédier toutes les fois qu'il
+sera nécessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dépendre
+pour cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup
+d'honnêteté et de bonne volonté.</p>
+
+<p>Cet aviso peut venir en parlementaire à Jaffa; si nous n'y sommes plus
+quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu où nous pourrons être.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Au camp impérial ottoman, à El-A'rych,<br>
+ le 15 janvier 1800.</p>
+
+<p class="to">Le commodore Sidney Smith au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Monsieur le Général,</p>
+
+<p>Messieurs vos envoyés s'étant un peu formalisés de la franchise de ma
+dernière note officielle, je ne suis pas sans appréhension que mon
+langage ait pu vous faire une impression différente de celle que je
+désirais produire, et je serais fâché de voir naître un sentiment
+d'éloignement, quand mon objet n'était que de découvrir jusqu'à leur
+base, les barrières qui nous séparent, afin de les ôter plus
+facilement.</p>
+
+<p>Je ne vois pas pourquoi des militaires français, qui ont été les
+premiers à faire justice du système spoliateur <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> et
+révolutionnaire, peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagérés
+qui ont fait le malheur de la France en gâtant une belle cause; ou
+supposé qu'on ait voulu leur faire une pareille injure, le règne de la
+démagogue expirait à son foyer, il est de l'intérêt de tout le monde
+qu'elle ne renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et
+contre lequel nous nous défendons, c'est la continuation de cette
+manie de faire des Républiques bon gré malgré, partout où un
+soi-disant patriote peut trouver un exil honorable par une place qui
+le met à même d'achever, ou pour mieux dire, continuer ses expériences
+politiques sur le pauvre genre humain. Si tous les hommes de marque,
+attachés au Gouvernement français, avaient des vues aussi droites et
+des projets aussi raisonnables que M. Poussielgue et le général
+Desaix, cette méfiance cesserait bientôt.</p>
+
+<p class="p2">J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et une considération
+des plus distinguées,</p>
+
+<p>Votre très humble serviteur,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.</p>
+
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> (N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Quartier-général de Salêhiëh, le 29 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ de la République française (19 janv. 1800).</p>
+
+<p class="to">Le général en chef Kléber au commodore Sidney Smith.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est
+nullement relatif à l'objet qui nous a réunis, et sur lequel nous
+traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser la
+réception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir
+l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à
+mes plénipotentiaires de traiter en définitive de l'évacuation pure et
+simple de l'Égypte, je leur envoie néanmoins, par mon aide-de-camp
+Damas, l'ordre exprès de rompre les conférences, dès-lors qu'ils
+trouveraient, de la part du visir ou de la vôtre, trop de résistance à
+obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives à
+l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande, parce
+que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrêter
+l'ardeur, et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée. Je m'en
+réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me
+serait la plus pénible, monsieur le Général, serait d'être obligé de
+revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre
+loyauté; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent
+bien à même de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne
+à c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> (N<sup>o</sup> 8.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général de Salêhiëh, le 28 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (18 janvier 1800).</p>
+
+<p class="to">Au Grand-Visir.</p>
+
+<p>J'ai reçu à Salêhiëh la dernière lettre que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, resté à Cathiëh par
+malentendu.</p>
+
+<p>Actuellement que mes plénipotentiaires sont arrêtés au
+quartier-général de Votre Excellence, et que j'ai rapproché le mien de
+manière à rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai
+tout lieu d'espérer que nous nous entendrons mieux, et que nos
+négociations obtiendront bientôt le résultat heureux que Votre
+Excellence paraît désirer autant que moi. J'envoie à mes
+plénipotentiaires des instructions en conséquence. Ils ne rejetteront
+à l'avenir que ce qui pourrait être contraire à la gloire et à la
+sûreté de l'armée, dont le commandement m'est confié.</p>
+
+<p>Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
+pour elle.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="to p2"><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Le Grand-visir au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p>
+<p class="date">Du quartier-général à El-A'rych (sans date).</p>
+
+<p class="greet"><i>Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
+ Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé général
+ français</i> <span class="smcap">Kléber</span>, <i>dont la fin puisse être heureuse</i>; <span class="smcap">Salut</span>.</p>
+
+<p>J'ai reçu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
+dernièrement adressée. Vous m'écrivez que vous vous êtes mis ces
+jours-ci en marche, accompagné d'une légère escorte, pour être à
+portée de donner les réponses nécessaires aux conditions que je vous
+proposerai, relativement à l'heureuse affaire de l'évacuation de
+l'Égypte que vous désirez, ou bien à la bataille; et que vous vous
+êtes acheminé vers Belbéis et Salêhiëh, pour y attendre les réponses à
+vos dernières dépêches. Vous me dites aussi que si vos délégués
+n'étaient pas encore arrivés à mon quartier-général, il serait
+convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour conférer sur
+l'affaire en question, et la terminer le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Votre loyauté ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous
+désirez l'heureuse réussite de la bonne affaire concernant
+l'évacuation de l'Égypte, et qui est un prélude à la paix, et que vous
+avez marché dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez
+écrit par le passé, il est clair que, d'après mon zèle et ma loyauté,
+je ne consentirai pas non plus à l'effusion du sang. Il est évident
+aussi que votre départ du Caire, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> et votre marche vers ces
+contrées, n'a pour but que de faire croire à votre justice et votre
+loyauté, et d'accélérer, d'une manière avantageuse pour la Sublime
+Porte, le terme de l'heureuse affaire de l'évacuation de l'Égypte, qui
+doit être le prélude de la paix et de la tranquillité.</p>
+
+<p>Je dois vous prévenir que vos délégués, qui sont arrivés ces jours-ci
+à mon quartier-général, ont déjà ouvert les conférences, et que malgré
+votre assurance concernant le plein succès de l'affaire dont il
+s'agit, conformément à la loyauté et au zèle qui vous font aimer, ils
+<i>rendent difficile la réussite de cette si bonne affaire de
+l'évacuation</i>.</p>
+
+<p>La Sublime Porte est depuis trois siècles amie de la France; mais
+ayant été destiné par mon souverain à m'emparer et à délivrer par la
+voie des armes, ou sans me battre, l'Égypte, dont les Français se sont
+emparés à l'imprévu, il est certain qu'avec le secours du Très-Haut,
+je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre désir étant
+réellement d'évacuer l'Égypte, sans vous battre, loin de vouloir
+l'effusion du sang, mon désir est conforme au vôtre.</p>
+
+<p>Je vous ai écrit cette lettre pour vous dire qu'il dépend de votre
+volonté de vous comporter d'après la préférence que vous aurez donnée
+à l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre.</p>
+
+<p>Quand vous aurez reçu la présente, et que vous en aurez compris le
+contenu, j'espère que vous vous conduirez toujours suivant votre
+loyauté et votre franchise.</p>
+
+<p class="right20">Traduit par moi secrétaire interprète<br>
+ du général en chef Kléber,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damielk Bracevisch</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> (N<sup>o</sup> 10.)</p>
+<p class="date">Quartier-général de Salêhiëh, le 26 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (16 janvier 1800)</p>
+
+<p class="to">Kléber, général en chef, au général de division Desaix et au
+ citoyen Poussielgue, Plénipotentiaires près le Grand-Visir.</p>
+
+<p>Quatre heures après que je vous ai eu expédié ma dernière dépêche, est
+arrivé l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je
+n'ai, de mon côté, autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si
+ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et
+consentir l'évacuation de l'Égypte pure et simple, et de la manière la
+plus honorable pour l'armée française; mais il me semble qu'il est de
+l'intérêt même des Turcs de n'entrer en Égypte que lorsque nous
+l'aurons évacuée, du moins en partie; car, comment éviter sans cela un
+carnage, qui peut-être rendra tous les traités illusoires. Ainsi, un
+mois de trève me paraît presque indispensable; l'évacuation de
+l'Égypte supérieure est surtout très difficile sans cela. Je remets,
+au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité.</p>
+
+<p class="smcap">Kléber, général en chef de l'armée d'Égypte,</p>
+
+<p>Autorise et donne pleins pouvoirs à ses plénipotentiaires, le général
+de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter
+définitivement, et sans qu'il soit nécessaire de demander des
+instructions ultérieures de l'évacuation de l'Égypte, avec les
+plénipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables
+pour l'armée française, et ainsi que peuvent le permettre les
+circonstances.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> (N<sup>o</sup> 11.)</p>
+<p class="date">Au camp de Salêhiëh, 30 janvier 1800.</p>
+
+<p class="to">Le commissaire ordonnateur en chef Daure au citoyen Ministre de la
+guerre, a Paris.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Ministre,</p>
+
+<p>Je vous fais passer ci-joint copie du traité passé entre le général en
+chef Kléber et les envoyés du grand-visir, à la suite des conférences
+qui ont eu lieu à El-A'rych. Vous verrez par ce traité que l'armée
+évacue l'Égypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle
+arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je
+pense qu'elle débarquera à Toulon ou à Marseille.</p>
+
+<p>Je dois vous prévenir que sa force est <i>d'environ vingt-cinq mille
+hommes de toutes armes</i>, <i>dont deux mille de cavalerie</i>, <i>trois
+d'artillerie</i>, <i>mille des troupes du génie</i>, <i>dix-huit mille
+d'infanterie</i>, et le reste d'administration, et autres individus
+employés à la suite de l'armée. J'ai cru devoir vous faire connaître
+de suite ce traité. J'ai profité du départ du citoyen Damas,
+aide-de-camp du général en chef Kléber, qui se rend à Paris, porteur
+des dépêches du Général en chef au Gouvernement. Je vous envoie le
+commissaire des guerres Miot, qui pourra vous donner tous les
+renseignemens nécessaires sur l'administration de l'armée. Il est à
+même plus que personne de le faire.</p>
+
+<p>L'armée, à son arrivée, aura besoin d'un habillement complet. Celui
+qu'elle a reçu cette année ne peut lui être suffisant. La différence
+des uniformes, la mauvaise qualité des draps, sont des motifs pressans
+de lui en <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> donner un autre. Le général Desaix devant partir
+sous peu de temps, je profiterai de cette occasion pour vous faire
+connaître les besoins de l'armée en tout genre.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, etc.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Daure.</span></p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 12.)</p>
+<p class="date">Au quartier général du Caire, 30 janvier 1800.</p>
+
+<p class="to">Baudot, aide-de-camp, au général en chef Kléber.</p>
+
+<p class="smcap">Mon Général,</p>
+
+<p>Le citoyen Hamelin part à l'instant pour se rendre à votre
+quartier-général, avec l'aide-de-camp du général Dugua, qui vous porte
+des dépêches: c'est, sans doute, pour presser la conclusion de la
+spéculation commerciale qu'il vous a proposée, ce qui m'a engagé à
+vous prévenir qu'il n'y a au Caire qu'un cri général contre un pareil
+marché: on vous y donne comme intéressé, et on tient là-dessus des
+propos fort infâmes. Le citoyen Hamelin veut, dit-on, gagner
+Poussielgue pour vous parler en faveur du marché. Il doit même lui
+avoir offert une prime en cas de réussite. J'étais ce matin chez le
+général Dugua, lorsque le citoyen Hamelin y est entré. Le Général lui
+a donné lecture de la lettre que la commission vous écrit à ce sujet.
+Vous voyez vous-même qu'elle a composé avec sa façon de penser, et
+qu'elle a profité de l'absence du citoyen Leroy pour ne point donner
+d'avis, et vous laisser la responsabilité. Mon intention est de dire à
+ceux qui pourront m'en parler, et je ne crois pas être blâmé de vous,
+que l'objet proposé, intéressant l'armée, vous aviez voulu, pour
+prouver combien ses intérêts <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> vous sont chers, et ne pouvoir
+être accusé par les malveillans de la moindre négligence, soumettre
+même ceci à une commission, quoique votre opinion, fortement
+prononcée, fût que vous ne vouliez pas que l'esprit le plus méchant
+pût vouloir faire regarder l'évacuation de l'Égypte comme une
+spéculation mercantile. Que je vous verrais avec plaisir débarrassé
+d'une armée où il se trouve des hommes aussi scélérats, qui, ne vous
+connaissant pas, ou feignant de ne pas connaître votre c&oelig;ur
+désintéressé, croient, d'après leur propre c&oelig;ur, que l'or est la
+seule idole que l'on doit encenser! Ils n'ont jamais travaillé pour la
+gloire.</p>
+
+<p>Je compte, mon Général, partir demain, ou après, pour vous rejoindre à
+Salêhiëh. Rapp arrive à l'instant; Damas compte partir demain. Il est
+inutile, je crois, en général, de vous assurer de mon respect et de
+mon dévoûment.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">A. Baudot</span>.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Je crois devoir vous dire que tout ce qui se fait au camp et à
+El-A'rych, même de plus secret, est aussitôt su au Caire.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 13.)</p>
+<p class="date">Alexandrie, le 30 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (19 février 1800).</p>
+
+<p class="to">Lanusse, général de division, au Général en chef.</p>
+
+<p>Par sa lettre du 21 de ce mois, le général Damas me prévient que vous
+avez sursis au départ des blessés, et à celui de la Commission des
+Arts jusqu'à nouvel ordre. Leur armement est prêt, ils partiront quand
+vous voudrez. Cependant les Anglais pourraient encore leur occasionner
+<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> quelque retard. Trois voiles étaient avant-hier devant
+Alexandrie; les citoyens Tallien, Livron et Damas, votre aide-de-camp,
+croyant y reconnaître le <i>Thésée</i>, se mirent dans une chaloupe et
+furent à bord de la plus près. C'était une corvette venant en droiture
+d'Angleterre, sortie de Plymouth depuis six semaines. Le capitaine ne
+voulut point leur donner de nouvelles; il leur dit seulement qu'il
+apportait des dépêches très pressées au commodore Smith. Votre
+aide-de-camp le prévint qu'il allait partir incessamment pour la
+France avec un passe-port du commodore. Il lui répondit qu'il avait,
+pour ne laisser sortir personne, des ordres que ceux de Sydney Smith
+ne pouvaient annuler. Le commandant d'un brick, qui se trouvait là
+dans le même moment, dit également à votre aide-de-camp que, malgré
+qu'il sût d'une manière positive qu'il était muni d'un passe-port de
+Smith, il ne le laisserait pas non plus passer, s'il pouvait faire
+autrement. Cela a donné matière à beaucoup de conjectures. La plus
+vraisemblable, suivant moi, est le rappel de Smith. Il est aussi
+possible qu'il se passe de grands événemens en Europe. Le <i>Thésée</i> est
+dans ce moment en Chypre; il ne tardera pas à reparaître. Je
+m'empresserai de vous informer de ce qu'il nous apprendra
+d'intéressant à son arrivée.</p>
+
+<p>Les travaux de l'armement sont en activité. Nos bâtimens seront prêts
+pour l'époque fixée pour l'embarquement, si l'argent ne nous manque
+point.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signatsc">Lanusse.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> CONVENTION<br>
+
+POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE,</h2>
+
+<div class="to">
+<p>passée entre les citoyens Desaix, général de division, et
+ Poussielgue, administrateur général des finances;</p>
+
+<p>et leurs excellences Moustapha-Raschid, effendi tefterdar, et
+ Moustapha-Razycheh, effendi reis el-kettab, ministres
+ plénipotentiaires de son altesse le suprême Visir.</p>
+</div>
+
+<p>L'armée française en Égypte, voulant donner une preuve de ses désirs
+d'arrêter l'effusion du sang, et de voir cesser les malheureuses
+querelles survenues entre la République Française et la Sublime Porte,
+consent à évacuer l'Égypte, d'après les dispositions de la présente
+convention, espérant que cette concession pourra être un acheminement
+à la pacification générale de l'Europe.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 1</span><sup>er</sup>. L'armée française se retirera avec armes, bagages et
+effets, sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et
+transportée en France, tant sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera
+nécessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et pour que lesdits
+bâtimens puissent être plus promptement préparés, il est convenu qu'un
+mois après la ratification de la présente, il sera envoyé au château
+d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la
+Sublime Porte.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 2.</span> Il y aura un armistice de trois mois en Égypte, à compter du
+jour de la signature de la présente convention; et cependant, dans le
+cas où la trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir par la
+Sublime Porte fussent prêts, ladite trêve sera prolongée jusqu'à ce
+que <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> l'embarquement puisse être complètement effectué; bien
+entendu que de part et d'autre on emploiera tous les moyens possibles
+pour que la tranquillité des armées et des habitans, dont la trêve est
+l'objet, ne soit point troublée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 3.</span> Le transport des armées françaises aura lieu, d'après le
+règlement des commissaires nommés, à cet effet, par la Sublime Porte,
+et par le général en chef Kléber; et si, lors de l'embarquement il
+survenait quelque discussion entre lesdits commissaires, sur cet
+objet, il en sera nommé un par M. le commodore Sidney Smith, qui
+décidera les différends, d'après les réglemens maritimes de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 4.</span> Les places de Cathiëh et de Salêhiëh seront évacuées par les
+troupes françaises, le huitième jour, ou au plus tard, le dixième jour
+après la ratification de la présente convention. La ville de Mansoura
+sera évacuée le quinzième jour; Suez sera évacuée six jours avant le
+Caire; les autres places, situées sur la rive orientale du Nil, seront
+évacuées le dixième jour; le Delta sera évacué quinze jours après
+l'évacuation du Caire. La rive occidentale du Nil, et ses dépendances,
+resteront entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du Caire;
+et cependant, comme elles doivent être occupées par l'armée française
+jusqu'à ce que toutes les troupes soient évacuées de la Haute-Égypte,
+ladite rive occidentale et ses dépendances pourront n'être évacuées
+qu'à l'expiration de la trève, s'il est impossible de les évacuer plus
+tôt. Les places évacuées par l'armée seront remises à la Sublime Porte
+dans l'état où elles se trouvent actuellement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 5.</span> La ville du Caire sera évacuée dans le délai de quarante
+jours, si cela est possible, ou au plus tard <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> dans
+quarante-cinq jours, à compter du jour de la ratification de la
+présente.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 6.</span> Il est expressément convenu que la Sublime Porte apportera
+tous ses soins pour que les troupes françaises des diverses places de
+la rive occidentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages
+vers le quartier-général, ne soient, pendant leur route, inquiétées
+dans leurs personnes, biens et honneurs, soit de la part des habitans
+de l'Égypte, soit par les troupes de l'armée impériale ottomane.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 7.</span> En conséquence de l'article ci-dessus, et pour prévenir toutes
+discussions et hostilités, il sera pris des mesures pour que les
+troupes turques soient toujours suffisamment éloignées des troupes
+françaises.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 8.</span> Aussitôt après la ratification de la présente convention, tous
+les Turcs et autres nations sans distinction, sujets de la Sublime
+Porte, détenus ou retenus en France, seront mis en liberté, et
+réciproquement tous les Français détenus ou retenus dans toutes les
+villes et Échelles de l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes
+de quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations et
+consulats français, seront également mises en liberté.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 9.</span> La restitution des biens et des propriétés des habitans et des
+sujets de part et d'autre, ou le remboursement de leur valeur aux
+propriétaires, commencera immédiatement après l'évacuation de
+l'Égypte, et sera réglé à Constantinople par des commissaires nommés
+respectivement pour cet objet.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 10.</span> Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit,
+ne sera inquiété, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les
+liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Français pendant leur
+occupation de l'Égypte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> <span class="smcap">Art. 11.</span> Il sera délivré à l'armée française, tant de la part
+de la Sublime Porte que de la Grande-Bretagne, les passe-ports,
+saufs-conduits, et convois nécessaires pour assurer son retour en
+France.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 12.</span> Lorsque l'armée française d'Égypte sera embarquée, la Sublime
+Porte, ainsi que ses alliés, promettent que, jusqu'à son retour sur le
+continent de la France, elle ne sera nullement inquiétée; comme de son
+côté, le général en chef Kléber, et l'armée française en Égypte,
+promettent de ne commettre, pendant ledit temps, aucune hostilité, ni
+contre les flottes, ni contre le pays de la Sublime Porte et de ses
+alliés, et que les bâtimens qui transporteront ladite armée ne
+s'arrêteront à aucune autre côte qu'à celle de France, à moins de
+nécessité absolue.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 13.</span> En conséquence de la trêve de trois mois, stipulée ci-dessus
+avec l'armée française pour l'évacuation de l'Égypte, les parties
+contractantes conviennent que si, dans l'intervalle de ladite trêve,
+quelques bâtimens de France, à l'insu des commandans des flottes
+alliées, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiraient après
+avoir pris l'eau et les vivres nécessaires, et retourneraient en
+France munis de passe-ports des cours alliées, et dans le cas où
+quelques uns desdits bâtimens auraient besoin de réparations, ceux-là
+seuls pourraient rester, jusqu'à ce que lesdites réparations fussent
+achevées, et partiraient aussitôt après pour France, comme les
+précédens, par le premier vent favorable.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 14.</span> Le général en chef Kléber pourra envoyer sur-le-champ en
+France un aviso, auquel il sera donné les sauf-conduit nécessaires
+pour que ledit aviso puisse prévenir le Gouvernement français de
+l'évacuation de l'Égypte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> <span class="smcap">Art. 15.</span> Étant reconnu que l'armée française a besoin de
+subsistances journalières pendant les trois mois dans lesquels elle
+doit évacuer l'Égypte, et pour trois autres mois à compter du jour où
+elle sera embarquée, il est convenu qu'il lui sera fourni les
+quantités nécessaires de blé, viande, riz, orge et paille, suivant
+l'état qui en est présentement remis par les plénipotentiaires
+français, tant pour le séjour que pour le voyage; celles desdites
+quantités que l'armée aura retirées de ses magasins après la
+ratification de la présente, seront déduites de celles à fournir par
+la Sublime Porte.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 16.</span> À compter du jour de la ratification de la présente
+convention, l'armée française ne prélèvera aucune contribution
+quelconque en Égypte; mais, au contraire, elle abandonnera à la
+Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles, qui lui
+resteraient à lever jusqu'à son départ, ainsi que les chameaux,
+dromadaires, munitions, canons, et autres objets lui appartenant,
+qu'elle ne jugera pas à propos d'emporter, de même que les magasins de
+grains provenant des contributions déjà levées; et enfin, les magasins
+des vivres. Ces objets seront examinés et évalués par des commissaires
+envoyés en Égypte, à cet effet, par la Sublime Porte, et par le
+commandant des forces britanniques, conjointement avec les préposés du
+général en chef Kléber, et remis par les premiers au taux de
+l'évaluation ainsi faite, jusqu'à la concurrence de la somme de 3000
+bourses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> qui sera nécessaire à l'armée française pour accélérer ses
+mouvemens et son embarquement; et si les objets désignés <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ne
+produisaient pas cette somme, le déficit sera avancé par la Sublime
+Porte, à titre de prêt, qui sera remboursé par le Gouvernement
+français sur les billets des commissaires préposés par le général en
+chef Kléber, pour recevoir ladite somme.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 17.</span> L'armée française ayant des frais à faire pour évacuer
+l'Égypte, elle recevra après la ratification de la présente
+convention, la somme stipulée dans l'ordre suivant,</p>
+
+<p class="center">SAVOIR:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" summary="Frais.">
+<colgroup>
+ <col width="25%">
+ <col width="10%">
+ <col width="65%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>Le quinzième jour</td>
+<td class="td-right">500</td>
+<td>bourses.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le trentième jour</td>
+<td class="td-right">500</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le quarantième jour</td>
+<td class="td-right">300</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le cinquantième jour</td>
+<td class="td-right">300</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le soixantième jour</td>
+<td class="td-right">300</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le quatre-vingtième jour</td>
+<td class="td-right">300</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Et enfin, le quatre-vingt-dixième jour</td>
+<td class="td-right">500</td>
+<td>autres bourses.</td>
+</table>
+
+<p>Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles
+seront reçues en prêt des personnes commises à cet effet par la
+Sublime Porte; et pour faciliter l'exécution desdites dispositions, la
+Sublime Porte enverra, immédiatement après l'échange des
+ratifications, des commissaires dans la ville du Caire, et dans les
+autres villes occupées par l'armée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 18.</span> Les contributions que les Français pourraient avoir perçues
+après la date de la ratification, et avant la notification de la
+présente convention, dans les divers points de l'Égypte, seront
+déduites sur le montant des 3000 bourses ci-dessus stipulées.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 19.</span> Pour accélérer et faciliter l'évacuation des places, la
+navigation des bâtimens français de transports <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> qui se
+trouveront dans les ports français de l'Égypte, sera libre pendant les
+trois mois de trêve, depuis Damiette et Rosette jusqu'à Alexandrie, et
+d'Alexandrie à Rosette et Damiette.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 20.</span> La sûreté de l'Europe exigeant les plus grandes précautions
+pour empêcher que la contagion de la peste n'y soit transportée,
+aucune personne malade, ou soupçonnée d'être atteinte d'une maladie,
+ne sera embarquée; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute
+autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le délai
+convenu pour l'évacuation, demeureront dans les hôpitaux où ils se
+trouveront, sous la sauve-garde de son altesse le suprême Visir, et
+seront soignés par des officiers de santé français, qui resteront
+auprès d'eux jusqu'à ce que leur guérison leur permette de partir, ce
+qui aura lieu le plus tôt possible. Les articles 11 et 12 de cette
+convention leur seront appliqués comme au reste de l'armée, et le
+commandant en chef de l'armée française s'engage à donner les ordres
+les plus stricts aux différens officiers commandant les troupes
+embarquées, de ne pas permettre que les bâtimens les débarquent dans
+d'autres ports que ceux qui seront indiqués par les officiers de
+santé, comme offrant les plus grandes facilités pour faire la
+quarantaine utile, usitée et nécessaire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 21.</span> Toutes les difficultés qui pourraient s'élever, et qui ne
+seraient pas prévues par la présente convention, seront terminées à
+l'amiable entre les commissaires délégués, à cet effet, par son
+altesse le suprême Visir, et par le général en chef Kléber, de manière
+à en faciliter l'exécution.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 22.</span> Le présent ne sera valable qu'après les ratifications
+<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> respectives, lesquelles devront être échangées dans le délai
+de huit jours; ensuite de laquelle ratification la présente convention
+sera religieusement observée de part et d'autre.</p>
+
+<p>Fait et scellé de nos sceaux respectifs, au camp des conférences près
+d'El-A'rych, le 4 pluviôse an VIII de la République française, 24
+janvier 1800, et le 28 de la lune de chaban, l'an de l'hégire 1214.</p>
+
+<div class="signat">
+<p><i>Signé</i> le général de division <span class="smcap">Desaix</span>, le citoyen Étienne
+ <span class="smcap">Poussielgue</span>, plénipotentiaires du général Kléber;</p>
+
+<p>Et leurs excellences <span class="smcap">Moustapha-Raschid</span>, effendi tefterdar, et
+ <span class="smcap">Moustapha-Rasycheh</span>, effendi reis el-kettad, plénipotentiaires de
+ son altesse le suprême Visir.</p>
+</div>
+
+<p class="right20"><i>Pour copie conforme à l'expédition française, remise aux ministres
+turcs en échange de leur expédition en turc.</i></p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Poussielgue</span>, <span class="smcap">Desaix</span>.</p>
+
+<p class="p2">Le général Kléber renvoya l'exemplaire turc au Grand-Visir, avec sa
+ratification au bas, ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Je soussigné général en chef, commandant l'armée française en Égypte,
+approuve et ratifie les conditions du traité ci-dessus, pour avoir
+leur exécution en leur forme et teneur, devant croire que les
+vingt-deux articles y relatés sont entièrement conformes à la
+traduction française, signée par les plénipotentiaires du grand-visir,
+et ratifiée par son altesse, traduction dont le sens sera exactement
+suivi, chaque fois qu'à cet égard, et pour raison de quelques
+variantes, il pourrait s'élever des difficultés.»</p>
+
+<p class="date">Au quartier-général de Salêhiëh, le 8 pluviôse (28 janvier 1800).</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH.</h2>
+
+<p class="chaptitle">BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.</p>
+
+<p>La lettre de Sidney donna une nouvelle impulsion aux mesures de
+défense que le général en chef avait arrêtées. Il pressa le retour du
+matériel qui se trouvait déjà à Rosette, et fit remonter en toute hâte
+des munitions qu'on avait transportées à Alexandrie. Il accéléra la
+marche des corps qui stationnaient à Rahmaniëh, expédia des courriers
+dromadaires à ceux qui étaient encore disséminés dans la Haute-Égypte,
+et se vit bientôt entouré de l'armée entière, avec laquelle il prit
+position vers la Koubbé. Il lui adressa une proclamation pour la
+préparer aux suites d'une rupture; en même temps il chargea le
+secrétaire de Sidney qui lui avait rendu la dépêche du commodore
+d'aller sur-le-champ donner communication de cette pièce au visir. Il
+appela auprès de lui Moustapha-Pacha, commissaire de la Porte, lui
+déclara qu'il différait l'évacuation du Caire, et qu'il regarderait
+comme un acte d'hostilité le moindre mouvement que ferait l'armée
+ottomane au-delà de Belbéis. Joussef se trouvait dans cette place
+lorsque la dépêche lui fut <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> rendue. Son camp était déjà levé
+et lui-même prêt à monter à cheval. Il témoigna son étonnement de
+l'opposition que montraient les Anglais à l'exécution d'un traité
+qu'ils avaient mis tant d'insistance à conclure, et adressa à Sidney
+les représentations qui suivent:</p>
+
+<p class="to">Le Grand-Visir au commodore Sidney Smith.</p>
+
+<p>«Il est superflu de vous faire savoir qu'il a été convenu, dans les
+conférences qui ont eu lieu à El-A'rych, entre mes plénipotentiaires
+et ceux de l'honoré général Kléber, que les escadres de la Sublime
+Porte, celles de l'Angleterre et de la Russie n'auraient pas inquiété
+les bâtimens sur lesquels doivent s'embarquer les Français qui
+évacueront l'Égypte. Ces conventions vous ont été connues, et elles
+ont été stipulées d'après votre avis, en vertu de votre qualité de
+ministre plénipotentiaire; vous étiez convenu en même temps que la
+Porte aurait fourni des firmans de route, et que vous auriez donné des
+passe-ports aux Français qui seraient sortis de l'Égypte en toute
+sûreté avec armes et bagages, et remis lesdits passe-ports au lord
+Nelson, qui se serait chargé de les faire arriver sains et saufs dans
+les ports de France.</p>
+
+<p>«D'après cela, il est évident qu'il est de toute nécessité que cette
+convention soit complétement exécutée, sans qu'il puisse y être mis
+aucune opposition. Cependant le général en chef Kléber vient <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>
+de m'envoyer copie d'une lettre que vous lui écrivez, et dont
+l'original a été vu par votre secrétaire Keith, dans laquelle vous lui
+faites part des ordres de lord Keith, mon honoré ami, amiral de
+l'escadre de Sa Majesté britannique dans la Méditerranée, qui sont
+contraires à l'exécution de la convention. Quoique vous n'ayez pas
+encore reçu la lettre du lord Keith qui contient les susdits ordres,
+votre lettre ayant singulièrement affecté le général Kléber, son
+excellence Moustapha-Pacha a fait savoir, par des dépêches réitérées,
+qu'il se refusait à évacuer le Caire. Comme vous mandez à ce général,
+en lui faisant part des ordres du lord Keith, qu'il serait nécessaire
+d'ouvrir de nouvelles conférences pour prendre des arrangemens en
+conséquence, il a élevé des doutes sur la libre sortie des Français de
+l'Égypte, et a déclaré qu'il n'évacuerait le Caire que lorsqu'il
+serait pleinement rassuré. Cependant l'époque où le Caire aurait dû
+être évacué, conformément à la convention, étant arrivée, et cette
+infraction au traité mettant dans le cas de recommencer les
+hostilités; mais étant convaincu que le général Kléber ne s'est point
+conformé au traité à cet égard, que parce qu'il a eu connaissance et a
+été très affecté des difficultés opposées par le lord Keith, et qu'il
+désirait, avant d'en venir à cette mesure, être rassuré de ce côté, on
+s'est borné à lui faire donner l'assurance que l'Angleterre ne
+mettrait aucun obstacle à l'arrivée de l'armée française dans les
+ports de France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> «Il est inutile de vous dire qu'il est certain que le lord
+Keith n'était point instruit de l'évacuation de l'Égypte, lorsqu'il a
+expédié ses dépêches, et que vous auriez dû lui en donner connaissance
+avant d'écrire au général français des lettres qui devaient
+nécessairement lui donner de l'inquiétude; vous devez donc montrer le
+plus grand zèle pour faire exécuter complétement tous les articles de
+cette convention, passée entre la Sublime Porte et les Français qui
+sont en Égypte, et à laquelle vous avez participé comme
+plénipotentiaire de votre cour; vous y êtes d'autant plus obligé que,
+conformément à l'alliance que la Sublime Porte a contractée avec
+l'Angleterre, et par laquelle cette puissance garantit l'intégrité de
+l'empire ottoman, vous devez mettre tout en &oelig;uvre afin que l'Égypte
+soit remise le plus tôt possible sous sa domination.</p>
+
+<p>«L'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté britannique près la
+Sublime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a présenté plusieurs
+mémoires dans lesquels il dit que son roi n'apportera aucune
+difficulté dans les conventions qu'elle voudra passer pour
+l'évacuation de l'Égypte; que sa volonté, à cet égard, sera toujours
+exécutée, et que Sa Majesté Britannique se conformera toujours aux
+articles du traité d'alliance qui unit les deux puissances; d'après
+cela, il est de votre devoir de faire cesser promptement les
+difficultés que votre lettre a apportées à l'entière exécution de la
+convention passée pour l'évacuation de l'Égypte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> «Je vous ai écrit la présente, afin que, mettant tous vos
+soins à ce que rien n'arrive de contraire à notre alliance et à la
+convention stipulée, vous m'expédiez le plus tôt possible une dépêche
+tendante à rassurer le général Kléber, par la certitude que vous me
+donnerez que les bâtimens sur lesquels seront embarqués les Français
+ne seront nullement inquiétés par les bâtimens anglais, et que
+ceux-ci, au contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur
+patrie; et que, conformément à notre alliance, vous et tous les
+préposés de votre cour emploierez tous vos moyens afin que les
+articles de la convention soient pleinement exécutés. Quand la
+présente vous sera parvenue, j'espère que vous ferez tout ce qui
+tendra à resserrer notre alliance, et surtout à faire exécuter la
+convention, et que vous vous empresserez de m'envoyer la lettre que je
+vous demande.</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Joussef-Pacha</span>.</p>
+
+<p class="right20">Pour copie conforme,</p>
+
+<p class="right20 smaller">Le général de division, chef de l'état-major,</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Damas</span>.»</p>
+
+<p>Après ces observations, qui étaient en effet péremptoires, le visir se
+persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit
+auprès d'El-Hanka avec son armée, et portant son avant-garde à
+Matarié, à deux heures de chemin du Caire, il plaça dans la plaine de
+la Koubbé ses avant-postes au milieu des nôtres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au
+quartier-général, porteur d'une lettre adressée par le lord Keith,
+commandant de la flotte anglaise dans la Méditerranée, au général en
+chef de l'armée française en Égypte. Elle était datée de Minorque, le
+8 janvier 1800, écrite en anglais, et ainsi conçue:</p>
+
+<p class="smcap">«Monsieur,</p>
+
+<p>Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune
+capitulation avec l'armée française que vous commandez en Égypte ou en
+Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait
+prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes
+les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées,
+et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à
+aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je
+pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des
+troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des
+passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en
+accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je
+commande de rentrer à Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrés
+retournant en Europe, d'après des passe-ports accordés en conséquence
+d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées,
+seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés
+comme prisonniers de guerre.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Keith</span>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Kléber prit à l'instant la résolution de livrer bataille,
+certain que l'armée partagerait ses sentimens, aussitôt qu'elle
+connaîtrait cette lettre odieuse; elle fut imprimée pendant la nuit,
+et servit de proclamation. «Soldats! ajouta le général, on ne répond à
+de telles insolences que par des victoires: préparez-vous à
+combattre.» Jamais outrage ne fut plus vivement senti. L'injure était
+commune, chacun brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent
+à cette généreuse indignation; l'on eût dit que l'armée poussait dans
+ce moment un cri de guerre unanime.</p>
+
+<p>Le visir avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été
+adressées. Il ne voyait dans notre modération que le témoignage de
+notre faiblesse. Convaincu que les Français ne pouvaient s'opposer à
+la marche de son armée, il exigea, au terme convenu, l'évacuation du
+Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les conférences qui se
+tinrent à la Koubbé, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de
+regarder cette opposition des Anglais comme un événement peu
+considérable, qui, n'étant point émané de Constantinople, ne devait
+pas arrêter l'évacuation. Tout délai de notre part était, selon eux,
+une infraction au traité, et c'était offenser la Porte que d'exiger
+une autre garantie que ses firmans.</p>
+
+<p>La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien changé aux
+dispositions du visir. Sidney-Smith voulut, à son ordinaire,
+s'interposer entre <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> les Turcs et nous, et conseilla
+inutilement de tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui
+n'appréciait pas les suites d'une rupture, repoussa le conseil donné
+par la prévoyance, persista dans ses prétentions, et consentit
+seulement à promettre des otages et des subsides.</p>
+
+<p>Pendant que duraient les conférences, le visir faisait venir de
+nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces déjà très
+considérables, armait les habitans des villages. Il répandait dans les
+provinces des firmans, où les Français étaient représentés comme des
+infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités. Il
+écrivait dans le même sens aux tribus d'Arabes, établissait des chefs
+de sédition dans toutes les villes, et notamment au Caire, à
+Méhallet-el-Kebis et à Taula, où elles ne tardèrent pas à éclater. Il
+ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du
+Grand-Seigneur de se rendre à son camp, avec leurs chevaux et leurs
+armes; enfin, il enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme
+rebelles, de se réunir, au nom de la religion et du souverain, pour
+exterminer les Français que leur petit nombre et la terreur de ses
+armes avaient glacés d'effroi.</p>
+
+<p>Cependant les troupes françaises arrivèrent de la Basse-Égypte et du
+Saïd. Il n'y avait pas un instant à perdre, la position des deux
+armées suffisait pour amener des hostilités. Nos forces ne pouvaient
+augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> croissant.
+Kléber fit cesser les conférences, et s'adressant à Moustapha-Pacha:</p>
+
+<p>«Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du
+visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des séditions
+dans toutes les villes. C'est vous-même qu'il a chargé de préparer la
+révolte du Caire. Le temps de la confiance est passé. Le visir
+m'attaque puisqu'il est sorti de Belbéis; il faut que demain il
+retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant à Salêhiëh, et
+qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontières de la Syrie, autrement je
+l'y contraindrai. L'armée française n'a pas besoin de vos firmans,
+elle trouvera l'honneur et la sûreté dans ses forces; informez Son
+Altesse de mes intentions.»</p>
+
+<p>Le même jour il convoqua les officiers généraux en conseil de guerre;
+il leur présenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur
+dit:</p>
+
+<p class="smcap">Citoyens généraux,</p>
+
+<p>«Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien.
+Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage après que
+leurs plénipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels
+nous avons livré le pays, veulent que nous achevions de l'évacuer
+conformément aux traités; il faut vaincre ces derniers, les seuls que
+nous puissions atteindre; je compte sur votre zèle, votre sang-froid
+et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de
+bataille.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> Cette exposition ne fut suivie d'aucune délibération, chacun
+était animé d'un égal désir de soutenir la gloire de nos armes.</p>
+
+<p>Ne voulant point attaquer le visir sans une déclaration expresse
+d'hostilités, Kléber lui adressa la lettre suivante:</p>
+
+<p class="date">Au quartier-général de l'armée française,<br>
+ le 28 ventôse an <span class="smcap">VIII</span>.</p>
+
+<p>«L'armée dont le commandement m'est confié, ne trouve point, dans les
+propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une
+garantie suffisante contre les prétentions injurieuses, et contre
+l'opposition du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En
+conséquence, il a été résolu ce matin, au conseil de guerre, que ces
+propositions seraient rejetées, et que la ville du Caire ainsi que ses
+forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce
+que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la
+Méditerranée, une lettre directement contraire à celle qu'il m'a
+adressée le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports
+signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.</p>
+
+<p>«D'après cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires
+deviennent inutiles, et les deux armées doivent dès cet instant être
+considérées comme en état de guerre.</p>
+
+<p>«La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> ponctuelle de
+nos conventions donnera à Votre Altesse la mesure des regrets que me
+fait éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances,
+que contraire aux avantages communs de la République française et de
+la Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais animé du désir de
+faire renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient
+depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre
+manifeste la pureté de mes intentions. Toutes les nations y
+applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma
+cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les
+auteurs de cette nouvelle dissension.</p>
+
+<p>«Je préviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage à mon
+quartier-général, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu'à ce que le
+général Galbo, retenu à Damiette, soit arrivé à Alexandrie, avec sa
+famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement
+qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, sur lesquels on me
+fait des rapports très extraordinaires.</p>
+
+<p>«La sagesse accoutumée de Votre Altesse, lui fera distinguer aisément
+de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra
+altérer la grande considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour
+elle.</p>
+
+<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Pendant que Kléber faisait connaître ces nouvelles
+dispositions au visir, on ordonnait au Caire les préparatifs du
+combat.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit suivante le général se rendit, avec les guides de
+l'armée et son état-major, dans la plaine de la Koubbé, où se trouvait
+déjà une partie des troupes. Les autres arrivèrent successivement et
+se rangèrent en bataille. La clarté du ciel, toujours serein dans ces
+climats, suffisait pour que les mouvemens s'exécutassent avec ordre;
+mais elle était trop faible pour que l'ennemi pût les apercevoir.
+Kléber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gaîté de nos
+soldats, présages ordinaires de la victoire.</p>
+
+<p>La ligne de bataille était composée de quatre carrés; ceux de droite
+obéissaient au général Friant, ceux de gauche au général Reynier;
+l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et
+la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée
+par le général Leclerc: ses pièces marchaient sur ses flancs et
+étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires.</p>
+
+<p>Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux
+bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte
+par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, armés de
+fusils; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle,
+soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de
+grenadiers doublaient les angles de chaque carré, et pouvaient être
+employés <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> pour l'attaque des postes. La 1<sup>re</sup> brigade de la
+division Friant était commandée par le général Belliard, et formée de
+la 21<sup>e</sup> légère et de la 88<sup>e</sup> de bataille; les 61<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> de
+bataille formaient la 2<sup>e</sup> brigade, aux ordres du général Donzelot.</p>
+
+<p>Le général Robin commandait la 1<sup>re</sup> brigade de la division Reynier,
+composée de la 22<sup>e</sup> légère et de la 9<sup>e</sup> de bataille. Le général
+Lagrange avait sous ses ordres la 13<sup>e</sup> et la 85<sup>e</sup> de bataille,
+formant la 2<sup>e</sup> brigade de cette division. Le général Songis
+commandait l'artillerie, et le général Samson le génie.</p>
+
+<p>Nassif-Pacha, à la tête de l'avant-garde ennemie, avait deux autres
+pachas sous ses ordres. Le village de Matarié, qu'il occupait avec
+cinq ou six mille janissaires d'élite, et un corps d'artillerie, avait
+été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Les avant-postes
+se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'à
+la mosquée de Sibil-Yalem; le camp du visir était situé entre El-Hanka
+et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son armée était
+rassemblée, elle y occupait un espace considérable; on ne peut décrire
+son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous
+les rapports qui nous sont parvenus portaient cette armée à
+quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'évaluaient qu'à
+soixante mille.</p>
+
+<p>On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite
+arriva au point du jour près de la Mosquée (Sibil-Yalem), où l'ennemi
+avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>
+coups de canon les déterminèrent à se replier. Les deux carrés de
+gauche arrivèrent devant le village de Matarié. Ils s'y arrêtèrent
+hors de portée de canon, et donnèrent le temps à la division de droite
+de venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-Mark, afin de
+s'opposer à la retraite des troupes ennemies, et à l'arrivée des
+renforts que le visir pouvait envoyer.</p>
+
+<p>Tandis que ce mouvement s'exécutait, on aperçut un corps de cavalerie
+et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de mameloucks, qui,
+après avoir fait un grand détour dans les terres cultivées, se
+dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger;
+ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de
+nouvelles troupes, enveloppèrent les nôtres. L'issue de cette mêlée
+eût été funeste, si le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs et le 14<sup>e</sup> de
+dragons ne fussent accourus. Le combat néanmoins fut long et
+opiniâtre; à la fin l'ennemi prit la fuite et s'éloigna à perte de vue
+dans les terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire.</p>
+
+<p>Le général Reynier commença l'attaque de Matarié; des compagnies de
+grenadiers mises en réserve pour cet objet, reçurent l'ordre
+d'emporter les retranchemens, et l'exécutèrent avec une bravoure digne
+des plus grands éloges; tandis qu'elles bravaient le feu de
+l'artillerie ennemie et s'avançaient au pas de charge, les janissaires
+sortirent de leurs retranchemens et fondirent à l'arme blanche sur la
+colonne de gauche; mais accueillis de front <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> par une
+fusillade meurtrière, pris en flanc par les troupes de droite, ils
+sont accablés, défaits, tous reçoivent la mort. Leurs cadavres
+comblent les fossés dont ils s'étaient couverts, on s'élance sur leurs
+membres palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est
+emporté; drapeaux, pièces d'artillerie, queues de pachas, effets de
+campemens tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans
+les maisons et cherche à s'y défendre, on la suit, on la force; tout
+ce qui oppose de la résistance est égorgé ou livré aux flammes.
+Pressées par le fer et le feu, quelques colonnes essaient de déboucher
+dans la plaine; mais elles tombent sous le feu de la division Friant.
+Le reste est tué ou dispersé par une charge de cavalerie.</p>
+
+<p>L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages; mais l'armée
+sentait la nécessité de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et
+de le poursuivre jusqu'aux limites du désert. Elle abandonna le butin
+aux Arabes, et continua le mouvement.</p>
+
+<p>Nassif-Pacha désirait parlementer et demandait un officier de marque.
+Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du général en chef, fut chargé
+d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tôt aperçu
+des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Blessé à
+la tête et à la main, il allait être mis en pièces, lorsque deux
+mameloucks du pacha qui l'accompagnaient réussirent à l'arracher à
+cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit
+arrêter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Cependant le général Reynier avait rassemblé sa division
+auprès de l'obélisque d'Héliopolis. Tout à coup des nuages de
+poussière s'élèvent à l'horizon; l'armée turque s'avance, conduite par
+le visir en personne, et prend position sur les hauteurs qui séparent
+les villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'établit derrière le
+bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.</p>
+
+<p>Nous marchons à sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier
+sur la droite, toute l'armée s'avance et prend insensiblement son
+premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repoussés,
+chassés du bois qui les protége. Le groupe de cavalerie qui forme le
+quartier-général du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les
+Ottomans ripostent, le feu s'échauffe, la canonnade devient terrible.
+Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrés, et
+ses pièces, accablées de projectiles lancés avec justesse et
+précision, sont bientôt démontées. Il réunit ses drapeaux épars sur
+toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge générale; nous
+nous y préparons. Le général Friant laisse approcher les Osmanlis,
+démasque ses pièces et les couvre de mitraille. Cette terrible
+réception les ébranle; ils hésitent, flottent et prennent enfin la
+fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant; elle ne
+brûla pas une amorce.</p>
+
+<p>Le terrain était coupé, sillonné de profondes gerçures; cette
+circonstance avait ralenti l'impétuosité <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> de la cavalerie
+ennemie, et ne permit pas à la nôtre d'accabler les fuyards.</p>
+
+<p>Le visir était exposé au feu de nos pièces, dans le village d'El-Mark.
+Il fait ses dispositions pour nous éloigner. Son armée s'ébranle, se
+divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placés au milieu d'un
+carré de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de côté, nous
+tuâmes, nous fusillâmes, pas une de nos balles n'était perdue. Enfin,
+les Turcs désespérant de vaincre, s'éloignent à toute bride et gagnent
+El-Hanka.</p>
+
+<p>Quoique battu, le visir était encore redoutable. Il avait des troupes
+nombreuses, et sa présence suffisait pour armer la population contre
+les Français: aussi Kléber était-il déterminé à le suivre au Caire,
+dans le désert, à travers les terres cultivées, partout où il
+porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir à
+lui l'interprète qui avait accompagné son aide-de-camp. Le visir
+l'avait chargé de proposer à Kléber de faire cesser les hostilités, et
+d'évacuer le Caire, conformément au traité qu'ils avaient conclu.
+«Retournez à son camp, répondit le général, et dites-lui que je marche
+sur El-Hanka.» L'armée était en mouvement et fut bientôt à la hauteur
+du village. Une cavalerie nombreuse le défendait; mais elle n'aperçut
+pas plus tôt nos troupes, qu'elle se replia confusément, et prit la
+fuite. De ceux qui étaient sur les flancs et les derrières, les uns
+revinrent sur leurs pas, les autres se dispersèrent. Quant à
+Mourâd-Bey, dès que <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> l'attaque avait commencé, il s'était
+éloigné à perte de vue dans le désert, pour ne pas prendre part à
+l'action.</p>
+
+<p>L'armée ottomane ne nous attendit pas à El-Hanka; elle s'éloignait,
+fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous
+espérions la joindre dans son camp; nous forçâmes de marche; nous y
+fûmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer;
+nous trouvâmes ses effets de campement, ses équipages, des objets
+précieux, une grande quantité de cottes de maille, de casques de fer.
+Nous étions accablés de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous
+invitaient à réparer nos forces; nous cédâmes. La nuit tendit ses
+voiles, tout fut bientôt calme, assoupi; on put distinctement entendre
+le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Kléber avait laissé dans
+cette ville la 32<sup>e</sup> de bataille, et des détachemens de différens corps
+qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait
+ordonné, si quelque émeute générale venait à éclater, de se retirer
+dans les forts. Le général Verdier, qui en avait le commandement,
+devait se borner à maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim
+Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le général Zayoncheck commandait à
+Gisëh. Ces dispositions suffisaient pour donner au général en chef le
+temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis
+qui s'était détaché pendant la bataille, s'était sans doute joint aux
+séditieux; <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> il était nécessaire de marcher au secours. Le
+général Lagrange reçut, en conséquence, l'ordre de s'y porter avec
+quatre bataillons, deux de la 25<sup>e</sup>, un de la 61<sup>e</sup> et un de la
+75<sup>e</sup>. Il partit vers minuit, et bientôt après l'armée s'achemina
+vers Belbéis. La route était couverte de pièces de canon, de litières
+sculptées, de voitures à ressorts, et de bagages abandonnés. À chaque
+pas, c'était des débris, des traces d'une déroute, telle qu'on n'en
+vit jamais. Nous arrivâmes sur le déclin du jour. L'infanterie
+occupait les forts, la cavalerie en défendait les avenues.</p>
+
+<p>La division Reynier fit halte devant la ville. Le général Priant
+obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les
+escadrons ennemis n'ont pas plus tôt aperçu qu'on cherche à les
+tourner qu'ils tournent bride et s'éloignent. La division Friant
+continue son mouvement, le général Belliard pénètre dans l'enceinte,
+chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les
+refoule dans l'un des forts, où ils se défendent le reste du jour. On
+emploie la nuit à faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs
+proposent de rendre la place, à condition qu'ils seront libres de
+rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernière clause
+est rejetée. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes
+qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent
+pas de prolonger une défense meurtrière. Ils se rendent à discrétion;
+ils supplient le général en chef de <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> leur permettre de se
+rallier au visir, et de laisser à quelques uns d'entre eux les armes
+nécessaires pour se défendre contre les Arabes. Il y consentit, et la
+place nous fut remise. Pendant qu'on s'occupait à les désarmer, un
+d'entre eux, animé par le désespoir et le fanatisme, s'écrie qu'il
+préfère la mort; et comme s'il eût été indigné de ne pas la recevoir,
+il s'avance contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de
+fusil à bout portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent
+aussitôt: <i>Nous ne méritons pas de les conserver</i>, disent-ils à nos
+soldats; <i>notre vie est à vous</i>. Le coupable fut sur-le-champ puni de
+mort par nos grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on
+fit prendre à la colonne la route de Salêhiëh.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes dix pièces de canon dans la ville et dans les environs,
+indépendamment de celles que nous avions laissées lors de
+l'évacuation. Parmi les premières, étaient deux pièces anglaises
+semblables à celles qu'on enleva à Aboukir, et qui portaient la
+devise: <i>Honni soit qui mal y pense.</i> Pendant que cela se passait, la
+cavalerie du général Leclerc battait l'estrade sur la route de
+Salêhiëh et dans l'intérieur des terres. Le 7<sup>e</sup> régiment de hussards
+ramena, le 1<sup>er</sup> au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs
+conducteurs. L'escorte était composée de mameloucks et d'Osmanlis, qui
+déclarèrent qu'ils étaient chargés de porter au Caire, à Nassif-Pacha
+et à Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Kléber ne douta plus
+que le visir <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> n'eût chargé ces deux chefs de se mettre à la
+tête de la révolte. L'armée ottomane était considérablement diminuée
+par la perte qu'elle avait essuyée dans la bataille et la séparation
+des corps qui occupaient le Caire. Il ordonna en conséquence au
+général Friant de marcher sur cette ville avec le général Donzelot et
+cinq bataillons, dont deux de la 61<sup>e</sup>, deux de la 75<sup>e</sup>, un de la
+25<sup>e</sup>, quelques pièces d'artillerie légère, et un détachement de
+cavalerie. Il le chargea de maintenir les communications entre tous
+les forts jusqu'à son retour, et lui recommanda d'éviter des attaques
+qui pouvaient nous causer des pertes trop considérables.</p>
+
+<p>Cependant le général Reynier marchait sur Salêhiëh avec sa division,
+le 23<sup>e</sup> régiment de chasseurs et le 14<sup>e</sup> de dragons. Kléber
+suivait avec la brigade du général Belliard, les guides et le 7<sup>e</sup>
+régiment de hussards. À peine était-il en marche, qu'un Arabe, escorté
+par un détachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par
+laquelle le visir proposait d'arrêter la marche des deux armées,
+d'établir des conférences à Belbéis (il croyait l'armée française à
+El-Hanka) pour l'exécution du traité. Il faisait, après la bataille,
+les propositions qu'il avait rejetées avant qu'elle fût engagée. Le
+général renvoya la réponse au lendemain, et s'arrêta au village de
+Seneka, où il passa la nuit. Il se remettait en marche à la pointe du
+jour pour gagner Koraïm, où était Reynier, lorsqu'une vive canonnade
+se fit entendre en avant de ce village. Il crut ce général fortement
+<span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> engagé, ordonna au général Belliard de presser sa marche, et
+se porta en avant pour prendre part à l'action. Il n'avait avec lui
+que les guides et le 7<sup>e</sup> régiment de hussards. Arrivé sur les
+hauteurs de sable qui sont à quelque distance du village, il découvrit
+la division Reynier occupée à repousser, avec son artillerie, trois ou
+quatre mille cavaliers qui l'entouraient; mais à peine est-il aperçu,
+que le corps ennemi fait un mouvement subit et fond sur son escorte.
+Il fallait franchir l'intervalle qui le séparait du carré du général
+Reynier, ou recevoir la charge. Elle fut si impétueuse, que
+l'artillerie des guides n'eut pas le temps de se mettre en batterie.
+Les conducteurs sont taillés en pièces; la mêlée devient affreuse,
+chacun s'occupe de sa défense personnelle. Les habitans de Koraïm
+voyant cette petite troupe enveloppée, la croient perdue. Ils s'arment
+de lances et de fourches, et se joignent aux assaillans. Le danger est
+extrême; la position désespérée. Tout à coup le 24<sup>e</sup> de dragons
+paraît; le général reprend l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui
+laisse trois cents des siens sur la place. Il joignit alors le carré
+du général Reynier, auquel se réunit bientôt celui du général
+Belliard. Kléber, encore tout échauffé de ce terrible combat, fit
+venir l'Arabe qui lui avait apporté le message du visir, et lui remit
+sa réponse aux propositions du musulman: elle était courte et sévère.
+«Tenez-vous prêt à combattre, je marche sur Salêhiëh.»</p>
+
+<p>La cavalerie ennemie s'était reformée sur ces <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> entrefaites,
+et semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses
+dispositions et marcha à sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre:
+elle se mit en fuite et disparut. L'armée reprit son mouvement, et
+s'avança sur Salêhiëh. Le soleil était ardent, le kamsin impétueux; on
+ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussière.
+Un grand nombre de bêtes de somme succombèrent dans cet affreux
+trajet. Les troupes étaient moins abattues: elles se flattaient de
+joindre les Ottomans; c'était une nouvelle occasion de gloire;
+l'espérance les soutenait. Le général lui-même partageait cette
+illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces,
+courrait toutes les chances plutôt que de se laisser rejeter dans le
+désert. Il se disposait, en conséquence, à livrer bataille le
+lendemain au point du jour, et fit halte à deux lieues de Salêhiëh.
+L'armée, qu'avaient rafraîchie quelques heures de repos, se remettait
+en marche pleine d'espérance et de joie, lorsque les habitans,
+accourus à sa rencontre, lui apprirent que la veille, à l'heure de
+l'aw (environ trois heures après midi), le visir était monté à cheval,
+et s'était perdu dans le désert avec une escorte d'environ cinq cents
+hommes, seules forces qu'il eût pu réunir. Il avait abandonné, dans sa
+frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais déroute n'avait été
+accompagnée de tant d'épouvante et de confusion. L'occasion de vaincre
+était perdue; mais l'ennemi avait vidé l'Égypte; le but était atteint.
+Les troupes continuèrent le mouvement, <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> furent bientôt à
+Salêhiëh, et se répandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cédé.
+C'était une enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient
+des tentes placées sans ordre ou renversées. Ici était un coffre
+brisé; là, des caisses encore pleines de vêtemens, d'encens et
+d'aloès; plus loin, des pièces d'artillerie, des munitions, des
+selles, des harnais, et des outres qu'on n'avait pas eu le temps de
+remplir. Des amas de fer gisaient à côté des litières sculptées; des
+outres à demi pleines, posaient sur des ameublemens de prix; tout
+était confondu pêle-mêle; c'était un désordre, une confusion, qu'on ne
+vit jamais que dans le camp des Turcs. Mais ce n'était déjà plus que
+les débris de l'immense proie que les Osmanlis avaient abandonnée aux
+Arabes. Ceux-ci, suivant l'usage, étaient accourus au bruit du combat,
+prêts à se jeter sur celle des deux armées qui serait défaite. Une
+partie s'était mise sur les traces du visir; l'autre pillait son camp:
+ils s'éloignèrent à notre approche.</p>
+
+<p>L'armée était exténuée; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie
+seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfonça aussitôt dans
+les sables; mais la route était couverte de débris, l'arrière-garde
+aux prises avec les Arabes. L'affaire était en bonnes mains, elle
+revint au camp.</p>
+
+<p>L'armée étrangère était défaite, il ne s'agissait plus que de pacifier
+l'intérieur. Damiette était au pouvoir des Turcs, le Saïd obéissait à
+Dervich-Pacha, <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> et presque tous les habitans de la
+Basse-Égypte étaient soulevés contre nous.</p>
+
+<p>Le général Rampon, qui commandait à Menouf, se porta sur la première
+de ces places; Belliard s'avança sur Lesbëh, Lanusse parcourut le
+Delta inférieur, Reynier s'établit à Salêhiëh, pour prévenir le retour
+des troupes qui avaient été refoulées dans le désert, et dissiper
+celles qui s'étaient jetées dans la Charkié. Ces dispositions prises,
+Kléber se rendit au Caire avec la 88<sup>e</sup> demi-brigade, deux compagnies
+de grenadiers de la 61<sup>e</sup>, le 7<sup>e</sup> régiment de hussards, et les
+3<sup>e</sup> et 14<sup>e</sup> dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et
+entra par les jardins dans son quartier-général, qui était assiégé. Il
+apprit alors ce qui s'était passé dans la capitale.</p>
+
+<p>La bataille d'Héliopolis n'était pas engagée, que l'insurrection
+éclatait à Boulac. Excités par quelques Osmanlis, les habitans
+arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres
+qu'ils avaient tenus cachés, et se portent avec fureur contre le fort
+Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire à
+mitraille et les ébranle; mais ils se remettent, reviennent à la
+charge. Le quartier-général est obligé d'accourir au secours. Trois
+cents des leurs sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se
+barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part
+qu'elles se présentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire
+avait été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent
+entendre, il se porta hors <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> de l'enceinte et attendit pour se
+décider quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver
+successivement des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous étaient
+échappés et assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt
+après Nassif-Pacha se présenta à la porte des Victoires. Il était
+accompagné d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus
+considérables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy,
+d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien
+gouvernement, excepté Mourâd. Ils annonçaient que nous avions été
+taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale
+au nom du sultan Sélim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les
+infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers
+turcs, de deux mille mameloucks, et de huit à dix mille habitans des
+villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire,
+chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés
+de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les
+liaisons qu'ils avaient eues avec les infidèles.</p>
+
+<p>Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite
+au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que
+deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauve garde du
+visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons,
+pénètre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie.
+En quelques instans tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à
+<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.</p>
+
+<p>Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur
+nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au
+quartier-général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la
+soutenir. L'adjudant-général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à
+opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins, il tente une sortie, et les
+repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait
+occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des
+drapeaux blancs; on prêche; on remue toutes les passions: dans un
+instant la population entière est sur pied. On attaque les Cophtes; on
+massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se
+porte à la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace
+regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle
+applaudit, et se livre avec fureur à la sédition et au pillage. Sept
+soldats français se trouvaient auprès de Moustapha, lorsqu'il fut
+arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et
+réussirent à en mettre trois hors de combat; mais, percés eux-mêmes à
+coups de baïonnette, ils n'osèrent faire tête à ces braves, qui,
+attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à
+la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des
+flots qui les pressaient.</p>
+
+<p>L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des
+mameloucks, des Osmanlis et des <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> séditieux, n'avaient pu
+triompher de la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha
+préparait une nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du
+général Lagrange qui arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitôt ses
+troupes, rassemble quatre mille chevaux, et court à sa rencontre. Le
+général forme ses carrés, et ouvre la fusillade. Les assaillans se
+dispersent; il continue son mouvement, et entre au quartier-général.
+Il apporta un secours aussi nécessaire qu'inattendu, et la première
+nouvelle de la victoire.</p>
+
+<p>Le poste fut bientôt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy
+continuèrent à tirer sur la ville, qu'ils bombardaient dès les
+premiers instans de la révolte.</p>
+
+<p>Nous fûmes cependant obligés d'abandonner successivement les maisons
+que nous occupions sur la place. Les insurgés s'avançaient aussi sur
+notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les
+plus propres à intercepter nos communications et à conserver celles
+qu'ils avaient au-dehors. Le général Friant arriva sur ces entrefaites
+avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais
+les succès même qu'il obtint, lui firent sentir combien il était
+difficile de pénétrer dans l'intérieur de la ville, de quelque part
+qu'on se présentât. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire
+à chaque pas, des barricades de douze pieds en maçonnerie et à double
+rang de créneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons
+voisines étaient occupés par les Osmanlis qui s'y défendaient avec le
+plus grand courage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> On mettait tout en &oelig;uvre pour entretenir l'erreur du
+peuple sur la défaite des Français. Ceux qui paraissaient en douter
+étaient livrés aux tortures ou emprisonnés. Les insurgés déployèrent
+une activité que la religion peut seule donner dans ce pays; ils
+déterrèrent des pièces de canon qui étaient enfouies depuis
+long-temps. Ils établirent des fabriques de poudre, parvinrent à
+forger des boulets avec le fer des mosquées, les marteaux et les
+outils des artisans. Ils formèrent des magasins de subsistances des
+provisions des particuliers, qui sont toujours très fortes; ceux qui
+portaient les armes ou qui travaillaient aux retranchemens, avaient
+seuls part aux distributions; les autres étaient oubliés. Le peuple
+ramassait nos bombes et nos boulets à dessein de nous les renvoyer; et
+comme ils ne se trouvaient pas du calibre de leurs pièces, ils
+entreprirent de fondre des mortiers, des canons, industrie
+extraordinaire dans ce pays, et ils y réussirent.</p>
+
+<p>Le général Friant arrêta les progrès de l'ennemi, en faisant mettre le
+feu à la file des maisons qui ferment la place Esbekié, à la droite du
+quartier-général. Une partie du quartier cophte fut aussi incendié,
+soit par nous, soit par les insurgés.</p>
+
+<p>Telle était la position du Caire lorsque Kléber s'y rendit. Nous
+n'avions qu'une très petite quantité de fer coulé à notre disposition;
+nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle
+lui parut dangereuse; il se détermina à attendre le retour de nos
+munitions, celui des <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> troupes du général Belliard, qui devait
+remonter au Caire aussitôt qu'il aurait occupé Damiette, et celui de
+la division Reynier, qu'il rappela; en même temps, il fit achever les
+retranchemens, établir une batterie et préparer des combustibles; il
+travailla aussi à diviser les insurgés, à les intimider, à répandre la
+défaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux
+principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu,
+écrivit par son ordre à Nassif-Pacha et à Osman-Effendi. Les
+mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intérêts sont
+tout-à-fait opposés, ne restèrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha,
+Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrayés de ces dispositions, qu'ils ne
+pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut
+arrêtée.</p>
+
+<p>Elle leur était avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne
+fut pas exécutée. Ceux des habitans qui avaient excité et entretenu la
+sédition craignirent de rester exposés à notre vengeance, qu'ils
+jugeaient devoir être terrible comme elle l'est toujours dans
+l'Orient. Ils soulevèrent de nouveau la populace, firent distribuer de
+l'argent, des subsistances, et ordonnèrent des prières publiques; les
+femmes et les enfans arrêtaient les janissaires, les mameloucks; les
+conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur
+désertion. D'un autre côté, les notables de la ville parvinrent à
+rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels
+le général Kléber avait semé la dissension; <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> les janissaires
+refusèrent de livrer les portes, et les hostilités recommencèrent sur
+tous les points.</p>
+
+<p>Les circonstances étaient difficiles; nous n'avions pu assembler les
+ressources dont nous disposions, et nous étions obligés de ménager la
+place. Il fallait la réduire, mais par des moyens qui ne compromissent
+ni l'armée ni la population. Le Caire nous était indispensable, sa
+ruine eût fait dans l'Orient une impression fâcheuse; Kléber résolut
+de tout tenter avant de recourir à une attaque de vive force pour le
+soumettre. Mourâd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le
+courage, la constance, le génie de ressources qu'il avait déployés
+dans cette lutte inégale, avaient encore accru la réputation que lui
+avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il
+entretenait avec les Français devaient exercer une haute influence sur
+l'opinion; c'était un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet
+moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le général en chef s'en
+prévalut avec habileté: il laissa percer le secret des négociations,
+et fit répandre les rapports, les communications qu'il avait depuis
+long-temps avec Mourâd.</p>
+
+<p>Surpris à Sédiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses
+bagages; poursuivi par le général Belliard, qui le poussa à toute
+outrance au milieu du désert, ce bey s'était décidé à traiter. Il
+avait obtenu une trêve, et s'était retiré à Benesëh, où il se
+remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il
+connaissait la perfidie des Turcs; <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> il délibéra long-temps
+s'il devait s'y rendre; une autre considération le retenait encore. Il
+s'était rapproché des Français, leur loyauté ne l'avait pas moins
+charmé que leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance,
+couraient moins de risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut
+pas joindre les pachas sans consulter le général Kléber. Mais aucune
+rupture n'avait encore éclaté, celui-ci ne crut pas devoir gêner ses
+déterminations; il lui répondit que sous les tentes du visir comme
+sous les siennes, il ne voyait jusqu'à présent que des amis; qu'il
+pouvait, s'il le jugeait convenable, réunir ses troupes à celles que
+commandait Youssef.</p>
+
+<p>Les hostilités ne tardèrent pas à devenir inévitables. La face des
+choses était changée, Kléber résolut de s'assurer des dispositions de
+Mourâd-Bey. Il chargea le président de l'Institut, Fourier, de faire
+les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatmé, qui avait passé
+des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourâd, et dont la maison était depuis
+trente ans le seul asile qui fût ouvert aux malheureux, se chargea de
+les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il était disposé
+à traiter; mais elle craignait qu'on eût trop attendu, que Mourâd, qui
+était dans la matinée à quatre lieues du Caire, ne s'en fût éloigné.
+Il était encore sur les bords du Nil; l'émissaire de Fatmé le joignit
+et ne tarda pas à rapporter sa réponse. Elle était précise: «Si les
+Français consentent à livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs
+pour <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> me joindre à eux; mais tant que la rupture sera
+incertaine je ne puis m'engager à rien.» Kléber, charmé de sa
+franchise, se borna à lui demander de ne prendre aucune part à
+l'action. Il y consentit, rassembla ses mameloucks, au moment où l'on
+se disposait à en venir aux mains, et gagna la rive droite du Nil.
+Ibrahim le sollicita vainement de se joindre à lui pour se jeter dans
+le Caire; il fut sourd à ses instances, et alla s'établir à Tourah Les
+négociations en étaient à ce point, lorsque Nassif-Pacha et
+Ibrahim-Bey refusèrent d'exécuter la capitulation qu'ils avaient
+consentie. Osman-Bey-Bardisy fut chargé de les suivre. «Vous
+déclarerez aux Français, lui dit Mourâd, que je m'unis à eux, parce
+qu'ils m'ont mis dans l'impossibilité de continuer la guerre. Je
+demande à m'établir dans une partie de l'Égypte, afin que s'ils la
+quittent, je m'empare, avec les secours qu'ils me fourniront, d'un
+pays qui m'appartient et qu'eux seuls peuvent m'enlever.» C'est à cela
+que se réduisaient ses instructions. Kléber lui répondit avec la même
+franchise; il lui garantit qu'il ne serait plus inquiété par nos
+troupes, et qu'après les intérêts de l'armée qui lui était confiée, il
+n'aurait rien de plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions
+furent agréées, des conférences s'établirent au quartier-général, et
+furent souvent interrompues par le bruit des pièces qui tonnaient sur
+le Caire: enfin, le traité fut conclu. Mourâd-Bey, suivant son
+expression, devint sultan français, et alla prendre possession
+<span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> des provinces qui s'étendent des cataractes à Kenëh. Il nous
+expédia aussitôt des convois de subsistances, désarma les Osmanlis qui
+s'étaient rassemblés dans son camp, et ne cessa d'entretenir des
+intelligences qui préparèrent la capitulation. Peu satisfait néanmoins
+de la lenteur avec laquelle elles opéraient, il proposa à Kléber
+d'incendier la place, et lui envoya même des barques chargées de
+roseaux. Son intervention fut plus prompte et plus efficace sur les
+peuplades de la Haute-Égypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la
+convention d'El-A'rych, était allé prendre le commandement des
+provinces qu'elles habitent, les avaient soulevées à la nouvelle de la
+rupture, et s'avançait sur le Caire à la tête d'un rassemblement
+nombreux. Mourâd expédia des ordres aux villages; les fellâhs furent
+rappelés. Le bey reçut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les
+bandes qu'avait insurgées le pacha; la chose était faite, il se borna
+à répondre à Kléber que ses intentions avaient été prévenues, que
+Derwich avait déjà perdu les deux tiers de ses gens: «Au reste,
+ajouta-t-il, faites-moi savoir si vous demandez sa tête ou si vous
+exigez seulement qu'il quitte l'Égypte.» C'était en effet tout ce que
+voulait le général en chef; il ne tarda pas à être satisfait, Derwich
+repassa en Syrie.</p>
+
+<p>Les Turcs n'étaient pas plus heureux dans le Delta. Douze à quinze
+mille d'entre eux s'étaient jetés à Damiette, et en occupaient les
+forts, les <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> arsenaux. Le général Belliard, chargé de les
+suivre à la tête de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur
+enlève quatorze pièces de canon et les disperse. Les habitans,
+stupéfaits de sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorèrent
+sa clémence; mais ils s'étaient portés à mille excès; ils avaient pris
+les armes, outragé les Français, brûlé le général en chef en effigie;
+il les renvoya à Kléber, qui leur imposa une contribution de 200,000
+francs; correction bien légère en comparaison de celle qu'ils
+attendaient.</p>
+
+<p>Maître de cette place importante, le général Belliard s'avança sur
+Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme
+avait soulevée. L'adjudant-général Valentin obtenait le même, résultat
+devant Méhallé-el-Kebiré, et marchait sur Senrenhoud, dont les
+habitans, plus opiniâtres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il
+somme la place de rendre les armes; on lui répond que c'est par ordre
+du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnaît d'autres firmans que
+ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il
+se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourné,
+accablé, rompu, il est obligé de demander grâce, et se rend à
+discrétion. Tantah éprouve le même sort. Nos colonnes vont, viennent,
+parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le
+siége du Caire se poussait avec vigueur. Reynier était arrivé avec une
+partie de ses troupes; on avait <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> reçu quelques munitions, la
+place était resserrée de tous côtés. Le général Almeiras reçut ordre
+d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta à l'entrée de la nuit,
+força les maisons, enfonça les barricades qui abritaient l'ennemi,
+pénétra fort avant, et s'établit la gauche au mur du rempart et la
+droite à la hauteur de nos postes sur la place Esbekié. Les Turcs
+revinrent à la charge; mais enfoncés, battus sur tous les points, ils
+se retirèrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos
+communications furent dès-lors plus promptes et plus rapides; elles
+s'étendaient directement d'une extrémité de la ligne à l'autre. Elles
+devinrent encore plus faciles par le succès qu'obtint le général
+Reynier. Les insurgés avaient retranché près du fort Sulkowski un
+santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de
+l'effroi qu'il avait jeté parmi les Turcs, il attaqua, força les
+maisons qu'ils défendaient, et livra aux flammes toutes celles qui
+n'étaient pas nécessaires à la sûreté du poste qu'il avait emporté.</p>
+
+<p>À la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activité.
+On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combinée qui
+commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant
+de notre position. En conséquence, un détachement du régiment de
+dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte
+brusquement sur la droite de la place Esbekié, attaque la maison
+qu'avait occupée la direction du génie <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> s'en empare, et s'y
+retranche sous une grêle de balles.</p>
+
+<p>Le feu continuel que la citadelle et les forts étaient obligés de
+faire, pour seconder des attaques si vives et si multipliées, eut
+bientôt épuisé nos munitions. L'ennemi s'en aperçut, et profita de
+cette circonstance pour échauffer le peuple, dont l'ignorance et le
+fanatisme se prêtaient à toutes les séductions que les chefs
+imaginaient. Nous étions aux dernières extrémités, nous manquions de
+poudre, de subsistances; nous allions être à la merci des croyans.
+C'était des prédications, des chants, tout ce qui pouvait exalter la
+multitude. Mais nous avions reçu des munitions, le général Belliard
+nous avait joints; nous nous soucions peu des secours qu'ils
+attendaient du ciel. Ils s'imaginaient que nous n'osions attaquer
+Boulac, que nous étions trop faibles pour le réduire, que nous ne
+pourrions arriver à eux. L'idée qu'ils avaient de nos forces était de
+nature à prolonger la défense, Friant fut chargé de les détromper. Il
+cerna, investit Boulac, et le somma d'ouvrir ses portes.
+Malheureusement, il offrit de tout oublier, de ne rechercher personne;
+on le crut hors d'état de sévir, on refusa de se soumettre. Le général
+Belliard, qui conduisait l'attaque résolut, de faire encore une
+tentative. Les Orientaux n'obéissaient qu'à la force: il la déploya,
+ouvrit un grand feu d'artillerie et essaya une dernière sommation.
+Elle fut aussi vaine que les premières. Les insurgés voyant qu'on
+parlemente encore, reviennent de <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> l'effroi que leur a causé
+ce déluge inattendu de projectiles. Ils se retranchent, se
+barricadent, occupent tous les créneaux qu'ils ont ouverts, et
+répondent par une fusillade meurtrière. Le général, outré de cette
+obstination, ne les ménage plus; la charge bat, les soldats
+s'ébranlent; les retranchemens, les redoutes, tout est emporté. En
+vain l'ennemi se jette dans les maisons; les flammes, la baïonnette,
+courent sur sa trace; il est brûlé, mis en pièces: ce n'est partout
+que sanglots, que désespoir. Le général accourt au milieu de cet
+affreux désordre; il veut sauver cette aveugle population, il lui
+offre la vie, l'oubli du passé; elle lui répond par des cris de
+fureur. Le carnage recommence alors, le sang coule à flots, et cette
+cité populeuse n'est bientôt qu'un monceau de cadavres et de cendres.
+Tout est dissipé, tout est vaincu; il n'y a plus de résistance
+possible; les chefs des corporations accourent auprès du général et se
+mettent à sa disposition. Aussitôt le carnage cesse, les hostilités
+s'arrêtent et l'armistice est proclamé.</p>
+
+<p>Boulac était réduit, le Caire détrompé, Kléber résolut de mettre à
+profit l'impression qu'avait dû produire cette exécution sanglante;
+mais la pluie survint, nous fûmes obligés d'ajourner nos apprêts. Le
+temps néanmoins ne tarda pas à se remettre au sec. Les bois, les
+toitures, perdirent l'eau dont ils s'étaient chargés; nos moyens
+d'incendie avaient repris toute leur force, nous fîmes nos
+dispositions. Les Turcs s'étaient retranchés dans les maisons qui
+<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> avoisinent la place Esbekié. Ils avaient placé de
+l'artillerie dans les unes, établi des postes dans les autres, et
+crénelé avec soin le palais Setty-Fatmé, où s'appuyait leur gauche.
+C'était là que s'organisaient les sorties, là que se formaient les
+colonnes qui venaient chaque jour assaillir le quartier-général. Ce
+fut aussi là qu'on résolut de commencer l'attaque. Tentée de front,
+elle eût été meurtrière, on recourut à l'art; on découvrit, on mina
+l'édifice, hommes et bâtimens tout eut bientôt disparu. Les troupes
+s'ébranlent aussitôt; l'action s'engage, devient générale; partout on
+lutte avec fureur. Culbutés à la droite par le général Donzelot, les
+Osmanlis sont rompus au centre par le général Belliard, qui les cerne,
+les replie, les pousse de rue en rue, lorsqu'une balle l'atteint et le
+met hors de combat: cet accident rend la poursuite moins ardente. Les
+insurgés se forment de nouveau et menacent de revenir à la charge.
+Mais le général Reynier a forcé la porte Bab-el-Charyëh, l'incendie et
+la mort courent sur ses pas. Toute espérance est désormais perdue.
+Nassif-Pacha s'éloigne; il cherche à sauver sa cavalerie, suit les
+détours, s'engage, pousse à travers les décombres, et se croit hors de
+danger, lorsqu'il trouve au débouché d'une rue, une compagnie de
+carabiniers qui le reçoit à bout portant. Il essaie de se faire jour,
+mais ses efforts sont inutiles; il n'échappe à la mort qu'en
+abandonnant son cheval pour se jeter dans les maisons voisines, d'où
+il gagne les quartiers qu'occupent encore les <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> siens. Une
+partie des Turcs était couchée dans la poussière, le reste avait fui;
+il n'y avait plus qu'une batterie qui continuât le feu. Les
+carabiniers, qui marchaient contre elle lorsqu'ils s'étaient trouvés
+en présence du pacha, reprennent leur mouvement, escaladent les
+mosquées, franchissent les terrasses, arrivent à la tour où sont les
+pièces et les enclouent.</p>
+
+<p>Les Osmanlis étaient accablés; ils n'avaient pu défendre leurs
+retranchemens ni leurs murailles; l'élite de leurs troupes avait
+succombé, la ville était en feu; ils ne s'abandonnaient plus aux
+vaines espérances dont ils s'étaient bercés. D'un autre côté, les
+cheiks, qui n'avaient cessé d'être en relation avec le général en
+chef, insistaient auprès des pachas sur les dangers d'une plus longue
+résistance. Ils leur représentaient qu'inutile au visir, cette lutte
+pesait au peuple, dont elle compromettait la vie et la fortune.
+Osman-Bey-Bardisy, que Mourâd avait dépêché à Ibrahim, joignit ses
+instances à celles des cheiks. Il offrit la médiation de son chef aux
+insurgés, et les pressa vivement de rendre la place. Ils y
+consentirent, mais à des conditions telles que le bey ne voulut pas
+les transmettre au général Kléber, et se contenta de lui adresser les
+deux officiers qui en étaient porteurs. Le général les reçut en
+présence de son état-major, écouta patiemment les propositions qu'ils
+étaient chargés de lui faire, et les conduisant à l'embrasure d'une
+croisée, il leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulac.
+<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> Ce fut toute sa réponse. Il prit ensuite à part l'envoyé
+d'Ibrahim, et lui donna connaissance du traité qu'il avait conclu avec
+Mourâd. Le bey fut stupéfait. On put juger à son étonnement de l'effet
+que cette transaction produirait dans la place dès qu'elle y serait
+connue.</p>
+
+<p>Les deux envoyés se retirèrent, et ne tardèrent pas à reparaître avec
+des propositions moins incompatibles avec l'état des choses. Ils
+sollicitèrent une suspension d'armes; le général refusa. Ils
+insistèrent, et demandèrent que du moins on ne fît pas d'attaque aussi
+vive que l'avait été la dernière. Ils déploraient ces actions
+sanglantes, et prétendaient qu'à la veille de s'entendre, comme on
+l'était, sur l'évacuation du Caire, elles n'avaient plus d'objet.
+Kléber examina, modifia le projet de capitulation qu'ils lui
+présentaient, et leur permit de visiter ceux de leurs compatriotes que
+le général Belliard avait faits prisonniers à Damiette. Ils apprirent
+de leur bouche les défaites qu'ils avaient essuyées, le désastre du
+visir, et la reprise de toutes les places de la Basse-Égypte. Cette
+entrevue les rendit plus humbles; ils allèrent porter au Caire la
+consternation dont ils étaient frappés. On résolut de l'augmenter
+encore; on marcha aux retranchemens dès que la nuit fut close; on les
+força, on culbuta ceux qui les défendaient, on ne s'arrêta que lorsque
+tout fut débusqué. L'attaque ne tarda pas à se rallumer; mais le jour
+commençait à poindre, Osman-Aga accourut avec la capitulation revêtue
+de la signature de Nassif-Pacha. <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> Les hostilités cessèrent,
+les otages furent échangés, et nos postes établis sur le canal, depuis
+la Prise d'eau, jusqu'à la porte Bal-el-Charyëh.</p>
+
+<p>Les Turcs se mirent aussitôt en mesure d'évacuer la place, et se
+retirèrent enfin emmenant avec eux les principaux chefs de
+l'insurrection. Trois à quatre mille habitans les suivirent aussi, et
+se dispersèrent dans les villages pour se soustraire à la vengeance
+des Français, dont ils se faisaient une idée monstrueuse.</p>
+
+<p>Le général avait cependant promis de n'en exercer aucune; il avait
+même garanti paix et protection à tous ceux qui retourneraient
+tranquillement à leurs travaux. Il se réservait une satisfaction mieux
+entendue; c'était d'imposer le commerce, de faire contribuer les
+riches, et d'en tirer les moyens de faire face aux besoins de l'armée.</p>
+
+<p>Le général Reynier, chargé d'escorter les Turcs jusqu'à Salêhiëh,
+retira ses troupes de la porte des Victoires, afin d'éviter de leur
+donner ombrage. Il ne prit avec lui qu'un régiment de cavalerie, se
+rendit à la Koubbé, où l'attendaient les Osmanlis; il se mit en route
+avec cette escorte, suivi à une assez longue distance par toute sa
+division. L'ennemi ne cacha pas la frayeur que lui causait ce
+redoutable voisinage; mais il éprouva bientôt que nos soldats ne sont
+pas moins généreux après la victoire, que terribles au milieu du feu,
+et cessa de s'abandonner aux alarmes qu'ils lui causaient.
+Nassif-Pacha surtout ne revenait pas de l'ordre, des égards qui
+présidaient <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> à la marche. Ibrahim-Bey n'était pas moins
+étonné; ils ne pouvaient concevoir cette subordination qui fait la
+force des armées européennes, et témoignaient à l'envi l'admiration,
+la reconnaissance qu'elle leur inspirait.</p>
+
+<p>Ibrahim, fatigué des revers d'une guerre qui ne lui offrait ni
+espérances ni compensations, s'était laissé ébranler par l'exemple de
+Mourâd; il avait témoigné au général Kléber le désir d'obtenir les
+conditions qu'avait acceptées son rival, et devait se séparer des
+Turcs dès qu'il aurait atteint la lisière du désert. Il était muni
+d'un passe-port du général en chef, qui l'autorisait à gagner la
+Haute-Égypte. Mais, soit crainte, soit répugnance, il ne se sépara pas
+de Nassif-Pacha, comme il s'était engagé à le faire, dès qu'il serait
+parvenu à Belbéis ou à Salêhiëh, et repassa en Syrie.</p>
+
+<p>Pendant que nous étions aux prises avec les Turcs, les Anglais avaient
+débarqué à Souez, où ils s'étaient établis avec des troupes, de
+l'artillerie. Informé de cette occupation par Mourâd, Kléber résolut
+de jeter les insulaires à la mer, et fit marcher contre eux, dès qu'il
+eut emporté Boulac. Le chef de brigade Lambert et l'adjudant-général
+Mac-Sheedy allèrent les chercher à la tête d'un détachement de la 21<sup>e</sup>
+légère, d'une compagnie de grenadiers de la 32<sup>e</sup> de ligne, de cent
+dromadaires, d'un détachement de dragons, de quelques sapeurs, et de
+trois pièces d'artillerie légère.</p>
+
+<p>Mac-Sheedy, qui avait déjà commandé Souez, <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> avait ordre de
+reprendre le commandement de la place, et Lambert de ramener les
+troupes qui ne seraient pas nécessaires pour la conserver. Cette
+colonne cheminait à travers les sables, et était près d'atteindre le
+fort d'Adgeroud, lorsqu'elle rencontra Osman-Bey-Hassan avec plusieurs
+kiachefs, des mameloucks et des Arabes, au nombre d'environ deux
+cents. Le bey venait de Ghazah; il avait passé par Souez pour
+s'entendre avec les Anglais, et les engager à l'accompagner au Caire,
+où il allait rejoindre Ibrahim-Bey, pour l'aider, disait-il, à
+exterminer les Français qui souillaient encore cette capitale. La
+fusillade s'engagea; mais la nuit était épaisse; les mameloucks
+perdirent quinze à vingt hommes, et échappèrent à la faveur des
+ténèbres qui ne permettaient pas de les poursuivre. Nous continuâmes;
+nous espérions joindre les Anglais qui occupaient Souez avec cinq
+cents nationaux, et sept à huit cents Mekkins; mais Smith avait déjà
+donné l'éveil à l'officier qui les commandait. L'artillerie avait été
+embarquée, les troupes européennes étaient à bord et n'avaient laissé
+sur le rivage que des postes insignifians. Tel était l'état des
+choses, lorsque quatre mameloucks, échappés à la rencontre d'Adgeroud,
+vinrent annoncer que nous approchions. Toujours prodigue de
+déceptions, l'Anglais blâme la frayeur qui les emporte; il proteste
+que l'armée française est détruite, que le détachement est un ramassis
+de fuyards qu'il livre au glaive des Mekkins, et regagne son vaisseau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> Cependant, la colonne arrive devant Souez. Les dromadaires se
+portent sur la montagne de Kalyoumëh, les grenadiers de la 32<sup>e</sup>
+tournent la place, interceptent la mer, et empêchent les bâtimens
+marchands de sortir du port. Ces dispositions faites, on marche à
+l'ennemi; on l'attaque, on l'enfonce, on entre pêle-mêle avec lui dans
+la ville, on s'empare de tous les forts. Cette journée mit le
+complément aux succès qui nous assuraient de nouveau la possession de
+l'Égypte.</p>
+
+<p>Les Anglais essayèrent d'empêcher les bâtimens de commerce de rentrer
+dans le port, d'où le combat les avait éloignés. Ils en incendièrent
+même un qui avait échoué hors de portée de canon et en détruisirent
+huit autres qui cherchaient à regagner la place. Cette conduite atroce
+envers des hommes qui, la veille, se battaient pour eux, nous rallia
+les habitans. Tout étonnés de la bienveillance que nous leur
+témoignions, ils ne savaient ce qu'ils devaient admirer le plus, de la
+générosité de leurs vainqueurs, ou de la perfidie de leurs alliés.</p>
+
+<p>L'expédition terminée, le chef de brigade Lambert ramena une partie
+des troupes au Caire, que les Osmanlis venaient d'évacuer. Les
+palissades, les fortifications dont ils l'avaient coupée, furent
+aussitôt détruites, et l'armée se réunit dans la plaine de la Koubbé.
+Elle reçut les éloges de Kléber, exécuta diverses man&oelig;uvres, qui
+firent l'admiration des beys Osman-El-Bardisy et Othman-El-Achâr;
+<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> elle défila ensuite, et fit une entrée triomphante, au bruit
+répété des décharges de l'artillerie des régimens et des forts, qui
+célébraient à l'envi les succès que nous avions obtenus. La population
+ne resta pas étrangère au spectacle qui était étalé sous ses yeux;
+elle s'était répandue dans la plaine, elle couvrait les terrasses, les
+avenues, et suivait avec émotion les ploiemens et les déploiemens qui
+lui avaient été si funestes.</p>
+
+<p>L'Égypte était pacifiée, les pachas avaient repassé le désert; Kléber
+put se livrer tout entier à sa solitude administrative. Le Caire et
+Boulac attendaient avec anxiété les châtimens qu'il réservait à leur
+révolte. Cette disposition se prêtait aux mesures qu'il méditait; il
+frappa le commerce, fit contribuer les riches, et imposa ces deux
+places à 12 millions. Elles s'attendaient à beaucoup plus; elles
+acquittèrent avec joie une contribution que, dans leurs m&oelig;urs
+orientales, elles regardaient comme une vengeance bien légère pour le
+mal qu'elles nous avaient fait. Elle suffit néanmoins pour solder
+l'arriéré, aligner la solde, et mettre le général à même d'attendre la
+saison du recouvrement; mais ce n'était pas assez d'être au pair; il
+fallait s'assurer, se créer des ressources, se faire un fonds de
+réserve, élever, en un mot, la recette au-dessus de la dépense. Ce fut
+là que tendirent les efforts de Kléber. Il prit connaissance de toutes
+les sources du revenu public; il s'adressa à tous ceux qui en avaient
+fait une étude spéciale, demanda, recueillit <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> partout des
+lumières, et acquit bientôt la preuve qu'une partie des contributions
+nous échappait. Il mit fin à cet abus, fit rentrer dans les caisses de
+la colonie tout ce que la perception en détournait, et se trouva
+bientôt dans la situation la plus prospère. Il pourvut alors à ce
+qu'exigeait la défense du pays qu'il occupait; il répara, étendit les
+fortifications qui existaient déjà, et en éleva de nouvelles dans les
+lieux où le besoin s'en était fait sentir: les places, comme la
+capitale, les côtes, comme le désert, se couvrirent également
+d'ouvrages. Les chances de l'agression extérieure étaient diminuées,
+et celles de l'attaque intérieure n'existaient plus. Nous avions
+formé, avec le seul parti qui pût la tenter, une alliance d'autant
+plus durable, qu'elle était utile à l'un et nécessaire à l'autre; elle
+était nécessaire aux mameloucks, parce qu'elle seule pouvait leur
+assurer une existence tranquille, et les faire jouir d'un repos dont
+deux ans de guerre continue leur avaient révélé tout le prix; elle
+nous était utile par l'effet moral qu'elle produisait sur les
+indigènes. Nous avions battu le visir; Mourâd s'honorait du titre de
+sultan français. Le peuple, qui voyait notre prise de possession
+sanctionnée par la victoire et par celui qui l'avait si long-temps
+combattue, la jugeait irrévocable, et s'accoutumait à regarder
+l'Égypte comme nous étant bien acquise. Ces dispositions avaient
+encore un autre avantage; elles nous donnaient le moyen de faire des
+recrues parmi les naturels, de réparer les pertes que nous <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span>
+éprouvions. Déjà la légion grecque, qui, au départ de Bonaparte, était
+encore peu nombreuse, comptait deux mille hommes dans ses rangs. Elle
+avait ses grenadiers, ses canonniers, son artillerie de campagne, et
+avait fait preuve de bravoure pendant le siége du Caire. Une nouvelle
+compagnie de Syriens s'était formée; on avait aussi organisé des
+mameloucks de la même nation, et appelé les Cophtes sous les drapeaux.
+Tous les corps s'organisaient, se disciplinaient, et promettaient de
+rivaliser avec les demi-brigades, dont ils admiraient la bravoure.
+L'armée, la colonie, tout prenait une face nouvelle, lorsque Kléber
+tomba sous les coups d'un assassin.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER<br>
+SUR LA CAMPAGNE D'ÉGYPTE.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES</span><br>
+DANS CE VOLUME.</h2>
+
+<div class="toc">
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Avertissement</span>. <span class="ralign10"><i>Page.</i></span></li>
+
+<li>NOTICE SUR BERTHIER. <span class="ralign10"><a href="#pagev"><span class="smcap">V</span></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Expédition d'Égypte</span>. <span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></li>
+
+<li>Débarquement des Français en Égypte.&mdash;Prise d'Alexandrie. <span class="ralign10"><a href="#page1"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>Marche de l'armée française au Caire.&mdash;Bataille de Chebreisse.&mdash;Bataille des Pyramides. <span class="ralign10"><a href="#page9">9</a></span></li>
+
+<li>Combat de Salêhiëh.&mdash;Ibrahim-Bey est chassé de l'Égypte. <span class="ralign10"><a href="#page22">22</a></span></li>
+
+<li>L'armée marche en Syrie.&mdash;Affaire de El-A'rych&mdash;Bataille du mont Thabor.&mdash;Prise de Ghazah et de Jaffa. <span class="ralign10"><a href="#page27">27</a></span></li>
+
+<li>Siége de Saint-Jean-d'Acre. <span class="ralign10"><a href="#page56">56</a></span></li>
+
+<li>Expédition dans la Haute-Égypte. <span class="ralign10"><a href="#page104">104</a></span></li>
+
+<li>Combat de Souhama. <span class="ralign10"><a href="#page130">130</a></span></li>
+
+<li>Combat de Copthos.&mdash;Assaut du village et de la maison fortifiée de Benout. <span class="ralign10"><a href="#page133">133</a></span></li>
+
+<li>Combats de Bardis et de Girgé. <span class="ralign10"><a href="#page140">140</a></span></li>
+
+<li>Combat de Géhémi. <span class="ralign10"><a href="#page142">142</a></span></li>
+
+<li>Combat de Bénéadi. <span class="ralign10"><a href="#page144">144</a></span></li>
+
+<li>Combat de Sienne. <span class="ralign10"><a href="#page148">148</a></span></li>
+
+<li>Bataille et siége d'Aboukir. <span class="ralign10"><a href="#page147">147</a></span></li>
+
+<li>Dispositions de Bonaparte avant de quitter l'Égypte.&mdash;Motifs qui le déterminent, etc. <span class="ralign10"><a href="#page165">165</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Commandement de Kléber</span>. <span class="ralign10"><a href="#page187">187</a></span></li>
+
+<li>Des mesures qu'il prend pour assurer la défense et calmer la population. <span class="ralign10"><a href="#page187"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page221">221</a></span></li>
+
+<li>Fragmens de la correspondance de l'état-major. <span class="ralign10"><a href="#page221"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>Kléber hasarde une nouvelle tentative auprès du visir. <span class="ralign10"><a href="#page235">235</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page276">276</a></span></li>
+
+<li>Réponse du grand-visir, à la lettre qui lui a été écrite par
+ le général en chef Kléber, le 5<sup>e</sup> complémentaire an VII,
+ apportée le 1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">VIII</span> par le trésorier de
+ Moustapha-Pacha, prisonnier au Caire. <span class="ralign10"><a href="#page276"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Artifices de Sidney</span>. <span class="ralign10"><a href="#page297">297</a></span></li>
+
+<li>Insurrection.&mdash;Prise d'El-A'rych. <span class="ralign10"><a href="#page297"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page316">316</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Négociations de Salêhiëh</span>. <span class="ralign10"><a href="#page330">330</a></span></li>
+
+<li>Les Français consentent à évacuer l'Égypte. <span class="ralign10"><a href="#page330"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page357">357</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Les Anglais refusent d'exécuter la convention d'El-A'rych</span> <span class="ralign10"><a href="#page386">386</a></span></li>
+
+<li>Bataille d'Héliopolis. <span class="ralign10"><a href="#page386"><i>ibid.</i></a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="center">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<p class="center">DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,<br>
+ rue de Vaugirard, n<sup>o</sup> 9.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: La bourse équivaut à environ 1,000 francs, monnaie de
+France.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by
+Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) ***
+
+***** This file should be named 38737-h.htm or 38737-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38737/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..3dab5bf
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38737 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38737)