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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38737-8.txt b/38737-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a799d73 --- /dev/null +++ b/38737-8.txt @@ -0,0 +1,12279 @@ +The Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by +Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Campagne d'Égypte (Volume 1) + Mémoires du maréchal Berthier + +Author: Alexandre Berthier + Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +Annotator: Isidore Langlois + +Release Date: February 2, 2012 [EBook #38737] +[Last updated: April 1, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER, + PRINCE DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM, + MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES. + + + CAMPAGNE D'ÉGYPTE, + Ire PARTIE. + + + PARIS + BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS, + RUE DE VAUGIRARD, Nº 17. + 1827. + + + + +AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR. + + +Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et +Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de +l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les +mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a +dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue. +Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et +celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai +tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions, +comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont +produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques +écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis +en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne +sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité. + +J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à +l'écrit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi +que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses +adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces, +de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations +contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu +fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne +cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait +éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des +commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il +n'avait qu'à laisser aller les officieux. + + + + +NOTICE + +SUR + +LE PRINCE BERTHIER. + + +Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram, +major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20 +novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il +s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra +dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué +depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il était toujours frais, +dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de +conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui +valurent bientôt une considération que son modeste rang +d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs, +il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps +après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait +d'éclater en Amérique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses, +étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la +liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur tous les points. +Mais le cri de détresse de tout une population, qui périssait pour +avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti d'un bout de la +France à l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au +secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur +l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par +ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui couronnèrent les +efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de cette lutte +mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il y retrouva +tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était même +horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne voulait +plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, un état +de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour alarmée +chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des troupes; on +lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les +réclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier, +dont les principes n'étaient pas douteux, réunit les suffrages de ses +concitoyens, et fut fait major-général du corps qu'ils avaient formé. +Cette nomination ne tarda pas à lui devenir fatale. Chef d'une milice +citoyenne destinée à servir la liberté, il ne voulut pas qu'elle +devînt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres, +moins modérés, moins calmes, s'emportaient à la moindre répugnance, +s'impatientaient du plus léger retard. Les regrets les mettaient en +fureur, ils bondissaient de colère à la plus faible hésitation. Ils ne +concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils +voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on +rassemblât les gardes-du-corps, qu'on leur fît prêter le serment +décrété par l'Assemblée Nationale, et qu'on les obligeât d'arborer le +drapeau tricolore. Un autre s'opposait au départ de Mesdames; la +multitude était en mouvement, tout présageait les plus grands excès. +Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il +s'éleva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre +qu'à exaspérer des hommes dont la révolution avait déjà ruiné les +espérances, à allumer la guerre civile, et réussit à la faire +ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait +autour du château. Il la harangua, lui représenta l'illégalité de sa +démarche, et, moitié crainte, moitié persuasion, parvint à la +dissiper. Ces actes de courage et de modération furent appréciés. Ceux +dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur +opposerait un homme qui avait assez d'indépendance pour ne craindre de +se compromettre ni avec son état-major, ni avec la multitude, et +résolurent de l'éloigner. Tout fut disposé dans ce but; on attaqua ses +principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de +contrariétés, qu'on ne lui donnât. Sa constance était au-dessus de ces +manoeuvres; on eut recours à une sorte de dénonciation qui, à cette +époque, manquait rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur +que le commandant de la garde nationale de Versailles s'était démis de +ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de +le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais +plus elle était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se +borna pas à déclarer à ses concitoyens que le fait était faux; il +voulut que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation. +Il exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses +colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste +qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année +suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef +d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses +fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le +suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il +était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient +loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à +l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes +ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut +suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et +s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du +service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce +qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était +l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées +plus tard. + + + À Usnigen, le 14 octobre 1792. + +LE GÉNÉRAL CUSTINE À PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE. + + +«CITOYEN MINISTRE, + +«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée, +combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que +d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a +le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant +moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les +fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre +pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes, +seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe +des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je +me suis donné à remplir. + +«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé +contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné +à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant +Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je crois +qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil +exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un homme qui +peut être très utile. + +«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car +c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai +achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais +emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de +coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec +plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à +lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le +remplacer, mais je ne le connais pas encore. + +«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi, +citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif +provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus +de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le +composent, et nommément à vous, citoyen ministre. + +«Le citoyen général d'armée, + + «CUSTINE.» + + +Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne produisit aucun +effet. L'homme du moment, la créature de Pache, Custine ne put, malgré +ses instances, triompher des préventions que Lecointre et ses amis +avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'année suivante, et +sur la réquisition du comité de salut public, que Berthier fut remis +en activité. Il fut envoyé à l'armée de l'Ouest, essaya d'introduire +quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se +composait, et encourut par ses efforts la disgrâce de Ronsin. Cet +homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir fait périr Custine, +s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de Biron. Il voulait +achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription +salutaire_, et chargeant méchamment Berthier de tous les crimes qui +conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour dernier trait, +dans cette périlleuse catégorie. + +L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc +de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle +avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et +s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus +odieux. Les représentans, alarmés d'une démoralisation semblable, +chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de salut +public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et de +demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans +les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses +fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où, +exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres +de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de +l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea +pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination. +Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des +représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré, +d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On +répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du +secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les +complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre +réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point +de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta +pas néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est souvent de +faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il rédigea +une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où forcé +d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à +l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut +public; j'ai fait mon devoir. + +«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de +Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi. + +«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août. + +«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des +certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain +dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon coeur est mon +garant, et il est pur. + +«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les +commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves +authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée. + +«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos +représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif; +c'est au moment où j'ai acquis les connaissances utiles à la guerre +de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée. + +«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de +la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera +plus utile.» + +La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le +repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa +silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues +disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent, +ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau +prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier, +qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division +le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et +d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an III, où +Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers, +triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France +d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses +travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes, +prit en un mot, à la plus belle défense qu'on ait peut-être jamais +faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un +patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il +souvent à payer à son chef d'état-major le tribut d'éloges que +méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait surtout à rappeler +l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du _Petit-Gibraltar_. +Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des succès plus éclatans +devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne +pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes. + +Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous +Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara, +disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous +nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se +distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit +preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du +désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses +troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les +culbute, et entre avec eux dans Casal. + +L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille derrière +l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches du fleuve; +il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les Autrichiens +couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins ne se +laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles +s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et +arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent +les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent, +elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt +réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni, +Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent +et le pont est emporté. + +L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette +occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son +chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée +_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique +moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de +transmettre les ordres, de surveiller des détails immenses, de suivre +une correspondance étendue, il fallait encore qu'il ajoutât à ces +fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui lui manquaient. +Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes capables de faire un +croquis, de lever un terrain, il était obligé de diriger lui-même les +reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays où l'on devait en +venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout autre eût succombé, ne +fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports, +il trouva le moyen de faire face à tout. Ses soins et la victoire +réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes capables +accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'armée put se +livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois qu'il osa nous +attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. Chargé d'en +présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut dans cette +occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. «Le +général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, le +général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le +patriotisme, est une des colonnes de la république comme un des plus +zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée +d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais pas que +l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce brave +général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et +l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.» + +Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du +commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à +Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui +existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait +créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas +heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui +donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet +attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il +se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous +reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition. + + + + +MÉMOIRES + +DU MARÉCHAL BERTHIER, + +SUR LES CAMPAGNES + +DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE. + + + + +EXPÉDITION D'ÉGYPTE. + +DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE. + + +Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île +de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler, +faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et +administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la +quitta le 1er messidor, après en avoir laissé le commandement au +général Vaubois. + +Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la +flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes +d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir, +elle est devant Alexandrie. + +Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y +prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant sur les +Anglais que sur la situation de l'Égypte. + +Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de +l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les +chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour +s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10 +messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir +envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte +française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la +ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre +ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils +fussent. + +Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un +moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une +position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général +en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait +décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller +l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux +vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et +cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La +distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la +terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agitée +qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; tout +rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces +dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves, +impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays. + +Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et +bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux +Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de +leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre. + +Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur +les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur +débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou. + +La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre +l'impétuosité et la fureur des vagues. + +La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc +des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou. +Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui +avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce +point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc +de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général +en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment +successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie. + +Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les +troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la +division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents +de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du +Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les +généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par +les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais +Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs +ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie; +et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois +colonnes. + +Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division +Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le +point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le +mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué. + +L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir +mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du +reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les +chevaux qui doivent les traîner. + +Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son +état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli, +qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un +cheval; mais le général qui ne veut pas qu'on le devance au poste +d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les fatigues +d'une marche pénible. + +La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le +général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle +du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui +côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est +attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent: +une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une +demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois +cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils +abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le +désert. + +Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes, +donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon. +Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer; +mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une +canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions +de l'ennemi. + +Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les +hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent +vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des +assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux +et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité. + +Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général Menou +est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert +de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nommé +Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le +mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui fondent +sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à escalader le +rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les assiégés +fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant ceux qui +sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent +obstinément de se rendre. + +D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer +dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la +dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans +l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux +de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur. +Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville, +où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à +l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle +turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux +habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les +intentions de la république française, de leur annoncer que leurs +propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la +France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, ne +prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine, +suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage +les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort. + +Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à +Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales +et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de +confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux +Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux +ports. + +Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent +d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à +ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à +renaître. + +Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée, +envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés +en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent +combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux +Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet, +ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain, +gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent +ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les +démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à +l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent. +Tel est l'Arabe. + +Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la principale +entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la 3e, le +citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions. + +L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont +noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à +l'attaque de la ville. + +L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de +l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts +de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on +leur doit une partie des succès qu'on a obtenus. + +Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur +qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks, +avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou +d'attaque. + +C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général +Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on +avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route +du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues +d'Alexandrie. + + +MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE +CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES. + +Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner +l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette +ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et +de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits +sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient +entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande +distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége +également long et pénible. + +Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à +Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on +peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en +même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe +du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre, +s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à +Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle +activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre: +l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre indépendante de l'armée. +D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les +dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le +temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité. +Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était +nécessaire à ce mouvement. + +Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts, +ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et +militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville, +organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en +état de rejoindre la division du général Desaix. + +Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle +qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut +gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir +un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la +mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût +nécessairement retardé la marche de l'armée. + +Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter +le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et +composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait +été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de +Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et +suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas encore +pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette +route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de l'armée +sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert et par +Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu ordre +de suivre. + +Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor. +Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce +jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir +traversé quinze lieues de désert. + +Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général +Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de +ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir +avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de +protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer +de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison, +de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz +sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du +Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée +partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de +campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce +nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une +traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers. +L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor, +les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route elles +avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les puits de +Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur du +soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se +désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en +peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au +poids de l'or. + +L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris +séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur +marche. + +Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21. +Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils +harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le +général de brigade Mireur est blessé mortellement. + +Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le +petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures +l'une de l'autre. + +À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon +avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite +tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même +instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit +cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes. +Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils +rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit +qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les +mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà +éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après +avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième +demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval; +dix fantassins ont été légèrement blessés. + +Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de +repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en +avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à +Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division +Menou. + +Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était +emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches +forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le +Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant +encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même +l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le +jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où +elle pourra le rencontrer. + +Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus +loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel +ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils +avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes +armées. + +Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de continuer sa +marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la gauche de +l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment où l'on +attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse: +malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout +ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une +lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée +d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à +soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille +ennemie. + +Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau, +les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une +galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose +aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et +parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck, +qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces +bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est +puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par +l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les +citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du +général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck. + +Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef +que la flottille était engagée; il fait marcher l'armée au pas de +charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les mameloucks +rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnaît la +position et forme l'armée. Elle est composée de cinq divisions, chaque +division forme un carré qui présente à chaque face six hommes de +hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre sont les +équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré forment des +pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à renforcer les +points d'attaque. + +Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se +barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de +retraite en cas d'événement. + +L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup +ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et +caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent +avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse +approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se +démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus +braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs. +On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu +de la mousqueterie, ou par la baïonnette. + +Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et +marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de +déborder. Ce village est emporté après une très faible résistance. La +déroute des mameloucks est complète; ils fuient en désordre vers le +Caire. Leur flottille prend également la fuite, en remontant le Nil, +et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le même +acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes de troupes à cheval +embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de cette journée. La +perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, tant tués que +blessés: celle des Français d'environ soixante-dix. + +Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade +Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre +d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la +hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche. + +L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à +Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les +Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber +dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils +étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en +nombre égal, et s'il fallait combattre. + +L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué +en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre +leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune +homme, meurt assassiné. Toute communication est interceptée à trois +cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune +nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville. + +Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve +plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est +sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des +lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en +écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à +Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le 1er +thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck prend +position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux branches, +celle de Damiette et celle de Rosette. + +Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks +et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village +d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les +Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter +bataille. + +Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar. +Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a +connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand +nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi, +l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus +qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le corps +de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était +brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte; +mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se +forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi +imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La +cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On +voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse +indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente +siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le +Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis. + +Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des +armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée, +impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de +bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse. +La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se +flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de +s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis, +préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se +précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui +formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui, +fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la +mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks +essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de +baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand nombre de morts +et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et bientôt ils +s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une nouvelle charge. + +Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de +succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou, +soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua, +marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux +bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux +Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et +de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la +cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil. + +Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer +au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons +des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces +d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus +d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses +canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le +village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks +à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon +ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position +retranchée derrière un fossé qui joignait le Nil, font en vain des +prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux +n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de l'épée +ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents chameaux, +les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du +vainqueur. + +Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux +moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier +avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât +depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le +poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que +dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend +position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats. + +Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français: +ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et +environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la +supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des +Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée. + +Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement +harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses +étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des +fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours +qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de légumes sans pain; +les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un repas +délicieux. + +La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur +la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une +branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite, +brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la +rive était en feu. + +Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur +le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils +étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait +abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui. +Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville +et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des +Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte +ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront +scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un +détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité +de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques +excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les +chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se +rétablit. + +Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les +divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les +divisions Bon et Kléber à Boulac; un corps d'observation est placé +sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de prendre +une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur la +route de la Haute-Égypte. + + +COMBAT DE SALÊHIËH.--IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE. + +Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des +mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par +Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les +ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces +deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était +à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie +administrative. + +Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec, +établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la +rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en +présence les uns des autres. + +Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la +caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des +mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan +d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait +provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellâhs du Delta, et +pousser les habitans du Caire à la révolte. + +L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives, +de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se +mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de +l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un +gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays, +d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les +services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de +toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des +habitans. + +Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux, +le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15 +thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de +grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller +prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey. + +Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que +plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite. + +La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et +surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir +aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus +essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher +contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et +les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos. + +Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, Regnier et +Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille, +détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit à +l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis. +Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers +Salêhiëh. + +L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans +le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie +se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la +caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux +qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec +lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti +que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes +payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane +avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui +devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les +marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter +d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite +qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et +d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de +troupes françaises. + +Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des +individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite; +Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; et pour +leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en rien à +celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de Goreid, +qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des principaux +marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui les avait +pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à l'instant la plus +grande partie des objets volés, et restitue aux marchands leurs femmes +et leurs esclaves. + +L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre +Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde, +composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de +Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le +village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son +arrière-garde d'environ mille mameloucks. + +L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance; +les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient +la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La +seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que +l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte, +à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux +cents braves, tant du 7e régiment de hussards, que du 22e de +chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur +l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les +rangs; mais ce succès même augmente les dangers, ils se trouvent au +milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supplée +au nombre; ils combattent comme des lions et en désespérés; les +mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus qu'en s'éloignant +et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux +mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey +parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses +femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus riches +marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie +française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit position. +Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de +route, à travers le désert, avant d'y être rendu. + +Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans +les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la +cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de +brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves, +l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les +aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être +distingués. + +Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie, +les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis. +La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en +prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste +en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, et +Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où il +arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du +combat naval d'Aboukir. + +L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des +mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le +général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le +poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux +français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le +gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut +réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient +de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que +ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs. + + +L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT +THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA. + +La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en +Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique +splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il +travaillait à l'affranchissement des peuples, et à l'expulsion de +leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de convaincre la +Porte du désir qu'avait la république française de conserver l'amitié +qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de +justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, dont les révoltes +et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une ombre de souveraineté +dans cette province. Les Français eux-mêmes en avaient reçu de +fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était donc venger à la +fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte. + +Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient +enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de +l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur, +devenir pour la France et les puissances méridionales une source de +prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre +lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée. + +La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en +Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec +plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette +conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte +ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France. + +À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un +grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et +renvoyés à Constantinople. + +Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte étaient +respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon français. Une +caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que +quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la +protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit un +ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à +Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont +coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un +présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord +le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane. + +Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions +pacifiques et amicales du gouvernement français envers le +grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de +mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre, +et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à +se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à +l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer +Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par +les barbares les plus sanguinaires d'Orient. + +Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille +mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le +plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder +asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les frontières +de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait +éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par mer à +Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il assurait le +pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du +grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que +Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât +aucun secours. + +Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé +l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à +Saint-Jean-d'Acre. + +L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat +d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais. +Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la +négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane, +relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de +l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de +la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et +celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea +que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y +aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué +par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour +prendre un parti; Bonaparte se décide. + +Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de +l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie +aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du +pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si elle +restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après pour +battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles +qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de +messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va +exécuter. + +Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de +Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et +sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès. + +Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le +gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans +chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative +de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il +forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui +de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle +répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple; +il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de +l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter +l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un +institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire +un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts +mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs +fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de +nouvelles machines hydrauliques. + +Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans +voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient +les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la +géographie, l'histoire et la physique. + +Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh, +les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le +rapport militaire que sous le rapport des sciences. + +Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du +camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les +passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à +deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes +conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un +canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend +position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait +les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans +le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis, +intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes +chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh. +Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la +supériorité du nombre, l'ennemi est obligé de se retirer avec perte. +Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à neuf +heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus +d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur +Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh. + +Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à +la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh, +de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de +Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des +renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour +pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir +terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la +construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue +de plus de quarante-cinq mille toises. + +Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen +Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de +quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4. +Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés +dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la +direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent +une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un +isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée +à Terranëh. + +Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une +grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des natrons, et +dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. Il y trouve +de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même jour il va +bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction d'Ouardan; +dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques sources de très +bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et peut faire une +branche de commerce très importante. + +Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des +travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et +Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de +Salêhiëh, de Damiette et de Suez. + +Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier +avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la +reconnaissance du lac Menzalëh. + +Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la +reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les +travaux du canal d'Alexandrie. + +Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil; +Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte. + +Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer +Rouge, et d'y faire des reconnaissances. + +Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la Haute-Égypte. + +Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner +les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter +tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre. + +Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire +des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte. + +Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie. + +Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers, +celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque, +cophte et musulmane. + +Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est +commissaire près le divan. + +Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces +entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens +utiles, où il se fait des découvertes importantes. + +Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte +s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances +de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut +aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des +problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se +disposait à cet intéressant voyage, lorsqu'un événement fâcheux et +inattendu le força d'ajourner ses projets. + +La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du +Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme, +et d'après les propositions des commissaires français Monge et +Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois +civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des +impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale. +Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30 +vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans +divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le +général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible +escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers +et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La +sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés +rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la +ville. + +La générale est battue; les Français s'arment et se forment en +colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs +pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils +font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat +terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation +et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des +batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la +citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la +grande mosquée sont incendiés. + +Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la +générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon +général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est +entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils +excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul +bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une +population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à +l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes. + +Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes, +continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier +ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts. + +Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze +cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez, +où il entre le 17 brumaire. + +Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de +l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de +cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à +Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues +dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et +la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge +nécessaires à sa défense. + +Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est +praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse, +situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment +ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits +monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y +trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette +eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines +sont éloignées de trois quarts de lieue. + +Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il +est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans +les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande +peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. + +Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt +d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant +arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une +pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette +pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y +construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la +rade. + +Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il +le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les +mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont +moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant +son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et garantir le +transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses dispositions sont +telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à Suez son antique +splendeur. + +Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour +qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander +l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la +mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve +les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre +lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix +lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans +l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son +entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte. + +Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double +reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se +rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever +géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va +résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des +plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend +que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui +défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées +de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même occupé par +l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun +doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de +déclarer la guerre à la France. + +Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à +prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en +les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il +passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former +l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en +mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit. +Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre. + +Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses +ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux +demi-brigades d'infanterie légère, et des 25e et 75e de ligne; + +De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général +Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne; + +De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud, +Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie +légère, des 13e et 69e de ligne; + +De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon, +Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie légère, 18e et +32e demi-brigades de ligne; + +De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et +quatre pièces de 4. + +Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli +le génie. + +Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8, +cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces. + +L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux +obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée +d'environ dix mille hommes. + +La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de +l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de +cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes +d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les +colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir +dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte. + +Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa +division. + +Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du +général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse, +Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le +citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au +Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme +recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition. + +Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne pouvait être +confié qu'à un officier actif, qui réunit les connaissances de +l'artillerie à celles du génie et des autres parties militaires. Cette +place, par l'éloignement du général en chef, devenait presque +indépendante sous les rapports militaires et administratifs. Les +Anglais étaient en présence, et des symptômes de peste commençaient à +s'y manifester. Le choix du général en chef tomba sur le général de +brigade Marmont. + +Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du +commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications, +et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de +Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de +Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à +Cathiëh, à cinq heures de marche. + +L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place +d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient +le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates +mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise, +était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à +la victoire? + +Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie +l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec _la +Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de +se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et détermine +l'époque à laquelle il doit arriver. + +On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux +qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les +munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le +désert. + +Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à +Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du +lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à +Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse. + +Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4 +pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin +d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le +18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient +occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre. + +Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un +bataillon de la 75e et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du +général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des +fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses +tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers +près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec +rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend +position et y place son artillerie. + +Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant l'avant-garde se +précipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait +de front. Malgré la position favorable de l'ennemi dans ce village, +situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres crénelées et +soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la résistance la +plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; l'ennemi se +retire dans le fort et barricade les portes avec tant de +précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont +tués ou faits prisonniers. + +Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général +Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un +corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à +l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit +jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui +donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un +plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se +croit inexpugnable. + +Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa +division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier +tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite +dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut +échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une +multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de +guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir des +vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ de +bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que +Bonaparte paraît devant El-A'rych. + +Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès +d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise, +renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il +juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le +détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait +déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais +continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler +quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son +état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid; +le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le +27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29, +enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon +et Lannes et le parc de l'expédition. + +Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de +canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de +munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort +et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une +des tours; elle fut éventée par l'ennemi. + +Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur les +monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait +canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée, +il somme la place de se rendre. + +La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares +sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes +professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une +correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait +pour peindre les barbares. + +Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses +munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il +diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement. +Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se +rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad +par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée +française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux, +deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs +jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés +à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers. + +Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la +cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier +village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert. + +Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, avec la même +destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans +avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse +quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y +avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent +prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on +aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah. + +Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la +division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en +avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la +cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert; +mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le +remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de +chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après +quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se +procurer une goutte d'eau. + +Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent +également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les +ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent +presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On +creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif +ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses +souffrances et à ses besoins. + +La division Regnier était restée à El-A'rych, avec l'ordre d'y +attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que le +fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de défense +respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle devait +former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance. + +Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes. + +À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques +colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on +pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais +comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle +construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est +naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai, +où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du +désert qui sépare la Syrie de l'Égypte. + +L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride, +car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des +huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une +véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à +l'aspect des montagnes de la Syrie. + +À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks +et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et +s'était replié sur Ghazah. + +Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah. À deux lieues +de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui occupait la +hauteur. + +Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général +Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de +l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front; +la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige +sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le +général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de +canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger +l'ennemi. + +À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui +annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît +vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop +pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis +et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger +ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il +avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division +Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué +une vingtaine. + +L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position +sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe +près de cette ville. + +Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ +quarante toises, et flanqué de tours. Il renfermait seize milliers de +poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions de guerre, et +quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille +rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantité d'orge. + +Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils +sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville. +Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire +de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs +habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi +rassemblait ses forces. + +Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de +Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient +arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi +avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de +ce retard. + +Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense, +couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient +à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent +lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois +lieues, de tripler les attelages de l'artillerie. + +L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en +grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de +biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en trouve +également au village de Lida. Des hordes d'Arabes rôdaient autour de +ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent +en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, formée par la division +Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, l'ennemi se retire dans +l'intérieur de la place, et canonne les éclaireurs. Les autres +divisions et la cavalerie arrivent quelques heures après. + +La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de +Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues +environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment +l'investissement de la ville. + +Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une +muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux +forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On +décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties +les plus élevées et les plus fortes. + +Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une +batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la +plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord +de la place, afin d'établir une diversion. + +Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner +les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé +vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent +enfin leur feu. + +Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. La brèche +est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est ordonné. +Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie légère s'élancent +à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant Netherwood, +l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec eux des +ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les +éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques batteries +de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après des +prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de brigade +de la 22e, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est tué sur la +brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands efforts +pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la +division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent +l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des assiégeans. + +La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle +a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue +par son intrépidité. + +La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre +dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend +avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil +de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de +deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens +qui s'étaient rendus, sont renvoyés au sein de leurs familles. La +perte de l'armée française est d'environ trente hommes tués et deux +cents blessés. + +Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les +habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à +arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout +quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des +usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés; +et, le 17, chacun était rentré dans son habitation. + +On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize, +formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur, +et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y +avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce. + +Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place +et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un +hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les +plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la +reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir +d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette +place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait +recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des +descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à +l'adjudant-général Gresier, militaire également distingué par ses +talens et sa bravoure. Il est mort de la peste. + +Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit +l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division, +de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée. + +La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position +qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les +divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et +rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À +midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie. +Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les +hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui +occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en +prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les +montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville +d'Acre. + +Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la +cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit +l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper +et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager +elle-même dans les montagnes. + +Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au +milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les +Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur +poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est +obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de +cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de +poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde +pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils +fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La +division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains +dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette +affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu +quinze hommes tués et trente blessés. + +Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à +une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont +Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa, +que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille +rations de biscuit et autant de riz. + +Caïffa est fermé de bonnes murailles flanquées de tours. Un château +défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux, +domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée +par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité +pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec +lui l'artillerie et les munitions du fort. On laisse une garnison +dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. Les +chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée n'arrive +que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule, à quinze +cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage était +d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait fait +paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de +cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître +les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4e d'infanterie +légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp +retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et +deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière +de Saint-Jean-d'Acre. + +On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe +la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt +sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de +distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les +jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le +force de se renfermer dans la place. + + +SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE. + +L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se +prolonge au nord jusqu'au cap Blanc, l'espace d'une lieue et demie, +et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de longueur, +terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les provisions +trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les villages de +Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de l'armée; les +moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre les blés; +l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire. + +Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait +occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs. + +Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première +reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de +l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie +Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint +d'une balle qui lui traverse la main. + +Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la +place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et +d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à +repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute +communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on +n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à +Alexandrie. + +Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa +des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever, +et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens chargés de +vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de Caïffa avait +été confié au chef d'escadron Lambert, militaire distingué. + +Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers +Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées +de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées +sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron +Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre, +sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué +un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa +garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux +à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare, +leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin +le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de +succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou +blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets +contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre. + +Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi +fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de +brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége +n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de +campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois +heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau +de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on assure +qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est entamée. Les +troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur impatience; +l'assaut est décidé. + +On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers +s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de +quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne +ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers +est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds; +quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux +Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle. + +Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de +la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point +entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers +destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les +adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués. + +Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils +fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la +brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres, +rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter. + +L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait +pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières +inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied de la +brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir forcé de +rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont blessés dans +cette attaque. + +La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui +lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance. +On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les +ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie +et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un +mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et +contrescarpe. + +Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive +sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt +il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans +cette action. + +Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef +d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses +braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir +des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et +vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert +les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot. + +Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de +Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent +pour faire lever en masse tous les musulmans en état de porter les +armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les infidèles. + +Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes; +qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des +forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour +exterminer Bonaparte et son armée. + +Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se +faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait +des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les +Maugrabins. + +Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée +combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient +beaucoup de monde. + +Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait +lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de +la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et +de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre +anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille +était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient +quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de +Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore +de nouvelles. + +On continue de battre en brèche, on fait sauter une portion de la +contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la tour +de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de sacs +de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis le +feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre +quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle +attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet +d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce +qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a +connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de +s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte. + +Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour, +l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour +s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des +chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap +Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par +les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après +avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît +les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples. + +À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour +effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et +protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent +dans la ville; Turcs et chrétiens sont également protégés. Le général +Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et rentre le +16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre. + +Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur +trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes +anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les +batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette +nation. + +On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des +premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des +places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri +sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La +colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait +ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un +capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans +le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves +de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort +arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec +précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent +couverts de cadavres anglais et turcs. + +Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment, +par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et +que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français, +entre autres l'ingénieur Phelippeaux. + +On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français qui ont +été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils répondent +qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de promener par la +ville leurs têtes sanglantes et leurs membres palpitans. + +Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur +le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!... +ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les +déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens +qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les +ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs +et jetés à l'eau. + +Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de +l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées +d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en +appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un +barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez +contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que +professent tous les peuples civilisés. + +Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement +considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de +Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le +Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée +devant Acre en même temps que Djezzar faisait une sortie soutenue par +le feu des vaisseaux anglais. + +Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de +troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui +commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une +autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà +à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de +Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens +considérables. + +Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer +l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à +quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un +rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il +se met en marche avec une partie de la 2e légère, trois compagnies de +la 19e, formant environ trois cent cinquante hommes, et un détachement +de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire une +reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit l'ennemi +sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route, tourne la +montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est environné, +assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus braves se +précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des circonstances +et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un chef aussi +intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux dans leurs +rangs. Le général Junot, sans cesser de combattre, sans se laisser +entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à Nazareth; il est +suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de bataille. Cette +journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux, cinq à six cents +hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop d'éloges au +courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade Duvivier +dans cette affaire. + +Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général +Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour +rejoindre le général Junot à Nazareth. + +Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le +lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi +n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de +marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à +peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une +lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs, +débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par +quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie, +qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la +fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi +abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le +Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été +dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position de +Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou Kana, l'ennemi +se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de Êl-Mekanié, et +partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le rendez-vous d'un +rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée ennemie se rend dans +la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; elle y opère sa +jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette armée pouvait +monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze ou dix-huit +mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du pays la +portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce en même +temps qu'il part pour l'attaquer. + +Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de +Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté +les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où +il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont +été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec +peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit, +dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen +Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et +se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant +été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement +atteint d'une blessure mortelle. + +Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale et décisive pour +éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait le +harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on ne +peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans les +assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec les +Français. + +Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place +d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points, +afin de le forcer à repasser le Jourdain. + +On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac +de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le +château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de +Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces +deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain. + +Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille +hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher +à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de +prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir +ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui +devait avoir en présence des forces considérables. + +Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner +l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et +l'attaquer de nuit dans son camp. + +Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; il part +le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit pièces +d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où il +bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant +les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut +traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières +hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à +environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux +prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq +mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille +Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied +des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ +de bataille. + +Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de +cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande +distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la +retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le +Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat. + +La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le +camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq: +les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner +l'ennemi. + +Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de +canon et un renfort de cavalerie, était parti le 26 de son camp de +Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer l'ennemi +le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais égaré par +ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des défilés qu'il +avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque diligence qu'il eût +faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte que l'ennemi, +prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, avait eu le +temps de monter à cheval. + +Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait +occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi +occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux +petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie, +au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de +Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais +toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée +par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait +avec autant de valeur que de sang-froid. + +Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait +aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52e, pour le +soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il +donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18e vers la montagne +de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain, et aux +guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour couper la +retraite à l'ennemi sur ce point. + +Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction, +Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber, +averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive; +il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil +de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de +charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du +général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de +Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent +vers Jenin. + +Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne +sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé +de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge +derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus +grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans +le Jourdain en essayant de le passer à gué. + +Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa +mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils +du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait +pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route +de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie, +envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris +le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les +provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante +prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre du jour +est expédié de ce point aux différens corps de l'armée française qui +occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques, +Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui portent les ruines de +Korsoum et d'Arsinoé. + +Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le +commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française, +d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des +secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un +châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de +passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux +habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre +lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats +qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant +il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection, +s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes. + +Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé +un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé +des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées; +les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir +l'armée pendant plus d'un an. + +Le général Kléber prend position au bazar de Nazareth; il a l'ordre +d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts Saffet et de +Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain. + +Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite +de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie +par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi, +de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports +font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait +concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues, +tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares. + +Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon, +et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point +encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait +exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de +sortir d'Alexandrie avec les frégates _la Junon_, _la Courageuse_ et +_l'Alceste_. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa, +qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit, +avec des munitions. + +Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses +frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever +les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en +munitions. + +Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les +communications de l'armée, l'adjudant-général Leturq part le 30 +germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes dans +leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents boeufs +qui servent à nourrir l'armée. + +Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la +porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer +du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége +est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le +feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre +une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine +s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et +elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir +qu'auparavant. + +Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour +reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers +parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y +logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait +les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer. + +Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on +essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent +jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des +étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux +des matières incendiaires, et les force, malgré leur opiniâtreté, à +évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud est +dangereusement blessé dans cette attaque. + +Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France; +le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue +à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il +fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les +regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux +défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts +un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et +de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de +dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des +premiers généraux de son arme. + +Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie, +Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé +au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des +suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie. + +L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les +pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en +avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche, +vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et +à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages +flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille sans +relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses feux +de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des +assiégeans. + +Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles +élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une +grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses +feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une +grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin +d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les +enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et +l'ennemi ne tardait pas à y rentrer. + +Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées +contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir, +vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais +l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille +la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de +descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer. + +Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient +fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils +sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et +d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu +rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer. +La perte de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq cents +hommes tués ou blessés. + +Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de +l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur, +et faire sauter la contrescarpe. + +Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent +avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé +d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il +travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec +ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la +communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine. + +Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers +se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est +exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages, +trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge +sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les +détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les +réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer +sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe +établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la +matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de +ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le +plus près possible de la mine. + +On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une sape +couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était fait; +on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la mine +était éventée, les châssis défaits et le puits comblé. + +Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu +jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte +l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté +pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans +la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne +tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer +l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on +s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a +établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui +couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on +égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on +s'y loge. + +Les éclaireurs de la 87e, et les grenadiers s'emparent de tous les +ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine +et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles +tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement, +ni le faire évacuer. + +Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du +port de Moeris, de l'île de Rhodes, et apportant aux assiégés des +vivres, des munitions et un renfort de troupes considérable. Ce convoi +était sous l'escorte d'une caravelle et de plusieurs corvettes armées. + +Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de +renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu +lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes +de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On +parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18e et 32e +demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres +ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la +résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien +n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de +valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête +de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du +sang-froid. Le chef de la 18e, Boyer, militaire distingué, périt dans +l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont +tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs +cadavres servent d'épaulement aux assiégeans. + +On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le +lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la +fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et +cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît +praticable; Bonaparte s'y porte et ordonne l'assaut; la division +Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers que +conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont +disposées pour les soutenir. + +On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà +dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui +étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la +brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde +tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de +tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes +extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller +la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec +assez d'ensemble. + +L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé +de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend +la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la +seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive +fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les +troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est +dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même +impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de +Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la +brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un +mouvement rétrograde parmi les troupes qui sont entrées dans la place +et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent deux pièces +de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà emparées derrière +les remparts. + +Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général +Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant. +Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On +se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi +avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne +subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général +Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se +rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à +combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais +tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre: +on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout +l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait +nécessaire, et l'ordre en fut donné. + +En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que +le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux +petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur +lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une +quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent +cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes, +et l'intendant de la flottille turque. On avait trouvé sur lui l'état +des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et des +vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses, que la +flotte faisait partie d'une expédition projetée contre Alexandrie, et +combinée avec une autre expédition que Djezzar devait tenter par +terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de Saint-Jean-d'Acre, +on avait détaché de cette expédition tout ce dont on pouvait déjà +disposer pour l'envoyer au secours de cette place. + +Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée +du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au +pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut. + +Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15e, +ceux de la 19e, les carabiniers de la 2e légère montent à la brèche. +Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont +arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est +impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer. + +Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du +soir, les grenadiers de la 25e demi-brigade arrivent de l'avant-garde; +ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à l'assaut. Ces +braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une deuxième et une +troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer sans de nouvelles +dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois assauts coûtent à +l'armée environ deux cents tués et cinq cents blessés. Elle a surtout +à regretter la perte du général Bon blessé à mort; celle de +l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25e, le citoyen Venoux; de +l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux adjudans-généraux Gerbault, du +citoyen Croisier, aide-de-camp du général en chef. + +Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux +adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés. +Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs +étaient commandés par le général Verdier. + +Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui +exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne +pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à +Djezzar, avec une lettre ainsi conçue: + +«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée, + +«À Amet-Pacha-el-Djezzar. + +«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes +pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des +tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en +son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah, +et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du +convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.» + +Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté +comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces +barbares les usages militaires des nations policées. On tire sur le +parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des +assiégeans lui répondent. + +Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais +elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre. +Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de +canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement +repoussé. + +Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient +plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général +d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français. + +Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité +n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en +était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de +Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la +valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux. + +Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les +frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses +brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général +envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des +embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général +Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement +blessé en combattant ces barbares. + +Peu de jours après, le village de Bodéir, province de Charkié, +s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de mérite, +s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé. + +Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec +Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui +avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui +l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et +lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya +s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en +route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de +Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte, +de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce +faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de +Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui. + +Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au +général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de +la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se +jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas. + +Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à +Derne, joue le saint, se dit _l'ange Él-Mahdi_, annoncé par l'Alcoran, +s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents +Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent +au saint prophète. Il annonce que les fusils, les baïonnettes, les +sabres, les canons des Français, ne pourront atteindre les vrais +croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à leur aspect les +Français devaient poser les armes, et rester sans défense. + +L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne, +sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il +se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il +marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient, +il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général +Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion +nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu +leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et +massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la +confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de +ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans +le suivent avec transport à des combats où ils doivent être +invulnérables. + +L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de +brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il +est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat +jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après +avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son +feu. + +La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, affaiblit +considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de ses +soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un châtiment +terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la confiance +dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité que leur +inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre des forces +plus considérables que celles dont le chef de brigade Lefebvre pouvait +disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne mobile, arrive +le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur Demenhour. Il bat et met +en fuite tout ce qui se présente devant lui. Il fait passer au fil de +l'épée quinze cents hommes qui se trouvent dans la ville, et la réduit +en cendres. Il dissipe et poursuit les disciples du saint Él-Mahdi, +qui lui-même, tremblant et grièvement blessé, ne trouve de salut que +dans une prompte fuite. + +Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se +dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province. + +Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la +Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les +provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les +fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de +brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où, +d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne +tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint Elfy-Bey et les +Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux kiachefs, et +contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, d'où ils +gagnent la Syrie à travers le désert. + +Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les +plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante +partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la +Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi, +échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent +cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés. + +Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez; +ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate. +Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent +un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à +souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez. + +Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but +était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le +général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port. +La chaloupe canonnière _le Tagliamento_, qui, d'après les ordres de +Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le +premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un +succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes +restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur +courage et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions qu'elles +n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie. + +Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal +était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare +l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de +rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places +fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les +plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens. +Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor, +vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de +toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle +avait forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens +assiéger les ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de +Saint-Jean-d'Acre. + +Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois +mois, la guerre dans le coeur de la Syrie; il avait détruit la plus +formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages +de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou +fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de +campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de +Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore +disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux +avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours +de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans son palais: cette +vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait au terme du +temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison des +débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour +s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste +faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept +cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour, +il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre. + +La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps +précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier, +et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes? + +Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent +qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour +défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point +et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que, +en pareil cas, ils ne savent qu'égorger. + +Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait +Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son +armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en +Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient +nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes +considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége. + +Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des blessés et des +malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers +continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de +siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les +édifices. + +Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à +la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les +frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens +turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de +djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura, +pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de +nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la +chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait +prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies +par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à +Saint-Jean-d'Acre. + +Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il +est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept +heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve +la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est +mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans +ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce +combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes +tués et cinquante blessés. + +Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il ramène +le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire, et +apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais, qui +s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que _c'est +moi seul_ qui peux décider du terrain qui est sous mon artillerie?» Il +voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son agrément et sa +participation, et que c'était à lui qu'il fallait adresser toutes les +propositions. + +Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des +proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et +conçues en ces termes: + + +PROCLAMATION. + +«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de +l'armée française qui se trouvent en Égypte. + +«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous +a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois +de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de +la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu +consentir à l'envahissement de son territoire. + +«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son +unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter +dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous tant que vous +êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous êtes +entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à une +violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les puissances; +n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos directeurs? Oui, +certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit délivrée d'une +invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent en ce moment; +des flottes immenses couvrent déjà la mer. + +«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se +soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai, +manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de +mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les +conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur +fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route +par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils +s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de +la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice +de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés. + +«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre +1213, et le 5 février 1799. + +«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la +Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant +Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, et garantis son +exécution. À bord du _Tigre_, le 10 mai 1799.» + + «_Signé_ SIDNEY SMITH.» + + +Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches +conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il +existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5 +janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait +enlevés des mains de Djezzar. + +L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse, +et le feu continue de part et d'autre. + +Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et +du parc d'artillerie. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade part le +29; le 2e le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et les +blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir brûlé +tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour couvrir +les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre. + +L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait +encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait +essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les +parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et +sur tous les édifices de la ville, fait, le 1er prairial, à la pointe +du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de +se retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage point; à +trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les points; +il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une fureur +et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but était de +pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si incommode, de +les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville. Malgré son +opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé sur tous +les points, et obligé de se retirer avec une grande perte. Cependant +il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le glacis de +la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le général de +brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec deux +compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés +jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se +précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés. + +L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de +siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines +et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la +ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux +environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se +prépare à lever le siége. + +La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les +motifs de cette conduite. + + +PROCLAMATION. + + «Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII, + +«BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF. + + +«SOLDATS, + +«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec +plus de rapidité qu'une armée arabe. + +«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous +avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses +outres, ses chameaux. + +«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les +puits du désert. + +«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes +accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller +l'Égypte. + +«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a +douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais, +obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de +ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte. + +«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre +pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de +campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les +fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en +Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle. + +«Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre le pacha +même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise du +château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que +je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des +opérations plus essentielles. + +«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir. +Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette +campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie +de l'Occident. + +«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de +tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il +faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour +parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la +victoire.» + +Le 1er prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le +siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte. + +La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est +suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon. + +La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en +arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la +rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place. + +En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans +le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et +suivent la route de l'armée; les postes se replient sur la place +d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée, va +dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée. +Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement; +elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière +que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie. +Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers +qui détruisent les deux ponts. + +Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné, +pour couvrir le flanc gauche de l'armée. + +On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois +lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi +la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et +d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés +continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent +qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils +ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le +plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait +débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel +avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de +campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été +conduite devant Acre. + +On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie +turque. Bonaparte avait décidé que tous les moyens de transport +seraient de préférence employés à l'évacuation des malades et des +blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et +quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la +mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura. + +Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux, +officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas +un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont +également évacués. + +L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains +se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés; +les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une +armée abandonne dans sa marche. + +L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière, +ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les +villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les +convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en +cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette +vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats: +elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre, +puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement. + +L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la +rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son +embouchure. On séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps est +employé à punir les villages des environs qui se sont mal conduits. On +fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la mer toute +l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués tant par mer +que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de bâtimens, et, pour +donner le temps d'achever l'évacuation par terre, l'on est obligé de +différer jusqu'au 9 le départ de l'armée. + +Le 1er et le 2e bataillon de la 69e, et la 22e légère, partent +successivement pour escorter les convois. + +L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de +gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et +la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait +parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre +est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de +brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la +droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser +les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme +l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10. + +L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute +en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs +exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces +représailles. + +L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville +s'était bien conduite; les personnes et les propriétés y sont +respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain pour +Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le +désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à +l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert +entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité +par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se +plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs +chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans +certaines parties du désert. + +L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus +grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de +nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de +munitions, et y laisse garnison. + +L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après +avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient +successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et +l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée. + +Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée +séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et +la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh, +pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh +une garnison considérable; il réunit au commandement de cette place +celui de El-A'rych, et le confie à un général de brigade. + +Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour +Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour +Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire, +où elles arrivent le 26 prairial. + +Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de +l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir +cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne +pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la +plus belle tenue. + +À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant; +c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au +plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient, +pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les +habitans comme des compatriotes. + +Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient +précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques +hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité. + +Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois, +sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les +combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents; +mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les +autres avaient l'espoir d'être promptement guéris, et devaient +rentrer dans leurs corps. + +C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue +à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient +infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si +funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort, +tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la +médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie. +Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur +faire négliger le secours des médecins. + +Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils +prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints +d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin +en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades +et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les +bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à +une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec +des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des +malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les +remèdes qu'il leur ordonne. + +Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et +le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni +le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité +d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par ses talens, ses +soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le plus grand +nombre recouvre la santé. + +Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de +santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen +Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité +qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes +confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les +malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste +honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter +leur ardeur et leur dévouement. + + +EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE. + +Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées +qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le +général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui +s'y était réfugié après la bataille des Pyramides. + +Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre +de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8 +fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88e +de ligne, deux bataillons de la 2e légère, deux bataillons de la 61e +de ligne et l'artillerie attachée à sa division. Le convoi était +escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées en +guerre. + +Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené, +elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa +droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les +bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17 +fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de +subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à +sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante +mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et +munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du +jour, avec le 1er bataillon de la 21e légère pour reconnaître leur +position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes +éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux +et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau +jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures +continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié. +Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys +à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le +général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui +oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait +tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi +passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes étaient +sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui s'échappaient en +remontant le Nil. + +Les carabiniers de la 21e s'élancent sur la rive; ils font un feu très +vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze +djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres, +et surtout d'une grande quantité de blé: la 12e portait sept pièces de +canon. + +Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division; +il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le +27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que +l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il +part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la +61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à un +aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un détachement +de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour occuper +Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire. + +Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche, +et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre. + +Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et +quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs +femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de +les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les +montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, après une marche +pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. Desaix +rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse une +demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de +grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir +même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de +rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum. + +Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de +Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante +quintaux de biscuit et trois mille cartouches. + +Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph, +laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du +canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces +bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le +mouvement de la division. + +Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes +échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers +des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de +Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le +débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes +qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il +s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division +se rembarque et continue de suivre le canal. + +Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué dans un endroit où le +canal s'approche du désert; des forces considérables se montrent tout +à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux de débarquer +sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de revirer de bord, +regagne la position près de Menekia, et fait débarquer sa division qui +se forme successivement. + +Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks +qui harcelaient les barques. + +Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des +barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des +troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du +désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de +canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis +le village de Manzoura. + +Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par +l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné +de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de +la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc +gauche, et se met en mesure de la charger. + +Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey, +et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie, +incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division +continue sa marche jusqu'à Elbelamon. + +Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi +croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris de +victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et l'armée +continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos nécessaire. + +Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de +l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à +l'attaquer lui-même. + +Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est +formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et +le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de +son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix +mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge +avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous +côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la +mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant +d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc, +commandé par le capitaine Lavalette, de la 21e légère. Furieux de la +résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de +l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs, +où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes +dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances, +leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre +chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs. + +De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent ce moment pour +charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent corps à +corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le carré de +la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent +soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes morts +et quinze blessés. + +Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de +succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par +masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules +de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs +pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier. + +Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et +dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait +à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre +jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie +qui est enlevée à la baïonnette. + +Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait +diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes +parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de +bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La +division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche +à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie +des bagages de l'ennemi, que les Arabes commençaient à piller. +Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le Faïoum: les +Arabes l'abandonnent. + +Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent +quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers +et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17, +avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques +de l'ennemi qui s'y trouvent. + +Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait +déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies, +maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très +commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle +part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum. +Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait +encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes +pour soulever le pays. + +Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et +il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il +trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils +rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de +Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat, +à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés +d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé. + +Mourâd-Bey, profitant du moment où le général Desaix avait quitté le +Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ mille +mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faïoum. +Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi de la +province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une +multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit +heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de +Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du +canal. + +Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le +chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des +mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les +moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est +établi. + +Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades. +Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille +mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent +sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des +faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous +attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points. + +Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi +profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui, +après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés +qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison +d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. C'est là que le général Robin et +le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter une guerre +de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les fellâhs +s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assiégeans se +précipite en foule et sans précautions par les grandes issues. + +Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le +dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes +retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de +gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à +portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les +fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la +charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de +rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs +qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se +livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et +s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux; +l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de +bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une +intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi +laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de +blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés. + +Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et +poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville +aussitôt qu'il avait été informé des dangers qui la menaçaient; il y +arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse +qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire +de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et +disputer la levée des impositions de ces provinces à Mourâd-Bey, qui +faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir. + +Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa +cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait +toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une +position menaçante. + +Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et +de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust, +et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux +cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser +entièrement de l'Égypte. + +Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre +jours à Benesouef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division +se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était +campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph, +et au bord du désert. + +Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par +les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen, +où ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp +de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et marche vers +le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur laquelle il avait +dix à douze heures d'avance, cherche en vain à l'atteindre. Elle +bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le 30, à Zagny, où +elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie +prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, d'où Mourâd-Bey avait +fui au lever du soleil, et avec tant de précipitation, qu'il avait +abandonné quatre djermes portant une pièce de douze en bronze, un +mortier de douze pouces, et quinze pièces de canon de fer de différens +calibres. + +Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes +journées. Le 1er nivôse, la division couche près des anciens portiques +d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé. + +Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires, +n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le +plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle +était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt +jours d'un temps précieux. + +Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter +des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays +de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à +exterminer _une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion +de Mahomet_. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en +amenaient des renforts. D'autres s'étaient rendus à Hesney, près du +vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier avec +Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques uns +enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; leur +but était de faire insurger les habitans sur les derrières des +Français, d'attaquer et détruire leur flottille. + +Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable +de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il +était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés, +afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans +obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général +Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie, +et de marcher contre ce rassemblement. + +Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du +village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille +par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7e de hussards +et du 22e de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les insurgés ne +peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont poursuivis +long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil châtiment +semblait devoir répandre la terreur dans le pays; mais à peine la +cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est informé qu'il se +forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus +considérable que le premier, et composé de paysans à pied et à +cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et +d'Hoara. + +Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine, +commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au +général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre +les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire +tous ses efforts pour amener la flottille. + +Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il +allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie +ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20e de +dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur +les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de +bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général +Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant +devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la +cavalerie l'avait devancée. + +Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les +rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o +et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à +Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils +s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey; +que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent +cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des Nubiens, +des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des +écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les habitans de +l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, étaient en +armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de confiance dans +une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour attaquer les +Français: son avant-garde en effet, commandée par Osman-Bey Hassan, +vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la hauteur de +Samanhout. + +Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus +nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la +division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des +ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la +7e de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis, +rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout. + +Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son +infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un +carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être +protégée et flanquée par leur feu. + +À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de +toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne +d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les +chérifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la +gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la vivacité de +son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary de se +mettre à la tête d'un escadron du 7e de hussards, et de charger +l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les +carabiniers de la 21e légère, s'avancerait en colonne serrée dans le +canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec +autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la +fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un +grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever +des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est +la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui +les rendit maîtres du village de Samanhout. + +Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant +des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des +Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village +de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21e font un feu si +vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une perte +considérable. + +Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général +Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur +celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu +d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont dispersés en +un instant, et obligés de rétrograder, laissant le terrain couvert de +leurs morts. + +Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks, +où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur +position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la +fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite +générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les +reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup +de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette +journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent +cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont +eu que quatre hommes tués et quelques blessés. + +Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que +commandait le chef de brigade Latournerie, officier également +recommandable par son activité et ses talens militaires. + +Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une +soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont +taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère +avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se +dispersaient dans le pays. + +Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa +brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après +avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les déserts et +chassant toujours l'ennemi devant lui. + +Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont +poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource; +que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité +de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour, +qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs +équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français, +prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus +des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne. + +Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où +il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les +mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont +contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant +point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île; +mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il +laisse à Sienne avec la 21e légère. La division, en traversant +l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens +antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du +temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore +l'admiration du monde. + +Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il +arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur +les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est commandé par +l'adjudant-général Rabasse. + +Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de +Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks +environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa +domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il +s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était +harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté, +pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan. + +Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à +Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient +dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il +avait formé une colonne mobile, composée de la 61e et des grenadiers +de la 88e; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux, +avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite +ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les +habitans des rives de la mer Rouge. + +Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes +d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un +second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa +brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent +et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des +habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à +gouverner. + +D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey Hassan était revenu sur +les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix +ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de lui, envoie à +sa poursuite le général Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de +dragons. + +Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est +sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser +la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des +chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de +la montagne, et paraissent protéger leur convoi. + +Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance +avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer; +mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge +vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs +mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué +d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est +lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se +précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le +carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du +nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille, +où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils +se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat, +avaient continué leur route dans le désert. + +Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on +remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen +Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval +tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la +mêlée. + +Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de +Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que, +ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait +vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village +qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix +envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la +21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général +Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour +Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et +du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général +Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à +Sienne. + +Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du +chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général +Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des +Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les +environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de +vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et +qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de +l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet +d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir, +tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes, +qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt +les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le +culbutent de toutes parts. + +Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur, +d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à +l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre. +Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans +connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne +avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La +nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de +la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui +commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et +se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine +les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en +poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la +première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés +avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute +complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux +à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de +palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger +contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se +défendre jusqu'au dernier. + +On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans +cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre +desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite +mérite les plus grands éloges. + +Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la +diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant, +avec le 7e de hussards. + +Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse +à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à +quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade +Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un +débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec +activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en +argent, dont on avait le plus grand besoin. + +Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans +les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et +entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les +_infidèles_ aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient +arrivés. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les +vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes +s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est +accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent +également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive +droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française. + +Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve +rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en +bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée +par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de +canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans +prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant +forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever +leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des +grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et +mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen +Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les +soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures +de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o; +fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute +espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir +cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque +instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses +plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle +beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient +accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et +chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant +dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi. + +Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts, +et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été +tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés. + +Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers +Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88e +sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se +porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61e à +Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix, +qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se +rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de +rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce +général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks +s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne, +et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que +Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur +poursuite. + +D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée, +par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de +Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus +d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et des +chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient +dans ses projets. + +Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et +plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup +de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe +du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son +détachement de cent soixante hommes de la 21e, était sorti d'Hesney, +et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait +été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les +avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la +fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte. + +Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au +général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout: +en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard, +qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une +garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre +en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit +combattre partout où il les rencontrera. + +Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il +arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée _l'Italie_, +et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets +d'artillerie. _L'Italie_, portait des blessés, quelques malades, les +munitions de la 61e demi-brigade, et quelques hommes armés. + +Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à +Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette +réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à +leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire +soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les +Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces +paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres +par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues +de l'armée française. + + +COMBAT DE SOUHAMA. + +Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois +gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le +désert. Cette manoeuvre eut un succès complet: en un instant mille de +ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à +s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles. + +Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite +duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés +pour se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les +mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à +faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec +lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent +route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux. + +À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné +dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de +Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se +jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent +les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout; +d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils +vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français. + +Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le +renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le +rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général +Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très +violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies +elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il +n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey +Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les +barques sont attaquées par une forte fusillade; _l'Italie_ répond par +une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o restent morts. Les +ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques, mettent à +terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie dont ils +jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à l'abordage +sur _l'Italie_. Alors le commandant de cette djerme, le courageux +Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà un grand +nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans qui vont +l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans la +fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses +manoeuvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les +ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se +rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son +bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une +grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les +malheureux Français qui échappèrent aux flammes de _l'Italie_, sont +massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage +avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction +des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps +d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser. + + +COMBAT DE COPTHOS.--ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON FORTIFIÉE DE +BENOUT. + +Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à +El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il +aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois +colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents +mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de +Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou. + +Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de +3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes +d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des +tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte +fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces +infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les +tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors +s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain, +lorsqu'une quinzaine de dragons du 20e chargent à bride abattue, +séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant +que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous +les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place. +L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux drapeaux de la +Mecque sont pris. + +Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le +chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser +chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le +carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache +vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps. + +Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé +plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près +de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard +reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de +canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait +former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on +enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et +menacerait de tourner l'ennemi. + +En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par +les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait +un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les +carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge +de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer +promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les +carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y +massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et les +dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une +grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une +maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils +avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche. + +Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer +de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à +enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait +des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font +feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à +mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent +officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il +veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé +de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o, +qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons +subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des +ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil +carnage. + +La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette +expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les +sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que +les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche, +et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à +la maison, et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de +guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes d'Yamb'o sautent +en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. Aussitôt Eppler réunit +ses forces sur ce point, et, malgré les prodiges de valeur de ces +fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la main droite, le sabre dans +les dents, et nus comme des vers, veulent en défendre l'entrée, il +parvient à se rendre maître de la grande cour; alors la plupart vont +se cacher dans des réduits où ils sont tués quelques heures après. + +Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents +hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris +toutes leurs barques excepté _l'Italie_, neuf pièces de canon, et deux +troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté, +le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés. +Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des +carabiniers, officier du plus grand mérite. + +Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général +Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des +nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient +les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que +vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à +tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il +était nécessaire de l'approvisionner le plus promptement possible, vu +que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les Arabes d'Yamb'o +venaient de redescendre à Birambra. + +Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre, +les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse, +et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient +battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix +croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à +forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très +grandes marches pour arriver dans le pays cultivé. + +Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général +Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les +ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé. + +À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent. +Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers +Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents +habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir. +Le général Belliard est envoyé, avec la 21e et le 20e de dragons, au +village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général +Desaix, avec les deux bataillons de la 61e le 7e de hussards et le 18e +de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où il y +a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des +déserts, sans faire quatre jours de marche extrêmement pénible. Le +général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour porter de +l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort détachement à +Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs et partirent. +Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la hauteur du général +Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs l'en prévint, et +ajouta que leur intention était de rejoindre les Arabes d Yamb'o. Il +donne de suite avis de ce mouvement au général Belliard, qui envoie +pour le relever un détachement de sa brigade, tandis qu'à travers les +déserts, le général Desaix se met en marche, le 25, pour Kéné, où il +avait laissé trois cents hommes. + +Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en +éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui +commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour +mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient +chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une +bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et, +quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps +de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est +aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre +position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et +recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande +valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis +long-temps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver +de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait oublier +l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze pas en +avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se précipite au +milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur; +mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même d'un coup de +trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général Davoust est +forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, commandés par +le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si impétueusement les +mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en désordre et +d'abandonner le champ de bataille. + +L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement +dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire, +dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de +blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs +officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron, +plusieurs soldats tués et quelques blessés. + +Après ce combat, les mameloucks firent un crochet, et retournèrent +promptement à la Kuita, laissant plusieurs blessés et des chevaux dans +les déserts. Le général Desaix écrit au général Belliard de les y +chercher s'ils y restent, et de les suivre partout s'ils en sortent. +Il revient le même jour à Kéné. Il forme une colonne mobile composée +d'un bataillon de la 61e et du 7e de hussards, qu'il met à la +disposition du général Davoust, auquel il donne l'ordre de détruire +jusqu'au dernier des Arabes d'Yamb'o, qu'on annonçait être toujours +dans les environs d'Aboumana. En même temps le commandant de Girgé +avait ordre de se porter au rocher de la rive droite qui fait face à +cette ville pour les combattre et les arrêter dans le cas de retraite; +ils étaient forcés d'y passer. + +Les Arabes d'Yamb'o sentirent que le moment était difficile; ils se +décidèrent à ne pas attendre le général Davoust, et passèrent le Nil +au-dessus de Bardis. + +Le commandant de Girgé, qui en est informé, va les reconnaître, +revient à Girgé, prend deux cent cinquante hommes de sa garnison, et +va à leur rencontre. + + +COMBATS DE BARDIS ET DE GIRGÉ. + +Le 16, après midi, le chef de brigade Morand arrive à la vue de +Bardis. Les Arabes d'Yamb'o, beaucoup de paysans, des mameloucks et +des Arabes sortent aussitôt du village en poussant de grands cris; le +citoyen Morand leur fait faire une vive décharge de mousqueterie; ils +répondent et battent un peu en retraite. Le nombre des ennemis était +considérable; la position de Morand était bonne; il avait peu de +troupes, il crut devoir y rester. Une demi-heure après, il fut +attaqué de nouveau, et reçut les ennemis comme la première fois; ils +laissèrent beaucoup de leurs morts sur la place, et s'enfuirent à la +faveur de la nuit qui arrivait; Morand en profita aussi pour revenir à +Girgé couvrir ses établissemens. + +Un nouveau combat fut livré le lendemain. Les Arabes d'Yamb'o +marchèrent sur Girgé, où ils parvinrent à pénétrer. Pendant qu'ils +cherchaient à piller le bazar, Morand forme deux colonnes, et dirige +l'une dans l'intérieur de la ville, et l'autre en dehors. Cette +disposition réussit à souhait; tout ce qui était dans la ville fut +tué; le reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux jours, les +Arabes d'Yamb'o ont perdu deux cents morts; le citoyen Morand a eu +quelques blessés. + +Le chef de bataillon Ravier l'a très bien secondé dans cette affaire, +où il a donné des preuves de zèle et d'intelligence. + +Le général Davoust, qui avait su la défaite des Arabes d'Yamb'o, passa +le Nil; mais il ne put arriver à Girgé qu'après le combat, et lorsque +la nouvelle d'une dernière défaite des Arabes d'Yamb'o y parvenait. +Voici ce qui y donna lieu. + +Dès le 14 germinal, le commandant Pinon, qui était resté à Siout pour +gouverner la province, avait écrit au citoyen Lasalle de venir à +Siout, pendant qu'il irait donner la chasse à des Arabes qui +inquiétaient les environs de Mélàoui. Le citoyen Lasalle, qui était +resté à Tahta avec son régiment, s'y rendit. Pinon revint le 19, et le +même jour il eut avis que les Arabes d'Yamb'o, après avoir été battus +à Girgé, étaient venus dévaster Tahta, et que leur chef cherchait +encore à soulever le pays. + + +COMBAT DE GÉHÉMI. + +Le 21, le citoyen Lasalle part pour les attaquer, ayant sous ses +ordres un bataillon de la 88e, le 22e de chasseurs et une pièce de +canon. + +Le 23, à une heure après midi, le citoyen Lasalle arrive près de +Géhémi, village extrêmement grand, où étaient les Arabes d'Yamb'o. Il +fait de suite cerner le village par des divisions de son régiment, et +marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yamb'o font +une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à doubles +murailles qu'ils venaient de créneler. Malgré le feu du canon et la +fusillade, ils résistèrent plusieurs heures; enfin ils furent +enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfuirent; mais +une grande partie fut taillée en pièces par le 22e. Une centaine ou +deux gagnèrent cependant les déserts à la faveur des arbres et des +jardins. Les Arabes d'Yamb'o ont perdu dans cette action environ trois +cents hommes tués, parmi lesquels se trouve le chérif, successeur +d'Hassan. + +Après l'affaire de Birambra, du 13 germinal, le général Desaix s'était +rendu à Kéné, pour y organiser l'expédition destinée contre Cosséir; +les marchands de ce port et de Jedda viennent le trouver, et lui +demander paix et protection. Ils sont accueillis et caressés. Il fait +la paix avec les cheiks de Cosséir, et avec un cheik du pays d'Yamb'o +qui remplissait à Cosséir les fonctions de consul pour son pays. Il +donne ordre au général Belliard de faire construire un fort à Kéné, de +hâter les préparatifs de l'expédition sur Cosséir, et le nomme +commandant de la province de Thèbes dont l'administration venait +d'être organisée. Après ces dispositions, le général Desaix se rend de +Kéné à Girgé, dont il confie le commandement au citoyen Morand; il +part ensuite pour Siout, où il arrive le 26 floréal. + +Cependant le général Davoust n'avait pas cessé de suivre les Arabes +d'Yamb'o; mais après l'affaire du citoyen Lasalle, ils parurent +détruits, et ce général vint à Siout. Il y était depuis plusieurs +jours, et ne pouvait savoir ce qu'était devenu le petit nombre qui +avait échappé au 22e, lorsque tout à coup on le prévient qu'il se +forme à Bénéadi, grand et superbe village, et dont les habitans +passent pour les plus braves de l'Égypte, un rassemblement de +mameloucks, d'Arabes et de Darfouriens caravanistes, venus de +l'intérieur de l'Afrique. On ajoute que Mourâd-Bey doit venir des +oasis se mettre à la tête de cette troupe. + +Le général Davoust se dispose aussitôt à marcher contre ce village; il +renforce sa colonne d'un bataillon de la 88e et du 15e de dragons; il +remplace provisoirement Pinon dans le commandement de la province de +Siout, par le chef de brigade Silly, qui l'a conservé depuis. + + +COMBAT DE BÉNÉADI. + +Le 29, le général Davoust arrive près de Bénéadi qui est plein de +troupes; le flanc du village vers le désert était couvert par une +grande quantité de cavalerie, mameloucks, Arabes et paysans. Ce +général forme son infanterie en deux colonnes; l'une doit enlever le +village pendant que l'autre le tournera. Cette dernière était précédée +par la cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade distingué +par ses talens; mais en passant près d'une maison, ce malheureux +officier reçoit un coup de fusil et tombe mort. Le général Davoust le +remplace par l'adjudant-général Rabasse. La cavalerie aperçoit les +mameloucks dans les déserts; une des colonnes d'infanterie s'y porte; +mais l'avant-garde de Mourâd-Bey, que l'affreuse misère faisait sortir +des oasis, lui porte promptement le conseil de retourner. Les Arabes +et les paysans à cheval avaient déjà lâché pied. L'infanterie et la +cavalerie reviennent à la charge. Le village est aussitôt investi; +l'infanterie y entre, et malgré le feu qui sort de toutes les maisons, +les Français s'en rendent entièrement maîtres. Deux mille, tant Arabes +d'Yamb'o que Maugrabins, Darfouriens, mameloucks démontés, et +habitans de Bénéadi, restent sur le champ de bataille. En un instant +ce beau village est réduit en cendres et n'offre que des ruines. On y +fait un butin immense, et on y trouve jusqu'à des caisses pleines +d'or. + +Pendant que Davoust détruisait Bénéadi, les Arabes de Géama et +d'El-Bacoutchi menaçaient Miniet; un grand nombre de villages des +environs de Miniet s'insurgeaient, et les débris du rassemblement de +Bénéadi y couraient: le chef de brigade Détrée, qui avait peu de +troupes, désirait qu'un secours vint changer sa position. Le général +Davoust y marcha, mais il arriva trop tard. Détrée avait fait un +vigoureux effort, et les ennemis avaient été forcés de se retirer. On +disait que les Arabes d'Yamb'o marchaient sur Benesouef, dont les +environs se révoltaient aussi; le général Davoust y court. L'opinion +parmi les habitans de la province de Benesouef est qu'il ne descend de +troupes que lorsque les autres ont été détruites; en conséquence ils +courent aux armes, et, s'ils sont en force, ils attaquent les +prétendus fuyards; s'ils sont trop faibles, ils se mettent à la +poursuite de ces troupes pour les dévaliser; que s'ils ne peuvent les +massacrer, ni les piller, ils leur refusent les moyens de subsistance. + +Le général Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arrivé près +du village d'Abou-Girgé, son Cophte se porte en avant pour faire +préparer des vivres. Le cheik répond qu'il n'y a point de vivres chez +lui pour les Français, qu'ils sont tous détruits en haut, et que si +lui ne se dépêche de se retirer, il le fera bâtonner d'importance. Le +Cophte veut lui représenter ses torts; on le renverse de son cheval, +et le cheik s'en empare. Le Cophte, fort heureux de se sauver, vient +rendre compte de sa réception au général Davoust, qui, après avoir +fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance, et avoir porté +des paroles de paix, le fait cerner, et ordonne de mettre tout à feu +et à sang: mille habitans sont morts dans cette affaire. Le général +Davoust continue sa route sur Benesouef; les ennemis, dont le nombre +ne pouvait inquiéter, avaient passé le fleuve; le général Davoust se +disposait à les y poursuivre, quand il reçut du général Dugua l'ordre +de se rendre au Caire. + +Lorsque les beys Hassan Jeddâoui et Osman Hassan partirent de la Kuita +pour remonter vers Sienne, le général Belliard les suivit de très +près, et les força de se jeter au-dessus des cataractes: il laissa +ensuite à Hesney le brave chef de brigade Eppler, avec une garnison de +cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever des +contributions, et surtout veiller à ce que les mameloucks ne +redescendissent pas, et il revint à Kéné s'occuper sans relâche de la +construction du fort, mais plus encore de l'expédition de Cosséir. + +Vers le 20 floréal, Eppler eut avis que les mameloucks étaient revenus +à Sienne, où ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient de +leurs fatigues et de leurs pertes. Cet excellent officier jugea qu'il +était important de leur enlever cette dernière ressource; en +conséquence il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoyé +quelques jours auparavant à Etfou avec deux cents hommes, de marcher +sur Sienne, et de chasser les mameloucks au-dessus des cataractes. + + +COMBAT DE SIENNE. + +Le 27, à deux heures après midi, arrivé à une demi-lieue de Sienne, le +capitaine Renaud est prévenu qu'il va être attaqué. À peine a-t-il +fait quelques dispositions que les ennemis arrivent sur lui bride +abattue; ils sont attendus et reçus avec le plus grand sang-froid. La +charge est fournie avec la dernière impétuosité, et quinze mameloucks +tombent morts au milieu des rangs: Hassan-Bey Jeddâoui est blessé d'un +coup de baïonnette, et son cheval tué; Osman-Bey Hassan reçoit deux +coups de feu, dix mameloucks expirent à une portée de canon du champ +de bataille, vingt-cinq autres sont trouvés morts de leurs blessures à +Sienne. + +Ce combat, l'exemple du désespoir d'une part, et du plus grand courage +de l'autre, a coûté cinquante morts et plus de soixante blessés aux +ennemis qui, pour la troisième fois, ont été rejetés au-dessus des +cataractes, où la misère et tous les maux vont les accabler. + +Le capitaine Renaud a quatre hommes tués et quinze blessés. + +Le premier soin du général Desaix, à son arrivée à Siout, fut de faire +chercher des chameaux et confectionner des outres, afin d'aller +joindre Mourâd-Bey à Elouâh; expédition qu'il désirait faire marcher +de front avec celle de Gosséir; mais l'apparition des Anglais dans ce +port le força de diriger contre Cosséir toute son attention. + +Le général Belliard, qui devait la commander, se trouvant attaqué d'un +grand mal d'yeux, Desaix lui envoya le citoyen Donzelot, son +adjudant-général, pour le seconder ou le remplacer: ils partirent l'un +et l'autre de Kéné, le 7 prairial, avec cinq cents hommes de la 21e. + +Le 10, le général Belliard prend possession du port de Cosséir, où se +trouve un fort qui, avec quelques réparations, peut devenir important. + + +BATAILLE ET SIÈGE D'ABOUKIR. + +Telle était la situation de la Haute-Égypte et de l'armée du général +Desaix, quand Bonaparte arriva au Caire de son expédition de Syrie. +Son premier soin avait été d'organiser son armée et d'en remplir tous +les cadres, afin de la mettre promptement en état de marcher à de +nouveaux combats. Il n'avait détruit qu'une partie du plan général +d'attaque combiné entre la Porte et l'Angleterre; il jugea qu'il lui +faudrait bientôt écarter les autres dangers qu'il avait prévus. + +En effet, il est bientôt instruit par le général Desaix que les +mameloucks de la Haute-Égypte s'étant divisés, une partie s'est portée +dans l'oasis de Sébahiar, avec dessein de se réunir à Ibrahim-Bey, qui +était revenu à Ghazah, tandis que Mourâd-Bey descendait par le Faïoum +pour gagner l'oasis du lac Natron, afin de se réunir à un +rassemblement d'Arabes qui s'y était formé, et que le général Destaing +avait reçu ordre de disperser avec la colonne mobile mise à sa +disposition. Cette marche de Mourâd-Bey, combinée avec le mouvement +des Arabes, annonçait le dessein de protéger un débarquement soit à la +tour des Arabes, soit à Aboukir. + +Le 22 messidor, le général Lagrange part du Caire avec une colonne +mobile; il arrive à Sébahiar où il surprend les mameloucks dans leur +camp; ils n'ont que le temps de fuir dans le désert, en abandonnant +tous leurs bagages et sept cents chameaux. Osman-Bey, plusieurs +kiachefs et quelques mameloucks sont tués. Cinquante chevaux restent +au pouvoir des braves que le général Lagrange commande. + +Le général Murat reçoit l'ordre de se rendre à la tête d'une colonne +mobile, aux lacs Natron, d'en éloigner les rassemblemens d'Arabes, de +seconder le général Destaing, et de couper le chemin à Mourâd-Bey. Ce +général arrive aux lacs Natron, prend, chemin faisant, un kiachef et +trente mameloucks qui évitaient la poursuite du général Destaing. +Mourâd-Bey est informé, près des lacs Natron, que les Français y sont; +il rétrograde aussitôt, et couche le 25 messidor près des pyramides de +Gisëh, du côté du désert. + +Bonaparte, informé de ce mouvement, part du Caire le 26 messidor, avec +les guides à cheval et ceux à pied, les grenadiers des 18e et 32e, les +éclaireurs et deux pièces de canon; il va coucher aux pyramides de +Gisëh, où il ordonne au général Murat de le joindre. Arrivé aux +pyramides, son avant-garde poursuit les Arabes qui marchaient à la +suite de Mourâd-Bey, parti le matin pour remonter vers le Faïoum. On +tue quelques hommes; on prend plusieurs chameaux. + +Le général Murat, qui avait rejoint Bonaparte, suit l'espace de cinq +lieues la route qu'avait tenue Mourâd-Bey. + +Bonaparte, disposé à rester deux ou trois jours aux pyramides de +Gisëh, y reçoit une lettre d'Alexandrie, qui lui apprend qu'une flotte +turque, de cent voiles, avait mouillé à Aboukir le 23, et annonçait +des vues hostiles contre Alexandrie. Il part au moment même pour se +rendre à Gisëh; il y passe la nuit à faire ses dispositions; il +ordonne au général Murat de se mettre en marche pour Rahmanié, avec sa +cavalerie, les grenadiers de la 69e, ceux des 18e et 32e, les +éclaireurs, et un bataillon de la 13e qu'il avait avec lui. + +Une partie de la division Lannes reçoit l'ordre de passer le Nil dans +la nuit, et de se rendre à Rahmanié. + +Une partie de la division Rampon reçoit également l'ordre de passer le +Nil à la pointe du jour, pour se porter aussi sur Rahmanié. + +Le parc destiné à marcher se met en mouvement; pendant la nuit, tous +les ordres et toutes les instructions sont expédiés dans les +provinces. + +Bonaparte recommande au général Desaix d'ordonner au général Friant de +rejoindre les traces de Mourâd-Bey, et de le suivre avec sa colonne +mobile partout où il ira; de faire bien approvisionner le fort de Kéné +dans la Haute-Égypte, et celui de Cosséir; de laisser cent hommes dans +chacun de ces forts; de surveiller la situation du Caire pendant +l'expédition contre le débarquement des Turcs à Aboukir; de se +concerter avec le général Dugua, commandant au Caire, et d'envoyer la +moitié de sa cavalerie à l'armée. Il recommande au général Dugua de +tenir, autant qu'il lui sera possible, des colonnes mobiles dans les +provinces environnant le Caire; de se concerter avec les généraux +Desaix et Regnier; de tenir la citadelle du Caire et les forts bien +approvisionnés et de s'y retirer en cas d'événement majeur. + +Il écrit au général Regnier de faire surveiller les approvisionnemens +des forts d'El-A'rych, Cathiëh, Salêhiëh et Belbéis; de s'opposer +autant qu'il le pourra avec la 85e et le corps de cavalerie à ses +ordres, à tous les mouvemens, soit de la part des fellâhs ou des +Arabes révoltés, soit de celle d'Ibrahim-Bey et des troupes de +Djezzar; enfin, en cas de forces supérieures, d'ordonner aux garnisons +de s'enfermer dans les forts, tandis que lui et ses troupes +rentreraient au Caire. + +Au général Kléber, de faire un mouvement sur Rosette, en laissant les +troupes nécessaires à la sûreté de Damiette et de la province. + +Le général Menou, avec une colonne mobile, était parti pour les lacs +Natron. Il reçoit l'ordre de mettre deux cents Grecs avec une pièce de +canon, pour tenir garnison dans les couvens, qui sont bâtis de manière +à faire d'excellens forts. L'objet est de défendre l'occupation de cet +oasis à Mourâd-Bey, ainsi qu'aux Arabes; il lui est ordonné de +rejoindre l'armée à Rahmanié avec le reste de sa colonne. + +Le général en chef, avec le quartier-général, part de Gisëh le 28 +messidor, couche le même jour à Ouardan, le 29 à Terranëh, le 30 à +Chabour; il arrive le 1er thermidor à Rahmanié, où l'armée se réunit +le 2 et le 3. + +Les généraux Lannes, Robin et Fugières, qui étaient dans les provinces +de Menouff et de Charkié pour y faire payer le miri, rejoignent +l'armée à Rahmanié. + +Bonaparte apprend que les cent voiles turques mouillées à Aboukir le +24, avaient débarqué environ trois mille hommes et de l'artillerie, et +avaient attaqué le 27 la redoute, qu'ils avaient enlevée de vive +force; que le fort d'Aboukir, dont le commandant avait été tué, +s'était rendu le même jour par une de ces lâchetés qui méritent un +exemple sévère. + +Le fort est séparé de la terre par un fossé de vingt pieds, avant une +contrescarpe taillée dans le roc; le revêtement en est bon; il eût pu +tenir jusqu'à l'arrivée du secours. + +L'adjudant-général Julien, à Rosette, se conduit avec autant de +sagesse que de prudence; il fait conduire dans le fort les munitions, +les vivres, les malades qui sont à Rosette; mais il reste dans cette +ville, avec la plus grande partie des deux cents hommes environ qu'il +avait à ses ordres; il maintient la confiance et la tranquillité dans +la province et dans le Delta, et son intrépidité en impose aux agens +de l'ennemi. + +Le général Marmont écrit que les Turcs ont pris Aboukir par +capitulation; qu'ils sont occupés à débarquer leur artillerie, qu'ils +ont coupé les pontons construits par les Français pour la +communication avec Rosette, sur le passage qui joint le Madié à la +rade d'Aboukir; que les espions qu'il avait envoyés rapportaient que +l'ennemi avait le projet de faire le siége d'Alexandrie, et était fort +d'environ quinze mille hommes. + +Bonaparte envoie le général Menou à Rosette, avec un renfort de +troupes; il lui ordonne d'observer l'ennemi, de défendre le Bogaze à +l'embouchure du Nil. + +On espérait que l'ennemi deviendrait entreprenant, par la prise +d'Aboukir; qu'il marcherait, soit sur Rosette, soit sur Alexandrie; +mais Bonaparte apprend qu'il s'établit et se retranche dans la +presqu'île d'Aboukir, qu'il forme des magasins dans le fort, qu'il +organise les Arabes, et attend Mourâd-Bey, avec ses mameloucks, avant +de se porter en avant. + +L'ennemi acquérait chaque jour de nouvelles forces: il était donc +important de prendre une position d'où l'on pût l'attaquer également, +soit qu'il se portât sur Rosette, soit qu'il voulût investir +Alexandrie; une position telle que l'on pût marcher sur Aboukir, s'il +y restait, l'y attaquer, lui enlever son artillerie, le culbuter dans +la mer, le bombarder dans le fort, et le lui reprendre. + +Bonaparte se décide à prendre cette position au village de Birket, +situé à la hauteur d'un des angles du lac Madié, d'où l'on se porte +également sur l'Eter, Rosette, Alexandrie et Aboukir; d'où l'on peut +en outre resserrer l'ennemi dans la presqu'île d'Aboukir, lui rendre +plus difficile sa communication avec le pays, et intercepter les +secours qu'il peut attendre des Arabes et des mameloucks. + +Le général Murat, avec la cavalerie, les dromadaires, les grenadiers, +et le 1er bataillon de la 69e, part de Rahmanié le 2 au soir, pour se +rendre à Birket. Le général a l'ordre de se mettre en communication +avec Alexandrie par des détachemens; de faire reconnaître l'ennemi à +Aboukir, et de pousser des patrouilles sur l'Eter et autour du lac +Madié. + +L'armée part de Rahmanié le 4 thermidor, ainsi que le +quartier-général. Le 5, elle est en position à Birket. Des sapeurs +sont envoyés à Beddâh pour y nettoyer les puits. Une patrouille enlève +le 3, près de Buccintor, environ soixante chameaux chargés d'orge et +de blé, que les Arabes conduisaient à Aboukir. + +L'armée part de Birket dans la nuit du 5; une division prend position +à Kafr-Finn, et l'autre à Beddâh. Le quartier-général se rend à +Alexandrie. Le général en chef passe la nuit à prendre connaissance +des rapports de l'ennemi à Aboukir. Il fait partir les trois +bataillons de la garnison d'Alexandrie, aux ordres du général +Destaing, pour aller reconnaître l'ennemi, prendre position, et faire +nettoyer les puits. À moitié chemin d'Alexandrie à Aboukir, il apprend +que le général Kléber, avec une partie de sa division, est à Foua, et +suit les mouvemens de l'armée, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre. + +Bonaparte avait employé la matinée du 6 à voir les fortifications +d'Alexandrie, et à tout disposer pour attaquer l'ennemi. D'après les +rapports des espions et ceux faits par les reconnaissances, +Mustapha-Pacha, commandant l'armée turque, avait débarqué avec environ +quinze mille hommes, beaucoup d'artillerie et une centaine de chevaux, +et s'occupait à se retrancher. + +Dans l'après-midi, Bonaparte part d'Alexandrie avec le +quartier-général, et prend position au puits entre Alexandrie et +Aboukir. La cavalerie du général Murat, les divisions Lannes et +Rampon, ont ordre de se rendre à cette même position; elles y arrivent +dans la nuit du 6 au 7, à minuit, ainsi que quatre cents hommes de +cavalerie venant de la Haute-Égypte. + +Le 7 thermidor, à la pointe du jour, l'armée se met en mouvement; +l'avant-garde est commandée par le général Murat, qui a sous ses +ordres quatre cents hommes de cavalerie, et le général de brigade +Destaing, avec trois bataillons et deux pièces de canon. + +La division Lannes formait l'aile droite, et la division Lanusse +l'aile gauche. La division Kléber, qui devait arriver dans la journée, +formait la réserve. Le parc, couvert d'un escadron de cavalerie, +venait ensuite. + +Le général de brigade Davoust, avec deux escadrons et cent +dromadaires, a ordre de prendre position entre Alexandrie et l'armée, +autant pour faire face aux Arabes et à Mourâd-Bey, qui pouvaient +arriver d'un moment à l'autre, que pour assurer la communication avec +Alexandrie. + +Le général Menou, qui s'était porté à Rosette, avait eu l'ordre de se +trouver à la pointe du jour à l'extrémité de la barre de Rosette à +Aboukir, et au passage du lac Madié, pour canonner tout ce que +l'ennemi aurait dans le lac, et lui donner de l'inquiétude sur sa +gauche. + +Mustapha-Pacha avait sa première ligne à une demi-lieue en avant du +fort d'Aboukir, environ mille hommes occupaient un mamelon de sable +retranché à sa droite sur le bord de la mer, soutenu par un village à +trois cents toises, occupé par douze cents hommes et quatre pièces de +canon. Sa gauche était sur une montagne de sable, à gauche de la +presqu'île, isolée, à six cents toises en avant de la première ligne; +l'ennemi occupait cette position qui était mal retranchée, pour +couvrir le puits le plus abondant d'Aboukir. Quelques chaloupes +canonnières paraissaient placées pour défendre l'espace de cette +position à la seconde ligne; il y avait deux mille hommes environ et +six pièces de canon. + +L'ennemi avait sa seconde position en arrière du village, à trois +cents toises; son centre était établi à la redoute qu'il avait +enlevée; sa droite était placée derrière un retranchement prolongé +depuis la redoute jusqu'à la mer, pendant l'espace de cent cinquante +toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des +mamelons et la plage qui se trouvait à la fois sous les feux de la +redoute et sous ceux des chaloupes canonnières; il avait dans cette +seconde position, à peu près sept mille hommes et douze pièces de +canon. À cent cinquante toises derrière la redoute, se trouvait le +village d'Aboukir et le fort occupés ensemble par environ quinze cents +hommes; quatre-vingts hommes à cheval formaient la suite du pacha, +commandant en chef. + +L'escadre était mouillée à une demi-lieue dans la rade. + +Après deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en présence de +l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs. + +Bonaparte arrête les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque. + +Le général de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour +enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupée par mille hommes. +En même temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans +sa retraite sur le village. + +La division Lannes se porte sur la montagne de sable, à la gauche de +la première ligne de l'ennemi, où il avait deux mille hommes et six +pièces de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et +de couper ce corps dans sa retraite. + +Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste +en seconde ligne. + +Le général Destaing marche à l'ennemi au pas de charge; celui-ci +abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie +sabre les fuyards. + +Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite +de sa première ligne est forcée de se replier, et que la cavalerie +tourne sa position, veut se retirer, après avoir tiré quelques coups +de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui +coupent la retraite, et forcent à se noyer dans la mer ce corps de +deux mille hommes; aucun n'évite la mort; le commandant des guides à +cheval, Hercule, est blessé. + +Le corps du général Destaing marche sur le village, centre de la +seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en même temps que la 32e +demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive résistance; sa +seconde ligne détache un corps considérable par sa gauche pour venir +au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit +les fuyards, dont une grande partie se précipite dans la mer. + +Le village est emporté, l'ennemi est poursuivi jusqu'à la redoute, +centre de sa seconde position. Cette position était très forte; la +redoute était flanquée par un boyau qui fermait à droite la presqu'île +jusqu'à la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais à +peu de distance de la redoute; le reste de l'espace était occupé par +l'ennemi qui était sur des mamelons de sable et dans les palmiers. + +Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en +position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi +et sa redoute. Les bataillons du général Destaing formaient, au +village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la +redoute; ils ont ordre d'attaquer. + +Le général Fugières reçoit l'ordre de former en colonne la 18e +demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de +charge la droite les Turcs. La 32e, qui occupait la gauche du village, +l'ordre de tenir l'ennemi en échec, et de soutenir la 18e. + +La cavalerie, qui formait la droite de l'armée, attaque l'ennemi par +sa gauche; elle le charge avec impétuosité à plusieurs reprises; elle +sabre et force à se jeter dans la mer tout ce qui est devant elle; +mais elle ne pouvait rester au-delà de la redoute, se trouvant entre +son feu et celui des canonnières ennemies. Emportée par sa valeur dans +ce défilé de feux, elle se repliait aussitôt qu'elle avait chargé, et +l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les cadavres de ses +premiers soldats. + +Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la +valeur de la cavalerie; elle s'élance et charge jusque sur les fossés +de la redoute qu'elle dépasse; le chef de brigade Duvivier est tué; +l'adjudant-général Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de +sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides à cheval, +Bessières, l'adjudant-général Leturcq, sont à la tête des charges. + +L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous +la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif, +concourent puissamment au succès de la bataille. + +L'adjudant-général Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il +vient rendre compte au général en chef qui lui donne un bataillon de +la 75e; il rejoint la cavalerie; son cheval est tué; alors il se met à +la tête de l'infanterie; il vole du centre à la gauche pour rejoindre +la 18e demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les +retranchemens de la droite de l'ennemi. + +La 18e marche aux retranchemens: l'ennemi sort en même temps par sa +droite; les têtes des colonnes se battent corps à corps. Les Turcs +cherchent à arracher les baïonnettes qui leur donnent la mort; ils +mettent le fusil en bandoulière, se battent au sabre et au pistolet. +Enfin, la 18e arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu de la +redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement où l'ennemi +s'était rallié, arrête la colonne. Le général Fugières, +l'adjudant-général Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier +reçoit une blessure à la tête; il continue néanmoins à combattre; un +boulet lui emporte le bras gauche; il est forcé de suivre le mouvement +de la 18e qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en +faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-général Leturcq avait fait de +vains efforts pour déterminer la colonne à se jeter dans les +retranchemens ennemis. Il s'y précipite lui-même; mais il s'y trouve +seul; il y reçoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangié est +tué. + +Une vingtaine de braves de la 18e restent sur le terrain. Les Turcs, +malgré le feu meurtrier du village, s'élancent des retranchemens pour +couper la tête des morts et des blessés, et obtenir l'aigrette +d'argent que leur gouvernement donne à tout militaire qui apporte la +tête d'un ennemi. + +Le général en chef avait fait avancer un bataillon de la 22e légère, +et un autre de la 69e, sur la gauche de l'ennemi. Le général Lannes, +qui était à leur tête, saisit le moment où les Turcs étaient +imprudemment sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer la +redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22e et la 69e, +un bataillon de la 75e, sautent dans le fossé, et sont bientôt sur le +parapet et dans la redoute, en même temps que la 18e s'était élancée +de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi. + +Le général Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les +mouvemens, et qui était constamment aux tirailleurs, saisit le moment +où le général Latines lançait sur la redoute les bataillons de la 22e +et de la 69e, pour ordonner à un escadron de charger et de traverser +toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fossés du fort. Ce +mouvement est fait avec tant d'impétuosité et d'à-propos, qu'au moment +où la redoute est forcée, cet escadron se trouvait déjà pour couper à +l'ennemi toute retraite dans le fort. La déroute est complète; +l'ennemi en désordre et frappé de terreur trouve partout les +baïonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de +ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y précipitent; ils y +sont fusillés et mitraillés. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est +présenté. Aucun ne se sauve: les vaisseaux étaient à deux lieues dans +la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'armée turque, +est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de +bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pièces de canon, +dont deux anglaises qui avaient été données par la cour de Londres au +Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Français: deux canots anglais +se dérobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un coup de +fusil; tout est frappé de terreur. Il en sort un parlementaire qui +annonce que ce fort est défendu par douze cents hommes. On leur +propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y +opposent. La journée se passe en pourparlers; on prend position; on +enlève les blessés. + +Cette glorieuse journée coûte à l'armée française cent cinquante +hommes tués et sept cent cinquante blessés. Au nombre des derniers est +le général Murat, qui a pris à cette victoire une part si honorable; +le chef de brigade du génie Crétin, officier du premier mérite, meurt +de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du +général en chef. + +Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes +qui y étaient restées se réorganisent; le fort se défend: on établit +des batteries de mortiers et de canons pour le réduire. + +En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne à Alexandrie, +dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'éloges au +général Marmont sur les travaux de défense de cette place; tous les +services sont parfaitement organisés; et ce général a pleinement +justifié la confiance que Bonaparte lui avait témoignée lorsqu'il lui +donna un commandement aussi important. + +Le 8 thermidor, le général en chef fait sommer le château d'Aboukir de +se rendre. Le fils du pacha, son kiaya et les officiers veulent +capituler; mais les soldats s'y refusent. + +Le 9, on continue le bombardement. + +Le 10, plusieurs batteries sont établies sur la droite et la gauche de +l'isthme; quelques chaloupes canonnières sont coulées bas; une frégate +est démâtée et forcée de prendre le large. + +Le même jour, l'ennemi, qui commençait à manquer de vivres, +s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le +général Lannes y accourt, il est blessé à la jambe; le général Menou +le remplace dans le commandement du siége. + +Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empare de toutes les +maisons où était logé l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort, +après lui avoir tué beaucoup de monde. La 22e demi-brigade +d'infanterie légère, et le chef de brigade Magny, qui a été légèrement +blessé, se sont parfaitement conduits; le succès de cette journée, qui +a accéléré la reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du +général Davoust. + +Le 15, le général Robin était de tranchée; les batteries étaient +établies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu très +vif; le château n'était plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi +n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et +de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-là ne +capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule +embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et +deux mille hommes, ont été faits prisonniers. On a trouvé dans le +château trois cents blessés et dix-huit cents cadavres; il y a des +bombes qui ont tué jusqu'à six hommes. Dans les vingt-quatre heures de +la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre cents +prisonniers, pour avoir bu et mangé avec trop d'avidité. + +Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes +et une grande quantité de canons. + +Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant d'artillerie +Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. L'ordre +et la tranquillité n'ont pas cessé de régner parmi les habitans de +l'Égypte pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition. + + +DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'ÉGYPTE,--MOTIFS QUI LE +DÉTERMINENT, etc. + +L'armée ennemie avait succombé, le visir était encore au-delà du +Taurus; l'Égypte n'avait de long-temps rien à craindre d'une invasion. +La solde était arriérée, la caisse manquait de fonds; mais le miry +n'avait pas été perçu; les blés, les riz, toutes les contributions en +nature étaient intactes; les dépenses de premier établissement étaient +faites; la situation financière de la colonie ne pouvait que +s'améliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie +garantissaient ce résultat. Le nombre des provinces avait été réduit; +ce luxe d'employés que traînent après elles les armées françaises +n'existait plus, les services avaient été organisés sur de nouvelles +bases, les impôts mieux assis; le mécanisme du gouvernement était +désormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser aller. Mais +en quel état se trouvait la France? Avait-elle battu, humilié les +rois? ou vaincue à son tour avait-elle essuyé toutes les calamités de +la défaite? Les journaux de Francfort l'annonçaient: mais ces +feuilles, transmises par Kléber avant l'action, avaient été répandues +à Damiette par Sidney. La source n'en était pas assez pure pour +adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre côté, la +nouvelle était trop grave pour la négliger; car à quoi bon triompher +sur le Nil si le Rhin était forcé? à quoi bon fermer le désert si les +Alpes étaient ouvertes? C'était la France et non l'Égypte, Paris et +non le Caire, qui formait le noeud de la question. Aussi Bonaparte ne +négligea-t-il rien pour s'assurer du véritable état des choses: les +intérêts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de +l'humanité. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les +mains: ils étaient hors d'état de nuire, nous ne pouvions, au milieu +des décombres où ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils +réclamaient. Le général en chef résolut de les renvoyer sur leur +flotte. Il fit prévenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey +accepta; les communications s'établirent, et nous sûmes bientôt tout +ce que nous avions intérêt à savoir. Smith, de son côté, ne voulut +pas rester en arrière des Osmanlis. La Vendée avait repris les armes, +l'Italie était perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce qu'avait +fait, tout ce qu'avait créé Bonaparte était détruit. L'amour-propre +pouvait égarer son courage, et lui faire abandonner l'Égypte pour +demander compte aux Russes des succès qu'ils avaient obtenus. La +tentative valait du moins la peine d'être faite; Sidney ne se +l'épargna pas. Il mit à terre quelques uns de nos soldats qu'il avait +arrachés au damas des Turcs, et les fit suivre d'une correspondance +adressée au général en chef que ses avisos avaient interceptée. Ces +égards étaient étranges après les expressions dont ses tentatives +d'embauchage avaient été flétries; mais l'un était impatient +d'apprendre ce qu'il tardait à l'autre de divulguer. Les +communications se rouvrirent, et le secrétaire de Sidney ne tarda pas +d'être à la côte avec un paquet de journaux. Fin, délié, alerte à +semer un propos, il se flattait de répandre de fausses espérances dans +nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient à son chef. Mais +il s'attaquait à trop forte partie; il fut pénétré, accablé de +questions, obsédé de déférences et ne put communiquer avec personne. +Il ne se déconcerta pas néanmoins, et essaya de surprendre au chef les +renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit à discourir +sur l'Égypte; parla de ses préjugés, de ses institutions, et conclut +que les Français devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un +peuple aussi sauvage. Le général ne lui répondit rien d'abord; et +reprenant la parole au bout de quelques instans: «Vous devez, lui +dit-il, vous ennuyer singulièrement en mer. Il est vrai que vous avez +la ressource de la pêche: pêchez-vous beaucoup?» Ainsi déçu dans +toutes ses tentatives, le secrétaire n'insista pas. Il se réduisit au +seul rôle qui lui restait à jouer, et aborda les ouvertures qu'il +était chargé de faire au général. Il lui peignit les dangers que +courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la balance +générale une colonie lointaine, et lui proposa de l'évacuer pour aller +redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'être ébranlé, et +ajourna la négociation au retour d'un voyage qu'il était obligé de +faire dans la Haute-Égypte. Il fit aussitôt répandre le bruit de cette +excursion, et donna des ordres pour qu'une commission de l'Institut le +précédât au-dessus de Benesouef. L'envoyé de Smith fut dupe de ces +démonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire importante +n'appelât le général dans les provinces que Desaix avait conquises, et +rejoignit son chef avec la conviction que le croissant ne tarderait +pas à reprendre possession du Nil. + +Des pensées bien différentes agitaient Bonaparte; il avait fait +interroger les soldats que le commodore avait débarqués: il savait que +la croisière manquait d'eau et ne pouvait tarder à s'aller rafraîchir. +Une autre circonstance favorisait encore ses vues. _Le Thésée_ avait +quelques bombes à bord depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre; elles +venaient de faire explosion; l'équipage avait été cruellement traité, +et le bâtiment obligé de chercher un port pour réparer ses avaries. La +mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir l'instant où +Smith serait éloigné. + +La résolution du général était arrêtée. Sept mois auparavant, il avait +annoncé le dessein de repasser en France si la guerre éclatait contre +les rois: elle avait éclaté, elle était malheureuse, il ne pouvait +hésiter. Il reporta Kléber à Damiette, fit rétrograder Reynier sur +Belbéïs, et ordonna au génie de presser les travaux qui devaient +fermer le désert. C'était la partie de la frontière la plus faible; il +voulut qu'elle fût promptement en état. Il chargea le général Samson +de tenir la main à l'exécution des ouvrages qu'il avait arrêtés; il +mit à sa disposition les prisonniers que nous avions faits à Aboukir, +lui recommanda de hâter les travaux qui devaient protéger El-A'rych, +Salêhiëh, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit +aussi des mesures pour garantir la côte. Il fit reconstruire le fort +que nos obus avaient détruit, ajouta quelques redoutes à celles qui +défendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les +difficultés que présentaient les passes et ne négligea rien de ce qui +pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient à +la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa présence était devenue +indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expédia les +savans, donna de la vie, du mouvement à toutes les branches de +l'administration. Il arrêta aussi tout ce qui intéressait la +Haute-Égypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait à faire, les +points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait à déboucher par le +désert ou que quelque expédition se présentât sur la côte. Il +recommanda à Desaix de disposer les choses de manière que dans ce cas, +qui du reste était peu probable, il pût ne laisser qu'une centaine +d'hommes à Cosséir, déposer ses embarras à Kéné, et se porter +rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il +joignit à ces dispositions, le tableau du triste état où étaient nos +affaires en Europe. La guerre avait été déclarée le 13 mars. Diverses +actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait été battu à +Feldkirck, Schérer à Rivoli: l'un avait été obligé de repasser le +Rhin, l'autre avait été rejeté derrière l'Oglio. Mantoue était bloqué, +et cependant les Russes n'étaient pas encore en ligne; c'était les +Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces résultats. L'armée navale +n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il +est vrai; mais elle était sortie de Brest forte de vingt-deux +vaisseaux que soutenaient dix-huit frégates, elle était arrivée au +détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer les +Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtimens à lui opposer. +L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où +elle avait rallié vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre à trois +ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à les suivre et +à mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte était +ravitaillée; Corfou avait été pris par famine, la garnison reconduite +en France, où la loi sur les otages, l'emprunt forcé, et les violences +des Conseils avaient de nouveau soulevé toutes les passions. + +Nous n'avions désormais rien à attendre de la métropole: les fers, les +médicamens, les petites armes que nous en espérions ne pouvaient plus +arriver. Il nous était cependant impossible de les tirer d'ailleurs; +l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous était fermée: il +fallait être sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les +obstacles, et expédier les convois. La communication des journaux que +le général avait transmis à Kléber, le disait assez. + +Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre +la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des +provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les +communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des +marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes; +Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu, +de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur, +d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des +firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant quelques +milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la guerre; +mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les fellâhs; +Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture, persuadé que si +elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités +moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui avait été pris à +Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il fit étaler à ses +yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit: + + + «Au Caire, le 30 thermidor an VII (18 août 1799). + +«AU GRAND-VISIR, + +«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la +confiance du plus grand des sultans, + +«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été +pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la +véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et +la République française des négociations qui puissent mettre fin à la +guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre +état. + +«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps, +et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières; +la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de +la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre? + +«Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un +Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte? + +«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la +politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que +la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus +pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de +la France qui l'a empêché? + +«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est +la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte, +c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce +pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus +nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme? + +«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les +chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme +l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu. + +«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et +s'est alliée à ses véritables ennemis. + +«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette +puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la +France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane. +Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas +toujours déclaré que l'intention de la République française était de +détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime +Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami +l'empereur Sélim. + +«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui +étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les +bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr +garant des intentions pacifiques de la République française? + +«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la +République française avec une précipitation inouïe; sans attendre +l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris +pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication, +ni répondre à aucune des avances que j'ai faites. + +«J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût +parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet, +envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la +caravelle. Pour toute réponse on l'a emprisonné; pour toute réponse on +a créé des armées, on les a réunies à Gazah, et on leur a ordonné +d'envahir l'Égypte: je me suis trouvé alors obligé de passer le +désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce qu'on la fît en +Égypte. + +«Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de +tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi +nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places +fortes hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les +frontières du désert. Je ne crains donc rien, et je suis ici +invincible; mais je dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus +ancien comme au plus vrai des alliés, la démarche que je fais. + +«Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes, +elle peut l'obtenir par les négociations: je battrai toutes les armées +lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Égypte; mais je +répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de +négociations qui me seront faites. La République française, dès +l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos +ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour +rétablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra être un +sujet de désunion entre les deux états. + +«Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont +pas en Égypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont +aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel. + +«Radoubez et désarmez vos vaisseaux; réformez vos équipages, +tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre +la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la +guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été +affaiblis, lèveront la tête, et déclareront bien haut les prétentions +qu'ils ont déjà. + +«Vous voulez l'Égypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a +jamais été de vous l'ôter. + +«Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez +quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en +Égypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est là +le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force +contre ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides, +ce qui malheureusement leur a déjà si fort réussi. + +«Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous +cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avons +tant de sujet de haïr; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir. + +«Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à +déployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, réunies +à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout +temps, chasser leurs ennemis communs. + +«Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excellence; elle +peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure +être détenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour +me faire connaître ses intentions. + +«Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui où +je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois +impolitique et sans objet. + +«Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération +distinguée que j'ai pour elle. + + «BONAPARTE.» + + +Ces dispositions prises, le général se mit en en route; mais il +n'était pas hors du Caire que le bruit de son départ circulait déjà. +Vial demandait à le suivre; Dugua voulait qu'il démentît une nouvelle +qui pouvait avoir des résultats fâcheux; mais lui-même signalait un +danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru devant +Damiette; Kléber se croyait menacé d'une invasion, et demandait des +secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais +récapitulant bientôt les données qu'il avait sur l'état des forces +ennemies qui croisaient sur la côte, il se convainquit que l'alarme +n'était pas fondée, et que l'escadre qui l'avait répandue, était celle +qui avait mouillé devant Aboukir, ou quelque arrière-garde de +l'expédition que nous avions battue. Au reste, nous étions en mesure, +de quelque côté que l'attaque se présentât. La division Reynier, +soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze +cents chevaux, s'avancer à la rencontre des troupes qui tenteraient de +déboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirëh +pouvaient être rendues à Damiette. Le 15e de dragons se groupait sur +Rahmanié; les colonnes du général Bon étaient en réserve, celles du +général Lannes prêtes à se mettre en mouvement; nous pouvions faire +face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes, +Bonaparte manda-t-il à Kléber de venir le joindre à Rosette, ou, s'il +voyait quelque inconvénient à s'éloigner, de lui envoyer un de ses +aides-de-camp; qu'il avait des choses importantes à lui confier. + +Sa dépêche n'était pas en route depuis deux heures qu'on annonça un +courrier d'Alexandrie. C'était le contre-amiral Gantheaume qui donnait +avis que Sidney avait cédé au besoin de faire de l'eau autant qu'au +bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun +bâtiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitôt ses +dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient à Menouf +depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps +avait fraîchi, une corvette était venu reconnaître nos frégates, +Kléber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de +Menou, qu'il avait aussi mandé. Il rencontra ce général entre le +Pharillon et l'anse de Canope, mit pied à terre et lui exposa +longuement les vues, les motifs qui le déterminaient à braver les +croisières anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu; +la guerre civile joignait ses dévastations aux calamités de la guerre +étrangère: nous étions divisés, vaincus, près de subir le joug. Il +accourait, se confiait à la mer; mais malheur à la loquacité qui avait +envahi la tribune, s'il parvenait à gagner nos côtes: le règne du +bavardage était à jamais passé. Sa présence, d'ailleurs, n'était plus +indispensable. La coalition triomphait; la France était battue, hors +d'état d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se +maintenir, de conserver l'Égypte: or, Kléber était plus que suffisant +pour atteindre ce résultat. Il avait confiance en sa sagacité; les +troupes aimaient ses formes, son élan; elles l'accepteraient +volontiers pour chef, et puis il leur avait adressé une proclamation +où il leur recommandait de porter sur son successeur l'affection, le +dévoûment qu'elles n'avaient cessé de lui témoigner. Quant aux cheiks, +Kléber leur avait montré peu d'égards, la chose était moins facile; +mais ils étaient encore étourdis de la victoire d'Aboukir, on pouvait +tout se permettre avec eux. Il leur présentait son départ comme une +absence momentanée, et leur demandait pour le général qui le +remplaçait aujourd'hui toute la confiance, toute l'affection qu'ils +avaient eue pour celui qui l'avait représenté pendant qu'il combattait +au-delà du désert. «Ayant été instruit, manda-t-il au divan, que mon +escadre était prête, et qu'une armée formidable était embarquée +dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, que tant que +je ne frapperai pas un coup qui écrase à la fois tous mes ennemis, je +ne pourrai jouir tranquillement et paisiblement de la possession de +l'Égypte, la plus belle partie du monde, j'ai pris le parti d'aller me +mettre moi-même à la tête de mon escadre, en laissant, pendant mon +absence, le commandement au général Kléber, homme d'un mérite +distingué, et auquel j'ai recommandé d'avoir pour les ulémas et les +cheiks, la même amitié que moi. Faites tout ce qui vous sera possible +pour que le peuple de l'Égypte ait en lui la même confiance qu'en moi, +et qu'à mon retour, qui sera dans deux ou trois mois, je sois content +du peuple de l'Égypte, et que je n'aie que des louanges et des +récompenses à donner aux cheiks.» + +La supposition était forte: néanmoins elle ne dépassait pas ce qu'on +pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'était d'ailleurs +destinée qu'à amortir des espérances que pouvait éveiller la nouvelle +du départ: il suffisait qu'elle contînt les Turcs, jusqu'à ce que les +troupes fussent revenues de leur surprise et que Kléber eût pris le +commandement. Bonaparte voulut aussi prévenir les bruits que +l'étonnement, la malveillance pouvait propager dans l'armée. Il +chargea le général Menou de faire passer chaque jour au Caire un +bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus +connaissance des frégates. Il lui donna ensuite le commandement +d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirëh, et adressa au général Kléber +les instructions qui suivent. + +«Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le +commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise +ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter mon voyage de +deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, +Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet. + +«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au +10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, +Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la première +tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me +sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre. + +«Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le +gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi. + +«Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi +que mes domestiques et tout les effets que j'ai laissés au Caire. +Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez à votre +service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient. + +«L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour +l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs. + +«La commission des arts passera en France sur un parlementaire que +vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le +courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa +mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; cependant +ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les +mettrez en réquisition sans difficulté. + +«L'Effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à +Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, +pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la +copie. + +«L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre +espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de +faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets, les +fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'état le +plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour réparer les +pertes des deux campagnes. + +«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et +moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures +pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles. + +«Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient +infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours +ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les précautions, la peste +était en Égypte, cette année et vous tuait plus de quinze cents +soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que +les événemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense +que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et +que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, +quand même la condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il +faudrait seulement éloigner l'exécution de cette condition, jusqu'à la +paix générale. + +«Vous savez apprécier aussi bien que moi, combien la possession de +l'Égypte est importante à la France; cet empire turc qui menace ruine +de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte +serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours +cette belle province passer en des mains européennes. + +«Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la République, +doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs. + +«Si la Porte répondait avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de +France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez +déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les +négociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée, +que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Égypte à la +Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le +commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prisonniers +français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce +temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu. + +«Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir +conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez +pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et suivant l'usage +de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et +sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités. + +«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur +la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez, +les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être +insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme +que contre les chrétiens; ce qui nous les rendrait irréconciliables. +Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le déraciner. En +captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de +toute l'Égypte; et de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y +en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont peureux, ne +savent pas se battre; et qui, comme tous les prêtres, inspirent le +fanatisme sans être fanatiques. + +«Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voilà les clefs de +l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de +palmiers, deux depuis Salêhiëh à Catiëh, deux de Catiëh à El-A'rych; +l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de +l'eau potable. + +«Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, +commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui +regarde sa partie. + +«Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je +l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir +quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Égypte. +J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher +d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait +permis de nous passer à peu près des Cophtes; cependant avant de +l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut +mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un peu trop +tôt. + +«Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver +à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à +Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque +les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter +au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au +défaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des cheiks-belets, qui, +pour une raison quelconque se trouveraient arrêtés, pourront y +suppléer. Ces individus arrivés en France, y seront retenus un ou deux +ans, verront la grandeur de la nation, prendront quelques idées de nos +moeurs et de notre langue, et de retour en Égypte, y formeront autant +de partisans. + +«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je +prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très +important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays. + +«La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre à +même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. +L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront +immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où +dateront de grandes révolutions. + +«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie +dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret +l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les +événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls +à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je +serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers +que ceux où je me trouverais en personne; et je regarderai comme mal +employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose +pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et pour consolider +le magnifique établissement dont les fondemens viennent d'être jetés. + +«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu +dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des +marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous +le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous et à +l'attachement vrai que je leur porte, + + «BONAPARTE.» + + + + +COMMANDEMENT DE KLÉBER. + +DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DÉFENSE ET CALMER LA +POPULATION. + + +Kléber arriva à Rosette le lendemain, Bonaparte n'y avait pas paru; il +se crut joué, s'emporta, n'épargna dans sa colère ni son chef ni ceux +qui l'avaient suivi. La rapidité avec laquelle il avait traversé le +désert lui tenait à l'âme; il se blâmait de la célérité qu'il mettait +à exécuter ses ordres, et applaudissait avec amertume à la +mystification qu'elle lui causait. Plus calme, il se fût aperçu qu'il +n'y en avait aucune; il pouvait venir lui-même ou envoyer son +aide-de-camp; la dépêche qu'il citait était expresse à cet égard; il +savait en outre mieux que personne que la guerre est une affaire de +tact, et d'à-propos, que mille circonstances imprévues peuvent décider +d'un rendez-vous auquel il est d'ailleurs facile de suppléer par des +instructions. Mais Kléber n'était plus cet homme ardent, dévoué qui +refusait de commander, qui ne voulait pas obéir, qui avait résolu de +ne suivre, de ne reconnaître pour chef que Bonaparte. Le service était +pénible dans le désert, la victoire y était sans jouissances, le +danger n'offrait aucune des compensations qu'il présente ailleurs; il +fallait réveiller, déplacer, pourvoir à la sûreté des forts qui +protégent les terres cultivées. Ces mutations continuelles désolaient +ceux qui en étaient l'objet; les officiers de l'armée d'Italie les +acceptaient comme des exigences du service; ceux de Sambre-et-Meuse +étaient moins résignés. Les reproches qui poursuivaient la tiédeur +leur semblaient de la haine; les ordres qui assignaient un poste sur +la lisière du désert, des vexations, Kléber avait laissé échapper +quelques mouvemens d'impatience pendant l'expédition de Syrie; tous +s'étaient aussitôt groupés autour de lui. Dès-lors il n'entendit plus +que des plaintes, il ne reçut plus que des réclamations. L'un ne +déplaisait que parce qu'il était attaché à son chef, l'autre n'était +éloigné qu'à cause de son dévoûment; chacun lui faisait hommage de ses +ennuis, personne ne souffrait plus que pour avoir combattu sur le +Rhin. Kléber ne fut pas à l'épreuve de ces injustes préventions. Il se +crut offensé, se détacha de son général, et prit bientôt en haine une +expédition où sans cesse aux prises avec les Arabes, on ne recueillait +de la victoire que la nécessité de vaincre encore. C'est dans cette +disposition d'esprit qu'il s'était rendu à Rosette; la nouvelle du +départ de Bonaparte venait de parvenir dans cette ville lorsqu'il y +arriva. Le trouble, l'inquiétude qu'elle répandit parmi les troupes et +la population ne firent qu'accroître le mécontentement qu'il +éprouvait. Aigri, rebuté, blessé peut-être de la préférence que +d'autres avaient obtenue, il ne fut pas maître de son dépit, et +s'abandonna à toutes les inspirations de la colère contre un chef qui +semblait l'avoir méconnu. Il accusa sa résolution, blâma ses vues, et +se livrait à toute l'impétuosité de son caractère, lorsqu'on annonça +un officier qui arrivait d'Alexandrie; c'était un chef de brigade, +Eysotier, que lui avait expédié Menou. Ce général lui transmettait la +dépêche qui l'investissait du commandement, et le prévenait qu'il ne +pouvait, dans une lettre écrite à la hâte, lui faire le détail des +motifs qui avaient déterminé le départ; mais qu'il les avait trouvés +justes; qu'il pensait même que le parti qu'avait pris Bonaparte était +le seul qui permît à l'armée d'espérer des secours. + +Menou n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis. La nature ne +l'avait pas destiné à briller sur le champ de bataille; il s'était +sagement retranché dans son cabinet. Là, établi sur son divan, il +avait passé à écrire, à projeter, le temps que les autres avaient mis +à combattre, et était parvenu à cacher sa nullité militaire sous le +fracas de ses principes administratifs. C'était du reste un homme +aimable, désintéressé, facile, qui joignait au pathos des +encyclopédistes toute l'aménité d'un courtisan. Attaché d'abord à la +cour, il avait visité la Gambie, siégé dans nos assemblées nationales; +sa conversation pétillait de souvenirs, de vues, d'anecdotes; et lui +avait valu une sorte de suprématie morale à laquelle personne n'avait +échappé. Des chefs le charme s'était répandu sur les troupes; elles +vantaient, citaient Menou et le désignaient hautement comme le seul +officier capable de succéder au général Berthier, qu'un moment de +dégoût avait décidé à repasser en France. Le départ n'eut pas lieu, +Menou resta à Rosette et continua de jouer l'administrateur, dont le +rôle lui réussissait si bien. + +Le suffrage d'un homme dont il respectait les lumières, le +commandement qui lui était déféré et son équité naturelle, eurent +bientôt ramené Kléber à des idées plus justes. Il parcourut les +instructions, les documens que Bonaparte lui avait laissés, applaudit +aux mesures qu'il avait prises, et cessa de blâmer une détermination à +laquelle il avait voulu s'associer quelques mois plus tôt: mais l'aveu +d'un écart coûte toujours à faire; obligé d'admettre le fond, il se +rejeta sur la forme: le grief était misérable, et ne méritait pas de +figurer dans d'aussi graves intérêts. Kléber le sentit, et reprenant +avec le pouvoir les sentimens qu'il avait long-temps professés pour +son chef, il adopta ses vues, sa politique, pressa l'exécution des +travaux qu'il avait arrêtés et adressa aux chefs de corps une +circulaire où la question du départ était présentée sous son véritable +jour. «Le général en chef, leur dit-il, est parti dans la nuit du 5 au +6 pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent comme vous +l'importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition +d'Égypte doivent apprécier combien ont dû être puissans les motifs qui +l'ont déterminé à ce voyage. Mais ils doivent se convaincre en même +temps que dans ses vastes projets comme dans toutes ses entreprises +nous serons sans cesse l'objet principale de sa sollicitude: «Je +serai, me dit-il, d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront +aussi chers que ceux où je me trouverai en personne; et je regarderai +comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque +chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement.» Ainsi nous +devons nous féliciter de ce départ plutôt que de nous en affliger. +Cependant le vide que l'absence de Bonaparte laisse et dans l'armée et +dans l'opinion est considérable. Comment le remplir? en redoublant de +zèle et d'activité; en allégeant par de communs efforts le pénible +fardeau dont son successeur demeure chargé. Vous les devez, citoyen +général, ces efforts à notre patrie, vous le devez à votre propre +gloire, vous les devez à l'estime et à l'amitié que je vous ai vouée.» + +Ces mesures arrêtées, il se disposait à se rendre au Caire; mais Menou +s'était tout à coup avisé que son commandement ne pouvait être que +provisoire, qu'il devait le tenir de Kléber, qui, pourtant, n'avait de +pouvoirs que ceux que lui avait laissés Bonaparte, et annonçait même +l'intention de ne s'en charger qu'après une conversation qui le mît à +même de développer ses vues, ses projets. Kléber accueillit ses +scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et +se mit en route pour la capitale. + +La proclamation que Bonaparte avait faite à l'armée, la lettre qu'il +avait écrite au divan, y avaient maintenu le calme et la sécurité; la +population était tranquille; la troupe pleine de confiance; chacun +augurait bien de la résolution que le général avait prise de repasser +la mer. Kléber voulut ajouter encore aux bonnes dispositions de la +multitude. Il s'adressa d'abord à l'armée: des circonstances imprévues +avaient déterminé le général en chef à faire voile pour l'Europe. La +France périssait; il était accouru. Les dangers que présente la +navigation dans une saison aussi peu favorable, les croisières dont +la mer était couverte, rien n'avait pu l'arrêter; mais son départ +était un motif de sécurité plus que de craintes. Il allait relever la +gloire de nos armes; de prompts secours joindraient l'armée, ou une +paix digne d'elle viendrait mettre un terme à ses travaux. Du reste +toute la sollicitude de son nouveau général lui était acquise. Il +veillerait à adoucir ses privations, à pourvoir à ses besoins et ne +négligerait rien de ce qui pourrait contribuer à sa prospérité et à sa +gloire. Il reçut ensuite la députation du divan. Le cheik El-Mody +portait la parole; il réclama la protection du nouveau chef pour la +religion musulmane, témoigna les regrets que causait aux orateurs de +la loi le départ de Bonaparte, et les espérances qu'ils fondaient sur +l'équité, la modération de son successeur. La réponse de Kléber fut +aussi noble que la harangue. «Ulémas, dit-il, et vous tous qui +m'écoutez: c'est par mes actions que je me propose de répondre à vos +demandes et à vos sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le +peuple semble être impatient de connaître le sort qui l'attend, sous +le nouveau chef qui lui est donné. Eh bien! dites-lui que le +gouvernement de la République française, en me conférant le +commandement de l'Égypte, m'a spécialement chargé de veiller au +bonheur du peuple égyptien; et de tous les attributs de mon +commandement, c'est le plus cher à mon coeur. + +«Le peuple de l'Égypte fonde particulièrement son bonheur sur sa +religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs. +Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon +pouvoir, à sa splendeur et à sa gloire. + +«Cet engagement pris, je crains peu les méchans: les gens de bien les +surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme juste et bon +est protégé, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa +tête. + +«Bonaparte, mon prédécesseur a acquis des droits à l'affection des +cheiks, des ulémas et des grands par une conduite intègre et droite: +je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et +j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les +vôtres; réunissez-les autour de vous et dites-leur encore: +Rassurez-vous; le gouvernement de l'Égypte a passé en d'autres mains, +mais tout ce qui peut être utile à votre félicité, à votre prospérité +sera constant et immuable.» + +Il ne s'en tint pas à ces assurances; il savait ce qu'il avait fallu +de temps, de victoires et de soins à la modeste allure de Bonaparte +pour se concilier une population qui ne mesure la puissance que par +l'éclat, et voulut enlever de prime abord ce que son prédécesseur +n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage administration. Il +s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que déployaient les beys; +il exigea que les naturels missent pied à terre, se prosternassent en +sa présence, et ne parut plus dans les rues que précédé d'une longue +suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de son approche. + +Cet appareil, ces déférences qu'avait dédaignés son prédécesseur une +fois réglés, il chercha à connaître au juste quelle était sa position. +Ses premiers regards se portèrent sur les troupes disséminées dans les +provinces dont le commandement lui était confié. Toutes avaient +envisagé le départ sous son véritable point de vue; toutes étaient +résignées, pleines de confiance dans le chef qui remplaçait celui +qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperçu que la nouvelle de +l'embarquement eût produit de sensation fâcheuse à Menouf sur l'esprit +du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le +premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant à lui, +sans doute il espérait beaucoup du général qui avait fait voile pour +l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacité de son +successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue +par des hommes dont le dévoûment n'avait pas de bornes, l'expédition +n'eût tout le succès qu'on s'en était promis. Verdier était plus +positif encore; il concevait, sans chercher à la comprendre, toute la +gravité des motifs qui avaient déterminé Bonaparte; mais le chef qu'il +avait investi du commandement était digne de guider les braves avec +lesquels il avait vaincu; toutes ses facultés lui étaient acquises: sa +division partageait les mêmes sentimens; confiance, bravoure, +discipline, il pouvait tout attendre d'elle. Friant lui transmettait +de Siout les mêmes assurances, témoignait le même dévoûment: les +soldats comme les officiers avaient vu le départ avec satisfaction; +ils étaient persuadés qu'il avait été entrepris dans leurs intérêts, +et que le bien de l'armée exigeait que le général passât en Europe: du +reste, ils avaient combattu sous Kléber à l'armée de Sambre-et-Meuse; +ils étaient pleins d'attachement pour lui. Desaix, Belliard, Robin et +Zayoncheck ne lui transmettaient pas d'autres sentimens: à Kéné comme +à Fayoum, à Hesney comme à Mansoura, à Cathiëh, à El-A'rych, les +troupes étaient dévouées, satisfaites, et attendaient avec calme les +événemens qui se préparaient. + +La situation financière était moins satisfaisante. Le génie manquait +de fonds pour exécuter les travaux qui lui avaient été prescrits, les +corps réclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de +se réparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur +manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles à +satisfaire. Kléber l'avait déjà mandé à Menou; la pénurie justifie la +violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En +conséquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on +frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait +des blés de la Haute-Égypte, on les céda, on obligea les fournisseurs +à les prendre, on traita à toutes les conditions. On fit des traites +sur la trésorerie nationale, on échangea des grains, on créa des +monopoles, on donna des droits, des cafés en retour des draps, des +médicamens que des maisons d'Europe avaient importés. Ces ressources +se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux +Cophtes. Ils avaient fait des bénéfices énormes dans la perception des +impôts; ils refusaient de donner des lumières sur quelques droits +inconnus, on les condamna à verser dans la caisse le montant probable +de ce qu'ils avaient touché, et on leur abandonna le recouvrement du +reste pour une rétribution de 1,500,000 pataques. + +Ces divers moyens, joints à la perception du miry, dont Kléber +pressait la rentrée de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des +mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en état de +faire face aux différens services. Il put alors se livrer tout entier +aux soins de l'administration. Obligé d'organiser à la hâte, Bonaparte +n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'économie, +la régularité dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs, +s'étaient succédé l'un à l'autre; il ne lui avait pas été possible au +milieu des apprêts, des sacrifices qu'ils entraînent, de remédier aux +abus qui les suivent, d'arrêter les dilapidations qui les +accompagnent. Cette gloire était réservée à son successeur; il se +montra digne de la recueillir. Il améliora la situation des troupes, +pourvut les hôpitaux, veilla à la confection du pain, approvisionna les +forts, soumit toutes les parties du service à une comptabilité sévère. +En même temps il organisait les recrues qu'il avait appelés sous les +drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirés de Darfour, +concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la +cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait même avec Desaix. +Tantôt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les +quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire; +tantôt il lui annonçait les éléphans du visir, et promettait de lui +organiser une belle division avec laquelle il pourrait goûter le +plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les côtes étaient +exposées lui paraissaient moins sérieuses encore. La mer était +soulevée par les orages, les croisières n'avaient pu tenir leur +station; de six mois aucun débarquement important ne lui semblait à +craindre. + +L'état où se trouvait le Saïd n'était pas plus alarmant. Mourâd-Bey +avait essayé de déboucher au-dessus de Siout et était remonté jusqu'à +El-Ganaïm. Mais atteint presque aussitôt par le chef de brigade +Morand, qui s'était mis à sa suite, il avait été culbuté, rompu, +obligé de se retirer avec précipitation. La rapidité de sa fuite +n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaçaient. Son vainqueur +s'était élancé sur sa trace; et traversant avec son infatigable +colonne cinquante lieues de désert en quatre jours, il s'était tout à +coup déployé à la hauteur de Samanhout. Il avait surpris le camp du +bey, taillé ses mameloucks en pièces, pillé ses équipages, enlevé ses +chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors d'état de rien +entreprendre. + +Les Anglais n'avaient pas été plus heureux devant Cosséir. Embossés +sous le fort, ils avaient accablé nos ouvrages de projectiles, et +jeté, après quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes à +la mer. Nos soldats étaient paisiblement stationnés dans le village; +les embarcations les aperçurent, virèrent de bord et regagnèrent les +frégates. Le feu néanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la +nuit; le lendemain les bâtimens qui l'avaient ouvert, changèrent de +position, se mirent à battre le fort en brèche et jetèrent à la côte +un détachement nombreux. Il s'avança, à la faveur de ce déploiement +d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha +droit à nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus +vives, il ne put résister au choc et regagna promptement ses chaloupes +en nous abandonnant ses morts et ses blessés. L'escadre ne se tint pas +pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets, +et quand elle crut nos soldats ébranlés, elle effectua une nouvelle +descente sur une plage qui courait au sud de nos ouvrages. Cette +tentative ne lui réussit pas mieux que celle qu'elle avait déjà +hasardée. Ses troupes, fusillées de front et de flanc par les postes +que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux, les ravins +qui bordent le désert, furent rompues et obligées de se retirer avec +précipitation. + +Cet échec ne fit qu'irriter sa colère. Elle mit ce qui lui restait de +pièces en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa dès le +matin ses embarcations au rivage. La 21e les laissa arriver et fondit +sur elles avec une impétuosité irrésistible. Tout fuit, tout se +dispersa, ou se réfugia à la hâte sous le canon des frégates. +Convaincue de l'inutilité de ses efforts, la flotte s'éloigna à son +tour, et le Saïd n'eut plus d'ennemi qui le menaçât. Restait le +désert; mais nous étions en mesure contre tout ce qui voudrait en +déboucher: la question ne pouvait être ni longue ni douteuse. La +sécurité du général était entière, il pouvait faire face sur tous les +points. C'était bien juger des hommes et des choses; malheureusement +Kléber ne s'en rapportait pas toujours à ses inspirations. Grand, bien +pris, de taille héroïque, il avait, comme la plupart des hommes à +haute stature, une disposition singulière à se laisser conduire. Du +reste, irascible, amer, inconsidéré dans ses propos, il s'engageait +par ses imprudences même, et s'attachait aux images grotesques ou +obscènes dont il revêtait ses saillies. Ce défaut assez léger eut des +résultats fâcheux. + +Le manque de formes qui avait été si vivement senti à Rosette n'avait +pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux hommes surtout +en avaient été singulièrement affectés: placés l'un et l'autre à la +tête de l'administration, ils croyaient avoir acquis des droits à +l'intimité de Bonaparte. Dugua avait commandé, régi la colonie pendant +que son général combattait sur les bords du Jourdain, et avait reçu +ses félicitations sur la manière énergique et sage dont il avait +dissipé les rassemblemens, fait régner l'ordre au milieu d'un peuple +travaillé dans tous les sens. Sa pénétration n'avait malheureusement +pas égalé sa vigilance: il avait repoussé les bruits qui couraient sur +le départ, et traité de factieux ceux qui les propageaient. Ce +malencontreux ordre du jour, donné au moment même où le général +mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage: il s'en +voulait, se plaignait d'avoir été pris pour dupe, et ne se refusait +aucun des propos que suggère le dépit. Emporté, mais juste et peu fait +pour la haine, il fût bientôt revenu à des idées plus calmes; il eût +senti que le général ne pouvait divulguer un secret qui déjà +transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence +une entreprise où il y allait de sa liberté: occupé d'ailleurs comme +il était de médailles, d'administration, il eût bientôt oublié ce +désagrément et fût resté inoffensif s'il eût été abandonné à lui-même. + +Il n'en était pas ainsi de Poussielgue; ce financier était blessé dans +son illusion la plus chère, celle qu'il était indispensable au général +en chef. Souple, adroit, habile à flatter les cheiks, à démêler les +artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il avait rendu à +l'armée des services qu'on ne pouvait méconnaître; mais aussi vain que +laborieux, aussi implacable que désintéressé, tout en convenant que +Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en France, il se +récriait avec amertume sur le mystère qu'il lui avait fait. Il ne +pouvait lui pardonner d'avoir caché sa résolution «à des hommes à qui +il devait beaucoup; qui avaient toujours justifié sa confiance, et +qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et +lui avaient beaucoup à s'en plaindre; il les avait joués.» Voilà les +hauts griefs auxquels les intérêts de la France allaient être +sacrifiés; les nobles inspirations qu'allait recevoir Kléber. Par +malheur pour sa gloire, ce général connaissait trop peu l'Égypte; +blessé devant Alexandrie, il avait passé dans cette place tout le +temps de la conquête, et n'en était sorti que pour faire la campagne +de Syrie. Au retour, il était allé prendre le commandement de +Damiette, était resté sur la lisière du désert, et n'avait vu du Delta +que la partie la moins cultivée. Il était prévenu, n'avait qu'une idée +confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une +situation d'esprit propre à recevoir les impressions les plus +fâcheuses. Poussielgue ne les lui ménagea pas: il lui peignit +l'incertitude des rentrées, l'exiguïté de recouvremens, lui mit sous +les yeux les anticipations qu'on avait faites, les fournitures dont +on devait compte aux provinces; et passant aux besoins de l'armée, il +lui montra une disproportion énorme entre la recette et la dépense, un +déficit qui devait s'accroître dans une proportion rapide. Dugua ne +lui présenta pas la situation des corps sous un point de vue plus +favorable; les uns manquaient de vêtemens, les autres n'avaient pas +d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste surface où ils étaient +disséminés, qu'un réseau sans consistance, qu'une série de postes +isolés qu'on pouvait forcer sur tous les points. + +Ce sombre tableau, assaisonné de plaintes, d'accusations, rendit +Kléber à ses sarcasmes. Il se déchaîna de nouveau contre Bonaparte, +déprécia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'épargna pas même +l'expédition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller +avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas à +recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le général qui +avait arboré le drapeau tricolore sur les minarets du Caire était +peut-être déjà dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea +les propos échappés à la colère, et Kléber vit bientôt revenir à lui +les préventions, les défiances qu'il avait semées. Ce concert, cette +unanimité lui imposa; il crut l'armée découragée, et prit pour +l'opinion des troupes celle qu'il avait faite à son état-major. Il +essaya, dans sa perplexité, de renouer les ouvertures qui avaient été +faites au visir; il lui adressa une lettre où tout en paraphrasant +celle que Bonaparte avait précédemment écrite, il résumait assez bien +la question, et l'établissait sur de justes bases. Cette démarche +était sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le résultat. +Toujours emporté par la fougue de son caractère, il voulut mettre les +troupes dans le secret des négociations, et ne craignit pas de +réveiller des souvenirs qu'il eût dû étouffer avec soin. L'armée était +rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la +République; il la harangua avec feu, et termina sa brillante +allocution par ces mots: «Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se +courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un +prix; encore un moment de persévérance, vous êtes près d'atteindre et +d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix +durable au monde après l'avoir combattu.» Cet appel fut entendu et la +pensée du général pénétrée. Dès-lors il ne fut plus question des +avantages que présentait l'Égypte, mais des difficultés, des obstacles +qu'offrait l'occupation. Jetés en effet au milieu d'une population +ennemie, pressés entre les sables et les flots, sans communication +avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir; +comment résister? Le visir s'avançait par le désert, les Anglais +menaçaient les côtes, les Russes avaient franchi le détroit, les +mameloucks se reformaient, les cipayes étaient en marche: pouvait-on se +promettre d'arrêter des masses aussi formidables, de faire tête à des +bataillons aussi nombreux? Qu'opposer à ce déluge d'hommes? les +fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces +chétives constructions de palmiers et de boue étaient à peine +achevées: les troupes? mais elles étaient exténuées, harassées de +fatigue et de misère, hors d'état de recevoir le choc qui se +préparait. D'ailleurs, où se procurer des armes? où trouver des +munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, où puiser, à +qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels +fonds avait laissés Bonaparte? quelle ressource? quels moyens +n'avait-il pas épuisés? L'Égypte méritait-elle d'ailleurs qu'on mît +tant d'obstination à la disputer au turban? elle était dépourvue de +bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle était loin d'avoir +l'importance qu'on avait cru, et coûterait plus à la France qu'elle ne +lui rendrait. Kléber avait trop de lumières pour le croire; mais après +avoir donné le signal du décri, il avait fini par être subjugué par +l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces +exagérations, tous ces faux aperçus qu'il confondit plus tard à +Héliopolis, et en forma un exposé qu'il adressa au Directoire comme un +tableau de la situation des affaires en Égypte. + +On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la défense. +Je joindrai, à chacun des griefs qu'énonce Kléber, les observations +que lui oppose Napoléon. Le lecteur passera des imputations de l'un, +aux réponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposés +contradictoires: il jugera. + + + Au quartier-général du Caire, le 4 vendém., an VIII (26 sept. 1799). + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, etc., AU DIRECTOIRE. + + +CITOYENS DIRECTEURS, + +«Le général en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor +au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à +Rosette le 7; je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si +le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer +copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de +l'armée, et de celle qu'il adressa au grand-visir à Constantinople, +quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.» + + _Observations de Napoléon._--Le grand-visir était à la fin d'août + à Érivan, dans la Haute-Arménie; il n'avait avec lui que cinq + mille hommes. Le 22 août, on ignorait en Égypte que ce premier + ministre eût quitté Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y + aurait attaché fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque + cette lettre était écrite, le grand-visir n'était ni à Damas ni à + Alep, il était au-delà du Taurus. + +«Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la +situation actuelle de l'armée. + +«Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire +représenter l'état de ses forces à son entrée en Égypte. Elle est +réduite de moitié, et nous occupons tous les points capitaux du +triangle des cataractes à d'El-A'rych, d'El-A'rych à Alexandrie, et +d'Alexandrie aux cataractes.» + + L'armée française était de trente mille hommes au moment du + débarquement en Égypte, en 1798; puisque le général Kléber + déclare qu'elle était réduite de moitié au 26 septembre 1799, + elle était donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausseté + évidente, puisque les états de situation de tous les chefs de + corps, envoyés au ministre de la guerre, datés du 1er septembre, + portaient la force de l'armée à vingt-huit mille hommes, sans + compter les gens du pays. Les états de l'ordonnateur Daure + faisaient monter la consommation à trente-cinq mille hommes, y + compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles, les + femmes et les enfants; les états du payeur Estève, envoyés à la + trésorerie, faisaient monter l'armée à vingt-huit mille hommes. + Comment, dira-t-on, la conquête de la Haute et Basse-Égypte, de + la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait périr que quinze + cents hommes? Non, il en a péri quatre mille cinq cents; mais, + après son débarquement, l'armée fut augmentée de trois mille + hommes, provenant des débris de l'escadre de l'amiral Brueix. + + Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois + d'octobre et de novembre 1801, deux ans après, il a débarqué en + France vingt-sept mille hommes venant d'Égypte, sur lesquels + vingt-quatre mille appartenaient à l'armée: les autres étaient + des mameloucks et des gens du pays. Or, l'armée n'avait reçu + aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les + trois frégates _la Justice_, _l'Égyptienne_, _la Régénérée_, et + une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivèrent dans cet + intervalle. + + En 1800 et 1801, l'armée a perdu quatre mille huit cents hommes, + soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir, + soit à celle contre les Anglais, en 1801. Deux mille trois cents + hommes ont en outre été faits prisonniers dans les forts + d'Aboukir, Julien, Rahmaniëh, dans le désert avec le colonel + Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces troupes, + ayant été renvoyées en France, sont comprises dans le nombre des + vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opéré leur retour. + + Il résulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre + 1799, l'armée était de vingt-huit mille cinq cents hommes, + éclopés, vétérans, hôpitaux, etc., tout compris. + +«Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques +hordes de mameloucks découragés; mais de combattre et de résister aux +efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et +les Russes. + +«Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb, +présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution +d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point +réussi; la manufacture de poudre établie à Raouda n'a pas encore donné +et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en +obtenir; enfin, la réparation des armes à feu est lente, et il +faudrait pour activer tous ces établissemens, des moyens et des fonds +que nous n'avons pas.» + + Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il résulte des + états des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept + mille fusils et onze mille sabres au dépôt; et des états de + l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en + pièces de rechange au parc: cela fait donc quinze mille fusils. + + Les pièces de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait, + comme le constatent les états de l'artillerie, quatorze cent + vingt-six bouches à feu, dont cent quatre-vingts de campagne; + deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de + poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept + mille cartouches à canon confectionnées; et ce qui prouve + l'exactitude de ces états, c'est que deux ans après, les Anglais + trouvèrent treize cent soixante-quinze bouches à feu, cent + quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de + poudre. + +«Les troupes sont nues, et cette absence de vêtemens est d'autant plus +fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes +les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les +maladies constamment régnantes. La première surtout a agi, cette +année, sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les +officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique +l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre +beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière, à +la même époque.» + + Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les + états de situation des magasins des corps portaient qu'il + existait des draps au dépôt, que l'habillement était en + confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'armée, était + habillée de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans + un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de + l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles, + des draps de laine en si grande quantité. + +«Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité donné des +ordres pour habiller l'armée en drap; mais pour cet objet, comme pour +beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des finances, +qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis sans doute dans la +nécessité d'ajourner l'exécution de cet utile projet. Il faut en +parler de cette pénurie. + +«Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires +dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de +contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir +aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entourés +d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion +favorable; cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en +caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un +arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la +circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte +seule à 4,000,000.» + + Depuis long-temps la solde était au courant. Il y avait 150,000 + francs d'arriéré; mais cela datait de longue main. Les + contributions dues étaient de 16,000,000, comme le prouvent les + états du sieur Estève, datés du 1er septembre. + +«L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui +reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine +pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de frimaire +qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en faut pas +douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra combattre. + +«Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces, +faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra +se dispenser d'avoir égard. Tout ce que j'avance ici, citoyens +Directeurs, je puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par des +états certifiés des différens services. + +«Quoique l'Égypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins +que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose +que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son coeur est +sans cesse ouvert à l'espoir d'un changement, favorable.» + + La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa + aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui + donner aucune inquiétude sur sa religion, et se concilier les + ulémas. + +«Les mameloucks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits. +Mourâd-Bey est toujours dans la Haute-Égypte avec assez de monde pour +occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un +moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous +inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus +grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des +secours en argent et en armes. + +«Ibrahim-Bey est à Ghazah avec environ deux mille mameloucks; et je +suis informé que trente mille hommes de l'armée du grand-visir et de +Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.» + + Mourâd-Bey, réfugié dans l'oasis, ne possédait plus un seul point + dans la vallée; il n'y possédait plus un magasin ni une barque; + il n'avait plus un canon: il n'était suivi que de ses plus + fidèles esclaves. Ibrahim-Bey était à Ghazah avec quatre cent + cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille, + puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il + avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie? + + Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'armée du + grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retiré + ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il + n'y avait à Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey. + +«Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est +actuellement campé auprès d'Acre.» + + Le grand-visir n'était point en Syrie, le 26 septembre. Il + n'était pas même à Damas, pas même à Alep; il était au-delà du + mont Taurus. + +«Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général +Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait +la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas +permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses +instructions, sa négociation entamée en font foi: elle est de +notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que +les Français qui se trouvent en Égypte. + +«Si cette année, me dit le général Bonaparte, malgré toutes les +précautions, la peste était en Égypte, et que vous perdissiez plus de +quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle serait en sus de +celle que les événemens de la guerre occasionneraient journellement, +dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne +prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte +ottomane, quand même l'évacuation de l'Égypte en serait la condition +principale.» + +«Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il +est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout +la situation critique dans laquelle je me trouve. + +«Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans +l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à +combattre?» + + Cette _crise fatale_ était dans l'imagination du général, et + surtout des intrigans qui voulaient l'exciter à quitter le pays. + + Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dès + le surlendemain de son arrivée à Alexandrie; il les a continuées + en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empêcher la Porte de + déclarer la guerre; puis de la désarmer, ou au moins de rendre + les hostilités moins actives; enfin, de connaître ce qui se + passait par les allées et venues des agens turcs et français, qui + le tenaient au courant des événemens d'Europe. + + Où était la _crise fatale_? L'armée russe qui, soi-disant, était + aux Dardanelles, était un premier fantôme; l'armée anglaise, qui + avait déjà passé le détroit, en était un second; enfin, le + grand-visir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de + l'Égypte. Quand il aurait passé le mont Taurus et le Jourdain, il + avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui + que cinq mille hommes; il devait former son armée en Asie, et + peut-être y réunir quarante à cinquante mille hommes, qui + n'avaient jamais fait la guerre, et qui étaient aussi peu + redoutables que l'armée du mont Thabor: c'était donc en réalité + un troisième fantôme. + + Les troupes de Mustapha-Pacha étaient les meilleures troupes + ottomanes; elles occupaient, à Aboukir, une position redoutable. + Cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le + grand-visir n'aurait jamais osé passer le désert devant l'armée + française, ou s'il l'avait osé, il eût été très facile de le + battre. + + L'Égypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui + s'était mis dans l'état-major. + + La peste, qui avait affligé l'armée en 1799, lui avait fait + perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui + en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en + malignité. Dans ce cas, le général partant voulait prévenir les + seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la + responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il ne + recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai + 1800, à condition que l'armée française resterait en Égypte + jusqu'à la paix générale. + + Mais enfin, le cas n'était point arrivé; on n'était pas au mois + de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de septembre; on avait donc + tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable que l'on + recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste n'affligea pas + l'armée en 1800 et 1801. + +«Le général dit ailleurs: «Alexandrie et El-A'rych, voilà les deux +clefs de l'Égypte.» + +«El-A'rych est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La +grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une +garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks +et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa +communication avec Catiëh; et comme, lors du départ de Bonaparte, +cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il +ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup +férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois +soutenus dans les brûlans déserts; mais d'un côté ils ont tant de fois +été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent +et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand-visir, qui enflamme +leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous +en faire abandonner.» + + Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes + de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les + puits et la forêt de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une + vedette située près de la Syrie, la seule porte par où toute + armée qui veut attaquer l'Égypte par terre, puisse passer. Les + localités offrent beaucoup de difficultés aux assiégeans. C'est + donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du + désert. + +«Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp retranché; il +était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse artillerie de +siége; mais depuis que nous l'avons perdue cette artillerie, dans la +désastreuse campagne de Syrie; depuis que le général Bonaparte a +retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux +frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir +qu'une faible résistance.» + + Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches à feu de + tout calibre. Les vingt-quatre pièces que l'on avait perdues en + Syrie, appartenaient à l'équipage de siége, et n'avaient jamais + été destinées à faire partie de l'armement de cette place. Les + Anglais y ont trouvé, en 1801, plus de quatre cents pièces de + canon, indépendamment des pièces qui armaient les frégates et + autres bâtimens. + +«Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès +qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque +totalité des Turcs qui étaient débarqués: mais qu'est-ce qu'une perte +pareille pour une grande nation à laquelle on a ravi la plus belle +portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt +prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce qu'on avait +pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant +ni les préparatifs ni la marche du grand-visir.» + + L'armée de Moustapha, pacha de Romélie, qui débarqua d'Aboukir, + était de dix-huit mille hommes. C'était l'élite des troupes de + la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie. Ces + troupes étaient incomparablement meilleures que celles du mont + Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se composer + l'armée du grand-visir. + + Le grand-visir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Aboukir qu'à + Érivan, dans l'Arménie, près la mer Caspienne. + +«Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense, +citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées +par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui +de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous +trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au +grand-visir, en lui envoyant le _duplicata_ de celle de Bonaparte. Si +ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de +l'Égypte, aux conditions suivantes: + +«Le grand seigneur y établirait un pacha comme par le passé. + +«On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours perçu de droit +et jamais de fait. + +«Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Égypte et la Syrie. + +«Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et +les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des +douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût conclu la paix avec +l'Angleterre. + +«Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je +croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus +éclatante victoire; mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à +ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point, +j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas je me +guiderai d'après les circonstances.» + + Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté; il y a loin de là + à la capitulation d'El-A'rych. + + Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui + faire tomber les armes des mains, et de conserver l'armée en + Égypte, était bon. + +«Je connais toute l'importance de la possession de l'Égypte; je disais +en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel +elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du +monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est +la marine: la nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix +avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable +pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet +qu'on avait pu se proposer. + +«Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le détail de toutes +les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe +peut offrir, ils ne sont point de mon ressort. + +«Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des +mouvemens, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de +l'armée que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, je +réussis à remplir vos voeux; plus rapproché de vous, je mettrais toute +ma gloire à vous obéir? + +«Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous +manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la +dette contractée et laissée par Bonaparte. + +«Salut et respect, + + «_Signé_, KLÉBER» + + La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois étaient + hors de service, ne changeait rien à la situation de la + République, qui était, en 1800, tout aussi inférieure sur mer + qu'en 1798: si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit + à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'était pour + le devenir que la République voulait posséder l'Égypte. Cependant + la République avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des + renforts en Égypte, lorsque ce serait nécessaire. Au moment où le + général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six + vaisseaux de haut bord, était maître de la Méditerranée; il eût + secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été + nécessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin. + +_P. S._ «Au moment, citoyens Directeurs, où je vous expédie cette +lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant +Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouillée à Jaffa, et +portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement. Quinze +mille hommes sont toujours réunis à Ghazah, et le grand-visir +s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, un +soldat de la 25e demi-brigade, fait prisonnier du côté d'El-A'rych. +Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé de rapporter à +ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur général de +trembler. Ceci paraît annoncer ou la confiance que le grand-visir met +dans ses forces, ou un désir de rapprochement. Quant à moi, il me +serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille hommes en +état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune, si +je ne puis parvenir à gagner du temps par des négociations. Djezzar a +retiré ses troupes de Ghazab, et les a fait revenir à Acre.» + + Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kléber. Il + avait servi huit ans comme officier dans un régiment autrichien; + il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'était laissé + battre par les Ottomans; il avait conservé une opinion fort + exagérée de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait déjà fait perdre à + la Porte l'armée de Mustapha, pacha de Romélie, qu'il avait + débarquée à Aboukir, vint mouiller à Damiette, avec soixante + transports sur lesquels étaient embarqués sept mille janissaires, + de très bonnes troupes: c'était l'arrière-garde de l'armée de + Moustapha-Pacha. Au 1er novembre, il les débarqua sur la plage de + Damiette: l'intrépide général Verdier marcha à eux, avec mille + hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pièces de + canon furent ses trophées. + + Le capitan-pacha n'était point à Jaffa; l'armée du visir n'était + point entrée en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes + à Ghazah. Les armées russe et anglaise ne songeaient point à + attaquer l'Égypte. + + Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait + que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décidé à + évacuer le pays; on voulut justifier cette évacuation, car cette + lettre arriva à Paris le 12 janvier. Le général Berthier la mit + sous les yeux du premier consul; elle était accompagnée du + rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du payeur Estève, + et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs de corps + d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.; tous ces + états, que fit dépouiller le ministre de la guerre, présentaient + des rapports qui contredisaient le général en chef. Mais + heureusement pour l'Égypte qu'un duplicata de cette lettre tomba + entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitôt à + Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ, pour qu'on ne + reconnût aucune capitulation qui aurait pour but de ramener + l'armée d'Égypte en France; et que, si déjà elle était en mer, il + fallait la prendre et la conduire dans la Tamise. + + Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de + France à la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrivée de + Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an + VIII, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en + réponse à celle de Kléber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai, + dix jours avant le terme fixé pour la remise de cette capitale au + grand-visir. Kléber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il + n'eut qu'à marcher. + + Ce ramassis de canaille, qui se disait l'armée du grand-visir, + fut rejeté au-delà du désert, sans faire aucune résistance. + L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua + quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur + équipage de campagne. + + Kléber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à + améliorer le sort de l'année et du pays; mais, le 14 juin 1800, + il périt sous le poignard d'un misérable fanatique. + + S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise + débarqua à Aboukir, elle eût été perdue: peu d'Anglais se fussent + rembarqués, et l'Égypte eût été à la France. + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + +FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L ÉTAT-MAJOR. + + + (Nº 1.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er thermidor an VI + (19 juillet 1798). + +AU GÉNÉRAL BONAPARTE. + +Il y a deux ou trois jours, citoyen général, qu'un employé de l'armée +fit courir le bruit et répandit partout qu'il y avait eu un mouvement +à Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieyès +et plusieurs autres avaient été déportés; que Talleyrand-Périgord +était ambassadeur à Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin +que vous étiez rappelé. + +Comme cette dernière assertion a fait une grande sensation, j'ai fait +arrêter le nouvelliste pour être interrogé. Ce qui pourtant m'a fait +penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier +qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air +mystérieux. Veuillez me faire connaître ce qu'il en est. _J'ai résolu, +mon général, de vous suivre partout; je vous suivrai également en +France. Je n'obéirai pas à d'autre qu'à vous, et je ne commanderai +pas, parce que je ne veux pas être en contact immédiat avec le +gouvernement._ Je n'ai jamais été si avide de nouvelles et sur Paris +et sur les événemens du Caire. + + KLÉBER. + + + (Nº 2.) Rosette, 25 août 1799. + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, À +ALEXANDRIE. + + +Je reçois le 5 au soir, mon cher général, une lettre du général en +chef, dont voici l'extrait: «Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4: +partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre +personne, à Rosette, si vous ne voyez aucun inconvénient à vous absenter +de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je +désirerais qu'il pût arriver à Rosette dans la journée du 7. J'ai à +conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes. Je +traverse en deux jours le désert et le lac Bourlos, j'arrive à Rosette +le 7 à dix heures du soir, mais l'oiseau était déniché et n'avait pas +même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette où j'attendrai +tranquillement les ordres de celui qui commande l'armée. Vous avez +déjà sans doute appris, mon cher général, que la flotte qui avait paru +devant Damiette était repartie de ce mouillage faisant route vers la +Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25e a rejoint, et j'ai reçu +dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me donnez +des détails intéressans du siége d'Aboukir. Veuillez bien me tenir au +courant de ce qui se passera dans l'étendue de votre commandement, +j'en userai de même. Rien ne pourra m'être plus agréable que de +recevoir souvent de vos lettres; et pour la première, j'espère que +vous aurez la complaisance de me donner des détails sur le départ de +notre héros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de coeur et +d'âme. + + KLÉBER. + + + (Nº 3.) Quartier-général d'Alexandrie, le 17 août 1799. + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +MON CHER GÉNÉRAL, + +Vous êtes nommé au commandement général de l'armée d'Égypte. Le +général Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France, +avec les généraux Berthier, Andréossy, Marmont, Lannes et Murat. Je +n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé le +général Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que +verbalement. Je me bornerai à vous dire que j'ai trouvé ces motifs +justes, et que cette mesure est la seule qui puisse être de quelque +utilité à l'armée. + +Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs à +votre nomination: j'en ai chargé le citoyen Eysotier, chef de brigade +de la 69e; il a ordre de ne les remettre qu'à vous-même. Le général +Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette, et d'après +son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en +supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donne +ordre à l'adjudant-général Valentin, commandant à Rosette, de faire +partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette, +mais non celle du général en chef, qui restera constamment entre les +mains du chef de brigade de la 69e, jusqu'à ce qu'il puisse vous la +remettre à vous-même, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous +la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc à Rosette, +si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit +faire. Le général en chef m'a nommé au commandement du deuxième +arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et le Bahirëh; mais +je n'ai accepté que provisoirement, pour plusieurs raisons; la +première, c'est que cela doit être à votre disposition: la deuxième, +c'est que je désire, mon cher général, avant de prendre ce +commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une +conversation avec vous. J'attendrai à cet égard ce que vous me +prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je désirerais +que cela fût le plus promptement possible. + +Le général Bonaparte m'avait donné, avant son départ, ordre de mettre +un embargo sur tous les bâtimens du port d'Alexandrie, jusqu'à +trente-six heures après son départ. L'embargo est levé depuis ce +matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expédier soit à +Aboukir, soit à Rosette; car pour les bâtimens destinés à se rendre en +Europe, d'après les mêmes ordres, il n'en partira tout au plus que +dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est +nommé commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus être +considéré que comme port de deuxième classe. Le capitaine de frégate +Rouvier continuera de remplir ces mêmes fonctions à Boulac, et aura +inspection sur toute la navigation en activité. Le capitaine de +frégate Guichard commandera tous les bâtimens armés du fleuve. La +ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou +dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au général Dugua +et au divan du Caire. + +Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait, +d'être sous vos ordres: soyez assuré qu'en tout et partout, vous ne +trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me +prescrirez. Je vous ai voué depuis long-temps estime et amitié +franche; je compte sur les mêmes sentimens de votre part. J'ai ordre +de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc de Toscane +et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre. Les consuls +de ces différentes nations doivent cesser leurs fonctions. J'ai aussi, +relativement à des draps pour l'habillement de l'armée, des ordres, +qui frappent les négocians étrangers. La djerme la _Boulonnaise_ est à +Rahmaniëh. J'envoie à Rosette les chevaux des guides que Bonaparte a +emmenés avec lui en France: ils sont destinés à remonter les guides +restés au Caire. + +Salut et respect, + + ABDALLA MENOU. + + + (Nº 4.) Rosette, 3 fructidor (25 août 1799). + +J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade +de la 69e, mon cher général. J'aurais bien désiré que vous vous +fussiez rendu vous-même ici. Ma présence me semble très nécessaire au +Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin. +Hâtez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer +ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du +deuxième arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je +ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre +satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne le +bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'où seulement peut +découler le bien public. _Si j'approuve le motif du départ de +Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme._ + +Adieu, ou plutôt au plaisir de vous voir bientôt. + +À vous et tout à vous, + + KLÉBER. + + + (Nº 5.) Menouf, 14 fructidor (31 août 1799). + +LANUSSE, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF. + + +Votre lettre vient de me parvenir, citoyen général; j'ai appris sans +étonnement, sans doute parce que j'étais préparé depuis quelques jours +à recevoir cette nouvelle, que le général Bonaparte s'est embarqué +pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la même raison que +ce départ n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni +sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que +je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus +tranquille. Pour moi, espérant beaucoup du général qui est parti, mais +comptant davantage sur la capacité de celui qui le remplace, je ne +doute point que l'issue de l'expédition d'Égypte ne soit aussi belle +qu'on se l'était promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen +général, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur +pouvoir les efforts que vous serez à même de faire pour parvenir à ce +but. + +Salut et respect, + + LANUSSE. + + + (Nº 6.) Siout, 18 fructidor (4 septembre). + +LE GÉNÉRAL DE BRIGADE FRIANT AU GÉNÉRAL EN CHEF. + + +Je vous accuse réception de deux paquets adressés aux généraux +Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite à Kéné où ces deux +généraux sont en ce moment. J'ai donné connaissance, par un ordre du +jour, de votre circulaire à mon adresse, aux troupes que je commande, +et le leur ai lu moi-même. Je puis vous dire qu'officiers et soldats +ne sont point mécontens du départ du général en chef, étant persuadés +que le bien de l'armée exigeait ce voyage en Europe. Vous pouvez aussi +compter, mon général, sur l'ancien attachement que ces militaires vous +portent: ce sont vos anciens soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse. De +mon côté, je ferai tous mes efforts pour mériter votre estime. + + FRIANT. + + + (Nº 7.) Damiette, 18 fructidor (4 septembre). + +VERDIER, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +Hier seulement, mon général, j'ai reçu une de vos lettres du 9, de +Rosette. Oui, mon général, je conçois que les motifs qui ont déterminé +le départ du général Bonaparte avec tant de précipitation et de +secret, doivent être puissans. Je les respecte, ces motifs, et me +borne à espérer dans la certitude qu'étant aussi dignement remplacé, +l'armée n'a qu'à gagner dans les événemens. L'amour de mon devoir, +l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous +donner la certitude que toutes mes facultés seront employées à +justifier les premiers et mériter de plus en plus la seconde. Le vide +que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le +militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres +connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme +heureux cet événement, dont ils attendent de grands résultats. Voilà +ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laissée, et de +laquelle vous avez tout à espérer. Confiance entière en son nouveau +chef, discipline, bravoure, voilà ce que je crois pouvoir vous offrir, +en vous assurant de nouveau de tout mon respect. + + VERDIER. + + + (Nº 8.) Kéné, 21 fructidor (7 septembre). + +BELLIARD, AU GÉNÉRAL EN CHEF. + + +J'ai reçu, mon général, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le +départ du général en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient +les événemens, mon général, ils ne peuvent rien changer à mes +principes et à mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le +mobile de toutes mes actions. + +Salut et respect, + + BELLIARD. + + + (Nº 9.) Au Caire, 21 fructidor (7 septembre). + +POUSSIELGUE, etc., AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU. + + +Je reçois, mon cher général, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis +persuadé que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne +lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystère à des hommes à qui +il devait beaucoup, qui avaient toujours justifié sa confiance, et +qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et +moi nous avons beaucoup à nous en plaindre; il nous a joués. + +Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualités +solides, et malgré mon attachement personnel pour Bonaparte, je suis +convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement du +général Kléber, Français et Turcs. Il jouit d'une grande célébrité, et +il a l'estime de tout le monde au plus haut degré. Réunissons-nous +tous à lui, aidons-le à mener notre vaisseau au port, et à le sauver, +en attendant, des tempêtes. Quant à de nouveaux systèmes de finances, +j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prêts à éclore; +mais il n'est plus temps. Il faut que notre établissement soit +consolidé par un traité de paix, pour qu'on puisse innover avec +succès. Un bon plan ne réussirait pas en ce moment, et alors il serait +perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre +arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous +satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une +proportion égale au reste de l'armée. C'est un principe que le général +Kléber m'a annoncé vouloir maintenir contre toute section de l'armée +qui pourrait être tentée de s'en écarter, et déjà il l'a annoncé dans +un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier à recueillir les +revenus de 1214, c'est-à-dire le saïfi de la province de Rosette pour +1213; il sera exigible à la fin de brumaire. J'ai conseillé à vos +aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est +l'unique moyen de vous la conserver. + + POUSSIELGUE. + + + (Nº 10.) Toulon, 18 mai 1798. + +AU GÉNÉRAL MOREAU. + + +Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque +nous serons au large, et que je serai dégagé du détail et de +l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre, +et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était +favorable il y a quelques jours, a changé tout à coup, et on a profité +de cette contrariété pour faire aussi quelques changemens dans la +répartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes. +Enfin, le vent paraît se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois +jours nous serons au large. Vous devez être au fait du secret de notre +expédition; j'ai ouï dire que vous la désapprouviez, j'en ai été +fâché; j'aurais désiré que tous eussiez à cet égard moins de +précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire, +l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire +mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à +espérer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans +ma première, et comme je suis un peu paresseux pour écrire, Baudot +sera celui qui vous transmettra mes idées et tout ce que je pourrais +avoir à vous dire. + +Je renvoie Gaillard à Paris près de sa femme; je vous prie de lui +remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe à celle +qu'il tirera de ma voiture, le mettra à l'aise jusqu'à ce que je +puisse donner de mes nouvelles d'au-delà les mers. Prenez, au reste, +avec lui, les arrangemens de détail que vous croirez les plus +convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous écrirai. Adieu, +mon cher Moreau, j'espère que le gouvernement, plus juste, aura +bientôt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle vous +n'êtes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez à jamais sur mon +attachement et ma bien sincère amitié. + + KLÉBER. + + + (Nº 11.) Au quartier-général du Caire,21 septembre 1799 + (an VII de la République française). + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES +OTTOMANES, + + + _Illustre parmi les gens éclairés et sages, que Dieu lui donne + une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut._ + +Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence, il y a trente +jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n'ait été +interceptée par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, je +crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence: il est joint +à la présente lettre. + +Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-même, car la +nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France, +n'a jamais été un problème pour aucun politique; et il n'est pas un +Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction +intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations. + +Les Français, en venant en Égypte, n'avaient d'autre but que de faire +trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de +l'Inde, et les forcer à la paix. + +En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés +qu'ils avaient reçus des mameloucks; ils délivraient l'Égypte de leur +domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entière de ce +beau pays, que depuis un siècle il ne pouvait plus compter réellement +au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun fruit. + +La conduite des Français a été conséquente à ces principes. Arrivés en +Égypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont été +respectés et honorés. Il a été fait une guerre à outrance aux +mameloucks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire, +les sujets du Grand-Seigneur ont été maintenus dans leurs propriétés; +ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odjaklis et les +ministres du Grand-Seigneur ont été conservés dans leurs droits et +dans leur jouissance. Les kadis ont été confirmés, et les lois turques +suivies. + +L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands +du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la +Mecque a été donnée à un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas +trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin +la religion musulmane a été protégée et honorée. + +Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français +n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été +contraints, malgré leurs voeux, malgré leurs intérêts, à se battre en +Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer; et au +milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien +diminué des égards et des sentimens d'affection qu'ils avaient +témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette +guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une +prompte réconciliation. + +Que l'expédition d'Égypte ait été faite sans la participation formelle +de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que +cette expédition, pour réussir par rapport aux Anglais, exigeait la +plus grande activité, et surtout le plus grand secret. + +La France, sûre des sentimens d'amitié de la Sublime Porte, sûre +qu'elle ne pourrait blâmer une expédition dont elle retirerait le +principal avantage, puisqu'il en résulterait l'affranchissement d'une +de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours à +temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ces +motifs de sa conduite, même en Égypte. + +Mais après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte +se trouva privé de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime +Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe +contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine à persuader ce +qu'ils voulurent, et à donner à notre entreprise les couleurs les plus +odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls, et +d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle. + +Ils excitèrent un ressentiment facile à enflammer, et ils hâtèrent +d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre +explication avec les Français lui eût découvert le piége dans lequel +on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses +véritables intérêts. + +Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le +plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays. + +Les Français ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne +craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des +preuves. Mais en faisant la guerre à leur ancienne amie la Sublime +Porte, c'est comme s'ils la faisaient à eux-mêmes. Nous devons +pleurer, même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos armées, +auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre leurs +véritables ennemis. + +La négociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point +d'intérêts compliqués entre les deux nations: il ne s'agit que de +l'Égypte, et l'Égypte est toujours à vous, elle y est plus que jamais +puisque les mameloucks n'y règnent et n'y régneront plus. + +Vous serez obligés de garder des ménagemens, parce que vous aurez +introduit au milieu de vous, et comme alliés, vos plus cruels ennemis, +et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent, aussitôt +qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais +c'est un motif de plus pour hâter les négociations, et ne pas épuiser +en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et +des richesses que réclament des dangers plus réels. + +En un mot, et en laissant de côté toute considération étrangère, la +guerre entre nous ne peut avoir aucun but. + +Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son +importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour +m'assurer qu'elle vous parviendra. + +Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance, +elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus. + +Le général en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-même +à une paix si nécessaire. Je le remplace, et je suis comme lui animé +du désir de voir terminer notre malheureuse querelle. + +J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de +la considération distinguée que j'ai pour elle. + + KLÉBER. + + +KLÉBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRÈS DU VISIR. + +L'évaluation du général Kléber était évidemment trop faible, car enfin +aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, où +assurément Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et +où cependant les troupes de la Haute-Égypte ni celles de la Charkiëh, +de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que +nous avions en tête n'était pas plus juste: les Anglais n'avaient pas +augmenté leurs croisières, les Russes n'avaient pas paru, et les +mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant +quelques centaines de fantassins perchés sur des dromadaires. La +population devait inspirer des craintes moins sérieuses encore: aucune +émeute n'avait éclaté; aucun acte, aucun symptôme ne décelait des +sentimens hostiles; loin de là, les naturels se montraient calmes, +résignés, et faisaient peu de cas des préparatifs du visir. Le général +Reynier, qui leur rendait ce témoignage, ne partageait pas non plus +les prévisions de Kléber, au sujet du voltigeur de la 25e; cet +incident pouvait bien indiquer le désir d'un rapprochement, mais ne +prouvait pas une haute confiance. L'idée d'enlever un prisonnier pour +en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait +avoir germé dans une tête turque, c'était une suggestion de quelque +Européen. La conjecture était probable; Kléber résolut de +l'éclaircir, et de savoir au juste à qui, des Musulmans ou des +Anglais, il avait affaire. La flotte croisait à l'entrée du Boghaz; il +chargea l'adjudant-général Morand de s'assurer des vues, des forces +qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit à Lesbëh, se jeta dans +une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey. +Il passa la première ligne, pénétra dans la seconde; personne ne +prenait garde à lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, traité +avec égards, et put observer la surprise du Turc à la suscription des +lettres qu'il lui avait rendues. «Kléber! s'écria l'Ottoman; et +Bonaparte?--Il est parti.--D'où?--D'Alexandrie.--Il y a +long-temps?--Le 23 août.--Sur un bâtiment de guerre?--Avec deux +frégates.--Il emmène des généraux?--Plusieurs.» Il s'adressa alors à +ses Turcs, échangea avec eux quelques phrases, et reprit: «Quel motif +l'a déterminé à quitter l'Égypte?--L'intérêt de la patrie, sa gloire, +l'obéissance. Il est parti comme eût fait un pacha rappelé par Sa +Hautesse.» Petrona-Bey fit servir le café, présenta une pipe à +l'adjudant-général, et continuant la conversation: «Avez-vous beaucoup +de riz au Caire?--À profusion.--Les vivres ne vous manquent pas?--Les +blés surabondent.--N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis, +ont replacé sur le trône un frère du fils du dernier de vos rois. Son +envoyé, M. Boyle, est déjà accrédité auprès du Sultan. Il faudra bien +de force ou de gré que vous évacuiez l'Égypte.» + +Cette singulière conversation indiquait la couleur que la guerre +allait prendre. Morand en rendit compte à son chef, et lui fit part du +peu de troupes que la flotte avait à bord. L'effendi que Bonaparte +avait envoyé en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit pas un +rapport plus alarmant. L'armée turque était peu nombreuse, Djezzar ne +voulait ni marcher ni permettre qu'on pénétrât dans ses places. +L'entrée d'Acre, celle de Jaffa même était interdite aux Ottomans. Les +subsistances devenaient chaque jour plus rares, les mameloucks +manquaient de tout, et le généralissime, mécontent des exigences des +Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce rapport rendait +plus frappant le contraste que présentaient les intentions +personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La réponse +officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grâces, toute +l'aménité que l'Angleterre sait répandre dans ses manifestes: elle +était ainsi conçue: + + + _Du quartier-général de Damas (sans date)._ + +YOUSSEF-PACHA, GRAND-VISIR ET GÉNÉRALISSIME DE L'ARMÉE DE LA SUBLIME +PORTE, + + + _Au modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des + Grands de la secte de Jésus, l'estimé et affectionné_ BONAPARTE + _(dont la fin soit heureuse), l'un des généraux de la République + française,_ SALUT ET AMITIÉ. + +«J'ai reçu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et +j'en ai compris le contenu. Tout le monde connaît l'ancienne amitié +de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois, et sa +grande bienveillance envers la République française, mais personne +n'ignore non plus que les Français, excités et poussés par des +malintentionnés, portés à semer partout le trouble et la discorde, ont +entrepris de faire des choses que jamais on n'avait ouïes, et +qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est +ainsi qu'ils ont attaqué l'Égypte à l'improviste, et se sont emparés +de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime +Porte. + +«Il est étonnant qu'après une semblable démarche, vous ayez pu écrire +dans votre lettre que la République française est notre amie, et que +les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde +comme ses véritables et loyaux amis. + +«Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez +ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Égypte et à s'en +rendre maîtres? + +«Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre +chose qui soit contraire aux droits des nations? + +«Vous m'écrivez que l'intention de la République française n'a été que +de détruire les mameloucks, et qu'elle a toujours désiré de vivre en +paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks +étant dans la dépendance de la Sublime Porte, c'est à elle à les +diriger; d'ailleurs, une pareille intention était-elle conforme aux +lois des nations, même des plus petites? + +«Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la République +française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître bien +étranges, dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié que +la Sublime Porte a toujours témoignée à votre gouvernement, les +Français ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manière +tout-à-fait contraire aux droits des nations, et ont commis par là une +action blâmable. + +«C'est une idée bien extraordinaire que celle que vous avez de vouloir +instruire la Sublime Porte de la véritable situation de l'Arabie et de +l'Égypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont +eu de vive force attaqué l'Égypte, et que la Sublime Porte leur a +déclaré, conformément à la loi et aux droits des nations, une guerre +qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas différé un +moment à préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre, et à +lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que +les étoiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la +Syrie et l'Égypte. Il était nécessaire que l'hiver finît, qu'on entrât +dans la belle saison, et que moi-même, plénipotentiaire absolu et +généralissime de l'armée de la Sublime Porte, je me rendisse en Égypte +par la Syrie, conformément aux ordres, auxquels obéit l'univers, du +très puissant, très magnifique, très grand, très fort, mon protecteur, +mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand +Alexandre, roi des rois, asile de la justice. + +«Après avoir complété le nombre des canonniers, celui des bombes, des +canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entré à Damas. + +«D'un côté, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales +à leurs ennemis, me tenant à l'arrière-garde, prêt à marcher avec mon +quartier-général. D'un autre côté, les Français, pour avoir rompu la +paix d'une manière inouïe, ont été dispersés et détruits à Corfou et +en Italie; ce qui devait nécessairement être le résultat de leur +démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux +glorieuses nations, nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se +trouvaient dans ces parages, après avoir été devant Alexandrie, sont +employées en Chypre à l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles +troupes; et l'escadre anglaise, jointe à l'escadre de la Sublime +Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera +alors, comme vous pouvez le juger vous-même, que les Français +connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie, _et tu verras, +quand la poussière sera dissipée, si tu es sur un cheval ou sur un +âne_. (Verset arabe.) + +«Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous +avez à renouer une amitié pure et sincère, et qu'ainsi il paraît que +vous demandez sûreté et sauf-conduit, expliquez-moi si vous désirez +seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas là, en vertu de la +loi de Mahomet, qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui +demandent grâce et pardon, je vous ferai embarquer avec tous les +Français qui se trouvent en Égypte, et je vous ferai parvenir sains et +saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas à ce que +je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais dessein, +apprenez que si l'on manquait à un pareil engagement, ce serait violer +ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manière tout-à-fait opposée +aux droits des nations; tandis que l'on est bien loin de se croire +permis de se détourner, à votre exemple, du chemin droit, pour suivre +un sentier qui n'est pas conforme aux principes et aux réglemens des +nations. + +«Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre, +cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Égypte; mais si +vous partez, en vous embarquant sur les bâtimens de la Sublime Porte, +vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée, ni de la part des +Russes, ni de celle des Anglais, nos alliés; et vous épargnerez +l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de +malheureux qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musulmans. + +«Que si, à votre arrivée à Paris, le voeu de la République est de +rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la +Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre, +je ferai de mon côté tout ce qui dépend de moi, pour le succès d'une +affaire si utile. + +«Dans le cas où vous n'adhéreriez pas à des propositions si +convenables, j'espère qu'à mon arrivée dans ces contrées, je finirai, +comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un terme à +la route que fait la République française, route qui ne peut la +conduire qu'à sa perte. Le Créateur de la lumière et du monde +n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français, +d'une manière contraire aux lois et aux réglemens; c'est la cause pour +laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous +côtés. + +«Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans +les départemens de l'Italie, dans les villes d'Ancône et de Naples et +dans les environs, votre escadre qui était sortie pour venir au +secours de l'armée d'Égypte, a été brûlée et coulée à fond par les +escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez +conclure de tous ces événemens que le vent du malheur et du désordre +commence à souffler contre les Français, et qu'ils sont devenus +désormais l'objet de la colère du Très-Haut. + +«Vous qui êtes renommé par votre intelligence, et par la sagesse de la +direction que vous avez imprimée aux affaires de la République +française; vous aussi, vous n'avez considéré le lendemain que +d'aujourd'hui. + +«Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la +justice, ayant destiné une armée formidable contre l'Égypte, vous +connaîtrez bientôt, s'il plaît à Dieu, la grandeur, la dignité, le +zèle et la force de la Sublime Porte. + +«Quoique d'après les fausses démarches des Français, et leur conduite +contraire aux droits des nations, il ne fut pas nécessaire de répondre +à ce que vous m'avez écrit; sans m'arrêter à ces considérations, et +parce que le refus d'une réponse serait contraire aux usages et à la +bienveillance, je vous ai écrit cette lettre amicale, et je vous l'ai +envoyée par ledit effendi. Après que vous l'aurez reçue, ce sera à +vous à choisir celui des deux partis que vous devez prendre.» + + _Signé en chiffre_ YOUSSEF, _ainsi que dans le sceau + apposé à la lettre._ + + +Cette réponse outrageante rendit Kléber à toute son énergie; il +repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans déshonneur, et ne +songea plus qu'à combattre; il porta des troupes à Souez, réunit des +bâtimens à Castel-Messara, fit passer des renforts au général Verdier, +et lui manda que si l'ennemi débarquait sur la plage étroite qui +sépare la mer du lac Menzalëh, il l'attaquât avec ses dragons et ses +chaloupes; que dans une position aussi resserrée, trois cents de nos +braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il +ordonna en même temps qu'on doublât tous les postes qui protégeaient +les terres cultivées, et voulut qu'au lieu d'être réduit à la simple +défensive, El-A'rych fût en état de donner de l'inquiétude à l'ennemi, +de tenter une sortie, d'arrêter les Osmanlis et de les livrer à toutes +les privations du désert. Il connaissait, par les rapports, la +disette qu'éprouvait l'armée du visir, et prit des mesures pour +l'accroître; il savait qu'elle était alimentée par les Arabes, et +qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle +recevait des caravanes. Il défendit l'exportation, abandonna aux +troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux +qui se livreraient à ce coupable trafic. Menou, toujours prêt à +trancher de l'économiste, voulut s'élever contre des arrêtés qu'il +jugeait trop sévères, et se prévalut de l'autorité de l'ancien +commandant de Mansoura; mais Kléber resta inébranlable, et répondit au +malencontreux dissertateur que la première loi à la guerre était de +mettre l'ennemi dans la détresse; qu'il persistait dans ses décisions. + +Les mouvemens n'étaient pas moins actifs dans la Haute-Égypte. +Mourâd-Bey, après sa défaite, s'était réfugié dans le désert, d'où il +s'échappait de temps à autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou +de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces +incursions fatiguaient, résolut d'y mettre fin; il réunit quelques +troupes à cheval, des pièces, de l'infanterie montée à dromadaire; +forma deux colonnes mobiles; se mit à la tête de l'une, et confia +l'autre à l'adjudant-général Boyer. Le général battit vainement le +désert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les +premiers jours d'octobre, il suivit le désert jusqu'à la hauteur de +Benezëh, où Mourâd était établi avec quatre tribus arabes. Le bey ne +l'eut pas plus tôt aperçu qu'il leva son camp; il se dirigea sur +Heslé, s'enfonça dans les sables, prit la route du palais Caron, alla, +revint, et chercha par mille détours à dérober sa trace. Il ne put y +réussir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des troupes +qu'il voulait éviter. Il prend aussitôt son parti; il accepte la +charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle espèce +les échecs qu'il a essuyés; mais les Arabes ne sont pas à portée, que +déjà elle est à terre et ouvre sur eux un feu meurtrier. Ils se +reforment, bravent les balles et les baïonnettes, sont repoussés, +reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par les pertes +qu'ils ont faites, s'élancent en aveugles sur le carré, où se brisent +leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre, et se +dispersent, pour mieux l'inquiéter, sur les mamelons voisins: mais ils +sont abattus par les coups pressés d'une nuée de tirailleurs, qui +marchent à eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se +jette aussitôt sur ses chameaux, et les pousse à Rauyanné, à l'oasis, +et les force de se dissoudre. Mourâd, harcelé, traqué d'un bout du +Saïd à l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit +le Nil à la hauteur d'Attfiély, évite les troupes du général Rampon, +s'enfonce dans la vallée de l'Égarement, change de résolution, revient +sur ses pas, échappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la +Haute-Égypte. Ses tentatives auprès de la population sont moins +heureuses. En vain il sème les proclamations, prodigue les firmans; +les villages restent sourds à ses appels, aucun ne répond à ses cris +d'insurrection. + +Tout était à la guerre: les troupes se dirigeaient sur le désert, on +approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres +cultivées, personne ne pensait plus qu'à punir un ennemi présomptueux. +Sidney sentit la faute qui avait été faite, et avisa aux moyens de +renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son +secrétaire en avant; celui-ci, qui avait été accueilli par Marmont, +feignant d'ignorer que ce général avait quitté Alexandrie, lui écrivit +sous prétexte de demander une réponse que réclamait le commodore, et +lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres à ébranler +la résolution que manifestait l'armée de se maintenir en Égypte: les +Directeurs avaient été renouvelés; Barras seul était resté au pouvoir, +et avait vu ses collègues chargés d'un acte d'accusation. Un des +principaux griefs qu'on alléguait contre eux était d'avoir relégué +dans les déserts la plus belle armée de la République. Le secrétaire +signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant +connaissait déjà, la perte de l'escadre que commandait le +contre-amiral Perée, et joignait à son insidieux message une +collection de journaux qui exagéraient encore l'état fâcheux où se +trouvait la France. Les flottes combinées avaient repassé le détroit, +toute espérance de secours était évanouie. + +Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en était promis. Retenue +par l'état-major d'Alexandrie, elle fut acheminée sur le Caire, et +rendit Kléber à toutes ses perplexités; il retomba sous l'inspiration +des hommes dont il avait secoué la funeste influence; et lui, qui +s'était soulevé contre les insolens propos que le visir adressait à +Bonaparte, qui avait déclaré qu'on ne pouvait les entendre sans se +couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colère contre la +plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait proposé de +mettre fin aux différends qui divisaient la France et la Sublime +Porte, et de renouer les relations d'amitié qui les avaient si +long-temps unies. Le Turc ne répondit à ces ouvertures que par des +offres de pitié, des maximes de commisération, et des doutes offensans +sur l'aptitude du général à traiter les hautes questions qu'il +soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outragé Kléber, il voulut +insulter la nation. Il délégua ses pouvoirs à Moustapha-Pacha auquel +il adressa l'instruction qui suit: + + + Reçue le 23 octobre. + +LE GRAND-VISIR, À MOUSTAPHA-PACHA, PRISONNIER. + + +MON TRÈS HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE, + +«J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par votre trésorier, et +j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que +Bonaparte m'avait envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'eût été +prise par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, on m'en a +envoyé une double copie, jointe à la lettre du général Kléber qui +m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplacé, et dans +laquelle il me témoigne le désir de rétablir la paix entre les deux +puissances. + +«Quoique je sois persuadé que ma réponse à la lettre de Bonaparte, +envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrivée au général Kléber, +j'ai cru devoir aussi lui répondre. Je lui ai observé qu'avant de +commencer des négociations de paix entre la République française et la +Sublime Porte, il fallait faire connaître les pouvoirs donnés par la +République française à ses plénipotentiaires, désigner le lieu où ils +pourront se réunir avec ceux de la Sublime Porte et des autres +puissances étrangères, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait +relatif au rétablissement de la paix, d'une manière qu'elles +pourraient approuver. Je l'ai assuré ensuite que s'il devait +seulement entamer des négociations afin de pouvoir retourner avec +sûreté en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et +tous les Français qui sont en Égypte, avec leurs armes, conformément à +ce que prescrit la loi du Prophète. Je leur garantis leur retour, en +France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous +pouvez traiter vous-même cette affaire avec le général Kléber et tous +les délégués de la nation française, en les assurant qu'ils n'auront +rien à craindre pendant la traversée. S'ils osent dire qu'ils sont +venus en Égypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils +avancent d'autres faussetés, comme ils y sont habitués, et qu'ils +veuillent établir sur ces bases fausses des négociations, comme ils +ont coutume de le faire, d'assurer comme des vérités des mensonges qui +ne peuvent être crus de personne, cette conduite ne serait pas capable +d'arrêter un seul instant une marche victorieuse. Si les Français +désirent rétablir une paix durable, ils ne peuvent espérer la traiter +en Égypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sûreté, +ils doivent être persuadés que je la leur garantirai comme je l'ai dit +auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait +avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de +Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai +motif de son départ est l'approche de l'armée innombrable et +victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute +l'artillerie et des provisions nécessaires à la guerre. Voilà ce qui +l'a fait fuir, avec le désespoir dans l'âme, et tremblant que son +armée ne s'aperçoive du précipice dans lequel il l'a entraînée. Toutes +les routes sont fermées pour empêcher l'arrivée d'aucun secours qui +leur serait apporté par leur escadre; et si Bonaparte est assez +heureux pour arriver à Paris, il ne pensera plus à revenir en Égypte; +mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et russe et celle de +la Sublime Porte, envoyées au commerce de Constantinople, et qui +doivent être arrivées dans les parages d'Alexandrie, nous assurent que +non seulement Bonaparte, mais pas même un seul oiseau ne pourrait +passer sans être vu et arrêté. Je suis d'ailleurs prêt à marcher sur +l'Égypte avec mon armée redoutable. Dans le cas où les Français +voudraient retourner sains et saufs dans leur pays, ils doivent +compter sur mes promesses, que vous pouvez leur garantir vous-même +encore. Le but de la présente est de vous engager à faire tout ce qui +dépendra de vous pour sauver de la mort ces malheureux Français que le +général Bonaparte a si cruellement trompés. J'espère que lorsque vous +aurez reçu et compris ma lettre, vous agirez en conséquence de ce que +je vous dis.» + +_P. S._ de la main du grand-visir. + + +MON HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE, + +«Le général Kléber, que je regarde comme mon ami, est porté à vouloir +la paix: toutes les nations de l'univers la préfèrent à l'effusion du +sang humain. Il faut cependant être persuadé que, quoi qu'il s'agisse +de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activité pour +accélérer notre marche vers l'Égypte, en nous confiant toujours dans +la toute-puissance du Très-Haut. Vous n'ignorez pas que les Français +ont employé, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses pour tromper +toutes les nations de l'univers. Si, dans cette circonstance, ils ont +encore la même intention, ils ne réussiront pas. Il arrive souvent que +ceux qui trompent sont eux-mêmes trompés. Au reste, s'ils désirent +sincèrement négocier avec la Sublime Porte, et nous donner des +témoignages d'amitié en commençant des conférences de paix, qu'ils le +prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catiëh et Salêhiëh; +qu'ils commencent par là à vous donner à vous-même la confiance qu'ils +veulent que nous prenions: on pourra alors entamer des négociations et +travailler à leur sûreté. J'espère que vous mettrez le plus grand zèle +à agir en conséquence». + + +Suivre ces ouvertures était en accepter la base. La négociation se +trouvait close avant d'être ouverte; l'évacuation était consentie, il +n'y avait plus qu'à régler quelques accessoires insignifians. Kléber +envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces +propositions n'étaient qu'un premier mot, que la question se +relèverait d'elle-même, qu'il s'agissait moins de la poser que de la +débattre. Une autre considération contribua encore à l'égarer. Il +savait quel était le grand visir; bon, intègre, généreux, excellent +comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de la +Haute-Asie, et porté tout à coup des modestes fonctions de collecteur +au faîte du pouvoir. Ses idées étaient aussi étroites que sa fortune +avait été obscure; il se berça de l'espérance de le primer dans la +discussion, et qu'au lieu d'en être le préliminaire, l'Égypte serait +le gage de la paix. C'était mal connaître la fixité des Turcs. + +La tentative, néanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il écrivit à +Kléber, lui donna connaissance du traité qui liait la Porte à +l'Angleterre, et demanda à intervenir dans les négociations. Sa +mésaventure d'Alexandrie lui tenait à l'âme, il tremblait qu'elle ne +se répétât. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il +désirait le plus lui était indifférent. S'il revenait sur des offres +qu'on n'avait pas craint de flétrir du nom d'embauchage, c'est qu'il +répugnait à l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer +dans l'exil d'aussi généreux soldats. Que pouvaient en effet leurs +efforts contre l'Angleterre? Isolés comme ils étaient, sans flotte, +sans communication, qu'avait à en redouter le commerce britannique? +Qu'avait à en craindre l'Indostan? Indifférent au fond sur la +possession de l'Égypte, son gouvernement n'insistait sur l'évacuation +que parce qu'il était lié par les traités, qu'il avait garanti +l'intégrité de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs égalaient sa +bonne foi; l'Angleterre était en mesure de prouver sur le Nil, comme +elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un outrage, et +ne partageait pas les principes envahisseurs du Directoire, qu'on +osait lui attribuer. La politique exigeait peut-être qu'elle retirât +une offre trop généreuse; mais l'humanité l'avait faite et la +politique anglaise était de tenir sa parole sans jamais sacrifier à +l'intérêt du jour. Qu'on se hâtât donc, qu'on ne se berçât plus de la +vaine espérance de repasser en Europe, sans l'agrément de l'amirauté, +ni de parvenir à la paix avant d'avoir restitué l'Égypte. L'un était +aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du Directoire +lui avaient aliéné tous les peuples, et l'évacuation était un +préliminaire dont on était résolu de ne pas se départir. Cette +résolution, d'ailleurs, ne fût-elle pas immuable comme elle l'était, +ce n'était pas dans un lieu aussi éloigné du siége des gouvernemens +respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de +l'importance de celle dont il s'agissait. + +Cette lettre, espèce de duplicata de la dépêche du visir, ne pouvait +manquer son effet sur un homme du caractère de celui auquel elle +s'adressait. Kléber avait l'âme haute, la répartie heureuse, belle; il +connaissait ses avantages et aimait à les déployer. Il ne passerait +pas à un Anglais ce qu'il avait toléré de la part d'un Turc; il +s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, répondrait avec +chaleur à ce qui aurait été combiné avec astuce, et finirait par +donner prise. C'est ce qui arriva. La réponse du général, d'ailleurs +pleine de noblesse et de dignité, était ainsi conçue: + + + Au quartier-général du Caire, an VIII de la République + (30 octobre 1799). + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À MONSIEUR SIDNEY-SMITH, + +_Commandant l'escadre anglaise dans les mers du Levant._ + + +MONSIEUR LE GÉNÉRAL, + +«Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et +moi avons écrites au grand-visir, les 30 thermidor et 1er jour +complémentaire derniers. + +«Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et +l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs +d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-visir. +Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des +puissances avec lesquelles elle était en guerre, quand nous sommes +venus en Égypte, compte des motifs qui nous y ont amenés. + +«Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec +Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demandé moi-même votre intervention +dans ces négociations, persuadé, comme je le suis, qu'elles peuvent +devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans +doute autant que moi. + +«Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à +cet objet; vous n'avez jamais pensé sérieusement, monsieur le +Général, qu'une armée française, et chacun des individus qui la +composent, pussent écouter des propositions incompatibles avec la +gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien. Et +certes! l'Égypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus +un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter. + +«Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Égypte, uniquement pour +retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins +aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs, et +multiplié leurs moyens de défense à l'extérieur; mais ils la +quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette +évacuation pouvait devenir le prix de la paix générale. + +«Les événemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma +position en Égypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers +au-delà des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie, +une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la +République française sait se relever avec éclat de ses revers. + +«Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et +quelque actives que soient les croisières ennemies dans la +Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver, +qu'elles n'ont empêché l'escadre française de passer de Brest à +Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre +espagnole. + +«Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour toujours +inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien à craindre du grand-visir. +Avec deux cents hommes, je garde les défilés inondés des pays +cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle est +forcée d'y périr de misère. + +«J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuse, pour garder les +forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une +attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et +l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une +fonderie et des manufactures d'armes sont en activité, et me mettent +insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est +donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des +deux mers avec lesquelles nous communiquons. + +«Mais comme le but auquel en définitif il faut atteindre, est la paix; +qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent comme on la ferait +plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang; +qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire +reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait, +j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la +place honorable que vous occupez dans la carrière politique, m'assure, +monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'ambition plus +noble que celle de concourir à l'achever. + +«L'intégrité de l'empire ottoman, qui est la base de l'alliance de +l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet des sollicitudes +de la République française. Je l'ai écrit au grand-visir et je vous le +répète, l'Égypte, que nous n'avons cessé de considérer comme lui +appartenant, sera restituée à cette puissance aussitôt qu'une paix +solide entre la France, l'Angleterre et la Sublime Porte, assurera +cette intégrité même de l'empire ottoman. + +«Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Général, que la paix +générale ne peut avoir eu lieu avant l'évacuation de l'Égypte, et +qu'elle pourrait être accélérée par l'évacuation préliminaire. Mais ce +préliminaire ne peut en être un aux négociations, il doit simplement +en être une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit +aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs que la paix +générale peut être conclue, je ne pense pas qu'il en soit de même pour +établir les négociations. + +«J'ajouterai, à l'égard de l'Angleterre, que les circonstances me +paraissent avoir apporté de grands changemens dans ses intérêts +politiques; changemens qui doivent rendre très facile la fin de nos +malheureux débats. + +«Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui +s'estiment, deux nations les plus civilisées de l'Europe cessent de se +battre. + +«Je me féliciterais, monsieur le Général, d'avoir avec vous l'avantage +d'arriver à ces heureux résultats. J'en trouve un augure favorable +dans le désir qui nous est commun de baser nos communications +officielles sur la franchise du caractère militaire; il me sera +naturel d'écarter tout sentiment étranger à la plus parfaite estime. + +«J'ai écrit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour +entamer les conférences dans un lieu qu'il indiquera; de mon côté, +j'enverrai le général de division Desaix et l'administrateur général +des finances Poussielgue. Si vous désirez que ces conférences se +tiennent à bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers. + +«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, + + «_Signé_ KLÉBER.» + + +Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutumé à la marche réservée de +Bonaparte, il ne s'attendait pas à trouver tant d'abandon dans son +successeur, et cherchait dans le développement, les moyens de faire +admettre son intervention. Les derniers bâtimens de la flotte qui +arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes +aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la côte; il savait +que Lesbëh n'était défendu que par un millier d'hommes, il résolut de +l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnières, le feu s'ouvrit; en un +instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu +d'effet, jusqu'à ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous +occupions à un quart de lieue en mer, ils nous forcèrent à l'évacuer. +Le commodore s'y établit, déploya de nouveau ses embarcations, et fit +redoubler le feu. + +Prévenu de ce petit échec, Kléber fit aussitôt ses dispositions pour +recevoir l'attaque qui se préparait. Desaix venait d'arriver au Caire; +il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et +le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la défense. +Ce secours fut inutile, tout était terminé lorsqu'il arriva. L'ennemi +avait continué son feu, et s'était enfin décidé à prendre terre après +quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour +point de débarquement, la zone étroite qui sépare la mer du lac +Menzalëh et que sillonnaient dans toute son étendue les batteries de +ses vaisseaux. Le 1er novembre, ses chaloupes se mirent en mouvement +dès que le jour commença à paraître, et jetèrent du premier transport +quatre mille hommes à la côte. Tous aussitôt se mettent à défoncer, à +remuer la terre et dessinent une espèce de tranchée, pendant que les +embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le général Verdier, +qui était campé à quelque distance, ne leur laisse pas le temps +d'achever. Il marche sans délibérer, brave le feu des chaloupes, +arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une mêlée +furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on donne, on +reçoit la mort sans proférer un mot; le cliquetis des armes est le +seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scène de +carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux sont +couchés dans la poussière, le reste cherche à regagner les chaloupes +qui l'ont jeté sur la plage, ou implore la clémence du vainqueur. +Telle fut la fin de cette expédition qui devait nous arracher +l'Égypte. L'armée avait succombé sous les murs d'Aboukir, +l'arrière-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait +voulu la destinée. + +L'escadre était battue; les vents la portaient au large, elle ne +pouvait désormais rien tenter en faveur du visir. Sa défaite devait +relever la négociation, et la placer sur ses justes bases. Kléber le +sentait, le mandait à Desaix; mais rendu bientôt à son irrésolution +première, il ne voyait, ne rêvait que le visir. En vain le général +Verdier lui annonçait qu'il avait soigneusement interrogé les +prisonniers qu'il avait faits; que tous étaient d'accord, qu'ils +arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec +Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activité. +Kléber n'en voulait rien croire; il s'obstinait à ne voir dans +l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait +à Desaix de ne rien négliger pour se mettre en rapport avec Sidney. +Mais celui-ci avait gagné la haute mer; Morand, qui lui portait la +dépêche du général en chef n'avait pu l'atteindre, et avait été obligé +de pousser jusqu'à Jaffa. Loin de chercher à ouvrir des +communications, dont les fruits étaient déjà si déplorables, le +général résolut de profiter de l'éloignement du commodore pour les +rompre tout-à-fait. Il écrivit à Kléber, lui peignit l'exaltation des +troupes, les difficultés que présentait la côte couverte de forts et +de boue. Il lui représenta qu'il suffisait de quelques réparations +pour mettre Lesbëh hors d'insulte, et qu'avec une place de cette force +que protégeait un bon fossé, que défendait une immense étendue de +vase, il n'avait rien à craindre d'un débarquement. Au surplus, +l'expédition qui s'était présentée à l'embouchure du Nil arrivait +directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec l'armée +du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, était accouru se +disculper auprès du généralissime. «Je n'ai pas besoin, +poursuivait-il, de le porter à la paix. Il n'a qu'un but, qu'un désir, +qu'une volonté, celle de négocier pour nous prouver qu'il faut que +nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans +son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête. +Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet. +Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, +paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces +bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils +feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera +dans la tête qu'après bien des corrections; encore une bonne, et tout +ira bien, du moins je le présume. Smith s'impatientait de n'avoir pas +de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: «Le général +Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le +croyais plus raisonnable que le général Bonaparte.» Vous voyez +d'après cela, mon général, qu'il ne demande pas mieux que de négocier. +Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tôt possible. +Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est que cela +lui tient à coeur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense, une raison +de ne pas l'accorder légèrement. + +«Menou conseillait la même réserve Les prévenances des Anglais lui +étaient suspectes. _Milord et messieurs_ étaient inquiets, soucieux; +ils méditaient sûrement quelque complot, tramaient quelque surprise, +mais tout était en éveil, depuis Damiette au Marabou. _S'ils +arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grêle_; on pouvait +s'en rapporter à lui. Le général en chef n'avait besoin que de +prudence, de sang-froid, pour rendre un service signalé à la +République, et ajouter à sa réputation militaire celle d'un très +habile et très heureux négociateur. + +Kléber avait naturellement l'âme ouverte à toutes les inspirations +nobles et généreuses. Ses lieutenans s'adressaient à son courage; ils +lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire +impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait été emporté loin +du but. Il chercha à revenir sur lui-même; il se fit rendre compte de +la situation des corps, voulut connaître les mouvemens qu'ils avaient +faits, les vues, les espérances des généraux qui les avaient conduits. +La correspondance de tous ceux qui avaient commandé fut analysée avec +soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on s'était laissé +imposer, ne présentait que des motifs de sécurité. Les croisières +étaient faibles, les mameloucks dispersés, les Osmanlis aux prises +avec la faim: nos troupes, électrisées par la victoire et le butin +qu'elles avaient fait, étaient assurées de vaincre, et ne demandaient +que nouvelle fête, comme l'écrivait Desaix. Ces bonnes dispositions +furent inutiles. Un Tartare, expédié de Jaffa, fit évanouir toute la +résolution que Kléber avait montrée. L'énergie du soldat plia devant +la responsabilité du général; il craignit de courir les chances d'une +action, et résolut de s'en remettre encore aux subtilités de la +diplomatie. Peut-être un peu de présomption se mêlait à ce dessein. Il +se confiait à la supériorité européenne, et ne désespérait pas de +_dessiller les yeux au pauvre grand-visir_. Menou était désigné pour +opérer ce prodige, mais le rusé Abdalla n'eut garde d'accepter la +mission. Il éluda, se perdit en considérations sur l'état où se +trouvaient les Ottomans. Il représenta que la Turquie était à bout, +qu'elle exécrait les Russes et ne pouvait marcher qu'avec défiance +contre un ennemi qu'ils combattaient. Kléber n'en voulut pas +davantage. Ces aperçus le touchaient peu; ne croyait pas à la sagesse +des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait invoquer. +«Leur sagesse! répétait-il avec amertume, mais le divan a ouvert les +Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux prises avec +les Turcs. Qu'attendre? que se promettre désormais? comment, dans +cette vaste confusion de choses et d'intérêts, prévoir ce qui +arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste, je négocierai, +je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps. Chacun en agira de +même, et la fortune décidera.» Ces brusques allocutions ne +satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les rapports qu'ont +entre eux les États; mais Kléber refusa de se prêter à ses +dissertations. Il lui défendit de l'entretenir de politique, et +ordonna à Desaix de négocier. + +Ce général ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir +n'arrivait pas; il commençait à croire qu'il en serait quitte pour +battre ce qui restait d'Ottomans sur la côte, lorsqu'il apprit que +leur chef avait enfin planté ses tentes à Jaffa. Il voulut essayer si +une nouvelle tentative ne rendrait pas Kléber à son élan. Il lui +écrivit, et faisant légèrement allusion au long effroi qu'on lui avait +donné du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prétentions +des Anglais, et l'impossibilité de rien arrêter de raisonnable avec +eux avant de les avoir défaits. «Vous m'annoncez, lui mandait-il +l'arrivée du visir à Jaffa. Il était temps qu'il vînt, car en voilà +beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas +de paix qu'il n'ait été battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la +tête trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les +étriller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera +plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la +fortune vous faisait battre le visir, ils seraient tous plus +raisonnables.» Il lui exposait ensuite combien les armées qui +menaçaient l'Égypte étaient peu redoutables, et les chances qu'il +avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles +marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devançaient, +agissaient sans concert; un tel assemblage était hors d'état d'obtenir +des succès décisifs sur des troupes aguerries. + +Ces considérations étaient vraies; mais peu de jours avaient suffi +pour compliquer la position du général en chef. Bonaparte avait, de +prime abord, pénétré Sidney et interdit toute communication avec son +escadre. Kléber, plus confiant, tint une conduite opposée; il laissa +imprudemment affluer les Anglais sur la côte: l'inquiétude, la +séduction courut aussitôt nos rangs. «Quelle folie de s'obstiner à +garder l'Égypte, de défendre des principes que la victoire avait +proscrits. Les généraux étaient las de guerre, d'anarchie; ils étaient +résolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient +arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Condé, et +se disposaient à rentrer en France les armes à la main.» Les souvenirs +qu'on s'appliquait à réveiller, les desseins qu'on attribuait à leurs +chefs ébranlèrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne +se prêtèrent plus qu'avec répugnance à éloigner l'époque d'une +évacuation qu'ils croyaient arrêtée. Encouragée par ces succès, la +malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, écrits +anonymes, tout fut répandu à pleines mains. Partout on excitait les +troupes à la révolte, partout on leur prêchait l'insubordination. +Lanusse cherchait à intercepter ces écrits; Menou jurait qu'il ne +survivrait pas à la République. Mais ni ces soins ni cette résolution +ne remédiaient au désordre. L'anxiété de Kléber était au comble. Les +rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore l'augmenter. On +enrôlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on sortait +furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en plein +jour de Mansoura, le parlementage, comme l'écrivait Dugua, portait son +fruit. Bientôt même il eut des conséquences qu'on n'eût osé prévoir. +Les troupes, égarées par des suggestions qui pourtant avaient été +signalées bien des fois, demandèrent impérieusement leur solde et +refusèrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si glorieusement de +triompher à la tête de celles qui occupaient Damiette, essaya de les +ramener: les prières furent aussi inutiles que les menaces; il ne put +les apaiser qu'en avisant aux moyens de les satisfaire. Lanusse fut +plus heureux quelques jours plus tard, et parvint à contenir les +siennes; mais toutes étaient agitées, mécontentes, prêtes à éclater. +Kléber, stupéfait, ne savait que résoudre. Il était humilié, consterné +de ce soulèvement inattendu, et cherchait à l'apaiser lorsque le +persiflage du reis-effendi vint lui faire encore mieux sentir le +danger qu'il y a à trop étendre ses communications. Cette lettre, qui +répondait à la dépêche transmise par Moustapha, était ainsi conçue: + + +LE REIS-EFFENDI, MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DE LA SUBLIME +PORTE, À MOUSTAPHA-PACHA. + + 28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hégire 1214; savoir, 28 brum. an VIII + (19 nov. 1799). + + +MON MAGNIFIQUE, PUISSANT, GÉNÉREUX, CLÉMENT SEIGNEUR ET MAÎTRE. + +«Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du +général en chef français l'honoré général Kléber, à mon puissant, +miséricordieux bienfaiteur et maître le grand-visir, généralissime des +armées ottomanes, a été bien compris par sa hautesse et par moi votre +serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique +le général votre ami m'ait paru sous différens rapports être un homme +sage, prévoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa +manière d'écrire, où l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut +saisir, et qui peuvent être expliquées de différentes manières. Il +dit, d'un côté, que la nation française, ancienne amie de la Sublime +Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'Égypte par +l'armée française, opérée par l'instigation d'une bande séditieuse; +que le conseil ayant discuté sur une affaire si mauvaise et sinistre, +était sincèrement porté à faire la paix avec la Sublime Porte: il dit +de plus d'être notre ami, et il conteste de l'être. De l'autre côté, +il dit être prêt à tout, même à se battre contre les armées de la +Sublime Porte. Tantôt il veut évacuer l'Égypte; tantôt il fait voir +qu'il voudrait faire cette évacuation d'une manière à n'avoir rien à +craindre. D'un côté, il fait changer la face des affaires en +n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'évacuer +l'Égypte; de l'autre côté, après avoir allégué l'opinion de la nation +française relativement à l'invasion de l'Égypte, il dit que pour +n'être pas réprimandé par cette même nation et par le Directoire +exécutif, pour avoir quitté l'Égypte, il veut être muni d'un titre qui +est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent +peut écrire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de +sorte que ce qu'il paraît vouloir dans un endroit s'oppose et fait +changer de face à ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que +si le général mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement +ses écrits et la signification véritable qui doit y être donnée par +ceux à qui ils sont adressés, il ne pourrait que s'apercevoir de +l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on +doit en porter. Si le général croit que ceux à qui il envoie ses +écrits ne se pénètrent pas de leur véritable signification, il se +trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes +capables d'approfondir le véritable sens des choses: des hommes +intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les +affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le +général votre ami doit être convaincu le premier que des formes +pareilles de traiter peuvent être comparées à des bâtisses +transparentes, dont tous les contours ont toujours été connus la +Sublime Porte, qui découvrit les choses les plus cachées, et qui +développe les affaires les plus embarrassées et les plus compliquées. +Puisque le général votre ami désire empêcher l'effusion du sang +humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le +véritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions +soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient +sincères et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes +aux autres? Voilà la conduite qui doit être tenue par tous ceux qui +agissent légalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris +leur parti. + +«Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune +destination spéciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le +bien doivent contribuer à ce qu'elle prenne une bonne tournure et +qu'elle ait un heureux succès. J'ai pensé en conséquence que je devais +expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficulté, d'une +manière toujours digne et conforme à l'état et au mérite des deux +parties. + +«Si l'on finit par traiter d'une manière conforme à celle que j'ai +annoncée, que les paroles et les faits soient toujours conformes les +uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientôt arrangé; et comme +il est très clair et évident que l'on ne pourrait que faire naître +des difficultés à la réussite de l'affaire que l'on traite, par des +paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres, l'on +espère que dorénavant, avec la grâce du Très-Haut, tout sera énoncé +d'une manière claire et évidente, et que la sincérité des intentions +des deux parties sera exprimée de sorte qu'il n'y aura pas le moindre +doute ni équivoque. Je vous prie de croire digne de votre attention ce +que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique, puissant, +généreux, clément seigneur et maître. + + «_Signé_ MOUSTAPHA-RASIKH.» + + +Morand arriva quelques jours après la dépêche du reis-effendi. Il +avait joint le commodore à Jaffa; les propositions dont il était +porteur avaient été discutées, accueillies en plein conseil; et Smith, +toujours prompt à attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqué +d'assurer Kléber de la délicatesse qu'il apporterait dans la +négociation. + +Le visir fut moins poli. Il distribua en général quelques maximes sur +l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le +prévint ensuite que ses dépêches avaient été soumises au commodore, et +au conseiller russe qui suivait le quartier-général ottoman; que le +conseil avait agréé ses propositions et _chargé le commandant Smith de +négocier l'affaire relative à l'évacuation_. Le commodore se trouvait +ainsi accrédité par la Porte et la Russie. Le grand-visir signifiait +les pouvoirs dont il était revêtu; il devenait inutile de vérifier le +titre de plénipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il avait pris; il +n'y avait plus qu'à se réunir. Kléber avait désigné pour ses +plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur Poussielgue. +Il les envoya attendre à Damiette l'apparition du commodore, et leur +remit les instructions qui suivent: + + +INSTRUCTIONS + + _Données par le général en chef Kléber, au général de division + Desaix, et à l'administrateur général des finances Poussielgue, + pour les conférences relatives à l'occupation et à l'évacuation + de l'Égypte._ + +1º. Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter +une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la +condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et +d'autre, que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si +cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les +envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit +armistice. + +2º. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes, +ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire +ottoman; une des premières conditions à exiger pour consentir à +l'évacuation de l'Égypte, est la dissolution de cette triple alliance +contre la France, et une nouvelle garantie du gouvernement anglais de +cette même intégrité de l'empire ottoman. + +3º. Depuis l'envahissement de l'Égypte par les Français, la Porte, en +usant de représailles, s'est emparée des îles de Corfou, Zante et +Céphalonie. Les envoyés demanderont, de la manière la plus expresse, +que ces îles, et ce qui en dépend, soient restituées à la France, à +qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement +anglais, tout le temps que durera la guerre. + +4º. Ainsi, dès que l'évacuation de l'Égypte aura été arrêtée, ces îles +et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent, seront +abandonnées par les troupes de la Porte, et par celles de ses alliés. +Le générai en chef Kléber sera le maître d'y envoyer de suite, et +directement de l'Égypte, telles garnisons, munitions de guerre et de +bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les +ports et places de ces îles seront restitués dans le même état où ils +se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées. + +5º. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de +l'évacuation de l'Égypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à +la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des îles +de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dépendances. Le général +en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de +Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et +de bouche, qui seront envoyées directement de l'Égypte avec les +passe-ports et sauf-conduit nécessaires. Le général en chef pense que +cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si la +Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur +l'occupation de ces îles par les Français ou par les Russes, ils +devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester +et s'y maintenir plutôt que de les voir possédées par les derniers. + +6º. Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus, +l'évacuation de l'Égypte serait consentie par les plénipotentiaires +français, ils traiteront des détails sur la manière dont cette +évacuation aura son exécution, et stipuleront, nominativement les +places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la +Porte. + +7º. Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation des +articles ci-dessus, il enverra au lieu où se tiendront les conférences +l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le nombre de +bâtimens qui devra être fourni par la Porte à l'armée française, pour +elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche. + +8º. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'armée sera stipulée +particulièrement: ils devront être conçus de la manière la plus +honorable, et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à ce +qui aura été convenu de part et d'autre. + +9º. Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des biens +de ceux des habitans de l'Égypte qui ont servi les Français avec la +soumission que l'on doit à tout gouvernement établi. + +10º. Toutes choses devant être rétablies entre la France et la Sublime +Porte comme par le passé, les négocians français résidans en Égypte, +ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la même +liberté, des mêmes priviléges et franchises qu'avant l'occupation de +ce pays par l'armée française. + +11º. Tous les prisonniers faits de part et d'autre, à Corfou, Zante, +Céphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de +l'empire ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les +Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur +patrie respective, avec les secours et passe-ports nécessaires. + +12º. Toute hostilité entre la France et la Sublime Porte, ainsi +qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitôt après +l'évacuation de l'Égypte, en attendant la conclusion définitive de la +paix entre lesdites puissances. + +13º. Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et +consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou +conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles +ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles +portées dans les présentes instructions. + +14º. Si cependant notre situation en Europe était telle que nos +frontières fussent déjà envahies, nos places principales prises ou +attaquées, ce que les plénipotentiaires connaîtront facilement par les +papiers publics qu'on ne manquera pas de leur communiquer; comme alors +probablement les plénipotentiaires adverses n'acquiesceront pas aux +conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au contraire sur +l'évacuation pure et simple de l'Égypte, les plénipotentiaires +français déclareront, dans ce cas, que jamais général français ne +consentira à une semblable évacuation que sur les ordres par écrit de +son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit pour expédier un +courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et une suspension +d'hostilités, jusqu'à son retour, qui sera fixé à quatre mois. + +15º. Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les +plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les +différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement. + +16º. Les plénipotentiaires ne correspondront officiellement que par +écrit. + +Fait au quartier-général du Caire, le 16 frimaire an VIII de la +République française, + + _Signé_ KLÉBER. + Pour copie conforme, + _Signé_ KLÉBER. + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + +RÉPONSE DU GRAND-VISIR, _à la Lettre qui lui a été écrite par le +général en chef_ KLÉBER, _le 5e complémentaire an_ VIII, + + Apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de Moustapha-Pacha, + prisonnier au Caire. + + + (Nº 1.) Au quartier-général de Damas (sans date). + + + _Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des + Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé_ KLÉBER, _dont + la fin puisse être heureuse, un des Généraux de France,_ SALUT ET + AMITIÉ. + +J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier de +Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que +vous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la +République française, et que vous cherchez à excuser ce qui s'est +passé. Vous m'avez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du +Caire, et que vous l'aviez remplacé. J'ai reçu, jointe à cette lettre, +la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte, qui me fut +remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir +envoyée dans la crainte que la première n'ait été prise par quelqu'un +des bâtimens qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que vous avez +reçu ma réponse à la lettre de Bonaparte, que j'ai envoyée par le +même, effendi qui était porteur de la sienne, et que vous avez +parfaitement compris le sens de ce que je lui écrivais. + +Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que +vous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la +guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique +que l'effusion du sang humain! + +Je dois vous observer, d'après le désir que vous montrez de rétablir +la paix entre la Sublime Porte et la République française, qu'il faut +commencer par faire connaître les pouvoirs donnés par les cinq +Directeurs de France, désigner ensuite les plénipotentiaires et le +lieu des conférences, où l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer +cette paix entre les deux puissances, et que nécessairement ces +préliminaires prendront beaucoup de temps. + +Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de +retourner en sûreté d'où vous êtes venu, et entamer des négociations +pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi +d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du +Très-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement à tous les +musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut, +ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte, je vous ferai avoir +toute sûreté de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le +moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre, à vous, ni à +aucun des Français qui sont en Égypte, et qui pourront en partir avec +leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur les bâtimens +français qui sont en Égypte, et s'ils ne suffisent pas, sur ceux de la +Sublime Porte. + +_Lorsque vous serez arrivés dans votre pays, si votre république +témoigne le désir de rétablir la paix avec la Sublime Porte_, vous +savez qu'il doit être ouvert à cet effet des négociations entre des +envoyés de part et d'autre, conformément aux anciens usages établis. + +Si vous désirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet +arrangement pourra avoir lieu conformément à ce que je viens de vous +dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus +convenable pour votre sûreté, ne tardez pas à m'en instruire. C'est +pour cet objet que je vous ai écrit la présente; quand vous l'aurez +reçue, et que vous en aurez compris le contenu, réfléchissez beaucoup +à sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose. + +Signé en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau apposé à la lettre. + +Traduit par le citoyen Brascevich, interprète du général en chef. + + _Signé_ DAMIEN BRASCEVICH. + Pour copie conforme, + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 2.) Au quartier-général du Caire, 27 octobre 1799. + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR. + + +J'ai reçu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le +trésorier du très considéré Moustapha-Pacha, et après en avoir compris +le contenu, j'en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous +faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc ici +qu'à prier Votre Excellence d'apporter à ce que ce pacha, notre +prisonnier et pourtant notre très honoré ami, pourra vous écrire. Il +s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur +le passé que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de +considérer surtout que de quelque côté que puisse se ranger la +victoire dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne +saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux +puissances pour lesquelles nous agissons. + +Je prie Votre Excellence de croire à la très haute considération que +j'ai pour elle. + + KLÉBER. + + + (Nº 3.) Au quartier-général du Caire, 11 octobre 1799. + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU. + + +Le grand-visir a renvoyé l'effendi qui était porteur de la lettre de +Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil, et +marquée au coin de la plus haute insolence. _Il faut, d'après cela, +renoncer entièrement à traiter avec les ministres de la Sublime Porte, +ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce à quoi aucun individu de +l'armée ne consentirait sûrement pas._ + +Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empêcher d'entrer en +pourparlers avec les bâtimens européens qui pourraient se présenter +devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un parlementaire russe ou +anglais. J'inspirerais par là aux Turcs une jalousie, ou plutôt une +défiance qui pourrait les rendre plus traitables, et mon objet +principal, celui de gagner du temps, se trouverait toujours rempli. + + KLÉBER. + + + (Nº 4.) Belbéis 2 octobre. + +LE GÉNÉRAL REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +Je vous envoie, citoyen Général, une lettre de l'adjudant-général +Martinet, qui m'écrit les renseignemens qu'il a reçus d'un volontaire +de la 25e demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit à Damas, et +renvoyé par le visir. L'idée de faire un prisonnier et de nous le +renvoyer afin d'effrayer sur les préparatifs ne peut avoir été +suggérée que par des Européens, et annonce en même temps peu de +confiance dans ses forces, ou le désir de négocier. L'adjudant-général +Martinet doit vous écrire les mêmes renseignemens qu'il me donne. + +Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. _L'esprit des habitans +est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des préparatifs des +pachas._ + + + (Nº 5.) Tigre, le 16 octobre 1799. + +AU GÉNÉRAL MARMONT. + + +Votre départ subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du +plaisir de vous revoir, comme je l'avais espéré, et de prendre votre +réponse à la dernière lettre du commodore, qui l'attend encore. + +Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en France, s'il y +arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras, est en état +d'accusation. On leur impute formellement, entre autre choses, d'avoir +_exilé et relégué la plus belle armée de la République dans les +déserts de l'Arabie_; et Rewbell en appelle au général Bonaparte, pour +justifier son projet, comme vous verrez par les feuilles ci-incluses. +J'espère que nous serons bientôt devant Alexandrie, et que j'aurai +l'honneur de vous y voir dans le courant du mois. Je vous ferai part +alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y en eut jamais autant que +dans ce moment-ci. + +Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée, +de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux _le Centaure_ et +_la Bellone_; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant +capitaine du _Leander_, et qui fut si maltraité par le commandant du +_Généreux_. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent +beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la +dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard. + +Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre +ci-incluse à son adresse. Elle est de notre _consulesse_ à Acre, a +rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc., +etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si +jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos +amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes +services sans réserve. + + JOHN KEIT. + + + (Nº 6.) Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799). + +LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL EN CHEF. + + +Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le +général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient +d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé +la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si +rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait +bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête +pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se +présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général +Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut +être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les +faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à +l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens, +puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai +vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre +à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de +l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il +n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle), +l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer +qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous +seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi +construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place +sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait +faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et +éloigner les bâtimens ennemis. Les redoutes fermées sont très +dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas prises +de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs mains +elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général Verdier à +les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire ouvertes à la +gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette avait été +cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était +indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des +agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je +pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que +Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à +agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je +n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il +n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec +nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite. +La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et +chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la +voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats +éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer +d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens +s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce +que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que +par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le +présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait +du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que +je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le +général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon Général, +qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de vous faire +partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande instamment +quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il ne faut pas, +je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant qu'il soit +deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je voudrais +savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. J'irai +visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous ne me +faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour me +rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces +voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me +manquent. J'attends de vos nouvelles. + + DESAIX. + + + (Nº 7.) Quartier-général du Caire, 18 brumaire an VIII + (9 novembre). + +AU GÉNÉRAL DESAIX. + + +Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un +courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il +déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y +aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas +à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera. +_Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette_, et je pense que cela le +rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi +que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du +départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand; +mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose. + +Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier s'attend +à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est pourquoi +je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de prendre le +commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a définitivement passé +en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, évitant fort adroitement +la rencontre de nos troupes. + +J'attends le 20e de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous l'enverrai, +et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3e régiment de cette +arme, et les chasseurs du 22e à Rosette. + +_Je ne désespère pas de renouer les conférences_, et vous serez +toujours un des conférendaires. + + KLÉBER. + + + (Nº 8.) 10 novembre. + +KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU. + + +J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement +provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général, +les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez, +dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à +temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de +mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller +les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison. + +Je vous salue, + + KLÉBER. + + + (Nº 9.) Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799. + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES +ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE. + + + _Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne + une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ. + +J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le +commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les +articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce +ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a +contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour +garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la +restitution de l'Égypte. + +Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur +d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos +malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus +tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par +Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que +vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs, +et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois +sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur +général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire +interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence. + +Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et +s'arrangerait facilement. Je me flatte même d'avance d'avoir une +réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient +ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne +manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger. + + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 10.) Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa, + le 8 nov. 1799. + +LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +MONSIEUR LE GÉNÉRAL, + +La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire, +m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M. +l'adjudant-général Morand. + +Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp +de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter, +pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur. + +Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté; +et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir +des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à +cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en +votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces +ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la +bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que +ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet +devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais +jamais faire une proposition déshonorante pour l'armée française, +dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que celui qui n'est +pas délicat sur ce point se déshonore lui-même. L'estime que vous +voulez bien me témoigner m'est d'autant plus agréable que je +n'ambitionne que celle des hommes estimables. + +«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences +seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous +faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que +m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour +moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand +le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si +heureusement entre nous.» + +J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite +estime et la plus haute considération, + + SIDNEY SMITH. + + +LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an VIII (28 novembre). + + +Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans +effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un +pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les +Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits +entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte. +Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le +trésorier du très honoré Moustapha-Pacha. + +L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith était +venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en +présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru +ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier +l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus +avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les +délégués français devront se rendre. + +Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement +dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la +Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni +secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires. + +Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par +exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut +point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître +tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours +avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a +été expédiée. + +Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214 +(21 _brumaire an_ VIII). + + _Signé en chiffres_ JOUSSEF. + + + (Nº 9.) + +LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER, + + À bord du vaisseau de Sa Majesté, _le Tigre_, devant Damiette, + le 26 octobre 1799 (4 brumaire an VIII). + + +MONSIEUR LE GÉNÉRAL, + +La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le +suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que +vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1er jour +complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne +n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les +questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours +alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette +guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité +d'alliance, signé le 5 janvier dernier. + +«Par l'article 1er, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté +l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance, +accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être +conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les +deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans +toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité +réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires +pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour +effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se +garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa +Majesté Britannique garantit toutes les possessions de l'empire +ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant l'invasion des +Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article 5, une des +parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre l'autre et +sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une des deux +parties, en haine des stipulations de ce traité ou d'exécution fidèle, +l'autre partie viendra à son secours, de la manière la plus utile, la +plus efficace et la plus conforme à l'intérêt commun, suivant +l'exigence du cas....» + +«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se +trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont +convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que +d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de +leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux +conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles, +etc....» + +D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que +le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne +manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de +représenter. + +L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour +l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité +d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui +n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus +longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes +qui les ont relégués dans ces contrées lointaines. + +Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le +Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un paquet qu'il m'a fait, signé +de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous le verrez par +quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On est encore à +temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on n'oublie pas +que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas permise par +l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie serait +impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de +transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et +le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et +les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine +une puissance neutre en Europe. + +J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre, +d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait +déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces +chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a +dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition +dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte +d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer. +Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française +d'accepter un bienfait. + +Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à +l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république +française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder +aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de +ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le +point de communication entre les deux mers dont nous sommes les +maîtres. + +Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte par les +Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire +ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas +pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis +d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les +principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux +Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que +leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se +venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées. + +L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce; +son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les +souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les +diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de +guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur +tout le midi de la France. + +L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique +actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la +politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette +ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix _générale ne +peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte_; elle pourrait +être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute +négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est +pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens +respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut +être même entamée. + +Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à +même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi +distingué que vous, et de me flatter que vos communications +officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront +rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer +dans des rapprochemens de ce genre. + +J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, + +Monsieur le Général, + +Votre très humble et très obéissant serviteur, + + _Signé_ SIDNEY SMITH, + + Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique près la Porte + Ottomane, commandant son escadre dans les mers du Levant. + + + (Nº 99.) + + Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799. + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES +ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE, + + + _Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne + une longue vie pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ. + +Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare, +au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur. + +Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et +de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à +l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches +toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre +impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire, +compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que j'eusse +reçu de nouveaux ordres. + +Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours +été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu +faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu +dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont +amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition +d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire +ottoman. + +C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence +toutes les avances convenables. + +J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous +nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc +être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle +ne peut l'être pour toute l'Europe. + +Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en +demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation +de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de +négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de +revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts +de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité +personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un +succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance +funeste. + +Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand +même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte, +il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour +établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués +des instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des vôtres sans +avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à celle de +Votre Excellence. + +Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en +blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués. + +Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les +intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au +moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la +postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront +mérité. + +Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai +pour elle. + + _Signé_ KLÉBER. + + +ARTIFICES DE SIDNEY. + +INSURRECTION.--PRISE D'EL-A'RYCH + +Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney +ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il +prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux +Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous +quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous +paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres +cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de +prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce +que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données +que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le +Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la +guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique +produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à +Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut +sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des +Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus +insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le +visir, toujours abusé, lui répondit qu'une aile de son armée se +trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les Français +qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni prendre +des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du temps; +qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper aux +orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par le +désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité +cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les +plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant +sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh. +Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre +se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à +bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient +que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que +se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta +cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait +admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des +places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition +indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à +composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps +donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient +inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le +devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles +s'adressaient. Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et par +admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle il +avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance de +l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien ne +justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait +mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce +qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés +pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une +transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement +Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait +d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au +commodore: + + +«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été +le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le +général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province +pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement +désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en +Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les +premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que +l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre +l'Égypte à la Sublime Porte. + +«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était +investi de la confiance des parties pour traiter cette importante +affaire. Ses lumières personnelles le mettent en état d'en apprécier +tous les rapports. + +«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste +aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties +belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de +vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française. + +«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux +ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle +procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle +délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part +et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un +nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat +serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les +Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans +l'empire ottoman et avec la Russie. + +«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des +intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que +plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix +générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et +sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa +position, a le droit d'exiger une compensation honorable, +proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les +soussignés, en vertu de leurs pleins pouvoirs, offrent l'évacuation +de l'Égypte aux conditions: + +«1º. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions +qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle; + +«2º. Que les relations entre l'empire ottoman et la République +française seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre; + +«3º. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de +l'empire ottoman; + +«4º. Que l'armée évacuera avec armes et bagages sur tous les ports +dont il sera convenu, aussitôt que les moyens d'évacuation lui auront +été procurés. + +«À bord du _Tigre_, 8 nivôse an VIII (29 décembre 1799). + + «_Signé_ DESAIX, POUSSIELGUE.» + + +Sidney était loin de s'attendre à des propositions de cette espèce. Il +croyait prendre la négociation au point où Kléber l'avait conduite, et +voilà qu'il se trouvait vis-à-vis d'un homme, d'un projet tout +nouveau. Poussielgue lui-même se montrait moins impatient de revoir +l'Europe. La présence de l'étranger lui avait rendu son énergie; il +insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le +commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours +philanthrope, il recourut à ses artifices ordinaires, et continua +de jouer son jeu. Sa qualité d'_homme_, _de chrétien_, lui faisait un +devoir de prévenir l'effusion du sang; mais le visir était un Turc +obstiné, farouche; on mettait en avant des considérations qui +n'avaient été ni délibérées ni prévues: il allait consulter Sa +Hautesse, s'interposer entre elle et les Français. Il fit voile, en +effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer, +chassa de Tyr à Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours à +faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plénipotentiaires +sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne répondait à leurs plaintes +qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se +résigner. + +Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur +absence à profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne +cessaient, avant que l'armistice fût conclu, de les engager à tenter +un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait +impatiemment les privations du désert; ils n'eurent pas de peine à +l'obtenir. Leurs dispositions répondirent au but; elles furent +calculées avec une profonde astuce. + +Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gémissaient +dans les cachots. Ils se rendirent auprès d'eux, les plaignirent, et, +passant à l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient été pris, +ils lui annoncèrent que ses fers allaient tomber, que des ordres +étaient donnés pour qu'il fût traité avec distinction. Ils +l'engagèrent à ne pas méconnaître la bienveillance du chef de l'armée +turque qui les brisait. Le Français était encore à chercher où +tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprète du +visir, qui lui représente que la privation des effets qu'ils avaient +au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pénible, et +l'invite, au nom de son maître, à les réclamer. Il y consentit: cet +acte de docilité parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du +visir. On le conduisit dans une tente magnifique, où se trouvaient les +officiers anglais avec les généraux musulmans. On lui adresse d'abord +une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent +El-A'rych, les troupes qui les défendent; on n'omet, en un mot, rien +de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que +son trouble est au point où on se propose de le porter, on lui +présente à signer la lettre qu'il doit écrire. Heureusement il n'était +pas homme à se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet +d'étonnement, en voyant qu'au lieu d'une réclamation d'effets, c'est +une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera +de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens. +Il se plaignit de l'indigne piége qu'on lui avait tendu, refusa +d'apposer sa signature à cette pièce infâme, resta sourd aux prières +comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprète ne +tarda pas à le suivre. Il lui fit une peinture animée de la colère du +visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se +préparait, et lui présenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux +était trop ému pour en démêler la perfidie, et signa. Une fois munis +de cette pièce, les officiers anglais menèrent rapidement à fin la +trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un émigré qui avait +autrefois servi dans le régiment de Limousin, d'où sortait presque en +entier la garnison du fort. Il était délié, adroit, capable +d'organiser la révolte; il fut chargé de la semer parmi ses anciens +soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermédiaire; mais +il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme +qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui +prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientôt triomphé +des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien +libre, bien dégagé de toute affection nationale, il l'emmena avec lui +sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte dès qu'il fut à la vue des +postes, donna ses dernières instructions à son émissaire, et se fit +annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafraîchissemens, et +ne tarda pas à arriver lui-même. L'émigré lui remit des lettres, où le +colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que +d'honneur, que de la nécessité de prévenir l'effusion du sang; et lui +demandait la remise de la place par pure humanité, car ses troupes +étaient si nombreuses, les motifs si péremptoires, que ce serait folie +de résister. + +Cette sommation était étrange, et les insinuations qui +l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir à l'émigré, +qui s'excusa, parla des forces, de la férocité des Turcs, et ouvrit +une discussion verbale, dont son émissaire profita pour se glisser +parmi nos postes. La curiosité, le désir d'avoir des nouvelles de +leurs camarades, les avait groupés autour de lui; il répandait la +séduction à pleines mains: il montrait les pièces d'argent qu'il avait +reçues, vantait les bons traitemens que tous éprouvaient, et se +félicitait du bonheur qui lui était garanti de repasser incessamment +en France. Quelques uns de ses auditeurs témoignaient des doutes; vous +ne m'en croyez pas, leur dit-il; à la bonne heure: «mais vous en +croirez peut-être le lieutenant. Tenez, voilà la lettre qu'il écrit +aux officiers de la 9e.» Elle n'était pas cachetée; elle fut aussitôt +ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui +appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal +était fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un +Français se fît l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer +le prisonnier, consigna la troupe, et répondit au colonel Douglas +qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au +moment où un armistice, offert par son chef, avait suspendu les +hostilités. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les +généraux ne fussent-ils pas en pleine négociation pour la paix, rien +ne l'autorisait à sommer une place devant laquelle ses troupes +n'avaient pas encore paru. + +L'émigré avait jeté de coupables espérances dans la troupe, et +réveillé des souvenirs que la circonstance rendait fâcheux; il se +retira. Ces germes de désordre étaient lents à se développer. Les +Anglais recoururent à une autre ruse. El-A'rych, placé à quatre +journées de marche dans le désert, n'était soutenu que par le poste de +Cathiëh. Ses communications étaient longues, pénibles, exigeaient des +escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginèrent de +mettre cette circonstance à profit. Ils multiplièrent les messagers du +visir, expédièrent des Tartares, qui, effrayés, tremblaient au seul +nom de Bédouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'étaient +protégés par trente à quarante hommes. Le commandant, qui avait +pénétré l'artifice, se montrait peu disposé à se prêter à ces +frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de +leurs dépêches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats à +la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du généralissime se +présenta, et déclara net qu'il ne courrait pas les risques de la +traversée, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les +tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et était bien +résolu à ne pas céder, quelque spécieuses que fussent les allégations, +lorsqu'un détachement de dromadaires chargé de lui remettre trois +effendis que Kléber envoyait au visir, se présenta. Cette troupe +allait reprendre le chemin de Cathiëh; le Tartare fut sans prétexte, +et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses défenseurs. Sa position, +néanmoins, n'en devint pas meilleure. Les dromadaires s'étaient mêlés +à la garnison, et avaient imprudemment répandu parmi elle qu'ils +avaient ordre de se replier sur Salêhiëh dès qu'ils verraient +El-A'rych investi. Cette nouvelle ébranla sa constance: elle se crut +sacrifiée, perdue, et ne montra plus qu'indécision. + +Enfin, l'armée ottomane déboucha; elle s'établit sur le torrent qui +couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'étendit +au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia, +et poussa un gros de cavalerie à la gorge du désert. Ces dispositions +achevées, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se présenta +avec un de nos prisonniers, et menaça la garnison, si elle ne rendait +immédiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne +voulut rien entendre; on s'adressa à ses soldats. Ils étaient encore +tout étourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils +eurent la faiblesse de prêter l'oreille à de coupables espérances, et +une insurrection terrible ne tarda pas à éclater. Le feu s'était +ranimé; les Turcs s'élançaient de la première parallèle, et, plantant +leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains à +s'établir sur une ligne plus rapprochée du fort. Ils avaient d'abord +obtenu quelque succès; mais nos projectiles tombaient si juste que les +hommes, les guidons, quoique aussitôt remplacés qu'abattus, furent à +la fin obligés de disparaître. + +Le début était heureux, le moral des troupes pouvait se remonter, on +redoubla de séductions. On enivra de nouveau les soldats de l'espoir +de revoir la France; on leur exagéra les forces du visir. On fit +valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place; on +insista sur l'impossibilité où ils étaient d'être secourus. +Abandonnés, perdus au milieu du désert, que pouvaient-ils contre les +hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter +de les vaincre? Pouvaient-ils même se promettre de les arrêter? +Pourquoi se dévouer à d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux +outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'était-il pas plus +sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait défendre, +la vie de tant de braves, qui, résignés à verser leur sang pour la +France, voulaient du moins que leur mort lui profitât. Résister +n'offrait aucune chance de salut; traiter les présentait toutes: il +fallait traiter. + +La garnison ébranlée hésitait encore sur ce qu'elle avait à faire; +mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se développèrent +pour appuyer la séduction. Les Turcs débouchent tout à coup du vallon +des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et +s'établissent dans des ruines, d'où on essaie en vain de les +débusquer. Cette brusque irruption achève ce que la perfidie a +commencé. Les troupes désespèrent d'elles-mêmes; elles s'agitent, +s'inquiètent, et, se révoltant à la vue des vains dangers auxquels on +les expose, elles demandent impérieusement que les hostilités cessent, +et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer leur +courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs +ressources, l'importance du poste qui leur est confié, les espérances +que l'armée fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles. +Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations +couvertes de cris séditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre; +on ne veut plus lui obéir. Il ne se rebute pas néanmoins. Il +interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prêter l'oreille +à des suggestions perfides, de s'abandonner à de coupables espérances, +et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque +vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs +outrages. Les braves qui n'ont pas abjuré les sentimens français +suffiront à défendre le fort; les portes sont ouvertes, allez. + +Les ponts-levis s'étaient, en effet, abattus; mais la résolution du +commandant avait imposé. La troupe était subjuguée, confondue; elle +manifestait l'intention de se défendre, Cazal la renvoya à ses +positions. La nuit ramena les intrigues; tout était de nouveau changé +quand l'attaque recommença. Les Turcs s'échappèrent en tumulte de +leurs tranchées, se répandirent sur les glacis, bravèrent le feu des +détachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni séduire; et, se +portant tout à coup sur leur droite, ils se jetèrent dans le bastion, +et l'occupèrent sans brûler une amorce. Ils suivirent les troupes qui +avaient si honteusement rendu les postes qu'elles devaient défendre. +Ils pénétrèrent dans les retranchemens, se couvrirent de tout ce qui +leur tomba sous la main, et parvinrent à se maintenir malgré la +mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins. + +L'ennemi était au pied des ouvrages, une partie des troupes annonçait +les dispositions les plus fâcheuses; tout était dans le désordre et la +confusion. Les uns, inspirés par la frayeur, s'écriaient que les +murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attaché la mine; les +autres, poussés par la malveillance, déploraient l'obstination du +commandant, et soutenaient que la garnison était perdue si elle ne se +hâtait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter +quelques obus sur les points menacés, et ordonna de déplacer toutes +les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion. +Le feu s'était peu à peu ralenti pendant qu'on se livrait à ces soins; +les terreurs semblaient dissipées, les imaginations mieux assises; il +résolut de hasarder une sortie. Chargé de balayer les retranchemens +qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey réunit ses grenadiers, +ouvre la barrière, commande, part, et n'est suivi par personne. Il +revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obéi. Le +commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir, +l'honneur inspirent, sans être plus heureux. Trois fois il leur +ordonne de le suivre à l'ennemi; trois fois ils lui répondent qu'ils +ne marcheront pas, qu'ils ne veulent plus se battre. La rébellion se +propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes ne +connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie; l'autre +jure qu'il ne brûlera pas une amorce; tous prétendent que le fort va +sauter, et demandent à grands cris qu'il soit rendu. Cazal, pour toute +réponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse, les engage à +continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance les irrite: +ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le parapet, ils les +agitent la crosse en l'air, et font signe aux assiégeans qu'ils sont +prêts à se rendre. Quelques uns même se portent au drapeau; ils +l'abattent, le précipitent dans la lunette, et ne s'aperçoivent pas +plus tôt qu'il est de nouveau arboré, qu'ils accourent pour le +renverser encore et lui substituer un drapeau blanc. Quelques braves +accourent à la défense des couleurs nationales. Le capitaine +Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent Codicé se +joint à lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont juré de +conserver intact; ils bravent, ils menacent, et réussissent à éloigner +les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue. + +Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en +foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les +fossés. Bientôt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen +d'éloigner, se presse au pied des retranchemens, et demande à grands +cris d'être reçue dans la place. Elle s'essaie à escalader les +bastions, entasse des matériaux qui n'ont pas encore été mis en +oeuvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent des +cordages, qu'ils l'aident à franchir les remparts. Les prisonniers, +qui, jusque-là étaient restés paisibles, se soulèvent à la vue de +leurs camarades hissés sur les murs. Ils renversent les pierres qui, +interceptent la communication du fort au bastion; ils ouvrent la +poterne, introduisent tout ce qui se présente, et fondent sur les +Français. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise; ils se +rassemblent, se pelotonnent, rompent, écrasent les Turcs; mais, +accablés bientôt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont +toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont +imprudemment livrés. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie où +quelques hommes rares se débattent au milieu d'une troupe d'égorgeurs. +Cazal parvient cependant à se faire jour, à la tête de quelques uns +des siens. Il gagne la porte du fort, s'y établit, s'y barricade, et +oppose, à la foule qui le presse, une résistance dont elle ne peut +triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le +supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est +résolu de s'ensevelir sous les décombres s'il n'obtient une +capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au même +instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrières; +la porte est le seul obstacle qui leur reste à franchir pour pénétrer +dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et +consentent cependant à la proposition de Cazal, que leur transmet +Douglas. On écrit aussitôt; on rédige une convention ainsi conçue: + +ART. 1er. + +La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et +emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs +effets. + +ART. 2. + +Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée +ottomane. + + Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivôse an VIII. + + +Le colonel Douglas signa cette pièce, en expliqua le contenu aux +pachas, impatiens, qui y apposèrent leur sceau, et la repassa au +commandant, qui la garda. + +On se mit aussitôt à déblayer les barricades, et le porte fut ouverte. +Semblables à un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se +précipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et +la mort. Les uns se répandent dans l'hôpital, égorgent les malades et +les blessés dans leurs lits; les autres convertissent les forges en +ateliers d'assassinats. Ici, ils décapitent sur l'enclume les +malheureux qu'ils immolent; là, ils les mutilent à coups de pelle et +de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les précipitent +par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les +livrer à d'autres tigres impatiens de les égorger. Tel fut le +résultat des manoeuvres philanthropiques des officiers de Sidney; +l'humanité, l'honneur, tout avait été foulé aux pieds pour arriver à +cette horrible hécatombe. + +Si du moins elle n'eût pas été inutile! mais Kléber avait déjà modifié +ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe +avaient ébranlé sa constance. Il était revenu sur les conditions dont +il avait d'abord déclaré ne pouvoir se désister que sur des ordres +écrits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la +perfidie. Il était rebuté, impatient d'évacuer un pays qu'il +désespérait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la +neutralité de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il +commandait. Si ces conditions étaient admises, il donnait ordre à ses +plénipotentiaires de conclure, et les autorisait même à stipuler la +remise d'El-A'rych, comme garantie du traité. Mais ses dépêches +n'avaient pas franchi le Bogaz, que déjà la nouvelle du désastre lui +était parvenue. Il s'aperçut alors du piége que lui avait tendu +Sidney. Il se plaignit de la déloyauté du commodore, qui retenait ses +plénipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et, +s'élevant au-dessus des circonstances, il donna au général Reynier, +qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs. +«Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf régimens de +cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous +puissiez douter d'un brillant succès.» Rampon devait prendre part au +mouvement. Verdier était chargé de l'appuyer, et Friant avait ordre +d'accourir de la Haute-Égypte, de couvrir le Caire, pendant que le +général en chef s'avançait sur Belbéis avec la 61e, la cavalerie et +l'artillerie de la réserve. La réflexion vint bientôt calmer cet élan. +Tout était le 4 à la guerre; le 5, tout se trouva à la modération, à +la longanimité. Kléber, qui la veille écrivait, pressait, ne voulait +pas qu'on perdît une heure, timide, réservé maintenant, se bornait à +demander _qu'au moins l'armistice proposé par sir Sidney Smith et par +le grand-visir fût désormais respecté, et, s'il se pouvait, garanti +par des otages_; il ne voulait pas même que les plénipotentiaires +insistassent sur la restitution du fort. Il ne s'en tint pas là. +Cédant tout à coup à l'impatience, à l'impétuosité de son caractère, +il voulut, suivant son expression, trancher les difficultés d'un seul +coup. Il ouvrit une négociation directe avec le grand-visir, et se +désista de trois des quatre articles dont les plénipotentiaires +avaient ordre de ne pas se départir. + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + (Nº 1.) Damiette, 16 décembre 1799. + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, +ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +CITOYEN GÉNÉRAL, + +Smith n'a pas encore paru; aussitôt qu'on l'apercevra, nous lui +enverrons demander le lieu où nous pourrons le joindre, et les +personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun +embarras. + +Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoyé des +Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux +frégates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se +rendre. Les détails de cette sommation vous seront envoyés par le +général Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoyés du +grand-visir ont annoncé qu'il était avec son armée à Ghazah. + +Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les conférences, d'en +influencer le résultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre? +Il a au moins voulu avoir un prétexte pour tenter une reconnaissance +de la place. + +Il nous tarde à présent d'être auprès du commodore anglais, pour que +la suspension d'armes soit convenue jusqu'à la fin des conférences, ou +que nous retournions auprès de vous, si nous nous apercevons qu'il n'y +a rien à faire auprès de lui. + +Vous avez oublié de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour +le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer à +Damiette auprès du général Verdier, pour nous le remettre, ou pour +nous le faire passer. Salut et respect. + + DESAIX, POUSSIELGUE. + + + (Nº 2.) Damiette, 22 décembre 1799. + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES +POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +CITOYEN GÉNÉRAL, + +Les citoyens Savary et Pérusse sont revenus ce matin; ils ont passé la +nuit à bord du _Tigre_, et nous ont rapporté les lettres et pièces +dont vous trouverez ci-joint copie. + +Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trêve par +terre, à condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catiëh +entre les mains de l'armée ottomane. + +Sans nous arrêter à cette proposition ridicule, nous saisirons +l'ouverture qui est faite pour obtenir une trêve, en laissant les +choses de part et d'autre _in statu quo_, ou en les modifiant à +avantages égaux de part et d'autre. + +Voici les nouvelles que Smith nous a données. _Le Guillaume Tell_ est +à Malte, les Anglais sont à Goze et continuent à bloquer Malte; _le +Généreux_ est rentré à Toulon; _le Leander_ a été repris à Corfou. Il +y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre; les Russes +bloquent Gênes par mer; nos escadres sont bloquées à Brest par une +escadre anglaise de même force. Smith assure que l'escadre hollandaise +s'est rendue sans combat, comme on l'a débité, et que l'armée combinée +en Hollande a été battue par les coalisés. Au reste, ces nouvelles +sont anciennes. Il n'en est pas arrivé, depuis le départ de +l'adjudant-général Morand, de plus fraîches que celles dont il a eu +connaissance. + +Vous verrez la déclaration de guerre de la Russie à l'Espagne. + +Vous verrez aussi la déclaration de la Porte, qui renvoie le chargé +d'affaires d'Espagne à Constantinople, à cause de l'intérêt qu'il +prenait aux affaires de France. Cette déclaration n'annonce pourtant +pas une rupture. + +Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles manoeuvres de notre +amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur. + +Nous irons coucher aujourd'hui à Lesbëh, et demain matin nous serons à +bord du _Tigre_. + +Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre +de votre part. Il vous envoie en échange des liqueurs d'Angleterre. + +Salut et respect. + + DESAIX, POUSSIELGUE. + + + (Nº 3.) + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES +POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + À bord du _Tigre_, 25 décembre 1799. + + +CITOYEN GÉNÉRAL, + +Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du +grand-visir. + +Le citoyen Damas est parti hier soir avec les réponses de M. Smith à +vos lettres. Nous en sommes encore au même point, c'est-à-dire que +nous n'avons pas entamé la question principale. Les premiers mots +échappés à M. Smith sont si loin de ce que nous avons à demander, et +même de ce que nous espérions obtenir, qu'avant d'entrer en matière +nous avons jugé qu'il fallait bien préparer les esprits, et les +disposer à écouter sans étonnement nos propositions. Il ne s'agirait +de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien deviné, que de +traiter l'armée comme prisonnière de guerre, c'est-à-dire qu'en +rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait +en liberté tous les Français non militaires, arrêtés dans l'étendue de +l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'à +la paix générale. + +Nous vous répétons, citoyen Général, que nous avons deviné ces +propositions plutôt que nous ne les avons entendues, et que nous avons +éludé une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant +de combattre. + +Nous comptons entamer aujourd'hui plus sérieusement cette affaire, et +établir nos bases. + +Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premières +lettres que nous vous écrirons. + +Salut et respect. + + DESAIX, POUSSIELGUE. + + + (Nº 4.) Au quartier-général du Caire, 29 septembre 1799. + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR. + + +J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en +conséquence je déclare à Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas +fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve, +aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts même confiés +à Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyauté, +dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par +la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations. + +J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange +arrêté entre le général français Marmont et Petrona-Bey devant +Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de +Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans +ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier +l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est +connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-être à offrir en +échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également +s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai +pour elle. + + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 5.) Quartier-général de Ghazah (sans date). + + Reçue par un Tartare, arrivé au Caire le 22 décembre 1799. + + +AU MODÈLE DES PRINCES DE LA NATION DU MESSIE, etc. + +J'ai reçu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez +directement envoyée par Mousa, Tartare, en réponse à celles que je +vous ai précédemment écrites. Je pense que les dépêches que j'ai fait +remettre à l'officier que vous aviez envoyé à bord du vaisseau du +commandant anglais Smith mon honoré ami, vous sont parvenues. + +Vous m'avez écrit que vous voulez évacuer l'Égypte, et que les +arrangemens qui seront proposés et pris pour effectuer cette +évacuation seraient conformes à la dignité et à l'équité de la Sublime +Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contractée, et au +droit des gens, afin d'épargner, par ce moyen, l'effusion du sang. +Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous désiriez ouvrir des +conférences pour traiter de l'évacuation de l'Égypte, et que si, +malgré ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles +dispositions, vous n'étiez plus responsable devant Dieu ni devant les +hommes du sang qui serait répandu; préférant alors moi-même de traiter +avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti à +l'ouverture des conférences. + +Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'écrire qu'il s'était tout +récemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait +pas trouvé les délégués que vous avez consenti à envoyer à son bord; +mais que les mauvais temps l'ont forcé de quitter les parages de +Damiette, et d'aller jusqu'à Jaffa, d'où il se rendrait de nouveau +devant Damiette, avec l'espérance de trouver vos délégués, et que +s'ils n'y sont pas encore arrivés, il se portera vers Alexandrie. +Cependant une aile de mon armée se trouve déjà devant El-A'rych, et +les troupes musulmanes commençant à détruire par des escarmouches les +Français qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang +répandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche +de mon armée, nous ne pourrions, en conséquence, prendre des +arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui +s'écoule. Si donc vous êtes toujours dans les dispositions que vous +avez manifestées, il importe que vous vous hâtiez de faire arriver vos +plénipotentiaires à bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les +vents contraires et les mauvais temps, ont été les motifs du retard +qui a eu lieu jusqu'à présent, j'ai écrit au commandant Smith, que, +dans le cas où vos délégués seraient à son bord, il les conduisît à +son quartier-général de Ghazah, où ils seront à l'abri de pareils +accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoyé vos +délégués à bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours +disposé à terminer l'affaire de l'évacuation de l'Égypte sans +effusion de sang, je vous engage à envoyer par terre vos délégués à +Ghazah. Dès qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilités de +part ni d'autre. Dès que vos envoyés seront à Ghazah, j'inviterai le +commandant Smith à s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de +consolider l'affaire de l'évacuation de l'Égypte, dans l'endroit qui +sera désigné à cet effet, sur le rivage de cette ville. + +Comme vous me mandez, dans toutes vos dépêches, que votre volonté +n'est point de répandre du sang, et que le succès de l'affaire dont +il s'agit serait un moyen de rétablir l'ancienne amitié entre la +Sublime Porte et les Français, je vous fais savoir par la présente, +dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles dispositions ne +peuvent jamais être rejetées par la Sublime Porte, parce qu'une +semblable conduite serait contraire à notre équité et à notre loi. + +J'espère que, lorsque vous aurez reçu cette lettre, et que vous en +aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans +vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre +intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des +affaires. + + _Signé_ JOUSSEF. + + +NOTE DU COMMODORE SIDNEY SMITH. + + + (Nº 6.) À bord du _Tigre_, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799. + + +Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les +commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme +des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et +convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y +répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose +d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à +Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne +pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires +lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse +qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant +de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent +telles modifications ou tels changemens qu'ils pourront juger +convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter +favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que +cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité +du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de +raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son +honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce +principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien +n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les +obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir +mettre messieurs les commissaires français à même de juger de +l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité +dont il est fait mention dans le projet. + + _Signé_ SIDNEY SMITH. + + + (Nº 7.) Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au VIII + (3 janvier 1800). + +LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN +POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR, + + +J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord _le +Tigre_, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah. + +J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont +particulièrement fixé mon attention. + +Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte +doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci: +l'Italie perdue, l'armée navale sortie de la Méditerranée, et bloquée +dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis; +les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur le Rhin; +les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses habitans; la +Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu. Enfin, le Corps +Législatif proposant de déclarer la patrie en danger, et rejetant +cette proposition, non pas parce que le danger n'existe pas +réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y +apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant! + +D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me +trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme +général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières +prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport +je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en +France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort +prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette +espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la +patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état +de nous faire parvenir. + +En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la +Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec +armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et +contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité +sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de +suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres +places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront +évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre +traversée seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de +vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille +hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire, +devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages; +j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades +égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations, +sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du +grand-visir. + +Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney +Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques +jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de +mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych +et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la +conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles +contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à +votre zèle et à votre sagacité. + +Je vous salue, + + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 8.) Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au VIII + (4 janvier 1800). + +AU GÉNÉRAL REYNIER. + + +J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est +un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant, +mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner +encore le temps de nous reconnaître. + +Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les +bataillons de la 75e qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez +bien de lui confier ce poste important, et de lui laisser les trois +bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors toute votre +division à Catiëh pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie, +si elle vient vous l'offrir, ou l'aller chercher à la première +citerne, si vous êtes instruit à temps de son arrivée. Vous avez +quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une belle artillerie; +je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant +succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général Verdier de vous +envoyer deux bataillons de Damiette. + +Quant à moi, je resterai avec la 61e demi-brigade, la cavalerie et +l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout +ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez, +fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va +s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant +votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par +Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le +messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous +pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de +moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est +dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs. +Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient +devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez +disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général +Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de +la 85e et des autres. + + KLÉBER. + + + (Nº 9.) Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an VIII + (7 janvier 1800). + +AU GÉNÉRAL REYNIER. + + +Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît +que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes +plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps +d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort +bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra +retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par +le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils +auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les +traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que +ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions +ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en +dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire. + + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 10.) Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an VIII + (5 janvier 1800). + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN POUSSIELGUE, +PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR. + + +Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le +départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que +l'ennemi, ayant profité du caractère sacré d'un parlementaire, a +surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage essuyé de part et +d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez naturellement être +mieux que moi instruits de cet événement et de ses détails, et vous +avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si cependant vos +négociations prennent la tournure que j'en espère, il serait inutile +d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins l'armistice +proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui doit être +connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir respecté +et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs à +croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne sont en rien et +pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens. C'est +à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute l'armée pour +occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt à tout +événement. + +Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith, +sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha. + +Je vous salue, + + KLÉBER. + + +NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH. + +LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE. + +Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le +général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il +entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord +du _Tigre_. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les +plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition. +Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins +pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions +qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas +aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que +l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait +mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir +stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en +principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour +une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui +présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous +avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la +Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou, +Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir avec moins +de danger pour elle que dans celles des Français? La croix grecque +serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui naviguent dans +la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât. Le commodore +en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le manque de +pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires +résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de +soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et +de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir +se refusait à l'armistice, de continuer à se battre. + +Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été +discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à +Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte +était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit +communication de la correspondance du général en chef, et appela les +plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de +Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les +garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs +ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à +mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles +avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent +Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à +bord du _Tigre_. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à peine à +El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui les prévenait que +Kléber avait retiré trois des quatre propositions qu'ils avaient si +vivement défendues pendant la traversée. Ils furent étrangement +surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le parti que le +commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de faire tête à +l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et obtinrent +sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent ensuite la +question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent de se +prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du _Tigre_, +des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la situation +des choses était bien changée. L'armée turque était en possession du +désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience, Sidney crut +n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre l'insistance des +négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France et la +révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la manie que +nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré, des +républiques dans tous les pays où _un soi-disant patriote pouvait +trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer +ses expériences politiques sur le pauvre genre humain_. Indigné de ces +indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles +étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre +les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme +le conseil, le modérateur du visir, s'excusa, protesta qu'il n'avait +voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous +séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il +avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le +général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en +étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à +négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore, +et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue +Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit +avec amertume de la position où ses imprudentes communications les +avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les +incidens de la négociation, je me borne à citer. + + + Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an VIII de la + République française (13 janvier 1800). + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR +DES DÉPENSES DE L'ARMÉE ET ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES DE +L'ÉGYPTE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +CITOYEN GÉNÉRAL, + +«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de +celle que vous adressez le même jour au grand-visir. + +«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis +dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps +pour prévenir cette dernière démarche, qui, nous le prévoyons, va +multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous avez chargés, +et nous privera, selon toutes les apparences, des avantages que nous +avions lieu d'en attendre, pour rendre plus honorable et plus utile +l'évacuation de l'Égypte. + +«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre +dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il +vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous +verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à +celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute +votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette +réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a +été écrite que le 12. + +«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible +autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos +entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté. + +«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous +aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne +restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la +dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous +ferait sa réponse sur cet objet. + +«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous +n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que +quand nous en serons sortis; et, en effet, l'armée turque est en +majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans ses +forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de +l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son +alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre, +certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et +l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis +possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la +paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de +l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils +seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime +Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre. + +«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les +Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent +n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman +jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous +les Français et étrangers au service de France actuellement détenus +dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens +séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous +pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée +pour la refuser. + +«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on +nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue, +on pourrait proposer au grand-visir la condition mise en avant dans +les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha au Caire, +qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à mesure que +nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet objet; nous +vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement après la +première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort d'auprès de +nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que nous avions +ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt juger si c'est +à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut attribuer ses sottises, +ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de son moral, dans tout ce +qui concerne notre révolution, dérangement causé par son +emprisonnement au Temple. + +«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment +nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les +conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu +beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous +nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des +chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que +les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu +un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du +grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il +arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout +cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que +jusqu'à ce que toutes les conditions soient convenues et signées, il +est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne pas vous fier +à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous rapprochassiez de +vos avant-postes, afin que nos communications fussent plus rapides. + +«Salut et respect. + + _Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.» + +_P. S._ Du 24, à onze heures du matin. + +C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence +avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.» + + + Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an VIII + (14 janvier 1800). + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR +DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES DE L'ÉGYPTE, +AU GÉNÉRAL EN CHEF. + + +«CITOYEN GÉNÉRAL, + +«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par +notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible +de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar, +plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions +des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous +ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime +Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que +cet ultimatum leur était connu par la lettre que vous avez écrite au +grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous +consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après +les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter +davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir +l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas +de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé +le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière +décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire +sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce +que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant +qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de +consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils +étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir, +nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix +générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant +comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en +nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce +qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances +alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte, +tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en +liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous +leurs offrions d'en faire autant à l'égard des Turcs; cette +proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs +comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des +difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le +reis-effendi a fini par y consentir. + +«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que +l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers, +fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y +sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas +jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de +la paix ou d'une trève illimitée. + +«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont +répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et +que _nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez_; qu'ils ne +pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de +pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous. + +«Nous avons observé qu'il existait une trève qui ne devait expirer que +quinze jours après la rupture des négociations; qu'ainsi, il était +évident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps +nécessaire pour recevoir votre réponse, avant l'expiration de la +trève; nous avons été très étonnés d'une discussion assez longue qui +s'est élevée à ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'était +qu'une trève; on n'en est pas venu à bout, ils font partir les quinze +jours de grâce de la dernière lettre que le grand-visir vous a écrite +avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez attaqué, +si cette affaire n'est pas terminée. + +«Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous +nous avez écrite le 17, surtout celui où vous ne voulez pas que +l'armée turque entre en Égypte avant que l'armée française en soit +totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont répété, +pour la trentième fois, que si nous ne voulions signer l'évacuation +pure et simple, ils ne pouvaient nous écouter; là-dessus, ils nous ont +quittés, en annonçant que demain ils viendraient prendre notre +dernière réponse. + +«Vous nous avez circonscrits, citoyen Général, dans les bornes d'une +instruction; nous n'avons pas dû les passer, quoiqu'il soit fâcheux, +de part et d'autre, qu'il faille encore éprouver des retards, +puisqu'il peut en résulter des événemens funestes. + +«Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand +intérêt à tenir à son traité avec ses alliés pour ne pas s'exposer +tout de suite à une guerre plus dangereuse que celle que nous lui +faisons, il lui est impossible de faire paix ou trève indéfinie sans +se compromettre; que, quand même elle le pourrait, vous-même ne +pourriez la stipuler au nom de la République, puisque vous n'avez de +pouvoirs que pour ce qui concerne l'Égypte. + +«Nous obtiendrons probablement une trève qui se prolongera jusqu'à +trois mois après l'évacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les +Turcs attendent notre sortie pour entrer en Égypte; ils voudront y +mener une force suffisante aussitôt que le traité sera signé. + +«L'armée est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les +soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont très mal; il sera +impossible de les retenir encore quelques jours. Nous espérons tout au +plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre +réponse: encore la disposition est telle, que si votre réponse +tardait, ou si elle était pour une rupture, nous ne serions pas du +tout en sûreté. L'autorité du visir, celle de M. Smith, ne pourraient +rien, et nous serions fort embarrassés pour vous rejoindre. Enfin, +citoyen Général, les choses sont si avancées, que votre réponse doit +contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir +pour traiter définitivement de tous les articles de l'évacuation sans +aucune restriction, et de la manière la plus avantageuse que nous +pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus nécessaire de vous demander +de nouveaux ordres, sauf à vous rendre compte, jour par jour, de nos +opérations. + +«Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, écrite de +Belbéis. Nous sommes fort aises de vous savoir si près, et nous +espérons que vous recevrez cette lettre à Salêhiëh: votre approche +semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une +très prompte décision. + +«Salut et respect. + + «_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.» + + + Au camp du grand-visir, près El-A'rych, le 26 nivôse an VIII + (16 janvier 1800), huit heures du soir. + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF +KLÉBER. + + +«CITOYEN GÉNÉRAL, + +«Nous vous avons envoyé avant-hier le citoyen Savary avec deux +lettres, dont copies sont ci-jointes: + +«Hier, nous avons remis aux plénipotentiaires du grand-visir la note +dont nous vous envoyons copie également. M. Smith s'est rendu au camp, +et y a délibéré sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire +entendre au reis-effendi; il n'a pas été plus heureux. + +«Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donné +une seconde séance; nous avons long-temps insisté pour qu'ils +consentissent à la proposition contenue dans la lettre que vous avez +écrite de Belbéis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce +qu'il vous envoyât deux grands pour traiter directement avec vous; +nous demandions à les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre +demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a été impossible de leur +faire goûter cette proposition, non plus que celle d'employer +Moustapha-Pacha, ou même le commodore Smith tout seul; ils ont +prétendu que vous leur aviez laissé le choix des trois moyens, qu'ils +avaient préféré le premier, c'est-à-dire de traiter avec vos envoyés, +et qu'ils voulaient s'y tenir. + +«En vain nous avons objecté que cela abrégerait infiniment de temps et +de difficultés; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant +expirer d'ici à onze jours, notre sûreté se trouverait compromise; que +d'ailleurs vous deviez être irrité du ton des dernières lettres et +notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous déterminer à +rompre toute négociation, tandis qu'il était peut-être encore possible +de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni à +une paix, ni à une trève jusqu'à la paix, ce n'était pas qu'elle n'en +eût le désir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le +consentement de ses alliés, conformément à ses traités et à ses +intérêts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils +ont insisté pour que nous attendissions votre réponse à notre dernière +lettre, et que jusque-là nous commençassions à discuter les +dispositions relatives à l'évacuation, dans le cas où vous +consentiriez l'évacuation de l'Égypte, sans la condition de la paix, +ni de la trève jusqu'à la paix, ou de toute autre condition +avantageuse à l'armée, en annonçant toujours que de son côté le +grand-visir n'entendait parler que de l'évacuation pure et simple. + +Alors, ils nous ont présenté, par M. Smith, un projet de dispositions +d'évacuation qu'ils avaient concerté ensemble hier, et dont ils +paraissent convenir; nous y avons fait tous les changemens et +additions que nous avons jugés convenables et nécessaires, toujours +dans la supposition que vous ne teniez pas à d'autres conditions de +compensation, auquel cas toute négociation serait rompue sans retour. + +«Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine +conférence, s'ils l'adoptent en totalité ou quels sont les articles +qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septième nous paraît le +plus difficile à obtenir; celui qui concerne l'évacuation du Caire, +dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute, à moins qu'ils +n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorité quelconque +en leur nom, telle qu'un pacha et une garde. + +«Cependant, nous ne voulons pas attendre cette réponse pour vous +rendre compte de l'état des choses; nous voyons le projet qu'ils nous +ont présenté, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre +réponse, citoyen Général, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous +nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'évacuation sans +compensation, en nous laissant la faculté de stipuler toutes les +dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ +pour que la question soit décidée par le canon. À cet égard, vous +seul, citoyen Général, êtes en état de juger ce qu'il convient de +faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens. + +«Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre réponse; vous ne +pouvez vous former une idée de l'esprit des hommes avec qui nous +traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule idée à laquelle ils +ont bien pensé pendant quarante-huit heures; ils n'en sortent pas, et +ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit, est absolument +perdu; ils n'entendent pas. + +«Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous +en aller ou qu'on prolongeât la trève, de l'augmenter de deux jours. + +«Nous vous enverrons la réponse du grand-visir à notre projet aussitôt +qu'elle aura été faite. + +«Salut et respect. + + «_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.» + + +La réponse de Kléber ne se fit pas attendre. Elle était ainsi conçue: + + + Au quartier-général de Salêhiëh, le 25 nivôse + de la République française (15 janvier 1800). + +LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN +POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR. + + +«Je reçois ensemble aujourd'hui à Salêhiëh, où je suis arrivé le 23, +vos différentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivôse. Celle dont +mon aide-de-camp Baudot était porteur, relatait en peu de mots la +situation de la France, jusqu'au commencement d'octobre dernier, et +j'en inférais que, se livrer à l'espoir d'un renfort dans de +semblables conjonctures, ce serait s'abandonner à une idée entièrement +chimérique; qu'en conséquence, il fallait songer à porter à notre +patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni même nous +promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus jusqu'à +présent, il n'a jamais été question de l'expédition d'Égypte que pour +en blâmer la conquête: ceci, joint à l'extrême pénurie d'argent dans +laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus pénible encore que +la présence de l'ennemi, me portait à vous prescrire de consentir à +l'évacuation de ce pays, à la simple condition _que la Porte ottomane +se retirerait aussitôt de la triple alliance_. Depuis cette époque, le +fort d'El-A'rych a été pris; et, malgré tous mes efforts, je ne puis +réunir, tant ici qu'à Belbéis et Catiëh, plus de six mille hommes pour +m'opposer à l'armée ennemie qui s'avance. Que cela suffise pour nous +assurer la victoire; je le veux. Mais quel avantage en tirerais-je? +Celui d'être obligé de me livrer pieds et poings liés, à la première +sommation menaçante qui succéderait à mon triomphe momentané; et, si +je perdais cette bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé +l'accepter. + +«Ces considérations, et d'autres encore que je m'abstiendrai +d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui +concerne l'évacuation de l'Égypte; mais si le grand-visir, trop +fortement lié par le traité du 5 janvier 1799, et plus encore par les +circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre la neutralité +que je lui ai proposée, et qu'au fond de son coeur il désire plus que +nous, je vous autorise à passer outre, et à traiter de l'évacuation +pure et simple, en évitant seulement de donner à cette reddition la +formule d'une capitulation, en vous appliquant, au contraire, à lui +imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du plénipotentiaire +sir Sidney Smith en date du 30 décembre dernier. + + +CONCLUSION. + +«1º. Nous sortirons de l'Égypte aussitôt que le nombre de bâtimens +nécessaires à notre transport, et approvisionnés de subsistances, aura +été fourni. + +«2º. Les bâtimens français et autres, restés dans le port +d'Alexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à +l'embarquement des troupes. + +«3º. Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de +la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun +bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit. + +«4º. Jusqu'au moment de la réunion des bâtimens turcs dans les ports +de l'Égypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles; la +Haute-Égypte seulement sera de suite et successivement évacuée +jusqu'au Caire; toute l'armée partira en même temps des ports de +l'Égypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être qu'après +l'équinoxe du printemps. + +«5º. Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le +reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet +effet au lieu indiqué. + +«6º. L'armée française percevra les revenus de l'Égypte jusqu'au +moment de son évacuation; et il sera consenti jusqu'à cette époque, +une trève bien entendue et garantie réciproquement par des otages. + +«Vous donnerez à toutes ces clauses et arrangemens toute l'étendue et +les modifications nécessaires pour leur exécution, et toujours de la +manière la plus honorable pour l'armée française; enfin, vous ne +romprez en aucun cas les conférences, à moins que le traité ne soit +définitivement conclu. + + «_Signé_ KLÉBER.» + + +Les ordres étaient précis; il fallait signer l'évacuation pure et +simple, et se garder de rompre les conférences avant que le traité fût +conclu. Les plénipotentiaires néanmoins hésitaient encore. Poussielgue +se plaignait que _nous étions plus pressés que les Turcs_. Desaix, +reculant à la vue des articles qu'il était chargé de consentir, +demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces répugnances +fatiguaient, mandait à Kléber que ses _délégués rendaient difficile la +réussite de cette si bonne affaire de l'évacuation_. La responsabilité +revenait de tous côtés au général en chef; il résolut de la faire +partager à ses lieutenans. Il les assembla à Salêhiëh, et supposant +encore intacte une question que ses dépêches avaient depuis long-temps +résolue, il leur fit un tableau animé, rapide, de la pénible situation +où étaient les affaires. Il leur montra les hordes ottomanes prêtes à +s'échapper du désert, et la population inquiète, mécontente, +n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir. Qu'opposer à +ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre au milieu +d'un peuple en révolte? Nos caisses étaient vides, nos magasins +épuisés; et, pour comble de maux, nos troupes rebutées n'aspiraient +qu'à repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi dévouées +qu'elles l'étaient peu, que faire avec une armée qui ne comptait pas +quinze mille combattans, qui avait cent lieues de côtes à défendre, et +tous les fellâhs disséminés des bouches du Nil aux cataractes, à +comprimer! Était-ce avec les huit mille hommes au plus qu'elle pouvait +mettre en ligne qu'elle garderait les vastes débouchés du désert, +qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait les puits? +Pouvait-elle, réduite comme elle était, faire face aux ennemis qui la +menaçaient du dehors et à ceux qui l'attaquaient au-dedans? +Pouvait-elle à la fois battre le visir, disperser les mameloucks, et +contenir les naturels, que tout poussait à l'insurrection? Si, du +moins, elle n'eût eu à triompher que de la disproportion du nombre! +Mais une bataille gagnée ne changeait pas sa position. Bien plus, +elle était perdue si elle ne recevait des secours avant la saison des +débarquemens; car, à cette époque, il faudrait garnir les côtes, +porter des troupes à Alexandrie, à Aboukir, à Damiette, à Lesbëh, à +Souez; disperser au moins cinq mille hommes sur la vaste plage que +baigne la Méditerranée. Que resterait-il alors pour défendre un pays +que ne protégeait aucune place forte, qu'attaquait une armée +formidable qui parlait, agissait, combattait au nom de Mahomet? Et si +la fortune trahissait leur courage, que devenaient les troupes? Les +hordes barbares auxquelles nous avions affaire ne connaissent que le +meurtre et le pillage. On ne traite avec elles que les armes à la +main. Vaincus, nous étions sans retraite, sans point de ralliement; il +fallait se résoudre à voir égorger jusqu'au dernier de nos soldats. +Fallait-il courir ces chances? Convenait-il, dans une situation aussi +cruelle, de souscrire une évacuation pure et simple, ou valait-il +mieux braver les hasards d'une résistance désespérée? + +L'alternative parut gratuite à plusieurs membres du conseil; Davoust +la combattit vivement, et démontra combien elle était peu fondée. Mais +Kléber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les +plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scène +outrageante termina la discussion. Le parti du général en chef était +pris, l'opposition inutile, chacun adhéra à une résolution qu'il ne +pouvait empêcher. Desaix reçut en conséquence l'ordre qu'il demandait, +et l'évacuation fut consentie. Sidney, dont la médiation avait eu une +influence si fatale sur les négociations, délivra, en sa qualité de +ministre plénipotentiaire près la Sublime Porte, les passe-ports +nécessaires à la sécurité du retour qu'avait garanti le visir. Tout +était dès-lors consommé. Il ne s'agissait plus que de procéder à la +remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait stipulée, et +d'attendre, pour évacuer le Caire, que les moyens de transport +convenus fussent rassemblés. + +Mais l'improbation qui s'était manifestée au conseil n'avait pas tardé +à retentir au-dehors. Ceux même qui s'étaient montrés les plus +impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur +ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des +motifs plus honteux encore. Ils accusaient le général en chef d'avoir +perdu le fruit de leurs travaux; ils le blâmaient d'avoir cédé, d'un +trait de plume, une colonie dont la possession leur avait coûté tant +de sang. Bientôt même la troupe ne s'en tint pas à ces plaintes. La +douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic, +de spéculations, et reprocha durement à Kléber les hommes auxquels il +s'était livré. Pour comble d'ennuis, le général, qui savait déjà +l'arrivée de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il +avait été accueilli, n'avait pas signé la cession de l'Égypte, qu'il +apprit la promotion au consulat. Placé dès-lors entre les justes +griefs d'un chef qu'il avait cruellement offensé, et les murmures +d'une armée qui voulait bien se plaindre, mais non pas être blessée +dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire. Inquiet, +soucieux, il faisait de cruels réflexions sur l'inconstance des +hommes, accusait Lanusse, qui avait éludé la part de responsabilité +qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant à Dugua, qui avait +franchement persisté dans l'opinion qu'il avait d'abord émise, il lui +mandait «que si la raison, la justice présidaient au jugement que l'on +porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu'à être approuvé. +Si, au contraire, c'était l'animosité, la sottise, la vengeance, +quelque chose qu'il eût faite, quelque parti qu'il eût pris, il n'en +aurait pas moins été blâmé. Dans cette alternative, il aimait mieux +l'être en sauvant les débris d'une armée, qu'en les abandonnant à une +perte infaillible quelques instans plus tard. Au reste, il s'était +aperçu qu'il n'avait contre lui que des hommes faibles et lâches, ou +des esprits biscornus, qui eussent tremblé à la vue du danger.» Il ne +soupçonnait pas, en tenant ce langage, que lui-même en ferait justice +quelques mois plus tard. Il était loin de prévoir avec quel éclat il +laverait sur le champ de bataille les fautes du cabinet. + +Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation à remplir les +conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'à +violer le traité conclu sous leur médiation. Ils avaient intercepté la +dépêche que Kléber avait adressée au Directoire après le départ de +Bonaparte, et avaient adopté toutes les notions qu'elle renfermait. +Ils avaient aussi reçu d'ailleurs une foule de documens sur l'Égypte, +et s'étaient persuadés que l'armée était hors d'état de résister à une +attaque. Quelques rapports, partis du _Tigre_, paraissent également +n'avoir pas peu contribué à accréditer cette opinion. Quoi qu'il en +soit, les Anglais, dont Smith avait déclaré que la politique était de +sacrifier invariablement à l'équité, jugèrent que, si l'armée d'Orient +était hors d'état de faire valoir le traité, le traité était nul, et +qu'elle-même devait être prisonnière. Deux frégates, chargées de cette +étrange résolution, arrivèrent d'Europe devant Alexandrie, le 19 +février 1800. Des demi-mots, échappés aux commandans, mirent Lanusse +sur la voie. Il expédia un courrier au Général en chef qui pressait +l'évacuation du Caire, et avait déjà rendu Salêhiëh, Damiette, Lesbëh, +Mansoura, et désarmé la plupart des forts. Tout fut aussitôt suspendu; +on arrêta les convois qui descendaient le Nil; on rappela les corps; +on prit toutes les mesures que suggérait la prudence. Pendant que +Kléber réparait ainsi les fautes auxquelles sa bonne foi l'avait +entraîné, les frégates faisaient voile pour l'île de Chypre, où se +trouvait Sidney. À en juger par la date, le commodore ne perdit pas de +temps. Il mit aussitôt la plume à la main, et adressa au Général en +chef la dépêche qui suit: + + +LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + À bord du Tigre, à Chypre, 21 février 1800. + + +MONSIEUR LE GÉNÉRAL, + +«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse à votre adresse. Elle est +accompagnée d'ordres qui m'auraient empêché d'acquiescer à la +conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous, +autrement que sous les conditions y énoncées, si je les avais reçus à +temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord, +selon notre traité d'alliance avec la Porte, pendant que nous +ignorions cette restriction, je ne conçois pas la possibilité de son +infraction. En même temps je dois vous avouer que la chose ne me +paraît pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement +que par ma détermination de soutenir ce qui a été fait, en tant que +cela dépend de moi. Je suis au désespoir que ces lettres aient été +tellement retardées en route. Si vous n'aviez rien évacué, il n'y +aurait pas de mal que les choses restassent comme elles étaient au +commencement des conférences, jusqu'à l'arrivée des instructions +conformes aux circonstances. Il est à observer que ces dépêches sont +d'ancienne date (1er janvier), écrites d'après des ordres venus de +Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 décembre, +évidemment dictées par l'idée que vous traitiez séparément avec les +Turcs, et pour empêcher l'exécution de toute mesure contraire à notre +traité d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit, et que la +convention est réellement ratifiée, je ne doute pas que la restriction +ne soit levée avant l'arrivée des transports. Je juge de votre +embarras, monsieur le Général, par le mien; peut-être avec la bonne +foi qui vous caractérise, pourrions-nous aplanir des difficultés +insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y +rencontrer votre réponse. Vous voyez, monsieur le Général, que je m'en +rapporte encore une fois à votre libéralité sur cette question +vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de +croire à la loyauté de mes intentions. + +«J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée et une +parfaite estime, + +«Votre très humble serviteur, + + «_Signé_ SIDNEY SMITH.» + + +Cette lettre était assez curieuse; car enfin, si ces ordres étaient +précis, la bonne foi, ni les conférences ne pouvaient les éluder. Que +voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Kléber +était toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du +commodore, mais ne doutait pas de sa loyauté. Lanusse était moins +confiant. «Pour faible, à la bonne heure, répondait-il au général en +chef: de bonne foi! je n'en suis pas sûr.» Poussielgue n'augurait pas +mieux; néanmoins, des représentations étaient bonnes à faire; il +résolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la convention +n'eût pas la sanction de l'amirauté, ne se refusa pas à développer les +motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'armée d'Orient ne comptait +que des hommes éprouvés; la dépêche de Kléber avait dévoilé sa +détresse, le gouvernement pouvait l'avoir à discrétion; il n'était pas +assez simple pour remettre dans les mains de Bonaparte ses troupes par +excellence. La résolution était avouée, les motifs parfaitement +déduits; c'était désormais à la fortune à décider. + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + (Nº 1.) À bord du Tigre, 14 nivôse an VIII (4 janvier 1800). + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR +DES DÉPENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN +CHEF KLÉBER. + + +CITOYEN GÉNÉRAL, + +Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise à M. le +commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pièces par lesquelles +il a répondu. + +Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment +implicitement le fond des instructions que vous nous avez données, +puisque le développement de chacun de ces articles reçoit les diverses +applications qui doivent conduire à votre but. + +Nous voulions voir comment cette ouverture serait reçue, avant de +hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraîner une +rupture. M. Smith n'a pas manqué de nous demander quelques +éclaircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant +généralement que nous donnerions successivement à nos articles tous +les développemens dont ils auraient besoin. + +D'après sa réponse, nous avons aujourd'hui abordé franchement la +question avant qu'il pût communiquer au grand-visir des espérances +qu'il faudrait ensuite démentir. Déjà, dans nos fréquens entretiens, +nous avons mis M. Smith à portée de mesurer l'étendue de nos +prétentions, et il doit être préparé à les entendre sans aigreur. Vous +trouverez ci-joint notre dernière note. + +Vous serez étonné que notre mission soit aussi peu avancée; mais sur +les quatorze jours, nous n'en avons pas passé deux sans avoir du gros +temps qui nous rendait tous malades et hors d'état de nous occuper +convenablement d'affaires sérieuses. + +Salut et respect, + + DESAIX, POUSSIELGUE. + + + (Nº 2.) 15 nivôse an VIII (5 janvier 1800). + + +La note remise hier par messieurs les commissaires français contenant +des propositions d'une étendue qui exigerait une discussion entre les +ministres plénipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant +de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir +exécuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp +impérial ottoman, n'étant pas muni de pleins pouvoirs de son +gouvernement, non plus que messieurs les commissaires français du +leur: le soussigné ne voit pas la possibilité de faire un arrangement +définitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera +cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires français +sous les yeux de son altesse le suprême visir. Quant au soussigné, il +ne peut donner d'autre conseil à Son Altesse que celui qu'il a +développé dans le projet qui leur a été communiqué, et il manquerait à +la franchise qu'il a promise au général en chef Kléber, et à messieurs +les commissaires, s'il leur cachait que son devoir le portera à +avertir Son Altesse du danger qui doit nécessairement résulter pour +l'empire ottoman, si un intérêt local et immédiat l'inclinait à +écouter favorablement une proposition tendant directement à rompre les +engagemens contractés pour se préserver, soit des armes, soit de +l'influence de la France dans l'état actuel des choses, +essentiellement différent de celui où elles se trouvaient avant la +paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les commissaires +serait applicable. + +À l'égard de la Grande-Bretagne elle-même, le soussigné n'hésite pas +de répondre, en termes précis, qu'elle restera fidèle à ses +engagemens; et les circonstances qui ont donné lieu au traité de la +triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse, +l'énergie et la bonne foi des alliés, la porte à croire que les liens +récemment formés entre les trois puissances, ne peuvent qu'être +resserrés par tous les efforts qui tendront à la rompre. + +À bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800. + + _Signé_ SIDNEY SMITH. + + + (Nº 3.) De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214 + (13 janvier 1800). + +LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +Le Tartare Moussa m'a apporté votre réponse. Jusqu'à présent toutes +les lettres que vous avez écrites, tant à moi qu'à Moustapha-Pacha, +témoignaient de votre part l'intention d'évacuer l'Égypte, pour éviter +l'effusion du sang, et renouer les noeuds d'amitié qui unissaient +autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous +enverriez bientôt des commissaires pour conférer avec nous au sujet de +l'évacuation, et que la manière dont les commissaires s'occuperaient +de ménager les intérêts de la Porte, prouveraient combien vous +désiriez sincèrement la paix et le bien des deux nations. + +Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez à +l'évacuation la condition que la Porte se détachera des puissances qui +lui sont alliées, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne +s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que +vous prétendez avoir. Si vous voulez vous-même y réfléchir, vous +sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au +traité d'alliance qu'elle a contracté avec les puissances ses amies. + +Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espère qu'ils +arriveront sous peu de jours. Aussitôt qu'ils seront ici, ils +s'aboucheront avec les plénipotentiaires de la Porte et le commandant +anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre +semblable qui blesserait les intérêts de la Porte ou de ses alliés, +nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du +sang; mais s'ils sont véritablement animés du désir de terminer les +choses à l'amiable, ils consentiront avant tout à une prompte +évacuation de l'Égypte, qui est l'article 1er et fondamental de la +pacification souhaitée. + +Nous apporterons les meilleurs intentions à ces entretiens: si vos +commissaires y mettent aussi de la bonne volonté, il suffira d'une ou +deux conférences pour terminer la négociation. + +Faites-moi savoir en définitif quel est le parti auquel vous vous +arrêtez. + + _Signé_ JOUSSEF-PACHA. + + + (Nº 4.) Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800. + +LE COMMODORE SIDNEY SMITH AUX CITOYENS DESAIX ET POUSSIELGUE. + + +MESSIEURS, + +Son altesse le suprême visir se trouvant à El-A'rych, je vais m'y +rendre pour arrêter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en +négociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler +d'une trêve qui les forcerait à rester dans l'inaction sur la lisière +du désert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le bâtiment +que j'ai expédié, avec le développement des motifs qui me faisaient +engager le suprême visir à tel armistice que la saine raison et +l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la côte à cause du mauvais +temps, et le parlementaire qu'a envoyé le général en chef Kléber, à ce +même sujet, n'est arrivé que le lendemain de l'événement fâcheux du +massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant +cette garnison, n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur +étaient faites avant l'approche d'une troupe effrénée qui devait les +attaquer, sont entrés en pourparler, quand il était trop tard. Mais, +pendant qu'on capitulait à la grande porte du fossé, ils y ont +pénétré, et ont fait comme à leur ordinaire, de la manière la plus +horrible. Le colonel Douglas accouru pour tâcher de contenir cette +horde de furieux, a manqué vingt fois d'avoir la tête coupée, de même +qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanité et +d'indignation avait engagé à suivre le colonel qui a été renversé, et +le couteau déjà sur le cou, quand il a été délivré par les +janissaires. Le visir n'a pas pu arrêter la troupe ni l'empêcher +d'entrer dans le château. Cependant, le colonel Douglas, aidé par +Rajeb-Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a +réussi à sauver le commandant et près de la moitié de la garnison. + +M. Keith va se concerter avec vous sur votre réunion; la trève +m'ayant été annoncée par l'agent de Russie qui est venu du camp. + +J'ai l'honneur d'être, avec estime et considération, + +Votre serviteur très humble, + + SMITH. + + + (Nº 5.) Au quartier-général du Caire, le 17 nivôse an VIII + de la République française (17 janvier 1800). + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR. + + +Votre dernière lettre m'a été remise hier soir par le Tartare Moussa; +ce même jour, j'avais expédié, vers le quartier-général de Votre +Excellence, un homme de confiance du très honoré Moustapha-Pacha, +portant des dépêches à mes plénipotentiaires que je croyais arrivés à +Ghazah, et je vous ai fait connaître, par cette même occasion et par +ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'événement d'El-A'rych, ainsi +que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer, pour arriver +à un accommodement également désirable pour les deux partis. Ce que +j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement +français ne puisse un jour m'accuser de n'avoir pas employé tous les +moyens pour arrêter l'effusion du sang entre deux nations qui, plus +que jamais, ont le plus grand intérêt de se réunir étroitement, et, +pour qu'en cas que mes propositions ne soient point écoutées, Votre +Excellence demeure seule comptable, non seulement envers son souverain +Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de celui qui pourrait +couler encore; qu'elle demeure comptable envers la Sublime Porte, +d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle aurait pu obtenir +avec certitude de la manière la plus conforme aux intérêts de l'empire +ottoman: je parle de l'évacuation de l'Égypte, et je m'explique. + +Votre Excellence m'a proposé, dans ses lettres précédentes, 1º. notre +libre sortie de l'Égypte avec armes, bagages et toutes autres +propriétés; 2º qu'il serait fourni à cet effet à l'armée, de la part +de la Sublime Porte, tous les bâtimens nécessaires, et pourvus de +vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions à la +simple condition qui suit; _savoir_, qu'aussitôt que les Français +auront évacué l'Égypte, la Sublime Porte se retirera de la triple +alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour +maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette +évacuation, serait rétablie. + +D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de +s'entendre sur les différens détails d'exécution, et je propose pour +cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux +plénipotentiaires actuellement à bord du _Tigre_, ou à Ghazah; le +second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre +reis-effendi, accompagné d'un autre grand de votre armée, à Cathiëh ou +à Salêhiëh, où j'enverrai de mon côté un officier général chargé de +mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette lettre, mes +envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier-général; le troisième +enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs pour cet objet, +au très honoré Moustapha-Pacha actuellement au Caire: en six heures de +temps tout pourrait être terminé. Je demande à Votre Excellence une +réponse catégorique, en lui observant que de toutes les manières une +suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi indispensable +que conforme aux droits de la guerre; sans cette suspension, nos +négociations ne deviendraient que le prétexte d'un affreux brigandage +et de lâches assassinats. Je dois aussi vous prévenir que j'ai reçu la +nouvelle officielle que déjà le 3 de ce mois, répondant au 26 du mois +de Rageb, il a été conclu, à bord du _Tigre_, entre sir Sidney Smith +et mes plénipotentiaires, un armistice d'un mois, sauf prolongation +s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me semble qu'il est obligatoire +que Votre Excellence y consente; on ne s'est jamais joué de choses +aussi sacrées et aussi importantes. + +Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai +pour elle. + + _Signé_ KLÉBER. + Pour copie conforme, + Le général de division, chef de l'état-major + général de l'armée, + _Signé_ DAMAS. + + + (Nº 6.) À bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800. + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGE, CONTRÔLEUR +DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL, +EN CHEF KLÉBER. + + +Nous vous envoyons, citoyen Général, copie de la réponse de M. Smith, +à notre dernière note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont +elle a été suivie, nous avons observé que s'il était impossible aux +alliés de consentir 1º. à la dissolution de l'alliance; 2º. à la +restitution des îles, parce qu'elles sont occupées par les Russes; 3º. +à une garantie jusqu'à la paix de nos possessions dans la +Méditerranée, toutes propositions pour lesquelles il pourrait être +nécessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, _il serait +également impossible que vous consentissiez à l'évacuation pure et +simple, comme on le proposait, sans y être autorisé par le +Gouvernement français_; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple +pour terminer tous les débats, c'est d'envoyer chacun de notre côté un +courrier à nos Gouvernemens respectifs pour les informer du résultat +des conférences, et attendre leurs ordres, que jusque-là et pour un +temps déterminé, on suspendrait toute hostilité, si on pouvait y faire +consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait à +se battre, sans que cela empêchât l'envoi des courriers. + +C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah. +M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu +le 8 nivôse, que le grand-visir y était, qu'il s'était commis, dans la +prise de cette place, des atrocités qui lui ôtaient la confiance de +nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le grand-visir +fût dans les meilleures dispositions, et que son autorité et celles du +pacha eussent été méconnues dans cette occasion. D'après ces +considérations, plus détaillées dans la lettre de M. Smith ci-jointe, +et dans les instructions à son secrétaire dont nous vous envoyons +l'extrait, nous nous sommes décidés à attendre à Jaffa des nouvelles +de M. Smith, en l'engageant à s'y rendre avec le reis-effendi. Nous le +prions aussi de vous faire connaître directement la réponse qu'il aura +à nous faire sur notre dernière note, en sorte que vous pourriez nous +faire connaître vos intentions ultérieures. + +Les conférences ont été poussées aussi avant qu'il était possible; +tous les intérêts respectifs, tant de l'Europe que de l'Égypte, ont +été repassés et débattus. Il paraît que nous nous entendons +parfaitement sur tous les points, et, qu'en définitif, il faudra en +venir à un courrier parlementaire, à moins que le grand-visir ne +persiste à se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez +de détermination. + +Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire; il y a été reçu avec +enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous +envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va +déterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des +secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une idée assez +exacte de la situation de l'Europe, des armées et de notre +gouvernement à cette époque, pour que vous puissiez prévoir à peu près +quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'Égypte. + +Nous sommes extrêmement embarrassés pour correspondre avec vous, les +occasions sont difficiles à trouver. Nous vous prions de donner ordre +à un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou à un de ceux qui +sont à Alexandrie de venir nous joindre, et de rester à nos ordres, +pour que nous puissions vous l'expédier toutes les fois qu'il sera +nécessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dépendre pour +cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup +d'honnêteté et de bonne volonté. + +Cet aviso peut venir en parlementaire à Jaffa; si nous n'y sommes plus +quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu où nous pourrons être. + +Salut et respect, + + _Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE. + + + (Nº 7.) Au camp impérial ottoman, à El-A'rych, + le 15 janvier 1800. + +LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +MONSIEUR LE GÉNÉRAL, + +Messieurs vos envoyés s'étant un peu formalisés de la franchise de ma +dernière note officielle, je ne suis pas sans appréhension que mon +langage ait pu vous faire une impression différente de celle que je +désirais produire, et je serais fâché de voir naître un sentiment +d'éloignement, quand mon objet n'était que de découvrir jusqu'à leur +base, les barrières qui nous séparent, afin de les ôter plus +facilement. + +Je ne vois pas pourquoi des militaires français, qui ont été les +premiers à faire justice du système spoliateur et révolutionnaire, +peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagérés qui ont fait le +malheur de la France en gâtant une belle cause; ou supposé qu'on ait +voulu leur faire une pareille injure, le règne de la démagogue +expirait à son foyer, il est de l'intérêt de tout le monde qu'elle ne +renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et contre lequel +nous nous défendons, c'est la continuation de cette manie de faire des +Républiques bon gré malgré, partout où un soi-disant patriote peut +trouver un exil honorable par une place qui le met à même d'achever, +ou pour mieux dire, continuer ses expériences politiques sur le pauvre +genre humain. Si tous les hommes de marque, attachés au Gouvernement +français, avaient des vues aussi droites et des projets aussi +raisonnables que M. Poussielgue et le général Desaix, cette méfiance +cesserait bientôt. + +J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et une considération +des plus distinguées, + +Votre très humble serviteur, + + _Signé_ SIDNEY SMITH. + + + (Nº 7.) Quartier-général de Salêhiëh, le 29 nivôse an VIII + de la République française (19 janv. 1800). + +LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU COMMODORE SIDNEY SMITH. + + +J'ai reçu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est +nullement relatif à l'objet qui nous a réunis, et sur lequel nous +traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser la +réception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir +l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à +mes plénipotentiaires de traiter en définitive de l'évacuation pure et +simple de l'Égypte, je leur envoie néanmoins, par mon aide-de-camp +Damas, l'ordre exprès de rompre les conférences, dès-lors qu'ils +trouveraient, de la part du visir ou de la vôtre, trop de résistance à +obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives à +l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande, parce +que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrêter +l'ardeur, et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée. Je m'en +réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me +serait la plus pénible, monsieur le Général, serait d'être obligé de +revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre +loyauté; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent +bien à même de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne +à coeur. + + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 8.) Au quartier-général de Salêhiëh, le 28 nivôse an VIII + (18 janvier 1800). + +AU GRAND-VISIR. + + +J'ai reçu à Salêhiëh la dernière lettre que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, resté à Cathiëh par +malentendu. + +Actuellement que mes plénipotentiaires sont arrêtés au +quartier-général de Votre Excellence, et que j'ai rapproché le mien de +manière à rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai +tout lieu d'espérer que nous nous entendrons mieux, et que nos +négociations obtiendront bientôt le résultat heureux que Votre +Excellence paraît désirer autant que moi. J'envoie à mes +plénipotentiaires des instructions en conséquence. Ils ne rejetteront +à l'avenir que ce qui pourrait être contraire à la gloire et à la +sûreté de l'armée, dont le commandement m'est confié. + +Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai +pour elle. + + _Signé_ KLÉBER. + + +LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + + (Nº 9.) Du quartier-général à El-A'rych (sans date). + + + _Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des + Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé général + français_ KLÉBER, _dont la fin puisse être heureuse_; SALUT. + +J'ai reçu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez +dernièrement adressée. Vous m'écrivez que vous vous êtes mis ces +jours-ci en marche, accompagné d'une légère escorte, pour être à +portée de donner les réponses nécessaires aux conditions que je vous +proposerai, relativement à l'heureuse affaire de l'évacuation de +l'Égypte que vous désirez, ou bien à la bataille; et que vous vous +êtes acheminé vers Belbéis et Salêhiëh, pour y attendre les réponses à +vos dernières dépêches. Vous me dites aussi que si vos délégués +n'étaient pas encore arrivés à mon quartier-général, il serait +convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour conférer sur +l'affaire en question, et la terminer le plus tôt possible. + +Votre loyauté ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous +désirez l'heureuse réussite de la bonne affaire concernant +l'évacuation de l'Égypte, et qui est un prélude à la paix, et que vous +avez marché dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez +écrit par le passé, il est clair que, d'après mon zèle et ma loyauté, +je ne consentirai pas non plus à l'effusion du sang. Il est évident +aussi que votre départ du Caire, et votre marche vers ces contrées, +n'a pour but que de faire croire à votre justice et votre loyauté, et +d'accélérer, d'une manière avantageuse pour la Sublime Porte, le terme +de l'heureuse affaire de l'évacuation de l'Égypte, qui doit être le +prélude de la paix et de la tranquillité. + +Je dois vous prévenir que vos délégués, qui sont arrivés ces jours-ci +à mon quartier-général, ont déjà ouvert les conférences, et que malgré +votre assurance concernant le plein succès de l'affaire dont il +s'agit, conformément à la loyauté et au zèle qui vous font aimer, ils +_rendent difficile la réussite de cette si bonne affaire de +l'évacuation_. + +La Sublime Porte est depuis trois siècles amie de la France; mais +ayant été destiné par mon souverain à m'emparer et à délivrer par la +voie des armes, ou sans me battre, l'Égypte, dont les Français se sont +emparés à l'imprévu, il est certain qu'avec le secours du Très-Haut, +je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre désir étant +réellement d'évacuer l'Égypte, sans vous battre, loin de vouloir +l'effusion du sang, mon désir est conforme au vôtre. + +Je vous ai écrit cette lettre pour vous dire qu'il dépend de votre +volonté de vous comporter d'après la préférence que vous aurez donnée +à l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre. + +Quand vous aurez reçu la présente, et que vous en aurez compris le +contenu, j'espère que vous vous conduirez toujours suivant votre +loyauté et votre franchise. + + Traduit par moi secrétaire interprète + du général en chef Kléber, + + _Signé_ DAMIELK BRACEVISCH. + + + (Nº 10.) Quartier-général de Salêhiëh, le 26 nivôse an VIII + (16 janvier 1800) + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN +POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR. + + +Quatre heures après que je vous ai eu expédié ma dernière dépêche, est +arrivé l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je +n'ai, de mon côté, autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si +ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et +consentir l'évacuation de l'Égypte pure et simple, et de la manière la +plus honorable pour l'armée française; mais il me semble qu'il est de +l'intérêt même des Turcs de n'entrer en Égypte que lorsque nous +l'aurons évacuée, du moins en partie; car, comment éviter sans cela un +carnage, qui peut-être rendra tous les traités illusoires. Ainsi, un +mois de trève me paraît presque indispensable; l'évacuation de +l'Égypte supérieure est surtout très difficile sans cela. Je remets, +au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité. + +KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE, + +Autorise et donne pleins pouvoirs à ses plénipotentiaires, le général +de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter +définitivement, et sans qu'il soit nécessaire de demander des +instructions ultérieures de l'évacuation de l'Égypte, avec les +plénipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables +pour l'armée française, et ainsi que peuvent le permettre les +circonstances. + + _Signé_ KLÉBER. + + + (Nº 11.) Au camp de Salêhiëh, 30 janvier 1800. + +LE COMMISSAIRE ORDONNATEUR EN CHEF DAURE AU CITOYEN MINISTRE DE LA +GUERRE, À PARIS. + + +CITOYEN MINISTRE, + +Je vous fais passer ci-joint copie du traité passé entre le général en +chef Kléber et les envoyés du grand-visir, à la suite des conférences +qui ont eu lieu à El-A'rych. Vous verrez par ce traité que l'armée +évacue l'Égypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle +arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je +pense qu'elle débarquera à Toulon ou à Marseille. + +Je dois vous prévenir que sa force est _d'environ vingt-cinq mille +hommes de toutes armes_, _dont deux mille de cavalerie_, _trois +d'artillerie_, _mille des troupes du génie_, _dix-huit mille +d'infanterie_, et le reste d'administration, et autres individus +employés à la suite de l'armée. J'ai cru devoir vous faire connaître +de suite ce traité. J'ai profité du départ du citoyen Damas, +aide-de-camp du général en chef Kléber, qui se rend à Paris, porteur +des dépêches du Général en chef au Gouvernement. Je vous envoie le +commissaire des guerres Miot, qui pourra vous donner tous les +renseignemens nécessaires sur l'administration de l'armée. Il est à +même plus que personne de le faire. + +L'armée, à son arrivée, aura besoin d'un habillement complet. Celui +qu'elle a reçu cette année ne peut lui être suffisant. La différence +des uniformes, la mauvaise qualité des draps, sont des motifs pressans +de lui en donner un autre. Le général Desaix devant partir sous peu +de temps, je profiterai de cette occasion pour vous faire connaître +les besoins de l'armée en tout genre. + +J'ai l'honneur d'être, etc. + + _Signé_ DAURE. + + + (Nº 12.) Au quartier général du Caire, 30 janvier 1800. + +BAUDOT, AIDE-DE-CAMP, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER. + + +MON GÉNÉRAL, + +Le citoyen Hamelin part à l'instant pour se rendre à votre +quartier-général, avec l'aide-de-camp du général Dugua, qui vous porte +des dépêches: c'est, sans doute, pour presser la conclusion de la +spéculation commerciale qu'il vous a proposée, ce qui m'a engagé à +vous prévenir qu'il n'y a au Caire qu'un cri général contre un pareil +marché: on vous y donne comme intéressé, et on tient là-dessus des +propos fort infâmes. Le citoyen Hamelin veut, dit-on, gagner +Poussielgue pour vous parler en faveur du marché. Il doit même lui +avoir offert une prime en cas de réussite. J'étais ce matin chez le +général Dugua, lorsque le citoyen Hamelin y est entré. Le Général lui +a donné lecture de la lettre que la commission vous écrit à ce sujet. +Vous voyez vous-même qu'elle a composé avec sa façon de penser, et +qu'elle a profité de l'absence du citoyen Leroy pour ne point donner +d'avis, et vous laisser la responsabilité. Mon intention est de dire à +ceux qui pourront m'en parler, et je ne crois pas être blâmé de vous, +que l'objet proposé, intéressant l'armée, vous aviez voulu, pour +prouver combien ses intérêts vous sont chers, et ne pouvoir être +accusé par les malveillans de la moindre négligence, soumettre même +ceci à une commission, quoique votre opinion, fortement prononcée, fût +que vous ne vouliez pas que l'esprit le plus méchant pût vouloir faire +regarder l'évacuation de l'Égypte comme une spéculation mercantile. +Que je vous verrais avec plaisir débarrassé d'une armée où il se +trouve des hommes aussi scélérats, qui, ne vous connaissant pas, ou +feignant de ne pas connaître votre coeur désintéressé, croient, +d'après leur propre coeur, que l'or est la seule idole que l'on doit +encenser! Ils n'ont jamais travaillé pour la gloire. + +Je compte, mon Général, partir demain, ou après, pour vous rejoindre à +Salêhiëh. Rapp arrive à l'instant; Damas compte partir demain. Il est +inutile, je crois, en général, de vous assurer de mon respect et de +mon dévoûment. + + _Signé_ A. BAUDOT. + +_P. S._ Je crois devoir vous dire que tout ce qui se fait au camp et à +El-A'rych, même de plus secret, est aussitôt su au Caire. + + + (Nº 13.) Alexandrie, le 30 pluviôse an VIII + (19 février 1800). + +LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF. + + +Par sa lettre du 21 de ce mois, le général Damas me prévient que vous +avez sursis au départ des blessés, et à celui de la Commission des +Arts jusqu'à nouvel ordre. Leur armement est prêt, ils partiront quand +vous voudrez. Cependant les Anglais pourraient encore leur occasionner +quelque retard. Trois voiles étaient avant-hier devant Alexandrie; +les citoyens Tallien, Livron et Damas, votre aide-de-camp, croyant y +reconnaître le _Thésée_, se mirent dans une chaloupe et furent à bord +de la plus près. C'était une corvette venant en droiture d'Angleterre, +sortie de Plymouth depuis six semaines. Le capitaine ne voulut point +leur donner de nouvelles; il leur dit seulement qu'il apportait des +dépêches très pressées au commodore Smith. Votre aide-de-camp le +prévint qu'il allait partir incessamment pour la France avec un +passe-port du commodore. Il lui répondit qu'il avait, pour ne laisser +sortir personne, des ordres que ceux de Sydney Smith ne pouvaient +annuler. Le commandant d'un brick, qui se trouvait là dans le même +moment, dit également à votre aide-de-camp que, malgré qu'il sût d'une +manière positive qu'il était muni d'un passe-port de Smith, il ne le +laisserait pas non plus passer, s'il pouvait faire autrement. Cela a +donné matière à beaucoup de conjectures. La plus vraisemblable, +suivant moi, est le rappel de Smith. Il est aussi possible qu'il se +passe de grands événemens en Europe. Le _Thésée_ est dans ce moment en +Chypre; il ne tardera pas à reparaître. Je m'empresserai de vous +informer de ce qu'il nous apprendra d'intéressant à son arrivée. + +Les travaux de l'armement sont en activité. Nos bâtimens seront prêts +pour l'époque fixée pour l'embarquement, si l'argent ne nous manque +point. + +Salut et respect, + + LANUSSE. + + +CONVENTION + +POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE, + +PASSÉE ENTRE LES CITOYENS DESAIX, GÉNÉRAL DE DIVISION, ET POUSSIELGUE, +ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES; + +ET LEURS EXCELLENCES MOUSTAPHA-RASCHID, EFFENDI TEFTERDAR, +ET MOUSTAPHA-RAZYCHEH, EFFENDI REIS EL-KETTAB, MINISTRES +PLÉNIPOTENTIAIRES DE SON ALTESSE LE SUPRÊME VISIR. + + +L'armée française en Égypte, voulant donner une preuve de ses désirs +d'arrêter l'effusion du sang, et de voir cesser les malheureuses +querelles survenues entre la République Française et la Sublime Porte, +consent à évacuer l'Égypte, d'après les dispositions de la présente +convention, espérant que cette concession pourra être un acheminement +à la pacification générale de l'Europe. + +ART. 1er. L'armée française se retirera avec armes, bagages et effets, +sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et +transportée en France, tant sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera +nécessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et pour que lesdits +bâtimens puissent être plus promptement préparés, il est convenu qu'un +mois après la ratification de la présente, il sera envoyé au château +d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la +Sublime Porte. + +ART. 2. Il y aura un armistice de trois mois en Égypte, à compter du +jour de la signature de la présente convention; et cependant, dans le +cas où la trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir par la +Sublime Porte fussent prêts, ladite trêve sera prolongée jusqu'à ce +que l'embarquement puisse être complètement effectué; bien entendu +que de part et d'autre on emploiera tous les moyens possibles pour que +la tranquillité des armées et des habitans, dont la trêve est l'objet, +ne soit point troublée. + +ART. 3. Le transport des armées françaises aura lieu, d'après le +règlement des commissaires nommés, à cet effet, par la Sublime Porte, +et par le général en chef Kléber; et si, lors de l'embarquement il +survenait quelque discussion entre lesdits commissaires, sur cet +objet, il en sera nommé un par M. le commodore Sidney Smith, qui +décidera les différends, d'après les réglemens maritimes de +l'Angleterre. + +ART. 4. Les places de Cathiëh et de Salêhiëh seront évacuées par les +troupes françaises, le huitième jour, ou au plus tard, le dixième jour +après la ratification de la présente convention. La ville de Mansoura +sera évacuée le quinzième jour; Suez sera évacuée six jours avant le +Caire; les autres places, situées sur la rive orientale du Nil, seront +évacuées le dixième jour; le Delta sera évacué quinze jours après +l'évacuation du Caire. La rive occidentale du Nil, et ses dépendances, +resteront entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du Caire; +et cependant, comme elles doivent être occupées par l'armée française +jusqu'à ce que toutes les troupes soient évacuées de la Haute-Égypte, +ladite rive occidentale et ses dépendances pourront n'être évacuées +qu'à l'expiration de la trève, s'il est impossible de les évacuer plus +tôt. Les places évacuées par l'armée seront remises à la Sublime Porte +dans l'état où elles se trouvent actuellement. + +ART. 5. La ville du Caire sera évacuée dans le délai de quarante +jours, si cela est possible, ou au plus tard dans quarante-cinq +jours, à compter du jour de la ratification de la présente. + +ART. 6. Il est expressément convenu que la Sublime Porte apportera +tous ses soins pour que les troupes françaises des diverses places de +la rive occidentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages +vers le quartier-général, ne soient, pendant leur route, inquiétées +dans leurs personnes, biens et honneurs, soit de la part des habitans +de l'Égypte, soit par les troupes de l'armée impériale ottomane. + +ART. 7. En conséquence de l'article ci-dessus, et pour prévenir toutes +discussions et hostilités, il sera pris des mesures pour que les +troupes turques soient toujours suffisamment éloignées des troupes +françaises. + +ART. 8. Aussitôt après la ratification de la présente convention, tous +les Turcs et autres nations sans distinction, sujets de la Sublime +Porte, détenus ou retenus en France, seront mis en liberté, et +réciproquement tous les Français détenus ou retenus dans toutes les +villes et Échelles de l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes +de quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations et +consulats français, seront également mises en liberté. + +ART. 9. La restitution des biens et des propriétés des habitans et des +sujets de part et d'autre, ou le remboursement de leur valeur aux +propriétaires, commencera immédiatement après l'évacuation de +l'Égypte, et sera réglé à Constantinople par des commissaires nommés +respectivement pour cet objet. + +ART. 10. Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, +ne sera inquiété, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les +liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Français pendant leur +occupation de l'Égypte. + +ART. 11. Il sera délivré à l'armée française, tant de la part de la +Sublime Porte que de la Grande-Bretagne, les passe-ports, +saufs-conduits, et convois nécessaires pour assurer son retour en +France. + +ART. 12. Lorsque l'armée française d'Égypte sera embarquée, la Sublime +Porte, ainsi que ses alliés, promettent que, jusqu'à son retour sur le +continent de la France, elle ne sera nullement inquiétée; comme de son +côté, le général en chef Kléber, et l'armée française en Égypte, +promettent de ne commettre, pendant ledit temps, aucune hostilité, ni +contre les flottes, ni contre le pays de la Sublime Porte et de ses +alliés, et que les bâtimens qui transporteront ladite armée ne +s'arrêteront à aucune autre côte qu'à celle de France, à moins de +nécessité absolue. + +ART. 13. En conséquence de la trêve de trois mois, stipulée ci-dessus +avec l'armée française pour l'évacuation de l'Égypte, les parties +contractantes conviennent que si, dans l'intervalle de ladite trêve, +quelques bâtimens de France, à l'insu des commandans des flottes +alliées, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiraient après +avoir pris l'eau et les vivres nécessaires, et retourneraient en +France munis de passe-ports des cours alliées, et dans le cas où +quelques uns desdits bâtimens auraient besoin de réparations, ceux-là +seuls pourraient rester, jusqu'à ce que lesdites réparations fussent +achevées, et partiraient aussitôt après pour France, comme les +précédens, par le premier vent favorable. + +ART. 14. Le général en chef Kléber pourra envoyer sur-le-champ en +France un aviso, auquel il sera donné les sauf-conduit nécessaires +pour que ledit aviso puisse prévenir le Gouvernement français de +l'évacuation de l'Égypte. + +ART. 15. Étant reconnu que l'armée française a besoin de subsistances +journalières pendant les trois mois dans lesquels elle doit évacuer +l'Égypte, et pour trois autres mois à compter du jour où elle sera +embarquée, il est convenu qu'il lui sera fourni les quantités +nécessaires de blé, viande, riz, orge et paille, suivant l'état qui en +est présentement remis par les plénipotentiaires français, tant pour +le séjour que pour le voyage; celles desdites quantités que l'armée +aura retirées de ses magasins après la ratification de la présente, +seront déduites de celles à fournir par la Sublime Porte. + +ART. 16. À compter du jour de la ratification de la présente +convention, l'armée française ne prélèvera aucune contribution +quelconque en Égypte; mais, au contraire, elle abandonnera à la +Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles, qui lui +resteraient à lever jusqu'à son départ, ainsi que les chameaux, +dromadaires, munitions, canons, et autres objets lui appartenant, +qu'elle ne jugera pas à propos d'emporter, de même que les magasins de +grains provenant des contributions déjà levées; et enfin, les magasins +des vivres. Ces objets seront examinés et évalués par des commissaires +envoyés en Égypte, à cet effet, par la Sublime Porte, et par le +commandant des forces britanniques, conjointement avec les préposés du +général en chef Kléber, et remis par les premiers au taux de +l'évaluation ainsi faite, jusqu'à la concurrence de la somme de 3000 +bourses[1] qui sera nécessaire à l'armée française pour accélérer ses +mouvemens et son embarquement; et si les objets désignés ne +produisaient pas cette somme, le déficit sera avancé par la Sublime +Porte, à titre de prêt, qui sera remboursé par le Gouvernement +français sur les billets des commissaires préposés par le général en +chef Kléber, pour recevoir ladite somme. + +[Note 1: La bourse équivaut à environ 1,000 francs, monnaie de +France.] + +ART. 17. L'armée française ayant des frais à faire pour évacuer +l'Égypte, elle recevra après la ratification de la présente +convention, la somme stipulée dans l'ordre suivant, + +SAVOIR: + + Le quinzième jour 500 bourses. + + Le trentième jour 500 + + Le quarantième jour 300 + + Le cinquantième jour 300 + + Le soixantième jour 300 + + Le quatre-vingtième jour 300 + + Et enfin, le quatre-vingt-dixième jour 500 autres bourses. + +Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles +seront reçues en prêt des personnes commises à cet effet par la +Sublime Porte; et pour faciliter l'exécution desdites dispositions, la +Sublime Porte enverra, immédiatement après l'échange des +ratifications, des commissaires dans la ville du Caire, et dans les +autres villes occupées par l'armée. + +ART. 18. Les contributions que les Français pourraient avoir perçues +après la date de la ratification, et avant la notification de la +présente convention, dans les divers points de l'Égypte, seront +déduites sur le montant des 3000 bourses ci-dessus stipulées. + +ART. 19. Pour accélérer et faciliter l'évacuation des places, la +navigation des bâtimens français de transports qui se trouveront dans +les ports français de l'Égypte, sera libre pendant les trois mois de +trêve, depuis Damiette et Rosette jusqu'à Alexandrie, et d'Alexandrie +à Rosette et Damiette. + +ART. 20. La sûreté de l'Europe exigeant les plus grandes précautions +pour empêcher que la contagion de la peste n'y soit transportée, +aucune personne malade, ou soupçonnée d'être atteinte d'une maladie, +ne sera embarquée; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute +autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le délai +convenu pour l'évacuation, demeureront dans les hôpitaux où ils se +trouveront, sous la sauve-garde de son altesse le suprême Visir, et +seront soignés par des officiers de santé français, qui resteront +auprès d'eux jusqu'à ce que leur guérison leur permette de partir, ce +qui aura lieu le plus tôt possible. Les articles 11 et 12 de cette +convention leur seront appliqués comme au reste de l'armée, et le +commandant en chef de l'armée française s'engage à donner les ordres +les plus stricts aux différens officiers commandant les troupes +embarquées, de ne pas permettre que les bâtimens les débarquent dans +d'autres ports que ceux qui seront indiqués par les officiers de +santé, comme offrant les plus grandes facilités pour faire la +quarantaine utile, usitée et nécessaire. + +ART. 21. Toutes les difficultés qui pourraient s'élever, et qui ne +seraient pas prévues par la présente convention, seront terminées à +l'amiable entre les commissaires délégués, à cet effet, par son +altesse le suprême Visir, et par le général en chef Kléber, de manière +à en faciliter l'exécution. + +ART. 22. Le présent ne sera valable qu'après les ratifications +respectives, lesquelles devront être échangées dans le délai de huit +jours; ensuite de laquelle ratification la présente convention sera +religieusement observée de part et d'autre. + +Fait et scellé de nos sceaux respectifs, au camp des conférences près +d'El-A'rych, le 4 pluviôse an VIII de la République française, 24 +janvier 1800, et le 28 de la lune de chaban, l'an de l'hégire 1214. + + _Signé_ le général de division DESAIX, le citoyen Étienne + POUSSIELGUE, plénipotentiaires du général Kléber; + + Et leurs excellences MOUSTAPHA-RASCHID, effendi tefterdar, et + MOUSTAPHA-RASYCHEH, effendi reis el-kettad, plénipotentiaires de + son altesse le suprême Visir. + +_Pour copie conforme à l'expédition française, remise aux ministres +turcs en échange de leur expédition en turc._ + + _Signé_ POUSSIELGUE, DESAIX. + + +Le général Kléber renvoya l'exemplaire turc au Grand-Visir, avec sa +ratification au bas, ainsi conçu: + +«Je soussigné général en chef, commandant l'armée française en Égypte, +approuve et ratifie les conditions du traité ci-dessus, pour avoir +leur exécution en leur forme et teneur, devant croire que les +vingt-deux articles y relatés sont entièrement conformes à la +traduction française, signée par les plénipotentiaires du grand-visir, +et ratifiée par son altesse, traduction dont le sens sera exactement +suivi, chaque fois qu'à cet égard, et pour raison de quelques +variantes, il pourrait s'élever des difficultés.» + +Au quartier-général de Salêhiëh, le 8 pluviôse (28 janvier 1800). + + _Signé_ KLÉBER. + + +LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH. + +BATAILLE D'HÉLIOPOLIS. + +La lettre de Sidney donna une nouvelle impulsion aux mesures de +défense que le général en chef avait arrêtées. Il pressa le retour du +matériel qui se trouvait déjà à Rosette, et fit remonter en toute hâte +des munitions qu'on avait transportées à Alexandrie. Il accéléra la +marche des corps qui stationnaient à Rahmaniëh, expédia des courriers +dromadaires à ceux qui étaient encore disséminés dans la Haute-Égypte, +et se vit bientôt entouré de l'armée entière, avec laquelle il prit +position vers la Koubbé. Il lui adressa une proclamation pour la +préparer aux suites d'une rupture; en même temps il chargea le +secrétaire de Sidney qui lui avait rendu la dépêche du commodore +d'aller sur-le-champ donner communication de cette pièce au visir. Il +appela auprès de lui Moustapha-Pacha, commissaire de la Porte, lui +déclara qu'il différait l'évacuation du Caire, et qu'il regarderait +comme un acte d'hostilité le moindre mouvement que ferait l'armée +ottomane au-delà de Belbéis. Joussef se trouvait dans cette place +lorsque la dépêche lui fut rendue. Son camp était déjà levé et +lui-même prêt à monter à cheval. Il témoigna son étonnement de +l'opposition que montraient les Anglais à l'exécution d'un traité +qu'ils avaient mis tant d'insistance à conclure, et adressa à Sidney +les représentations qui suivent: + + +LE GRAND-VISIR AU COMMODORE SIDNEY SMITH. + +«Il est superflu de vous faire savoir qu'il a été convenu, dans les +conférences qui ont eu lieu à El-A'rych, entre mes plénipotentiaires +et ceux de l'honoré général Kléber, que les escadres de la Sublime +Porte, celles de l'Angleterre et de la Russie n'auraient pas inquiété +les bâtimens sur lesquels doivent s'embarquer les Français qui +évacueront l'Égypte. Ces conventions vous ont été connues, et elles +ont été stipulées d'après votre avis, en vertu de votre qualité de +ministre plénipotentiaire; vous étiez convenu en même temps que la +Porte aurait fourni des firmans de route, et que vous auriez donné des +passe-ports aux Français qui seraient sortis de l'Égypte en toute +sûreté avec armes et bagages, et remis lesdits passe-ports au lord +Nelson, qui se serait chargé de les faire arriver sains et saufs dans +les ports de France. + +«D'après cela, il est évident qu'il est de toute nécessité que cette +convention soit complétement exécutée, sans qu'il puisse y être mis +aucune opposition. Cependant le général en chef Kléber vient de +m'envoyer copie d'une lettre que vous lui écrivez, et dont l'original +a été vu par votre secrétaire Keith, dans laquelle vous lui faites +part des ordres de lord Keith, mon honoré ami, amiral de l'escadre de +Sa Majesté britannique dans la Méditerranée, qui sont contraires à +l'exécution de la convention. Quoique vous n'ayez pas encore reçu la +lettre du lord Keith qui contient les susdits ordres, votre lettre +ayant singulièrement affecté le général Kléber, son excellence +Moustapha-Pacha a fait savoir, par des dépêches réitérées, qu'il se +refusait à évacuer le Caire. Comme vous mandez à ce général, en lui +faisant part des ordres du lord Keith, qu'il serait nécessaire +d'ouvrir de nouvelles conférences pour prendre des arrangemens en +conséquence, il a élevé des doutes sur la libre sortie des Français de +l'Égypte, et a déclaré qu'il n'évacuerait le Caire que lorsqu'il +serait pleinement rassuré. Cependant l'époque où le Caire aurait dû +être évacué, conformément à la convention, étant arrivée, et cette +infraction au traité mettant dans le cas de recommencer les +hostilités; mais étant convaincu que le général Kléber ne s'est point +conformé au traité à cet égard, que parce qu'il a eu connaissance et a +été très affecté des difficultés opposées par le lord Keith, et qu'il +désirait, avant d'en venir à cette mesure, être rassuré de ce côté, on +s'est borné à lui faire donner l'assurance que l'Angleterre ne +mettrait aucun obstacle à l'arrivée de l'armée française dans les +ports de France. + +«Il est inutile de vous dire qu'il est certain que le lord Keith +n'était point instruit de l'évacuation de l'Égypte, lorsqu'il a +expédié ses dépêches, et que vous auriez dû lui en donner connaissance +avant d'écrire au général français des lettres qui devaient +nécessairement lui donner de l'inquiétude; vous devez donc montrer le +plus grand zèle pour faire exécuter complétement tous les articles de +cette convention, passée entre la Sublime Porte et les Français qui +sont en Égypte, et à laquelle vous avez participé comme +plénipotentiaire de votre cour; vous y êtes d'autant plus obligé que, +conformément à l'alliance que la Sublime Porte a contractée avec +l'Angleterre, et par laquelle cette puissance garantit l'intégrité de +l'empire ottoman, vous devez mettre tout en oeuvre afin que l'Égypte +soit remise le plus tôt possible sous sa domination. + +«L'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté britannique près la +Sublime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a présenté plusieurs +mémoires dans lesquels il dit que son roi n'apportera aucune +difficulté dans les conventions qu'elle voudra passer pour +l'évacuation de l'Égypte; que sa volonté, à cet égard, sera toujours +exécutée, et que Sa Majesté Britannique se conformera toujours aux +articles du traité d'alliance qui unit les deux puissances; d'après +cela, il est de votre devoir de faire cesser promptement les +difficultés que votre lettre a apportées à l'entière exécution de la +convention passée pour l'évacuation de l'Égypte. + +«Je vous ai écrit la présente, afin que, mettant tous vos soins à ce +que rien n'arrive de contraire à notre alliance et à la convention +stipulée, vous m'expédiez le plus tôt possible une dépêche tendante à +rassurer le général Kléber, par la certitude que vous me donnerez que +les bâtimens sur lesquels seront embarqués les Français ne seront +nullement inquiétés par les bâtimens anglais, et que ceux-ci, au +contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur patrie; et +que, conformément à notre alliance, vous et tous les préposés de votre +cour emploierez tous vos moyens afin que les articles de la convention +soient pleinement exécutés. Quand la présente vous sera parvenue, +j'espère que vous ferez tout ce qui tendra à resserrer notre alliance, +et surtout à faire exécuter la convention, et que vous vous +empresserez de m'envoyer la lettre que je vous demande. + + «_Signé_ JOUSSEF-PACHA. + Pour copie conforme, + Le général de division, chef de l'état-major, + «_Signé_ DAMAS.» + + +Après ces observations, qui étaient en effet péremptoires, le visir se +persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit +auprès d'El-Hanka avec son armée, et portant son avant-garde à +Matarié, à deux heures de chemin du Caire, il plaça dans la plaine de +la Koubbé ses avant-postes au milieu des nôtres. + +Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au quartier-général, +porteur d'une lettre adressée par le lord Keith, commandant de la +flotte anglaise dans la Méditerranée, au général en chef de l'armée +française en Égypte. Elle était datée de Minorque, le 8 janvier 1800, +écrite en anglais, et ainsi conçue: + + +«MONSIEUR, + +Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune +capitulation avec l'armée française que vous commandez en Égypte ou en +Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait +prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes +les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées, +et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à +aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je +pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des +troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des +passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en +accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je +commande de rentrer à Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrés +retournant en Europe, d'après des passe-ports accordés en conséquence +d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées, +seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés +comme prisonniers de guerre. + + _Signé_ KEITH.» + + +Kléber prit à l'instant la résolution de livrer bataille, certain que +l'armée partagerait ses sentimens, aussitôt qu'elle connaîtrait cette +lettre odieuse; elle fut imprimée pendant la nuit, et servit de +proclamation. «Soldats! ajouta le général, on ne répond à de telles +insolences que par des victoires: préparez-vous à combattre.» Jamais +outrage ne fut plus vivement senti. L'injure était commune, chacun +brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent à cette +généreuse indignation; l'on eût dit que l'armée poussait dans ce +moment un cri de guerre unanime. + +Le visir avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été +adressées. Il ne voyait dans notre modération que le témoignage de +notre faiblesse. Convaincu que les Français ne pouvaient s'opposer à +la marche de son armée, il exigea, au terme convenu, l'évacuation du +Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les conférences qui se +tinrent à la Koubbé, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de +regarder cette opposition des Anglais comme un événement peu +considérable, qui, n'étant point émané de Constantinople, ne devait +pas arrêter l'évacuation. Tout délai de notre part était, selon eux, +une infraction au traité, et c'était offenser la Porte que d'exiger +une autre garantie que ses firmans. + +La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien changé aux +dispositions du visir. Sidney-Smith voulut, à son ordinaire, +s'interposer entre les Turcs et nous, et conseilla inutilement de +tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui n'appréciait pas les +suites d'une rupture, repoussa le conseil donné par la prévoyance, +persista dans ses prétentions, et consentit seulement à promettre des +otages et des subsides. + +Pendant que duraient les conférences, le visir faisait venir de +nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces déjà très +considérables, armait les habitans des villages. Il répandait dans les +provinces des firmans, où les Français étaient représentés comme des +infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités. Il +écrivait dans le même sens aux tribus d'Arabes, établissait des chefs +de sédition dans toutes les villes, et notamment au Caire, à +Méhallet-el-Kebis et à Taula, où elles ne tardèrent pas à éclater. Il +ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du +Grand-Seigneur de se rendre à son camp, avec leurs chevaux et leurs +armes; enfin, il enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme +rebelles, de se réunir, au nom de la religion et du souverain, pour +exterminer les Français que leur petit nombre et la terreur de ses +armes avaient glacés d'effroi. + +Cependant les troupes françaises arrivèrent de la Basse-Égypte et du +Saïd. Il n'y avait pas un instant à perdre, la position des deux +armées suffisait pour amener des hostilités. Nos forces ne pouvaient +augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours croissant. Kléber fit +cesser les conférences, et s'adressant à Moustapha-Pacha: + +«Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du +visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des séditions +dans toutes les villes. C'est vous-même qu'il a chargé de préparer la +révolte du Caire. Le temps de la confiance est passé. Le visir +m'attaque puisqu'il est sorti de Belbéis; il faut que demain il +retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant à Salêhiëh, et +qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontières de la Syrie, autrement je +l'y contraindrai. L'armée française n'a pas besoin de vos firmans, +elle trouvera l'honneur et la sûreté dans ses forces; informez Son +Altesse de mes intentions.» + +Le même jour il convoqua les officiers généraux en conseil de guerre; +il leur présenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur +dit: + + +CITOYENS GÉNÉRAUX, + +«Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien. +Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage après que +leurs plénipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels +nous avons livré le pays, veulent que nous achevions de l'évacuer +conformément aux traités; il faut vaincre ces derniers, les seuls que +nous puissions atteindre; je compte sur votre zèle, votre sang-froid +et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de +bataille.» + +Cette exposition ne fut suivie d'aucune délibération, chacun était +animé d'un égal désir de soutenir la gloire de nos armes. + +Ne voulant point attaquer le visir sans une déclaration expresse +d'hostilités, Kléber lui adressa la lettre suivante: + + + Au quartier-général de l'armée française, + le 28 ventôse an VIII. + +«L'armée dont le commandement m'est confié, ne trouve point, dans les +propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une +garantie suffisante contre les prétentions injurieuses, et contre +l'opposition du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En +conséquence, il a été résolu ce matin, au conseil de guerre, que ces +propositions seraient rejetées, et que la ville du Caire ainsi que ses +forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce +que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la +Méditerranée, une lettre directement contraire à celle qu'il m'a +adressée le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports +signés par ceux qui ont le droit d'en accorder. + +«D'après cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires +deviennent inutiles, et les deux armées doivent dès cet instant être +considérées comme en état de guerre. + +«La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution ponctuelle de nos +conventions donnera à Votre Altesse la mesure des regrets que me fait +éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que +contraire aux avantages communs de la République française et de la +Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais animé du désir de +faire renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient +depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre +manifeste la pureté de mes intentions. Toutes les nations y +applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma +cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les +auteurs de cette nouvelle dissension. + +«Je préviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage à mon +quartier-général, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu'à ce que le +général Galbo, retenu à Damiette, soit arrivé à Alexandrie, avec sa +famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement +qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, sur lesquels on me +fait des rapports très extraordinaires. + +«La sagesse accoutumée de Votre Altesse, lui fera distinguer aisément +de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra +altérer la grande considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour +elle. + + «_Signé_ KLÉBER.» + + +Pendant que Kléber faisait connaître ces nouvelles dispositions au +visir, on ordonnait au Caire les préparatifs du combat. + +Au milieu de la nuit suivante le général se rendit, avec les guides de +l'armée et son état-major, dans la plaine de la Koubbé, où se trouvait +déjà une partie des troupes. Les autres arrivèrent successivement et +se rangèrent en bataille. La clarté du ciel, toujours serein dans ces +climats, suffisait pour que les mouvemens s'exécutassent avec ordre; +mais elle était trop faible pour que l'ennemi pût les apercevoir. +Kléber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gaîté de nos +soldats, présages ordinaires de la victoire. + +La ligne de bataille était composée de quatre carrés; ceux de droite +obéissaient au général Friant, ceux de gauche au général Reynier; +l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et +la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée +par le général Leclerc: ses pièces marchaient sur ses flancs et +étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires. + +Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux +bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte +par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, armés de +fusils; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle, +soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de +grenadiers doublaient les angles de chaque carré, et pouvaient être +employés pour l'attaque des postes. La 1re brigade de la division +Friant était commandée par le général Belliard, et formée de la 21e +légère et de la 88e de bataille; les 61e et 75e de bataille formaient +la 2e brigade, aux ordres du général Donzelot. + +Le général Robin commandait la 1re brigade de la division Reynier, +composée de la 22e légère et de la 9e de bataille. Le général Lagrange +avait sous ses ordres la 13e et la 85e de bataille, formant la 2e +brigade de cette division. Le général Songis commandait l'artillerie, +et le général Samson le génie. + +Nassif-Pacha, à la tête de l'avant-garde ennemie, avait deux autres +pachas sous ses ordres. Le village de Matarié, qu'il occupait avec +cinq ou six mille janissaires d'élite, et un corps d'artillerie, avait +été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Les avant-postes +se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'à +la mosquée de Sibil-Yalem; le camp du visir était situé entre El-Hanka +et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son armée était +rassemblée, elle y occupait un espace considérable; on ne peut décrire +son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous +les rapports qui nous sont parvenus portaient cette armée à +quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'évaluaient qu'à +soixante mille. + +On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite +arriva au point du jour près de la Mosquée (Sibil-Yalem), où l'ennemi +avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques coups de +canon les déterminèrent à se replier. Les deux carrés de gauche +arrivèrent devant le village de Matarié. Ils s'y arrêtèrent hors de +portée de canon, et donnèrent le temps à la division de droite de +venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-Mark, afin de +s'opposer à la retraite des troupes ennemies, et à l'arrivée des +renforts que le visir pouvait envoyer. + +Tandis que ce mouvement s'exécutait, on aperçut un corps de cavalerie +et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de mameloucks, qui, +après avoir fait un grand détour dans les terres cultivées, se +dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger; +ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de +nouvelles troupes, enveloppèrent les nôtres. L'issue de cette mêlée +eût été funeste, si le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons +ne fussent accourus. Le combat néanmoins fut long et opiniâtre; à la +fin l'ennemi prit la fuite et s'éloigna à perte de vue dans les +terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire. + +Le général Reynier commença l'attaque de Matarié; des compagnies de +grenadiers mises en réserve pour cet objet, reçurent l'ordre +d'emporter les retranchemens, et l'exécutèrent avec une bravoure digne +des plus grands éloges; tandis qu'elles bravaient le feu de +l'artillerie ennemie et s'avançaient au pas de charge, les janissaires +sortirent de leurs retranchemens et fondirent à l'arme blanche sur la +colonne de gauche; mais accueillis de front par une fusillade +meurtrière, pris en flanc par les troupes de droite, ils sont +accablés, défaits, tous reçoivent la mort. Leurs cadavres comblent les +fossés dont ils s'étaient couverts, on s'élance sur leurs membres +palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est emporté; +drapeaux, pièces d'artillerie, queues de pachas, effets de campemens +tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans les maisons +et cherche à s'y défendre, on la suit, on la force; tout ce qui oppose +de la résistance est égorgé ou livré aux flammes. Pressées par le fer +et le feu, quelques colonnes essaient de déboucher dans la plaine; +mais elles tombent sous le feu de la division Friant. Le reste est tué +ou dispersé par une charge de cavalerie. + +L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages; mais l'armée +sentait la nécessité de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et +de le poursuivre jusqu'aux limites du désert. Elle abandonna le butin +aux Arabes, et continua le mouvement. + +Nassif-Pacha désirait parlementer et demandait un officier de marque. +Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du général en chef, fut chargé +d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tôt aperçu +des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Blessé à +la tête et à la main, il allait être mis en pièces, lorsque deux +mameloucks du pacha qui l'accompagnaient réussirent à l'arracher à +cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit +arrêter. + +Cependant le général Reynier avait rassemblé sa division auprès de +l'obélisque d'Héliopolis. Tout à coup des nuages de poussière +s'élèvent à l'horizon; l'armée turque s'avance, conduite par le visir +en personne, et prend position sur les hauteurs qui séparent les +villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'établit derrière le +bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages. + +Nous marchons à sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier +sur la droite, toute l'armée s'avance et prend insensiblement son +premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repoussés, +chassés du bois qui les protége. Le groupe de cavalerie qui forme le +quartier-général du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les +Ottomans ripostent, le feu s'échauffe, la canonnade devient terrible. +Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrés, et +ses pièces, accablées de projectiles lancés avec justesse et +précision, sont bientôt démontées. Il réunit ses drapeaux épars sur +toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge générale; nous +nous y préparons. Le général Friant laisse approcher les Osmanlis, +démasque ses pièces et les couvre de mitraille. Cette terrible +réception les ébranle; ils hésitent, flottent et prennent enfin la +fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant; elle ne +brûla pas une amorce. + +Le terrain était coupé, sillonné de profondes gerçures; cette +circonstance avait ralenti l'impétuosité de la cavalerie ennemie, et +ne permit pas à la nôtre d'accabler les fuyards. + +Le visir était exposé au feu de nos pièces, dans le village d'El-Mark. +Il fait ses dispositions pour nous éloigner. Son armée s'ébranle, se +divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placés au milieu d'un +carré de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de côté, nous +tuâmes, nous fusillâmes, pas une de nos balles n'était perdue. Enfin, +les Turcs désespérant de vaincre, s'éloignent à toute bride et gagnent +El-Hanka. + +Quoique battu, le visir était encore redoutable. Il avait des troupes +nombreuses, et sa présence suffisait pour armer la population contre +les Français: aussi Kléber était-il déterminé à le suivre au Caire, +dans le désert, à travers les terres cultivées, partout où il +porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir à +lui l'interprète qui avait accompagné son aide-de-camp. Le visir +l'avait chargé de proposer à Kléber de faire cesser les hostilités, et +d'évacuer le Caire, conformément au traité qu'ils avaient conclu. +«Retournez à son camp, répondit le général, et dites-lui que je marche +sur El-Hanka.» L'armée était en mouvement et fut bientôt à la hauteur +du village. Une cavalerie nombreuse le défendait; mais elle n'aperçut +pas plus tôt nos troupes, qu'elle se replia confusément, et prit la +fuite. De ceux qui étaient sur les flancs et les derrières, les uns +revinrent sur leurs pas, les autres se dispersèrent. Quant à +Mourâd-Bey, dès que l'attaque avait commencé, il s'était éloigné à +perte de vue dans le désert, pour ne pas prendre part à l'action. + +L'armée ottomane ne nous attendit pas à El-Hanka; elle s'éloignait, +fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous +espérions la joindre dans son camp; nous forçâmes de marche; nous y +fûmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer; +nous trouvâmes ses effets de campement, ses équipages, des objets +précieux, une grande quantité de cottes de maille, de casques de fer. +Nous étions accablés de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous +invitaient à réparer nos forces; nous cédâmes. La nuit tendit ses +voiles, tout fut bientôt calme, assoupi; on put distinctement entendre +le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Kléber avait laissé dans +cette ville la 32e de bataille, et des détachemens de différens corps +qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait +ordonné, si quelque émeute générale venait à éclater, de se retirer +dans les forts. Le général Verdier, qui en avait le commandement, +devait se borner à maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim +Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le général Zayoncheck commandait à +Gisëh. Ces dispositions suffisaient pour donner au général en chef le +temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis +qui s'était détaché pendant la bataille, s'était sans doute joint aux +séditieux; il était nécessaire de marcher au secours. Le général +Lagrange reçut, en conséquence, l'ordre de s'y porter avec quatre +bataillons, deux de la 25e, un de la 61e et un de la 75e. Il partit +vers minuit, et bientôt après l'armée s'achemina vers Belbéis. La +route était couverte de pièces de canon, de litières sculptées, de +voitures à ressorts, et de bagages abandonnés. À chaque pas, c'était +des débris, des traces d'une déroute, telle qu'on n'en vit jamais. +Nous arrivâmes sur le déclin du jour. L'infanterie occupait les forts, +la cavalerie en défendait les avenues. + +La division Reynier fit halte devant la ville. Le général Priant +obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les +escadrons ennemis n'ont pas plus tôt aperçu qu'on cherche à les +tourner qu'ils tournent bride et s'éloignent. La division Friant +continue son mouvement, le général Belliard pénètre dans l'enceinte, +chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les +refoule dans l'un des forts, où ils se défendent le reste du jour. On +emploie la nuit à faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs +proposent de rendre la place, à condition qu'ils seront libres de +rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernière clause +est rejetée. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes +qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent +pas de prolonger une défense meurtrière. Ils se rendent à discrétion; +ils supplient le général en chef de leur permettre de se rallier au +visir, et de laisser à quelques uns d'entre eux les armes nécessaires +pour se défendre contre les Arabes. Il y consentit, et la place nous +fut remise. Pendant qu'on s'occupait à les désarmer, un d'entre eux, +animé par le désespoir et le fanatisme, s'écrie qu'il préfère la mort; +et comme s'il eût été indigné de ne pas la recevoir, il s'avance +contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de fusil à bout +portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent aussitôt: _Nous ne +méritons pas de les conserver_, disent-ils à nos soldats; _notre vie +est à vous_. Le coupable fut sur-le-champ puni de mort par nos +grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on fit prendre à +la colonne la route de Salêhiëh. + +Nous trouvâmes dix pièces de canon dans la ville et dans les environs, +indépendamment de celles que nous avions laissées lors de +l'évacuation. Parmi les premières, étaient deux pièces anglaises +semblables à celles qu'on enleva à Aboukir, et qui portaient la +devise: _Honni soit qui mal y pense._ Pendant que cela se passait, la +cavalerie du général Leclerc battait l'estrade sur la route de +Salêhiëh et dans l'intérieur des terres. Le 7e régiment de hussards +ramena, le 1er au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs +conducteurs. L'escorte était composée de mameloucks et d'Osmanlis, qui +déclarèrent qu'ils étaient chargés de porter au Caire, à Nassif-Pacha +et à Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Kléber ne douta plus +que le visir n'eût chargé ces deux chefs de se mettre à la tête de la +révolte. L'armée ottomane était considérablement diminuée par la perte +qu'elle avait essuyée dans la bataille et la séparation des corps qui +occupaient le Caire. Il ordonna en conséquence au général Friant de +marcher sur cette ville avec le général Donzelot et cinq bataillons, +dont deux de la 61e, deux de la 75e, un de la 25e, quelques pièces +d'artillerie légère, et un détachement de cavalerie. Il le chargea de +maintenir les communications entre tous les forts jusqu'à son retour, +et lui recommanda d'éviter des attaques qui pouvaient nous causer des +pertes trop considérables. + +Cependant le général Reynier marchait sur Salêhiëh avec sa division, +le 23e régiment de chasseurs et le 14e de dragons. Kléber suivait avec +la brigade du général Belliard, les guides et le 7e régiment de +hussards. À peine était-il en marche, qu'un Arabe, escorté par un +détachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par laquelle le +visir proposait d'arrêter la marche des deux armées, d'établir des +conférences à Belbéis (il croyait l'armée française à El-Hanka) pour +l'exécution du traité. Il faisait, après la bataille, les propositions +qu'il avait rejetées avant qu'elle fût engagée. Le général renvoya la +réponse au lendemain, et s'arrêta au village de Seneka, où il passa la +nuit. Il se remettait en marche à la pointe du jour pour gagner +Koraïm, où était Reynier, lorsqu'une vive canonnade se fit entendre en +avant de ce village. Il crut ce général fortement engagé, ordonna au +général Belliard de presser sa marche, et se porta en avant pour +prendre part à l'action. Il n'avait avec lui que les guides et le 7e +régiment de hussards. Arrivé sur les hauteurs de sable qui sont à +quelque distance du village, il découvrit la division Reynier occupée +à repousser, avec son artillerie, trois ou quatre mille cavaliers qui +l'entouraient; mais à peine est-il aperçu, que le corps ennemi fait un +mouvement subit et fond sur son escorte. Il fallait franchir +l'intervalle qui le séparait du carré du général Reynier, ou recevoir +la charge. Elle fut si impétueuse, que l'artillerie des guides n'eut +pas le temps de se mettre en batterie. Les conducteurs sont taillés en +pièces; la mêlée devient affreuse, chacun s'occupe de sa défense +personnelle. Les habitans de Koraïm voyant cette petite troupe +enveloppée, la croient perdue. Ils s'arment de lances et de fourches, +et se joignent aux assaillans. Le danger est extrême; la position +désespérée. Tout à coup le 24e de dragons paraît; le général reprend +l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui laisse trois cents des +siens sur la place. Il joignit alors le carré du général Reynier, +auquel se réunit bientôt celui du général Belliard. Kléber, encore +tout échauffé de ce terrible combat, fit venir l'Arabe qui lui avait +apporté le message du visir, et lui remit sa réponse aux propositions +du musulman: elle était courte et sévère. «Tenez-vous prêt à +combattre, je marche sur Salêhiëh.» + +La cavalerie ennemie s'était reformée sur ces entrefaites, et +semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses +dispositions et marcha à sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre: +elle se mit en fuite et disparut. L'armée reprit son mouvement, et +s'avança sur Salêhiëh. Le soleil était ardent, le kamsin impétueux; on +ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussière. +Un grand nombre de bêtes de somme succombèrent dans cet affreux +trajet. Les troupes étaient moins abattues: elles se flattaient de +joindre les Ottomans; c'était une nouvelle occasion de gloire; +l'espérance les soutenait. Le général lui-même partageait cette +illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces, +courrait toutes les chances plutôt que de se laisser rejeter dans le +désert. Il se disposait, en conséquence, à livrer bataille le +lendemain au point du jour, et fit halte à deux lieues de Salêhiëh. +L'armée, qu'avaient rafraîchie quelques heures de repos, se remettait +en marche pleine d'espérance et de joie, lorsque les habitans, +accourus à sa rencontre, lui apprirent que la veille, à l'heure de +l'aw (environ trois heures après midi), le visir était monté à cheval, +et s'était perdu dans le désert avec une escorte d'environ cinq cents +hommes, seules forces qu'il eût pu réunir. Il avait abandonné, dans sa +frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais déroute n'avait été +accompagnée de tant d'épouvante et de confusion. L'occasion de vaincre +était perdue; mais l'ennemi avait vidé l'Égypte; le but était atteint. +Les troupes continuèrent le mouvement, furent bientôt à Salêhiëh, et +se répandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cédé. C'était une +enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient des tentes +placées sans ordre ou renversées. Ici était un coffre brisé; là, des +caisses encore pleines de vêtemens, d'encens et d'aloès; plus loin, +des pièces d'artillerie, des munitions, des selles, des harnais, et +des outres qu'on n'avait pas eu le temps de remplir. Des amas de fer +gisaient à côté des litières sculptées; des outres à demi pleines, +posaient sur des ameublemens de prix; tout était confondu pêle-mêle; +c'était un désordre, une confusion, qu'on ne vit jamais que dans le +camp des Turcs. Mais ce n'était déjà plus que les débris de l'immense +proie que les Osmanlis avaient abandonnée aux Arabes. Ceux-ci, suivant +l'usage, étaient accourus au bruit du combat, prêts à se jeter sur +celle des deux armées qui serait défaite. Une partie s'était mise sur +les traces du visir; l'autre pillait son camp: ils s'éloignèrent à +notre approche. + +L'armée était exténuée; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie +seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfonça aussitôt dans +les sables; mais la route était couverte de débris, l'arrière-garde +aux prises avec les Arabes. L'affaire était en bonnes mains, elle +revint au camp. + +L'armée étrangère était défaite, il ne s'agissait plus que de pacifier +l'intérieur. Damiette était au pouvoir des Turcs, le Saïd obéissait à +Dervich-Pacha, et presque tous les habitans de la Basse-Égypte +étaient soulevés contre nous. + +Le général Rampon, qui commandait à Menouf, se porta sur la première +de ces places; Belliard s'avança sur Lesbëh, Lanusse parcourut le +Delta inférieur, Reynier s'établit à Salêhiëh, pour prévenir le retour +des troupes qui avaient été refoulées dans le désert, et dissiper +celles qui s'étaient jetées dans la Charkié. Ces dispositions prises, +Kléber se rendit au Caire avec la 88e demi-brigade, deux compagnies de +grenadiers de la 61e, le 7e régiment de hussards, et les 3e et 14e +dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et entra par les +jardins dans son quartier-général, qui était assiégé. Il apprit alors +ce qui s'était passé dans la capitale. + +La bataille d'Héliopolis n'était pas engagée, que l'insurrection +éclatait à Boulac. Excités par quelques Osmanlis, les habitans +arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres +qu'ils avaient tenus cachés, et se portent avec fureur contre le fort +Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire à +mitraille et les ébranle; mais ils se remettent, reviennent à la +charge. Le quartier-général est obligé d'accourir au secours. Trois +cents des leurs sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se +barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part +qu'elles se présentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire +avait été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent +entendre, il se porta hors de l'enceinte et attendit pour se décider +quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver successivement +des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous étaient échappés et +assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt après +Nassif-Pacha se présenta à la porte des Victoires. Il était accompagné +d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus +considérables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy, +d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien +gouvernement, excepté Mourâd. Ils annonçaient que nous avions été +taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale +au nom du sultan Sélim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les +infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers +turcs, de deux mille mameloucks, et de huit à dix mille habitans des +villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire, +chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés +de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les +liaisons qu'ils avaient eues avec les infidèles. + +Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite +au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que +deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauve garde du +visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons, +pénètre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie. +En quelques instans tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à +l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres. + +Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur +nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au +quartier-général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la +soutenir. L'adjudant-général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à +opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins, il tente une sortie, et les +repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait +occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des +drapeaux blancs; on prêche; on remue toutes les passions: dans un +instant la population entière est sur pied. On attaque les Cophtes; on +massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se +porte à la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace +regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle +applaudit, et se livre avec fureur à la sédition et au pillage. Sept +soldats français se trouvaient auprès de Moustapha, lorsqu'il fut +arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et +réussirent à en mettre trois hors de combat; mais, percés eux-mêmes à +coups de baïonnette, ils n'osèrent faire tête à ces braves, qui, +attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à +la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des +flots qui les pressaient. + +L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des +mameloucks, des Osmanlis et des séditieux, n'avaient pu triompher de +la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha préparait une +nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du général Lagrange qui +arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitôt ses troupes, rassemble quatre +mille chevaux, et court à sa rencontre. Le général forme ses carrés, +et ouvre la fusillade. Les assaillans se dispersent; il continue son +mouvement, et entre au quartier-général. Il apporta un secours aussi +nécessaire qu'inattendu, et la première nouvelle de la victoire. + +Le poste fut bientôt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy +continuèrent à tirer sur la ville, qu'ils bombardaient dès les +premiers instans de la révolte. + +Nous fûmes cependant obligés d'abandonner successivement les maisons +que nous occupions sur la place. Les insurgés s'avançaient aussi sur +notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les +plus propres à intercepter nos communications et à conserver celles +qu'ils avaient au-dehors. Le général Friant arriva sur ces entrefaites +avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais +les succès même qu'il obtint, lui firent sentir combien il était +difficile de pénétrer dans l'intérieur de la ville, de quelque part +qu'on se présentât. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire +à chaque pas, des barricades de douze pieds en maçonnerie et à double +rang de créneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons +voisines étaient occupés par les Osmanlis qui s'y défendaient avec le +plus grand courage. + +On mettait tout en oeuvre pour entretenir l'erreur du peuple sur la +défaite des Français. Ceux qui paraissaient en douter étaient livrés +aux tortures ou emprisonnés. Les insurgés déployèrent une activité que +la religion peut seule donner dans ce pays; ils déterrèrent des pièces +de canon qui étaient enfouies depuis long-temps. Ils établirent des +fabriques de poudre, parvinrent à forger des boulets avec le fer des +mosquées, les marteaux et les outils des artisans. Ils formèrent des +magasins de subsistances des provisions des particuliers, qui sont +toujours très fortes; ceux qui portaient les armes ou qui +travaillaient aux retranchemens, avaient seuls part aux distributions; +les autres étaient oubliés. Le peuple ramassait nos bombes et nos +boulets à dessein de nous les renvoyer; et comme ils ne se trouvaient +pas du calibre de leurs pièces, ils entreprirent de fondre des +mortiers, des canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y +réussirent. + +Le général Friant arrêta les progrès de l'ennemi, en faisant mettre le +feu à la file des maisons qui ferment la place Esbekié, à la droite du +quartier-général. Une partie du quartier cophte fut aussi incendié, +soit par nous, soit par les insurgés. + +Telle était la position du Caire lorsque Kléber s'y rendit. Nous +n'avions qu'une très petite quantité de fer coulé à notre disposition; +nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle +lui parut dangereuse; il se détermina à attendre le retour de nos +munitions, celui des troupes du général Belliard, qui devait remonter +au Caire aussitôt qu'il aurait occupé Damiette, et celui de la +division Reynier, qu'il rappela; en même temps, il fit achever les +retranchemens, établir une batterie et préparer des combustibles; il +travailla aussi à diviser les insurgés, à les intimider, à répandre la +défaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux +principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu, +écrivit par son ordre à Nassif-Pacha et à Osman-Effendi. Les +mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intérêts sont +tout-à-fait opposés, ne restèrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha, +Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrayés de ces dispositions, qu'ils ne +pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut +arrêtée. + +Elle leur était avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne +fut pas exécutée. Ceux des habitans qui avaient excité et entretenu la +sédition craignirent de rester exposés à notre vengeance, qu'ils +jugeaient devoir être terrible comme elle l'est toujours dans +l'Orient. Ils soulevèrent de nouveau la populace, firent distribuer de +l'argent, des subsistances, et ordonnèrent des prières publiques; les +femmes et les enfans arrêtaient les janissaires, les mameloucks; les +conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur +désertion. D'un autre côté, les notables de la ville parvinrent à +rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels +le général Kléber avait semé la dissension; les janissaires +refusèrent de livrer les portes, et les hostilités recommencèrent sur +tous les points. + +Les circonstances étaient difficiles; nous n'avions pu assembler les +ressources dont nous disposions, et nous étions obligés de ménager la +place. Il fallait la réduire, mais par des moyens qui ne compromissent +ni l'armée ni la population. Le Caire nous était indispensable, sa +ruine eût fait dans l'Orient une impression fâcheuse; Kléber résolut +de tout tenter avant de recourir à une attaque de vive force pour le +soumettre. Mourâd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le +courage, la constance, le génie de ressources qu'il avait déployés +dans cette lutte inégale, avaient encore accru la réputation que lui +avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il +entretenait avec les Français devaient exercer une haute influence sur +l'opinion; c'était un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet +moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le général en chef s'en +prévalut avec habileté: il laissa percer le secret des négociations, +et fit répandre les rapports, les communications qu'il avait depuis +long-temps avec Mourâd. + +Surpris à Sédiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses +bagages; poursuivi par le général Belliard, qui le poussa à toute +outrance au milieu du désert, ce bey s'était décidé à traiter. Il +avait obtenu une trêve, et s'était retiré à Benesëh, où il se +remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il +connaissait la perfidie des Turcs; il délibéra long-temps s'il devait +s'y rendre; une autre considération le retenait encore. Il s'était +rapproché des Français, leur loyauté ne l'avait pas moins charmé que +leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance, couraient moins de +risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut pas joindre les +pachas sans consulter le général Kléber. Mais aucune rupture n'avait +encore éclaté, celui-ci ne crut pas devoir gêner ses déterminations; +il lui répondit que sous les tentes du visir comme sous les siennes, +il ne voyait jusqu'à présent que des amis; qu'il pouvait, s'il le +jugeait convenable, réunir ses troupes à celles que commandait +Youssef. + +Les hostilités ne tardèrent pas à devenir inévitables. La face des +choses était changée, Kléber résolut de s'assurer des dispositions de +Mourâd-Bey. Il chargea le président de l'Institut, Fourier, de faire +les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatmé, qui avait passé +des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourâd, et dont la maison était depuis +trente ans le seul asile qui fût ouvert aux malheureux, se chargea de +les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il était disposé +à traiter; mais elle craignait qu'on eût trop attendu, que Mourâd, qui +était dans la matinée à quatre lieues du Caire, ne s'en fût éloigné. +Il était encore sur les bords du Nil; l'émissaire de Fatmé le joignit +et ne tarda pas à rapporter sa réponse. Elle était précise: «Si les +Français consentent à livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs +pour me joindre à eux; mais tant que la rupture sera incertaine je ne +puis m'engager à rien.» Kléber, charmé de sa franchise, se borna à lui +demander de ne prendre aucune part à l'action. Il y consentit, +rassembla ses mameloucks, au moment où l'on se disposait à en venir +aux mains, et gagna la rive droite du Nil. Ibrahim le sollicita +vainement de se joindre à lui pour se jeter dans le Caire; il fut +sourd à ses instances, et alla s'établir à Tourah Les négociations en +étaient à ce point, lorsque Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey refusèrent +d'exécuter la capitulation qu'ils avaient consentie. Osman-Bey-Bardisy +fut chargé de les suivre. «Vous déclarerez aux Français, lui dit +Mourâd, que je m'unis à eux, parce qu'ils m'ont mis dans +l'impossibilité de continuer la guerre. Je demande à m'établir dans +une partie de l'Égypte, afin que s'ils la quittent, je m'empare, avec +les secours qu'ils me fourniront, d'un pays qui m'appartient et qu'eux +seuls peuvent m'enlever.» C'est à cela que se réduisaient ses +instructions. Kléber lui répondit avec la même franchise; il lui +garantit qu'il ne serait plus inquiété par nos troupes, et qu'après +les intérêts de l'armée qui lui était confiée, il n'aurait rien de +plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions furent agréées, des +conférences s'établirent au quartier-général, et furent souvent +interrompues par le bruit des pièces qui tonnaient sur le Caire: +enfin, le traité fut conclu. Mourâd-Bey, suivant son expression, +devint sultan français, et alla prendre possession des provinces qui +s'étendent des cataractes à Kenëh. Il nous expédia aussitôt des +convois de subsistances, désarma les Osmanlis qui s'étaient rassemblés +dans son camp, et ne cessa d'entretenir des intelligences qui +préparèrent la capitulation. Peu satisfait néanmoins de la lenteur +avec laquelle elles opéraient, il proposa à Kléber d'incendier la +place, et lui envoya même des barques chargées de roseaux. Son +intervention fut plus prompte et plus efficace sur les peuplades de la +Haute-Égypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la convention +d'El-A'rych, était allé prendre le commandement des provinces qu'elles +habitent, les avaient soulevées à la nouvelle de la rupture, et +s'avançait sur le Caire à la tête d'un rassemblement nombreux. Mourâd +expédia des ordres aux villages; les fellâhs furent rappelés. Le bey +reçut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les bandes qu'avait +insurgées le pacha; la chose était faite, il se borna à répondre à +Kléber que ses intentions avaient été prévenues, que Derwich avait +déjà perdu les deux tiers de ses gens: «Au reste, ajouta-t-il, +faites-moi savoir si vous demandez sa tête ou si vous exigez seulement +qu'il quitte l'Égypte.» C'était en effet tout ce que voulait le +général en chef; il ne tarda pas à être satisfait, Derwich repassa en +Syrie. + +Les Turcs n'étaient pas plus heureux dans le Delta. Douze à quinze +mille d'entre eux s'étaient jetés à Damiette, et en occupaient les +forts, les arsenaux. Le général Belliard, chargé de les suivre à la +tête de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur enlève +quatorze pièces de canon et les disperse. Les habitans, stupéfaits de +sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorèrent sa clémence; +mais ils s'étaient portés à mille excès; ils avaient pris les armes, +outragé les Français, brûlé le général en chef en effigie; il les +renvoya à Kléber, qui leur imposa une contribution de 200,000 francs; +correction bien légère en comparaison de celle qu'ils attendaient. + +Maître de cette place importante, le général Belliard s'avança sur +Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme +avait soulevée. L'adjudant-général Valentin obtenait le même, résultat +devant Méhallé-el-Kebiré, et marchait sur Senrenhoud, dont les +habitans, plus opiniâtres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il +somme la place de rendre les armes; on lui répond que c'est par ordre +du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnaît d'autres firmans que +ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il +se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourné, +accablé, rompu, il est obligé de demander grâce, et se rend à +discrétion. Tantah éprouve le même sort. Nos colonnes vont, viennent, +parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le +siége du Caire se poussait avec vigueur. Reynier était arrivé avec une +partie de ses troupes; on avait reçu quelques munitions, la place +était resserrée de tous côtés. Le général Almeiras reçut ordre +d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta à l'entrée de la nuit, +força les maisons, enfonça les barricades qui abritaient l'ennemi, +pénétra fort avant, et s'établit la gauche au mur du rempart et la +droite à la hauteur de nos postes sur la place Esbekié. Les Turcs +revinrent à la charge; mais enfoncés, battus sur tous les points, ils +se retirèrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos +communications furent dès-lors plus promptes et plus rapides; elles +s'étendaient directement d'une extrémité de la ligne à l'autre. Elles +devinrent encore plus faciles par le succès qu'obtint le général +Reynier. Les insurgés avaient retranché près du fort Sulkowski un +santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de +l'effroi qu'il avait jeté parmi les Turcs, il attaqua, força les +maisons qu'ils défendaient, et livra aux flammes toutes celles qui +n'étaient pas nécessaires à la sûreté du poste qu'il avait emporté. + +À la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activité. +On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combinée qui +commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant +de notre position. En conséquence, un détachement du régiment de +dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte +brusquement sur la droite de la place Esbekié, attaque la maison +qu'avait occupée la direction du génie s'en empare, et s'y retranche +sous une grêle de balles. + +Le feu continuel que la citadelle et les forts étaient obligés de +faire, pour seconder des attaques si vives et si multipliées, eut +bientôt épuisé nos munitions. L'ennemi s'en aperçut, et profita de +cette circonstance pour échauffer le peuple, dont l'ignorance et le +fanatisme se prêtaient à toutes les séductions que les chefs +imaginaient. Nous étions aux dernières extrémités, nous manquions de +poudre, de subsistances; nous allions être à la merci des croyans. +C'était des prédications, des chants, tout ce qui pouvait exalter la +multitude. Mais nous avions reçu des munitions, le général Belliard +nous avait joints; nous nous soucions peu des secours qu'ils +attendaient du ciel. Ils s'imaginaient que nous n'osions attaquer +Boulac, que nous étions trop faibles pour le réduire, que nous ne +pourrions arriver à eux. L'idée qu'ils avaient de nos forces était de +nature à prolonger la défense, Friant fut chargé de les détromper. Il +cerna, investit Boulac, et le somma d'ouvrir ses portes. +Malheureusement, il offrit de tout oublier, de ne rechercher personne; +on le crut hors d'état de sévir, on refusa de se soumettre. Le général +Belliard, qui conduisait l'attaque résolut, de faire encore une +tentative. Les Orientaux n'obéissaient qu'à la force: il la déploya, +ouvrit un grand feu d'artillerie et essaya une dernière sommation. +Elle fut aussi vaine que les premières. Les insurgés voyant qu'on +parlemente encore, reviennent de l'effroi que leur a causé ce déluge +inattendu de projectiles. Ils se retranchent, se barricadent, occupent +tous les créneaux qu'ils ont ouverts, et répondent par une fusillade +meurtrière. Le général, outré de cette obstination, ne les ménage +plus; la charge bat, les soldats s'ébranlent; les retranchemens, les +redoutes, tout est emporté. En vain l'ennemi se jette dans les +maisons; les flammes, la baïonnette, courent sur sa trace; il est +brûlé, mis en pièces: ce n'est partout que sanglots, que désespoir. Le +général accourt au milieu de cet affreux désordre; il veut sauver +cette aveugle population, il lui offre la vie, l'oubli du passé; elle +lui répond par des cris de fureur. Le carnage recommence alors, le +sang coule à flots, et cette cité populeuse n'est bientôt qu'un +monceau de cadavres et de cendres. Tout est dissipé, tout est vaincu; +il n'y a plus de résistance possible; les chefs des corporations +accourent auprès du général et se mettent à sa disposition. Aussitôt +le carnage cesse, les hostilités s'arrêtent et l'armistice est +proclamé. + +Boulac était réduit, le Caire détrompé, Kléber résolut de mettre à +profit l'impression qu'avait dû produire cette exécution sanglante; +mais la pluie survint, nous fûmes obligés d'ajourner nos apprêts. Le +temps néanmoins ne tarda pas à se remettre au sec. Les bois, les +toitures, perdirent l'eau dont ils s'étaient chargés; nos moyens +d'incendie avaient repris toute leur force, nous fîmes nos +dispositions. Les Turcs s'étaient retranchés dans les maisons qui +avoisinent la place Esbekié. Ils avaient placé de l'artillerie dans +les unes, établi des postes dans les autres, et crénelé avec soin le +palais Setty-Fatmé, où s'appuyait leur gauche. C'était là que +s'organisaient les sorties, là que se formaient les colonnes qui +venaient chaque jour assaillir le quartier-général. Ce fut aussi là +qu'on résolut de commencer l'attaque. Tentée de front, elle eût été +meurtrière, on recourut à l'art; on découvrit, on mina l'édifice, +hommes et bâtimens tout eut bientôt disparu. Les troupes s'ébranlent +aussitôt; l'action s'engage, devient générale; partout on lutte avec +fureur. Culbutés à la droite par le général Donzelot, les Osmanlis +sont rompus au centre par le général Belliard, qui les cerne, les +replie, les pousse de rue en rue, lorsqu'une balle l'atteint et le met +hors de combat: cet accident rend la poursuite moins ardente. Les +insurgés se forment de nouveau et menacent de revenir à la charge. +Mais le général Reynier a forcé la porte Bab-el-Charyëh, l'incendie et +la mort courent sur ses pas. Toute espérance est désormais perdue. +Nassif-Pacha s'éloigne; il cherche à sauver sa cavalerie, suit les +détours, s'engage, pousse à travers les décombres, et se croit hors de +danger, lorsqu'il trouve au débouché d'une rue, une compagnie de +carabiniers qui le reçoit à bout portant. Il essaie de se faire jour, +mais ses efforts sont inutiles; il n'échappe à la mort qu'en +abandonnant son cheval pour se jeter dans les maisons voisines, d'où +il gagne les quartiers qu'occupent encore les siens. Une partie des +Turcs était couchée dans la poussière, le reste avait fui; il n'y +avait plus qu'une batterie qui continuât le feu. Les carabiniers, qui +marchaient contre elle lorsqu'ils s'étaient trouvés en présence du +pacha, reprennent leur mouvement, escaladent les mosquées, +franchissent les terrasses, arrivent à la tour où sont les pièces et +les enclouent. + +Les Osmanlis étaient accablés; ils n'avaient pu défendre leurs +retranchemens ni leurs murailles; l'élite de leurs troupes avait +succombé, la ville était en feu; ils ne s'abandonnaient plus aux +vaines espérances dont ils s'étaient bercés. D'un autre côté, les +cheiks, qui n'avaient cessé d'être en relation avec le général en +chef, insistaient auprès des pachas sur les dangers d'une plus longue +résistance. Ils leur représentaient qu'inutile au visir, cette lutte +pesait au peuple, dont elle compromettait la vie et la fortune. +Osman-Bey-Bardisy, que Mourâd avait dépêché à Ibrahim, joignit ses +instances à celles des cheiks. Il offrit la médiation de son chef aux +insurgés, et les pressa vivement de rendre la place. Ils y +consentirent, mais à des conditions telles que le bey ne voulut pas +les transmettre au général Kléber, et se contenta de lui adresser les +deux officiers qui en étaient porteurs. Le général les reçut en +présence de son état-major, écouta patiemment les propositions qu'ils +étaient chargés de lui faire, et les conduisant à l'embrasure d'une +croisée, il leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulac. +Ce fut toute sa réponse. Il prit ensuite à part l'envoyé d'Ibrahim, +et lui donna connaissance du traité qu'il avait conclu avec Mourâd. Le +bey fut stupéfait. On put juger à son étonnement de l'effet que cette +transaction produirait dans la place dès qu'elle y serait connue. + +Les deux envoyés se retirèrent, et ne tardèrent pas à reparaître avec +des propositions moins incompatibles avec l'état des choses. Ils +sollicitèrent une suspension d'armes; le général refusa. Ils +insistèrent, et demandèrent que du moins on ne fît pas d'attaque aussi +vive que l'avait été la dernière. Ils déploraient ces actions +sanglantes, et prétendaient qu'à la veille de s'entendre, comme on +l'était, sur l'évacuation du Caire, elles n'avaient plus d'objet. +Kléber examina, modifia le projet de capitulation qu'ils lui +présentaient, et leur permit de visiter ceux de leurs compatriotes que +le général Belliard avait faits prisonniers à Damiette. Ils apprirent +de leur bouche les défaites qu'ils avaient essuyées, le désastre du +visir, et la reprise de toutes les places de la Basse-Égypte. Cette +entrevue les rendit plus humbles; ils allèrent porter au Caire la +consternation dont ils étaient frappés. On résolut de l'augmenter +encore; on marcha aux retranchemens dès que la nuit fut close; on les +força, on culbuta ceux qui les défendaient, on ne s'arrêta que lorsque +tout fut débusqué. L'attaque ne tarda pas à se rallumer; mais le jour +commençait à poindre, Osman-Aga accourut avec la capitulation revêtue +de la signature de Nassif-Pacha. Les hostilités cessèrent, les otages +furent échangés, et nos postes établis sur le canal, depuis la Prise +d'eau, jusqu'à la porte Bal-el-Charyëh. + +Les Turcs se mirent aussitôt en mesure d'évacuer la place, et se +retirèrent enfin emmenant avec eux les principaux chefs de +l'insurrection. Trois à quatre mille habitans les suivirent aussi, et +se dispersèrent dans les villages pour se soustraire à la vengeance +des Français, dont ils se faisaient une idée monstrueuse. + +Le général avait cependant promis de n'en exercer aucune; il avait +même garanti paix et protection à tous ceux qui retourneraient +tranquillement à leurs travaux. Il se réservait une satisfaction mieux +entendue; c'était d'imposer le commerce, de faire contribuer les +riches, et d'en tirer les moyens de faire face aux besoins de l'armée. + +Le général Reynier, chargé d'escorter les Turcs jusqu'à Salêhiëh, +retira ses troupes de la porte des Victoires, afin d'éviter de leur +donner ombrage. Il ne prit avec lui qu'un régiment de cavalerie, se +rendit à la Koubbé, où l'attendaient les Osmanlis; il se mit en route +avec cette escorte, suivi à une assez longue distance par toute sa +division. L'ennemi ne cacha pas la frayeur que lui causait ce +redoutable voisinage; mais il éprouva bientôt que nos soldats ne sont +pas moins généreux après la victoire, que terribles au milieu du feu, +et cessa de s'abandonner aux alarmes qu'ils lui causaient. +Nassif-Pacha surtout ne revenait pas de l'ordre, des égards qui +présidaient à la marche. Ibrahim-Bey n'était pas moins étonné; ils ne +pouvaient concevoir cette subordination qui fait la force des armées +européennes, et témoignaient à l'envi l'admiration, la reconnaissance +qu'elle leur inspirait. + +Ibrahim, fatigué des revers d'une guerre qui ne lui offrait ni +espérances ni compensations, s'était laissé ébranler par l'exemple de +Mourâd; il avait témoigné au général Kléber le désir d'obtenir les +conditions qu'avait acceptées son rival, et devait se séparer des +Turcs dès qu'il aurait atteint la lisière du désert. Il était muni +d'un passe-port du général en chef, qui l'autorisait à gagner la +Haute-Égypte. Mais, soit crainte, soit répugnance, il ne se sépara pas +de Nassif-Pacha, comme il s'était engagé à le faire, dès qu'il serait +parvenu à Belbéis ou à Salêhiëh, et repassa en Syrie. + +Pendant que nous étions aux prises avec les Turcs, les Anglais avaient +débarqué à Souez, où ils s'étaient établis avec des troupes, de +l'artillerie. Informé de cette occupation par Mourâd, Kléber résolut +de jeter les insulaires à la mer, et fit marcher contre eux, dès qu'il +eut emporté Boulac. Le chef de brigade Lambert et l'adjudant-général +Mac-Sheedy allèrent les chercher à la tête d'un détachement de la 21e +légère, d'une compagnie de grenadiers de la 32e de ligne, de cent +dromadaires, d'un détachement de dragons, de quelques sapeurs, et de +trois pièces d'artillerie légère. + +Mac-Sheedy, qui avait déjà commandé Souez, avait ordre de reprendre +le commandement de la place, et Lambert de ramener les troupes qui ne +seraient pas nécessaires pour la conserver. Cette colonne cheminait à +travers les sables, et était près d'atteindre le fort d'Adgeroud, +lorsqu'elle rencontra Osman-Bey-Hassan avec plusieurs kiachefs, des +mameloucks et des Arabes, au nombre d'environ deux cents. Le bey +venait de Ghazah; il avait passé par Souez pour s'entendre avec les +Anglais, et les engager à l'accompagner au Caire, où il allait +rejoindre Ibrahim-Bey, pour l'aider, disait-il, à exterminer les +Français qui souillaient encore cette capitale. La fusillade +s'engagea; mais la nuit était épaisse; les mameloucks perdirent quinze +à vingt hommes, et échappèrent à la faveur des ténèbres qui ne +permettaient pas de les poursuivre. Nous continuâmes; nous espérions +joindre les Anglais qui occupaient Souez avec cinq cents nationaux, et +sept à huit cents Mekkins; mais Smith avait déjà donné l'éveil à +l'officier qui les commandait. L'artillerie avait été embarquée, les +troupes européennes étaient à bord et n'avaient laissé sur le rivage +que des postes insignifians. Tel était l'état des choses, lorsque +quatre mameloucks, échappés à la rencontre d'Adgeroud, vinrent +annoncer que nous approchions. Toujours prodigue de déceptions, +l'Anglais blâme la frayeur qui les emporte; il proteste que l'armée +française est détruite, que le détachement est un ramassis de fuyards +qu'il livre au glaive des Mekkins, et regagne son vaisseau. + +Cependant, la colonne arrive devant Souez. Les dromadaires se portent +sur la montagne de Kalyoumëh, les grenadiers de la 32e tournent la +place, interceptent la mer, et empêchent les bâtimens marchands de +sortir du port. Ces dispositions faites, on marche à l'ennemi; on +l'attaque, on l'enfonce, on entre pêle-mêle avec lui dans la ville, on +s'empare de tous les forts. Cette journée mit le complément aux succès +qui nous assuraient de nouveau la possession de l'Égypte. + +Les Anglais essayèrent d'empêcher les bâtimens de commerce de rentrer +dans le port, d'où le combat les avait éloignés. Ils en incendièrent +même un qui avait échoué hors de portée de canon et en détruisirent +huit autres qui cherchaient à regagner la place. Cette conduite atroce +envers des hommes qui, la veille, se battaient pour eux, nous rallia +les habitans. Tout étonnés de la bienveillance que nous leur +témoignions, ils ne savaient ce qu'ils devaient admirer le plus, de la +générosité de leurs vainqueurs, ou de la perfidie de leurs alliés. + +L'expédition terminée, le chef de brigade Lambert ramena une partie +des troupes au Caire, que les Osmanlis venaient d'évacuer. Les +palissades, les fortifications dont ils l'avaient coupée, furent +aussitôt détruites, et l'armée se réunit dans la plaine de la Koubbé. +Elle reçut les éloges de Kléber, exécuta diverses manoeuvres, qui +firent l'admiration des beys Osman-El-Bardisy et Othman-El-Achâr; +elle défila ensuite, et fit une entrée triomphante, au bruit répété +des décharges de l'artillerie des régimens et des forts, qui +célébraient à l'envi les succès que nous avions obtenus. La population +ne resta pas étrangère au spectacle qui était étalé sous ses yeux; +elle s'était répandue dans la plaine, elle couvrait les terrasses, les +avenues, et suivait avec émotion les ploiemens et les déploiemens qui +lui avaient été si funestes. + +L'Égypte était pacifiée, les pachas avaient repassé le désert; Kléber +put se livrer tout entier à sa solitude administrative. Le Caire et +Boulac attendaient avec anxiété les châtimens qu'il réservait à leur +révolte. Cette disposition se prêtait aux mesures qu'il méditait; il +frappa le commerce, fit contribuer les riches, et imposa ces deux +places à 12 millions. Elles s'attendaient à beaucoup plus; elles +acquittèrent avec joie une contribution que, dans leurs moeurs +orientales, elles regardaient comme une vengeance bien légère pour le +mal qu'elles nous avaient fait. Elle suffit néanmoins pour solder +l'arriéré, aligner la solde, et mettre le général à même d'attendre la +saison du recouvrement; mais ce n'était pas assez d'être au pair; il +fallait s'assurer, se créer des ressources, se faire un fonds de +réserve, élever, en un mot, la recette au-dessus de la dépense. Ce fut +là que tendirent les efforts de Kléber. Il prit connaissance de toutes +les sources du revenu public; il s'adressa à tous ceux qui en avaient +fait une étude spéciale, demanda, recueillit partout des lumières, et +acquit bientôt la preuve qu'une partie des contributions nous +échappait. Il mit fin à cet abus, fit rentrer dans les caisses de la +colonie tout ce que la perception en détournait, et se trouva bientôt +dans la situation la plus prospère. Il pourvut alors à ce qu'exigeait +la défense du pays qu'il occupait; il répara, étendit les +fortifications qui existaient déjà, et en éleva de nouvelles dans les +lieux où le besoin s'en était fait sentir: les places, comme la +capitale, les côtes, comme le désert, se couvrirent également +d'ouvrages. Les chances de l'agression extérieure étaient diminuées, +et celles de l'attaque intérieure n'existaient plus. Nous avions +formé, avec le seul parti qui pût la tenter, une alliance d'autant +plus durable, qu'elle était utile à l'un et nécessaire à l'autre; elle +était nécessaire aux mameloucks, parce qu'elle seule pouvait leur +assurer une existence tranquille, et les faire jouir d'un repos dont +deux ans de guerre continue leur avaient révélé tout le prix; elle +nous était utile par l'effet moral qu'elle produisait sur les +indigènes. Nous avions battu le visir; Mourâd s'honorait du titre de +sultan français. Le peuple, qui voyait notre prise de possession +sanctionnée par la victoire et par celui qui l'avait si long-temps +combattue, la jugeait irrévocable, et s'accoutumait à regarder +l'Égypte comme nous étant bien acquise. Ces dispositions avaient +encore un autre avantage; elles nous donnaient le moyen de faire des +recrues parmi les naturels, de réparer les pertes que nous +éprouvions. Déjà la légion grecque, qui, au départ de Bonaparte, était +encore peu nombreuse, comptait deux mille hommes dans ses rangs. Elle +avait ses grenadiers, ses canonniers, son artillerie de campagne, et +avait fait preuve de bravoure pendant le siége du Caire. Une nouvelle +compagnie de Syriens s'était formée; on avait aussi organisé des +mameloucks de la même nation, et appelé les Cophtes sous les drapeaux. +Tous les corps s'organisaient, se disciplinaient, et promettaient de +rivaliser avec les demi-brigades, dont ils admiraient la bravoure. +L'armée, la colonie, tout prenait une face nouvelle, lorsque Kléber +tomba sous les coups d'un assassin. + + +FIN DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER + +SUR LA CAMPAGNE D'ÉGYPTE. + + + + +TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. + + + AVERTISSEMENT. _Page._ + + NOTICE SUR BERTHIER. V + + EXPÉDITION D'ÉGYPTE. 1 + + Débarquement des Français en Égypte.--Prise d'Alexandrie. _ibid._ + + Marche de l'armée française au Caire.--Bataille de + Chebreisse.--Bataille des Pyramides. 9 + + Combat de Salêhiëh.--Ibrahim-Bey est chassé de l'Égypte. 22 + + L'armée marche en Syrie.--Affaire de El-A'rych--Bataille du + mont Thabor.--Prise de Ghazah et de Jaffa. 27 + + Siége de Saint-Jean-d'Acre. 56 + + Expédition dans la Haute-Égypte. 104 + + Combat de Souhama. 130 + + Combat de Copthos.--Assaut du village et de la maison + fortifiée de Benout. 133 + + Combats de Bardis et de Girgé. 140 + + Combat de Géhémi. 142 + + Combat de Bénéadi. 144 + + Combat de Sienne. 148 + + Bataille et siége d'Aboukir. 147 + + Dispositions de Bonaparte avant de quitter l'Égypte.--Motifs + qui le déterminent, etc. 165 + + COMMANDEMENT DE KLÉBER. 187 + + Des mesures qu'il prend pour assurer la défense et calmer + la population. _ibid._ + + PIÈCES JUSTIFICATIVES. 221 + + Fragmens de la correspondance de l'état-major. _ibid._ + + Kléber hasarde une nouvelle tentative auprès du visir. 235 + + PIÈCES JUSTIFICATIVES. 276 + + Réponse du grand-visir, à la lettre qui lui a été écrite par + le général en chef Kléber, le 5e complémentaire an VII, + apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de + Moustapha-Pacha, prisonnier au Caire. _ibid._ + + ARTIFICES DE SIDNEY. 297 + + Insurrection.--Prise d'El-A'rych. _ibid._ + + PIÈCES JUSTIFICATIVES. 316 + + NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH. 330 + + Les Français consentent à évacuer l'Égypte. _ibid._ + + PIÈCES JUSTIFICATIVES. 357 + + LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH 386 + + Bataille d'Héliopolis. _ibid._ + + +FIN DE LA TABLE. + + DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET, + rue de Vaugirard, nº 9. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by +Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) *** + +***** This file should be named 38737-8.txt or 38737-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38737/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Campagne d'Égypte (Volume 1) + Mémoires du maréchal Berthier + +Author: Alexandre Berthier + Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +Annotator: Isidore Langlois + +Release Date: February 2, 2012 [EBook #38737] +[Last updated: April 1, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>MÉMOIRES<br> + DU<br> + MARÉCHAL BERTHIER,</h1> +<p class="center">PRINCE<br> + DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,<br> + MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.</p> + + +<p class="p2 center">CAMPAGNE D'ÉGYPTE,<br> + I<sup>re</sup> PARTIE.</p> + +<hr class="hr20"> + +<p class="p4 center smaller">PARIS<br> + BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,<br> + RUE DE VAUGIRARD, N<sup>o</sup> 17.<br> + 1827.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.</h2> + + +<p>Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et +Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de +l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les +mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a +dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue. +Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et +celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai +tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions, +comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont +produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques +écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis +en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne +sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.</p> + +<p>J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à +l'écrit de Reynier une partie de <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> la correspondance de Menou, +ainsi que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses +adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces, +de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations +contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu +fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne +cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait +éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des +commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il +n'avait qu'à laisser aller les officieux.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> NOTICE<br> +SUR<br> +LE PRINCE BERTHIER.</h2> + +<p>Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram, +major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20 +novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il +s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra +dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué +depuis. Il saisissait au premier coup d'œil, il était toujours +frais, dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de +conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui +valurent bientôt une considération que son modeste rang +d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs, +il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps +après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait +d'éclater en Amérique; <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> les colonies anglaises, d'abord +victorieuses, étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. +La cause de la liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur +tous les points. Mais le cri de détresse de tout une population, qui +périssait pour avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti +d'un bout de la France à l'autre. De toutes parts on s'empressait +d'accourir au secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il +passa sur l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et +contribua par ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui +couronnèrent les efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de +cette lutte mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il +y retrouva tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était +même horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne +voulait plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, +un état de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour +alarmée chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des +troupes; on lui opposa une institution plus redoutable pour le +despotisme que les réclamations qu'il repoussait, <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> celle des +gardes nationales. Berthier, dont les principes n'étaient pas douteux, +réunit les suffrages de ses concitoyens, et fut fait major-général du +corps qu'ils avaient formé. Cette nomination ne tarda pas à lui +devenir fatale. Chef d'une milice citoyenne destinée à servir la +liberté, il ne voulut pas qu'elle devînt un instrument de troubles et +d'oppression. Ses sous-ordres, moins modérés, moins calmes, +s'emportaient à la moindre répugnance, s'impatientaient du plus léger +retard. Les regrets les mettaient en fureur, ils bondissaient de +colère à la plus faible hésitation. Ils ne concevaient ni la puissance +des habitudes ni celle des souvenirs; ils voulaient tout enlever de +haute lutte. Lecointre demandait qu'on rassemblât les gardes-du-corps, +qu'on leur fît prêter le serment décrété par l'Assemblée Nationale, et +qu'on les obligeât d'arborer le drapeau tricolore. Un autre s'opposait +au départ de Mesdames; la multitude était en mouvement, tout +présageait les plus grands excès. Berthier ne craignit pas de +combattre ces mesures violentes; il s'éleva contre la motion de +Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre qu'à exaspérer des hommes +dont la révolution avait déjà ruiné les <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> espérances, à +allumer la guerre civile, et réussit à la faire ajourner. Il ne fut +pas moins heureux avec la foule qui se pressait autour du château. Il +la harangua, lui représenta l'illégalité de sa démarche, et, moitié +crainte, moitié persuasion, parvint à la dissiper. Ces actes de +courage et de modération furent appréciés. Ceux dont ils contrariaient +les vues, sentirent quels obstacles leur opposerait un homme qui avait +assez d'indépendance pour ne craindre de se compromettre ni avec son +état-major, ni avec la multitude, et résolurent de l'éloigner. Tout +fut disposé dans ce but; on attaqua ses principes, on accusa ses +liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de contrariétés, qu'on ne lui +donnât. Sa constance était au-dessus de ces manœuvres; on eut +recours à une sorte de dénonciation qui, à cette époque, manquait +rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur que le commandant +de la garde nationale de Versailles s'était démis de ses fonctions. +Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de le signaler +comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais plus elle +était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se borna pas à +déclarer à ses concitoyens <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> que le fait était faux; il voulut +que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation. Il +exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses +colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste +qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année +suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef +d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses +fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le +suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il +était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient +loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à +l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes +ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut +suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et +s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du +service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce +qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était +l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées +plus tard.</p> + + +<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> À Usnigen, le 14 octobre 1792.</p> + +<p class="to">Le général Custine à Pache, ministre de la guerre.</p> + +<p class="smcap">«Citoyen Ministre,</p> + +<p>«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée, +combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que +d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a +le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant +moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les +fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre +pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes, +seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe +des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je +me suis donné à remplir.</p> + +<p>«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé +contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné +à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant +Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> +crois qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du +conseil exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un +homme qui peut être très utile.</p> + +<p>«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car +c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai +achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais +emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de +coup d'œil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec +plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à +lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le +remplacer, mais je ne le connais pas encore.</p> + +<p>«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi, +citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif +provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus +de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le +composent, et nommément à vous, citoyen ministre.</p> + +<p>«Le citoyen général d'armée,</p> + +<p class="signatsc">«Custine.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne +produisit aucun effet. L'homme du moment, la créature de Pache, +Custine ne put, malgré ses instances, triompher des préventions que +Lecointre et ses amis avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut +que l'année suivante, et sur la réquisition du comité de salut public, +que Berthier fut remis en activité. Il fut envoyé à l'armée de +l'Ouest, essaya d'introduire quelque ordre, quelque organisation parmi +les troupes dont elle se composait, et encourut par ses efforts la +disgrâce de Ronsin. Cet homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir +fait périr Custine, s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de +Biron. Il voulait achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une +<i>proscription salutaire</i>, et chargeant méchamment Berthier de tous les +crimes qui conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour +dernier trait, dans cette périlleuse catégorie.</p> + +<p>L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc +de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle +avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et +s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus +odieux. <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> Les représentans, alarmés d'une démoralisation +semblable, chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de +salut public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et +de demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans +les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses +fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où, +exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres +de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de +l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea +pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination. +Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des +représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré, +d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On +répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du +secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les +complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manœuvre +réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point +de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta +pas <span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est +souvent de faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. +Il rédigea une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où +forcé d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à +l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut +public; j'ai fait mon devoir.</p> + +<p>«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de +Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.</p> + +<p>«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.</p> + +<p>«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des +certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain +dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon cœur est +mon garant, et il est pur.</p> + +<p>«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les +commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves +authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.</p> + +<p>«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos +représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif; +c'est au moment où j'ai acquis les connaissances <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> utiles à la +guerre de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.</p> + +<p>«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de +la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera +plus utile.»</p> + +<p>La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le +repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa +silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues +disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent, +ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau +prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier, +qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division +le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et +d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an <span class="smcap">III</span>, où +Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers, +triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France +d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses +travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes, +prit en un mot, à la plus belle <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> défense qu'on ait peut-être +jamais faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'œil aussi +rapide et d'un patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi +Kellermann se plut-il souvent à payer à son chef d'état-major le +tribut d'éloges que méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait +surtout à rappeler l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du +<i>Petit-Gibraltar</i>. Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des +succès plus éclatans devaient couronner nos armes, et entourer +Berthier d'un lustre que ne pouvaient donner des rencontres de postes, +une guerre de montagnes.</p> + +<p>Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous +Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara, +disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous +nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se +distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit +preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du +désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses +troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les +culbute, et entre avec eux dans Casal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille +derrière l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches +du fleuve; il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les +Autrichiens couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins +ne se laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles +s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et +arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent +les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent, +elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt +réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni, +Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent +et le pont est emporté.</p> + +<p>L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette +occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son +chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée +<i>canonnier</i>, <i>cavalier</i>, <i>grenadier</i>. Ses services habituels, quoique +moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de +transmettre les ordres, <span class="pagenum"><a id="pagexviii" name="pagexviii"></a>(p. xviii)</span> de surveiller des détails +immenses, de suivre une correspondance étendue, il fallait encore +qu'il ajoutât à ces fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui +lui manquaient. Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes +capables de faire un croquis, de lever un terrain, il était obligé de +diriger lui-même les reconnaissances, d'explorer de sa personne le +pays où l'on devait en venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout +autre eût succombé, ne fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, +instructions, rapports, il trouva le moyen de faire face à tout. Ses +soins et la victoire réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes +capables accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, +l'armée put se livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois +qu'il osa nous attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. +Chargé d'en présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut +dans cette occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. +«Le général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, +le général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et +le patriotisme, est une des colonnes de la république <span class="pagenum"><a id="pagexix" name="pagexix"></a>(p. xix)</span> comme +un des plus zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire +de l'armée d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais +pas que l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce +brave général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, +et l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»</p> + +<p>Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du +commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à +Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui +existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait +créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas +heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui +donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet +attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il +se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous +reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> MÉMOIRES<br> +DU MARÉCHAL BERTHIER,<br> +SUR LES CAMPAGNES<br> +DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.</h1> + +<h2>EXPÉDITION D'ÉGYPTE.</h2> + +<p class="chaptitle">DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.—PRISE D'ALEXANDRIE.</p> + +<p>Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île +de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler, +faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et +administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la +quitta le 1<sup>er</sup> messidor, après en avoir laissé le commandement au +général Vaubois.</p> + +<p>Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la +flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes +d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir, +elle est devant Alexandrie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, +pour y prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant +sur les Anglais que sur la situation de l'Égypte.</p> + +<p>Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de +l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les +chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour +s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10 +messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir +envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte +française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la +ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre +ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils +fussent.</p> + +<p>Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un +moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une +position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général +en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait +décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller +l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux +vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et +cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La +distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la +terre; le vent du nord qui <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> soufflait avec violence; une mer +agitée qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; +tout rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces +dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves, +impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.</p> + +<p>Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et +bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux +Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de +leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.</p> + +<p>Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur +les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur +débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.</p> + +<p>La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre +l'impétuosité et la fureur des vagues.</p> + +<p>La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc +des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou. +Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui +avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce +point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc +de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général +en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment +successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les +troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la +division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents +de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du +Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les +généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par +les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais +Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs +ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie; +et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois +colonnes.</p> + +<p>Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division +Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le +point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le +mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.</p> + +<p>L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir +mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du +reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les +chevaux qui doivent les traîner.</p> + +<p>Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son +état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli, +qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un +cheval; mais le général qui ne veut pas <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> qu'on le devance au +poste d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les +fatigues d'une marche pénible.</p> + +<p>La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le +général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle +du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui +côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est +attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent: +une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une +demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois +cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils +abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le +désert.</p> + +<p>Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes, +donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon. +Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer; +mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une +canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions +de l'ennemi.</p> + +<p>Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les +hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent +vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des +assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux +et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général +Menou est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est +couvert de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide +nommé Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur +le mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui +fondent sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à +escalader le rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les +assiégés fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant +ceux qui sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent +obstinément de se rendre.</p> + +<p>D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer +dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la +dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans +l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux +de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur. +Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville, +où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à +l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle +turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux +habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les +intentions de la république française, de leur annoncer que leurs +propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la +France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> +ne prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine, +suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage +les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.</p> + +<p>Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à +Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales +et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de +confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux +Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux +ports.</p> + +<p>Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent +d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à +ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à +renaître.</p> + +<p>Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée, +envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés +en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent +combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux +Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet, +ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain, +gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent +ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les +démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à +l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent. +Tel est l'Arabe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la +principale entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la +3<sup>e</sup>, le citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.</p> + +<p>L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont +noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à +l'attaque de la ville.</p> + +<p>L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de +l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts +de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on +leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.</p> + +<p>Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur +qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks, +avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou +d'attaque.</p> + +<p>C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général +Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on +avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route +du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues +d'Alexandrie.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.—BATAILLE DE +CHEBREISSE.—BATAILLE DES PYRAMIDES.</h3> + +<p>Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner +l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette +ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et +de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits +sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient +entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande +distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége +également long et pénible.</p> + +<p>Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à +Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on +peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en +même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe +du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre, +s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à +Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle +activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre: +l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> indépendante de +l'armée. D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les +dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le +temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité. +Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était +nécessaire à ce mouvement.</p> + +<p>Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts, +ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et +militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville, +organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en +état de rejoindre la division du général Desaix.</p> + +<p>Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle +qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut +gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir +un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la +mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût +nécessairement retardé la marche de l'armée.</p> + +<p>Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter +le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et +composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait +été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de +Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et +suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> +encore pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre +cette route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de +l'armée sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert +et par Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu +ordre de suivre.</p> + +<p>Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor. +Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce +jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir +traversé quinze lieues de désert.</p> + +<p>Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général +Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de +ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir +avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de +protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer +de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison, +de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz +sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du +Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée +partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de +campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce +nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une +traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers. +L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor, +<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route +elles avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les +puits de Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur +du soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se +désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en +peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au +poids de l'or.</p> + +<p>L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris +séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur +marche.</p> + +<p>Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21. +Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils +harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le +général de brigade Mireur est blessé mortellement.</p> + +<p>Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le +petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures +l'une de l'autre.</p> + +<p>À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon +avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite +tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même +instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit +cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes. +Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils +rencontrent la division Desaix: le <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> feu de l'artillerie +avertit qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les +mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà +éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après +avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième +demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval; +dix fantassins ont été légèrement blessés.</p> + +<p>Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de +repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en +avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à +Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division +Menou.</p> + +<p>Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était +emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches +forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le +Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant +encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même +l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le +jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où +elle pourra le rencontrer.</p> + +<p>Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus +loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel +ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils +avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes +armées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de +continuer sa marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la +gauche de l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment +où l'on attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse: +malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout +ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une +lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée +d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à +soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille +ennemie.</p> + +<p>Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau, +les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une +galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose +aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et +parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck, +qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces +bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est +puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par +l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les +citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du +général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.</p> + +<p>Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef +que la flottille était engagée; il <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> fait marcher l'armée au +pas de charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les +mameloucks rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte +reconnaît la position et forme l'armée. Elle est composée de cinq +divisions, chaque division forme un carré qui présente à chaque face +six hommes de hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre +sont les équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré +forment des pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à +renforcer les points d'attaque.</p> + +<p>Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se +barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de +retraite en cas d'événement.</p> + +<p>L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup +ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et +caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent +avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse +approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se +démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus +braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs. +On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu +de la mousqueterie, ou par la baïonnette.</p> + +<p>Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et +marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de +déborder. Ce <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> village est emporté après une très faible +résistance. La déroute des mameloucks est complète; ils fuient en +désordre vers le Caire. Leur flottille prend également la fuite, en +remontant le Nil, et termine ainsi un combat qui durait depuis deux +heures avec le même acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes +de troupes à cheval embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de +cette journée. La perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, +tant tués que blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.</p> + +<p>Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade +Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre +d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la +hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.</p> + +<p>L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à +Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les +Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber +dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils +étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en +nombre égal, et s'il fallait combattre.</p> + +<p>L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué +en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre +leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune +homme, meurt assassiné. Toute <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> communication est interceptée à +trois cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune +nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.</p> + +<p>Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve +plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est +sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des +lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en +écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à +Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le +1<sup>er</sup> thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck +prend position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux +branches, celle de Damiette et celle de Rosette.</p> + +<p>Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks +et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village +d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les +Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter +bataille.</p> + +<p>Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar. +Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a +connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand +nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi, +l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus +qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> +corps de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était +brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte; +mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se +forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi +imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La +cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On +voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse +indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente +siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le +Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.</p> + +<p>Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des +armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée, +impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de +bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse. +La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se +flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de +s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis, +préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se +précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui +formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui, +fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la +mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks +<span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces +remparts de baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand +nombre de morts et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et +bientôt ils s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une +nouvelle charge.</p> + +<p>Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de +succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou, +soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua, +marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux +bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux +Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et +de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la +cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.</p> + +<p>Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer +au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons +des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces +d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus +d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses +canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le +village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks +à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon +ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position +retranchée derrière un fossé <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> qui joignait le Nil, font en +vain des prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun +d'eux n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de +l'épée ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents +chameaux, les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les +mains du vainqueur.</p> + +<p>Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux +moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier +avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât +depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le +poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que +dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend +position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.</p> + +<p>Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français: +ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et +environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la +supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des +Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.</p> + +<p>Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement +harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses +étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des +fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours +qu'il n'avait pour toute <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> nourriture qu'un peu de légumes sans +pain; les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un +repas délicieux.</p> + +<p>La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur +la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une +branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite, +brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la +rive était en feu.</p> + +<p>Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur +le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils +étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait +abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui. +Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville +et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des +Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte +ottomane, que les mœurs, les usages et la religion du pays seront +scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un +détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité +de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques +excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les +chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se +rétablit.</p> + +<p>Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les +divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les +divisions Bon <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> et Kléber à Boulac; un corps d'observation est +placé sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de +prendre une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur +la route de la Haute-Égypte.</p> + +<h3>COMBAT DE SALÊHIËH.—IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.</h3> + +<p>Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des +mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par +Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les +ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces +deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était +à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie +administrative.</p> + +<p>Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec, +établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la +rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en +présence les uns des autres.</p> + +<p>Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la +caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des +mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan +d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait +provisoirement tout en œuvre <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> pour soulever les fellâhs du +Delta, et pousser les habitans du Caire à la révolte.</p> + +<p>L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives, +de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se +mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de +l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un +gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays, +d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les +services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de +toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des +habitans.</p> + +<p>Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux, +le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15 +thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de +grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller +prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.</p> + +<p>Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que +plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.</p> + +<p>La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et +surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir +aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus +essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher +contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et +les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, +Regnier et Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer +bataille, détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit +à l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis. +Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers +Salêhiëh.</p> + +<p>L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans +le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie +se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la +caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux +qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec +lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti +que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes +payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane +avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui +devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les +marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter +d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite +qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et +d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de +troupes françaises.</p> + +<p>Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des +individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite; +Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> et +pour leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en +rien à celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de +Goreid, qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des +principaux marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui +les avait pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à +l'instant la plus grande partie des objets volés, et restitue aux +marchands leurs femmes et leurs esclaves.</p> + +<p>L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre +Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde, +composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de +Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le +village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son +arrière-garde d'environ mille mameloucks.</p> + +<p>L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance; +les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient +la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La +seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que +l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte, +à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux +cents braves, tant du 7<sup>e</sup> régiment de hussards, que du 22<sup>e</sup> de +chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur +l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les +rangs; mais ce succès même <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> augmente les dangers, ils se +trouvent au milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La +valeur supplée au nombre; ils combattent comme des lions et en +désespérés; les mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus +qu'en s'éloignant et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans +leur fuite deux mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais +Ibrahim-Bey parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels +étaient ses femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus +riches marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand +l'infanterie française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit +position. Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf +jours de route, à travers le désert, avant d'y être rendu.</p> + +<p>Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans +les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la +cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de +brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves, +l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les +aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être +distingués.</p> + +<p>Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie, +les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis. +La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en +prendre possession et soumettre le Delta. La <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> division Regnier +reste en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, +et Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où +il arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du +combat naval d'Aboukir.</p> + +<p>L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des +mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le +général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le +poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux +français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le +gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut +réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient +de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que +ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.</p> + +<h3>L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.—AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.—BATAILLE DU MONT +THABOR.—PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.</h3> + +<p>La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en +Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique +splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il +travaillait à l'affranchissement des peuples, et <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> à +l'expulsion de leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de +convaincre la Porte du désir qu'avait la république française de +conserver l'amitié qui subsistait entre les deux puissances. La cour +ottomane avait de justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, +dont les révoltes et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une +ombre de souveraineté dans cette province. Les Français eux-mêmes en +avaient reçu de fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était +donc venger à la fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.</p> + +<p>Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient +enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de +l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur, +devenir pour la France et les puissances méridionales une source de +prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre +lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.</p> + +<p>La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en +Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec +plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette +conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte +ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.</p> + +<p>À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un +grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et +renvoyés à Constantinople.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte +étaient respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon +français. Une caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, +ainsi que quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine +de la protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit +un ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à +Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont +coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un +présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord +le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.</p> + +<p>Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions +pacifiques et amicales du gouvernement français envers le +grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de +mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre, +et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à +se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à +l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer +Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par +les barbares les plus sanguinaires d'Orient.</p> + +<p>Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille +mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le +plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder +<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les +frontières de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui +voulait éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par +mer à Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il +assurait le pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du +grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que +Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât +aucun secours.</p> + +<p>Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé +l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à +Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat +d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais. +Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la +négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane, +relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de +l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de +la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et +celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea +que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y +aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué +par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour +prendre un parti; Bonaparte se décide.</p> + +<p>Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> préparatifs +de l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait +unie aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination +du pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si +elle restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après +pour battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles +qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de +messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va +exécuter.</p> + +<p>Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de +Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et +sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.</p> + +<p>Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le +gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans +chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative +de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il +forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui +de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle +répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple; +il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de +l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter +l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un +institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire +un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts +<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs +fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de +nouvelles machines hydrauliques.</p> + +<p>Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans +voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient +les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la +géographie, l'histoire et la physique.</p> + +<p>Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh, +les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le +rapport militaire que sous le rapport des sciences.</p> + +<p>Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du +camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les +passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à +deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes +conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un +canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend +position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait +les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans +le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis, +intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes +chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh. +Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la +supériorité du nombre, l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> est obligé de se retirer avec +perte. Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à +neuf heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus +d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur +Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.</p> + +<p>Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à +la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh, +de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de +Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des +renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour +pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir +terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la +construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue +de plus de quarante-cinq mille toises.</p> + +<p>Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen +Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de +quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4. +Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés +dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la +direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent +une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un +isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée +à Terranëh.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Le 4, il visite les lacs, et se rend au <i>fleuve sans eau</i>. +C'est une grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des +natrons, et dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. +Il y trouve de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même +jour il va bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction +d'Ouardan; dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques +sources de très bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et +peut faire une branche de commerce très importante.</p> + +<p>Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des +travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et +Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de +Salêhiëh, de Damiette et de Suez.</p> + +<p>Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier +avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la +reconnaissance du lac Menzalëh.</p> + +<p>Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la +reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les +travaux du canal d'Alexandrie.</p> + +<p>Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil; +Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.</p> + +<p>Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer +Rouge, et d'y faire des reconnaissances.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la +Haute-Égypte.</p> + +<p>Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner +les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter +tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.</p> + +<p>Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire +des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.</p> + +<p>Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.</p> + +<p>Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers, +celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque, +cophte et musulmane.</p> + +<p>Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est +commissaire près le divan.</p> + +<p>Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces +entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens +utiles, où il se fait des découvertes importantes.</p> + +<p>Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte +s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances +de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut +aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des +problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se +disposait à cet <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> intéressant voyage, lorsqu'un événement +fâcheux et inattendu le força d'ajourner ses projets.</p> + +<p>La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du +Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme, +et d'après les propositions des commissaires français Monge et +Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois +civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des +impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale. +Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30 +vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans +divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le +général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible +escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers +et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La +sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés +rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la +ville.</p> + +<p>La générale est battue; les Français s'arment et se forment en +colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs +pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils +font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat +terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation +et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des +batteries placées sur différentes hauteurs, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> et le canon de la +citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la +grande mosquée sont incendiés.</p> + +<p>Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la +générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon +général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est +entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils +excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul +bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une +population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à +l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.</p> + +<p>Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes, +continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier +ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.</p> + +<p>Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze +cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez, +où il entre le 17 brumaire.</p> + +<p>Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de +l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de +cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à +Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues +dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et +la ville, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il +juge nécessaires à sa défense.</p> + +<p>Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est +praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse, +situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment +ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits +monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y +trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette +eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines +sont éloignées de trois quarts de lieue.</p> + +<p>Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il +est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans +les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande +peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.</p> + +<p>Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt +d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant +arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une +pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette +pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y +construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la +rade.</p> + +<p>Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il +le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les +mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont +<span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui +existait avant son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et +garantir le transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses +dispositions sont telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à +Suez son antique splendeur.</p> + +<p>Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour +qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander +l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la +mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve +les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre +lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix +lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans +l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son +entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.</p> + +<p>Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double +reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se +rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever +géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va +résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des +plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend +que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui +défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées +de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> occupé +par l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun +doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de +déclarer la guerre à la France.</p> + +<p>Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à +prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en +les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il +passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former +l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en +mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit. +Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.</p> + +<p>Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses +ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux +demi-brigades d'infanterie légère, et des 25<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> de ligne;</p> + +<p>De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général +Lagrange, la 9<sup>e</sup> et la 95<sup>e</sup> demi-brigade de ligne;</p> + +<p>De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud, +Robin et Rambeau, avec une partie de la 22<sup>e</sup> demi-brigade +d'infanterie légère, des 13<sup>e</sup> et 69<sup>e</sup> de ligne;</p> + +<p>De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon, +Vial, et une partie des 4<sup>e</sup> demi-brigade d'infanterie légère, 18<sup>e</sup> +et 32<sup>e</sup> demi-brigades de ligne;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie +et quatre pièces de 4.</p> + +<p>Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli +le génie.</p> + +<p>Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8, +cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.</p> + +<p>L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux +obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée +d'environ dix mille hommes.</p> + +<p>La 19<sup>e</sup> demi-brigade, les 3<sup>e</sup> bataillons des demi-brigades de +l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de +cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes +d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les +colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir +dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.</p> + +<p>Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa +division.</p> + +<p>Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du +général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse, +Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le +citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au +Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme +recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne +pouvait être confié qu'à un officier actif, qui réunit les +connaissances de l'artillerie à celles du génie et des autres parties +militaires. Cette place, par l'éloignement du général en chef, +devenait presque indépendante sous les rapports militaires et +administratifs. Les Anglais étaient en présence, et des symptômes de +peste commençaient à s'y manifester. Le choix du général en chef tomba +sur le général de brigade Marmont.</p> + +<p>Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du +commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications, +et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de +Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de +Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à +Cathiëh, à cinq heures de marche.</p> + +<p>L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place +d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient +le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates +mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise, +était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à +la victoire?</p> + +<p>Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie +l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec <i>la +Junon</i>, <i>la Courageuse</i> et <i>l'Alceste</i>, de croiser devant Jaffa et de +<span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et +détermine l'époque à laquelle il doit arriver.</p> + +<p>On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux +qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les +munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le +désert.</p> + +<p>Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à +Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du +lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à +Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.</p> + +<p>Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4 +pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin +d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le +18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient +occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.</p> + +<p>Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85<sup>e</sup> demi-brigade, un +bataillon de la 75<sup>e</sup> et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du +général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des +fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses +tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers +près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec +rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend +position et y place son artillerie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant +l'avant-garde se précipite de droite et de gauche sur le village, que +Regnier attaquait de front. Malgré la position favorable de l'ennemi +dans ce village, situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres +crénelées et soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la +résistance la plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; +l'ennemi se retire dans le fort et barricade les portes avec tant de +précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont +tués ou faits prisonniers.</p> + +<p>Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général +Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un +corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à +l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit +jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui +donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un +plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se +croit inexpugnable.</p> + +<p>Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa +division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier +tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite +dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut +échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une +multitude de chameaux et <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> de chevaux, des provisions de bouche +et de guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir +des vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ +de bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que +Bonaparte paraît devant El-A'rych.</p> + +<p>Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès +d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise, +renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il +juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le +détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait +déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais +continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler +quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son +état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid; +le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le +27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29, +enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon +et Lannes et le parc de l'expédition.</p> + +<p>Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de +canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de +munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort +et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une +des tours; elle fut éventée par l'ennemi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur +les monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait +canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée, +il somme la place de se rendre.</p> + +<p>La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares +sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes +professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une +correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait +pour peindre les barbares.</p> + +<p>Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses +munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il +diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement. +Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se +rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad +par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée +française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux, +deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs +jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés +à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.</p> + +<p>Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la +cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier +village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.</p> + +<p>Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> avec la +même destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans +avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse +quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y +avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent +prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on +aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.</p> + +<p>Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la +division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en +avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la +cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert; +mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le +remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de +chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après +quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se +procurer une goutte d'eau.</p> + +<p>Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent +également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les +ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent +presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On +creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif +ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses +souffrances et à ses besoins.</p> + +<p>La division Regnier était restée à El-A'rych, <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> avec l'ordre +d'y attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que +le fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de +défense respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle +devait former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.</p> + +<p>Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.</p> + +<p>À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques +colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on +pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais +comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle +construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est +naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai, +où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du +désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.</p> + +<p>L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride, +car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des +huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une +véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à +l'aspect des montagnes de la Syrie.</p> + +<p>À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks +et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et +s'était replié sur Ghazah.</p> + +<p>Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> sur Ghazah. À +deux lieues de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui +occupait la hauteur.</p> + +<p>Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général +Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de +l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front; +la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige +sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le +général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de +canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger +l'ennemi.</p> + +<p>À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui +annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît +vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop +pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis +et fait manœuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger +ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il +avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division +Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué +une vingtaine.</p> + +<p>L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position +sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe +près de cette ville.</p> + +<p>Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ +quarante toises, et flanqué de <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> tours. Il renfermait seize +milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions +de guerre, et quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la +ville cent mille rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande +quantité d'orge.</p> + +<p>Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils +sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville. +Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire +de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs +habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi +rassemblait ses forces.</p> + +<p>Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de +Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient +arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi +avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de +ce retard.</p> + +<p>Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense, +couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient +à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent +lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois +lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.</p> + +<p>L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en +grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de +biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en +<span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> trouve également au village de Lida. Des hordes d'Arabes +rôdaient autour de ces villages pour les piller; des partis les +repoussent et les mettent en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, +formée par la division Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, +l'ennemi se retire dans l'intérieur de la place, et canonne les +éclaireurs. Les autres divisions et la cavalerie arrivent quelques +heures après.</p> + +<p>La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de +Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues +environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment +l'investissement de la ville.</p> + +<p>Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une +muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux +forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On +décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties +les plus élevées et les plus fortes.</p> + +<p>Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une +batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la +plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord +de la place, afin d'établir une diversion.</p> + +<p>Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner +les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé +vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent +enfin leur feu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. +La brèche est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est +ordonné. Les carabiniers de la 22<sup>e</sup> demi-brigade d'infanterie légère +s'élancent à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant +Netherwood, l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec +eux des ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent +les éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques +batteries de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après +des prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de +brigade de la 22<sup>e</sup>, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est +tué sur la brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands +efforts pour repousser la 22<sup>e</sup> demi-brigade; mais elle est soutenue +par la division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui +mitraillent l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des +assiégeans.</p> + +<p>La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle +a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue +par son intrépidité.</p> + +<p>La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre +dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend +avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil +de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de +deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens +qui s'étaient <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> rendus, sont renvoyés au sein de leurs +familles. La perte de l'armée française est d'environ trente hommes +tués et deux cents blessés.</p> + +<p>Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les +habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à +arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout +quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des +usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés; +et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.</p> + +<p>On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize, +formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur, +et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y +avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.</p> + +<p>Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place +et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un +hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les +plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la +reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir +d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette +place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait +recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des +descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à +l'adjudant-général Gresier, militaire également <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> distingué par +ses talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.</p> + +<p>Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit +l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division, +de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.</p> + +<p>La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position +qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les +divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et +rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À +midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie. +Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les +hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui +occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en +prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les +montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville +d'Acre.</p> + +<p>Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la +cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit +l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper +et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager +elle-même dans les montagnes.</p> + +<p>Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au +milieu des rochers l'ennemi qui se <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> retire, elle attaque les +Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur +poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est +obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de +cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de +poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde +pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils +fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La +division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains +dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette +affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu +quinze hommes tués et trente blessés.</p> + +<p>Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à +une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont +Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa, +que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille +rations de biscuit et autant de riz.</p> + +<p>Caïffa est fermé de bonnes murailles flanquées de tours. Un château +défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux, +domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée +par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité +pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec +lui l'artillerie et les munitions du fort. On <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> laisse une +garnison dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. +Les chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée +n'arrive que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule, +à quinze cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage +était d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait +fait paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de +cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître +les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4<sup>e</sup> d'infanterie +légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp +retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et +deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière +de Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe +la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt +sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de +distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les +jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le +force de se renfermer dans la place.</p> + +<h3>SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.</h3> + +<p>L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se +prolonge au nord jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> cap Blanc, l'espace d'une lieue et +demie, et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de +longueur, terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les +provisions trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les +villages de Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de +l'armée; les moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre +les blés; l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire.</p> + +<p>Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait +occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.</p> + +<p>Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première +reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de +l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie +Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint +d'une balle qui lui traverse la main.</p> + +<p>Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la +place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et +d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à +repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute +communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on +n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à +Alexandrie.</p> + +<p>Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa +des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever, +et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> +chargés de vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de +Caïffa avait été confié au chef d'escadron Lambert, militaire +distingué.</p> + +<p>Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers +Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées +de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées +sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron +Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre, +sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué +un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa +garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux +à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare, +leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin +le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de +succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou +blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets +contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre.</p> + +<p>Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi +fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de +brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége +n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de +campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois +heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau +<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on +assure qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est +entamée. Les troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur +impatience; l'assaut est décidé.</p> + +<p>On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers +s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de +quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne +ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers +est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds; +quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux +Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle.</p> + +<p>Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de +la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point +entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers +destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les +adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués.</p> + +<p>Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils +fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la +brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres, +rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter.</p> + +<p>L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait +pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières +inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied +<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> de la brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir +forcé de rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont +blessés dans cette attaque.</p> + +<p>La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui +lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance. +On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les +ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie +et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un +mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et +contrescarpe.</p> + +<p>Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive +sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt +il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans +cette action.</p> + +<p>Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef +d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses +braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir +des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et +vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert +les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.</p> + +<p>Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de +Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent +pour faire <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> lever en masse tous les musulmans en état de +porter les armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les +infidèles.</p> + +<p>Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes; +qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des +forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour +exterminer Bonaparte et son armée.</p> + +<p>Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se +faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait +des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les +Maugrabins.</p> + +<p>Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée +combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient +beaucoup de monde.</p> + +<p>Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait +lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de +la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et +de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre +anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille +était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient +quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de +Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore +de nouvelles.</p> + +<p>On continue de battre en brèche, on fait sauter <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> une portion +de la contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la +tour de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de +sacs de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis +le feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre +quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle +attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet +d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce +qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a +connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de +s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte.</p> + +<p>Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour, +l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour +s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des +chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap +Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par +les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après +avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît +les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.</p> + +<p>À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour +effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et +protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent +dans la ville; Turcs et chrétiens sont également <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> protégés. Le +général Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et +rentre le 16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre.</p> + +<p>Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur +trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes +anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les +batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette +nation.</p> + +<p>On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des +premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des +places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri +sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La +colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait +ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un +capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans +le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves +de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort +arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec +précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent +couverts de cadavres anglais et turcs.</p> + +<p>Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment, +par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et +que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français, +entre autres l'ingénieur Phelippeaux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français +qui ont été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils +répondent qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de +promener par la ville leurs têtes sanglantes et leurs membres +palpitans.</p> + +<p>Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur +le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!... +ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les +déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens +qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les +ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs +et jetés à l'eau.</p> + +<p>Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de +l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées +d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en +appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un +barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez +contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que +professent tous les peuples civilisés.</p> + +<p>Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement +considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de +Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le +Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée +devant Acre <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> en même temps que Djezzar faisait une sortie +soutenue par le feu des vaisseaux anglais.</p> + +<p>Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de +troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui +commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une +autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà +à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de +Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens +considérables.</p> + +<p>Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer +l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à +quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un +rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il +se met en marche avec une partie de la 2<sup>e</sup> légère, trois compagnies de +la 19<sup>e</sup>, formant environ trois cent cinquante hommes, et un +détachement de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire +une reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit +l'ennemi sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route, +tourne la montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est +environné, assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus +braves se précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des +circonstances et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un +chef aussi intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux +dans leurs rangs. Le <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> général Junot, sans cesser de combattre, +sans se laisser entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à +Nazareth; il est suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de +bataille. Cette journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux, +cinq à six cents hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop +d'éloges au courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade +Duvivier dans cette affaire.</p> + +<p>Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général +Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour +rejoindre le général Junot à Nazareth.</p> + +<p>Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le +lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi +n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de +marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à +peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une +lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs, +débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par +quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie, +qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la +fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi +abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le +Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été +dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position +<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> de Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou +Kana, l'ennemi se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de +Êl-Mekanié, et partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le +rendez-vous d'un rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée +ennemie se rend dans la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; +elle y opère sa jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette +armée pouvait monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze +ou dix-huit mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du +pays la portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce +en même temps qu'il part pour l'attaquer.</p> + +<p>Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de +Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté +les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où +il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont +été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec +peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit, +dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen +Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et +se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant +été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement +atteint d'une blessure mortelle.</p> + +<p>Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> et décisive +pour éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait +le harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on +ne peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans +les assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec +les Français.</p> + +<p>Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place +d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points, +afin de le forcer à repasser le Jourdain.</p> + +<p>On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac +de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le +château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de +Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces +deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain.</p> + +<p>Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille +hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher +à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de +prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir +ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui +devait avoir en présence des forces considérables.</p> + +<p>Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner +l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et +l'attaquer de nuit dans son camp.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; +il part le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit +pièces d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où +il bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant +les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut +traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières +hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à +environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux +prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq +mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille +Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied +des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ +de bataille.</p> + +<p>Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de +cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande +distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la +retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le +Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat.</p> + +<p>La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le +camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq: +les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner +l'ennemi.</p> + +<p>Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de +canon et un renfort de cavalerie, <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> était parti le 26 de son +camp de Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer +l'ennemi le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais +égaré par ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des +défilés qu'il avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque +diligence qu'il eût faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte +que l'ennemi, prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, +avait eu le temps de monter à cheval.</p> + +<p>Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait +occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi +occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux +petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie, +au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de +Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais +toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée +par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait +avec autant de valeur que de sang-froid.</p> + +<p>Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait +aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52<sup>e</sup>, pour le +soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il +donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18<sup>e</sup> vers la +montagne de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain, +et aux guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour +couper la retraite à l'ennemi sur ce point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction, +Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber, +averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive; +il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil +de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de +charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du +général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de +Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent +vers Jenin.</p> + +<p>Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne +sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé +de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge +derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus +grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans +le Jourdain en essayant de le passer à gué.</p> + +<p>Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa +mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils +du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait +pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route +de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie, +envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris +le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les +provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante +<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre +du jour est expédié de ce point aux différens corps de l'armée +française qui occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les +bouches Pélusiaques, Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui +portent les ruines de Korsoum et d'Arsinoé.</p> + +<p>Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le +commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française, +d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des +secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un +châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de +passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux +habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre +lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats +qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant +il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection, +s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.</p> + +<p>Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé +un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé +des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées; +les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir +l'armée pendant plus d'un an.</p> + +<p>Le général Kléber prend position au bazar de <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Nazareth; il a +l'ordre d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts +Saffet et de Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain.</p> + +<p>Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite +de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie +par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi, +de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports +font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait +concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues, +tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares.</p> + +<p>Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon, +et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point +encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait +exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de +sortir d'Alexandrie avec les frégates <i>la Junon</i>, <i>la Courageuse</i> et +<i>l'Alceste</i>. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa, +qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit, +avec des munitions.</p> + +<p>Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses +frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever +les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en +munitions.</p> + +<p>Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les +communications de l'armée, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> l'adjudant-général Leturq part le +30 germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes +dans leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents +bœufs qui servent à nourrir l'armée.</p> + +<p>Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la +porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer +du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége +est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le +feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre +une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine +s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et +elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir +qu'auparavant.</p> + +<p>Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour +reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers +parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y +logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait +les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer.</p> + +<p>Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on +essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent +jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des +étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux +des matières incendiaires, et <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> les force, malgré leur +opiniâtreté, à évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud +est dangereusement blessé dans cette attaque.</p> + +<p>Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France; +le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue +à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il +fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les +regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux +défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts +un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et +de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de +dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des +premiers généraux de son arme.</p> + +<p>Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie, +Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé +au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des +suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie.</p> + +<p>L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les +pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en +avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche, +vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et +à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages +flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> +sans relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses +feux de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des +assiégeans.</p> + +<p>Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles +élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une +grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses +feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une +grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin +d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les +enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et +l'ennemi ne tardait pas à y rentrer.</p> + +<p>Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées +contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir, +vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais +l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille +la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de +descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer.</p> + +<p>Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient +fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils +sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et +d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu +rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer. +La perte <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq +cents hommes tués ou blessés.</p> + +<p>Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de +l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur, +et faire sauter la contrescarpe.</p> + +<p>Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent +avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé +d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il +travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec +ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la +communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine.</p> + +<p>Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers +se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est +exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages, +trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge +sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les +détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les +réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer +sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe +établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la +matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de +ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le +plus près possible de la mine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une +sape couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était +fait; on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la +mine était éventée, les châssis défaits et le puits comblé.</p> + +<p>Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu +jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte +l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté +pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans +la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne +tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer +l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on +s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a +établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui +couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on +égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on +s'y loge.</p> + +<p>Les éclaireurs de la 87<sup>e</sup>, et les grenadiers s'emparent de tous les +ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine +et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles +tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement, +ni le faire évacuer.</p> + +<p>Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du +port de Mœris, de l'île de Rhodes, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> et apportant aux +assiégés des vivres, des munitions et un renfort de troupes +considérable. Ce convoi était sous l'escorte d'une caravelle et de +plusieurs corvettes armées.</p> + +<p>Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de +renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu +lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes +de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On +parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18<sup>e</sup> et 32<sup>e</sup> +demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres +ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la +résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien +n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de +valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête +de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du +sang-froid. Le chef de la 18<sup>e</sup>, Boyer, militaire distingué, périt dans +l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont +tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs +cadavres servent d'épaulement aux assiégeans.</p> + +<p>On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le +lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la +fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et +cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît +praticable; Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> s'y porte et ordonne l'assaut; la +division Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers +que conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont +disposées pour les soutenir.</p> + +<p>On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà +dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui +étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la +brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde +tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de +tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes +extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller +la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec +assez d'ensemble.</p> + +<p>L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé +de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend +la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la +seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive +fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les +troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est +dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même +impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de +Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la +brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un +mouvement rétrograde parmi les troupes qui <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> sont entrées dans +la place et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent +deux pièces de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà +emparées derrière les remparts.</p> + +<p>Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général +Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant. +Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On +se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi +avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne +subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général +Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se +rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à +combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais +tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre: +on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout +l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait +nécessaire, et l'ordre en fut donné.</p> + +<p>En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que +le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux +petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur +lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une +quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent +cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes, +et l'intendant de la flottille turque. On avait <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> trouvé sur +lui l'état des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et +des vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses, +que la flotte faisait partie d'une expédition projetée contre +Alexandrie, et combinée avec une autre expédition que Djezzar devait +tenter par terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de +Saint-Jean-d'Acre, on avait détaché de cette expédition tout ce dont +on pouvait déjà disposer pour l'envoyer au secours de cette place.</p> + +<p>Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée +du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au +pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut.</p> + +<p>Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15<sup>e</sup>, +ceux de la 19<sup>e</sup>, les carabiniers de la 2<sup>e</sup> légère montent à la brèche. +Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont +arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est +impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.</p> + +<p>Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du +soir, les grenadiers de la 25<sup>e</sup> demi-brigade arrivent de +l'avant-garde; ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à +l'assaut. Ces braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une +deuxième et une troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer +sans de nouvelles dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois +assauts coûtent à l'armée environ deux cents tués et cinq cents +blessés. Elle <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> a surtout à regretter la perte du général Bon +blessé à mort; celle de l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25<sup>e</sup>, +le citoyen Venoux; de l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux +adjudans-généraux Gerbault, du citoyen Croisier, aide-de-camp du +général en chef.</p> + +<p>Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux +adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés. +Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs +étaient commandés par le général Verdier.</p> + +<p>Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui +exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne +pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à +Djezzar, avec une lettre ainsi conçue:</p> + +<p>«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée,</p> + +<p>«À Amet-Pacha-el-Djezzar.</p> + +<p>«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes +pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des +tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en +son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah, +et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du +convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.»</p> + +<p>Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté +comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces +barbares <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> les usages militaires des nations policées. On tire +sur le parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des +assiégeans lui répondent.</p> + +<p>Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais +elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre. +Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de +canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement +repoussé.</p> + +<p>Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient +plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général +d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français.</p> + +<p>Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité +n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en +était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de +Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la +valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux.</p> + +<p>Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les +frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses +brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général +envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des +embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général +Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement +blessé en combattant ces barbares.</p> + +<p>Peu de jours après, le village de Bodéir, province <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> de +Charkié, s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de +mérite, s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé.</p> + +<p>Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec +Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui +avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui +l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et +lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya +s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en +route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de +Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte, +de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce +faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de +Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui.</p> + +<p>Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au +général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de +la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se +jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas.</p> + +<p>Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à +Derne, joue le saint, se dit <i>l'ange Él-Mahdi</i>, annoncé par l'Alcoran, +s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents +Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent +au saint prophète. <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> Il annonce que les fusils, les +baïonnettes, les sabres, les canons des Français, ne pourront +atteindre les vrais croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à +leur aspect les Français devaient poser les armes, et rester sans +défense.</p> + +<p>L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne, +sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il +se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il +marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient, +il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général +Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion +nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu +leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et +massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la +confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de +ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans +le suivent avec transport à des combats où ils doivent être +invulnérables.</p> + +<p>L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de +brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il +est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat +jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après +avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son +feu.</p> + +<p>La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> +affaiblit considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de +ses soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un +châtiment terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la +confiance dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité +que leur inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre +des forces plus considérables que celles dont le chef de brigade +Lefebvre pouvait disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne +mobile, arrive le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur +Demenhour. Il bat et met en fuite tout ce qui se présente devant lui. +Il fait passer au fil de l'épée quinze cents hommes qui se trouvent +dans la ville, et la réduit en cendres. Il dissipe et poursuit les +disciples du saint Él-Mahdi, qui lui-même, tremblant et grièvement +blessé, ne trouve de salut que dans une prompte fuite.</p> + +<p>Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se +dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province.</p> + +<p>Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la +Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les +provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les +fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de +brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où, +d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne +tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> +Elfy-Bey et les Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux +kiachefs, et contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, +d'où ils gagnent la Syrie à travers le désert.</p> + +<p>Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les +plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante +partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la +Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi, +échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent +cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés.</p> + +<p>Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez; +ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate. +Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent +un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à +souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez.</p> + +<p>Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but +était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le +général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port. +La chaloupe canonnière <i>le Tagliamento</i>, qui, d'après les ordres de +Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le +premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un +succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes +restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur +courage <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions +qu'elles n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie.</p> + +<p>Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal +était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare +l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de +rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places +fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les +plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens. +Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor, +vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de toutes +les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle avait +forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens assiéger les +ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de +Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois +mois, la guerre dans le cœur de la Syrie; il avait détruit la plus +formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages +de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou +fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de +campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de +Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore +disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux +avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours +de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> son +palais: cette vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait +au terme du temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison +des débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour +s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste +faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept +cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour, +il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.</p> + +<p>La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps +précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier, +et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes?</p> + +<p>Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent +qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour +défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point +et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que, +en pareil cas, ils ne savent qu'égorger.</p> + +<p>Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait +Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son +armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en +Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient +nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes +considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége.</p> + +<p>Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> blessés +et des malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers +continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de +siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les +édifices.</p> + +<p>Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à +la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les +frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens +turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de +djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura, +pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de +nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la +chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait +prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies +par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à +Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il +est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept +heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve +la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est +mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans +ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce +combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes +tués et cinquante blessés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il +ramène le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire, +et apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais, +qui s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que +<i>c'est moi seul</i> qui peux décider du terrain qui est sous mon +artillerie?» Il voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son +agrément et sa participation, et que c'était à lui qu'il fallait +adresser toutes les propositions.</p> + +<p>Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des +proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et +conçues en ces termes:</p> + +<h3>PROCLAMATION.</h3> + +<p>«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de +l'armée française qui se trouvent en Égypte.</p> + +<p>«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous +a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois +de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de +la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu +consentir à l'envahissement de son territoire.</p> + +<p>«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son +unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter +dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> tant +que vous êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous +êtes entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à +une violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les +puissances; n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos +directeurs? Oui, certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit +délivrée d'une invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent +en ce moment; des flottes immenses couvrent déjà la mer.</p> + +<p>«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se +soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai, +manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de +mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les +conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur +fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route +par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils +s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de +la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice +de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés.</p> + +<p>«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre +1213, et le 5 février 1799.</p> + +<p>«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la +Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant +Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> et +garantis son exécution. À bord du <i>Tigre</i>, le 10 mai 1799.»</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.»</p> + +<p class="p2">Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches +conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il +existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5 +janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait +enlevés des mains de Djezzar.</p> + +<p>L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse, +et le feu continue de part et d'autre.</p> + +<p>Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et +du parc d'artillerie. Le 1<sup>er</sup> bataillon de la 69<sup>e</sup> demi-brigade part +le 29; le 2<sup>e</sup> le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et +les blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir +brûlé tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour +couvrir les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.</p> + +<p>L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait +encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait +essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les +parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et +sur tous les édifices de la ville, fait, le 1<sup>er</sup> prairial, à la pointe +du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de +se <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage +point; à trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les +points; il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une +fureur et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but +était de pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si +incommode, de les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville. +Malgré son opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé +sur tous les points, et obligé de se retirer avec une grande perte. +Cependant il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le +glacis de la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le +général de brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec +deux compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés +jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se +précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés.</p> + +<p>L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de +siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines +et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la +ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux +environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se +prépare à lever le siége.</p> + +<p>La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les +motifs de cette conduite.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> PROCLAMATION.</h3> + +<p class="date">«Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII,</p> + +<p class="to">«Bonaparte, général en chef.</p> + +<p class="smcap">«Soldats,</p> + +<p>«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec +plus de rapidité qu'une armée arabe.</p> + +<p>«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous +avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses +outres, ses chameaux.</p> + +<p>«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les +puits du désert.</p> + +<p>«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes +accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller +l'Égypte.</p> + +<p>«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a +douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais, +obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de +ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.</p> + +<p>«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre +pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, pris quarante pièces de +campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les +fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en +Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> «Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre +le pacha même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise +du château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves +que je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour +des opérations plus essentielles.</p> + +<p>«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir. +Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette +campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie +de l'Occident.</p> + +<p>«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de +tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il +faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour +parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la +victoire.»</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le +siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte.</p> + +<p>La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est +suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon.</p> + +<p>La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en +arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la +rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place.</p> + +<p>En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans +le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et +suivent <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> la route de l'armée; les postes se replient sur la +place d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée, +va dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée. +Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement; +elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière +que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie. +Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers +qui détruisent les deux ponts.</p> + +<p>Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné, +pour couvrir le flanc gauche de l'armée.</p> + +<p>On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois +lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi +la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et +d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés +continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent +qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils +ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le +plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait +débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel +avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de +campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été +conduite devant Acre.</p> + +<p>On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie +turque. Bonaparte avait <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> décidé que tous les moyens de +transport seraient de préférence employés à l'évacuation des malades +et des blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et +quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la +mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura.</p> + +<p>Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux, +officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas +un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont +également évacués.</p> + +<p>L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains +se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés; +les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une +armée abandonne dans sa marche.</p> + +<p>L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière, +ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les +villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les +convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en +cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette +vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats: +elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre, +puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.</p> + +<p>L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la +rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son +embouchure. On <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps +est employé à punir les villages des environs qui se sont mal +conduits. On fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la +mer toute l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués +tant par mer que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de +bâtimens, et, pour donner le temps d'achever l'évacuation par terre, +l'on est obligé de différer jusqu'au 9 le départ de l'armée.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> et le 2<sup>e</sup> bataillon de la 69<sup>e</sup>, et la 22<sup>e</sup> légère, partent +successivement pour escorter les convois.</p> + +<p>L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de +gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et +la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait +parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre +est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de +brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la +droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser +les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme +l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.</p> + +<p>L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute +en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs +exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces +représailles.</p> + +<p>L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville +s'était bien conduite; les personnes <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> et les propriétés y +sont respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain +pour Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le +désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à +l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert +entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité +par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se +plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs +chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans +certaines parties du désert.</p> + +<p>L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus +grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de +nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de +munitions, et y laisse garnison.</p> + +<p>L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après +avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient +successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et +l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée.</p> + +<p>Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée +séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et +la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh, +pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh +une garnison considérable; il réunit au commandement de cette +<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> place celui de El-A'rych, et le confie à un général de +brigade.</p> + +<p>Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour +Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour +Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire, +où elles arrivent le 26 prairial.</p> + +<p>Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de +l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir +cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne +pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la +plus belle tenue.</p> + +<p>À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant; +c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au +plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient, +pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les +habitans comme des compatriotes.</p> + +<p>Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient +précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques +hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité.</p> + +<p>Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois, +sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les +combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents; +mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les +autres avaient l'espoir d'être <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> promptement guéris, et +devaient rentrer dans leurs corps.</p> + +<p>C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue +à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient +infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si +funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort, +tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la +médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie. +Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur +faire négliger le secours des médecins.</p> + +<p>Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils +prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints +d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin +en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades +et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les +bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à +une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec +des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des +malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les +remèdes qu'il leur ordonne.</p> + +<p>Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et +le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni +le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité +d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ses +talens, ses soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le +plus grand nombre recouvre la santé.</p> + +<p>Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de +santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen +Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité +qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes +confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les +malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste +honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter +leur ardeur et leur dévouement.</p> + + +<h3>EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.</h3> + +<p>Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées +qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le +général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui +s'y était réfugié après la bataille des Pyramides.</p> + +<p>Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre +de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8 +fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88<sup>e</sup> +de ligne, deux bataillons de la 2<sup>e</sup> légère, deux bataillons de la 61<sup>e</sup> +de ligne et l'artillerie attachée à sa <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> division. Le convoi +était escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées +en guerre.</p> + +<p>Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené, +elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa +droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les +bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17 +fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de +subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à +sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante +mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et +munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du +jour, avec le 1<sup>er</sup> bataillon de la 21<sup>e</sup> légère pour reconnaître leur +position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes +éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux +et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau +jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures +continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié. +Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys +à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le +général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui +oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait +tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi +passaient le canal de Joseph. Les mameloucks <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> et les Arabes +étaient sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui +s'échappaient en remontant le Nil.</p> + +<p>Les carabiniers de la 21<sup>e</sup> s'élancent sur la rive; ils font un feu +très vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze +djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres, +et surtout d'une grande quantité de blé: la 12<sup>e</sup> portait sept pièces +de canon.</p> + +<p>Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division; +il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le +27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que +l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il +part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la +61<sup>e</sup> et deux de la 88<sup>e</sup>. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à +un aviso d'escorter la 21<sup>e</sup> qui doit le suivre; il laisse un +détachement de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour +occuper Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.</p> + +<p>Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche, +et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.</p> + +<p>Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et +quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs +femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de +les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les +montagnes et arrive le lendemain <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> au jour naissant, après une +marche pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. +Desaix rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse +une demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de +grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir +même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de +rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.</p> + +<p>Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de +Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante +quintaux de biscuit et trois mille cartouches.</p> + +<p>Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph, +laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du +canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces +bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le +mouvement de la division.</p> + +<p>Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes +échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers +des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de +Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le +débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes +qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il +s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division +se rembarque et continue de suivre le canal.</p> + +<p>Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> dans un +endroit où le canal s'approche du désert; des forces considérables se +montrent tout à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux +de débarquer sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de +revirer de bord, regagne la position près de Menekia, et fait +débarquer sa division qui se forme successivement.</p> + +<p>Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks +qui harcelaient les barques.</p> + +<p>Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des +barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des +troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du +désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de +canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis +le village de Manzoura.</p> + +<p>Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par +l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné +de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de +la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc +gauche, et se met en mesure de la charger.</p> + +<p>Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey, +et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie, +incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division +continue sa marche jusqu'à Elbelamon.</p> + +<p>Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> du biscuit. +L'ennemi croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris +de victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et +l'armée continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos +nécessaire.</p> + +<p>Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de +l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à +l'attaquer lui-même.</p> + +<p>Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est +formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et +le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de +son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix +mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge +avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous +côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la +mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant +d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc, +commandé par le capitaine Lavalette, de la 21<sup>e</sup> légère. Furieux de la +résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de +l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs, +où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes +dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances, +leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre +chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.</p> + +<p>De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> ce moment +pour charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent +corps à corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le +carré de la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus +de cent soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes +morts et quinze blessés.</p> + +<p>Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de +succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par +masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules +de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs +pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.</p> + +<p>Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et +dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait +à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre +jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie +qui est enlevée à la baïonnette.</p> + +<p>Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait +diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes +parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de +bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La +division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche +à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie +des bagages de l'ennemi, que les Arabes <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> commençaient à +piller. Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le +Faïoum: les Arabes l'abandonnent.</p> + +<p>Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent +quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers +et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17, +avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques +de l'ennemi qui s'y trouvent.</p> + +<p>Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait +déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies, +maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très +commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle +part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum. +Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait +encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes +pour soulever le pays.</p> + +<p>Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et +il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il +trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils +rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de +Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat, +à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés +d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.</p> + +<p>Mourâd-Bey, profitant du moment où le général <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> Desaix avait +quitté le Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ +mille mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de +Faïoum. Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi +de la province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une +multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit +heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de +Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du +canal.</p> + +<p>Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le +chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des +mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les +moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est +établi.</p> + +<p>Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades. +Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille +mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent +sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des +faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous +attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.</p> + +<p>Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi +profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui, +après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés +qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison +d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> C'est là que le général +Robin et le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter +une guerre de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les +fellâhs s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des +assiégeans se précipite en foule et sans précautions par les grandes +issues.</p> + +<p>Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le +dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes +retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de +gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à +portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les +fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la +charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de +rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs +qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se +livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et +s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux; +l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de +bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une +intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi +laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de +blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.</p> + +<p>Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et +poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville +aussitôt qu'il avait <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> été informé des dangers qui la +menaçaient; il y arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la +victoire aussi glorieuse qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse +d'en profiter pour faire de nouvelles courses dans les provinces de +Benesouef et de Miniet, et disputer la levée des impositions de ces +provinces à Mourâd-Bey, qui faisait aussi des incursions dans +l'intention de les percevoir.</p> + +<p>Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa +cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait +toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une +position menaçante.</p> + +<p>Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et +de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust, +et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux +cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser +entièrement de l'Égypte.</p> + +<p>Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre +jours à Benesonuef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division +se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était +campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph, +et au bord du désert.</p> + +<p>Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par +les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen, +où ils venaient de prendre position, et ils se retirent <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> sur +le camp de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et +marche vers le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur +laquelle il avait dix à douze heures d'avance, cherche en vain à +l'atteindre. Elle bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le +30, à Zagny, où elle quitte les montagnes pour se rapprocher du +fleuve. L'infanterie prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, +d'où Mourâd-Bey avait fui au lever du soleil, et avec tant de +précipitation, qu'il avait abandonné quatre djermes portant une pièce +de douze en bronze, un mortier de douze pouces, et quinze pièces de +canon de fer de différens calibres.</p> + +<p>Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes +journées. Le 1<sup>er</sup> nivôse, la division couche près des anciens +portiques d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.</p> + +<p>Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires, +n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le +plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle +était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt +jours d'un temps précieux.</p> + +<p>Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter +des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays +de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à +exterminer <i>une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion +de Mahomet</i>. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en +amenaient des renforts. <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> D'autres s'étaient rendus à Hesney, +près du vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier +avec Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques +uns enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; +leur but était de faire insurger les habitans sur les derrières des +Français, d'attaquer et détruire leur flottille.</p> + +<p>Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable +de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il +était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés, +afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans +obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général +Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie, +et de marcher contre ce rassemblement.</p> + +<p>Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du +village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille +par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7<sup>e</sup> de +hussards et du 22<sup>e</sup> de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les +insurgés ne peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont +poursuivis long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un +pareil châtiment semblait devoir répandre la terreur dans le pays; +mais à peine la cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est +informé qu'il se forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement +beaucoup plus considérable que le premier, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> et composé de +paysans à pied et à cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, +de Benesouef et d'Hoara.</p> + +<p>Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine, +commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au +général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre +les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire +tous ses efforts pour amener la flottille.</p> + +<p>Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il +allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie +ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20<sup>e</sup> de +dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur +les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de +bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général +Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant +devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la +cavalerie l'avait devancée.</p> + +<p>Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les +rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o +et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à +Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils +s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey; +que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des +Nubiens, des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par +suite des écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les +habitans de l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, +étaient en armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de +confiance dans une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour +attaquer les Français: son avant-garde en effet, commandée par +Osman-Bey Hassan, vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la +hauteur de Samanhout.</p> + +<p>Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus +nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la +division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des +ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la +7<sup>e</sup> de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis, +rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.</p> + +<p>Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son +infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un +carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être +protégée et flanquée par leur feu.</p> + +<p>À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de +toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne +d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les +chérifs et les chefs de ce pays, se <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> jette dans un grand +canal, sur la gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la +vivacité de son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary +de se mettre à la tête d'un escadron du 7<sup>e</sup> de hussards, et de charger +l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les +carabiniers de la 21<sup>e</sup> légère, s'avancerait en colonne serrée dans le +canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec +autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la +fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un +grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever +des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est +la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui +les rendit maîtres du village de Samanhout.</p> + +<p>Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant +des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des +Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village +de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21<sup>e</sup> font un feu +si vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une +perte considérable.</p> + +<p>Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général +Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur +celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu +d'artillerie et de mousqueterie si terrible, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> qu'ils sont +dispersés en un instant, et obligés de rétrograder, laissant le +terrain couvert de leurs morts.</p> + +<p>Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks, +où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur +position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la +fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite +générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les +reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup +de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette +journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent +cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont +eu que quatre hommes tués et quelques blessés.</p> + +<p>Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que +commandait le chef de brigade Latournerie, officier également +recommandable par son activité et ses talens militaires.</p> + +<p>Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une +soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont +taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère +avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se +dispersaient dans le pays.</p> + +<p>Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa +brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après +avoir essuyé des fatigues <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> excessives, en traversant les +déserts et chassant toujours l'ennemi devant lui.</p> + +<p>Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont +poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource; +que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité +de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour, +qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs +équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français, +prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus +des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.</p> + +<p>Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où +il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les +mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont +contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant +point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île; +mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il +laisse à Sienne avec la 21<sup>e</sup> légère. La division, en traversant +l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens +antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du +temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore +l'admiration du monde.</p> + +<p>Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il +arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur +les deux rives <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> du Nil. Celui de la rive droite est commandé +par l'adjudant-général Rabasse.</p> + +<p>Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de +Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks +environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa +domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il +s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était +harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté, +pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.</p> + +<p>Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à +Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient +dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il +avait formé une colonne mobile, composée de la 61<sup>e</sup> et des grenadiers +de la 88<sup>e</sup>; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux, +avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite +ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les +habitans des rives de la mer Rouge.</p> + +<p>Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes +d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un +second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa +brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent +et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des +habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à +gouverner.</p> + +<p>D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Hassan était +revenu sur les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa +troupe. Desaix ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de +lui, envoie à sa poursuite le général Davoust, avec le 22<sup>e</sup> de +chasseurs et le 15<sup>e</sup> de dragons.</p> + +<p>Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est +sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser +la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des +chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de +la montagne, et paraissent protéger leur convoi.</p> + +<p>Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance +avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer; +mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge +vigoureuse sous le feu meurtrier du 15<sup>e</sup> de dragons. Plusieurs +mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué +d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est +lui-même dangereusement blessé. Le 22<sup>e</sup> de chasseurs à cheval se +précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le +carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du +nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille, +où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils +se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat, +avaient continué leur route dans le désert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable +journée, on remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le +citoyen Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son +cheval tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit +ainsi de la mêlée.</p> + +<p>Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de +Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que, +ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait +vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village +qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix +envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la +21<sup>e</sup> légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général +Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour +Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61<sup>e</sup> et +du 88<sup>e</sup>, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général +Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à +Sienne.</p> + +<p>Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du +chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général +Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des +Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les +environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de +vivres, qu'ils manquaient de moyens pour <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> retourner à +Cosséir, et qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps +de l'arrivée du 2<sup>e</sup> convoi qu'il attendait, avait formé le projet +d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir, +tous les postes de la 61<sup>e</sup> sont attaqués en même temps par les Arabes, +qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt +les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le +culbutent de toutes parts.</p> + +<p>Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur, +d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à +l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre. +Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans +connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne +avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La +nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de +la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui +commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et +se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine +les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en +poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la +première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés +avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute +complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux +à trois cents de ces malheureux se jettent dans <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> un enclos de +palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger +contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se +défendre jusqu'au dernier.</p> + +<p>On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans +cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre +desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite +mérite les plus grands éloges.</p> + +<p>Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la +diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant, +avec le 7<sup>e</sup> de hussards.</p> + +<p>Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse +à Kous, avec les 14<sup>e</sup> et 18<sup>e</sup> régimens de dragons; il avait détaché à +quelques lieues les 15<sup>e</sup> et 20<sup>e</sup>, sous les ordres du chef de brigade +Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un +débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec +activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en +argent, dont on avait le plus grand besoin.</p> + +<p>Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans +les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et +entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les +<i>infidèles</i> aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient +arrivés. Provisoirement il mettait tout en œuvre pour soulever les +vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes +s'échauffent, tous les bras s'arment; <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> déjà une multitude +d'Arabes est accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans +asile s'y rendent également. L'orage grossit, et les belliqueux +habitans de la rive droite vont éprouver à leur tour ce que peut la +valeur française.</p> + +<p>Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve +rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en +bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée +par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de +canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans +prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant +forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever +leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des +grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et +mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen +Silly, chef de brigade commandant la 88<sup>e</sup> poursuivait les fuyards; les +soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures +de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o; +fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute +espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir +cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque +instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses +plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient +accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et +chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant +dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.</p> + +<p>Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts, +et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été +tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.</p> + +<p>Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers +Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88<sup>e</sup> +sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se +porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61<sup>e</sup> à +Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix, +qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se +rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de +rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce +général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks +s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne, +et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que +Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur +poursuite.</p> + +<p>D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée, +par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de +Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et +des chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient +dans ses projets.</p> + +<p>Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et +plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup +de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe +du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son +détachement de cent soixante hommes de la 21<sup>e</sup>, était sorti d'Hesney, +et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait +été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les +avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la +fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte.</p> + +<p>Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au +général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout: +en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard, +qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une +garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre +en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit +combattre partout où il les rencontrera.</p> + +<p>Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il +arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée <i>l'Italie</i>, +et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> d'artillerie. <i>L'Italie</i>, portait des blessés, quelques +malades, les munitions de la 61<sup>e</sup> demi-brigade, et quelques hommes +armés.</p> + +<p>Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à +Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette +réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à +leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire +soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les +Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces +paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres +par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues +de l'armée française.</p> + + +<h3>COMBAT DE SOUHAMA.</h3> + +<p>Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois +gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le +désert. Cette manœuvre eut un succès complet: en un instant mille +de ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à +s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles.</p> + +<p>Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite +duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés +pour <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les +mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à +faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec +lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent +route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux.</p> + +<p>À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné +dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de +Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se +jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent +les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout; +d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils +vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français.</p> + +<p>Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le +renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le +rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général +Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très +violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies +elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il +n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey +Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les +barques sont attaquées par une forte fusillade; <i>l'Italie</i> répond par +une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> restent +morts. Les ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques, +mettent à terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie +dont ils jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à +l'abordage sur <i>l'Italie</i>. Alors le commandant de cette djerme, le +courageux Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà +un grand nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans +qui vont l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans +la fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses +manœuvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les +ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se +rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son +bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une +grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les +malheureux Français qui échappèrent aux flammes de <i>l'Italie</i>, sont +massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage +avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction +des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps +d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> COMBAT DE COPTHOS.—ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON +FORTIFIÉE DE BENOUT.</h3> + +<p>Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à +El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il +aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois +colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents +mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de +Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou.</p> + +<p>Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de +3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes +d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des +tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte +fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces +infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les +tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors +s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain, +lorsqu'une quinzaine de dragons du 20<sup>e</sup> chargent à bride abattue, +séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant +que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous +les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place. +<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux +drapeaux de la Mecque sont pris.</p> + +<p>Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le +chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser +chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le +carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache +vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.</p> + +<p>Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé +plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près +de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard +reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de +canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait +former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on +enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et +menacerait de tourner l'ennemi.</p> + +<p>En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par +les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait +un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les +carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge +de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer +promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les +carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y +massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +les dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une +grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une +maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils +avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.</p> + +<p>Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer +de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à +enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait +des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font +feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à +mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent +officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il +veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé +de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o, +qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons +subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des +ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil +carnage.</p> + +<p>La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette +expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les +sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que +les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche, +et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à +la maison, et <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> où les ennemis avaient renfermé leurs +munitions de guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes +d'Yamb'o sautent en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. +Aussitôt Eppler réunit ses forces sur ce point, et, malgré les +prodiges de valeur de ces fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la +main droite, le sabre dans les dents, et nus comme des vers, veulent +en défendre l'entrée, il parvient à se rendre maître de la grande +cour; alors la plupart vont se cacher dans des réduits où ils sont +tués quelques heures après.</p> + +<p>Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents +hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris +toutes leurs barques excepté <i>l'Italie</i>, neuf pièces de canon, et deux +troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté, +le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés. +Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des +carabiniers, officier du plus grand mérite.</p> + +<p>Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général +Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des +nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient +les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que +vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à +tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il +était nécessaire de l'approvisionner le plus <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> promptement +possible, vu que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les +Arabes d'Yamb'o venaient de redescendre à Birambra.</p> + +<p>Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre, +les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse, +et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient +battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix +croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à +forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très +grandes marches pour arriver dans le pays cultivé.</p> + +<p>Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général +Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les +ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé.</p> + +<p>À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent. +Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers +Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents +habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir. +Le général Belliard est envoyé, avec la 21<sup>e</sup> et le 20<sup>e</sup> de dragons, au +village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général +Desaix, avec les deux bataillons de la 61<sup>e</sup> le 7<sup>e</sup> de hussards et le +18<sup>e</sup> de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où +il y a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir +des déserts, sans faire quatre jours de marche <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> extrêmement +pénible. Le général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour +porter de l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort +détachement à Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs +et partirent. Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la +hauteur du général Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs +l'en prévint, et ajouta que leur intention était de rejoindre les +Arabes d Yamb'o. Il donne de suite avis de ce mouvement au général +Belliard, qui envoie pour le relever un détachement de sa brigade, +tandis qu'à travers les déserts, le général Desaix se met en marche, +le 25, pour Kéné, où il avait laissé trois cents hommes.</p> + +<p>Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en +éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui +commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour +mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient +chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une +bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et, +quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps +de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est +aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre +position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et +recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande +valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis +long-temps trouver <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> l'occasion de se signaler. Il ne peut +voir arriver de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait +oublier l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze +pas en avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se +précipite au milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus +grande valeur; mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même +d'un coup de trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général +Davoust est forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, +commandés par le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si +impétueusement les mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en +désordre et d'abandonner le champ de bataille.</p> + +<p>L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement +dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire, +dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de +blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs +officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron, +plusieurs soldats tués et quelques blessés.</p> + +<p>Après ce combat, les mameloucks firent un crochet, et retournèrent +promptement à la Kuita, laissant plusieurs blessés et des chevaux dans +les déserts. Le général Desaix écrit au général Belliard de les y +chercher s'ils y restent, et de les suivre partout s'ils en sortent. +Il revient le même jour à Kéné. Il forme une colonne mobile composée +d'un bataillon de la 61<sup>e</sup> et du 7<sup>e</sup> de hussards, qu'il met à la +disposition <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> du général Davoust, auquel il donne l'ordre de +détruire jusqu'au dernier des Arabes d'Yamb'o, qu'on annonçait être +toujours dans les environs d'Aboumana. En même temps le commandant de +Girgé avait ordre de se porter au rocher de la rive droite qui fait +face à cette ville pour les combattre et les arrêter dans le cas de +retraite; ils étaient forcés d'y passer.</p> + +<p>Les Arabes d'Yamb'o sentirent que le moment était difficile; ils se +décidèrent à ne pas attendre le général Davoust, et passèrent le Nil +au-dessus de Bardis.</p> + +<p>Le commandant de Girgé, qui en est informé, va les reconnaître, +revient à Girgé, prend deux cent cinquante hommes de sa garnison, et +va à leur rencontre.</p> + + +<h3>COMBATS DE BARDIS ET DE GIRGÉ.</h3> + +<p>Le 16, après midi, le chef de brigade Morand arrive à la vue de +Bardis. Les Arabes d'Yamb'o, beaucoup de paysans, des mameloucks et +des Arabes sortent aussitôt du village en poussant de grands cris; le +citoyen Morand leur fait faire une vive décharge de mousqueterie; ils +répondent et battent un peu en retraite. Le nombre des ennemis était +considérable; la position de Morand était bonne; il avait peu de +troupes, il crut devoir y rester. Une demi-heure <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> après, il +fut attaqué de nouveau, et reçut les ennemis comme la première fois; +ils laissèrent beaucoup de leurs morts sur la place, et s'enfuirent à +la faveur de la nuit qui arrivait; Morand en profita aussi pour +revenir à Girgé couvrir ses établissemens.</p> + +<p>Un nouveau combat fut livré le lendemain. Les Arabes d'Yamb'o +marchèrent sur Girgé, où ils parvinrent à pénétrer. Pendant qu'ils +cherchaient à piller le bazar, Morand forme deux colonnes, et dirige +l'une dans l'intérieur de la ville, et l'autre en dehors. Cette +disposition réussit à souhait; tout ce qui était dans la ville fut +tué; le reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux jours, les +Arabes d'Yamb'o ont perdu deux cents morts; le citoyen Morand a eu +quelques blessés.</p> + +<p>Le chef de bataillon Ravier l'a très bien secondé dans cette affaire, +où il a donné des preuves de zèle et d'intelligence.</p> + +<p>Le général Davoust, qui avait su la défaite des Arabes d'Yamb'o, passa +le Nil; mais il ne put arriver à Girgé qu'après le combat, et lorsque +la nouvelle d'une dernière défaite des Arabes d'Yamb'o y parvenait. +Voici ce qui y donna lieu.</p> + +<p>Dès le 14 germinal, le commandant Pinon, qui était resté à Siout pour +gouverner la province, avait écrit au citoyen Lasalle de venir à +Siout, pendant qu'il irait donner la chasse à des Arabes qui +inquiétaient les environs de Mélàoui. Le citoyen Lasalle, qui était +resté à Tahta avec son régiment, s'y rendit. Pinon revint le 19, et le +même jour il eut avis que <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les Arabes d'Yamb'o, après avoir +été battus à Girgé, étaient venus dévaster Tahta, et que leur chef +cherchait encore à soulever le pays.</p> + + +<h3>COMBAT DE GÉHÉMI.</h3> + +<p>Le 21, le citoyen Lasalle part pour les attaquer, ayant sous ses +ordres un bataillon de la 88<sup>e</sup>, le 22<sup>e</sup> de chasseurs et une pièce de +canon.</p> + +<p>Le 23, à une heure après midi, le citoyen Lasalle arrive près de +Géhémi, village extrêmement grand, où étaient les Arabes d'Yamb'o. Il +fait de suite cerner le village par des divisions de son régiment, et +marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yamb'o font +une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à doubles +murailles qu'ils venaient de créneler. Malgré le feu du canon et la +fusillade, ils résistèrent plusieurs heures; enfin ils furent +enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfuirent; mais +une grande partie fut taillée en pièces par le 22<sup>e</sup>. Une centaine ou +deux gagnèrent cependant les déserts à la faveur des arbres et des +jardins. Les Arabes d'Yamb'o ont perdu dans cette action environ trois +cents hommes tués, parmi lesquels se trouve le chérif, successeur +d'Hassan.</p> + +<p>Après l'affaire de Birambra, du 13 germinal, le général Desaix s'était +rendu à Kéné, pour y organiser <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> l'expédition destinée contre +Cosséir; les marchands de ce port et de Jedda viennent le trouver, et +lui demander paix et protection. Ils sont accueillis et caressés. Il +fait la paix avec les cheiks de Cosséir, et avec un cheik du pays +d'Yamb'o qui remplissait à Cosséir les fonctions de consul pour son +pays. Il donne ordre au général Belliard de faire construire un fort à +Kéné, de hâter les préparatifs de l'expédition sur Cosséir, et le +nomme commandant de la province de Thèbes dont l'administration venait +d'être organisée. Après ces dispositions, le général Desaix se rend de +Kéné à Girgé, dont il confie le commandement au citoyen Morand; il +part ensuite pour Siout, où il arrive le 26 floréal.</p> + +<p>Cependant le général Davoust n'avait pas cessé de suivre les Arabes +d'Yamb'o; mais après l'affaire du citoyen Lasalle, ils parurent +détruits, et ce général vint à Siout. Il y était depuis plusieurs +jours, et ne pouvait savoir ce qu'était devenu le petit nombre qui +avait échappé au 22<sup>e</sup>, lorsque tout à coup on le prévient qu'il se +forme à Bénéadi, grand et superbe village, et dont les habitans +passent pour les plus braves de l'Égypte, un rassemblement de +mameloucks, d'Arabes et de Darfouriens caravanistes, venus de +l'intérieur de l'Afrique. On ajoute que Mourâd-Bey doit venir des +oasis se mettre à la tête de cette troupe.</p> + +<p>Le général Davoust se dispose aussitôt à marcher contre ce village; il +renforce sa colonne d'un bataillon de la 88<sup>e</sup> et du 15<sup>e</sup> de dragons; +il remplace <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> provisoirement Pinon dans le commandement de la +province de Siout, par le chef de brigade Silly, qui l'a conservé +depuis.</p> + + +<h3>COMBAT DE BÉNÉADI.</h3> + +<p>Le 29, le général Davoust arrive près de Bénéadi qui est plein de +troupes; le flanc du village vers le désert était couvert par une +grande quantité de cavalerie, mameloucks, Arabes et paysans. Ce +général forme son infanterie en deux colonnes; l'une doit enlever le +village pendant que l'autre le tournera. Cette dernière était précédée +par la cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade distingué +par ses talens; mais en passant près d'une maison, ce malheureux +officier reçoit un coup de fusil et tombe mort. Le général Davoust le +remplace par l'adjudant-général Rabasse. La cavalerie aperçoit les +mameloucks dans les déserts; une des colonnes d'infanterie s'y porte; +mais l'avant-garde de Mourâd-Bey, que l'affreuse misère faisait sortir +des oasis, lui porte promptement le conseil de retourner. Les Arabes +et les paysans à cheval avaient déjà lâché pied. L'infanterie et la +cavalerie reviennent à la charge. Le village est aussitôt investi; +l'infanterie y entre, et malgré le feu qui sort de toutes les maisons, +les Français s'en rendent entièrement maîtres. Deux mille, tant Arabes +d'Yamb'o que Maugrabins, <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Darfouriens, mameloucks démontés, +et habitans de Bénéadi, restent sur le champ de bataille. En un +instant ce beau village est réduit en cendres et n'offre que des +ruines. On y fait un butin immense, et on y trouve jusqu'à des caisses +pleines d'or.</p> + +<p>Pendant que Davoust détruisait Bénéadi, les Arabes de Géama et +d'El-Bacoutchi menaçaient Miniet; un grand nombre de villages des +environs de Miniet s'insurgeaient, et les débris du rassemblement de +Bénéadi y couraient: le chef de brigade Détrée, qui avait peu de +troupes, désirait qu'un secours vint changer sa position. Le général +Davoust y marcha, mais il arriva trop tard. Détrée avait fait un +vigoureux effort, et les ennemis avaient été forcés de se retirer. On +disait que les Arabes d'Yamb'o marchaient sur Benesouef, dont les +environs se révoltaient aussi; le général Davoust y court. L'opinion +parmi les habitans de la province de Benesouef est qu'il ne descend de +troupes que lorsque les autres ont été détruites; en conséquence ils +courent aux armes, et, s'ils sont en force, ils attaquent les +prétendus fuyards; s'ils sont trop faibles, ils se mettent à la +poursuite de ces troupes pour les dévaliser; que s'ils ne peuvent les +massacrer, ni les piller, ils leur refusent les moyens de subsistance.</p> + +<p>Le général Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arrivé près +du village d'Abou-Girgé, son Cophte se porte en avant pour faire +préparer des vivres. Le cheik répond qu'il n'y a point de vivres +<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> chez lui pour les Français, qu'ils sont tous détruits en +haut, et que si lui ne se dépêche de se retirer, il le fera bâtonner +d'importance. Le Cophte veut lui représenter ses torts; on le renverse +de son cheval, et le cheik s'en empare. Le Cophte, fort heureux de se +sauver, vient rendre compte de sa réception au général Davoust, qui, +après avoir fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance, et +avoir porté des paroles de paix, le fait cerner, et ordonne de mettre +tout à feu et à sang: mille habitans sont morts dans cette affaire. Le +général Davoust continue sa route sur Benesouef; les ennemis, dont le +nombre ne pouvait inquiéter, avaient passé le fleuve; le général +Davoust se disposait à les y poursuivre, quand il reçut du général +Dugua l'ordre de se rendre au Caire.</p> + +<p>Lorsque les beys Hassan Jeddâoui et Osman Hassan partirent de la Kuita +pour remonter vers Sienne, le général Belliard les suivit de très +près, et les força de se jeter au-dessus des cataractes: il laissa +ensuite à Hesney le brave chef de brigade Eppler, avec une garnison de +cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever des +contributions, et surtout veiller à ce que les mameloucks ne +redescendissent pas, et il revint à Kéné s'occuper sans relâche de la +construction du fort, mais plus encore de l'expédition de Cosséir.</p> + +<p>Vers le 20 floréal, Eppler eut avis que les mameloucks étaient revenus +à Sienne, où ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient de +leurs fatigues <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> et de leurs pertes. Cet excellent officier +jugea qu'il était important de leur enlever cette dernière ressource; +en conséquence il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoyé +quelques jours auparavant à Etfou avec deux cents hommes, de marcher +sur Sienne, et de chasser les mameloucks au-dessus des cataractes.</p> + + +<h3>COMBAT DE SIENNE.</h3> + +<p>Le 27, à deux heures après midi, arrivé à une demi-lieue de Sienne, le +capitaine Renaud est prévenu qu'il va être attaqué. À peine a-t-il +fait quelques dispositions que les ennemis arrivent sur lui bride +abattue; ils sont attendus et reçus avec le plus grand sang-froid. La +charge est fournie avec la dernière impétuosité, et quinze mameloucks +tombent morts au milieu des rangs: Hassan-Bey Jeddâoui est blessé d'un +coup de baïonnette, et son cheval tué; Osman-Bey Hassan reçoit deux +coups de feu, dix mameloucks expirent à une portée de canon du champ +de bataille, vingt-cinq autres sont trouvés morts de leurs blessures à +Sienne.</p> + +<p>Ce combat, l'exemple du désespoir d'une part, et du plus grand courage +de l'autre, a coûté cinquante morts et plus de soixante blessés aux +ennemis qui, pour la troisième fois, ont été rejetés au-dessus +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> des cataractes, où la misère et tous les maux vont les +accabler.</p> + +<p>Le capitaine Renaud a quatre hommes tués et quinze blessés.</p> + +<p>Le premier soin du général Desaix, à son arrivée à Siout, fut de faire +chercher des chameaux et confectionner des outres, afin d'aller +joindre Mourâd-Bey à Elouâh; expédition qu'il désirait faire marcher +de front avec celle de Gosséir; mais l'apparition des Anglais dans ce +port le força de diriger contre Cosséir toute son attention.</p> + +<p>Le général Belliard, qui devait la commander, se trouvant attaqué d'un +grand mal d'yeux, Desaix lui envoya le citoyen Donzelot, son +adjudant-général, pour le seconder ou le remplacer: ils partirent l'un +et l'autre de Kéné, le 7 prairial, avec cinq cents hommes de la 21<sup>e</sup>.</p> + +<p>Le 10, le général Belliard prend possession du port de Cosséir, où se +trouve un fort qui, avec quelques réparations, peut devenir important.</p> + + +<h3>BATAILLE ET SIÉGE D'ABOUKIR.</h3> + +<p>Telle était la situation de la Haute-Égypte et de l'armée du général +Desaix, quand Bonaparte arriva au Caire de son expédition de Syrie. +Son premier soin avait été d'organiser son armée et d'en remplir tous +les cadres, afin de la mettre promptement en état de marcher à de +nouveaux combats. Il n'avait <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> détruit qu'une partie du plan +général d'attaque combiné entre la Porte et l'Angleterre; il jugea +qu'il lui faudrait bientôt écarter les autres dangers qu'il avait +prévus.</p> + +<p>En effet, il est bientôt instruit par le général Desaix que les +mameloucks de la Haute-Égypte s'étant divisés, une partie s'est portée +dans l'oasis de Sébahiar, avec dessein de se réunir à Ibrahim-Bey, qui +était revenu à Ghazah, tandis que Mourâd-Bey descendait par le Faïoum +pour gagner l'oasis du lac Natron, afin de se réunir à un +rassemblement d'Arabes qui s'y était formé, et que le général Destaing +avait reçu ordre de disperser avec la colonne mobile mise à sa +disposition. Cette marche de Mourâd-Bey, combinée avec le mouvement +des Arabes, annonçait le dessein de protéger un débarquement soit à la +tour des Arabes, soit à Aboukir.</p> + +<p>Le 22 messidor, le général Lagrange part du Caire avec une colonne +mobile; il arrive à Sébahiar où il surprend les mameloucks dans leur +camp; ils n'ont que le temps de fuir dans le désert, en abandonnant +tous leurs bagages et sept cents chameaux. Osman-Bey, plusieurs +kiachefs et quelques mameloucks sont tués. Cinquante chevaux restent +au pouvoir des braves que le général Lagrange commande.</p> + +<p>Le général Murat reçoit l'ordre de se rendre à la tête d'une colonne +mobile, aux lacs Natron, d'en éloigner les rassemblemens d'Arabes, de +seconder le général Destaing, et de couper le chemin à Mourâd-Bey. Ce +général arrive aux lacs Natron, prend, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> chemin faisant, un +kiachef et trente mameloucks qui évitaient la poursuite du général +Destaing. Mourâd-Bey est informé, près des lacs Natron, que les +Français y sont; il rétrograde aussitôt, et couche le 25 messidor près +des pyramides de Gisëh, du côté du désert.</p> + +<p>Bonaparte, informé de ce mouvement, part du Caire le 26 messidor, avec +les guides à cheval et ceux à pied, les grenadiers des 18<sup>e</sup> et 32<sup>e</sup>, +les éclaireurs et deux pièces de canon; il va coucher aux pyramides de +Gisëh, où il ordonne au général Murat de le joindre. Arrivé aux +pyramides, son avant-garde poursuit les Arabes qui marchaient à la +suite de Mourâd-Bey, parti le matin pour remonter vers le Faïoum. On +tue quelques hommes; on prend plusieurs chameaux.</p> + +<p>Le général Murat, qui avait rejoint Bonaparte, suit l'espace de cinq +lieues la route qu'avait tenue Mourâd-Bey.</p> + +<p>Bonaparte, disposé à rester deux ou trois jours aux pyramides de +Gisëh, y reçoit une lettre d'Alexandrie, qui lui apprend qu'une flotte +turque, de cent voiles, avait mouillé à Aboukir le 23, et annonçait +des vues hostiles contre Alexandrie. Il part au moment même pour se +rendre à Gisëh; il y passe la nuit à faire ses dispositions; il +ordonne au général Murat de se mettre en marche pour Rahmanié, avec sa +cavalerie, les grenadiers de la 69<sup>e</sup>, ceux des 18<sup>e</sup> et 32<sup>e</sup>, les +éclaireurs, et un bataillon de la 13<sup>e</sup> qu'il avait avec lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Une partie de la division Lannes reçoit l'ordre de passer le +Nil dans la nuit, et de se rendre à Rahmanié.</p> + +<p>Une partie de la division Rampon reçoit également l'ordre de passer le +Nil à la pointe du jour, pour se porter aussi sur Rahmanié.</p> + +<p>Le parc destiné à marcher se met en mouvement; pendant la nuit, tous +les ordres et toutes les instructions sont expédiés dans les +provinces.</p> + +<p>Bonaparte recommande au général Desaix d'ordonner au général Friant de +rejoindre les traces de Mourâd-Bey, et de le suivre avec sa colonne +mobile partout où il ira; de faire bien approvisionner le fort de Kéné +dans la Haute-Égypte, et celui de Cosséir; de laisser cent hommes dans +chacun de ces forts; de surveiller la situation du Caire pendant +l'expédition contre le débarquement des Turcs à Aboukir; de se +concerter avec le général Dugua, commandant au Caire, et d'envoyer la +moitié de sa cavalerie à l'armée. Il recommande au général Dugua de +tenir, autant qu'il lui sera possible, des colonnes mobiles dans les +provinces environnant le Caire; de se concerter avec les généraux +Desaix et Regnier; de tenir la citadelle du Caire et les forts bien +approvisionnés et de s'y retirer en cas d'événement majeur.</p> + +<p>Il écrit au général Regnier de faire surveiller les approvisionnemens +des forts d'El-A'rych, Cathiëh, Salêhiëh et Belbéis; de s'opposer +autant qu'il le pourra avec la 85<sup>e</sup> et le corps de cavalerie à ses +ordres, à tous les mouvemens, soit de la part des <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> fellâhs ou +des Arabes révoltés, soit de celle d'Ibrahim-Bey et des troupes de +Djezzar; enfin, en cas de forces supérieures, d'ordonner aux garnisons +de s'enfermer dans les forts, tandis que lui et ses troupes +rentreraient au Caire.</p> + +<p>Au général Kléber, de faire un mouvement sur Rosette, en laissant les +troupes nécessaires à la sûreté de Damiette et de la province.</p> + +<p>Le général Menou, avec une colonne mobile, était parti pour les lacs +Natron. Il reçoit l'ordre de mettre deux cents Grecs avec une pièce de +canon, pour tenir garnison dans les couvens, qui sont bâtis de manière +à faire d'excellens forts. L'objet est de défendre l'occupation de cet +oasis à Mourâd-Bey, ainsi qu'aux Arabes; il lui est ordonné de +rejoindre l'armée à Rahmanié avec le reste de sa colonne.</p> + +<p>Le général en chef, avec le quartier-général, part de Gisëh le 28 +messidor, couche le même jour à Ouardan, le 29 à Terranëh, le 30 à +Chabour; il arrive le 1<sup>er</sup> thermidor à Rahmanié, où l'armée se réunit +le 2 et le 3.</p> + +<p>Les généraux Lannes, Robin et Fugières, qui étaient dans les provinces +de Menouff et de Charkié pour y faire payer le miri, rejoignent +l'armée à Rahmanié.</p> + +<p>Bonaparte apprend que les cent voiles turques mouillées à Aboukir le +24, avaient débarqué environ trois mille hommes et de l'artillerie, et +avaient attaqué le 27 la redoute, qu'ils avaient enlevée de vive +force; que le fort d'Aboukir, dont le commandant <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> avait été +tué, s'était rendu le même jour par une de ces lâchetés qui méritent +un exemple sévère.</p> + +<p>Le fort est séparé de la terre par un fossé de vingt pieds, avant une +contrescarpe taillée dans le roc; le revêtement en est bon; il eût pu +tenir jusqu'à l'arrivée du secours.</p> + +<p>L'adjudant-général Julien, à Rosette, se conduit avec autant de +sagesse que de prudence; il fait conduire dans le fort les munitions, +les vivres, les malades qui sont à Rosette; mais il reste dans cette +ville, avec la plus grande partie des deux cents hommes environ qu'il +avait à ses ordres; il maintient la confiance et la tranquillité dans +la province et dans le Delta, et son intrépidité en impose aux agens +de l'ennemi.</p> + +<p>Le général Marmont écrit que les Turcs ont pris Aboukir par +capitulation; qu'ils sont occupés à débarquer leur artillerie, qu'ils +ont coupé les pontons construits par les Français pour la +communication avec Rosette, sur le passage qui joint le Madié à la +rade d'Aboukir; que les espions qu'il avait envoyés rapportaient que +l'ennemi avait le projet de faire le siége d'Alexandrie, et était fort +d'environ quinze mille hommes.</p> + +<p>Bonaparte envoie le général Menou à Rosette, avec un renfort de +troupes; il lui ordonne d'observer l'ennemi, de défendre le Bogaze à +l'embouchure du Nil.</p> + +<p>On espérait que l'ennemi deviendrait entreprenant, par la prise +d'Aboukir; qu'il marcherait, soit <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sur Rosette, soit sur +Alexandrie; mais Bonaparte apprend qu'il s'établit et se retranche +dans la presqu'île d'Aboukir, qu'il forme des magasins dans le fort, +qu'il organise les Arabes, et attend Mourâd-Bey, avec ses mameloucks, +avant de se porter en avant.</p> + +<p>L'ennemi acquérait chaque jour de nouvelles forces: il était donc +important de prendre une position d'où l'on pût l'attaquer également, +soit qu'il se portât sur Rosette, soit qu'il voulût investir +Alexandrie; une position telle que l'on pût marcher sur Aboukir, s'il +y restait, l'y attaquer, lui enlever son artillerie, le culbuter dans +la mer, le bombarder dans le fort, et le lui reprendre.</p> + +<p>Bonaparte se décide à prendre cette position au village de Birket, +situé à la hauteur d'un des angles du lac Madié, d'où l'on se porte +également sur l'Eter, Rosette, Alexandrie et Aboukir; d'où l'on peut +en outre resserrer l'ennemi dans la presqu'île d'Aboukir, lui rendre +plus difficile sa communication avec le pays, et intercepter les +secours qu'il peut attendre des Arabes et des mameloucks.</p> + +<p>Le général Murat, avec la cavalerie, les dromadaires, les grenadiers, +et le 1<sup>er</sup> bataillon de la 69<sup>e</sup>, part de Rahmanié le 2 au soir, +pour se rendre à Birket. Le général a l'ordre de se mettre en +communication avec Alexandrie par des détachemens; de faire +reconnaître l'ennemi à Aboukir, et de pousser des patrouilles sur +l'Eter et autour du lac Madié.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> L'armée part de Rahmanié le 4 thermidor, ainsi que le +quartier-général. Le 5, elle est en position à Birket. Des sapeurs +sont envoyés à Beddâh pour y nettoyer les puits. Une patrouille enlève +le 3, près de Buccintor, environ soixante chameaux chargés d'orge et +de blé, que les Arabes conduisaient à Aboukir.</p> + +<p>L'armée part de Birket dans la nuit du 5; une division prend position +à Kafr-Finn, et l'autre à Beddâh. Le quartier-général se rend à +Alexandrie. Le général en chef passe la nuit à prendre connaissance +des rapports de l'ennemi à Aboukir. Il fait partir les trois +bataillons de la garnison d'Alexandrie, aux ordres du général +Destaing, pour aller reconnaître l'ennemi, prendre position, et faire +nettoyer les puits. À moitié chemin d'Alexandrie à Aboukir, il apprend +que le général Kléber, avec une partie de sa division, est à Foua, et +suit les mouvemens de l'armée, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.</p> + +<p>Bonaparte avait employé la matinée du 6 à voir les fortifications +d'Alexandrie, et à tout disposer pour attaquer l'ennemi. D'après les +rapports des espions et ceux faits par les reconnaissances, +Mustapha-Pacha, commandant l'armée turque, avait débarqué avec environ +quinze mille hommes, beaucoup d'artillerie et une centaine de chevaux, +et s'occupait à se retrancher.</p> + +<p>Dans l'après-midi, Bonaparte part d'Alexandrie avec le +quartier-général, et prend position au puits <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> entre +Alexandrie et Aboukir. La cavalerie du général Murat, les divisions +Lannes et Rampon, ont ordre de se rendre à cette même position; elles +y arrivent dans la nuit du 6 au 7, à minuit, ainsi que quatre cents +hommes de cavalerie venant de la Haute-Égypte.</p> + +<p>Le 7 thermidor, à la pointe du jour, l'armée se met en mouvement; +l'avant-garde est commandée par le général Murat, qui a sous ses +ordres quatre cents hommes de cavalerie, et le général de brigade +Destaing, avec trois bataillons et deux pièces de canon.</p> + +<p>La division Lannes formait l'aile droite, et la division Lanusse +l'aile gauche. La division Kléber, qui devait arriver dans la journée, +formait la réserve. Le parc, couvert d'un escadron de cavalerie, +venait ensuite.</p> + +<p>Le général de brigade Davoust, avec deux escadrons et cent +dromadaires, a ordre de prendre position entre Alexandrie et l'armée, +autant pour faire face aux Arabes et à Mourâd-Bey, qui pouvaient +arriver d'un moment à l'autre, que pour assurer la communication avec +Alexandrie.</p> + +<p>Le général Menou, qui s'était porté à Rosette, avait eu l'ordre de se +trouver à la pointe du jour à l'extrémité de la barre de Rosette à +Aboukir, et au passage du lac Madié, pour canonner tout ce que +l'ennemi aurait dans le lac, et lui donner de l'inquiétude sur sa +gauche.</p> + +<p>Mustapha-Pacha avait sa première ligne à une <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> demi-lieue en +avant du fort d'Aboukir, environ mille hommes occupaient un mamelon de +sable retranché à sa droite sur le bord de la mer, soutenu par un +village à trois cents toises, occupé par douze cents hommes et quatre +pièces de canon. Sa gauche était sur une montagne de sable, à gauche +de la presqu'île, isolée, à six cents toises en avant de la première +ligne; l'ennemi occupait cette position qui était mal retranchée, pour +couvrir le puits le plus abondant d'Aboukir. Quelques chaloupes +canonnières paraissaient placées pour défendre l'espace de cette +position à la seconde ligne; il y avait deux mille hommes environ et +six pièces de canon.</p> + +<p>L'ennemi avait sa seconde position en arrière du village, à trois +cents toises; son centre était établi à la redoute qu'il avait +enlevée; sa droite était placée derrière un retranchement prolongé +depuis la redoute jusqu'à la mer, pendant l'espace de cent cinquante +toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des +mamelons et la plage qui se trouvait à la fois sous les feux de la +redoute et sous ceux des chaloupes canonnières; il avait dans cette +seconde position, à peu près sept mille hommes et douze pièces de +canon. À cent cinquante toises derrière la redoute, se trouvait le +village d'Aboukir et le fort occupés ensemble par environ quinze cents +hommes; quatre-vingts hommes à cheval formaient la suite du pacha, +commandant en chef.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> L'escadre était mouillée à une demi-lieue dans la rade.</p> + +<p>Après deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en présence de +l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs.</p> + +<p>Bonaparte arrête les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque.</p> + +<p>Le général de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour +enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupée par mille hommes. +En même temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans +sa retraite sur le village.</p> + +<p>La division Lannes se porte sur la montagne de sable, à la gauche de +la première ligne de l'ennemi, où il avait deux mille hommes et six +pièces de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et +de couper ce corps dans sa retraite.</p> + +<p>Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste +en seconde ligne.</p> + +<p>Le général Destaing marche à l'ennemi au pas de charge; celui-ci +abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie +sabre les fuyards.</p> + +<p>Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite +de sa première ligne est forcée de se replier, et que la cavalerie +tourne sa position, veut se retirer, après avoir tiré quelques coups +de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui +coupent la retraite, et forcent à se noyer dans la mer ce corps de +deux mille hommes; <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> aucun n'évite la mort; le commandant des +guides à cheval, Hercule, est blessé.</p> + +<p>Le corps du général Destaing marche sur le village, centre de la +seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en même temps que la 32<sup>e</sup> +demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive résistance; sa +seconde ligne détache un corps considérable par sa gauche pour venir +au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit +les fuyards, dont une grande partie se précipite dans la mer.</p> + +<p>Le village est emporté, l'ennemi est poursuivi jusqu'à la redoute, +centre de sa seconde position. Cette position était très forte; la +redoute était flanquée par un boyau qui fermait à droite la presqu'île +jusqu'à la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais à +peu de distance de la redoute; le reste de l'espace était occupé par +l'ennemi qui était sur des mamelons de sable et dans les palmiers.</p> + +<p>Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en +position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi +et sa redoute. Les bataillons du général Destaing formaient, au +village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la +redoute; ils ont ordre d'attaquer.</p> + +<p>Le général Fugières reçoit l'ordre de former en colonne la 18<sup>e</sup> +demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de +charge la droite les Turcs. La 32<sup>e</sup>, qui occupait la gauche du +village, l'ordre de tenir l'ennemi en échec, et de soutenir la 18<sup>e</sup>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> La cavalerie, qui formait la droite de l'armée, attaque +l'ennemi par sa gauche; elle le charge avec impétuosité à plusieurs +reprises; elle sabre et force à se jeter dans la mer tout ce qui est +devant elle; mais elle ne pouvait rester au-delà de la redoute, se +trouvant entre son feu et celui des canonnières ennemies. Emportée par +sa valeur dans ce défilé de feux, elle se repliait aussitôt qu'elle +avait chargé, et l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les +cadavres de ses premiers soldats.</p> + +<p>Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la +valeur de la cavalerie; elle s'élance et charge jusque sur les fossés +de la redoute qu'elle dépasse; le chef de brigade Duvivier est tué; +l'adjudant-général Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de +sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides à cheval, +Bessières, l'adjudant-général Leturcq, sont à la tête des charges.</p> + +<p>L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous +la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif, +concourent puissamment au succès de la bataille.</p> + +<p>L'adjudant-général Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il +vient rendre compte au général en chef qui lui donne un bataillon de +la 75<sup>e</sup>; il rejoint la cavalerie; son cheval est tué; alors il se met +à la tête de l'infanterie; il vole du centre à la gauche pour +rejoindre la 18<sup>e</sup> demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les +retranchemens de la droite de l'ennemi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> La 18<sup>e</sup> marche aux retranchemens: l'ennemi sort en même temps +par sa droite; les têtes des colonnes se battent corps à corps. Les +Turcs cherchent à arracher les baïonnettes qui leur donnent la mort; +ils mettent le fusil en bandoulière, se battent au sabre et au +pistolet. Enfin, la 18<sup>e</sup> arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu +de la redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement où +l'ennemi s'était rallié, arrête la colonne. Le général Fugières, +l'adjudant-général Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier +reçoit une blessure à la tête; il continue néanmoins à combattre; un +boulet lui emporte le bras gauche; il est forcé de suivre le mouvement +de la 18<sup>e</sup> qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en +faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-général Leturcq avait fait de +vains efforts pour déterminer la colonne à se jeter dans les +retranchemens ennemis. Il s'y précipite lui-même; mais il s'y trouve +seul; il y reçoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangié est +tué.</p> + +<p>Une vingtaine de braves de la 18<sup>e</sup> restent sur le terrain. Les Turcs, +malgré le feu meurtrier du village, s'élancent des retranchemens pour +couper la tête des morts et des blessés, et obtenir l'aigrette +d'argent que leur gouvernement donne à tout militaire qui apporte la +tête d'un ennemi.</p> + +<p>Le général en chef avait fait avancer un bataillon de la 22<sup>e</sup> légère, +et un autre de la 69<sup>e</sup>, sur la gauche de l'ennemi. Le général Lannes, +qui était à leur tête, saisit le moment où les Turcs étaient +imprudemment <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer +la redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22<sup>e</sup> et la +69<sup>e</sup>, un bataillon de la 75<sup>e</sup>, sautent dans le fossé, et sont bientôt +sur le parapet et dans la redoute, en même temps que la 18<sup>e</sup> s'était +élancée de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi.</p> + +<p>Le général Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les +mouvemens, et qui était constamment aux tirailleurs, saisit le moment +où le général Latines lançait sur la redoute les bataillons de la 22<sup>e</sup> +et de la 69<sup>e</sup>, pour ordonner à un escadron de charger et de traverser +toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fossés du fort. Ce +mouvement est fait avec tant d'impétuosité et d'à-propos, qu'au moment +où la redoute est forcée, cet escadron se trouvait déjà pour couper à +l'ennemi toute retraite dans le fort. La déroute est complète; +l'ennemi en désordre et frappé de terreur trouve partout les +baïonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de +ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y précipitent; ils y +sont fusillés et mitraillés. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est +présenté. Aucun ne se sauve: les vaisseaux étaient à deux lieues dans +la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'armée turque, +est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de +bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pièces de canon, +dont deux anglaises qui avaient été données par la cour de Londres au +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Français: deux canots +anglais se dérobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un +coup de fusil; tout est frappé de terreur. Il en sort un parlementaire +qui annonce que ce fort est défendu par douze cents hommes. On leur +propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y +opposent. La journée se passe en pourparlers; on prend position; on +enlève les blessés.</p> + +<p>Cette glorieuse journée coûte à l'armée française cent cinquante +hommes tués et sept cent cinquante blessés. Au nombre des derniers est +le général Murat, qui a pris à cette victoire une part si honorable; +le chef de brigade du génie Crétin, officier du premier mérite, meurt +de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du +général en chef.</p> + +<p>Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes +qui y étaient restées se réorganisent; le fort se défend: on établit +des batteries de mortiers et de canons pour le réduire.</p> + +<p>En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne à Alexandrie, +dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'éloges au +général Marmont sur les travaux de défense de cette place; tous les +services sont parfaitement organisés; et ce général a pleinement +justifié la confiance que Bonaparte lui avait témoignée lorsqu'il lui +donna un commandement aussi important.</p> + +<p>Le 8 thermidor, le général en chef fait sommer le château d'Aboukir de +se rendre. Le fils du pacha, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> son kiaya et les officiers +veulent capituler; mais les soldats s'y refusent.</p> + +<p>Le 9, on continue le bombardement.</p> + +<p>Le 10, plusieurs batteries sont établies sur la droite et la gauche de +l'isthme; quelques chaloupes canonnières sont coulées bas; une frégate +est démâtée et forcée de prendre le large.</p> + +<p>Le même jour, l'ennemi, qui commençait à manquer de vivres, +s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le +général Lannes y accourt, il est blessé à la jambe; le général Menou +le remplace dans le commandement du siége.</p> + +<p>Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empare de toutes les +maisons où était logé l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort, +après lui avoir tué beaucoup de monde. La 22<sup>e</sup> demi-brigade +d'infanterie légère, et le chef de brigade Magny, qui a été légèrement +blessé, se sont parfaitement conduits; le succès de cette journée, qui +a accéléré la reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du +général Davoust.</p> + +<p>Le 15, le général Robin était de tranchée; les batteries étaient +établies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu très +vif; le château n'était plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi +n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et +de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-là ne +capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule +embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> deux mille hommes, ont été faits prisonniers. On a trouvé +dans le château trois cents blessés et dix-huit cents cadavres; il y a +des bombes qui ont tué jusqu'à six hommes. Dans les vingt-quatre +heures de la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre +cents prisonniers, pour avoir bu et mangé avec trop d'avidité.</p> + +<p>Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes +et une grande quantité de canons.</p> + +<p>Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant d'artillerie +Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. L'ordre +et la tranquillité n'ont pas cessé de régner parmi les habitans de +l'Égypte pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition.</p> + + +<h3>DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'ÉGYPTE,—MOTIFS QUI LE +DÉTERMINENT, etc.</h3> + +<p>L'armée ennemie avait succombé, le visir était encore au-delà du +Taurus; l'Égypte n'avait de long-temps rien à craindre d'une invasion. +La solde était arriérée, la caisse manquait de fonds; mais le miry +n'avait pas été perçu; les blés, les riz, toutes les contributions en +nature étaient intactes; les dépenses de premier établissement étaient +faites; la situation financière de la colonie ne pouvait que +s'améliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie +garantissaient ce résultat. Le nombre des <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> provinces avait +été réduit; ce luxe d'employés que traînent après elles les armées +françaises n'existait plus, les services avaient été organisés sur de +nouvelles bases, les impôts mieux assis; le mécanisme du gouvernement +était désormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser +aller. Mais en quel état se trouvait la France? Avait-elle battu, +humilié les rois? ou vaincue à son tour avait-elle essuyé toutes les +calamités de la défaite? Les journaux de Francfort l'annonçaient: mais +ces feuilles, transmises par Kléber avant l'action, avaient été +répandues à Damiette par Sidney. La source n'en était pas assez pure +pour adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre côté, la +nouvelle était trop grave pour la négliger; car à quoi bon triompher +sur le Nil si le Rhin était forcé? à quoi bon fermer le désert si les +Alpes étaient ouvertes? C'était la France et non l'Égypte, Paris et +non le Caire, qui formait le nœud de la question. Aussi Bonaparte +ne négligea-t-il rien pour s'assurer du véritable état des choses: les +intérêts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de +l'humanité. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les +mains: ils étaient hors d'état de nuire, nous ne pouvions, au milieu +des décombres où ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils +réclamaient. Le général en chef résolut de les renvoyer sur leur +flotte. Il fit prévenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey +accepta; les communications s'établirent, et nous sûmes bientôt tout +ce que nous avions <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> intérêt à savoir. Smith, de son côté, ne +voulut pas rester en arrière des Osmanlis. La Vendée avait repris les +armes, l'Italie était perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce +qu'avait fait, tout ce qu'avait créé Bonaparte était détruit. +L'amour-propre pouvait égarer son courage, et lui faire abandonner +l'Égypte pour demander compte aux Russes des succès qu'ils avaient +obtenus. La tentative valait du moins la peine d'être faite; Sidney ne +se l'épargna pas. Il mit à terre quelques uns de nos soldats qu'il +avait arrachés au damas des Turcs, et les fit suivre d'une +correspondance adressée au général en chef que ses avisos avaient +interceptée. Ces égards étaient étranges après les expressions dont +ses tentatives d'embauchage avaient été flétries; mais l'un était +impatient d'apprendre ce qu'il tardait à l'autre de divulguer. Les +communications se rouvrirent, et le secrétaire de Sidney ne tarda pas +d'être à la côte avec un paquet de journaux. Fin, délié, alerte à +semer un propos, il se flattait de répandre de fausses espérances dans +nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient à son chef. Mais +il s'attaquait à trop forte partie; il fut pénétré, accablé de +questions, obsédé de déférences et ne put communiquer avec personne. +Il ne se déconcerta pas néanmoins, et essaya de surprendre au chef les +renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit à discourir +sur l'Égypte; parla de ses préjugés, de ses institutions, et conclut +que les Français devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un +<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> peuple aussi sauvage. Le général ne lui répondit rien +d'abord; et reprenant la parole au bout de quelques instans: «Vous +devez, lui dit-il, vous ennuyer singulièrement en mer. Il est vrai que +vous avez la ressource de la pêche: pêchez-vous beaucoup?» Ainsi déçu +dans toutes ses tentatives, le secrétaire n'insista pas. Il se +réduisit au seul rôle qui lui restait à jouer, et aborda les +ouvertures qu'il était chargé de faire au général. Il lui peignit les +dangers que courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la +balance générale une colonie lointaine, et lui proposa de l'évacuer +pour aller redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'être +ébranlé, et ajourna la négociation au retour d'un voyage qu'il était +obligé de faire dans la Haute-Égypte. Il fit aussitôt répandre le +bruit de cette excursion, et donna des ordres pour qu'une commission +de l'Institut le précédât au-dessus de Benesouef. L'envoyé de Smith +fut dupe de ces démonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire +importante n'appelât le général dans les provinces que Desaix avait +conquises, et rejoignit son chef avec la conviction que le croissant +ne tarderait pas à reprendre possession du Nil.</p> + +<p>Des pensées bien différentes agitaient Bonaparte; il avait fait +interroger les soldats que le commodore avait débarqués: il savait que +la croisière manquait d'eau et ne pouvait tarder à s'aller rafraîchir. +Une autre circonstance favorisait encore ses vues. <i>Le Thésée</i> avait +quelques bombes à bord <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre; +elles venaient de faire explosion; l'équipage avait été cruellement +traité, et le bâtiment obligé de chercher un port pour réparer ses +avaries. La mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir +l'instant où Smith serait éloigné.</p> + +<p>La résolution du général était arrêtée. Sept mois auparavant, il avait +annoncé le dessein de repasser en France si la guerre éclatait contre +les rois: elle avait éclaté, elle était malheureuse, il ne pouvait +hésiter. Il reporta Kléber à Damiette, fit rétrograder Reynier sur +Belbéïs, et ordonna au génie de presser les travaux qui devaient +fermer le désert. C'était la partie de la frontière la plus faible; il +voulut qu'elle fût promptement en état. Il chargea le général Samson +de tenir la main à l'exécution des ouvrages qu'il avait arrêtés; il +mit à sa disposition les prisonniers que nous avions faits à Aboukir, +lui recommanda de hâter les travaux qui devaient protéger El-A'rych, +Salêhiëh, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit +aussi des mesures pour garantir la côte. Il fit reconstruire le fort +que nos obus avaient détruit, ajouta quelques redoutes à celles qui +défendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les +difficultés que présentaient les passes et ne négligea rien de ce qui +pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient à +la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa présence était devenue +indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expédia <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> +les savans, donna de la vie, du mouvement à toutes les branches de +l'administration. Il arrêta aussi tout ce qui intéressait la +Haute-Égypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait à faire, les +points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait à déboucher par le +désert ou que quelque expédition se présentât sur la côte. Il +recommanda à Desaix de disposer les choses de manière que dans ce cas, +qui du reste était peu probable, il pût ne laisser qu'une centaine +d'hommes à Cosséir, déposer ses embarras à Kéné, et se porter +rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il +joignit à ces dispositions, le tableau du triste état où étaient nos +affaires en Europe. La guerre avait été déclarée le 13 mars. Diverses +actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait été battu à +Feldkirck, Schérer à Rivoli: l'un avait été obligé de repasser le +Rhin, l'autre avait été rejeté derrière l'Oglio. Mantoue était bloqué, +et cependant les Russes n'étaient pas encore en ligne; c'était les +Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces résultats. L'armée navale +n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il +est vrai; mais elle était sortie de Brest forte de vingt-deux +vaisseaux que soutenaient dix-huit frégates, elle était arrivée au +détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer les +Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtimens à lui opposer. +L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où +elle avait rallié vingt-sept vaisseaux <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> de guerre, dont +quatre à trois ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à +les suivre et à mettre le blocus devant les ports qui les +renfermaient. Malte était ravitaillée; Corfou avait été pris par +famine, la garnison reconduite en France, où la loi sur les otages, +l'emprunt forcé, et les violences des Conseils avaient de nouveau +soulevé toutes les passions.</p> + +<p>Nous n'avions désormais rien à attendre de la métropole: les fers, les +médicamens, les petites armes que nous en espérions ne pouvaient plus +arriver. Il nous était cependant impossible de les tirer d'ailleurs; +l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous était fermée: il +fallait être sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les +obstacles, et expédier les convois. La communication des journaux que +le général avait transmis à Kléber, le disait assez.</p> + +<p>Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre +la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des +provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les +communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des +marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes; +Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu, +de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur, +d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des +firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> +quelques milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la +guerre; mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les +fellâhs; Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture, +persuadé que si elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins +rendre les hostilités moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui +avait été pris à Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il +fit étaler à ses yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit:</p> + +<p class="p2 date">«Au Caire, le 30 thermidor an <span class="smcap">VII</span> (18 août 1799).</p> + +<p class="to">«Au Grand-Visir,</p> + +<p>«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la +confiance du plus grand des sultans,</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été +pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la +véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et +la République française des négociations qui puissent mettre fin à la +guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre +état.</p> + +<p>«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps, +et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières; +la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de +la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> «Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a +pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?</p> + +<p>«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la +politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que +la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus +pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de +la France qui l'a empêché?</p> + +<p>«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est +la Russie. L'empereur Paul 1<sup>er</sup> s'est fait grand-maître de Malte, +c'est-à-dire a fait vœu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce +pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus +nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?</p> + +<p>«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les +chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme +l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.</p> + +<p>«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et +s'est alliée à ses véritables ennemis.</p> + +<p>«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette +puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la +France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane. +Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas +toujours déclaré que l'intention de la République française était de +détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et +fidèle ami l'empereur Sélim.</p> + +<p>«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui +étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les +bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr +garant des intentions pacifiques de la République française?</p> + +<p>«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la +République française avec une précipitation inouïe; sans attendre +l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris +pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication, +ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.</p> + +<p>«J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût +parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet, +envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la +caravelle. Pour toute réponse on l'a emprisonné; pour toute réponse on +a créé des armées, on les a réunies à Gazah, et on leur a ordonné +d'envahir l'Égypte: je me suis trouvé alors obligé de passer le +désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce qu'on la fît en +Égypte.</p> + +<p>«Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de +tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi +nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places +fortes hérissées de canon se sont élevées sur les côtes <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> et +sur les frontières du désert. Je ne crains donc rien, et je suis ici +invincible; mais je dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus +ancien comme au plus vrai des alliés, la démarche que je fais.</p> + +<p>«Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes, +elle peut l'obtenir par les négociations: je battrai toutes les armées +lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Égypte; mais je +répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de +négociations qui me seront faites. La République française, dès +l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos +ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour +rétablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra être un +sujet de désunion entre les deux états.</p> + +<p>«Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont +pas en Égypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont +aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.</p> + +<p>«Radoubez et désarmez vos vaisseaux; réformez vos équipages, +tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre +la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la +guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été +affaiblis, lèveront la tête, et déclareront bien haut les prétentions +qu'ils ont déjà.</p> + +<p>«Vous voulez l'Égypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a +jamais été de vous l'ôter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> «Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou +envoyez quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs +en Égypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est +là le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la +force contre ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets +perfides, ce qui malheureusement leur a déjà si fort réussi.</p> + +<p>«Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous +cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avons +tant de sujet de haïr; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.</p> + +<p>«Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à +déployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, réunies +à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout +temps, chasser leurs ennemis communs.</p> + +<p>«Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excellence; elle +peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure +être détenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour +me faire connaître ses intentions.</p> + +<p>«Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui où +je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois +impolitique et sans objet.</p> + +<p>«Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération +distinguée que j'ai pour elle.</p> + +<p class="signatsc">«Bonaparte.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Ces dispositions prises, le général se mit en en route; mais +il n'était pas hors du Caire que le bruit de son départ circulait +déjà. Vial demandait à le suivre; Dugua voulait qu'il démentît une +nouvelle qui pouvait avoir des résultats fâcheux; mais lui-même +signalait un danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru +devant Damiette; Kléber se croyait menacé d'une invasion, et demandait +des secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais +récapitulant bientôt les données qu'il avait sur l'état des forces +ennemies qui croisaient sur la côte, il se convainquit que l'alarme +n'était pas fondée, et que l'escadre qui l'avait répandue, était celle +qui avait mouillé devant Aboukir, ou quelque arrière-garde de +l'expédition que nous avions battue. Au reste, nous étions en mesure, +de quelque côté que l'attaque se présentât. La division Reynier, +soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze +cents chevaux, s'avancer à la rencontre des troupes qui tenteraient de +déboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirëh +pouvaient être rendues à Damiette. Le 15<sup>e</sup> de dragons se groupait sur +Rahmanié; les colonnes du général Bon étaient en réserve, celles du +général Lannes prêtes à se mettre en mouvement; nous pouvions faire +face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes, +Bonaparte manda-t-il à Kléber de venir le joindre à Rosette, ou, s'il +voyait quelque inconvénient à s'éloigner, de lui envoyer un de ses +aides-de-camp; <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> qu'il avait des choses importantes à lui +confier.</p> + +<p>Sa dépêche n'était pas en route depuis deux heures qu'on annonça un +courrier d'Alexandrie. C'était le contre-amiral Gantheaume qui donnait +avis que Sidney avait cédé au besoin de faire de l'eau autant qu'au +bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun +bâtiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitôt ses +dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient à Menouf +depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps +avait fraîchi, une corvette était venu reconnaître nos frégates, +Kléber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de +Menou, qu'il avait aussi mandé. Il rencontra ce général entre le +Pharillon et l'anse de Canope, mit pied à terre et lui exposa +longuement les vues, les motifs qui le déterminaient à braver les +croisières anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu; +la guerre civile joignait ses dévastations aux calamités de la guerre +étrangère: nous étions divisés, vaincus, près de subir le joug. Il +accourait, se confiait à la mer; mais malheur à la loquacité qui avait +envahi la tribune, s'il parvenait à gagner nos côtes: le règne du +bavardage était à jamais passé. Sa présence, d'ailleurs, n'était plus +indispensable. La coalition triomphait; la France était battue, hors +d'état d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se +maintenir, de conserver l'Égypte: or, Kléber était plus que suffisant +pour atteindre ce résultat. Il avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> confiance en sa +sagacité; les troupes aimaient ses formes, son élan; elles +l'accepteraient volontiers pour chef, et puis il leur avait adressé +une proclamation où il leur recommandait de porter sur son successeur +l'affection, le dévoûment qu'elles n'avaient cessé de lui témoigner. +Quant aux cheiks, Kléber leur avait montré peu d'égards, la chose +était moins facile; mais ils étaient encore étourdis de la victoire +d'Aboukir, on pouvait tout se permettre avec eux. Il leur présentait +son départ comme une absence momentanée, et leur demandait pour le +général qui le remplaçait aujourd'hui toute la confiance, toute +l'affection qu'ils avaient eue pour celui qui l'avait représenté +pendant qu'il combattait au-delà du désert. «Ayant été instruit, +manda-t-il au divan, que mon escadre était prête, et qu'une armée +formidable était embarquée dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit +plusieurs fois, que tant que je ne frapperai pas un coup qui écrase à +la fois tous mes ennemis, je ne pourrai jouir tranquillement et +paisiblement de la possession de l'Égypte, la plus belle partie du +monde, j'ai pris le parti d'aller me mettre moi-même à la tête de mon +escadre, en laissant, pendant mon absence, le commandement au général +Kléber, homme d'un mérite distingué, et auquel j'ai recommandé d'avoir +pour les ulémas et les cheiks, la même amitié que moi. Faites tout ce +qui vous sera possible pour que le peuple de l'Égypte ait en lui la +même confiance qu'en moi, et qu'à mon retour, qui sera dans deux +<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> ou trois mois, je sois content du peuple de l'Égypte, et que +je n'aie que des louanges et des récompenses à donner aux cheiks.»</p> + +<p>La supposition était forte: néanmoins elle ne dépassait pas ce qu'on +pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'était d'ailleurs +destinée qu'à amortir des espérances que pouvait éveiller la nouvelle +du départ: il suffisait qu'elle contînt les Turcs, jusqu'à ce que les +troupes fussent revenues de leur surprise et que Kléber eût pris le +commandement. Bonaparte voulut aussi prévenir les bruits que +l'étonnement, la malveillance pouvait propager dans l'armée. Il +chargea le général Menou de faire passer chaque jour au Caire un +bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus +connaissance des frégates. Il lui donna ensuite le commandement +d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirëh, et adressa au général Kléber +les instructions qui suivent.</p> + +<p>«Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le +commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise +ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait +précipiter mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les +généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les +citoyens Monge et Berthollet.</p> + +<p>«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au +10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, +Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> +première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la +fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement +d'octobre.</p> + +<p>«Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le +gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.</p> + +<p>«Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi +que mes domestiques et tout les effets que j'ai laissés au Caire. +Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez à votre +service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.</p> + +<p>«L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour +l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.</p> + +<p>«La commission des arts passera en France sur un parlementaire que +vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le +courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa +mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; cependant +ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les +mettrez en réquisition sans difficulté.</p> + +<p>«L'Effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à +Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, +pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la +copie.</p> + +<p>«L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre +espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de +faire passer en Égypte <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> les fusils, les sabres, les +pistolets, les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont +j'ai l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante +pour réparer les pertes des deux campagnes.</p> + +<p>«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et +moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures +pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.</p> + +<p>«Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient +infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours +ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les précautions, la peste +était en Égypte, cette année et vous tuait plus de quinze cents +soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que +les événemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense +que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et +que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, +quand même la condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il +faudrait seulement éloigner l'exécution de cette condition, jusqu'à la +paix générale.</p> + +<p>«Vous savez apprécier aussi bien que moi, combien la possession de +l'Égypte est importante à la France; cet empire turc qui menace ruine +de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte +serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours +cette belle province passer en des mains européennes.</p> + +<p>«Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> la +République, doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.</p> + +<p>«Si la Porte répondait avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de +France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez +déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les +négociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée, +que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Égypte à la +Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le +commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prisonniers +français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce +temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.</p> + +<p>«Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir +conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez +pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et suivant l'usage +de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et +sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.</p> + +<p>«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur +la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez, +les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être +insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme +que contre les chrétiens; ce qui nous les rendrait irréconciliables. +Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le déraciner. En +captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> on a +l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs que ce peuple peut +avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont +peureux, ne savent pas se battre; et qui, comme tous les prêtres, +inspirent le fanatisme sans être fanatiques.</p> + +<p>«Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voilà les clefs de +l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de +palmiers, deux depuis Salêhiëh à Catiëh, deux de Catiëh à El-A'rych; +l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de +l'eau potable.</p> + +<p>«Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, +commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui +regarde sa partie.</p> + +<p>«Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je +l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir +quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Égypte. +J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher +d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait +permis de nous passer à peu près des Cophtes; cependant avant de +l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut +mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un peu trop +tôt.</p> + +<p>«Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver +à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à +Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque +les vaisseaux français seront arrivés, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> vous ferez en un jour +arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la +France. Au défaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des +cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque se trouveraient +arrêtés, pourront y suppléer. Ces individus arrivés en France, y +seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation, +prendront quelques idées de nos mœurs et de notre langue, et de +retour en Égypte, y formeront autant de partisans.</p> + +<p>«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je +prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très +important pour l'armée et pour commencer à changer les mœurs du +pays.</p> + +<p>«La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre à +même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. +L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront +immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où +dateront de grandes révolutions.</p> + +<p>«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie +dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret +l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les +événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls +à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je +serai d'esprit et de cœur avec vous. Vos succès me seront aussi +chers que ceux où je me trouverais en personne; et <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> je +regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai +pas quelque chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et +pour consolider le magnifique établissement dont les fondemens +viennent d'être jetés.</p> + +<p>«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu +dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des +marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous +le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous et à +l'attachement vrai que je leur porte,</p> + +<p class="signatsc">«Bonaparte.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> COMMANDEMENT DE KLÉBER.</h2> + +<p class="chaptitle">DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DÉFENSE ET CALMER LA +POPULATION.</p> + +<p>Kléber arriva à Rosette le lendemain, Bonaparte n'y avait pas paru; il +se crut joué, s'emporta, n'épargna dans sa colère ni son chef ni ceux +qui l'avaient suivi. La rapidité avec laquelle il avait traversé le +désert lui tenait à l'âme; il se blâmait de la célérité qu'il mettait +à exécuter ses ordres, et applaudissait avec amertume à la +mystification qu'elle lui causait. Plus calme, il se fût aperçu qu'il +n'y en avait aucune; il pouvait venir lui-même ou envoyer son +aide-de-camp; la dépêche qu'il citait était expresse à cet égard; il +savait en outre mieux que personne que la guerre est une affaire de +tact, et d'à-propos, que mille circonstances imprévues peuvent décider +d'un rendez-vous auquel il est d'ailleurs facile de suppléer par des +instructions. Mais Kléber n'était plus cet homme ardent, dévoué qui +refusait de commander, qui ne voulait pas obéir, qui avait résolu de +ne suivre, de ne reconnaître pour chef que Bonaparte. Le service était +pénible dans le désert, la victoire y était sans jouissances, le +danger n'offrait aucune des compensations qu'il <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> présente +ailleurs; il fallait réveiller, déplacer, pourvoir à la sûreté des +forts qui protégent les terres cultivées. Ces mutations continuelles +désolaient ceux qui en étaient l'objet; les officiers de l'armée +d'Italie les acceptaient comme des exigences du service; ceux de +Sambre-et-Meuse étaient moins résignés. Les reproches qui +poursuivaient la tiédeur leur semblaient de la haine; les ordres qui +assignaient un poste sur la lisière du désert, des vexations, Kléber +avait laissé échapper quelques mouvemens d'impatience pendant +l'expédition de Syrie; tous s'étaient aussitôt groupés autour de lui. +Dès-lors il n'entendit plus que des plaintes, il ne reçut plus que des +réclamations. L'un ne déplaisait que parce qu'il était attaché à son +chef, l'autre n'était éloigné qu'à cause de son dévoûment; chacun lui +faisait hommage de ses ennuis, personne ne souffrait plus que pour +avoir combattu sur le Rhin. Kléber ne fut pas à l'épreuve de ces +injustes préventions. Il se crut offensé, se détacha de son général, +et prit bientôt en haine une expédition où sans cesse aux prises avec +les Arabes, on ne recueillait de la victoire que la nécessité de +vaincre encore. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il s'était +rendu à Rosette; la nouvelle du départ de Bonaparte venait de parvenir +dans cette ville lorsqu'il y arriva. Le trouble, l'inquiétude qu'elle +répandit parmi les troupes et la population ne firent qu'accroître le +mécontentement qu'il éprouvait. Aigri, rebuté, blessé peut-être de la +préférence que d'autres avaient obtenue, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> il ne fut pas +maître de son dépit, et s'abandonna à toutes les inspirations de la +colère contre un chef qui semblait l'avoir méconnu. Il accusa sa +résolution, blâma ses vues, et se livrait à toute l'impétuosité de son +caractère, lorsqu'on annonça un officier qui arrivait d'Alexandrie; +c'était un chef de brigade, Eysotier, que lui avait expédié Menou. Ce +général lui transmettait la dépêche qui l'investissait du +commandement, et le prévenait qu'il ne pouvait, dans une lettre écrite +à la hâte, lui faire le détail des motifs qui avaient déterminé le +départ; mais qu'il les avait trouvés justes; qu'il pensait même que le +parti qu'avait pris Bonaparte était le seul qui permît à l'armée +d'espérer des secours.</p> + +<p>Menou n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis. La nature ne +l'avait pas destiné à briller sur le champ de bataille; il s'était +sagement retranché dans son cabinet. Là, établi sur son divan, il +avait passé à écrire, à projeter, le temps que les autres avaient mis +à combattre, et était parvenu à cacher sa nullité militaire sous le +fracas de ses principes administratifs. C'était du reste un homme +aimable, désintéressé, facile, qui joignait au pathos des +encyclopédistes toute l'aménité d'un courtisan. Attaché d'abord à la +cour, il avait visité la Gambie, siégé dans nos assemblées nationales; +sa conversation pétillait de souvenirs, de vues, d'anecdotes; et lui +avait valu une sorte de suprématie morale à laquelle personne n'avait +échappé. Des chefs le charme s'était répandu sur les troupes; elles +vantaient, citaient Menou et le <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> désignaient hautement comme +le seul officier capable de succéder au général Berthier, qu'un moment +de dégoût avait décidé à repasser en France. Le départ n'eut pas lieu, +Menou resta à Rosette et continua de jouer l'administrateur, dont le +rôle lui réussissait si bien.</p> + +<p>Le suffrage d'un homme dont il respectait les lumières, le +commandement qui lui était déféré et son équité naturelle, eurent +bientôt ramené Kléber à des idées plus justes. Il parcourut les +instructions, les documens que Bonaparte lui avait laissés, applaudit +aux mesures qu'il avait prises, et cessa de blâmer une détermination à +laquelle il avait voulu s'associer quelques mois plus tôt: mais l'aveu +d'un écart coûte toujours à faire; obligé d'admettre le fond, il se +rejeta sur la forme: le grief était misérable, et ne méritait pas de +figurer dans d'aussi graves intérêts. Kléber le sentit, et reprenant +avec le pouvoir les sentimens qu'il avait long-temps professés pour +son chef, il adopta ses vues, sa politique, pressa l'exécution des +travaux qu'il avait arrêtés et adressa aux chefs de corps une +circulaire où la question du départ était présentée sous son véritable +jour. «Le général en chef, leur dit-il, est parti dans la nuit du 5 au +6 pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent comme vous +l'importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition +d'Égypte doivent apprécier combien ont dû être puissans les motifs qui +l'ont déterminé à ce voyage. Mais ils doivent se convaincre en même +<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> temps que dans ses vastes projets comme dans toutes ses +entreprises nous serons sans cesse l'objet principale de sa +sollicitude: «Je serai, me dit-il, d'esprit et de cœur avec vous. +Vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en +personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie +où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous laisse le +commandement.» Ainsi nous devons nous féliciter de ce départ plutôt +que de nous en affliger. Cependant le vide que l'absence de Bonaparte +laisse et dans l'armée et dans l'opinion est considérable. Comment le +remplir? en redoublant de zèle et d'activité; en allégeant par de +communs efforts le pénible fardeau dont son successeur demeure chargé. +Vous les devez, citoyen général, ces efforts à notre patrie, vous le +devez à votre propre gloire, vous les devez à l'estime et à l'amitié +que je vous ai vouée.»</p> + +<p>Ces mesures arrêtées, il se disposait à se rendre au Caire; mais Menou +s'était tout à coup avisé que son commandement ne pouvait être que +provisoire, qu'il devait le tenir de Kléber, qui, pourtant, n'avait de +pouvoirs que ceux que lui avait laissés Bonaparte, et annonçait même +l'intention de ne s'en charger qu'après une conversation qui le mît à +même de développer ses vues, ses projets. Kléber accueillit ses +scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et +se mit en route pour la capitale.</p> + +<p>La proclamation que Bonaparte avait faite <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à l'armée, la +lettre qu'il avait écrite au divan, y avaient maintenu le calme et la +sécurité; la population était tranquille; la troupe pleine de +confiance; chacun augurait bien de la résolution que le général avait +prise de repasser la mer. Kléber voulut ajouter encore aux bonnes +dispositions de la multitude. Il s'adressa d'abord à l'armée: des +circonstances imprévues avaient déterminé le général en chef à faire +voile pour l'Europe. La France périssait; il était accouru. Les +dangers que présente la navigation dans une saison aussi peu +favorable, les croisières dont la mer était couverte, rien n'avait pu +l'arrêter; mais son départ était un motif de sécurité plus que de +craintes. Il allait relever la gloire de nos armes; de prompts secours +joindraient l'armée, ou une paix digne d'elle viendrait mettre un +terme à ses travaux. Du reste toute la sollicitude de son nouveau +général lui était acquise. Il veillerait à adoucir ses privations, à +pourvoir à ses besoins et ne négligerait rien de ce qui pourrait +contribuer à sa prospérité et à sa gloire. Il reçut ensuite la +députation du divan. Le cheik El-Mody portait la parole; il réclama la +protection du nouveau chef pour la religion musulmane, témoigna les +regrets que causait aux orateurs de la loi le départ de Bonaparte, et +les espérances qu'ils fondaient sur l'équité, la modération de son +successeur. La réponse de Kléber fut aussi noble que la harangue. +«Ulémas, dit-il, et vous tous qui m'écoutez: c'est par mes actions que +je me propose <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> de répondre à vos demandes et à vos +sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le peuple semble être +impatient de connaître le sort qui l'attend, sous le nouveau chef qui +lui est donné. Eh bien! dites-lui que le gouvernement de la République +française, en me conférant le commandement de l'Égypte, m'a +spécialement chargé de veiller au bonheur du peuple égyptien; et de +tous les attributs de mon commandement, c'est le plus cher à mon +cœur.</p> + +<p>«Le peuple de l'Égypte fonde particulièrement son bonheur sur sa +religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs. +Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon +pouvoir, à sa splendeur et à sa gloire.</p> + +<p>«Cet engagement pris, je crains peu les méchans: les gens de bien les +surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme juste et bon +est protégé, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa +tête.</p> + +<p>«Bonaparte, mon prédécesseur a acquis des droits à l'affection des +cheiks, des ulémas et des grands par une conduite intègre et droite: +je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et +j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les +vôtres; réunissez-les autour de vous et dites-leur encore: +Rassurez-vous; le gouvernement de l'Égypte a passé en d'autres mains, +mais tout ce qui peut être utile à votre félicité, à votre prospérité +sera constant et immuable.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Il ne s'en tint pas à ces assurances; il savait ce qu'il +avait fallu de temps, de victoires et de soins à la modeste allure de +Bonaparte pour se concilier une population qui ne mesure la puissance +que par l'éclat, et voulut enlever de prime abord ce que son +prédécesseur n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage +administration. Il s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que +déployaient les beys; il exigea que les naturels missent pied à terre, +se prosternassent en sa présence, et ne parut plus dans les rues que +précédé d'une longue suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de +son approche.</p> + +<p>Cet appareil, ces déférences qu'avait dédaignés son prédécesseur une +fois réglés, il chercha à connaître au juste quelle était sa position. +Ses premiers regards se portèrent sur les troupes disséminées dans les +provinces dont le commandement lui était confié. Toutes avaient +envisagé le départ sous son véritable point de vue; toutes étaient +résignées, pleines de confiance dans le chef qui remplaçait celui +qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperçu que la nouvelle de +l'embarquement eût produit de sensation fâcheuse à Menouf sur l'esprit +du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le +premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant à lui, +sans doute il espérait beaucoup du général qui avait fait voile pour +l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacité de son +successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue +par des hommes dont le <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> dévoûment n'avait pas de bornes, +l'expédition n'eût tout le succès qu'on s'en était promis. Verdier +était plus positif encore; il concevait, sans chercher à la +comprendre, toute la gravité des motifs qui avaient déterminé +Bonaparte; mais le chef qu'il avait investi du commandement était +digne de guider les braves avec lesquels il avait vaincu; toutes ses +facultés lui étaient acquises: sa division partageait les mêmes +sentimens; confiance, bravoure, discipline, il pouvait tout attendre +d'elle. Friant lui transmettait de Siout les mêmes assurances, +témoignait le même dévoûment: les soldats comme les officiers avaient +vu le départ avec satisfaction; ils étaient persuadés qu'il avait été +entrepris dans leurs intérêts, et que le bien de l'armée exigeait que +le général passât en Europe: du reste, ils avaient combattu sous +Kléber à l'armée de Sambre-et-Meuse; ils étaient pleins d'attachement +pour lui. Desaix, Belliard, Robin et Zayoncheck ne lui transmettaient +pas d'autres sentimens: à Kéné comme à Fayoum, à Hesney comme à +Mansoura, à Cathiëh, à El-A'rych, les troupes étaient dévouées, +satisfaites, et attendaient avec calme les événemens qui se +préparaient.</p> + +<p>La situation financière était moins satisfaisante. Le génie manquait +de fonds pour exécuter les travaux qui lui avaient été prescrits, les +corps réclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de +se réparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur +manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles à +satisfaire. Kléber l'avait déjà mandé à Menou; la pénurie <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> +justifie la violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En +conséquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on +frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait +des blés de la Haute-Égypte, on les céda, on obligea les fournisseurs +à les prendre, on traita à toutes les conditions. On fit des traites +sur la trésorerie nationale, on échangea des grains, on créa des +monopoles, on donna des droits, des cafés en retour des draps, des +médicamens que des maisons d'Europe avaient importés. Ces ressources +se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux +Cophtes. Ils avaient fait des bénéfices énormes dans la perception des +impôts; ils refusaient de donner des lumières sur quelques droits +inconnus, on les condamna à verser dans la caisse le montant probable +de ce qu'ils avaient touché, et on leur abandonna le recouvrement du +reste pour une rétribution de 1,500,000 pataques.</p> + +<p>Ces divers moyens, joints à la perception du miry, dont Kléber +pressait la rentrée de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des +mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en état de +faire face aux différens services. Il put alors se livrer tout entier +aux soins de l'administration. Obligé d'organiser à la hâte, Bonaparte +n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'économie, +la régularité dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs, +s'étaient succédé l'un à l'autre; il ne lui avait pas été possible au +milieu des <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> apprêts, des sacrifices qu'ils entraînent, de +remédier aux abus qui les suivent, d'arrêter les dilapidations qui les +accompagnent. Cette gloire était réservée à son successeur; il se +montra digne de la recueillir. Il améliora la situation des troupes, +pourvut les hôpitaux, veilla à la confection du pain, approvisionna les +forts, soumit toutes les parties du service à une comptabilité sévère. +En même temps il organisait les recrues qu'il avait appelés sous les +drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirés de Darfour, +concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la +cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait même avec Desaix. +Tantôt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les +quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire; +tantôt il lui annonçait les éléphans du visir, et promettait de lui +organiser une belle division avec laquelle il pourrait goûter le +plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les côtes étaient +exposées lui paraissaient moins sérieuses encore. La mer était +soulevée par les orages, les croisières n'avaient pu tenir leur +station; de six mois aucun débarquement important ne lui semblait à +craindre.</p> + +<p>L'état où se trouvait le Saïd n'était pas plus alarmant. Mourâd-Bey +avait essayé de déboucher au-dessus de Siout et était remonté jusqu'à +El-Ganaïm. Mais atteint presque aussitôt par le chef de brigade +Morand, qui s'était mis à sa suite, il avait été culbuté, rompu, +obligé de se retirer avec précipitation. <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> La rapidité de sa +fuite n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaçaient. Son +vainqueur s'était élancé sur sa trace; et traversant avec son +infatigable colonne cinquante lieues de désert en quatre jours, il +s'était tout à coup déployé à la hauteur de Samanhout. Il avait +surpris le camp du bey, taillé ses mameloucks en pièces, pillé ses +équipages, enlevé ses chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors +d'état de rien entreprendre.</p> + +<p>Les Anglais n'avaient pas été plus heureux devant Cosséir. Embossés +sous le fort, ils avaient accablé nos ouvrages de projectiles, et +jeté, après quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes à +la mer. Nos soldats étaient paisiblement stationnés dans le village; +les embarcations les aperçurent, virèrent de bord et regagnèrent les +frégates. Le feu néanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la +nuit; le lendemain les bâtimens qui l'avaient ouvert, changèrent de +position, se mirent à battre le fort en brèche et jetèrent à la côte +un détachement nombreux. Il s'avança, à la faveur de ce déploiement +d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha +droit à nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus +vives, il ne put résister au choc et regagna promptement ses chaloupes +en nous abandonnant ses morts et ses blessés. L'escadre ne se tint pas +pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets, +et quand elle crut nos soldats ébranlés, elle effectua une nouvelle +descente sur une plage qui courait au <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> sud de nos ouvrages. +Cette tentative ne lui réussit pas mieux que celle qu'elle avait déjà +hasardée. Ses troupes, fusillées de front et de flanc par les postes +que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux, les ravins +qui bordent le désert, furent rompues et obligées de se retirer avec +précipitation.</p> + +<p>Cet échec ne fit qu'irriter sa colère. Elle mit ce qui lui restait de +pièces en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa dès le +matin ses embarcations au rivage. La 21<sup>e</sup> les laissa arriver et +fondit sur elles avec une impétuosité irrésistible. Tout fuit, tout se +dispersa, ou se réfugia à la hâte sous le canon des frégates. +Convaincue de l'inutilité de ses efforts, la flotte s'éloigna à son +tour, et le Saïd n'eut plus d'ennemi qui le menaçât. Restait le +désert; mais nous étions en mesure contre tout ce qui voudrait en +déboucher: la question ne pouvait être ni longue ni douteuse. La +sécurité du général était entière, il pouvait faire face sur tous les +points. C'était bien juger des hommes et des choses; malheureusement +Kléber ne s'en rapportait pas toujours à ses inspirations. Grand, bien +pris, de taille héroïque, il avait, comme la plupart des hommes à +haute stature, une disposition singulière à se laisser conduire. Du +reste, irascible, amer, inconsidéré dans ses propos, il s'engageait +par ses imprudences même, et s'attachait aux images grotesques ou +obscènes dont il revêtait ses saillies. Ce défaut assez léger eut des +résultats fâcheux.</p> + +<p>Le manque de formes qui avait été si vivement senti <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à +Rosette n'avait pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux +hommes surtout en avaient été singulièrement affectés: placés l'un et +l'autre à la tête de l'administration, ils croyaient avoir acquis des +droits à l'intimité de Bonaparte. Dugua avait commandé, régi la +colonie pendant que son général combattait sur les bords du Jourdain, +et avait reçu ses félicitations sur la manière énergique et sage dont +il avait dissipé les rassemblemens, fait régner l'ordre au milieu d'un +peuple travaillé dans tous les sens. Sa pénétration n'avait +malheureusement pas égalé sa vigilance: il avait repoussé les bruits +qui couraient sur le départ, et traité de factieux ceux qui les +propageaient. Ce malencontreux ordre du jour, donné au moment même où +le général mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage: +il s'en voulait, se plaignait d'avoir été pris pour dupe, et ne se +refusait aucun des propos que suggère le dépit. Emporté, mais juste et +peu fait pour la haine, il fût bientôt revenu à des idées plus calmes; +il eût senti que le général ne pouvait divulguer un secret qui déjà +transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence +une entreprise où il y allait de sa liberté: occupé d'ailleurs comme +il était de médailles, d'administration, il eût bientôt oublié ce +désagrément et fût resté inoffensif s'il eût été abandonné à lui-même.</p> + +<p>Il n'en était pas ainsi de Poussielgue; ce financier était blessé dans +son illusion la plus chère, celle qu'il était indispensable au général +en chef. Souple, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> adroit, habile à flatter les cheiks, à +démêler les artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il +avait rendu à l'armée des services qu'on ne pouvait méconnaître; mais +aussi vain que laborieux, aussi implacable que désintéressé, tout en +convenant que Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en +France, il se récriait avec amertume sur le mystère qu'il lui avait +fait. Il ne pouvait lui pardonner d'avoir caché sa résolution «à des +hommes à qui il devait beaucoup; qui avaient toujours justifié sa +confiance, et qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le +général Dugua et lui avaient beaucoup à s'en plaindre; il les avait +joués.» Voilà les hauts griefs auxquels les intérêts de la France +allaient être sacrifiés; les nobles inspirations qu'allait recevoir +Kléber. Par malheur pour sa gloire, ce général connaissait trop peu +l'Égypte; blessé devant Alexandrie, il avait passé dans cette place +tout le temps de la conquête, et n'en était sorti que pour faire la +campagne de Syrie. Au retour, il était allé prendre le commandement de +Damiette, était resté sur la lisière du désert, et n'avait vu du Delta +que la partie la moins cultivée. Il était prévenu, n'avait qu'une idée +confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une +situation d'esprit propre à recevoir les impressions les plus +fâcheuses. Poussielgue ne les lui ménagea pas: il lui peignit +l'incertitude des rentrées, l'exiguïté de recouvremens, lui mit sous +les yeux les anticipations qu'on avait faites, les <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> +fournitures dont on devait compte aux provinces; et passant aux +besoins de l'armée, il lui montra une disproportion énorme entre la +recette et la dépense, un déficit qui devait s'accroître dans une +proportion rapide. Dugua ne lui présenta pas la situation des corps +sous un point de vue plus favorable; les uns manquaient de vêtemens, +les autres n'avaient pas d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste +surface où ils étaient disséminés, qu'un réseau sans consistance, +qu'une série de postes isolés qu'on pouvait forcer sur tous les +points.</p> + +<p>Ce sombre tableau, assaisonné de plaintes, d'accusations, rendit +Kléber à ses sarcasmes. Il se déchaîna de nouveau contre Bonaparte, +déprécia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'épargna pas même +l'expédition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller +avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas à +recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le général qui +avait arboré le drapeau tricolore sur les minarets du Caire était +peut-être déjà dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea +les propos échappés à la colère, et Kléber vit bientôt revenir à lui +les préventions, les défiances qu'il avait semées. Ce concert, cette +unanimité lui imposa; il crut l'armée découragée, et prit pour +l'opinion des troupes celle qu'il avait faite à son état-major. Il +essaya, dans sa perplexité, de renouer les ouvertures qui avaient été +faites au visir; il lui adressa une lettre où tout en paraphrasant +celle que Bonaparte avait précédemment <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> écrite, il résumait +assez bien la question, et l'établissait sur de justes bases. Cette +démarche était sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le +résultat. Toujours emporté par la fougue de son caractère, il voulut +mettre les troupes dans le secret des négociations, et ne craignit pas +de réveiller des souvenirs qu'il eût dû étouffer avec soin. L'armée +était rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la +République; il la harangua avec feu, et termina sa brillante +allocution par ces mots: «Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se +courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un +prix; encore un moment de persévérance, vous êtes près d'atteindre et +d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix +durable au monde après l'avoir combattu.» Cet appel fut entendu et la +pensée du général pénétrée. Dès-lors il ne fut plus question des +avantages que présentait l'Égypte, mais des difficultés, des obstacles +qu'offrait l'occupation. Jetés en effet au milieu d'une population +ennemie, pressés entre les sables et les flots, sans communication +avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir; +comment résister? Le visir s'avançait par le désert, les Anglais +menaçaient les côtes, les Russes avaient franchi le détroit, les +mameloucks se reformaient, les cipayes étaient en marche: pouvait-on se +promettre d'arrêter des masses aussi formidables, de faire tête à des +bataillons aussi nombreux? Qu'opposer à <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> ce déluge d'hommes? +les fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces +chétives constructions de palmiers et de boue étaient à peine +achevées: les troupes? mais elles étaient exténuées, harassées de +fatigue et de misère, hors d'état de recevoir le choc qui se +préparait. D'ailleurs, où se procurer des armes? où trouver des +munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, où puiser, à +qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels +fonds avait laissés Bonaparte? quelle ressource? quels moyens +n'avait-il pas épuisés? L'Égypte méritait-elle d'ailleurs qu'on mît +tant d'obstination à la disputer au turban? elle était dépourvue de +bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle était loin d'avoir +l'importance qu'on avait cru, et coûterait plus à la France qu'elle ne +lui rendrait. Kléber avait trop de lumières pour le croire; mais après +avoir donné le signal du décri, il avait fini par être subjugué par +l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces +exagérations, tous ces faux aperçus qu'il confondit plus tard à +Héliopolis, et en forma un exposé qu'il adressa au Directoire comme un +tableau de la situation des affaires en Égypte.</p> + +<p>On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la défense. +Je joindrai, à chacun des griefs qu'énonce Kléber, les observations +que lui oppose Napoléon. Le lecteur passera des imputations de l'un, +aux réponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposés +contradictoires: il jugera.</p> + +<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Au quartier-général du Caire, le 4 vendém., +an <span class="smcap">VIII</span> (26 sept. 1799).</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, <span class="normal">etc.,</span> +au Directoire.</p> + +<p class="smcap">Citoyens Directeurs,</p> + +<p>«Le général en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor +au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à +Rosette le 7; je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si +le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer +copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de +l'armée, et de celle qu'il adressa au grand-visir à Constantinople, +quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.»</p> + +<p class="quote"><i>Observations de Napoléon.</i>—Le grand-visir était à la fin d'août + à Érivan, dans la Haute-Arménie; il n'avait avec lui que cinq + mille hommes. Le 22 août, on ignorait en Égypte que ce premier + ministre eût quitté Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y + aurait attaché fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque + cette lettre était écrite, le grand-visir n'était ni à Damas ni à + Alep, il était au-delà du Taurus.</p> + +<p>«Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la +situation actuelle de l'armée.</p> + +<p>«Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire +représenter l'état de ses forces à son entrée en Égypte. Elle est +réduite de moitié, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> et nous occupons tous les points capitaux +du triangle des cataractes à d'El-A'rych, d'El-A'rych à Alexandrie, et +d'Alexandrie aux cataractes.»</p> + +<div class="quote"> + <p>L'armée française était de trente mille hommes au moment du + débarquement en Égypte, en 1798; puisque le général Kléber + déclare qu'elle était réduite de moitié au 26 septembre 1799, + elle était donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausseté + évidente, puisque les états de situation de tous les chefs de + corps, envoyés au ministre de la guerre, datés du 1<sup>er</sup> + septembre, portaient la force de l'armée à vingt-huit mille + hommes, sans compter les gens du pays. Les états de l'ordonnateur + Daure faisaient monter la consommation à trente-cinq mille + hommes, y compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles, + les femmes et les enfants; les états du payeur Estève, envoyés à + la trésorerie, faisaient monter l'armée à vingt-huit mille + hommes. Comment, dira-t-on, la conquête de la Haute et + Basse-Égypte, de la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait + périr que quinze cents hommes? Non, il en a péri quatre mille + cinq cents; mais, après son débarquement, l'armée fut augmentée + de trois mille hommes, provenant des débris de l'escadre de + l'amiral Brueix.</p> + + <p>Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois + d'octobre et de novembre 1801, deux ans après, il a débarqué en + France vingt-sept mille hommes venant d'Égypte, sur lesquels + vingt-quatre mille appartenaient à l'armée: les autres étaient + des mameloucks et des gens du pays. Or, l'armée n'avait reçu + aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les + trois frégates <i>la Justice</i>, <i>l'Égyptienne</i>, <i>la Régénérée</i>, et + une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivèrent dans cet + intervalle.</p> + + <p>En 1800 et 1801, l'armée a perdu quatre mille huit cents hommes, + soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir, + soit à celle contre les Anglais, en 1801. Deux <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> mille + trois cents hommes ont en outre été faits prisonniers dans les + forts d'Aboukir, Julien, Rahmaniëh, dans le désert avec le + colonel Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces + troupes, ayant été renvoyées en France, sont comprises dans le + nombre des vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opéré leur + retour.</p> + + <p>Il résulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre + 1799, l'armée était de vingt-huit mille cinq cents hommes, + éclopés, vétérans, hôpitaux, etc., tout compris.</p> +</div> + +<p>«Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques +hordes de mameloucks découragés; mais de combattre et de résister aux +efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et +les Russes.</p> + +<p>«Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb, +présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution +d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point +réussi; la manufacture de poudre établie à Raouda n'a pas encore donné +et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en +obtenir; enfin, la réparation des armes à feu est lente, et il +faudrait pour activer tous ces établissemens, des moyens et des fonds +que nous n'avons pas.»</p> + +<div class="quote"> + <p>Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il résulte des + états des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept + mille fusils et onze mille sabres au dépôt; et des états de + l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en + <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> pièces de rechange au parc: cela fait donc quinze mille + fusils.</p> + + <p>Les pièces de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait, + comme le constatent les états de l'artillerie, quatorze cent + vingt-six bouches à feu, dont cent quatre-vingts de campagne; + deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de + poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept + mille cartouches à canon confectionnées; et ce qui prouve + l'exactitude de ces états, c'est que deux ans après, les Anglais + trouvèrent treize cent soixante-quinze bouches à feu, cent + quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de + poudre.</p> +</div> + +<p>«Les troupes sont nues, et cette absence de vêtemens est d'autant plus +fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes +les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les +maladies constamment régnantes. La première surtout a agi, cette +année, sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les +officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique +l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre +beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière, à +la même époque.»</p> + +<p class="quote">Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les + états de situation des magasins des corps portaient qu'il + existait des draps au dépôt, que l'habillement était en + confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'armée, était + habillée de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans + un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de + l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles, + des draps de laine en si grande quantité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> «Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité +donné des ordres pour habiller l'armée en drap; mais pour cet objet, +comme pour beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des +finances, qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis sans doute +dans la nécessité d'ajourner l'exécution de cet utile projet. Il faut +en parler de cette pénurie.</p> + +<p>«Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires +dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de +contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir +aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entourés +d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion +favorable; cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en +caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un +arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la +circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte +seule à 4,000,000.»</p> + +<p class="quote">Depuis long-temps la solde était au courant. Il y avait 150,000 + francs d'arriéré; mais cela datait de longue main. Les + contributions dues étaient de 16,000,000, comme le prouvent les + états du sieur Estève, datés du 1<sup>er</sup> septembre.</p> + +<p>«L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui +reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine +pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> +frimaire qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en +faut pas douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra +combattre.</p> + +<p>«Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces, +faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra +se dispenser d'avoir égard. Tout ce que j'avance ici, citoyens +Directeurs, je puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par des +états certifiés des différens services.</p> + +<p>«Quoique l'Égypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins +que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose +que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son cœur +est sans cesse ouvert à l'espoir d'un changement, favorable.»</p> + +<p class="quote">La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa + aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui + donner aucune inquiétude sur sa religion, et se concilier les + ulémas.</p> + +<p>«Les mameloucks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits. +Mourâd-Bey est toujours dans la Haute-Égypte avec assez de monde pour +occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un +moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous +inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus +grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des +secours en argent et en armes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> «Ibrahim-Bey est à Ghazah avec environ deux mille mameloucks; +et je suis informé que trente mille hommes de l'armée du grand-visir +et de Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.»</p> + +<div class="quote"> + <p>Mourâd-Bey, réfugié dans l'oasis, ne possédait plus un seul point + dans la vallée; il n'y possédait plus un magasin ni une barque; + il n'avait plus un canon: il n'était suivi que de ses plus + fidèles esclaves. Ibrahim-Bey était à Ghazah avec quatre cent + cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille, + puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il + avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie?</p> + + <p>Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'armée du + grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retiré + ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il + n'y avait à Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey.</p> +</div> + +<p>«Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est +actuellement campé auprès d'Acre.»</p> + +<p class="quote">Le grand-visir n'était point en Syrie, le 26 septembre. Il + n'était pas même à Damas, pas même à Alep; il était au-delà du + mont Taurus.</p> + +<p>«Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général +Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait +la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas +permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses +instructions, sa négociation <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> entamée en font foi: elle est +de notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que +les Français qui se trouvent en Égypte.</p> + +<p>«Si cette année, me dit le général Bonaparte, malgré toutes les +précautions, la peste était en Égypte, et que vous perdissiez plus de +quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle serait en sus de +celle que les événemens de la guerre occasionneraient journellement, +dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne +prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte +ottomane, quand même l'évacuation de l'Égypte en serait la condition +principale.»</p> + +<p>«Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il +est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout +la situation critique dans laquelle je me trouve.</p> + +<p>«Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans +l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à +combattre?»</p> + +<div class="quote"> + <p>Cette <i>crise fatale</i> était dans l'imagination du général, et + surtout des intrigans qui voulaient l'exciter à quitter le pays.</p> + + <p>Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dès + le surlendemain de son arrivée à Alexandrie; il les a continuées + en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empêcher la Porte de + déclarer la guerre; puis de la désarmer, ou au moins de rendre + les hostilités moins actives; <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> enfin, de connaître ce + qui se passait par les allées et venues des agens turcs et + français, qui le tenaient au courant des événemens d'Europe.</p> + + <p>Où était la <i>crise fatale</i>? L'armée russe qui, soi-disant, était + aux Dardanelles, était un premier fantôme; l'armée anglaise, qui + avait déjà passé le détroit, en était un second; enfin, le + grand-visir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de + l'Égypte. Quand il aurait passé le mont Taurus et le Jourdain, il + avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui + que cinq mille hommes; il devait former son armée en Asie, et + peut-être y réunir quarante à cinquante mille hommes, qui + n'avaient jamais fait la guerre, et qui étaient aussi peu + redoutables que l'armée du mont Thabor: c'était donc en réalité + un troisième fantôme.</p> + + <p>Les troupes de Mustapha-Pacha étaient les meilleures troupes + ottomanes; elles occupaient, à Aboukir, une position redoutable. + Cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le + grand-visir n'aurait jamais osé passer le désert devant l'armée + française, ou s'il l'avait osé, il eût été très facile de le + battre.</p> + + <p>L'Égypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui + s'était mis dans l'état-major.</p> + + <p>La peste, qui avait affligé l'armée en 1799, lui avait fait + perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui + en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en + malignité. Dans ce cas, le général partant voulait prévenir les + seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la + responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il ne + recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai + 1800, à condition que l'armée française resterait en Égypte + jusqu'à la paix générale.</p> + + <p>Mais enfin, le cas n'était point arrivé; on n'était pas au mois + de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de septembre; on avait donc + tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> + que l'on recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste + n'affligea pas l'armée en 1800 et 1801.</p> +</div> + +<p>«Le général dit ailleurs: «Alexandrie et El-A'rych, voilà les deux +clefs de l'Égypte.»</p> + +<p>«El-A'rych est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La +grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une +garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks +et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa +communication avec Catiëh; et comme, lors du départ de Bonaparte, +cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il +ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup +férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois +soutenus dans les brûlans déserts; mais d'un côté ils ont tant de fois +été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent +et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand-visir, qui enflamme +leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous +en faire abandonner.»</p> + +<p class="quote">Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes + de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les + puits et la forêt de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une + vedette située près de la Syrie, la seule porte par où toute + armée qui veut attaquer l'Égypte par terre, puisse passer. Les + localités offrent beaucoup de difficultés aux assiégeans. C'est + donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du + désert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> «Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp +retranché; il était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse +artillerie de siége; mais depuis que nous l'avons perdue cette +artillerie, dans la désastreuse campagne de Syrie; depuis que le +général Bonaparte a retiré toutes les pièces de marine pour armer au +complet les deux frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne +peut plus offrir qu'une faible résistance.»</p> + +<p class="quote">Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches à feu de + tout calibre. Les vingt-quatre pièces que l'on avait perdues en + Syrie, appartenaient à l'équipage de siége, et n'avaient jamais + été destinées à faire partie de l'armement de cette place. Les + Anglais y ont trouvé, en 1801, plus de quatre cents pièces de + canon, indépendamment des pièces qui armaient les frégates et + autres bâtimens.</p> + +<p>«Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès +qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque +totalité des Turcs qui étaient débarqués: mais qu'est-ce qu'une perte +pareille pour une grande nation à laquelle on a ravi la plus belle +portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt +prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce qu'on avait +pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant +ni les préparatifs ni la marche du grand-visir.»</p> + +<div class="quote"> + <p>L'armée de Moustapha, pacha de Romélie, qui débarqua d'Aboukir, + était de dix-huit mille hommes. C'était l'élite des <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> + troupes de la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie. + Ces troupes étaient incomparablement meilleures que celles du + mont Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se + composer l'armée du grand-visir.</p> + + <p>Le grand-visir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Aboukir qu'à + Érivan, dans l'Arménie, près la mer Caspienne.</p> +</div> + +<p>«Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense, +citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées +par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui +de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous +trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au +grand-visir, en lui envoyant le <i>duplicata</i> de celle de Bonaparte. Si +ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de +l'Égypte, aux conditions suivantes:</p> + +<p>«Le grand seigneur y établirait un pacha comme par le passé.</p> + +<p>«On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours perçu de droit +et jamais de fait.</p> + +<p>«Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Égypte et la Syrie.</p> + +<p>«Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et +les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des +douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût conclu la paix avec +l'Angleterre.</p> + +<p>«Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je +croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus +éclatante victoire; <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> mais je doute que l'on veuille prêter +l'oreille à ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait +point, j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas +je me guiderai d'après les circonstances.»</p> + +<div class="quote"> +<p>Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté; il y a loin de là + à la capitulation d'El-A'rych.</p> + + <p>Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui + faire tomber les armes des mains, et de conserver l'armée en + Égypte, était bon.</p> +</div> + +<p>«Je connais toute l'importance de la possession de l'Égypte; je disais +en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel +elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du +monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est +la marine: la nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix +avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable +pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet +qu'on avait pu se proposer.</p> + +<p>«Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le détail de toutes +les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe +peut offrir, ils ne sont point de mon ressort.</p> + +<p>«Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des +mouvemens, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de +l'armée que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> +je réussis à remplir vos vœux; plus rapproché de vous, je mettrais +toute ma gloire à vous obéir?</p> + +<p>«Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous +manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la +dette contractée et laissée par Bonaparte.</p> + +<p>«Salut et respect,</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i>, <span class="smcap">Kléber</span>»</p> + +<p class="quote">La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois étaient + hors de service, ne changeait rien à la situation de la + République, qui était, en 1800, tout aussi inférieure sur mer + qu'en 1798: si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit + à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'était pour + le devenir que la République voulait posséder l'Égypte. Cependant + la République avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des + renforts en Égypte, lorsque ce serait nécessaire. Au moment où le + général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six + vaisseaux de haut bord, était maître de la Méditerranée; il eût + secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été + nécessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin.</p> + +<p><i>P. S.</i> «Au moment, citoyens Directeurs, où je vous expédie cette +lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant +Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouillée à Jaffa, et +portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement. Quinze +mille hommes sont toujours réunis à Ghazah, et le grand-visir +s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> +un soldat de la 25<sup>e</sup> demi-brigade, fait prisonnier du côté +d'El-A'rych. Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé +de rapporter à ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur +général de trembler. Ceci paraît annoncer ou la confiance que le +grand-visir met dans ses forces, ou un désir de rapprochement. Quant à +moi, il me serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille +hommes en état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la +fortune, si je ne puis parvenir à gagner du temps par des +négociations. Djezzar a retiré ses troupes de Ghazab, et les a fait +revenir à Acre.»</p> + +<div class="quote"> + <p>Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kléber. Il + avait servi huit ans comme officier dans un régiment autrichien; + il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'était laissé + battre par les Ottomans; il avait conservé une opinion fort + exagérée de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait déjà fait perdre à + la Porte l'armée de Mustapha, pacha de Romélie, qu'il avait + débarquée à Aboukir, vint mouiller à Damiette, avec soixante + transports sur lesquels étaient embarqués sept mille janissaires, + de très bonnes troupes: c'était l'arrière-garde de l'armée de + Moustapha-Pacha. Au 1<sup>er</sup> novembre, il les débarqua sur la plage + de Damiette: l'intrépide général Verdier marcha à eux, avec mille + hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pièces de + canon furent ses trophées.</p> + + <p>Le capitan-pacha n'était point à Jaffa; l'armée du visir n'était + point entrée en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes + à Ghazah. Les armées russe et anglaise ne songeaient point à + attaquer l'Égypte.</p> + + <p>Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait + que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décidé à + évacuer le pays; on voulut justifier cette évacuation, car cette + <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> lettre arriva à Paris le 12 janvier. Le général + Berthier la mit sous les yeux du premier consul; elle était + accompagnée du rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du + payeur Estève, et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs + de corps d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.; + tous ces états, que fit dépouiller le ministre de la guerre, + présentaient des rapports qui contredisaient le général en chef. + Mais heureusement pour l'Égypte qu'un duplicata de cette lettre + tomba entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitôt à + Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ, pour qu'on ne + reconnût aucune capitulation qui aurait pour but de ramener + l'armée d'Égypte en France; et que, si déjà elle était en mer, il + fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.</p> + + <p>Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de + France à la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrivée de + Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an + <span class="smcap">VIII</span>, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en + réponse à celle de Kléber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai, + dix jours avant le terme fixé pour la remise de cette capitale au + grand-visir. Kléber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il + n'eut qu'à marcher.</p> + + <p>Ce ramassis de canaille, qui se disait l'armée du grand-visir, + fut rejeté au-delà du désert, sans faire aucune résistance. + L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua + quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur + équipage de campagne.</p> + + <p>Kléber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à + améliorer le sort de l'année et du pays; mais, le 14 juin 1800, + il périt sous le poignard d'un misérable fanatique.</p> + + <p>S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise + débarqua à Aboukir, elle eût été perdue: peu d'Anglais se fussent + rembarqués, et l'Égypte eût été à la France.</p> +</div> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h2> + +<p class="chaptitle">FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L ÉTAT-MAJOR.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p> +<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 1<sup>er</sup> thermidor an <span class="smcap">VI</span><br> + (19 juillet 1798).</p> + +<p class="to">Au général Bonaparte.</p> + +<p>Il y a deux ou trois jours, citoyen général, qu'un employé de l'armée +fit courir le bruit et répandit partout qu'il y avait eu un mouvement +à Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieyès +et plusieurs autres avaient été déportés; que Talleyrand-Périgord +était ambassadeur à Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin +que vous étiez rappelé.</p> + +<p>Comme cette dernière assertion a fait une grande sensation, j'ai fait +arrêter le nouvelliste pour être interrogé. Ce qui pourtant m'a fait +penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier +qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air +mystérieux. Veuillez me faire connaître ce qu'il en est. <i>J'ai résolu, +mon général, de vous suivre partout; je vous suivrai également en +France. Je n'obéirai pas à d'autre qu'à vous, et je ne commanderai +pas, parce que je ne veux pas être en contact immédiat avec le +gouvernement.</i> Je n'ai jamais été si avide de nouvelles et sur Paris +et sur les événemens du Caire.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> (N<sup>o</sup> 2.)</p> +<p class="date">Rosette, 25 août 1799.</p> + +<p class="to">Le général de division Kléber, au général + de division Menou, à Alexandrie.</p> + +<p>Je reçois le 5 au soir, mon cher général, une lettre du général en +chef, dont voici l'extrait: «Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4: +partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre +personne, à Rosette, si vous ne voyez aucun inconvénient à vous absenter +de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je +désirerais qu'il pût arriver à Rosette dans la journée du 7. J'ai à +conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes. Je +traverse en deux jours le désert et le lac Bourlos, j'arrive à Rosette +le 7 à dix heures du soir, mais l'oiseau était déniché et n'avait pas +même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette où j'attendrai +tranquillement les ordres de celui qui commande l'armée. Vous avez +déjà sans doute appris, mon cher général, que la flotte qui avait paru +devant Damiette était repartie de ce mouillage faisant route vers la +Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25<sup>e</sup> a rejoint, et j'ai +reçu dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me +donnez des détails intéressans du siége d'Aboukir. Veuillez bien me +tenir au courant de ce qui se passera dans l'étendue de votre +commandement, j'en userai de même. Rien ne pourra m'être plus agréable +que de recevoir souvent de vos lettres; et pour la première, j'espère +que vous aurez la complaisance de me donner des détails sur le départ +de notre héros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de +cœur et d'âme.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> (N<sup>o</sup> 3.)</p> +<p class="date">Quartier-général d'Alexandrie, le 17 août 1799.</p> + +<p class="to">Le général de division Menou, au général + en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Mon cher général,</p> + +<p>Vous êtes nommé au commandement général de l'armée d'Égypte. Le +général Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France, +avec les généraux Berthier, Andréossy, Marmont, Lannes et Murat. Je +n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé le +général Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que +verbalement. Je me bornerai à vous dire que j'ai trouvé ces motifs +justes, et que cette mesure est la seule qui puisse être de quelque +utilité à l'armée.</p> + +<p>Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs à +votre nomination: j'en ai chargé le citoyen Eysotier, chef de brigade +de la 69<sup>e</sup>; il a ordre de ne les remettre qu'à vous-même. Le général +Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette, et d'après +son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en +supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donne +ordre à l'adjudant-général Valentin, commandant à Rosette, de faire +partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette, +mais non celle du général en chef, qui restera constamment entre les +mains du chef de brigade de la 69<sup>e</sup>, jusqu'à ce qu'il puisse vous la +remettre à vous-même, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous +la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc à Rosette, +si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit +faire. Le général en chef m'a nommé au commandement du deuxième +arrondissement, qui <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> comprend Alexandrie, Rosette et le +Bahirëh; mais je n'ai accepté que provisoirement, pour plusieurs +raisons; la première, c'est que cela doit être à votre disposition: la +deuxième, c'est que je désire, mon cher général, avant de prendre ce +commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une +conversation avec vous. J'attendrai à cet égard ce que vous me +prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je désirerais +que cela fût le plus promptement possible.</p> + +<p>Le général Bonaparte m'avait donné, avant son départ, ordre de mettre +un embargo sur tous les bâtimens du port d'Alexandrie, jusqu'à +trente-six heures après son départ. L'embargo est levé depuis ce +matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expédier soit à +Aboukir, soit à Rosette; car pour les bâtimens destinés à se rendre en +Europe, d'après les mêmes ordres, il n'en partira tout au plus que +dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est +nommé commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus être +considéré que comme port de deuxième classe. Le capitaine de frégate +Rouvier continuera de remplir ces mêmes fonctions à Boulac, et aura +inspection sur toute la navigation en activité. Le capitaine de +frégate Guichard commandera tous les bâtimens armés du fleuve. La +ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou +dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au général Dugua +et au divan du Caire.</p> + +<p>Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait, +d'être sous vos ordres: soyez assuré qu'en tout et partout, vous ne +trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me +prescrirez. Je vous ai voué depuis long-temps estime et amitié +franche; <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> je compte sur les mêmes sentimens de votre part. +J'ai ordre de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc +de Toscane et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre. +Les consuls de ces différentes nations doivent cesser leurs fonctions. +J'ai aussi, relativement à des draps pour l'habillement de l'armée, +des ordres, qui frappent les négocians étrangers. La djerme la +<i>Boulonnaise</i> est à Rahmaniëh. J'envoie à Rosette les chevaux des +guides que Bonaparte a emmenés avec lui en France: ils sont destinés à +remonter les guides restés au Caire.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signatsc">Abdalla Menou.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p> +<p class="date">Rosette, 3 fructidor (25 août 1799).</p> + +<p>J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade +de la 69<sup>e</sup>, mon cher général. J'aurais bien désiré que vous vous +fussiez rendu vous-même ici. Ma présence me semble très nécessaire au +Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin. +Hâtez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer +ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du +deuxième arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je +ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre +satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne le +bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'où seulement peut +découler le bien public. <i>Si j'approuve le motif du départ de +Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme.</i></p> + +<p>Adieu, ou plutôt au plaisir de vous voir bientôt.</p> + +<p>À vous et tout à vous,</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p> +<p class="date">Menouf, 14 fructidor (31 août 1799).</p> + +<p class="to">Lanusse, général de brigade, au général en chef.</p> + +<p>Votre lettre vient de me parvenir, citoyen général; j'ai appris sans +étonnement, sans doute parce que j'étais préparé depuis quelques jours +à recevoir cette nouvelle, que le général Bonaparte s'est embarqué +pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la même raison que +ce départ n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni +sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que +je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus +tranquille. Pour moi, espérant beaucoup du général qui est parti, mais +comptant davantage sur la capacité de celui qui le remplace, je ne +doute point que l'issue de l'expédition d'Égypte ne soit aussi belle +qu'on se l'était promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen +général, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur +pouvoir les efforts que vous serez à même de faire pour parvenir à ce +but.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signatsc">Lanusse.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 6.)</p> +<p class="date">Siout, 18 fructidor (4 septembre).</p> + +<p class="to">Le général de brigade Friant au général en chef.</p> + +<p>Je vous accuse réception de deux paquets adressés aux généraux +Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite à Kéné où ces deux +généraux sont en ce moment. J'ai donné connaissance, par un ordre du +jour, de votre circulaire à mon adresse, aux troupes que je commande, +et <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> le leur ai lu moi-même. Je puis vous dire qu'officiers et +soldats ne sont point mécontens du départ du général en chef, étant +persuadés que le bien de l'armée exigeait ce voyage en Europe. Vous +pouvez aussi compter, mon général, sur l'ancien attachement que ces +militaires vous portent: ce sont vos anciens soldats de l'armée de +Sambre-et-Meuse. De mon côté, je ferai tous mes efforts pour mériter +votre estime.</p> + +<p class="signatsc">Friant.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Damiette, 18 fructidor (4 septembre).</p> + +<p class="to">Verdier, général de brigade, au général en chef Kléber.</p> + +<p>Hier seulement, mon général, j'ai reçu une de vos lettres du 9, de +Rosette. Oui, mon général, je conçois que les motifs qui ont déterminé +le départ du général Bonaparte avec tant de précipitation et de +secret, doivent être puissans. Je les respecte, ces motifs, et me +borne à espérer dans la certitude qu'étant aussi dignement remplacé, +l'armée n'a qu'à gagner dans les événemens. L'amour de mon devoir, +l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous +donner la certitude que toutes mes facultés seront employées à +justifier les premiers et mériter de plus en plus la seconde. Le vide +que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le +militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres +connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme +heureux cet événement, dont ils attendent de grands résultats. Voilà +ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laissée, et de +laquelle vous avez tout à espérer. Confiance entière en son <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> +nouveau chef, discipline, bravoure, voilà ce que je crois pouvoir vous +offrir, en vous assurant de nouveau de tout mon respect.</p> + +<p class="signatsc">Verdier.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 8.)</p> +<p class="date">Kéné, 21 fructidor (7 septembre).</p> + +<p class="to">Belliard, au général en chef.</p> + +<p>J'ai reçu, mon général, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le +départ du général en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient +les événemens, mon général, ils ne peuvent rien changer à mes +principes et à mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le +mobile de toutes mes actions.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signatsc">Belliard.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p> +<p class="date">Au Caire, 21 fructidor (7 septembre).</p> + +<p class="to">Poussielgue, <span class="normal">etc.,</span> au général de division Menou.</p> + +<p>Je reçois, mon cher général, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis +persuadé que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne +lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystère à des hommes à qui +il devait beaucoup, qui avaient toujours justifié sa confiance, et +qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et +moi nous avons beaucoup à nous en plaindre; il nous a joués.</p> + +<p>Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualités +solides, et malgré mon attachement personnel <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> pour Bonaparte, +je suis convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement +du général Kléber, Français et Turcs. Il jouit d'une grande célébrité, +et il a l'estime de tout le monde au plus haut degré. Réunissons-nous +tous à lui, aidons-le à mener notre vaisseau au port, et à le sauver, +en attendant, des tempêtes. Quant à de nouveaux systèmes de finances, +j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prêts à éclore; +mais il n'est plus temps. Il faut que notre établissement soit +consolidé par un traité de paix, pour qu'on puisse innover avec +succès. Un bon plan ne réussirait pas en ce moment, et alors il serait +perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre +arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous +satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une +proportion égale au reste de l'armée. C'est un principe que le général +Kléber m'a annoncé vouloir maintenir contre toute section de l'armée +qui pourrait être tentée de s'en écarter, et déjà il l'a annoncé dans +un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier à recueillir les +revenus de 1214, c'est-à-dire le saïfi de la province de Rosette pour +1213; il sera exigible à la fin de brumaire. J'ai conseillé à vos +aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est +l'unique moyen de vous la conserver.</p> + +<p class="signatsc">Poussielgue.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> (N<sup>o</sup> 10.)</p> +<p class="date">Toulon, 18 mai 1798.</p> + +<p class="to">Au général Moreau.</p> + +<p>Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque +nous serons au large, et que je serai dégagé du détail et de +l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre, +et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était +favorable il y a quelques jours, a changé tout à coup, et on a profité +de cette contrariété pour faire aussi quelques changemens dans la +répartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes. +Enfin, le vent paraît se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois +jours nous serons au large. Vous devez être au fait du secret de notre +expédition; j'ai ouï dire que vous la désapprouviez, j'en ai été +fâché; j'aurais désiré que tous eussiez à cet égard moins de +précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire, +l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire +mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à +espérer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans +ma première, et comme je suis un peu paresseux pour écrire, Baudot +sera celui qui vous transmettra mes idées et tout ce que je pourrais +avoir à vous dire.</p> + +<p>Je renvoie Gaillard à Paris près de sa femme; je vous prie de lui +remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe à celle +qu'il tirera de ma voiture, le mettra à l'aise jusqu'à ce que je +puisse donner de mes nouvelles d'au-delà les mers. Prenez, au reste, +avec lui, les arrangemens de détail que vous croirez les plus +convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous écrirai. Adieu, +mon cher Moreau, j'espère que le gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> plus juste, +aura bientôt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle +vous n'êtes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez à jamais sur +mon attachement et ma bien sincère amitié.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 11.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire,21 septembre 1799<br> + (an VII de la République française).</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, au Grand-Visir, généralissime + des armées ottomanes,</p> + +<p class="greet"><i>Illustre parmi les gens éclairés et sages, que Dieu lui donne + une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut.</i></p> + +<p>Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence, il y a trente +jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n'ait été +interceptée par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, je +crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence: il est joint +à la présente lettre.</p> + +<p>Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-même, car la +nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France, +n'a jamais été un problème pour aucun politique; et il n'est pas un +Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction +intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations.</p> + +<p>Les Français, en venant en Égypte, n'avaient d'autre but que de faire +trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de +l'Inde, et les forcer à la paix.</p> + +<p>En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés +qu'ils avaient reçus des mameloucks; ils délivraient l'Égypte de leur +domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entière de ce +beau pays, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> que depuis un siècle il ne pouvait plus compter +réellement au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun +fruit.</p> + +<p>La conduite des Français a été conséquente à ces principes. Arrivés en +Égypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont été +respectés et honorés. Il a été fait une guerre à outrance aux +mameloucks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire, +les sujets du Grand-Seigneur ont été maintenus dans leurs propriétés; +ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odjaklis et les +ministres du Grand-Seigneur ont été conservés dans leurs droits et +dans leur jouissance. Les kadis ont été confirmés, et les lois turques +suivies.</p> + +<p>L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands +du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la +Mecque a été donnée à un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas +trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin +la religion musulmane a été protégée et honorée.</p> + +<p>Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français +n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été +contraints, malgré leurs vœux, malgré leurs intérêts, à se battre +en Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer; et +au milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien +diminué des égards et des sentimens d'affection qu'ils avaient +témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette +guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une +prompte réconciliation.</p> + +<p>Que l'expédition d'Égypte ait été faite sans la participation formelle +de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que +cette expédition, pour réussir <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> par rapport aux Anglais, +exigeait la plus grande activité, et surtout le plus grand secret.</p> + +<p>La France, sûre des sentimens d'amitié de la Sublime Porte, sûre +qu'elle ne pourrait blâmer une expédition dont elle retirerait le +principal avantage, puisqu'il en résulterait l'affranchissement d'une +de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours à +temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ces +motifs de sa conduite, même en Égypte.</p> + +<p>Mais après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte +se trouva privé de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime +Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe +contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine à persuader ce +qu'ils voulurent, et à donner à notre entreprise les couleurs les plus +odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls, et +d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle.</p> + +<p>Ils excitèrent un ressentiment facile à enflammer, et ils hâtèrent +d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre +explication avec les Français lui eût découvert le piége dans lequel +on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses +véritables intérêts.</p> + +<p>Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le +plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays.</p> + +<p>Les Français ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne +craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des +preuves. Mais en faisant la guerre à leur ancienne amie la Sublime +Porte, c'est comme s'ils la faisaient à eux-mêmes. Nous devons +pleurer, même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> +armées, auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre leurs +véritables ennemis.</p> + +<p>La négociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point +d'intérêts compliqués entre les deux nations: il ne s'agit que de +l'Égypte, et l'Égypte est toujours à vous, elle y est plus que jamais +puisque les mameloucks n'y règnent et n'y régneront plus.</p> + +<p>Vous serez obligés de garder des ménagemens, parce que vous aurez +introduit au milieu de vous, et comme alliés, vos plus cruels ennemis, +et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent, aussitôt +qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais +c'est un motif de plus pour hâter les négociations, et ne pas épuiser +en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et +des richesses que réclament des dangers plus réels.</p> + +<p>En un mot, et en laissant de côté toute considération étrangère, la +guerre entre nous ne peut avoir aucun but.</p> + +<p>Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son +importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour +m'assurer qu'elle vous parviendra.</p> + +<p>Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance, +elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus.</p> + +<p>Le général en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-même +à une paix si nécessaire. Je le remplace, et je suis comme lui animé +du désir de voir terminer notre malheureuse querelle.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de +la considération distinguée que j'ai pour elle.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> KLÉBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRÈS DU VISIR.</h3> + +<p>L'évaluation du général Kléber était évidemment trop faible, car enfin +aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, où +assurément Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et +où cependant les troupes de la Haute-Égypte ni celles de la Charkiëh, +de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que +nous avions en tête n'était pas plus juste: les Anglais n'avaient pas +augmenté leurs croisières, les Russes n'avaient pas paru, et les +mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant +quelques centaines de fantassins perchés sur des dromadaires. La +population devait inspirer des craintes moins sérieuses encore: aucune +émeute n'avait éclaté; aucun acte, aucun symptôme ne décelait des +sentimens hostiles; loin de là, les naturels se montraient calmes, +résignés, et faisaient peu de cas des préparatifs du visir. Le général +Reynier, qui leur rendait ce témoignage, ne partageait pas non plus +les prévisions de Kléber, au sujet du voltigeur de la 25<sup>e</sup>; cet +incident pouvait bien indiquer le désir d'un rapprochement, mais ne +prouvait pas une haute confiance. L'idée d'enlever un prisonnier pour +en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait +avoir germé dans une tête turque, c'était une suggestion de quelque +Européen. <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> La conjecture était probable; Kléber résolut de +l'éclaircir, et de savoir au juste à qui, des Musulmans ou des +Anglais, il avait affaire. La flotte croisait à l'entrée du Boghaz; il +chargea l'adjudant-général Morand de s'assurer des vues, des forces +qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit à Lesbëh, se jeta dans +une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey. +Il passa la première ligne, pénétra dans la seconde; personne ne +prenait garde à lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, traité +avec égards, et put observer la surprise du Turc à la suscription des +lettres qu'il lui avait rendues. «Kléber! s'écria l'Ottoman; et +Bonaparte?—Il est parti.—D'où?—D'Alexandrie.—Il y a +long-temps?—Le 23 août.—Sur un bâtiment de guerre?—Avec deux +frégates.—Il emmène des généraux?—Plusieurs.» Il s'adressa alors à +ses Turcs, échangea avec eux quelques phrases, et reprit: «Quel motif +l'a déterminé à quitter l'Égypte?—L'intérêt de la patrie, sa gloire, +l'obéissance. Il est parti comme eût fait un pacha rappelé par Sa +Hautesse.» Petrona-Bey fit servir le café, présenta une pipe à +l'adjudant-général, et continuant la conversation: «Avez-vous beaucoup +de riz au Caire?—À profusion.—Les vivres ne vous manquent pas?—Les +blés surabondent.—N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis, +ont replacé sur le trône un frère du fils du dernier de vos rois. Son +envoyé, M. Boyle, est déjà accrédité auprès du Sultan. Il faudra bien +de force ou de gré que vous évacuiez l'Égypte.»</p> + +<p>Cette singulière conversation indiquait la couleur <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> que la +guerre allait prendre. Morand en rendit compte à son chef, et lui fit +part du peu de troupes que la flotte avait à bord. L'effendi que +Bonaparte avait envoyé en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit +pas un rapport plus alarmant. L'armée turque était peu nombreuse, +Djezzar ne voulait ni marcher ni permettre qu'on pénétrât dans ses +places. L'entrée d'Acre, celle de Jaffa même était interdite aux +Ottomans. Les subsistances devenaient chaque jour plus rares, les +mameloucks manquaient de tout, et le généralissime, mécontent des +exigences des Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce +rapport rendait plus frappant le contraste que présentaient les +intentions personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La +réponse officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grâces, +toute l'aménité que l'Angleterre sait répandre dans ses manifestes: +elle était ainsi conçue:</p> + +<p class="p2 date">Du quartier-général de Damas (sans date).</p> + +<p class="to">Youssef-Pacha, grand-visir et généralissime de + l'armée de la sublime porte,</p> + +<p class="greet"><i>Au modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des + Grands de la secte de Jésus, l'estimé et affectionné</i> <span class="smcap">Bonaparte</span> + <i>(dont la fin soit heureuse), l'un des généraux de la République + française,</i> <span class="smcap">Salut et amitié.</span></p> + +<p>«J'ai reçu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et +j'en ai compris le contenu. <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Tout le monde connaît l'ancienne +amitié de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois, et +sa grande bienveillance envers la République française, mais personne +n'ignore non plus que les Français, excités et poussés par des +malintentionnés, portés à semer partout le trouble et la discorde, ont +entrepris de faire des choses que jamais on n'avait ouïes, et +qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est +ainsi qu'ils ont attaqué l'Égypte à l'improviste, et se sont emparés +de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime +Porte.</p> + +<p>«Il est étonnant qu'après une semblable démarche, vous ayez pu écrire +dans votre lettre que la République française est notre amie, et que +les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde +comme ses véritables et loyaux amis.</p> + +<p>«Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez +ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Égypte et à s'en +rendre maîtres?</p> + +<p>«Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre +chose qui soit contraire aux droits des nations?</p> + +<p>«Vous m'écrivez que l'intention de la République française n'a été que +de détruire les mameloucks, et qu'elle a toujours désiré de vivre en +paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks +étant dans la dépendance de la Sublime Porte, c'est à elle à les +diriger; d'ailleurs, une pareille intention était-elle conforme aux +lois des nations, même des plus petites?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> «Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la +République française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître +bien étranges, dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié +que la Sublime Porte a toujours témoignée à votre gouvernement, les +Français ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manière +tout-à-fait contraire aux droits des nations, et ont commis par là une +action blâmable.</p> + +<p>«C'est une idée bien extraordinaire que celle que vous avez de vouloir +instruire la Sublime Porte de la véritable situation de l'Arabie et de +l'Égypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont +eu de vive force attaqué l'Égypte, et que la Sublime Porte leur a +déclaré, conformément à la loi et aux droits des nations, une guerre +qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas différé un +moment à préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre, et à +lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que +les étoiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la +Syrie et l'Égypte. Il était nécessaire que l'hiver finît, qu'on entrât +dans la belle saison, et que moi-même, plénipotentiaire absolu et +généralissime de l'armée de la Sublime Porte, je me rendisse en Égypte +par la Syrie, conformément aux ordres, auxquels obéit l'univers, du +très puissant, très magnifique, très grand, très fort, mon protecteur, +mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand +Alexandre, roi des rois, asile de la justice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> «Après avoir complété le nombre des canonniers, celui des +bombes, des canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entré +à Damas.</p> + +<p>«D'un côté, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales +à leurs ennemis, me tenant à l'arrière-garde, prêt à marcher avec mon +quartier-général. D'un autre côté, les Français, pour avoir rompu la +paix d'une manière inouïe, ont été dispersés et détruits à Corfou et +en Italie; ce qui devait nécessairement être le résultat de leur +démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux +glorieuses nations, nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se +trouvaient dans ces parages, après avoir été devant Alexandrie, sont +employées en Chypre à l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles +troupes; et l'escadre anglaise, jointe à l'escadre de la Sublime +Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera +alors, comme vous pouvez le juger vous-même, que les Français +connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie, <i>et tu verras, +quand la poussière sera dissipée, si tu es sur un cheval ou sur un +âne</i>. (Verset arabe.)</p> + +<p>«Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous +avez à renouer une amitié pure et sincère, et qu'ainsi il paraît que +vous demandez sûreté et sauf-conduit, expliquez-moi si vous désirez +seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas là, en vertu de la +loi de Mahomet, qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui +demandent grâce et pardon, je vous ferai embarquer avec <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> tous +les Français qui se trouvent en Égypte, et je vous ferai parvenir +sains et saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas +à ce que je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais +dessein, apprenez que si l'on manquait à un pareil engagement, ce +serait violer ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manière +tout-à-fait opposée aux droits des nations; tandis que l'on est bien +loin de se croire permis de se détourner, à votre exemple, du chemin +droit, pour suivre un sentier qui n'est pas conforme aux principes et +aux réglemens des nations.</p> + +<p>«Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre, +cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Égypte; mais si +vous partez, en vous embarquant sur les bâtimens de la Sublime Porte, +vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée, ni de la part des +Russes, ni de celle des Anglais, nos alliés; et vous épargnerez +l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de +malheureux qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musulmans.</p> + +<p>«Que si, à votre arrivée à Paris, le vœu de la République est de +rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la +Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre, +je ferai de mon côté tout ce qui dépend de moi, pour le succès d'une +affaire si utile.</p> + +<p>«Dans le cas où vous n'adhéreriez pas à des propositions si +convenables, j'espère qu'à mon arrivée <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> dans ces contrées, je +finirai, comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un +terme à la route que fait la République française, route qui ne peut +la conduire qu'à sa perte. Le Créateur de la lumière et du monde +n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français, +d'une manière contraire aux lois et aux réglemens; c'est la cause pour +laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous +côtés.</p> + +<p>«Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans +les départemens de l'Italie, dans les villes d'Ancône et de Naples et +dans les environs, votre escadre qui était sortie pour venir au +secours de l'armée d'Égypte, a été brûlée et coulée à fond par les +escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez +conclure de tous ces événemens que le vent du malheur et du désordre +commence à souffler contre les Français, et qu'ils sont devenus +désormais l'objet de la colère du Très-Haut.</p> + +<p>«Vous qui êtes renommé par votre intelligence, et par la sagesse de la +direction que vous avez imprimée aux affaires de la République +française; vous aussi, vous n'avez considéré le lendemain que +d'aujourd'hui.</p> + +<p>«Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la +justice, ayant destiné une armée formidable contre l'Égypte, vous +connaîtrez bientôt, s'il plaît à Dieu, la grandeur, la dignité, le +zèle et la force de la Sublime Porte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> «Quoique d'après les fausses démarches des Français, et leur +conduite contraire aux droits des nations, il ne fut pas nécessaire de +répondre à ce que vous m'avez écrit; sans m'arrêter à ces +considérations, et parce que le refus d'une réponse serait contraire +aux usages et à la bienveillance, je vous ai écrit cette lettre +amicale, et je vous l'ai envoyée par ledit effendi. Après que vous +l'aurez reçue, ce sera à vous à choisir celui des deux partis que vous +devez prendre.»</p> + +<p class="signat"><i>Signé en chiffre</i> <span class="smcap">Youssef</span>, <i>ainsi que dans le sceau apposé à la +lettre.</i></p> + +<p class="p2">Cette réponse outrageante rendit Kléber à toute son énergie; il +repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans déshonneur, et ne +songea plus qu'à combattre; il porta des troupes à Souez, réunit des +bâtimens à Castel-Messara, fit passer des renforts au général Verdier, +et lui manda que si l'ennemi débarquait sur la plage étroite qui +sépare la mer du lac Menzalëh, il l'attaquât avec ses dragons et ses +chaloupes; que dans une position aussi resserrée, trois cents de nos +braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il +ordonna en même temps qu'on doublât tous les postes qui protégeaient +les terres cultivées, et voulut qu'au lieu d'être réduit à la simple +défensive, El-A'rych fût en état de donner de l'inquiétude à l'ennemi, +de tenter une sortie, d'arrêter les Osmanlis et de les livrer à toutes +les <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> privations du désert. Il connaissait, par les rapports, +la disette qu'éprouvait l'armée du visir, et prit des mesures pour +l'accroître; il savait qu'elle était alimentée par les Arabes, et +qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle +recevait des caravanes. Il défendit l'exportation, abandonna aux +troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux +qui se livreraient à ce coupable trafic. Menou, toujours prêt à +trancher de l'économiste, voulut s'élever contre des arrêtés qu'il +jugeait trop sévères, et se prévalut de l'autorité de l'ancien +commandant de Mansoura; mais Kléber resta inébranlable, et répondit au +malencontreux dissertateur que la première loi à la guerre était de +mettre l'ennemi dans la détresse; qu'il persistait dans ses décisions.</p> + +<p>Les mouvemens n'étaient pas moins actifs dans la Haute-Égypte. +Mourâd-Bey, après sa défaite, s'était réfugié dans le désert, d'où il +s'échappait de temps à autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou +de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces +incursions fatiguaient, résolut d'y mettre fin; il réunit quelques +troupes à cheval, des pièces, de l'infanterie montée à dromadaire; +forma deux colonnes mobiles; se mit à la tête de l'une, et confia +l'autre à l'adjudant-général Boyer. Le général battit vainement le +désert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les +premiers jours d'octobre, il suivit le désert jusqu'à la hauteur de +Benezëh, où Mourâd était établi avec <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> quatre tribus arabes. +Le bey ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il leva son camp; il se dirigea +sur Heslé, s'enfonça dans les sables, prit la route du palais Caron, +alla, revint, et chercha par mille détours à dérober sa trace. Il ne +put y réussir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des +troupes qu'il voulait éviter. Il prend aussitôt son parti; il accepte +la charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle +espèce les échecs qu'il a essuyés; mais les Arabes ne sont pas à +portée, que déjà elle est à terre et ouvre sur eux un feu meurtrier. +Ils se reforment, bravent les balles et les baïonnettes, sont +repoussés, reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par +les pertes qu'ils ont faites, s'élancent en aveugles sur le carré, où +se brisent leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre, +et se dispersent, pour mieux l'inquiéter, sur les mamelons voisins: +mais ils sont abattus par les coups pressés d'une nuée de tirailleurs, +qui marchent à eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se +jette aussitôt sur ses chameaux, et les pousse à Rauyanné, à l'oasis, +et les force de se dissoudre. Mourâd, harcelé, traqué d'un bout du +Saïd à l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit +le Nil à la hauteur d'Attfiély, évite les troupes du général Rampon, +s'enfonce dans la vallée de l'Égarement, change de résolution, revient +sur ses pas, échappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la +Haute-Égypte. Ses tentatives auprès de la population sont moins +heureuses. <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> En vain il sème les proclamations, prodigue les +firmans; les villages restent sourds à ses appels, aucun ne répond à +ses cris d'insurrection.</p> + +<p>Tout était à la guerre: les troupes se dirigeaient sur le désert, on +approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres +cultivées, personne ne pensait plus qu'à punir un ennemi présomptueux. +Sidney sentit la faute qui avait été faite, et avisa aux moyens de +renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son +secrétaire en avant; celui-ci, qui avait été accueilli par Marmont, +feignant d'ignorer que ce général avait quitté Alexandrie, lui écrivit +sous prétexte de demander une réponse que réclamait le commodore, et +lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres à ébranler +la résolution que manifestait l'armée de se maintenir en Égypte: les +Directeurs avaient été renouvelés; Barras seul était resté au pouvoir, +et avait vu ses collègues chargés d'un acte d'accusation. Un des +principaux griefs qu'on alléguait contre eux était d'avoir relégué +dans les déserts la plus belle armée de la République. Le secrétaire +signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant +connaissait déjà, la perte de l'escadre que commandait le +contre-amiral Perée, et joignait à son insidieux message une +collection de journaux qui exagéraient encore l'état fâcheux où se +trouvait la France. Les flottes combinées avaient repassé le détroit, +toute espérance de secours était évanouie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en était promis. +Retenue par l'état-major d'Alexandrie, elle fut acheminée sur le +Caire, et rendit Kléber à toutes ses perplexités; il retomba sous +l'inspiration des hommes dont il avait secoué la funeste influence; et +lui, qui s'était soulevé contre les insolens propos que le visir +adressait à Bonaparte, qui avait déclaré qu'on ne pouvait les entendre +sans se couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colère +contre la plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait +proposé de mettre fin aux différends qui divisaient la France et la +Sublime Porte, et de renouer les relations d'amitié qui les avaient si +long-temps unies. Le Turc ne répondit à ces ouvertures que par des +offres de pitié, des maximes de commisération, et des doutes offensans +sur l'aptitude du général à traiter les hautes questions qu'il +soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outragé Kléber, il voulut +insulter la nation. Il délégua ses pouvoirs à Moustapha-Pacha auquel +il adressa l'instruction qui suit:</p> + +<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> Reçue le 23 octobre.</p> + +<p class="to">le Grand-Visir, à Moustapha-Pacha, prisonnier.</p> + +<p class="smcap">Mon très honoré, heureux et chéri collègue,</p> + +<p>«J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par votre trésorier, et +j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que +Bonaparte m'avait envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'eût été +prise par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, on m'en a +envoyé une double copie, jointe à la lettre du général Kléber qui +m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplacé, et dans +laquelle il me témoigne le désir de rétablir la paix entre les deux +puissances.</p> + +<p>«Quoique je sois persuadé que ma réponse à la lettre de Bonaparte, +envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrivée au général Kléber, +j'ai cru devoir aussi lui répondre. Je lui ai observé qu'avant de +commencer des négociations de paix entre la République française et la +Sublime Porte, il fallait faire connaître les pouvoirs donnés par la +République française à ses plénipotentiaires, désigner le lieu où ils +pourront se réunir avec ceux de la Sublime Porte et des autres +puissances étrangères, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait +relatif au rétablissement de la paix, d'une manière qu'elles +pourraient approuver. Je l'ai assuré ensuite que s'il devait <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> +seulement entamer des négociations afin de pouvoir retourner avec +sûreté en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et +tous les Français qui sont en Égypte, avec leurs armes, conformément à +ce que prescrit la loi du Prophète. Je leur garantis leur retour, en +France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous +pouvez traiter vous-même cette affaire avec le général Kléber et tous +les délégués de la nation française, en les assurant qu'ils n'auront +rien à craindre pendant la traversée. S'ils osent dire qu'ils sont +venus en Égypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils +avancent d'autres faussetés, comme ils y sont habitués, et qu'ils +veuillent établir sur ces bases fausses des négociations, comme ils +ont coutume de le faire, d'assurer comme des vérités des mensonges qui +ne peuvent être crus de personne, cette conduite ne serait pas capable +d'arrêter un seul instant une marche victorieuse. Si les Français +désirent rétablir une paix durable, ils ne peuvent espérer la traiter +en Égypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sûreté, +ils doivent être persuadés que je la leur garantirai comme je l'ai dit +auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait +avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de +Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai +motif de son départ est l'approche de l'armée innombrable et +victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute +l'artillerie et des provisions nécessaires à la <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> guerre. +Voilà ce qui l'a fait fuir, avec le désespoir dans l'âme, et tremblant +que son armée ne s'aperçoive du précipice dans lequel il l'a +entraînée. Toutes les routes sont fermées pour empêcher l'arrivée +d'aucun secours qui leur serait apporté par leur escadre; et si +Bonaparte est assez heureux pour arriver à Paris, il ne pensera plus à +revenir en Égypte; mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et +russe et celle de la Sublime Porte, envoyées au commerce de +Constantinople, et qui doivent être arrivées dans les parages +d'Alexandrie, nous assurent que non seulement Bonaparte, mais pas même +un seul oiseau ne pourrait passer sans être vu et arrêté. Je suis +d'ailleurs prêt à marcher sur l'Égypte avec mon armée redoutable. Dans +le cas où les Français voudraient retourner sains et saufs dans leur +pays, ils doivent compter sur mes promesses, que vous pouvez leur +garantir vous-même encore. Le but de la présente est de vous engager à +faire tout ce qui dépendra de vous pour sauver de la mort ces +malheureux Français que le général Bonaparte a si cruellement trompés. +J'espère que lorsque vous aurez reçu et compris ma lettre, vous agirez +en conséquence de ce que je vous dis.»</p> + +<p><i>P. S.</i> de la main du grand-visir.</p> + +<p class="p2 smcap">Mon honoré, heureux et chéri collègue,</p> + +<p>«Le général Kléber, que je regarde comme mon ami, est porté à vouloir +la paix: toutes les nations de l'univers la préfèrent à l'effusion du +sang humain. Il <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> faut cependant être persuadé que, quoi qu'il +s'agisse de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activité +pour accélérer notre marche vers l'Égypte, en nous confiant toujours +dans la toute-puissance du Très-Haut. Vous n'ignorez pas que les +Français ont employé, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses +pour tromper toutes les nations de l'univers. Si, dans cette +circonstance, ils ont encore la même intention, ils ne réussiront pas. +Il arrive souvent que ceux qui trompent sont eux-mêmes trompés. Au +reste, s'ils désirent sincèrement négocier avec la Sublime Porte, et +nous donner des témoignages d'amitié en commençant des conférences de +paix, qu'ils le prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catiëh +et Salêhiëh; qu'ils commencent par là à vous donner à vous-même la +confiance qu'ils veulent que nous prenions: on pourra alors entamer +des négociations et travailler à leur sûreté. J'espère que vous +mettrez le plus grand zèle à agir en conséquence».</p> + +<p class="p2">Suivre ces ouvertures était en accepter la base. La négociation se +trouvait close avant d'être ouverte; l'évacuation était consentie, il +n'y avait plus qu'à régler quelques accessoires insignifians. Kléber +envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces +propositions n'étaient qu'un premier mot, que la question se +relèverait d'elle-même, qu'il s'agissait moins de la poser que de la +débattre. Une autre considération contribua encore à l'égarer. Il +savait quel était le grand visir; bon, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> intègre, généreux, +excellent comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de +la Haute-Asie, et porté tout à coup des modestes fonctions de +collecteur au faîte du pouvoir. Ses idées étaient aussi étroites que +sa fortune avait été obscure; il se berça de l'espérance de le primer +dans la discussion, et qu'au lieu d'en être le préliminaire, l'Égypte +serait le gage de la paix. C'était mal connaître la fixité des Turcs.</p> + +<p>La tentative, néanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il écrivit à +Kléber, lui donna connaissance du traité qui liait la Porte à +l'Angleterre, et demanda à intervenir dans les négociations. Sa +mésaventure d'Alexandrie lui tenait à l'âme, il tremblait qu'elle ne +se répétât. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il +désirait le plus lui était indifférent. S'il revenait sur des offres +qu'on n'avait pas craint de flétrir du nom d'embauchage, c'est qu'il +répugnait à l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer +dans l'exil d'aussi généreux soldats. Que pouvaient en effet leurs +efforts contre l'Angleterre? Isolés comme ils étaient, sans flotte, +sans communication, qu'avait à en redouter le commerce britannique? +Qu'avait à en craindre l'Indostan? Indifférent au fond sur la +possession de l'Égypte, son gouvernement n'insistait sur l'évacuation +que parce qu'il était lié par les traités, qu'il avait garanti +l'intégrité de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs égalaient sa +bonne foi; l'Angleterre était en mesure de prouver sur le Nil, comme +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un +outrage, et ne partageait pas les principes envahisseurs du +Directoire, qu'on osait lui attribuer. La politique exigeait peut-être +qu'elle retirât une offre trop généreuse; mais l'humanité l'avait +faite et la politique anglaise était de tenir sa parole sans jamais +sacrifier à l'intérêt du jour. Qu'on se hâtât donc, qu'on ne se berçât +plus de la vaine espérance de repasser en Europe, sans l'agrément de +l'amirauté, ni de parvenir à la paix avant d'avoir restitué l'Égypte. +L'un était aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du +Directoire lui avaient aliéné tous les peuples, et l'évacuation était +un préliminaire dont on était résolu de ne pas se départir. Cette +résolution, d'ailleurs, ne fût-elle pas immuable comme elle l'était, +ce n'était pas dans un lieu aussi éloigné du siége des gouvernemens +respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de +l'importance de celle dont il s'agissait.</p> + +<p>Cette lettre, espèce de duplicata de la dépêche du visir, ne pouvait +manquer son effet sur un homme du caractère de celui auquel elle +s'adressait. Kléber avait l'âme haute, la répartie heureuse, belle; il +connaissait ses avantages et aimait à les déployer. Il ne passerait +pas à un Anglais ce qu'il avait toléré de la part d'un Turc; il +s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, répondrait avec +chaleur à ce qui aurait été combiné avec astuce, et finirait par +donner prise. C'est ce qui arriva. La réponse du général, d'ailleurs +pleine de noblesse et de dignité, était ainsi conçue:</p> + + +<p class="p2 date"><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Au quartier-général du Caire, an <span class="smcap">VIII</span><br> +de la République (30 octobre 1799).</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, à monsieur Sidney-Smith,<br> +<span class="normal"><i>Commandant l'escadre anglaise dans les mers + du Levant.</i></span></p> + +<p class="smcap">Monsieur le Général,</p> + +<p>«Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et +moi avons écrites au grand-visir, les 30 thermidor et 1<sup>er</sup> jour +complémentaire derniers.</p> + +<p>«Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et +l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs +d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-visir. +Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des +puissances avec lesquelles elle était en guerre, quand nous sommes +venus en Égypte, compte des motifs qui nous y ont amenés.</p> + +<p>«Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec +Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demandé moi-même votre intervention +dans ces négociations, persuadé, comme je le suis, qu'elles peuvent +devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans +doute autant que moi.</p> + +<p>«Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à +cet objet; vous n'avez jamais pensé <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> sérieusement, monsieur +le Général, qu'une armée française, et chacun des individus qui la +composent, pussent écouter des propositions incompatibles avec la +gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien. Et +certes! l'Égypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus +un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.</p> + +<p>«Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Égypte, uniquement pour +retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins +aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs, et +multiplié leurs moyens de défense à l'extérieur; mais ils la +quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette +évacuation pouvait devenir le prix de la paix générale.</p> + +<p>«Les événemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma +position en Égypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers +au-delà des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie, +une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la +République française sait se relever avec éclat de ses revers.</p> + +<p>«Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et +quelque actives que soient les croisières ennemies dans la +Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver, +qu'elles n'ont empêché l'escadre française de passer de Brest à +Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre +espagnole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> «Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour +toujours inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien à craindre du +grand-visir. Avec deux cents hommes, je garde les défilés inondés des +pays cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle +est forcée d'y périr de misère.</p> + +<p>«J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuse, pour garder les +forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une +attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et +l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une +fonderie et des manufactures d'armes sont en activité, et me mettent +insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est +donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des +deux mers avec lesquelles nous communiquons.</p> + +<p>«Mais comme le but auquel en définitif il faut atteindre, est la paix; +qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent comme on la ferait +plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang; +qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire +reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait, +j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la +place honorable que vous occupez dans la carrière politique, m'assure, +monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'ambition plus +noble que celle de concourir à l'achever.</p> + +<p>«L'intégrité de l'empire ottoman, qui est la base <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de +l'alliance de l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet +des sollicitudes de la République française. Je l'ai écrit au +grand-visir et je vous le répète, l'Égypte, que nous n'avons cessé de +considérer comme lui appartenant, sera restituée à cette puissance +aussitôt qu'une paix solide entre la France, l'Angleterre et la +Sublime Porte, assurera cette intégrité même de l'empire ottoman.</p> + +<p>«Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Général, que la paix +générale ne peut avoir eu lieu avant l'évacuation de l'Égypte, et +qu'elle pourrait être accélérée par l'évacuation préliminaire. Mais ce +préliminaire ne peut en être un aux négociations, il doit simplement +en être une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit +aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs que la paix +générale peut être conclue, je ne pense pas qu'il en soit de même pour +établir les négociations.</p> + +<p>«J'ajouterai, à l'égard de l'Angleterre, que les circonstances me +paraissent avoir apporté de grands changemens dans ses intérêts +politiques; changemens qui doivent rendre très facile la fin de nos +malheureux débats.</p> + +<p>«Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui +s'estiment, deux nations les plus civilisées de l'Europe cessent de se +battre.</p> + +<p>«Je me féliciterais, monsieur le Général, d'avoir avec vous l'avantage +d'arriver à ces heureux résultats. J'en trouve un augure favorable +dans le désir qui nous est commun de baser nos communications +officielles <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> sur la franchise du caractère militaire; il me +sera naturel d'écarter tout sentiment étranger à la plus parfaite +estime.</p> + +<p>«J'ai écrit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour +entamer les conférences dans un lieu qu'il indiquera; de mon côté, +j'enverrai le général de division Desaix et l'administrateur général +des finances Poussielgue. Si vous désirez que ces conférences se +tiennent à bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.»</p> + +<p class="p2">Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutumé à la marche réservée de +Bonaparte, il ne s'attendait pas à trouver tant d'abandon dans son +successeur, et cherchait dans le développement, les moyens de faire +admettre son intervention. Les derniers bâtimens de la flotte qui +arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes +aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la côte; il savait +que Lesbëh n'était défendu que par un millier d'hommes, il résolut de +l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnières, le feu s'ouvrit; en un +instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu +d'effet, jusqu'à ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous +occupions à un quart de lieue en mer, ils nous forcèrent à l'évacuer. +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Le commodore s'y établit, déploya de nouveau ses +embarcations, et fit redoubler le feu.</p> + +<p>Prévenu de ce petit échec, Kléber fit aussitôt ses dispositions pour +recevoir l'attaque qui se préparait. Desaix venait d'arriver au Caire; +il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et +le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la défense. +Ce secours fut inutile, tout était terminé lorsqu'il arriva. L'ennemi +avait continué son feu, et s'était enfin décidé à prendre terre après +quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour +point de débarquement, la zone étroite qui sépare la mer du lac +Menzalëh et que sillonnaient dans toute son étendue les batteries de +ses vaisseaux. Le 1<sup>er</sup> novembre, ses chaloupes se mirent en +mouvement dès que le jour commença à paraître, et jetèrent du premier +transport quatre mille hommes à la côte. Tous aussitôt se mettent à +défoncer, à remuer la terre et dessinent une espèce de tranchée, +pendant que les embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le +général Verdier, qui était campé à quelque distance, ne leur laisse +pas le temps d'achever. Il marche sans délibérer, brave le feu des +chaloupes, arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une +mêlée furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on +donne, on reçoit la mort sans proférer un mot; le cliquetis des armes +est le seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scène +de carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux +sont <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> couchés dans la poussière, le reste cherche à regagner +les chaloupes qui l'ont jeté sur la plage, ou implore la clémence du +vainqueur. Telle fut la fin de cette expédition qui devait nous +arracher l'Égypte. L'armée avait succombé sous les murs d'Aboukir, +l'arrière-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait +voulu la destinée.</p> + +<p>L'escadre était battue; les vents la portaient au large, elle ne +pouvait désormais rien tenter en faveur du visir. Sa défaite devait +relever la négociation, et la placer sur ses justes bases. Kléber le +sentait, le mandait à Desaix; mais rendu bientôt à son irrésolution +première, il ne voyait, ne rêvait que le visir. En vain le général +Verdier lui annonçait qu'il avait soigneusement interrogé les +prisonniers qu'il avait faits; que tous étaient d'accord, qu'ils +arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec +Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activité. +Kléber n'en voulait rien croire; il s'obstinait à ne voir dans +l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait +à Desaix de ne rien négliger pour se mettre en rapport avec Sidney. +Mais celui-ci avait gagné la haute mer; Morand, qui lui portait la +dépêche du général en chef n'avait pu l'atteindre, et avait été obligé +de pousser jusqu'à Jaffa. Loin de chercher à ouvrir des +communications, dont les fruits étaient déjà si déplorables, le +général résolut de profiter de l'éloignement du commodore pour les +rompre tout-à-fait. Il écrivit <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> à Kléber, lui peignit +l'exaltation des troupes, les difficultés que présentait la côte +couverte de forts et de boue. Il lui représenta qu'il suffisait de +quelques réparations pour mettre Lesbëh hors d'insulte, et qu'avec une +place de cette force que protégeait un bon fossé, que défendait une +immense étendue de vase, il n'avait rien à craindre d'un débarquement. +Au surplus, l'expédition qui s'était présentée à l'embouchure du Nil +arrivait directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec +l'armée du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, était +accouru se disculper auprès du généralissime. «Je n'ai pas besoin, +poursuivait-il, de le porter à la paix. Il n'a qu'un but, qu'un désir, +qu'une volonté, celle de négocier pour nous prouver qu'il faut que +nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans +son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête. +Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet. +Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, +paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces +bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils +feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera +dans la tête qu'après bien des corrections; encore une bonne, et tout +ira bien, du moins je le présume. Smith s'impatientait de n'avoir pas +de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: «Le général +Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le +croyais plus raisonnable <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> que le général Bonaparte.» Vous +voyez d'après cela, mon général, qu'il ne demande pas mieux que de +négocier. Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tôt +possible. Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est +que cela lui tient à cœur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense, +une raison de ne pas l'accorder légèrement.</p> + +<p>«Menou conseillait la même réserve Les prévenances des Anglais lui +étaient suspectes. <i>Milord et messieurs</i> étaient inquiets, soucieux; +ils méditaient sûrement quelque complot, tramaient quelque surprise, +mais tout était en éveil, depuis Damiette au Marabou. <i>S'ils +arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grêle</i>; on pouvait +s'en rapporter à lui. Le général en chef n'avait besoin que de +prudence, de sang-froid, pour rendre un service signalé à la +République, et ajouter à sa réputation militaire celle d'un très +habile et très heureux négociateur.</p> + +<p>Kléber avait naturellement l'âme ouverte à toutes les inspirations +nobles et généreuses. Ses lieutenans s'adressaient à son courage; ils +lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire +impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait été emporté loin +du but. Il chercha à revenir sur lui-même; il se fit rendre compte de +la situation des corps, voulut connaître les mouvemens qu'ils avaient +faits, les vues, les espérances des généraux qui les avaient conduits. +La correspondance de tous ceux qui avaient commandé <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> fut +analysée avec soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on +s'était laissé imposer, ne présentait que des motifs de sécurité. Les +croisières étaient faibles, les mameloucks dispersés, les Osmanlis aux +prises avec la faim: nos troupes, électrisées par la victoire et le +butin qu'elles avaient fait, étaient assurées de vaincre, et ne +demandaient que nouvelle fête, comme l'écrivait Desaix. Ces bonnes +dispositions furent inutiles. Un Tartare, expédié de Jaffa, fit +évanouir toute la résolution que Kléber avait montrée. L'énergie du +soldat plia devant la responsabilité du général; il craignit de courir +les chances d'une action, et résolut de s'en remettre encore aux +subtilités de la diplomatie. Peut-être un peu de présomption se mêlait +à ce dessein. Il se confiait à la supériorité européenne, et ne +désespérait pas de <i>dessiller les yeux au pauvre grand-visir</i>. Menou +était désigné pour opérer ce prodige, mais le rusé Abdalla n'eut garde +d'accepter la mission. Il éluda, se perdit en considérations sur +l'état où se trouvaient les Ottomans. Il représenta que la Turquie +était à bout, qu'elle exécrait les Russes et ne pouvait marcher +qu'avec défiance contre un ennemi qu'ils combattaient. Kléber n'en +voulut pas davantage. Ces aperçus le touchaient peu; ne croyait pas à +la sagesse des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait +invoquer. «Leur sagesse! répétait-il avec amertume, mais le divan a +ouvert les Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux +prises avec les Turcs. Qu'attendre? que se promettre désormais? +comment, dans <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> cette vaste confusion de choses et d'intérêts, +prévoir ce qui arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste, +je négocierai, je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps. +Chacun en agira de même, et la fortune décidera.» Ces brusques +allocutions ne satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les +rapports qu'ont entre eux les États; mais Kléber refusa de se prêter à +ses dissertations. Il lui défendit de l'entretenir de politique, et +ordonna à Desaix de négocier.</p> + +<p>Ce général ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir +n'arrivait pas; il commençait à croire qu'il en serait quitte pour +battre ce qui restait d'Ottomans sur la côte, lorsqu'il apprit que +leur chef avait enfin planté ses tentes à Jaffa. Il voulut essayer si +une nouvelle tentative ne rendrait pas Kléber à son élan. Il lui +écrivit, et faisant légèrement allusion au long effroi qu'on lui avait +donné du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prétentions +des Anglais, et l'impossibilité de rien arrêter de raisonnable avec +eux avant de les avoir défaits. «Vous m'annoncez, lui mandait-il +l'arrivée du visir à Jaffa. Il était temps qu'il vînt, car en voilà +beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas +de paix qu'il n'ait été battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la +tête trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les +étriller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera +plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la +fortune vous faisait <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> battre le visir, ils seraient tous plus +raisonnables.» Il lui exposait ensuite combien les armées qui +menaçaient l'Égypte étaient peu redoutables, et les chances qu'il +avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles +marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devançaient, +agissaient sans concert; un tel assemblage était hors d'état d'obtenir +des succès décisifs sur des troupes aguerries.</p> + +<p>Ces considérations étaient vraies; mais peu de jours avaient suffi +pour compliquer la position du général en chef. Bonaparte avait, de +prime abord, pénétré Sidney et interdit toute communication avec son +escadre. Kléber, plus confiant, tint une conduite opposée; il laissa +imprudemment affluer les Anglais sur la côte: l'inquiétude, la +séduction courut aussitôt nos rangs. «Quelle folie de s'obstiner à +garder l'Égypte, de défendre des principes que la victoire avait +proscrits. Les généraux étaient las de guerre, d'anarchie; ils étaient +résolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient +arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Condé, et +se disposaient à rentrer en France les armes à la main.» Les souvenirs +qu'on s'appliquait à réveiller, les desseins qu'on attribuait à leurs +chefs ébranlèrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne +se prêtèrent plus qu'avec répugnance à éloigner l'époque d'une +évacuation qu'ils croyaient arrêtée. Encouragée par ces succès, la +malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, écrits +anonymes, tout fut répandu à pleines <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> mains. Partout on +excitait les troupes à la révolte, partout on leur prêchait +l'insubordination. Lanusse cherchait à intercepter ces écrits; Menou +jurait qu'il ne survivrait pas à la République. Mais ni ces soins ni +cette résolution ne remédiaient au désordre. L'anxiété de Kléber était +au comble. Les rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore +l'augmenter. On enrôlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on +sortait furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en +plein jour de Mansoura, le parlementage, comme l'écrivait Dugua, +portait son fruit. Bientôt même il eut des conséquences qu'on n'eût +osé prévoir. Les troupes, égarées par des suggestions qui pourtant +avaient été signalées bien des fois, demandèrent impérieusement leur +solde et refusèrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si +glorieusement de triompher à la tête de celles qui occupaient +Damiette, essaya de les ramener: les prières furent aussi inutiles que +les menaces; il ne put les apaiser qu'en avisant aux moyens de les +satisfaire. Lanusse fut plus heureux quelques jours plus tard, et +parvint à contenir les siennes; mais toutes étaient agitées, +mécontentes, prêtes à éclater. Kléber, stupéfait, ne savait que +résoudre. Il était humilié, consterné de ce soulèvement inattendu, et +cherchait à l'apaiser lorsque le persiflage du reis-effendi vint lui +faire encore mieux sentir le danger qu'il y a à trop étendre ses +communications. Cette lettre, qui répondait à la dépêche transmise par +Moustapha, était ainsi conçue:</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Le Reis-Effendi, ministre des relations extérieures + de la Sublime Porte, à Moustapha-Pacha.</p> + +<p class="date">28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hégire 1214;<br> savoir, 28 brum. an <span class="smcap">VIII</span> + (19 nov. 1799).</p> + +<p class="greet smcap">Mon Magnifique, Puissant, Généreux, Clément + Seigneur et Maître.</p> + +<p>«Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du +général en chef français l'honoré général Kléber, à mon puissant, +miséricordieux bienfaiteur et maître le grand-visir, généralissime des +armées ottomanes, a été bien compris par sa hautesse et par moi votre +serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique +le général votre ami m'ait paru sous différens rapports être un homme +sage, prévoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa +manière d'écrire, où l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut +saisir, et qui peuvent être expliquées de différentes manières. Il +dit, d'un côté, que la nation française, ancienne amie de la Sublime +Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'Égypte par +l'armée française, opérée par l'instigation d'une bande séditieuse; +que le conseil ayant discuté sur une affaire si mauvaise et sinistre, +était sincèrement porté à faire la paix avec la Sublime Porte: il dit +de plus d'être notre ami, et il conteste de l'être. De l'autre côté, +<span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> il dit être prêt à tout, même à se battre contre les armées +de la Sublime Porte. Tantôt il veut évacuer l'Égypte; tantôt il fait +voir qu'il voudrait faire cette évacuation d'une manière à n'avoir +rien à craindre. D'un côté, il fait changer la face des affaires en +n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'évacuer +l'Égypte; de l'autre côté, après avoir allégué l'opinion de la nation +française relativement à l'invasion de l'Égypte, il dit que pour +n'être pas réprimandé par cette même nation et par le Directoire +exécutif, pour avoir quitté l'Égypte, il veut être muni d'un titre qui +est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent +peut écrire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de +sorte que ce qu'il paraît vouloir dans un endroit s'oppose et fait +changer de face à ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que +si le général mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement +ses écrits et la signification véritable qui doit y être donnée par +ceux à qui ils sont adressés, il ne pourrait que s'apercevoir de +l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on +doit en porter. Si le général croit que ceux à qui il envoie ses +écrits ne se pénètrent pas de leur véritable signification, il se +trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes +capables d'approfondir le véritable sens des choses: des hommes +intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les +affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le +général <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> votre ami doit être convaincu le premier que des +formes pareilles de traiter peuvent être comparées à des bâtisses +transparentes, dont tous les contours ont toujours été connus la +Sublime Porte, qui découvrit les choses les plus cachées, et qui +développe les affaires les plus embarrassées et les plus compliquées. +Puisque le général votre ami désire empêcher l'effusion du sang +humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le +véritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions +soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient +sincères et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes +aux autres? Voilà la conduite qui doit être tenue par tous ceux qui +agissent légalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris +leur parti.</p> + +<p>«Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune +destination spéciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le +bien doivent contribuer à ce qu'elle prenne une bonne tournure et +qu'elle ait un heureux succès. J'ai pensé en conséquence que je devais +expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficulté, d'une +manière toujours digne et conforme à l'état et au mérite des deux +parties.</p> + +<p>«Si l'on finit par traiter d'une manière conforme à celle que j'ai +annoncée, que les paroles et les faits soient toujours conformes les +uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientôt arrangé; et comme +il est très clair et évident que l'on ne pourrait <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> que faire +naître des difficultés à la réussite de l'affaire que l'on traite, par +des paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres, +l'on espère que dorénavant, avec la grâce du Très-Haut, tout sera +énoncé d'une manière claire et évidente, et que la sincérité des +intentions des deux parties sera exprimée de sorte qu'il n'y aura pas +le moindre doute ni équivoque. Je vous prie de croire digne de votre +attention ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique, +puissant, généreux, clément seigneur et maître.</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Moustapha-Rasikh</span>.»</p> + +<p class="p2">Morand arriva quelques jours après la dépêche du reis-effendi. Il +avait joint le commodore à Jaffa; les propositions dont il était +porteur avaient été discutées, accueillies en plein conseil; et Smith, +toujours prompt à attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqué +d'assurer Kléber de la délicatesse qu'il apporterait dans la +négociation.</p> + +<p>Le visir fut moins poli. Il distribua en général quelques maximes sur +l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le +prévint ensuite que ses dépêches avaient été soumises au commodore, et +au conseiller russe qui suivait le quartier-général ottoman; que le +conseil avait agréé ses propositions et <i>chargé le commandant Smith de +négocier l'affaire relative à l'évacuation</i>. Le commodore se trouvait +ainsi accrédité par la Porte et la Russie. <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Le grand-visir +signifiait les pouvoirs dont il était revêtu; il devenait inutile de +vérifier le titre de plénipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il +avait pris; il n'y avait plus qu'à se réunir. Kléber avait désigné +pour ses plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur +Poussielgue. Il les envoya attendre à Damiette l'apparition du +commodore, et leur remit les instructions qui suivent:</p> + +<h3>INSTRUCTIONS</h3> + +<p class="center"><i>Données par le général en chef Kléber, au général de division + Desaix, et à l'administrateur général des finances Poussielgue, + pour les conférences relatives à l'occupation et à l'évacuation + de l'Égypte.</i></p> + +<p>1<sup>o</sup>. Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter +une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la +condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et +d'autre, que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si +cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les +envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit +armistice.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes, +ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire +ottoman; une des premières conditions à exiger pour consentir à +l'évacuation de l'Égypte, est la dissolution de cette triple alliance +contre la France, et une nouvelle garantie <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> du gouvernement +anglais de cette même intégrité de l'empire ottoman.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. Depuis l'envahissement de l'Égypte par les Français, la Porte, en +usant de représailles, s'est emparée des îles de Corfou, Zante et +Céphalonie. Les envoyés demanderont, de la manière la plus expresse, +que ces îles, et ce qui en dépend, soient restituées à la France, à +qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement +anglais, tout le temps que durera la guerre.</p> + +<p>4<sup>o</sup>. Ainsi, dès que l'évacuation de l'Égypte aura été arrêtée, ces +îles et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent, seront +abandonnées par les troupes de la Porte, et par celles de ses alliés. +Le générai en chef Kléber sera le maître d'y envoyer de suite, et +directement de l'Égypte, telles garnisons, munitions de guerre et de +bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les +ports et places de ces îles seront restitués dans le même état où ils +se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées.</p> + +<p>5<sup>o</sup>. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de +l'évacuation de l'Égypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à +la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des îles +de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dépendances. Le général +en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de +Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et +de bouche, qui seront envoyées directement <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de l'Égypte avec +les passe-ports et sauf-conduit nécessaires. Le général en chef pense +que cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si +la Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur +l'occupation de ces îles par les Français ou par les Russes, ils +devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester +et s'y maintenir plutôt que de les voir possédées par les derniers.</p> + +<p>6<sup>o</sup>. Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus, +l'évacuation de l'Égypte serait consentie par les plénipotentiaires +français, ils traiteront des détails sur la manière dont cette +évacuation aura son exécution, et stipuleront, nominativement les +places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la +Porte.</p> + +<p>7<sup>o</sup>. Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation +des articles ci-dessus, il enverra au lieu où se tiendront les +conférences l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le +nombre de bâtimens qui devra être fourni par la Porte à l'armée +française, pour elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche.</p> + +<p>8<sup>o</sup>. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'armée sera +stipulée particulièrement: ils devront être conçus de la manière la +plus honorable, et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à +ce qui aura été convenu de part et d'autre.</p> + +<p>9<sup>o</sup>. Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des +biens de ceux des habitans de l'Égypte <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> qui ont servi les +Français avec la soumission que l'on doit à tout gouvernement établi.</p> + +<p>10<sup>o</sup>. Toutes choses devant être rétablies entre la France et la +Sublime Porte comme par le passé, les négocians français résidans en +Égypte, ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la +même liberté, des mêmes priviléges et franchises qu'avant l'occupation +de ce pays par l'armée française.</p> + +<p>11<sup>o</sup>. Tous les prisonniers faits de part et d'autre, à Corfou, Zante, +Céphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de +l'empire ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les +Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur +patrie respective, avec les secours et passe-ports nécessaires.</p> + +<p>12<sup>o</sup>. Toute hostilité entre la France et la Sublime Porte, ainsi +qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitôt après +l'évacuation de l'Égypte, en attendant la conclusion définitive de la +paix entre lesdites puissances.</p> + +<p>13<sup>o</sup>. Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et +consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou +conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles +ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles +portées dans les présentes instructions.</p> + +<p>14<sup>o</sup>. Si cependant notre situation en Europe était telle que nos +frontières fussent déjà envahies, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> nos places principales +prises ou attaquées, ce que les plénipotentiaires connaîtront +facilement par les papiers publics qu'on ne manquera pas de leur +communiquer; comme alors probablement les plénipotentiaires adverses +n'acquiesceront pas aux conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au +contraire sur l'évacuation pure et simple de l'Égypte, les +plénipotentiaires français déclareront, dans ce cas, que jamais +général français ne consentira à une semblable évacuation que sur les +ordres par écrit de son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit +pour expédier un courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et +une suspension d'hostilités, jusqu'à son retour, qui sera fixé à +quatre mois.</p> + +<p>15<sup>o</sup>. Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les +plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les +différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement.</p> + +<p>16<sup>o</sup>. Les plénipotentiaires ne correspondront officiellement que par +écrit.</p> + +<p>Fait au quartier-général du Caire, le 16 frimaire an VIII de la +République française,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="right20">Pour copie conforme,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Réponse du Grand-Visir</span>, <i>à la Lettre qui lui a été écrite par le + général en chef</i> <span class="smcap">Kléber</span>, <i>le 5<sup>e</sup> complémentaire an</i> <span class="smcap">VIII</span>,</p> + +<p class="center smaller">Apportée le 1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">VIII</span> par le trésorier de Moustapha-Pacha, + prisonnier au Caire.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p> +<p class="date">Au quartier-général de Damas (sans date).</p> + +<p class="greet"><i>Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des + Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé</i> <span class="smcap">Kléber</span>, <i>dont + la fin puisse être heureuse, un des Généraux de France,</i> <span class="smcap">Salut et + Amitié</span>.</p> + +<p>J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier de +Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que +vous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la +République française, et que vous cherchez à excuser ce qui s'est +passé. Vous m'avez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du +Caire, et que vous l'aviez remplacé. J'ai reçu, jointe à cette lettre, +la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte, qui me fut +remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir +envoyée <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> dans la crainte que la première n'ait été prise par +quelqu'un des bâtimens qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que +vous avez reçu ma réponse à la lettre de Bonaparte, que j'ai envoyée +par le même, effendi qui était porteur de la sienne, et que vous avez +parfaitement compris le sens de ce que je lui écrivais.</p> + +<p>Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que +vous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la +guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique +que l'effusion du sang humain!</p> + +<p>Je dois vous observer, d'après le désir que vous montrez de rétablir +la paix entre la Sublime Porte et la République française, qu'il faut +commencer par faire connaître les pouvoirs donnés par les cinq +Directeurs de France, désigner ensuite les plénipotentiaires et le +lieu des conférences, où l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer +cette paix entre les deux puissances, et que nécessairement ces +préliminaires prendront beaucoup de temps.</p> + +<p>Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de +retourner en sûreté d'où vous êtes venu, et entamer des négociations +pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi +d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du +Très-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement à tous les +musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut, +ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte, je vous ferai avoir +toute sûreté de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le +moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre, à vous, ni à +aucun des Français qui sont en Égypte, et qui pourront en partir +<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> avec leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur +les bâtimens français qui sont en Égypte, et s'ils ne suffisent pas, +sur ceux de la Sublime Porte.</p> + +<p><i>Lorsque vous serez arrivés dans votre pays, si votre république +témoigne le désir de rétablir la paix avec la Sublime Porte</i>, vous +savez qu'il doit être ouvert à cet effet des négociations entre des +envoyés de part et d'autre, conformément aux anciens usages établis.</p> + +<p>Si vous désirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet +arrangement pourra avoir lieu conformément à ce que je viens de vous +dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus +convenable pour votre sûreté, ne tardez pas à m'en instruire. C'est +pour cet objet que je vous ai écrit la présente; quand vous l'aurez +reçue, et que vous en aurez compris le contenu, réfléchissez beaucoup +à sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose.</p> + +<p>Signé en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau apposé à la lettre.</p> + +<p>Traduit par le citoyen Brascevich, interprète du général en chef.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damien Brascevich</span>.</p> + +<p class="right20">Pour copie conforme,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> (N<sup>o</sup> 2.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, 27 octobre 1799.</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, au Grand-visir.</p> + +<p>J'ai reçu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le +trésorier du très considéré Moustapha-Pacha, et après en avoir compris +le contenu, j'en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous +faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc ici +qu'à prier Votre Excellence d'apporter à ce que ce pacha, notre +prisonnier et pourtant notre très honoré ami, pourra vous écrire. Il +s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur +le passé que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de +considérer surtout que de quelque côté que puisse se ranger la +victoire dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne +saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux +puissances pour lesquelles nous agissons.</p> + +<p>Je prie Votre Excellence de croire à la très haute considération que +j'ai pour elle.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, 11 octobre 1799.</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, au général de division Menou.</p> + +<p>Le grand-visir a renvoyé l'effendi qui était porteur de la lettre de +Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil, et +marquée au coin de la plus haute insolence. <i>Il faut, d'après cela, +renoncer entièrement à traiter avec les ministres de la Sublime Porte, +ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce à quoi aucun individu de +l'armée ne consentirait sûrement pas.</i></p> + +<p>Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empêcher d'entrer en +pourparlers avec les bâtimens européens qui <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> pourraient se +présenter devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un +parlementaire russe ou anglais. J'inspirerais par là aux Turcs une +jalousie, ou plutôt une défiance qui pourrait les rendre plus +traitables, et mon objet principal, celui de gagner du temps, se +trouverait toujours rempli.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p> +<p class="date">Belbéis 2 octobre.</p> + +<p class="to">Le général Reynier au général en chef Kléber.</p> + +<p>Je vous envoie, citoyen Général, une lettre de l'adjudant-général +Martinet, qui m'écrit les renseignemens qu'il a reçus d'un volontaire +de la 25<sup>e</sup> demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit à Damas, et +renvoyé par le visir. L'idée de faire un prisonnier et de nous le +renvoyer afin d'effrayer sur les préparatifs ne peut avoir été +suggérée que par des Européens, et annonce en même temps peu de +confiance dans ses forces, ou le désir de négocier. L'adjudant-général +Martinet doit vous écrire les mêmes renseignemens qu'il me donne.</p> + +<p>Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. <i>L'esprit des habitans +est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des préparatifs des +pachas.</i></p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 5.)</p> +<p class="date">Tigre, le 16 octobre 1799.</p> + +<p class="to">Au général Marmont.</p> + +<p>Votre départ subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du +plaisir de vous revoir, comme je l'avais espéré, et de prendre votre +réponse à la dernière lettre du commodore, qui l'attend encore.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en +France, s'il y arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras, +est en état d'accusation. On leur impute formellement, entre autre +choses, d'avoir <i>exilé et relégué la plus belle armée de la République +dans les déserts de l'Arabie</i>; et Rewbell en appelle au général +Bonaparte, pour justifier son projet, comme vous verrez par les +feuilles ci-incluses. J'espère que nous serons bientôt devant +Alexandrie, et que j'aurai l'honneur de vous y voir dans le courant du +mois. Je vous ferai part alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y +en eut jamais autant que dans ce moment-ci.</p> + +<p>Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée, +de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux <i>le Centaure</i> et +<i>la Bellone</i>; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant +capitaine du <i>Leander</i>, et qui fut si maltraité par le commandant du +<i>Généreux</i>. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent +beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la +dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard.</p> + +<p>Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre +ci-incluse à son adresse. Elle est de notre <i>consulesse</i> à Acre, a +rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc., +etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si +jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos +amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes +services sans réserve.</p> + +<p class="signatsc">John Keit.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> (N<sup>o</sup> 6.)</p> +<p class="date">Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).</p> + +<p class="to">Le général Desaix au général en chef.</p> + +<p>Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le +général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient +d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé +la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si +rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait +bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête +pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se +présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général +Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut +être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les +faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à +l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens, +puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai +vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre +à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de +l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il +n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle), +l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer +qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous +seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi +construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place +sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait +faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et +éloigner les bâtimens <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> ennemis. Les redoutes fermées sont +très dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas +prises de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs +mains elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général +Verdier à les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire +ouvertes à la gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette +avait été cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était +indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des +agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je +pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que +Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à +agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je +n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il +n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec +nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite. +La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et +chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la +voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats +éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer +d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens +s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce +que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que +par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le +présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait +du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que +je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le +général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> +Général, qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de +vous faire partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande +instamment quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il +ne faut pas, je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant +qu'il soit deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je +voudrais savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. +J'irai visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous +ne me faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour +me rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces +voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me +manquent. J'attends de vos nouvelles.</p> + +<p class="signatsc">Desaix.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Quartier-général du Caire, 18 brumaire an <span class="smcap">VIII</span><br> + (9 novembre).</p> + +<p class="to">Au général Desaix.</p> + +<p>Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un +courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il +déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y +aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas +à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera. +<i>Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette</i>, et je pense que cela le +rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi +que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du +départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand; +mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier +s'attend à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est +pourquoi je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de +prendre le commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a +définitivement passé en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, +évitant fort adroitement la rencontre de nos troupes.</p> + +<p>J'attends le 20<sup>e</sup> de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous +l'enverrai, et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3<sup>e</sup> +régiment de cette arme, et les chasseurs du 22<sup>e</sup> à Rosette.</p> + +<p><i>Je ne désespère pas de renouer les conférences</i>, et vous serez +toujours un des conférendaires.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 8.)</p> +<p class="date">10 novembre.</p> + +<p class="to">Kléber, au général de division Menou.</p> + +<p>J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement +provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général, +les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez, +dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à +temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de +mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller +les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.</p> + +<p>Je vous salue,</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> (N<sup>o</sup> 9.)</p> +<p class="date">Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799.</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, a S. Ex. le Grand-Visir, généralissime des +armées de la Sublime Porte.</p> + +<p class="greet"><i>Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne + une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;</i> <span class="smcap">Salut et amitié.</span></p> + +<p>J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le +commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les +articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce +ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a +contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour +garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la +restitution de l'Égypte.</p> + +<p>Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur +d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos +malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus +tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par +Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que +vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs, +et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois +sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur +général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire +interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence.</p> + +<p>Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et +s'arrangerait facilement. Je me flatte même <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> d'avance d'avoir +une réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient +ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne +manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 10.)</p> +<p class="date">Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa,<br> + le 8 nov. 1799.</p> + +<p class="to">Le commodore Sidney Smith, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Monsieur le Général,</p> + +<p>La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire, +m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M. +l'adjudant-général Morand.</p> + +<p>Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp +de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter, +pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur.</p> + +<p>Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté; +et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir +des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à +cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en +votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces +ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la +bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que +ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet +devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais +jamais <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> faire une proposition déshonorante pour l'armée +française, dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que +celui qui n'est pas délicat sur ce point se déshonore lui-même. +L'estime que vous voulez bien me témoigner m'est d'autant plus +agréable que je n'ambitionne que celle des hommes estimables.</p> + +<p>«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences +seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous +faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que +m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour +moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand +le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si +heureusement entre nous.»</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite +estime et la plus haute considération,</p> + +<p class="signatsc">Sidney Smith.</p> + +<p class="to p2">Le Grand-Visir au général en chef Kléber.</p> + +<p class="center smaller">Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an <span class="smcap">VIII</span> (28 novembre).</p> + +<p>Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans +effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un +pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les +Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits +entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte. +Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le +trésorier du très honoré Moustapha-Pacha.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith +était venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en +présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru +ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier +l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus +avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les +délégués français devront se rendre.</p> + +<p>Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement +dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la +Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni +secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires.</p> + +<p>Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par +exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut +point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître +tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours +avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a +été expédiée.</p> + +<p>Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214 +(21 <i>brumaire an</i> <span class="smcap">VIII</span>).</p> + +<p class="signat"><i>Signé en chiffres</i> <span class="smcap">Joussef</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> (N<sup>o</sup> 9.)</p> + +<p class="to">Le Commodore Sidney Smith, au général en chef + Kléber,</p> + +<p class="center smaller">À bord du vaisseau de Sa Majesté, <i>le Tigre</i>, devant Damiette,<br> +le 26 octobre 1799 (4 brumaire an <span class="smcap">VIII</span>).</p> + +<p class="smcap">Monsieur le Général,</p> + +<p>La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le +suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que +vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1<sup>er</sup> jour +complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne +n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les +questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours +alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette +guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité +d'alliance, signé le 5 janvier dernier.</p> + +<p>«Par l'article 1<sup>er</sup>, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté +l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance, +accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être +conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les +deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans +toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité +réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires +pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour +effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se +garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa +Majesté Britannique garantit <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> toutes les possessions de +l'empire ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant +l'invasion des Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article +5, une des parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre +l'autre et sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une +des deux parties, en haine des stipulations de ce traité ou +d'exécution fidèle, l'autre partie viendra à son secours, de la +manière la plus utile, la plus efficace et la plus conforme à +l'intérêt commun, suivant l'exigence du cas....»</p> + +<p>«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se +trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont +convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que +d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de +leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux +conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles, +etc....»</p> + +<p>D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que +le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne +manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de +représenter.</p> + +<p>L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour +l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité +d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui +n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus +longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes +qui les ont relégués dans ces contrées lointaines.</p> + +<p>Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le +Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> paquet qu'il m'a +fait, signé de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous +le verrez par quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On +est encore à temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on +n'oublie pas que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas +permise par l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie +serait impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de +transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et +le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et +les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine +une puissance neutre en Europe.</p> + +<p>J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre, +d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait +déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces +chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a +dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition +dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte +d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer. +Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française +d'accepter un bienfait.</p> + +<p>Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à +l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république +française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder +aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de +ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le +point de communication entre les deux mers dont nous sommes les +maîtres.</p> + +<p>Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> par +les Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire +ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas +pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis +d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les +principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux +Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que +leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se +venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées.</p> + +<p>L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce; +son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les +souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les +diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de +guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur +tout le midi de la France.</p> + +<p>L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique +actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la +politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette +ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix <i>générale ne +peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte</i>; elle pourrait +être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute +négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est +pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens +respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut +être même entamée.</p> + +<p>Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à +même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi +distingué que vous, et de me <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> flatter que vos communications +officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront +rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer +dans des rapprochemens de ce genre.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,</p> + +<p>Monsieur le Général,</p> + +<p class="right10">Votre très humble<br> + et très obéissant serviteur,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>,</p> + +<p class="right10 smaller">Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique<br> + près la Porte Ottomane, commandant son<br> + escadre dans les mers du Levant.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 99.)</p> +<p class="date">Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799.</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, à S. Ex. le Grand-Visir, généralissime des +armées de la Sublime Porte,</p> + +<p class="greet"><i>Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne + une longue vie pleine de gloire et de bonheur;</i> <span class="smcap">Salut et amitié</span>.</p> + +<p>Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare, +au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur.</p> + +<p>Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et +de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à +l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches +toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre +impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire, +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que +j'eusse reçu de nouveaux ordres.</p> + +<p>Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours +été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu +faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu +dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont +amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition +d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire +ottoman.</p> + +<p>C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence +toutes les avances convenables.</p> + +<p>J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous +nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc +être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle +ne peut l'être pour toute l'Europe.</p> + +<p>Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en +demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation +de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de +négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de +revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts +de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité +personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un +succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance +funeste.</p> + +<p>Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand +même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte, +il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour +établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués +des <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des +vôtres sans avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à +celle de Votre Excellence.</p> + +<p>Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en +blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués.</p> + +<p>Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les +intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au +moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la +postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront +mérité.</p> + +<p>Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai +pour elle.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> ARTIFICES DE SIDNEY.</h2> + +<p class="chaptitle">INSURRECTION.—PRISE D'EL-A'RYCH</p> + +<p>Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney +ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il +prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux +Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous +quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous +paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres +cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de +prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce +que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données +que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le +Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la +guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique +produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à +Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut +sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des +Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus +insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le +visir, toujours abusé, lui répondit qu'une <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> aile de son armée +se trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les +Français qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni +prendre des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du +temps; qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper +aux orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par +le désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité +cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les +plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant +sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh. +Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre +se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à +bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient +que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que +se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta +cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait +admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des +places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition +indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à +composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps +donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient +inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le +devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles +s'adressaient. <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et +par admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle +il avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance +de l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien +ne justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait +mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce +qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés +pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une +transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement +Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait +d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au +commodore:</p> + +<p class="p2">«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été +le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le +général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province +pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement +désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en +Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les +premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que +l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre +l'Égypte à la Sublime Porte.</p> + +<p>«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était +investi de la confiance des parties pour traiter cette importante +affaire. Ses <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> lumières personnelles le mettent en état d'en +apprécier tous les rapports.</p> + +<p>«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste +aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties +belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de +vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française.</p> + +<p>«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux +ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle +procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle +délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part +et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un +nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat +serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les +Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans +l'empire ottoman et avec la Russie.</p> + +<p>«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des +intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que +plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix +générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et +sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa +position, a le droit d'exiger une compensation honorable, +proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les +soussignés, en vertu de leurs <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> pleins pouvoirs, offrent +l'évacuation de l'Égypte aux conditions:</p> + +<p>«1<sup>o</sup>. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions +qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;</p> + +<p>«2<sup>o</sup>. Que les relations entre l'empire ottoman et la République +française seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre;</p> + +<p>«3<sup>o</sup>. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de +l'empire ottoman;</p> + +<p>«4<sup>o</sup>. Que l'armée évacuera avec armes et bagages sur tous les ports +dont il sera convenu, aussitôt que les moyens d'évacuation lui auront +été procurés.</p> + +<p class="date">«À bord du <i>Tigre</i>, 8 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> (29 décembre 1799).</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix, Poussielgue</span>.»</p> + +<p class="p2">Sidney était loin de s'attendre à des propositions de cette espèce. Il +croyait prendre la négociation au point où Kléber l'avait conduite, et +voilà qu'il se trouvait vis-à-vis d'un homme, d'un projet tout +nouveau. Poussielgue lui-même se montrait moins impatient de revoir +l'Europe. La présence de l'étranger lui avait rendu son énergie; il +insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le +commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours +philanthrope, il recourut à ses artifices ordinaires, et continua +de jouer son jeu. Sa qualité d'<i>homme</i>, <i>de chrétien</i>, lui faisait un +devoir de prévenir l'effusion <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> du sang; mais le visir était +un Turc obstiné, farouche; on mettait en avant des considérations qui +n'avaient été ni délibérées ni prévues: il allait consulter Sa +Hautesse, s'interposer entre elle et les Français. Il fit voile, en +effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer, +chassa de Tyr à Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours à +faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plénipotentiaires +sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne répondait à leurs plaintes +qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se +résigner.</p> + +<p>Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur +absence à profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne +cessaient, avant que l'armistice fût conclu, de les engager à tenter +un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait +impatiemment les privations du désert; ils n'eurent pas de peine à +l'obtenir. Leurs dispositions répondirent au but; elles furent +calculées avec une profonde astuce.</p> + +<p>Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gémissaient +dans les cachots. Ils se rendirent auprès d'eux, les plaignirent, et, +passant à l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient été pris, +ils lui annoncèrent que ses fers allaient tomber, que des ordres +étaient donnés pour qu'il fût traité avec distinction. Ils +l'engagèrent à ne pas méconnaître la bienveillance du chef de l'armée +turque qui les brisait. Le Français était encore <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> à chercher +où tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprète du +visir, qui lui représente que la privation des effets qu'ils avaient +au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pénible, et +l'invite, au nom de son maître, à les réclamer. Il y consentit: cet +acte de docilité parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du +visir. On le conduisit dans une tente magnifique, où se trouvaient les +officiers anglais avec les généraux musulmans. On lui adresse d'abord +une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent +El-A'rych, les troupes qui les défendent; on n'omet, en un mot, rien +de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que +son trouble est au point où on se propose de le porter, on lui +présente à signer la lettre qu'il doit écrire. Heureusement il n'était +pas homme à se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet +d'étonnement, en voyant qu'au lieu d'une réclamation d'effets, c'est +une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera +de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens. +Il se plaignit de l'indigne piége qu'on lui avait tendu, refusa +d'apposer sa signature à cette pièce infâme, resta sourd aux prières +comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprète ne +tarda pas à le suivre. Il lui fit une peinture animée de la colère du +visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se +préparait, et lui présenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux +<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> était trop ému pour en démêler la perfidie, et signa. Une +fois munis de cette pièce, les officiers anglais menèrent rapidement à +fin la trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un émigré +qui avait autrefois servi dans le régiment de Limousin, d'où sortait +presque en entier la garnison du fort. Il était délié, adroit, capable +d'organiser la révolte; il fut chargé de la semer parmi ses anciens +soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermédiaire; mais +il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme +qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui +prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientôt triomphé +des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien +libre, bien dégagé de toute affection nationale, il l'emmena avec lui +sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte dès qu'il fut à la vue des +postes, donna ses dernières instructions à son émissaire, et se fit +annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafraîchissemens, et +ne tarda pas à arriver lui-même. L'émigré lui remit des lettres, où le +colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que +d'honneur, que de la nécessité de prévenir l'effusion du sang; et lui +demandait la remise de la place par pure humanité, car ses troupes +étaient si nombreuses, les motifs si péremptoires, que ce serait folie +de résister.</p> + +<p>Cette sommation était étrange, et les insinuations qui +l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir à l'émigré, +qui s'excusa, parla <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> des forces, de la férocité des Turcs, et +ouvrit une discussion verbale, dont son émissaire profita pour se +glisser parmi nos postes. La curiosité, le désir d'avoir des nouvelles +de leurs camarades, les avait groupés autour de lui; il répandait la +séduction à pleines mains: il montrait les pièces d'argent qu'il avait +reçues, vantait les bons traitemens que tous éprouvaient, et se +félicitait du bonheur qui lui était garanti de repasser incessamment +en France. Quelques uns de ses auditeurs témoignaient des doutes; vous +ne m'en croyez pas, leur dit-il; à la bonne heure: «mais vous en +croirez peut-être le lieutenant. Tenez, voilà la lettre qu'il écrit +aux officiers de la 9<sup>e</sup>.» Elle n'était pas cachetée; elle fut aussitôt +ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui +appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal +était fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un +Français se fît l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer +le prisonnier, consigna la troupe, et répondit au colonel Douglas +qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au +moment où un armistice, offert par son chef, avait suspendu les +hostilités. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les +généraux ne fussent-ils pas en pleine négociation pour la paix, rien +ne l'autorisait à sommer une place devant laquelle ses troupes +n'avaient pas encore paru.</p> + +<p>L'émigré avait jeté de coupables espérances dans <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> la troupe, +et réveillé des souvenirs que la circonstance rendait fâcheux; il se +retira. Ces germes de désordre étaient lents à se développer. Les +Anglais recoururent à une autre ruse. El-A'rych, placé à quatre +journées de marche dans le désert, n'était soutenu que par le poste de +Cathiëh. Ses communications étaient longues, pénibles, exigeaient des +escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginèrent de +mettre cette circonstance à profit. Ils multiplièrent les messagers du +visir, expédièrent des Tartares, qui, effrayés, tremblaient au seul +nom de Bédouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'étaient +protégés par trente à quarante hommes. Le commandant, qui avait +pénétré l'artifice, se montrait peu disposé à se prêter à ces +frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de +leurs dépêches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats à +la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du généralissime se +présenta, et déclara net qu'il ne courrait pas les risques de la +traversée, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les +tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et était bien +résolu à ne pas céder, quelque spécieuses que fussent les allégations, +lorsqu'un détachement de dromadaires chargé de lui remettre trois +effendis que Kléber envoyait au visir, se présenta. Cette troupe +allait reprendre le chemin de Cathiëh; le Tartare fut sans prétexte, +et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses défenseurs. Sa position, +néanmoins, n'en devint pas meilleure. <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Les dromadaires +s'étaient mêlés à la garnison, et avaient imprudemment répandu parmi +elle qu'ils avaient ordre de se replier sur Salêhiëh dès qu'ils +verraient El-A'rych investi. Cette nouvelle ébranla sa constance: elle +se crut sacrifiée, perdue, et ne montra plus qu'indécision.</p> + +<p>Enfin, l'armée ottomane déboucha; elle s'établit sur le torrent qui +couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'étendit +au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia, +et poussa un gros de cavalerie à la gorge du désert. Ces dispositions +achevées, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se présenta +avec un de nos prisonniers, et menaça la garnison, si elle ne rendait +immédiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne +voulut rien entendre; on s'adressa à ses soldats. Ils étaient encore +tout étourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils +eurent la faiblesse de prêter l'oreille à de coupables espérances, et +une insurrection terrible ne tarda pas à éclater. Le feu s'était +ranimé; les Turcs s'élançaient de la première parallèle, et, plantant +leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains à +s'établir sur une ligne plus rapprochée du fort. Ils avaient d'abord +obtenu quelque succès; mais nos projectiles tombaient si juste que les +hommes, les guidons, quoique aussitôt remplacés qu'abattus, furent à +la fin obligés de disparaître.</p> + +<p>Le début était heureux, le moral des troupes <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> pouvait se +remonter, on redoubla de séductions. On enivra de nouveau les soldats +de l'espoir de revoir la France; on leur exagéra les forces du visir. +On fit valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place; +on insista sur l'impossibilité où ils étaient d'être secourus. +Abandonnés, perdus au milieu du désert, que pouvaient-ils contre les +hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter +de les vaincre? Pouvaient-ils même se promettre de les arrêter? +Pourquoi se dévouer à d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux +outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'était-il pas plus +sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait défendre, +la vie de tant de braves, qui, résignés à verser leur sang pour la +France, voulaient du moins que leur mort lui profitât. Résister +n'offrait aucune chance de salut; traiter les présentait toutes: il +fallait traiter.</p> + +<p>La garnison ébranlée hésitait encore sur ce qu'elle avait à faire; +mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se développèrent +pour appuyer la séduction. Les Turcs débouchent tout à coup du vallon +des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et +s'établissent dans des ruines, d'où on essaie en vain de les +débusquer. Cette brusque irruption achève ce que la perfidie a +commencé. Les troupes désespèrent d'elles-mêmes; elles s'agitent, +s'inquiètent, et, se révoltant à la vue des vains dangers auxquels on +les expose, elles demandent impérieusement que les hostilités cessent, +<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer +leur courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs +ressources, l'importance du poste qui leur est confié, les espérances +que l'armée fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles. +Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations +couvertes de cris séditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre; +on ne veut plus lui obéir. Il ne se rebute pas néanmoins. Il +interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prêter l'oreille +à des suggestions perfides, de s'abandonner à de coupables espérances, +et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque +vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs +outrages. Les braves qui n'ont pas abjuré les sentimens français +suffiront à défendre le fort; les portes sont ouvertes, allez.</p> + +<p>Les ponts-levis s'étaient, en effet, abattus; mais la résolution du +commandant avait imposé. La troupe était subjuguée, confondue; elle +manifestait l'intention de se défendre, Cazal la renvoya à ses +positions. La nuit ramena les intrigues; tout était de nouveau changé +quand l'attaque recommença. Les Turcs s'échappèrent en tumulte de +leurs tranchées, se répandirent sur les glacis, bravèrent le feu des +détachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni séduire; et, se +portant tout à coup sur leur droite, ils se jetèrent dans le bastion, +et l'occupèrent sans brûler une amorce. Ils suivirent les troupes qui +avaient si honteusement <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> rendu les postes qu'elles devaient +défendre. Ils pénétrèrent dans les retranchemens, se couvrirent de +tout ce qui leur tomba sous la main, et parvinrent à se maintenir +malgré la mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins.</p> + +<p>L'ennemi était au pied des ouvrages, une partie des troupes annonçait +les dispositions les plus fâcheuses; tout était dans le désordre et la +confusion. Les uns, inspirés par la frayeur, s'écriaient que les +murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attaché la mine; les +autres, poussés par la malveillance, déploraient l'obstination du +commandant, et soutenaient que la garnison était perdue si elle ne se +hâtait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter +quelques obus sur les points menacés, et ordonna de déplacer toutes +les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion. +Le feu s'était peu à peu ralenti pendant qu'on se livrait à ces soins; +les terreurs semblaient dissipées, les imaginations mieux assises; il +résolut de hasarder une sortie. Chargé de balayer les retranchemens +qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey réunit ses grenadiers, +ouvre la barrière, commande, part, et n'est suivi par personne. Il +revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obéi. Le +commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir, +l'honneur inspirent, sans être plus heureux. Trois fois il leur +ordonne de le suivre à l'ennemi; trois fois ils lui répondent qu'ils +ne marcheront pas, qu'ils ne veulent <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> plus se battre. La +rébellion se propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes +ne connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie; +l'autre jure qu'il ne brûlera pas une amorce; tous prétendent que le +fort va sauter, et demandent à grands cris qu'il soit rendu. Cazal, +pour toute réponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse, +les engage à continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance +les irrite: ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le +parapet, ils les agitent la crosse en l'air, et font signe aux +assiégeans qu'ils sont prêts à se rendre. Quelques uns même se portent +au drapeau; ils l'abattent, le précipitent dans la lunette, et ne +s'aperçoivent pas plus tôt qu'il est de nouveau arboré, qu'ils +accourent pour le renverser encore et lui substituer un drapeau blanc. +Quelques braves accourent à la défense des couleurs nationales. Le +capitaine Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent +Codicé se joint à lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont juré +de conserver intact; ils bravent, ils menacent, et réussissent à +éloigner les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue.</p> + +<p>Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en +foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les +fossés. Bientôt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen +d'éloigner, se presse au pied des retranchemens, et demande à grands +cris d'être reçue dans la place. Elle s'essaie à escalader les +bastions, entasse des <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> matériaux qui n'ont pas encore été mis +en œuvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent +des cordages, qu'ils l'aident à franchir les remparts. Les +prisonniers, qui, jusque-là étaient restés paisibles, se soulèvent à +la vue de leurs camarades hissés sur les murs. Ils renversent les +pierres qui, interceptent la communication du fort au bastion; ils +ouvrent la poterne, introduisent tout ce qui se présente, et fondent +sur les Français. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise; +ils se rassemblent, se pelotonnent, rompent, écrasent les Turcs; mais, +accablés bientôt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont +toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont +imprudemment livrés. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie où +quelques hommes rares se débattent au milieu d'une troupe d'égorgeurs. +Cazal parvient cependant à se faire jour, à la tête de quelques uns +des siens. Il gagne la porte du fort, s'y établit, s'y barricade, et +oppose, à la foule qui le presse, une résistance dont elle ne peut +triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le +supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est +résolu de s'ensevelir sous les décombres s'il n'obtient une +capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au même +instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrières; +la porte est le seul obstacle qui leur reste à franchir pour pénétrer +dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et +consentent <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> cependant à la proposition de Cazal, que leur +transmet Douglas. On écrit aussitôt; on rédige une convention ainsi +conçue:</p> + +<p class="center">ART. 1<sup>er</sup>.</p> + +<p>La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et +emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs +effets.</p> + +<p class="center">ART. 2.</p> + +<p>Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée +ottomane.</p> + +<p class="date">Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivôse an <span class="smcap">VIII</span>.</p> + +<p class="p2">Le colonel Douglas signa cette pièce, en expliqua le contenu aux +pachas, impatiens, qui y apposèrent leur sceau, et la repassa au +commandant, qui la garda.</p> + +<p>On se mit aussitôt à déblayer les barricades, et le porte fut ouverte. +Semblables à un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se +précipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et +la mort. Les uns se répandent dans l'hôpital, égorgent les malades et +les blessés dans leurs lits; les autres convertissent les forges en +ateliers d'assassinats. Ici, ils décapitent sur l'enclume les +malheureux qu'ils immolent; là, ils les mutilent à coups de pelle et +de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les précipitent +par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les +livrer à d'autres tigres impatiens de les égorger. Tel <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> fut +le résultat des manœuvres philanthropiques des officiers de Sidney; +l'humanité, l'honneur, tout avait été foulé aux pieds pour arriver à +cette horrible hécatombe.</p> + +<p>Si du moins elle n'eût pas été inutile! mais Kléber avait déjà modifié +ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe +avaient ébranlé sa constance. Il était revenu sur les conditions dont +il avait d'abord déclaré ne pouvoir se désister que sur des ordres +écrits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la +perfidie. Il était rebuté, impatient d'évacuer un pays qu'il +désespérait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la +neutralité de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il +commandait. Si ces conditions étaient admises, il donnait ordre à ses +plénipotentiaires de conclure, et les autorisait même à stipuler la +remise d'El-A'rych, comme garantie du traité. Mais ses dépêches +n'avaient pas franchi le Bogaz, que déjà la nouvelle du désastre lui +était parvenue. Il s'aperçut alors du piége que lui avait tendu +Sidney. Il se plaignit de la déloyauté du commodore, qui retenait ses +plénipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et, +s'élevant au-dessus des circonstances, il donna au général Reynier, +qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs. +«Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf régimens de +cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous +puissiez douter d'un brillant succès.» Rampon devait <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> prendre +part au mouvement. Verdier était chargé de l'appuyer, et Friant avait +ordre d'accourir de la Haute-Égypte, de couvrir le Caire, pendant que +le général en chef s'avançait sur Belbéis avec la 61<sup>e</sup>, la cavalerie +et l'artillerie de la réserve. La réflexion vint bientôt calmer cet +élan. Tout était le 4 à la guerre; le 5, tout se trouva à la +modération, à la longanimité. Kléber, qui la veille écrivait, +pressait, ne voulait pas qu'on perdît une heure, timide, réservé +maintenant, se bornait à demander <i>qu'au moins l'armistice proposé par +sir Sidney Smith et par le grand-visir fût désormais respecté, et, +s'il se pouvait, garanti par des otages</i>; il ne voulait pas même que +les plénipotentiaires insistassent sur la restitution du fort. Il ne +s'en tint pas là. Cédant tout à coup à l'impatience, à l'impétuosité +de son caractère, il voulut, suivant son expression, trancher les +difficultés d'un seul coup. Il ouvrit une négociation directe avec le +grand-visir, et se désista de trois des quatre articles dont les +plénipotentiaires avaient ordre de ne pas se départir.</p> + +<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> (N<sup>o</sup> 1.)</p> +<p class="date">Damiette, 16 décembre 1799.</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue, + administrateur des finances, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Général,</p> + +<p>Smith n'a pas encore paru; aussitôt qu'on l'apercevra, nous lui +enverrons demander le lieu où nous pourrons le joindre, et les +personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun +embarras.</p> + +<p>Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoyé des +Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux +frégates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se +rendre. Les détails de cette sommation vous seront envoyés par le +général Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoyés du +grand-visir ont annoncé qu'il était avec son armée à Ghazah.</p> + +<p>Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les conférences, d'en +influencer le résultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre? +Il a au moins voulu avoir un prétexte pour tenter une reconnaissance +de la place.</p> + +<p>Il nous tarde à présent d'être auprès du commodore <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> anglais, +pour que la suspension d'armes soit convenue jusqu'à la fin des +conférences, ou que nous retournions auprès de vous, si nous nous +apercevons qu'il n'y a rien à faire auprès de lui.</p> + +<p>Vous avez oublié de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour +le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer à +Damiette auprès du général Verdier, pour nous le remettre, ou pour +nous le faire passer. Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 2.)</p> +<p class="date">Damiette, 22 décembre 1799.</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix, l'administrateur général des + finances Poussielgue, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Général,</p> + +<p>Les citoyens Savary et Pérusse sont revenus ce matin; ils ont passé la +nuit à bord du <i>Tigre</i>, et nous ont rapporté les lettres et pièces +dont vous trouverez ci-joint copie.</p> + +<p>Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trêve par +terre, à condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catiëh +entre les mains de l'armée ottomane.</p> + +<p>Sans nous arrêter à cette proposition ridicule, nous saisirons +l'ouverture qui est faite pour obtenir une trêve, en laissant les +choses de part et d'autre <i>in statu quo</i>, ou en les modifiant à +avantages égaux de part et d'autre.</p> + +<p>Voici les nouvelles que Smith nous a données. <i>Le Guillaume Tell</i> est +à Malte, les Anglais sont à Goze et <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> continuent à bloquer +Malte; <i>le Généreux</i> est rentré à Toulon; <i>le Leander</i> a été repris à +Corfou. Il y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre; +les Russes bloquent Gênes par mer; nos escadres sont bloquées à Brest +par une escadre anglaise de même force. Smith assure que l'escadre +hollandaise s'est rendue sans combat, comme on l'a débité, et que +l'armée combinée en Hollande a été battue par les coalisés. Au reste, +ces nouvelles sont anciennes. Il n'en est pas arrivé, depuis le départ +de l'adjudant-général Morand, de plus fraîches que celles dont il a eu +connaissance.</p> + +<p>Vous verrez la déclaration de guerre de la Russie à l'Espagne.</p> + +<p>Vous verrez aussi la déclaration de la Porte, qui renvoie le chargé +d'affaires d'Espagne à Constantinople, à cause de l'intérêt qu'il +prenait aux affaires de France. Cette déclaration n'annonce pourtant +pas une rupture.</p> + +<p>Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles manœuvres de notre +amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur.</p> + +<p>Nous irons coucher aujourd'hui à Lesbëh, et demain matin nous serons à +bord du <i>Tigre</i>.</p> + +<p>Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre +de votre part. Il vous envoie en échange des liqueurs d'Angleterre.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> (N<sup>o</sup> 3.)</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix, l'administrateur général des + finances Poussielgue, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="date">À bord du <i>Tigre</i>, 25 décembre 1799.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Général,</p> + +<p>Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du +grand-visir.</p> + +<p>Le citoyen Damas est parti hier soir avec les réponses de M. Smith à +vos lettres. Nous en sommes encore au même point, c'est-à-dire que +nous n'avons pas entamé la question principale. Les premiers mots +échappés à M. Smith sont si loin de ce que nous avons à demander, et +même de ce que nous espérions obtenir, qu'avant d'entrer en matière +nous avons jugé qu'il fallait bien préparer les esprits, et les +disposer à écouter sans étonnement nos propositions. Il ne s'agirait +de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien deviné, que de +traiter l'armée comme prisonnière de guerre, c'est-à-dire qu'en +rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait +en liberté tous les Français non militaires, arrêtés dans l'étendue de +l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'à +la paix générale.</p> + +<p>Nous vous répétons, citoyen Général, que nous avons deviné ces +propositions plutôt que nous ne les avons entendues, et que nous avons +éludé une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant +de combattre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Nous comptons entamer aujourd'hui plus sérieusement cette +affaire, et établir nos bases.</p> + +<p>Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premières +lettres que nous vous écrirons.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, 29 septembre 1799.</p> + +<p class="to">Kléber, Général en chef, au Grand-Visir.</p> + +<p>J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en +conséquence je déclare à Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas +fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve, +aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts même confiés +à Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyauté, +dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par +la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations.</p> + +<p>J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange +arrêté entre le général français Marmont et Petrona-Bey devant +Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de +Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans +ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier +l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est +connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-être à offrir en +échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également +s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai +pour elle.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p> +<p class="date">Quartier-général de Ghazah (sans date).</p> + +<p class="center smaller">Reçue par un Tartare, arrivé au Caire le 22 décembre 1799.</p> + +<p class="to">Au modèle des Princes de la nation du Messie, <span class="normal">etc.</span></p> + +<p>J'ai reçu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez +directement envoyée par Mousa, Tartare, en réponse à celles que je +vous ai précédemment écrites. Je pense que les dépêches que j'ai fait +remettre à l'officier que vous aviez envoyé à bord du vaisseau du +commandant anglais Smith mon honoré ami, vous sont parvenues.</p> + +<p>Vous m'avez écrit que vous voulez évacuer l'Égypte, et que les +arrangemens qui seront proposés et pris pour effectuer cette +évacuation seraient conformes à la dignité et à l'équité de la Sublime +Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contractée, et au +droit des gens, afin d'épargner, par ce moyen, l'effusion du sang. +Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous désiriez ouvrir des +conférences pour traiter de l'évacuation de l'Égypte, et que si, +malgré ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles +dispositions, vous n'étiez plus responsable devant Dieu ni devant les +hommes du sang qui serait répandu; préférant alors moi-même de traiter +avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti à +l'ouverture des conférences.</p> + +<p>Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'écrire qu'il s'était tout +récemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait +pas trouvé les délégués que vous avez consenti à envoyer à son bord; +mais que les mauvais temps l'ont forcé de quitter les parages de +<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Damiette, et d'aller jusqu'à Jaffa, d'où il se rendrait de +nouveau devant Damiette, avec l'espérance de trouver vos délégués, et +que s'ils n'y sont pas encore arrivés, il se portera vers Alexandrie. +Cependant une aile de mon armée se trouve déjà devant El-A'rych, et +les troupes musulmanes commençant à détruire par des escarmouches les +Français qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang +répandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche +de mon armée, nous ne pourrions, en conséquence, prendre des +arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui +s'écoule. Si donc vous êtes toujours dans les dispositions que vous +avez manifestées, il importe que vous vous hâtiez de faire arriver vos +plénipotentiaires à bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les +vents contraires et les mauvais temps, ont été les motifs du retard +qui a eu lieu jusqu'à présent, j'ai écrit au commandant Smith, que, +dans le cas où vos délégués seraient à son bord, il les conduisît à +son quartier-général de Ghazah, où ils seront à l'abri de pareils +accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoyé vos +délégués à bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours +disposé à terminer l'affaire de l'évacuation de l'Égypte sans +effusion de sang, je vous engage à envoyer par terre vos délégués à +Ghazah. Dès qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilités de +part ni d'autre. Dès que vos envoyés seront à Ghazah, j'inviterai le +commandant Smith à s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de +consolider l'affaire de l'évacuation de l'Égypte, dans l'endroit qui +sera désigné à cet effet, sur le rivage de cette ville.</p> + +<p>Comme vous me mandez, dans toutes vos dépêches, que votre volonté +n'est point de répandre du sang, <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> et que le succès de +l'affaire dont il s'agit serait un moyen de rétablir l'ancienne amitié +entre la Sublime Porte et les Français, je vous fais savoir par la +présente, dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles +dispositions ne peuvent jamais être rejetées par la Sublime Porte, +parce qu'une semblable conduite serait contraire à notre équité et à +notre loi.</p> + +<p>J'espère que, lorsque vous aurez reçu cette lettre, et que vous en +aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans +vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre +intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des +affaires.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Joussef</span>.</p> + +<p class="p2 to">Note du commodore Sidney Smith.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 6.)</p> +<p class="date">À bord du <i>Tigre</i>, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799.</p> + +<p>Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les +commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme +des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et +convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y +répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose +d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à +Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne +pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires +lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse +qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant +de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent +telles modifications ou tels changemens <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> qu'ils pourront +juger convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter +favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que +cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité +du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de +raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son +honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce +principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien +n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les +obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir +mettre messieurs les commissaires français à même de juger de +l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité +dont il est fait mention dans le projet.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au <span class="smcap">VIII</span><br> + (3 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Le général en chef Kléber, au général Desaix et au citoyen + Poussielgue, plénipotentiaires près du Grand-Visir,</p> + +<p>J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord <i>le +Tigre</i>, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah.</p> + +<p>J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont +particulièrement fixé mon attention.</p> + +<p>Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte +doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci: +l'Italie perdue, l'armée navale sortie <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> de la Méditerranée, +et bloquée dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des +ennemis; les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur +le Rhin; les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses +habitans; la Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu. +Enfin, le Corps Législatif proposant de déclarer la patrie en danger, +et rejetant cette proposition, non pas parce que le danger n'existe +pas réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y +apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant!</p> + +<p>D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me +trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme +général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières +prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport +je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en +France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort +prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette +espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la +patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état +de nous faire parvenir.</p> + +<p>En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la +Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec +armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et +contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité +sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de +suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres +places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront +évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre +traversée <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis +de vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille +hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire, +devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages; +j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades +égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations, +sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du +grand-visir.</p> + +<p>Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney +Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques +jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de +mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych +et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la +conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles +contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à +votre zèle et à votre sagacité.</p> + +<p>Je vous salue,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 8.)</p> +<p class="date">Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au <span class="smcap">VIII</span><br> + (4 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Au général Reynier.</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est +un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant, +mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner +encore le temps de nous reconnaître.</p> + +<p>Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les +bataillons de la 75<sup>e</sup> qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez +bien de lui confier ce poste important, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> et de lui laisser +les trois bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors +toute votre division à Catiëh pour recevoir la bataille de +l'avant-garde ennemie, si elle vient vous l'offrir, ou l'aller +chercher à la première citerne, si vous êtes instruit à temps de son +arrivée. Vous avez quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une +belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter +d'un brillant succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général +Verdier de vous envoyer deux bataillons de Damiette.</p> + +<p>Quant à moi, je resterai avec la 61<sup>e</sup> demi-brigade, la cavalerie et +l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout +ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez, +fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va +s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant +votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par +Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le +messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous +pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de +moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est +dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs. +Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient +devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez +disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général +Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de +la 85<sup>e</sup> et des autres.</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> (N<sup>o</sup> 9.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + (7 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Au général Reynier.</p> + +<p>Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît +que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes +plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps +d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort +bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra +retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par +le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils +auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les +traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que +ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions +ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en +dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 10.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + (5 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, au général Desaix et au citoyen + Poussielgue, plénipotentiaires près le Grand-visir.</p> + +<p>Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le +départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que +l'ennemi, ayant profité du caractère <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> sacré d'un +parlementaire, a surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage +essuyé de part et d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez +naturellement être mieux que moi instruits de cet événement et de ses +détails, et vous avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si +cependant vos négociations prennent la tournure que j'en espère, il +serait inutile d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins +l'armistice proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui +doit être connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir +respecté et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime +d'ailleurs à croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne +sont en rien et pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit +des gens. C'est à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute +l'armée pour occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt +à tout événement.</p> + +<p>Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith, +sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.</p> + +<p>Je vous salue,</p> + +<p class="signatsc">Kléber.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.</h2> + +<p class="chaptitle">LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE.</p> + +<p>Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le +général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il +entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord +du <i>Tigre</i>. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les +plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition. +Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins +pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions +qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas +aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que +l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait +mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir +stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en +principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour +une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui +présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous +avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la +Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou, +<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir +avec moins de danger pour elle que dans celles des Français? La croix +grecque serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui +naviguent dans la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât. +Le commodore en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le +manque de pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires +résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de +soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et +de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir +se refusait à l'armistice, de continuer à se battre.</p> + +<p>Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été +discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à +Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte +était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit +communication de la correspondance du général en chef, et appela les +plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de +Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les +garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs +ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à +mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles +avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent +Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à +bord du <i>Tigre</i>. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à +<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> peine à El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui +les prévenait que Kléber avait retiré trois des quatre propositions +qu'ils avaient si vivement défendues pendant la traversée. Ils furent +étrangement surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le +parti que le commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de +faire tête à l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et +obtinrent sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent +ensuite la question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent +de se prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du +<i>Tigre</i>, des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la +situation des choses était bien changée. L'armée turque était en +possession du désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience, +Sidney crut n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre +l'insistance des négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France +et la révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la +manie que nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré, +des républiques dans tous les pays où <i>un soi-disant patriote pouvait +trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer +ses expériences politiques sur le pauvre genre humain</i>. Indigné de ces +indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles +étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre +les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme +le conseil, le modérateur du visir, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> s'excusa, protesta qu'il +n'avait voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous +séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il +avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le +général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en +étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à +négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore, +et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue +Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit +avec amertume de la position où ses imprudentes communications les +avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les +incidens de la négociation, je me borne à citer.</p> + + +<p class="p2 date">Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> de la<br> + République française (13 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue, + contrôleur des dépenses de l'armée et administrateur général des + finances de l'Égypte, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Général,</p> + +<p>«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de +celle que vous adressez le même jour au grand-visir.</p> + +<p>«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis +dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps +pour prévenir <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> cette dernière démarche, qui, nous le +prévoyons, va multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous +avez chargés, et nous privera, selon toutes les apparences, des +avantages que nous avions lieu d'en attendre, pour rendre plus +honorable et plus utile l'évacuation de l'Égypte.</p> + +<p>«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre +dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il +vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous +verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à +celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute +votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette +réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a +été écrite que le 12.</p> + +<p>«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible +autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos +entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté.</p> + +<p>«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous +aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne +restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la +dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous +ferait sa réponse sur cet objet.</p> + +<p>«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous +n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que +quand nous en serons <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> sortis; et, en effet, l'armée turque +est en majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans +ses forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de +l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son +alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre, +certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et +l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis +possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la +paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de +l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils +seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime +Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre.</p> + +<p>«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les +Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent +n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman +jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous +les Français et étrangers au service de France actuellement détenus +dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens +séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous +pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée +pour la refuser.</p> + +<p>«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on +nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue, +on pourrait proposer au grand-visir la condition <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> mise en +avant dans les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha +au Caire, qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à +mesure que nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet +objet; nous vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement +après la première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort +d'auprès de nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que +nous avions ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt +juger si c'est à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut +attribuer ses sottises, ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de +son moral, dans tout ce qui concerne notre révolution, dérangement +causé par son emprisonnement au Temple.</p> + +<p>«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment +nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les +conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu +beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous +nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des +chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que +les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu +un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du +grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il +arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout +cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que +jusqu'à ce que toutes les conditions <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> soient convenues et +signées, il est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne +pas vous fier à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous +rapprochassiez de vos avant-postes, afin que nos communications +fussent plus rapides.</p> + +<p>«Salut et respect.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.»</p> + +<p><i>P. S.</i> Du 24, à onze heures du matin.</p> + +<p>C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence +avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.»</p> + +<p class="p2 date">Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + (14 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue, + contrôleur des défenses de l'armée, et administrateur des + finances de l'Égypte, au général en chef.</p> + +<p class="smcap">«Citoyen Général,</p> + +<p>«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par +notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible +de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar, +plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions +des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous +ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime +Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que +cet ultimatum leur <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> était connu par la lettre que vous avez +écrite au grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous +consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après +les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter +davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir +l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas +de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé +le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière +décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire +sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce +que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant +qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de +consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils +étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir, +nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix +générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant +comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en +nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce +qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances +alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte, +tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en +liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous +leurs offrions d'en faire <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> autant à l'égard des Turcs; cette +proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs +comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des +difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le +reis-effendi a fini par y consentir.</p> + +<p>«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que +l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers, +fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y +sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas +jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de +la paix ou d'une trève illimitée.</p> + +<p>«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont +répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et +que <i>nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez</i>; qu'ils ne +pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de +pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.</p> + +<p>«Nous avons observé qu'il existait une trève qui ne devait expirer que +quinze jours après la rupture des négociations; qu'ainsi, il était +évident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps +nécessaire pour recevoir votre réponse, avant l'expiration de la +trève; nous avons été très étonnés d'une discussion assez longue qui +s'est élevée à ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'était +qu'une trève; on n'en est pas venu à bout, ils font partir les quinze +jours de grâce de la dernière <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> lettre que le grand-visir vous +a écrite avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez +attaqué, si cette affaire n'est pas terminée.</p> + +<p>«Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous +nous avez écrite le 17, surtout celui où vous ne voulez pas que +l'armée turque entre en Égypte avant que l'armée française en soit +totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont répété, +pour la trentième fois, que si nous ne voulions signer l'évacuation +pure et simple, ils ne pouvaient nous écouter; là-dessus, ils nous ont +quittés, en annonçant que demain ils viendraient prendre notre +dernière réponse.</p> + +<p>«Vous nous avez circonscrits, citoyen Général, dans les bornes d'une +instruction; nous n'avons pas dû les passer, quoiqu'il soit fâcheux, +de part et d'autre, qu'il faille encore éprouver des retards, +puisqu'il peut en résulter des événemens funestes.</p> + +<p>«Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand +intérêt à tenir à son traité avec ses alliés pour ne pas s'exposer +tout de suite à une guerre plus dangereuse que celle que nous lui +faisons, il lui est impossible de faire paix ou trève indéfinie sans +se compromettre; que, quand même elle le pourrait, vous-même ne +pourriez la stipuler au nom de la République, puisque vous n'avez de +pouvoirs que pour ce qui concerne l'Égypte.</p> + +<p>«Nous obtiendrons probablement une trève qui se prolongera jusqu'à +trois mois après l'évacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les +Turcs attendent <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> notre sortie pour entrer en Égypte; ils +voudront y mener une force suffisante aussitôt que le traité sera +signé.</p> + +<p>«L'armée est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les +soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont très mal; il sera +impossible de les retenir encore quelques jours. Nous espérons tout au +plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre +réponse: encore la disposition est telle, que si votre réponse +tardait, ou si elle était pour une rupture, nous ne serions pas du +tout en sûreté. L'autorité du visir, celle de M. Smith, ne pourraient +rien, et nous serions fort embarrassés pour vous rejoindre. Enfin, +citoyen Général, les choses sont si avancées, que votre réponse doit +contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir +pour traiter définitivement de tous les articles de l'évacuation sans +aucune restriction, et de la manière la plus avantageuse que nous +pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus nécessaire de vous demander +de nouveaux ordres, sauf à vous rendre compte, jour par jour, de nos +opérations.</p> + +<p>«Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, écrite de +Belbéis. Nous sommes fort aises de vous savoir si près, et nous +espérons que vous recevrez cette lettre à Salêhiëh: votre approche +semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une +très prompte décision.</p> + +<p>«Salut et respect.</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.»</p> + + +<p class="center smaller"><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> Au camp du grand-visir, près El-A'rych,<br> + le 26 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> + (16 janvier 1800), huit heures du soir.</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix et Poussielgue, au général en chef +Kléber.</p> + +<p class="smcap">«Citoyen Général,</p> + +<p>«Nous vous avons envoyé avant-hier le citoyen Savary avec deux +lettres, dont copies sont ci-jointes:</p> + +<p>«Hier, nous avons remis aux plénipotentiaires du grand-visir la note +dont nous vous envoyons copie également. M. Smith s'est rendu au camp, +et y a délibéré sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire +entendre au reis-effendi; il n'a pas été plus heureux.</p> + +<p>«Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donné +une seconde séance; nous avons long-temps insisté pour qu'ils +consentissent à la proposition contenue dans la lettre que vous avez +écrite de Belbéis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce +qu'il vous envoyât deux grands pour traiter directement avec vous; +nous demandions à les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre +demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a été impossible de leur +faire goûter cette proposition, non plus que celle d'employer +Moustapha-Pacha, ou même le commodore Smith tout seul; ils ont +prétendu que vous leur aviez laissé le choix <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> des trois +moyens, qu'ils avaient préféré le premier, c'est-à-dire de traiter +avec vos envoyés, et qu'ils voulaient s'y tenir.</p> + +<p>«En vain nous avons objecté que cela abrégerait infiniment de temps et +de difficultés; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant +expirer d'ici à onze jours, notre sûreté se trouverait compromise; que +d'ailleurs vous deviez être irrité du ton des dernières lettres et +notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous déterminer à +rompre toute négociation, tandis qu'il était peut-être encore possible +de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni à +une paix, ni à une trève jusqu'à la paix, ce n'était pas qu'elle n'en +eût le désir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le +consentement de ses alliés, conformément à ses traités et à ses +intérêts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils +ont insisté pour que nous attendissions votre réponse à notre dernière +lettre, et que jusque-là nous commençassions à discuter les +dispositions relatives à l'évacuation, dans le cas où vous +consentiriez l'évacuation de l'Égypte, sans la condition de la paix, +ni de la trève jusqu'à la paix, ou de toute autre condition +avantageuse à l'armée, en annonçant toujours que de son côté le +grand-visir n'entendait parler que de l'évacuation pure et simple.</p> + +<p>Alors, ils nous ont présenté, par M. Smith, un projet de dispositions +d'évacuation qu'ils avaient concerté ensemble hier, et dont ils +paraissent convenir; <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> nous y avons fait tous les changemens +et additions que nous avons jugés convenables et nécessaires, toujours +dans la supposition que vous ne teniez pas à d'autres conditions de +compensation, auquel cas toute négociation serait rompue sans retour.</p> + +<p>«Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine +conférence, s'ils l'adoptent en totalité ou quels sont les articles +qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septième nous paraît le +plus difficile à obtenir; celui qui concerne l'évacuation du Caire, +dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute, à moins qu'ils +n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorité quelconque +en leur nom, telle qu'un pacha et une garde.</p> + +<p>«Cependant, nous ne voulons pas attendre cette réponse pour vous +rendre compte de l'état des choses; nous voyons le projet qu'ils nous +ont présenté, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre +réponse, citoyen Général, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous +nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'évacuation sans +compensation, en nous laissant la faculté de stipuler toutes les +dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ +pour que la question soit décidée par le canon. À cet égard, vous +seul, citoyen Général, êtes en état de juger ce qu'il convient de +faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens.</p> + +<p>«Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre réponse; vous ne +pouvez vous former <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> une idée de l'esprit des hommes avec qui +nous traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule idée à +laquelle ils ont bien pensé pendant quarante-huit heures; ils n'en +sortent pas, et ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit, +est absolument perdu; ils n'entendent pas.</p> + +<p>«Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous +en aller ou qu'on prolongeât la trève, de l'augmenter de deux jours.</p> + +<p>«Nous vous enverrons la réponse du grand-visir à notre projet aussitôt +qu'elle aura été faite.</p> + +<p>«Salut et respect.</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.»</p> + +<p class="p2">La réponse de Kléber ne se fit pas attendre. Elle était ainsi conçue:</p> + +<p class="date">Au quartier-général de Salêhiëh, le 25 nivôse<br> + de la République française (15 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Le général en chef Kléber au général de division Desaix et au + citoyen Poussielgue, plénipotentiaires près du Grand-Visir.</p> + +<p>«Je reçois ensemble aujourd'hui à Salêhiëh, où je suis arrivé le 23, +vos différentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivôse. Celle dont +mon aide-de-camp Baudot était porteur, relatait en peu de mots la +situation de la France, jusqu'au commencement <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> d'octobre +dernier, et j'en inférais que, se livrer à l'espoir d'un renfort dans +de semblables conjonctures, ce serait s'abandonner à une idée +entièrement chimérique; qu'en conséquence, il fallait songer à porter +à notre patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni même +nous promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus +jusqu'à présent, il n'a jamais été question de l'expédition d'Égypte +que pour en blâmer la conquête: ceci, joint à l'extrême pénurie +d'argent dans laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus +pénible encore que la présence de l'ennemi, me portait à vous +prescrire de consentir à l'évacuation de ce pays, à la simple +condition <i>que la Porte ottomane se retirerait aussitôt de la triple +alliance</i>. Depuis cette époque, le fort d'El-A'rych a été pris; et, +malgré tous mes efforts, je ne puis réunir, tant ici qu'à Belbéis et +Catiëh, plus de six mille hommes pour m'opposer à l'armée ennemie qui +s'avance. Que cela suffise pour nous assurer la victoire; je le veux. +Mais quel avantage en tirerais-je? Celui d'être obligé de me livrer +pieds et poings liés, à la première sommation menaçante qui +succéderait à mon triomphe momentané; et, si je perdais cette +bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé l'accepter.</p> + +<p>«Ces considérations, et d'autres encore que je m'abstiendrai +d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui +concerne l'évacuation de l'Égypte; mais si le grand-visir, trop +fortement <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> lié par le traité du 5 janvier 1799, et plus +encore par les circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre +la neutralité que je lui ai proposée, et qu'au fond de son cœur il +désire plus que nous, je vous autorise à passer outre, et à traiter de +l'évacuation pure et simple, en évitant seulement de donner à cette +reddition la formule d'une capitulation, en vous appliquant, au +contraire, à lui imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du +plénipotentiaire sir Sidney Smith en date du 30 décembre dernier.</p> + + +<h3>CONCLUSION.</h3> + +<p>«1<sup>o</sup>. Nous sortirons de l'Égypte aussitôt que le nombre de bâtimens +nécessaires à notre transport, et approvisionnés de subsistances, aura +été fourni.</p> + +<p>«2<sup>o</sup>. Les bâtimens français et autres, restés dans le port +d'Alexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à +l'embarquement des troupes.</p> + +<p>«3<sup>o</sup>. Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de +la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun +bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.</p> + +<p>«4<sup>o</sup>. Jusqu'au moment de la réunion des bâtimens turcs dans les ports +de l'Égypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles; la +Haute-Égypte seulement sera de suite et successivement évacuée +jusqu'au Caire; toute l'armée partira en même <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> temps des +ports de l'Égypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être +qu'après l'équinoxe du printemps.</p> + +<p>«5<sup>o</sup>. Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le +reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet +effet au lieu indiqué.</p> + +<p>«6<sup>o</sup>. L'armée française percevra les revenus de l'Égypte jusqu'au +moment de son évacuation; et il sera consenti jusqu'à cette époque, +une trève bien entendue et garantie réciproquement par des otages.</p> + +<p>«Vous donnerez à toutes ces clauses et arrangemens toute l'étendue et +les modifications nécessaires pour leur exécution, et toujours de la +manière la plus honorable pour l'armée française; enfin, vous ne +romprez en aucun cas les conférences, à moins que le traité ne soit +définitivement conclu.</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.»</p> + +<p class="p2">Les ordres étaient précis; il fallait signer l'évacuation pure et +simple, et se garder de rompre les conférences avant que le traité fût +conclu. Les plénipotentiaires néanmoins hésitaient encore. Poussielgue +se plaignait que <i>nous étions plus pressés que les Turcs</i>. Desaix, +reculant à la vue des articles qu'il était chargé de consentir, +demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces répugnances +fatiguaient, mandait à Kléber que ses <i>délégués rendaient difficile la +réussite de cette si bonne affaire de l'évacuation</i>. La responsabilité +revenait de tous côtés au <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> général en chef; il résolut de la +faire partager à ses lieutenans. Il les assembla à Salêhiëh, et +supposant encore intacte une question que ses dépêches avaient depuis +long-temps résolue, il leur fit un tableau animé, rapide, de la +pénible situation où étaient les affaires. Il leur montra les hordes +ottomanes prêtes à s'échapper du désert, et la population inquiète, +mécontente, n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir. +Qu'opposer à ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre +au milieu d'un peuple en révolte? Nos caisses étaient vides, nos +magasins épuisés; et, pour comble de maux, nos troupes rebutées +n'aspiraient qu'à repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi +dévouées qu'elles l'étaient peu, que faire avec une armée qui ne +comptait pas quinze mille combattans, qui avait cent lieues de côtes à +défendre, et tous les fellâhs disséminés des bouches du Nil aux +cataractes, à comprimer! Était-ce avec les huit mille hommes au plus +qu'elle pouvait mettre en ligne qu'elle garderait les vastes débouchés +du désert, qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait +les puits? Pouvait-elle, réduite comme elle était, faire face aux +ennemis qui la menaçaient du dehors et à ceux qui l'attaquaient +au-dedans? Pouvait-elle à la fois battre le visir, disperser les +mameloucks, et contenir les naturels, que tout poussait à +l'insurrection? Si, du moins, elle n'eût eu à triompher que de la +disproportion du nombre! Mais une bataille gagnée ne changeait pas sa +position. <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Bien plus, elle était perdue si elle ne recevait +des secours avant la saison des débarquemens; car, à cette époque, il +faudrait garnir les côtes, porter des troupes à Alexandrie, à Aboukir, +à Damiette, à Lesbëh, à Souez; disperser au moins cinq mille hommes +sur la vaste plage que baigne la Méditerranée. Que resterait-il alors +pour défendre un pays que ne protégeait aucune place forte, +qu'attaquait une armée formidable qui parlait, agissait, combattait au +nom de Mahomet? Et si la fortune trahissait leur courage, que +devenaient les troupes? Les hordes barbares auxquelles nous avions +affaire ne connaissent que le meurtre et le pillage. On ne traite avec +elles que les armes à la main. Vaincus, nous étions sans retraite, +sans point de ralliement; il fallait se résoudre à voir égorger +jusqu'au dernier de nos soldats. Fallait-il courir ces chances? +Convenait-il, dans une situation aussi cruelle, de souscrire une +évacuation pure et simple, ou valait-il mieux braver les hasards d'une +résistance désespérée?</p> + +<p>L'alternative parut gratuite à plusieurs membres du conseil; Davoust +la combattit vivement, et démontra combien elle était peu fondée. Mais +Kléber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les +plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scène +outrageante termina la discussion. Le parti du général en chef était +pris, l'opposition inutile, chacun adhéra à une résolution qu'il ne +pouvait empêcher. Desaix reçut en conséquence l'ordre qu'il demandait, +et l'évacuation <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> fut consentie. Sidney, dont la médiation +avait eu une influence si fatale sur les négociations, délivra, en sa +qualité de ministre plénipotentiaire près la Sublime Porte, les +passe-ports nécessaires à la sécurité du retour qu'avait garanti le +visir. Tout était dès-lors consommé. Il ne s'agissait plus que de +procéder à la remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait +stipulée, et d'attendre, pour évacuer le Caire, que les moyens de +transport convenus fussent rassemblés.</p> + +<p>Mais l'improbation qui s'était manifestée au conseil n'avait pas tardé +à retentir au-dehors. Ceux même qui s'étaient montrés les plus +impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur +ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des +motifs plus honteux encore. Ils accusaient le général en chef d'avoir +perdu le fruit de leurs travaux; ils le blâmaient d'avoir cédé, d'un +trait de plume, une colonie dont la possession leur avait coûté tant +de sang. Bientôt même la troupe ne s'en tint pas à ces plaintes. La +douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic, +de spéculations, et reprocha durement à Kléber les hommes auxquels il +s'était livré. Pour comble d'ennuis, le général, qui savait déjà +l'arrivée de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il +avait été accueilli, n'avait pas signé la cession de l'Égypte, qu'il +apprit la promotion au consulat. Placé dès-lors entre les justes +griefs d'un chef qu'il avait cruellement offensé, et les murmures +d'une armée qui <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> voulait bien se plaindre, mais non pas être +blessée dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire. +Inquiet, soucieux, il faisait de cruels réflexions sur l'inconstance +des hommes, accusait Lanusse, qui avait éludé la part de +responsabilité qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant à Dugua, qui +avait franchement persisté dans l'opinion qu'il avait d'abord émise, +il lui mandait «que si la raison, la justice présidaient au jugement +que l'on porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu'à être +approuvé. Si, au contraire, c'était l'animosité, la sottise, la +vengeance, quelque chose qu'il eût faite, quelque parti qu'il eût +pris, il n'en aurait pas moins été blâmé. Dans cette alternative, il +aimait mieux l'être en sauvant les débris d'une armée, qu'en les +abandonnant à une perte infaillible quelques instans plus tard. Au +reste, il s'était aperçu qu'il n'avait contre lui que des hommes +faibles et lâches, ou des esprits biscornus, qui eussent tremblé à la +vue du danger.» Il ne soupçonnait pas, en tenant ce langage, que +lui-même en ferait justice quelques mois plus tard. Il était loin de +prévoir avec quel éclat il laverait sur le champ de bataille les +fautes du cabinet.</p> + +<p>Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation à remplir les +conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'à +violer le traité conclu sous leur médiation. Ils avaient intercepté la +dépêche que Kléber avait adressée au Directoire après le départ de +Bonaparte, et avaient adopté toutes <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> les notions qu'elle +renfermait. Ils avaient aussi reçu d'ailleurs une foule de documens +sur l'Égypte, et s'étaient persuadés que l'armée était hors d'état de +résister à une attaque. Quelques rapports, partis du <i>Tigre</i>, +paraissent également n'avoir pas peu contribué à accréditer cette +opinion. Quoi qu'il en soit, les Anglais, dont Smith avait déclaré que +la politique était de sacrifier invariablement à l'équité, jugèrent +que, si l'armée d'Orient était hors d'état de faire valoir le traité, +le traité était nul, et qu'elle-même devait être prisonnière. Deux +frégates, chargées de cette étrange résolution, arrivèrent d'Europe +devant Alexandrie, le 19 février 1800. Des demi-mots, échappés aux +commandans, mirent Lanusse sur la voie. Il expédia un courrier au +Général en chef qui pressait l'évacuation du Caire, et avait déjà +rendu Salêhiëh, Damiette, Lesbëh, Mansoura, et désarmé la plupart des +forts. Tout fut aussitôt suspendu; on arrêta les convois qui +descendaient le Nil; on rappela les corps; on prit toutes les mesures +que suggérait la prudence. Pendant que Kléber réparait ainsi les +fautes auxquelles sa bonne foi l'avait entraîné, les frégates +faisaient voile pour l'île de Chypre, où se trouvait Sidney. À en +juger par la date, le commodore ne perdit pas de temps. Il mit +aussitôt la plume à la main, et adressa au Général en chef la dépêche +qui suit:</p> + +<p class="p2 to"><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> Le commodore Sidney Smith au général en chef Kléber.</p> + +<p class="date">À bord du Tigre, à Chypre, 21 février 1800.</p> + +<p class="smcap">Monsieur le Général,</p> + +<p>«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse à votre adresse. Elle est +accompagnée d'ordres qui m'auraient empêché d'acquiescer à la +conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous, +autrement que sous les conditions y énoncées, si je les avais reçus à +temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord, +selon notre traité d'alliance avec la Porte, pendant que nous +ignorions cette restriction, je ne conçois pas la possibilité de son +infraction. En même temps je dois vous avouer que la chose ne me +paraît pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement +que par ma détermination de soutenir ce qui a été fait, en tant que +cela dépend de moi. Je suis au désespoir que ces lettres aient été +tellement retardées en route. Si vous n'aviez rien évacué, il n'y +aurait pas de mal que les choses restassent comme elles étaient au +commencement des conférences, jusqu'à l'arrivée des instructions +conformes aux circonstances. Il est à observer que ces dépêches sont +d'ancienne date (1<sup>er</sup> janvier), écrites d'après des ordres venus de +Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 décembre, +évidemment dictées par <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> l'idée que vous traitiez séparément +avec les Turcs, et pour empêcher l'exécution de toute mesure contraire +à notre traité d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit, +et que la convention est réellement ratifiée, je ne doute pas que la +restriction ne soit levée avant l'arrivée des transports. Je juge de +votre embarras, monsieur le Général, par le mien; peut-être avec la +bonne foi qui vous caractérise, pourrions-nous aplanir des difficultés +insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y +rencontrer votre réponse. Vous voyez, monsieur le Général, que je m'en +rapporte encore une fois à votre libéralité sur cette question +vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de +croire à la loyauté de mes intentions.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée et une +parfaite estime,</p> + +<p>«Votre très humble serviteur,</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.»</p> + +<p class="p2">Cette lettre était assez curieuse; car enfin, si ces ordres étaient +précis, la bonne foi, ni les conférences ne pouvaient les éluder. Que +voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Kléber +était toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du +commodore, mais ne doutait pas de sa loyauté. Lanusse était moins +confiant. «Pour faible, à la bonne heure, répondait-il au général en +<span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> chef: de bonne foi! je n'en suis pas sûr.» Poussielgue +n'augurait pas mieux; néanmoins, des représentations étaient bonnes à +faire; il résolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la +convention n'eût pas la sanction de l'amirauté, ne se refusa pas à +développer les motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'armée +d'Orient ne comptait que des hommes éprouvés; la dépêche de Kléber +avait dévoilé sa détresse, le gouvernement pouvait l'avoir à +discrétion; il n'était pas assez simple pour remettre dans les mains +de Bonaparte ses troupes par excellence. La résolution était avouée, +les motifs parfaitement déduits; c'était désormais à la fortune à +décider.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p> +<p class="date">À bord du Tigre, 14 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> (4 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Le Général de division Desaix, et le citoyen Poussielgue, + contrôleur des dépenses de l'armée, et administrateur des + finances, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Général,</p> + +<p>Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise à M. le +commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pièces par lesquelles +il a répondu.</p> + +<p>Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment +implicitement le fond des instructions que vous nous avez données, +puisque le développement de chacun de ces articles reçoit les diverses +applications qui doivent conduire à votre but.</p> + +<p>Nous voulions voir comment cette ouverture serait reçue, avant de +hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraîner une +rupture. M. Smith n'a pas manqué de nous demander quelques +éclaircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant +généralement que nous donnerions successivement à nos articles tous +les développemens dont ils auraient besoin.</p> + +<p>D'après sa réponse, nous avons aujourd'hui abordé franchement la +question avant qu'il pût communiquer <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> au grand-visir des +espérances qu'il faudrait ensuite démentir. Déjà, dans nos fréquens +entretiens, nous avons mis M. Smith à portée de mesurer l'étendue de +nos prétentions, et il doit être préparé à les entendre sans aigreur. +Vous trouverez ci-joint notre dernière note.</p> + +<p>Vous serez étonné que notre mission soit aussi peu avancée; mais sur +les quatorze jours, nous n'en avons pas passé deux sans avoir du gros +temps qui nous rendait tous malades et hors d'état de nous occuper +convenablement d'affaires sérieuses.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signatsc">Desaix, Poussielgue.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 2.)</p> +<p class="date">15 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> (5 janvier 1800).</p> + +<p>La note remise hier par messieurs les commissaires français contenant +des propositions d'une étendue qui exigerait une discussion entre les +ministres plénipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant +de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir +exécuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp +impérial ottoman, n'étant pas muni de pleins pouvoirs de son +gouvernement, non plus que messieurs les commissaires français du +leur: le soussigné ne voit pas la possibilité de faire un arrangement +définitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera +cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires français +sous les yeux de son altesse le suprême visir. Quant au soussigné, il +ne peut donner d'autre conseil à Son Altesse que celui qu'il a +développé dans le projet qui leur a été communiqué, et il manquerait à +la franchise qu'il a promise au général en chef Kléber, et à messieurs +les commissaires, s'il leur cachait que son devoir <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> le +portera à avertir Son Altesse du danger qui doit nécessairement +résulter pour l'empire ottoman, si un intérêt local et immédiat +l'inclinait à écouter favorablement une proposition tendant +directement à rompre les engagemens contractés pour se préserver, soit +des armes, soit de l'influence de la France dans l'état actuel des +choses, essentiellement différent de celui où elles se trouvaient +avant la paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les +commissaires serait applicable.</p> + +<p>À l'égard de la Grande-Bretagne elle-même, le soussigné n'hésite pas +de répondre, en termes précis, qu'elle restera fidèle à ses +engagemens; et les circonstances qui ont donné lieu au traité de la +triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse, +l'énergie et la bonne foi des alliés, la porte à croire que les liens +récemment formés entre les trois puissances, ne peuvent qu'être +resserrés par tous les efforts qui tendront à la rompre.</p> + +<p class="smaller">À bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p> +<p class="date">De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214<br> + (13 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Le Grand-Visir au général en chef Kléber.</p> + +<p>Le Tartare Moussa m'a apporté votre réponse. Jusqu'à présent toutes +les lettres que vous avez écrites, tant à moi qu'à Moustapha-Pacha, +témoignaient de votre part l'intention d'évacuer l'Égypte, pour éviter +l'effusion du sang, et renouer les nœuds d'amitié qui unissaient +autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous +enverriez bientôt des commissaires pour conférer avec nous au sujet de +l'évacuation, et que la manière <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> dont les commissaires +s'occuperaient de ménager les intérêts de la Porte, prouveraient +combien vous désiriez sincèrement la paix et le bien des deux nations.</p> + +<p>Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez à +l'évacuation la condition que la Porte se détachera des puissances qui +lui sont alliées, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne +s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que +vous prétendez avoir. Si vous voulez vous-même y réfléchir, vous +sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au +traité d'alliance qu'elle a contracté avec les puissances ses amies.</p> + +<p>Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espère qu'ils +arriveront sous peu de jours. Aussitôt qu'ils seront ici, ils +s'aboucheront avec les plénipotentiaires de la Porte et le commandant +anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre +semblable qui blesserait les intérêts de la Porte ou de ses alliés, +nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du +sang; mais s'ils sont véritablement animés du désir de terminer les +choses à l'amiable, ils consentiront avant tout à une prompte +évacuation de l'Égypte, qui est l'article 1<sup>er</sup> et fondamental de la +pacification souhaitée.</p> + +<p>Nous apporterons les meilleurs intentions à ces entretiens: si vos +commissaires y mettent aussi de la bonne volonté, il suffira d'une ou +deux conférences pour terminer la négociation.</p> + +<p>Faites-moi savoir en définitif quel est le parti auquel vous vous +arrêtez.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Joussef-Pacha</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> (N<sup>o</sup> 4.)</p> +<p class="date">Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800.</p> + +<p class="to">Le Commodore Sidney Smith aux citoyens Desaix et Poussielgue.</p> + +<p class="smcap">Messieurs,</p> + +<p>Son altesse le suprême visir se trouvant à El-A'rych, je vais m'y +rendre pour arrêter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en +négociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler +d'une trêve qui les forcerait à rester dans l'inaction sur la lisière +du désert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le bâtiment +que j'ai expédié, avec le développement des motifs qui me faisaient +engager le suprême visir à tel armistice que la saine raison et +l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la côte à cause du mauvais +temps, et le parlementaire qu'a envoyé le général en chef Kléber, à ce +même sujet, n'est arrivé que le lendemain de l'événement fâcheux du +massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant +cette garnison, n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur +étaient faites avant l'approche d'une troupe effrénée qui devait les +attaquer, sont entrés en pourparler, quand il était trop tard. Mais, +pendant qu'on capitulait à la grande porte du fossé, ils y ont +pénétré, et ont fait comme à leur ordinaire, de la manière la plus +horrible. Le colonel Douglas accouru pour tâcher de contenir cette +horde de furieux, a manqué vingt fois d'avoir la tête coupée, de même +qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanité et +d'indignation avait engagé à suivre le colonel <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> qui a été +renversé, et le couteau déjà sur le cou, quand il a été délivré par +les janissaires. Le visir n'a pas pu arrêter la troupe ni l'empêcher +d'entrer dans le château. Cependant, le colonel Douglas, aidé par +Rajeb-Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a +réussi à sauver le commandant et près de la moitié de la garnison.</p> + +<p>M. Keith va se concerter avec vous sur votre réunion; la trève +m'ayant été annoncée par l'agent de Russie qui est venu du camp.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, avec estime et considération,</p> + +<p>Votre serviteur très humble,</p> + +<p class="smcap">Smith,</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 5.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 17 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + de la République française (17 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, au Grand-Visir.</p> + +<p>Votre dernière lettre m'a été remise hier soir par le Tartare Moussa; +ce même jour, j'avais expédié, vers le quartier-général de Votre +Excellence, un homme de confiance du très honoré Moustapha-Pacha, +portant des dépêches à mes plénipotentiaires que je croyais arrivés à +Ghazah, et je vous ai fait connaître, par cette même occasion et par +ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'événement d'El-A'rych, ainsi +que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer, pour arriver +à un accommodement également désirable pour les deux partis. Ce que +j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement +français ne puisse un jour m'accuser de <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> n'avoir pas employé +tous les moyens pour arrêter l'effusion du sang entre deux nations +qui, plus que jamais, ont le plus grand intérêt de se réunir +étroitement, et, pour qu'en cas que mes propositions ne soient point +écoutées, Votre Excellence demeure seule comptable, non seulement +envers son souverain Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de +celui qui pourrait couler encore; qu'elle demeure comptable envers la +Sublime Porte, d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle +aurait pu obtenir avec certitude de la manière la plus conforme aux +intérêts de l'empire ottoman: je parle de l'évacuation de l'Égypte, et +je m'explique.</p> + +<p>Votre Excellence m'a proposé, dans ses lettres précédentes, 1<sup>o</sup>. notre +libre sortie de l'Égypte avec armes, bagages et toutes autres +propriétés; 2<sup>o</sup> qu'il serait fourni à cet effet à l'armée, de la part +de la Sublime Porte, tous les bâtimens nécessaires, et pourvus de +vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions à la +simple condition qui suit; <i>savoir</i>, qu'aussitôt que les Français +auront évacué l'Égypte, la Sublime Porte se retirera de la triple +alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour +maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette +évacuation, serait rétablie.</p> + +<p>D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de +s'entendre sur les différens détails d'exécution, et je propose pour +cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux +plénipotentiaires actuellement à bord du <i>Tigre</i>, ou à Ghazah; le +second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre +reis-effendi, accompagné d'un autre grand de votre armée, à Cathiëh ou +à Salêhiëh, où j'enverrai de mon côté <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> un officier général +chargé de mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette +lettre, mes envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier-général; +le troisième enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs +pour cet objet, au très honoré Moustapha-Pacha actuellement au Caire: +en six heures de temps tout pourrait être terminé. Je demande à Votre +Excellence une réponse catégorique, en lui observant que de toutes les +manières une suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi +indispensable que conforme aux droits de la guerre; sans cette +suspension, nos négociations ne deviendraient que le prétexte d'un +affreux brigandage et de lâches assassinats. Je dois aussi vous +prévenir que j'ai reçu la nouvelle officielle que déjà le 3 de ce +mois, répondant au 26 du mois de Rageb, il a été conclu, à bord du +<i>Tigre</i>, entre sir Sidney Smith et mes plénipotentiaires, un armistice +d'un mois, sauf prolongation s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me +semble qu'il est obligatoire que Votre Excellence y consente; on ne +s'est jamais joué de choses aussi sacrées et aussi importantes.</p> + +<p>Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai +pour elle.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="right20">Pour copie conforme,</p> + +<p class="right20">Le général de division, chef de l'état-major + général de l'armée,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damas</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> (N<sup>o</sup> 6.)</p> +<p class="date">À bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800.</p> + +<p class="to">Le général de division Desaix, et le citoyen Poussielge, + contrôleur des défenses de l'armée, et administrateur des + finances, au général, en chef Kléber.</p> + +<p>Nous vous envoyons, citoyen Général, copie de la réponse de M. Smith, +à notre dernière note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont +elle a été suivie, nous avons observé que s'il était impossible aux +alliés de consentir 1<sup>o</sup>. à la dissolution de l'alliance; 2<sup>o</sup>. à la +restitution des îles, parce qu'elles sont occupées par les Russes; +3<sup>o</sup>. à une garantie jusqu'à la paix de nos possessions dans la +Méditerranée, toutes propositions pour lesquelles il pourrait être +nécessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, <i>il serait +également impossible que vous consentissiez à l'évacuation pure et +simple, comme on le proposait, sans y être autorisé par le +Gouvernement français</i>; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple +pour terminer tous les débats, c'est d'envoyer chacun de notre côté un +courrier à nos Gouvernemens respectifs pour les informer du résultat +des conférences, et attendre leurs ordres, que jusque-là et pour un +temps déterminé, on suspendrait toute hostilité, si on pouvait y faire +consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait à +se battre, sans que cela empêchât l'envoi des courriers.</p> + +<p>C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah. +M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu +le 8 nivôse, que le grand-visir y était, qu'il s'était commis, dans la +prise de <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> cette place, des atrocités qui lui ôtaient la +confiance de nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le +grand-visir fût dans les meilleures dispositions, et que son autorité +et celles du pacha eussent été méconnues dans cette occasion. D'après +ces considérations, plus détaillées dans la lettre de M. Smith +ci-jointe, et dans les instructions à son secrétaire dont nous vous +envoyons l'extrait, nous nous sommes décidés à attendre à Jaffa des +nouvelles de M. Smith, en l'engageant à s'y rendre avec le +reis-effendi. Nous le prions aussi de vous faire connaître directement +la réponse qu'il aura à nous faire sur notre dernière note, en sorte +que vous pourriez nous faire connaître vos intentions ultérieures.</p> + +<p>Les conférences ont été poussées aussi avant qu'il était possible; +tous les intérêts respectifs, tant de l'Europe que de l'Égypte, ont +été repassés et débattus. Il paraît que nous nous entendons +parfaitement sur tous les points, et, qu'en définitif, il faudra en +venir à un courrier parlementaire, à moins que le grand-visir ne +persiste à se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez +de détermination.</p> + +<p>Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire; il y a été reçu avec +enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous +envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va +déterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des +secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une idée assez +exacte de la situation de l'Europe, des armées et de notre +gouvernement à cette époque, pour que vous puissiez prévoir à peu près +quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'Égypte.</p> + +<p>Nous sommes extrêmement embarrassés pour correspondre <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> avec +vous, les occasions sont difficiles à trouver. Nous vous prions de +donner ordre à un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou à un de +ceux qui sont à Alexandrie de venir nous joindre, et de rester à nos +ordres, pour que nous puissions vous l'expédier toutes les fois qu'il +sera nécessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dépendre +pour cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup +d'honnêteté et de bonne volonté.</p> + +<p>Cet aviso peut venir en parlementaire à Jaffa; si nous n'y sommes plus +quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu où nous pourrons être.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Desaix</span> et <span class="smcap">Poussielgue</span>.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Au camp impérial ottoman, à El-A'rych,<br> + le 15 janvier 1800.</p> + +<p class="to">Le commodore Sidney Smith au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Monsieur le Général,</p> + +<p>Messieurs vos envoyés s'étant un peu formalisés de la franchise de ma +dernière note officielle, je ne suis pas sans appréhension que mon +langage ait pu vous faire une impression différente de celle que je +désirais produire, et je serais fâché de voir naître un sentiment +d'éloignement, quand mon objet n'était que de découvrir jusqu'à leur +base, les barrières qui nous séparent, afin de les ôter plus +facilement.</p> + +<p>Je ne vois pas pourquoi des militaires français, qui ont été les +premiers à faire justice du système spoliateur <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> et +révolutionnaire, peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagérés +qui ont fait le malheur de la France en gâtant une belle cause; ou +supposé qu'on ait voulu leur faire une pareille injure, le règne de la +démagogue expirait à son foyer, il est de l'intérêt de tout le monde +qu'elle ne renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et +contre lequel nous nous défendons, c'est la continuation de cette +manie de faire des Républiques bon gré malgré, partout où un +soi-disant patriote peut trouver un exil honorable par une place qui +le met à même d'achever, ou pour mieux dire, continuer ses expériences +politiques sur le pauvre genre humain. Si tous les hommes de marque, +attachés au Gouvernement français, avaient des vues aussi droites et +des projets aussi raisonnables que M. Poussielgue et le général +Desaix, cette méfiance cesserait bientôt.</p> + +<p class="p2">J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et une considération +des plus distinguées,</p> + +<p>Votre très humble serviteur,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Sidney Smith</span>.</p> + + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> (N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Quartier-général de Salêhiëh, le 29 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + de la République française (19 janv. 1800).</p> + +<p class="to">Le général en chef Kléber au commodore Sidney Smith.</p> + +<p>J'ai reçu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est +nullement relatif à l'objet qui nous a réunis, et sur lequel nous +traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser la +réception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir +l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à +mes plénipotentiaires de traiter en définitive de l'évacuation pure et +simple de l'Égypte, je leur envoie néanmoins, par mon aide-de-camp +Damas, l'ordre exprès de rompre les conférences, dès-lors qu'ils +trouveraient, de la part du visir ou de la vôtre, trop de résistance à +obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives à +l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande, parce +que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrêter +l'ardeur, et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée. Je m'en +réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me +serait la plus pénible, monsieur le Général, serait d'être obligé de +revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre +loyauté; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent +bien à même de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne +à cœur.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> (N<sup>o</sup> 8.)</p> +<p class="date">Au quartier-général de Salêhiëh, le 28 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + (18 janvier 1800).</p> + +<p class="to">Au Grand-Visir.</p> + +<p>J'ai reçu à Salêhiëh la dernière lettre que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, resté à Cathiëh par +malentendu.</p> + +<p>Actuellement que mes plénipotentiaires sont arrêtés au +quartier-général de Votre Excellence, et que j'ai rapproché le mien de +manière à rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai +tout lieu d'espérer que nous nous entendrons mieux, et que nos +négociations obtiendront bientôt le résultat heureux que Votre +Excellence paraît désirer autant que moi. J'envoie à mes +plénipotentiaires des instructions en conséquence. Ils ne rejetteront +à l'avenir que ce qui pourrait être contraire à la gloire et à la +sûreté de l'armée, dont le commandement m'est confié.</p> + +<p>Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai +pour elle.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="to p2"><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Le Grand-visir au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p> +<p class="date">Du quartier-général à El-A'rych (sans date).</p> + +<p class="greet"><i>Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des + Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé général + français</i> <span class="smcap">Kléber</span>, <i>dont la fin puisse être heureuse</i>; <span class="smcap">Salut</span>.</p> + +<p>J'ai reçu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez +dernièrement adressée. Vous m'écrivez que vous vous êtes mis ces +jours-ci en marche, accompagné d'une légère escorte, pour être à +portée de donner les réponses nécessaires aux conditions que je vous +proposerai, relativement à l'heureuse affaire de l'évacuation de +l'Égypte que vous désirez, ou bien à la bataille; et que vous vous +êtes acheminé vers Belbéis et Salêhiëh, pour y attendre les réponses à +vos dernières dépêches. Vous me dites aussi que si vos délégués +n'étaient pas encore arrivés à mon quartier-général, il serait +convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour conférer sur +l'affaire en question, et la terminer le plus tôt possible.</p> + +<p>Votre loyauté ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous +désirez l'heureuse réussite de la bonne affaire concernant +l'évacuation de l'Égypte, et qui est un prélude à la paix, et que vous +avez marché dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez +écrit par le passé, il est clair que, d'après mon zèle et ma loyauté, +je ne consentirai pas non plus à l'effusion du sang. Il est évident +aussi que votre départ du Caire, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> et votre marche vers ces +contrées, n'a pour but que de faire croire à votre justice et votre +loyauté, et d'accélérer, d'une manière avantageuse pour la Sublime +Porte, le terme de l'heureuse affaire de l'évacuation de l'Égypte, qui +doit être le prélude de la paix et de la tranquillité.</p> + +<p>Je dois vous prévenir que vos délégués, qui sont arrivés ces jours-ci +à mon quartier-général, ont déjà ouvert les conférences, et que malgré +votre assurance concernant le plein succès de l'affaire dont il +s'agit, conformément à la loyauté et au zèle qui vous font aimer, ils +<i>rendent difficile la réussite de cette si bonne affaire de +l'évacuation</i>.</p> + +<p>La Sublime Porte est depuis trois siècles amie de la France; mais +ayant été destiné par mon souverain à m'emparer et à délivrer par la +voie des armes, ou sans me battre, l'Égypte, dont les Français se sont +emparés à l'imprévu, il est certain qu'avec le secours du Très-Haut, +je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre désir étant +réellement d'évacuer l'Égypte, sans vous battre, loin de vouloir +l'effusion du sang, mon désir est conforme au vôtre.</p> + +<p>Je vous ai écrit cette lettre pour vous dire qu'il dépend de votre +volonté de vous comporter d'après la préférence que vous aurez donnée +à l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre.</p> + +<p>Quand vous aurez reçu la présente, et que vous en aurez compris le +contenu, j'espère que vous vous conduirez toujours suivant votre +loyauté et votre franchise.</p> + +<p class="right20">Traduit par moi secrétaire interprète<br> + du général en chef Kléber,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damielk Bracevisch</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> (N<sup>o</sup> 10.)</p> +<p class="date">Quartier-général de Salêhiëh, le 26 nivôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + (16 janvier 1800)</p> + +<p class="to">Kléber, général en chef, au général de division Desaix et au + citoyen Poussielgue, Plénipotentiaires près le Grand-Visir.</p> + +<p>Quatre heures après que je vous ai eu expédié ma dernière dépêche, est +arrivé l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je +n'ai, de mon côté, autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si +ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et +consentir l'évacuation de l'Égypte pure et simple, et de la manière la +plus honorable pour l'armée française; mais il me semble qu'il est de +l'intérêt même des Turcs de n'entrer en Égypte que lorsque nous +l'aurons évacuée, du moins en partie; car, comment éviter sans cela un +carnage, qui peut-être rendra tous les traités illusoires. Ainsi, un +mois de trève me paraît presque indispensable; l'évacuation de +l'Égypte supérieure est surtout très difficile sans cela. Je remets, +au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité.</p> + +<p class="smcap">Kléber, général en chef de l'armée d'Égypte,</p> + +<p>Autorise et donne pleins pouvoirs à ses plénipotentiaires, le général +de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter +définitivement, et sans qu'il soit nécessaire de demander des +instructions ultérieures de l'évacuation de l'Égypte, avec les +plénipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables +pour l'armée française, et ainsi que peuvent le permettre les +circonstances.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> (N<sup>o</sup> 11.)</p> +<p class="date">Au camp de Salêhiëh, 30 janvier 1800.</p> + +<p class="to">Le commissaire ordonnateur en chef Daure au citoyen Ministre de la +guerre, a Paris.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Ministre,</p> + +<p>Je vous fais passer ci-joint copie du traité passé entre le général en +chef Kléber et les envoyés du grand-visir, à la suite des conférences +qui ont eu lieu à El-A'rych. Vous verrez par ce traité que l'armée +évacue l'Égypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle +arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je +pense qu'elle débarquera à Toulon ou à Marseille.</p> + +<p>Je dois vous prévenir que sa force est <i>d'environ vingt-cinq mille +hommes de toutes armes</i>, <i>dont deux mille de cavalerie</i>, <i>trois +d'artillerie</i>, <i>mille des troupes du génie</i>, <i>dix-huit mille +d'infanterie</i>, et le reste d'administration, et autres individus +employés à la suite de l'armée. J'ai cru devoir vous faire connaître +de suite ce traité. J'ai profité du départ du citoyen Damas, +aide-de-camp du général en chef Kléber, qui se rend à Paris, porteur +des dépêches du Général en chef au Gouvernement. Je vous envoie le +commissaire des guerres Miot, qui pourra vous donner tous les +renseignemens nécessaires sur l'administration de l'armée. Il est à +même plus que personne de le faire.</p> + +<p>L'armée, à son arrivée, aura besoin d'un habillement complet. Celui +qu'elle a reçu cette année ne peut lui être suffisant. La différence +des uniformes, la mauvaise qualité des draps, sont des motifs pressans +de lui en <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> donner un autre. Le général Desaix devant partir +sous peu de temps, je profiterai de cette occasion pour vous faire +connaître les besoins de l'armée en tout genre.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, etc.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Daure.</span></p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 12.)</p> +<p class="date">Au quartier général du Caire, 30 janvier 1800.</p> + +<p class="to">Baudot, aide-de-camp, au général en chef Kléber.</p> + +<p class="smcap">Mon Général,</p> + +<p>Le citoyen Hamelin part à l'instant pour se rendre à votre +quartier-général, avec l'aide-de-camp du général Dugua, qui vous porte +des dépêches: c'est, sans doute, pour presser la conclusion de la +spéculation commerciale qu'il vous a proposée, ce qui m'a engagé à +vous prévenir qu'il n'y a au Caire qu'un cri général contre un pareil +marché: on vous y donne comme intéressé, et on tient là-dessus des +propos fort infâmes. Le citoyen Hamelin veut, dit-on, gagner +Poussielgue pour vous parler en faveur du marché. Il doit même lui +avoir offert une prime en cas de réussite. J'étais ce matin chez le +général Dugua, lorsque le citoyen Hamelin y est entré. Le Général lui +a donné lecture de la lettre que la commission vous écrit à ce sujet. +Vous voyez vous-même qu'elle a composé avec sa façon de penser, et +qu'elle a profité de l'absence du citoyen Leroy pour ne point donner +d'avis, et vous laisser la responsabilité. Mon intention est de dire à +ceux qui pourront m'en parler, et je ne crois pas être blâmé de vous, +que l'objet proposé, intéressant l'armée, vous aviez voulu, pour +prouver combien ses intérêts <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> vous sont chers, et ne pouvoir +être accusé par les malveillans de la moindre négligence, soumettre +même ceci à une commission, quoique votre opinion, fortement +prononcée, fût que vous ne vouliez pas que l'esprit le plus méchant +pût vouloir faire regarder l'évacuation de l'Égypte comme une +spéculation mercantile. Que je vous verrais avec plaisir débarrassé +d'une armée où il se trouve des hommes aussi scélérats, qui, ne vous +connaissant pas, ou feignant de ne pas connaître votre cœur +désintéressé, croient, d'après leur propre cœur, que l'or est la +seule idole que l'on doit encenser! Ils n'ont jamais travaillé pour la +gloire.</p> + +<p>Je compte, mon Général, partir demain, ou après, pour vous rejoindre à +Salêhiëh. Rapp arrive à l'instant; Damas compte partir demain. Il est +inutile, je crois, en général, de vous assurer de mon respect et de +mon dévoûment.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">A. Baudot</span>.</p> + +<p><i>P. S.</i> Je crois devoir vous dire que tout ce qui se fait au camp et à +El-A'rych, même de plus secret, est aussitôt su au Caire.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 13.)</p> +<p class="date">Alexandrie, le 30 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span><br> + (19 février 1800).</p> + +<p class="to">Lanusse, général de division, au Général en chef.</p> + +<p>Par sa lettre du 21 de ce mois, le général Damas me prévient que vous +avez sursis au départ des blessés, et à celui de la Commission des +Arts jusqu'à nouvel ordre. Leur armement est prêt, ils partiront quand +vous voudrez. Cependant les Anglais pourraient encore leur occasionner +<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> quelque retard. Trois voiles étaient avant-hier devant +Alexandrie; les citoyens Tallien, Livron et Damas, votre aide-de-camp, +croyant y reconnaître le <i>Thésée</i>, se mirent dans une chaloupe et +furent à bord de la plus près. C'était une corvette venant en droiture +d'Angleterre, sortie de Plymouth depuis six semaines. Le capitaine ne +voulut point leur donner de nouvelles; il leur dit seulement qu'il +apportait des dépêches très pressées au commodore Smith. Votre +aide-de-camp le prévint qu'il allait partir incessamment pour la +France avec un passe-port du commodore. Il lui répondit qu'il avait, +pour ne laisser sortir personne, des ordres que ceux de Sydney Smith +ne pouvaient annuler. Le commandant d'un brick, qui se trouvait là +dans le même moment, dit également à votre aide-de-camp que, malgré +qu'il sût d'une manière positive qu'il était muni d'un passe-port de +Smith, il ne le laisserait pas non plus passer, s'il pouvait faire +autrement. Cela a donné matière à beaucoup de conjectures. La plus +vraisemblable, suivant moi, est le rappel de Smith. Il est aussi +possible qu'il se passe de grands événemens en Europe. Le <i>Thésée</i> est +dans ce moment en Chypre; il ne tardera pas à reparaître. Je +m'empresserai de vous informer de ce qu'il nous apprendra +d'intéressant à son arrivée.</p> + +<p>Les travaux de l'armement sont en activité. Nos bâtimens seront prêts +pour l'époque fixée pour l'embarquement, si l'argent ne nous manque +point.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signatsc">Lanusse.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> CONVENTION<br> + +POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE,</h2> + +<div class="to"> +<p>passée entre les citoyens Desaix, général de division, et + Poussielgue, administrateur général des finances;</p> + +<p>et leurs excellences Moustapha-Raschid, effendi tefterdar, et + Moustapha-Razycheh, effendi reis el-kettab, ministres + plénipotentiaires de son altesse le suprême Visir.</p> +</div> + +<p>L'armée française en Égypte, voulant donner une preuve de ses désirs +d'arrêter l'effusion du sang, et de voir cesser les malheureuses +querelles survenues entre la République Française et la Sublime Porte, +consent à évacuer l'Égypte, d'après les dispositions de la présente +convention, espérant que cette concession pourra être un acheminement +à la pacification générale de l'Europe.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 1</span><sup>er</sup>. L'armée française se retirera avec armes, bagages et +effets, sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et +transportée en France, tant sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera +nécessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et pour que lesdits +bâtimens puissent être plus promptement préparés, il est convenu qu'un +mois après la ratification de la présente, il sera envoyé au château +d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la +Sublime Porte.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 2.</span> Il y aura un armistice de trois mois en Égypte, à compter du +jour de la signature de la présente convention; et cependant, dans le +cas où la trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir par la +Sublime Porte fussent prêts, ladite trêve sera prolongée jusqu'à ce +que <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> l'embarquement puisse être complètement effectué; bien +entendu que de part et d'autre on emploiera tous les moyens possibles +pour que la tranquillité des armées et des habitans, dont la trêve est +l'objet, ne soit point troublée.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 3.</span> Le transport des armées françaises aura lieu, d'après le +règlement des commissaires nommés, à cet effet, par la Sublime Porte, +et par le général en chef Kléber; et si, lors de l'embarquement il +survenait quelque discussion entre lesdits commissaires, sur cet +objet, il en sera nommé un par M. le commodore Sidney Smith, qui +décidera les différends, d'après les réglemens maritimes de +l'Angleterre.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 4.</span> Les places de Cathiëh et de Salêhiëh seront évacuées par les +troupes françaises, le huitième jour, ou au plus tard, le dixième jour +après la ratification de la présente convention. La ville de Mansoura +sera évacuée le quinzième jour; Suez sera évacuée six jours avant le +Caire; les autres places, situées sur la rive orientale du Nil, seront +évacuées le dixième jour; le Delta sera évacué quinze jours après +l'évacuation du Caire. La rive occidentale du Nil, et ses dépendances, +resteront entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du Caire; +et cependant, comme elles doivent être occupées par l'armée française +jusqu'à ce que toutes les troupes soient évacuées de la Haute-Égypte, +ladite rive occidentale et ses dépendances pourront n'être évacuées +qu'à l'expiration de la trève, s'il est impossible de les évacuer plus +tôt. Les places évacuées par l'armée seront remises à la Sublime Porte +dans l'état où elles se trouvent actuellement.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 5.</span> La ville du Caire sera évacuée dans le délai de quarante +jours, si cela est possible, ou au plus tard <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> dans +quarante-cinq jours, à compter du jour de la ratification de la +présente.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 6.</span> Il est expressément convenu que la Sublime Porte apportera +tous ses soins pour que les troupes françaises des diverses places de +la rive occidentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages +vers le quartier-général, ne soient, pendant leur route, inquiétées +dans leurs personnes, biens et honneurs, soit de la part des habitans +de l'Égypte, soit par les troupes de l'armée impériale ottomane.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 7.</span> En conséquence de l'article ci-dessus, et pour prévenir toutes +discussions et hostilités, il sera pris des mesures pour que les +troupes turques soient toujours suffisamment éloignées des troupes +françaises.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 8.</span> Aussitôt après la ratification de la présente convention, tous +les Turcs et autres nations sans distinction, sujets de la Sublime +Porte, détenus ou retenus en France, seront mis en liberté, et +réciproquement tous les Français détenus ou retenus dans toutes les +villes et Échelles de l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes +de quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations et +consulats français, seront également mises en liberté.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 9.</span> La restitution des biens et des propriétés des habitans et des +sujets de part et d'autre, ou le remboursement de leur valeur aux +propriétaires, commencera immédiatement après l'évacuation de +l'Égypte, et sera réglé à Constantinople par des commissaires nommés +respectivement pour cet objet.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 10.</span> Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, +ne sera inquiété, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les +liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Français pendant leur +occupation de l'Égypte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> <span class="smcap">Art. 11.</span> Il sera délivré à l'armée française, tant de la part +de la Sublime Porte que de la Grande-Bretagne, les passe-ports, +saufs-conduits, et convois nécessaires pour assurer son retour en +France.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 12.</span> Lorsque l'armée française d'Égypte sera embarquée, la Sublime +Porte, ainsi que ses alliés, promettent que, jusqu'à son retour sur le +continent de la France, elle ne sera nullement inquiétée; comme de son +côté, le général en chef Kléber, et l'armée française en Égypte, +promettent de ne commettre, pendant ledit temps, aucune hostilité, ni +contre les flottes, ni contre le pays de la Sublime Porte et de ses +alliés, et que les bâtimens qui transporteront ladite armée ne +s'arrêteront à aucune autre côte qu'à celle de France, à moins de +nécessité absolue.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 13.</span> En conséquence de la trêve de trois mois, stipulée ci-dessus +avec l'armée française pour l'évacuation de l'Égypte, les parties +contractantes conviennent que si, dans l'intervalle de ladite trêve, +quelques bâtimens de France, à l'insu des commandans des flottes +alliées, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiraient après +avoir pris l'eau et les vivres nécessaires, et retourneraient en +France munis de passe-ports des cours alliées, et dans le cas où +quelques uns desdits bâtimens auraient besoin de réparations, ceux-là +seuls pourraient rester, jusqu'à ce que lesdites réparations fussent +achevées, et partiraient aussitôt après pour France, comme les +précédens, par le premier vent favorable.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 14.</span> Le général en chef Kléber pourra envoyer sur-le-champ en +France un aviso, auquel il sera donné les sauf-conduit nécessaires +pour que ledit aviso puisse prévenir le Gouvernement français de +l'évacuation de l'Égypte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> <span class="smcap">Art. 15.</span> Étant reconnu que l'armée française a besoin de +subsistances journalières pendant les trois mois dans lesquels elle +doit évacuer l'Égypte, et pour trois autres mois à compter du jour où +elle sera embarquée, il est convenu qu'il lui sera fourni les +quantités nécessaires de blé, viande, riz, orge et paille, suivant +l'état qui en est présentement remis par les plénipotentiaires +français, tant pour le séjour que pour le voyage; celles desdites +quantités que l'armée aura retirées de ses magasins après la +ratification de la présente, seront déduites de celles à fournir par +la Sublime Porte.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 16.</span> À compter du jour de la ratification de la présente +convention, l'armée française ne prélèvera aucune contribution +quelconque en Égypte; mais, au contraire, elle abandonnera à la +Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles, qui lui +resteraient à lever jusqu'à son départ, ainsi que les chameaux, +dromadaires, munitions, canons, et autres objets lui appartenant, +qu'elle ne jugera pas à propos d'emporter, de même que les magasins de +grains provenant des contributions déjà levées; et enfin, les magasins +des vivres. Ces objets seront examinés et évalués par des commissaires +envoyés en Égypte, à cet effet, par la Sublime Porte, et par le +commandant des forces britanniques, conjointement avec les préposés du +général en chef Kléber, et remis par les premiers au taux de +l'évaluation ainsi faite, jusqu'à la concurrence de la somme de 3000 +bourses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> qui sera nécessaire à l'armée française pour accélérer ses +mouvemens et son embarquement; et si les objets désignés <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ne +produisaient pas cette somme, le déficit sera avancé par la Sublime +Porte, à titre de prêt, qui sera remboursé par le Gouvernement +français sur les billets des commissaires préposés par le général en +chef Kléber, pour recevoir ladite somme.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 17.</span> L'armée française ayant des frais à faire pour évacuer +l'Égypte, elle recevra après la ratification de la présente +convention, la somme stipulée dans l'ordre suivant,</p> + +<p class="center">SAVOIR:</p> + +<table border="0" cellpadding="2" summary="Frais."> +<colgroup> + <col width="25%"> + <col width="10%"> + <col width="65%"> +</colgroup> +<tr> +<td>Le quinzième jour</td> +<td class="td-right">500</td> +<td>bourses.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le trentième jour</td> +<td class="td-right">500</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Le quarantième jour</td> +<td class="td-right">300</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Le cinquantième jour</td> +<td class="td-right">300</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Le soixantième jour</td> +<td class="td-right">300</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Le quatre-vingtième jour</td> +<td class="td-right">300</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Et enfin, le quatre-vingt-dixième jour</td> +<td class="td-right">500</td> +<td>autres bourses.</td> +</table> + +<p>Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles +seront reçues en prêt des personnes commises à cet effet par la +Sublime Porte; et pour faciliter l'exécution desdites dispositions, la +Sublime Porte enverra, immédiatement après l'échange des +ratifications, des commissaires dans la ville du Caire, et dans les +autres villes occupées par l'armée.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 18.</span> Les contributions que les Français pourraient avoir perçues +après la date de la ratification, et avant la notification de la +présente convention, dans les divers points de l'Égypte, seront +déduites sur le montant des 3000 bourses ci-dessus stipulées.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 19.</span> Pour accélérer et faciliter l'évacuation des places, la +navigation des bâtimens français de transports <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> qui se +trouveront dans les ports français de l'Égypte, sera libre pendant les +trois mois de trêve, depuis Damiette et Rosette jusqu'à Alexandrie, et +d'Alexandrie à Rosette et Damiette.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 20.</span> La sûreté de l'Europe exigeant les plus grandes précautions +pour empêcher que la contagion de la peste n'y soit transportée, +aucune personne malade, ou soupçonnée d'être atteinte d'une maladie, +ne sera embarquée; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute +autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le délai +convenu pour l'évacuation, demeureront dans les hôpitaux où ils se +trouveront, sous la sauve-garde de son altesse le suprême Visir, et +seront soignés par des officiers de santé français, qui resteront +auprès d'eux jusqu'à ce que leur guérison leur permette de partir, ce +qui aura lieu le plus tôt possible. Les articles 11 et 12 de cette +convention leur seront appliqués comme au reste de l'armée, et le +commandant en chef de l'armée française s'engage à donner les ordres +les plus stricts aux différens officiers commandant les troupes +embarquées, de ne pas permettre que les bâtimens les débarquent dans +d'autres ports que ceux qui seront indiqués par les officiers de +santé, comme offrant les plus grandes facilités pour faire la +quarantaine utile, usitée et nécessaire.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 21.</span> Toutes les difficultés qui pourraient s'élever, et qui ne +seraient pas prévues par la présente convention, seront terminées à +l'amiable entre les commissaires délégués, à cet effet, par son +altesse le suprême Visir, et par le général en chef Kléber, de manière +à en faciliter l'exécution.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 22.</span> Le présent ne sera valable qu'après les ratifications +<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> respectives, lesquelles devront être échangées dans le délai +de huit jours; ensuite de laquelle ratification la présente convention +sera religieusement observée de part et d'autre.</p> + +<p>Fait et scellé de nos sceaux respectifs, au camp des conférences près +d'El-A'rych, le 4 pluviôse an VIII de la République française, 24 +janvier 1800, et le 28 de la lune de chaban, l'an de l'hégire 1214.</p> + +<div class="signat"> +<p><i>Signé</i> le général de division <span class="smcap">Desaix</span>, le citoyen Étienne + <span class="smcap">Poussielgue</span>, plénipotentiaires du général Kléber;</p> + +<p>Et leurs excellences <span class="smcap">Moustapha-Raschid</span>, effendi tefterdar, et + <span class="smcap">Moustapha-Rasycheh</span>, effendi reis el-kettad, plénipotentiaires de + son altesse le suprême Visir.</p> +</div> + +<p class="right20"><i>Pour copie conforme à l'expédition française, remise aux ministres +turcs en échange de leur expédition en turc.</i></p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Poussielgue</span>, <span class="smcap">Desaix</span>.</p> + +<p class="p2">Le général Kléber renvoya l'exemplaire turc au Grand-Visir, avec sa +ratification au bas, ainsi conçu:</p> + +<p>«Je soussigné général en chef, commandant l'armée française en Égypte, +approuve et ratifie les conditions du traité ci-dessus, pour avoir +leur exécution en leur forme et teneur, devant croire que les +vingt-deux articles y relatés sont entièrement conformes à la +traduction française, signée par les plénipotentiaires du grand-visir, +et ratifiée par son altesse, traduction dont le sens sera exactement +suivi, chaque fois qu'à cet égard, et pour raison de quelques +variantes, il pourrait s'élever des difficultés.»</p> + +<p class="date">Au quartier-général de Salêhiëh, le 8 pluviôse (28 janvier 1800).</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH.</h2> + +<p class="chaptitle">BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.</p> + +<p>La lettre de Sidney donna une nouvelle impulsion aux mesures de +défense que le général en chef avait arrêtées. Il pressa le retour du +matériel qui se trouvait déjà à Rosette, et fit remonter en toute hâte +des munitions qu'on avait transportées à Alexandrie. Il accéléra la +marche des corps qui stationnaient à Rahmaniëh, expédia des courriers +dromadaires à ceux qui étaient encore disséminés dans la Haute-Égypte, +et se vit bientôt entouré de l'armée entière, avec laquelle il prit +position vers la Koubbé. Il lui adressa une proclamation pour la +préparer aux suites d'une rupture; en même temps il chargea le +secrétaire de Sidney qui lui avait rendu la dépêche du commodore +d'aller sur-le-champ donner communication de cette pièce au visir. Il +appela auprès de lui Moustapha-Pacha, commissaire de la Porte, lui +déclara qu'il différait l'évacuation du Caire, et qu'il regarderait +comme un acte d'hostilité le moindre mouvement que ferait l'armée +ottomane au-delà de Belbéis. Joussef se trouvait dans cette place +lorsque la dépêche lui fut <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> rendue. Son camp était déjà levé +et lui-même prêt à monter à cheval. Il témoigna son étonnement de +l'opposition que montraient les Anglais à l'exécution d'un traité +qu'ils avaient mis tant d'insistance à conclure, et adressa à Sidney +les représentations qui suivent:</p> + +<p class="to">Le Grand-Visir au commodore Sidney Smith.</p> + +<p>«Il est superflu de vous faire savoir qu'il a été convenu, dans les +conférences qui ont eu lieu à El-A'rych, entre mes plénipotentiaires +et ceux de l'honoré général Kléber, que les escadres de la Sublime +Porte, celles de l'Angleterre et de la Russie n'auraient pas inquiété +les bâtimens sur lesquels doivent s'embarquer les Français qui +évacueront l'Égypte. Ces conventions vous ont été connues, et elles +ont été stipulées d'après votre avis, en vertu de votre qualité de +ministre plénipotentiaire; vous étiez convenu en même temps que la +Porte aurait fourni des firmans de route, et que vous auriez donné des +passe-ports aux Français qui seraient sortis de l'Égypte en toute +sûreté avec armes et bagages, et remis lesdits passe-ports au lord +Nelson, qui se serait chargé de les faire arriver sains et saufs dans +les ports de France.</p> + +<p>«D'après cela, il est évident qu'il est de toute nécessité que cette +convention soit complétement exécutée, sans qu'il puisse y être mis +aucune opposition. Cependant le général en chef Kléber vient <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> +de m'envoyer copie d'une lettre que vous lui écrivez, et dont +l'original a été vu par votre secrétaire Keith, dans laquelle vous lui +faites part des ordres de lord Keith, mon honoré ami, amiral de +l'escadre de Sa Majesté britannique dans la Méditerranée, qui sont +contraires à l'exécution de la convention. Quoique vous n'ayez pas +encore reçu la lettre du lord Keith qui contient les susdits ordres, +votre lettre ayant singulièrement affecté le général Kléber, son +excellence Moustapha-Pacha a fait savoir, par des dépêches réitérées, +qu'il se refusait à évacuer le Caire. Comme vous mandez à ce général, +en lui faisant part des ordres du lord Keith, qu'il serait nécessaire +d'ouvrir de nouvelles conférences pour prendre des arrangemens en +conséquence, il a élevé des doutes sur la libre sortie des Français de +l'Égypte, et a déclaré qu'il n'évacuerait le Caire que lorsqu'il +serait pleinement rassuré. Cependant l'époque où le Caire aurait dû +être évacué, conformément à la convention, étant arrivée, et cette +infraction au traité mettant dans le cas de recommencer les +hostilités; mais étant convaincu que le général Kléber ne s'est point +conformé au traité à cet égard, que parce qu'il a eu connaissance et a +été très affecté des difficultés opposées par le lord Keith, et qu'il +désirait, avant d'en venir à cette mesure, être rassuré de ce côté, on +s'est borné à lui faire donner l'assurance que l'Angleterre ne +mettrait aucun obstacle à l'arrivée de l'armée française dans les +ports de France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> «Il est inutile de vous dire qu'il est certain que le lord +Keith n'était point instruit de l'évacuation de l'Égypte, lorsqu'il a +expédié ses dépêches, et que vous auriez dû lui en donner connaissance +avant d'écrire au général français des lettres qui devaient +nécessairement lui donner de l'inquiétude; vous devez donc montrer le +plus grand zèle pour faire exécuter complétement tous les articles de +cette convention, passée entre la Sublime Porte et les Français qui +sont en Égypte, et à laquelle vous avez participé comme +plénipotentiaire de votre cour; vous y êtes d'autant plus obligé que, +conformément à l'alliance que la Sublime Porte a contractée avec +l'Angleterre, et par laquelle cette puissance garantit l'intégrité de +l'empire ottoman, vous devez mettre tout en œuvre afin que l'Égypte +soit remise le plus tôt possible sous sa domination.</p> + +<p>«L'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté britannique près la +Sublime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a présenté plusieurs +mémoires dans lesquels il dit que son roi n'apportera aucune +difficulté dans les conventions qu'elle voudra passer pour +l'évacuation de l'Égypte; que sa volonté, à cet égard, sera toujours +exécutée, et que Sa Majesté Britannique se conformera toujours aux +articles du traité d'alliance qui unit les deux puissances; d'après +cela, il est de votre devoir de faire cesser promptement les +difficultés que votre lettre a apportées à l'entière exécution de la +convention passée pour l'évacuation de l'Égypte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> «Je vous ai écrit la présente, afin que, mettant tous vos +soins à ce que rien n'arrive de contraire à notre alliance et à la +convention stipulée, vous m'expédiez le plus tôt possible une dépêche +tendante à rassurer le général Kléber, par la certitude que vous me +donnerez que les bâtimens sur lesquels seront embarqués les Français +ne seront nullement inquiétés par les bâtimens anglais, et que +ceux-ci, au contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur +patrie; et que, conformément à notre alliance, vous et tous les +préposés de votre cour emploierez tous vos moyens afin que les +articles de la convention soient pleinement exécutés. Quand la +présente vous sera parvenue, j'espère que vous ferez tout ce qui +tendra à resserrer notre alliance, et surtout à faire exécuter la +convention, et que vous vous empresserez de m'envoyer la lettre que je +vous demande.</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Joussef-Pacha</span>.</p> + +<p class="right20">Pour copie conforme,</p> + +<p class="right20 smaller">Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Damas</span>.»</p> + +<p>Après ces observations, qui étaient en effet péremptoires, le visir se +persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit +auprès d'El-Hanka avec son armée, et portant son avant-garde à +Matarié, à deux heures de chemin du Caire, il plaça dans la plaine de +la Koubbé ses avant-postes au milieu des nôtres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au +quartier-général, porteur d'une lettre adressée par le lord Keith, +commandant de la flotte anglaise dans la Méditerranée, au général en +chef de l'armée française en Égypte. Elle était datée de Minorque, le +8 janvier 1800, écrite en anglais, et ainsi conçue:</p> + +<p class="smcap">«Monsieur,</p> + +<p>Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune +capitulation avec l'armée française que vous commandez en Égypte ou en +Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait +prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes +les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées, +et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à +aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je +pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des +troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des +passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en +accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je +commande de rentrer à Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrés +retournant en Europe, d'après des passe-ports accordés en conséquence +d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées, +seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés +comme prisonniers de guerre.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Keith</span>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Kléber prit à l'instant la résolution de livrer bataille, +certain que l'armée partagerait ses sentimens, aussitôt qu'elle +connaîtrait cette lettre odieuse; elle fut imprimée pendant la nuit, +et servit de proclamation. «Soldats! ajouta le général, on ne répond à +de telles insolences que par des victoires: préparez-vous à +combattre.» Jamais outrage ne fut plus vivement senti. L'injure était +commune, chacun brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent +à cette généreuse indignation; l'on eût dit que l'armée poussait dans +ce moment un cri de guerre unanime.</p> + +<p>Le visir avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été +adressées. Il ne voyait dans notre modération que le témoignage de +notre faiblesse. Convaincu que les Français ne pouvaient s'opposer à +la marche de son armée, il exigea, au terme convenu, l'évacuation du +Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les conférences qui se +tinrent à la Koubbé, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de +regarder cette opposition des Anglais comme un événement peu +considérable, qui, n'étant point émané de Constantinople, ne devait +pas arrêter l'évacuation. Tout délai de notre part était, selon eux, +une infraction au traité, et c'était offenser la Porte que d'exiger +une autre garantie que ses firmans.</p> + +<p>La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien changé aux +dispositions du visir. Sidney-Smith voulut, à son ordinaire, +s'interposer entre <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> les Turcs et nous, et conseilla +inutilement de tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui +n'appréciait pas les suites d'une rupture, repoussa le conseil donné +par la prévoyance, persista dans ses prétentions, et consentit +seulement à promettre des otages et des subsides.</p> + +<p>Pendant que duraient les conférences, le visir faisait venir de +nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces déjà très +considérables, armait les habitans des villages. Il répandait dans les +provinces des firmans, où les Français étaient représentés comme des +infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités. Il +écrivait dans le même sens aux tribus d'Arabes, établissait des chefs +de sédition dans toutes les villes, et notamment au Caire, à +Méhallet-el-Kebis et à Taula, où elles ne tardèrent pas à éclater. Il +ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du +Grand-Seigneur de se rendre à son camp, avec leurs chevaux et leurs +armes; enfin, il enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme +rebelles, de se réunir, au nom de la religion et du souverain, pour +exterminer les Français que leur petit nombre et la terreur de ses +armes avaient glacés d'effroi.</p> + +<p>Cependant les troupes françaises arrivèrent de la Basse-Égypte et du +Saïd. Il n'y avait pas un instant à perdre, la position des deux +armées suffisait pour amener des hostilités. Nos forces ne pouvaient +augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> croissant. +Kléber fit cesser les conférences, et s'adressant à Moustapha-Pacha:</p> + +<p>«Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du +visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des séditions +dans toutes les villes. C'est vous-même qu'il a chargé de préparer la +révolte du Caire. Le temps de la confiance est passé. Le visir +m'attaque puisqu'il est sorti de Belbéis; il faut que demain il +retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant à Salêhiëh, et +qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontières de la Syrie, autrement je +l'y contraindrai. L'armée française n'a pas besoin de vos firmans, +elle trouvera l'honneur et la sûreté dans ses forces; informez Son +Altesse de mes intentions.»</p> + +<p>Le même jour il convoqua les officiers généraux en conseil de guerre; +il leur présenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur +dit:</p> + +<p class="smcap">Citoyens généraux,</p> + +<p>«Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien. +Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage après que +leurs plénipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels +nous avons livré le pays, veulent que nous achevions de l'évacuer +conformément aux traités; il faut vaincre ces derniers, les seuls que +nous puissions atteindre; je compte sur votre zèle, votre sang-froid +et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de +bataille.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> Cette exposition ne fut suivie d'aucune délibération, chacun +était animé d'un égal désir de soutenir la gloire de nos armes.</p> + +<p>Ne voulant point attaquer le visir sans une déclaration expresse +d'hostilités, Kléber lui adressa la lettre suivante:</p> + +<p class="date">Au quartier-général de l'armée française,<br> + le 28 ventôse an <span class="smcap">VIII</span>.</p> + +<p>«L'armée dont le commandement m'est confié, ne trouve point, dans les +propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une +garantie suffisante contre les prétentions injurieuses, et contre +l'opposition du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En +conséquence, il a été résolu ce matin, au conseil de guerre, que ces +propositions seraient rejetées, et que la ville du Caire ainsi que ses +forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce +que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la +Méditerranée, une lettre directement contraire à celle qu'il m'a +adressée le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports +signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.</p> + +<p>«D'après cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires +deviennent inutiles, et les deux armées doivent dès cet instant être +considérées comme en état de guerre.</p> + +<p>«La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> ponctuelle de +nos conventions donnera à Votre Altesse la mesure des regrets que me +fait éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, +que contraire aux avantages communs de la République française et de +la Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais animé du désir de +faire renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient +depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre +manifeste la pureté de mes intentions. Toutes les nations y +applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma +cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les +auteurs de cette nouvelle dissension.</p> + +<p>«Je préviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage à mon +quartier-général, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu'à ce que le +général Galbo, retenu à Damiette, soit arrivé à Alexandrie, avec sa +famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement +qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, sur lesquels on me +fait des rapports très extraordinaires.</p> + +<p>«La sagesse accoutumée de Votre Altesse, lui fera distinguer aisément +de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra +altérer la grande considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour +elle.</p> + +<p class="signat">«<i>Signé</i> <span class="smcap">Kléber</span>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Pendant que Kléber faisait connaître ces nouvelles +dispositions au visir, on ordonnait au Caire les préparatifs du +combat.</p> + +<p>Au milieu de la nuit suivante le général se rendit, avec les guides de +l'armée et son état-major, dans la plaine de la Koubbé, où se trouvait +déjà une partie des troupes. Les autres arrivèrent successivement et +se rangèrent en bataille. La clarté du ciel, toujours serein dans ces +climats, suffisait pour que les mouvemens s'exécutassent avec ordre; +mais elle était trop faible pour que l'ennemi pût les apercevoir. +Kléber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gaîté de nos +soldats, présages ordinaires de la victoire.</p> + +<p>La ligne de bataille était composée de quatre carrés; ceux de droite +obéissaient au général Friant, ceux de gauche au général Reynier; +l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et +la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée +par le général Leclerc: ses pièces marchaient sur ses flancs et +étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires.</p> + +<p>Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux +bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte +par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, armés de +fusils; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle, +soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de +grenadiers doublaient les angles de chaque carré, et pouvaient être +employés <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> pour l'attaque des postes. La 1<sup>re</sup> brigade de la +division Friant était commandée par le général Belliard, et formée de +la 21<sup>e</sup> légère et de la 88<sup>e</sup> de bataille; les 61<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> de +bataille formaient la 2<sup>e</sup> brigade, aux ordres du général Donzelot.</p> + +<p>Le général Robin commandait la 1<sup>re</sup> brigade de la division Reynier, +composée de la 22<sup>e</sup> légère et de la 9<sup>e</sup> de bataille. Le général +Lagrange avait sous ses ordres la 13<sup>e</sup> et la 85<sup>e</sup> de bataille, +formant la 2<sup>e</sup> brigade de cette division. Le général Songis +commandait l'artillerie, et le général Samson le génie.</p> + +<p>Nassif-Pacha, à la tête de l'avant-garde ennemie, avait deux autres +pachas sous ses ordres. Le village de Matarié, qu'il occupait avec +cinq ou six mille janissaires d'élite, et un corps d'artillerie, avait +été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Les avant-postes +se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'à +la mosquée de Sibil-Yalem; le camp du visir était situé entre El-Hanka +et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son armée était +rassemblée, elle y occupait un espace considérable; on ne peut décrire +son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous +les rapports qui nous sont parvenus portaient cette armée à +quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'évaluaient qu'à +soixante mille.</p> + +<p>On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite +arriva au point du jour près de la Mosquée (Sibil-Yalem), où l'ennemi +avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> +coups de canon les déterminèrent à se replier. Les deux carrés de +gauche arrivèrent devant le village de Matarié. Ils s'y arrêtèrent +hors de portée de canon, et donnèrent le temps à la division de droite +de venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-Mark, afin de +s'opposer à la retraite des troupes ennemies, et à l'arrivée des +renforts que le visir pouvait envoyer.</p> + +<p>Tandis que ce mouvement s'exécutait, on aperçut un corps de cavalerie +et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de mameloucks, qui, +après avoir fait un grand détour dans les terres cultivées, se +dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger; +ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de +nouvelles troupes, enveloppèrent les nôtres. L'issue de cette mêlée +eût été funeste, si le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs et le 14<sup>e</sup> de +dragons ne fussent accourus. Le combat néanmoins fut long et +opiniâtre; à la fin l'ennemi prit la fuite et s'éloigna à perte de vue +dans les terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire.</p> + +<p>Le général Reynier commença l'attaque de Matarié; des compagnies de +grenadiers mises en réserve pour cet objet, reçurent l'ordre +d'emporter les retranchemens, et l'exécutèrent avec une bravoure digne +des plus grands éloges; tandis qu'elles bravaient le feu de +l'artillerie ennemie et s'avançaient au pas de charge, les janissaires +sortirent de leurs retranchemens et fondirent à l'arme blanche sur la +colonne de gauche; mais accueillis de front <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> par une +fusillade meurtrière, pris en flanc par les troupes de droite, ils +sont accablés, défaits, tous reçoivent la mort. Leurs cadavres +comblent les fossés dont ils s'étaient couverts, on s'élance sur leurs +membres palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est +emporté; drapeaux, pièces d'artillerie, queues de pachas, effets de +campemens tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans +les maisons et cherche à s'y défendre, on la suit, on la force; tout +ce qui oppose de la résistance est égorgé ou livré aux flammes. +Pressées par le fer et le feu, quelques colonnes essaient de déboucher +dans la plaine; mais elles tombent sous le feu de la division Friant. +Le reste est tué ou dispersé par une charge de cavalerie.</p> + +<p>L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages; mais l'armée +sentait la nécessité de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et +de le poursuivre jusqu'aux limites du désert. Elle abandonna le butin +aux Arabes, et continua le mouvement.</p> + +<p>Nassif-Pacha désirait parlementer et demandait un officier de marque. +Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du général en chef, fut chargé +d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tôt aperçu +des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Blessé à +la tête et à la main, il allait être mis en pièces, lorsque deux +mameloucks du pacha qui l'accompagnaient réussirent à l'arracher à +cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit +arrêter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Cependant le général Reynier avait rassemblé sa division +auprès de l'obélisque d'Héliopolis. Tout à coup des nuages de +poussière s'élèvent à l'horizon; l'armée turque s'avance, conduite par +le visir en personne, et prend position sur les hauteurs qui séparent +les villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'établit derrière le +bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.</p> + +<p>Nous marchons à sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier +sur la droite, toute l'armée s'avance et prend insensiblement son +premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repoussés, +chassés du bois qui les protége. Le groupe de cavalerie qui forme le +quartier-général du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les +Ottomans ripostent, le feu s'échauffe, la canonnade devient terrible. +Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrés, et +ses pièces, accablées de projectiles lancés avec justesse et +précision, sont bientôt démontées. Il réunit ses drapeaux épars sur +toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge générale; nous +nous y préparons. Le général Friant laisse approcher les Osmanlis, +démasque ses pièces et les couvre de mitraille. Cette terrible +réception les ébranle; ils hésitent, flottent et prennent enfin la +fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant; elle ne +brûla pas une amorce.</p> + +<p>Le terrain était coupé, sillonné de profondes gerçures; cette +circonstance avait ralenti l'impétuosité <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> de la cavalerie +ennemie, et ne permit pas à la nôtre d'accabler les fuyards.</p> + +<p>Le visir était exposé au feu de nos pièces, dans le village d'El-Mark. +Il fait ses dispositions pour nous éloigner. Son armée s'ébranle, se +divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placés au milieu d'un +carré de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de côté, nous +tuâmes, nous fusillâmes, pas une de nos balles n'était perdue. Enfin, +les Turcs désespérant de vaincre, s'éloignent à toute bride et gagnent +El-Hanka.</p> + +<p>Quoique battu, le visir était encore redoutable. Il avait des troupes +nombreuses, et sa présence suffisait pour armer la population contre +les Français: aussi Kléber était-il déterminé à le suivre au Caire, +dans le désert, à travers les terres cultivées, partout où il +porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir à +lui l'interprète qui avait accompagné son aide-de-camp. Le visir +l'avait chargé de proposer à Kléber de faire cesser les hostilités, et +d'évacuer le Caire, conformément au traité qu'ils avaient conclu. +«Retournez à son camp, répondit le général, et dites-lui que je marche +sur El-Hanka.» L'armée était en mouvement et fut bientôt à la hauteur +du village. Une cavalerie nombreuse le défendait; mais elle n'aperçut +pas plus tôt nos troupes, qu'elle se replia confusément, et prit la +fuite. De ceux qui étaient sur les flancs et les derrières, les uns +revinrent sur leurs pas, les autres se dispersèrent. Quant à +Mourâd-Bey, dès que <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> l'attaque avait commencé, il s'était +éloigné à perte de vue dans le désert, pour ne pas prendre part à +l'action.</p> + +<p>L'armée ottomane ne nous attendit pas à El-Hanka; elle s'éloignait, +fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous +espérions la joindre dans son camp; nous forçâmes de marche; nous y +fûmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer; +nous trouvâmes ses effets de campement, ses équipages, des objets +précieux, une grande quantité de cottes de maille, de casques de fer. +Nous étions accablés de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous +invitaient à réparer nos forces; nous cédâmes. La nuit tendit ses +voiles, tout fut bientôt calme, assoupi; on put distinctement entendre +le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Kléber avait laissé dans +cette ville la 32<sup>e</sup> de bataille, et des détachemens de différens corps +qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait +ordonné, si quelque émeute générale venait à éclater, de se retirer +dans les forts. Le général Verdier, qui en avait le commandement, +devait se borner à maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim +Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le général Zayoncheck commandait à +Gisëh. Ces dispositions suffisaient pour donner au général en chef le +temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis +qui s'était détaché pendant la bataille, s'était sans doute joint aux +séditieux; <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> il était nécessaire de marcher au secours. Le +général Lagrange reçut, en conséquence, l'ordre de s'y porter avec +quatre bataillons, deux de la 25<sup>e</sup>, un de la 61<sup>e</sup> et un de la +75<sup>e</sup>. Il partit vers minuit, et bientôt après l'armée s'achemina +vers Belbéis. La route était couverte de pièces de canon, de litières +sculptées, de voitures à ressorts, et de bagages abandonnés. À chaque +pas, c'était des débris, des traces d'une déroute, telle qu'on n'en +vit jamais. Nous arrivâmes sur le déclin du jour. L'infanterie +occupait les forts, la cavalerie en défendait les avenues.</p> + +<p>La division Reynier fit halte devant la ville. Le général Priant +obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les +escadrons ennemis n'ont pas plus tôt aperçu qu'on cherche à les +tourner qu'ils tournent bride et s'éloignent. La division Friant +continue son mouvement, le général Belliard pénètre dans l'enceinte, +chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les +refoule dans l'un des forts, où ils se défendent le reste du jour. On +emploie la nuit à faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs +proposent de rendre la place, à condition qu'ils seront libres de +rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernière clause +est rejetée. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes +qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent +pas de prolonger une défense meurtrière. Ils se rendent à discrétion; +ils supplient le général en chef de <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> leur permettre de se +rallier au visir, et de laisser à quelques uns d'entre eux les armes +nécessaires pour se défendre contre les Arabes. Il y consentit, et la +place nous fut remise. Pendant qu'on s'occupait à les désarmer, un +d'entre eux, animé par le désespoir et le fanatisme, s'écrie qu'il +préfère la mort; et comme s'il eût été indigné de ne pas la recevoir, +il s'avance contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de +fusil à bout portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent +aussitôt: <i>Nous ne méritons pas de les conserver</i>, disent-ils à nos +soldats; <i>notre vie est à vous</i>. Le coupable fut sur-le-champ puni de +mort par nos grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on +fit prendre à la colonne la route de Salêhiëh.</p> + +<p>Nous trouvâmes dix pièces de canon dans la ville et dans les environs, +indépendamment de celles que nous avions laissées lors de +l'évacuation. Parmi les premières, étaient deux pièces anglaises +semblables à celles qu'on enleva à Aboukir, et qui portaient la +devise: <i>Honni soit qui mal y pense.</i> Pendant que cela se passait, la +cavalerie du général Leclerc battait l'estrade sur la route de +Salêhiëh et dans l'intérieur des terres. Le 7<sup>e</sup> régiment de hussards +ramena, le 1<sup>er</sup> au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs +conducteurs. L'escorte était composée de mameloucks et d'Osmanlis, qui +déclarèrent qu'ils étaient chargés de porter au Caire, à Nassif-Pacha +et à Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Kléber ne douta plus +que le visir <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> n'eût chargé ces deux chefs de se mettre à la +tête de la révolte. L'armée ottomane était considérablement diminuée +par la perte qu'elle avait essuyée dans la bataille et la séparation +des corps qui occupaient le Caire. Il ordonna en conséquence au +général Friant de marcher sur cette ville avec le général Donzelot et +cinq bataillons, dont deux de la 61<sup>e</sup>, deux de la 75<sup>e</sup>, un de la +25<sup>e</sup>, quelques pièces d'artillerie légère, et un détachement de +cavalerie. Il le chargea de maintenir les communications entre tous +les forts jusqu'à son retour, et lui recommanda d'éviter des attaques +qui pouvaient nous causer des pertes trop considérables.</p> + +<p>Cependant le général Reynier marchait sur Salêhiëh avec sa division, +le 23<sup>e</sup> régiment de chasseurs et le 14<sup>e</sup> de dragons. Kléber +suivait avec la brigade du général Belliard, les guides et le 7<sup>e</sup> +régiment de hussards. À peine était-il en marche, qu'un Arabe, escorté +par un détachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par +laquelle le visir proposait d'arrêter la marche des deux armées, +d'établir des conférences à Belbéis (il croyait l'armée française à +El-Hanka) pour l'exécution du traité. Il faisait, après la bataille, +les propositions qu'il avait rejetées avant qu'elle fût engagée. Le +général renvoya la réponse au lendemain, et s'arrêta au village de +Seneka, où il passa la nuit. Il se remettait en marche à la pointe du +jour pour gagner Koraïm, où était Reynier, lorsqu'une vive canonnade +se fit entendre en avant de ce village. Il crut ce général fortement +<span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> engagé, ordonna au général Belliard de presser sa marche, et +se porta en avant pour prendre part à l'action. Il n'avait avec lui +que les guides et le 7<sup>e</sup> régiment de hussards. Arrivé sur les +hauteurs de sable qui sont à quelque distance du village, il découvrit +la division Reynier occupée à repousser, avec son artillerie, trois ou +quatre mille cavaliers qui l'entouraient; mais à peine est-il aperçu, +que le corps ennemi fait un mouvement subit et fond sur son escorte. +Il fallait franchir l'intervalle qui le séparait du carré du général +Reynier, ou recevoir la charge. Elle fut si impétueuse, que +l'artillerie des guides n'eut pas le temps de se mettre en batterie. +Les conducteurs sont taillés en pièces; la mêlée devient affreuse, +chacun s'occupe de sa défense personnelle. Les habitans de Koraïm +voyant cette petite troupe enveloppée, la croient perdue. Ils s'arment +de lances et de fourches, et se joignent aux assaillans. Le danger est +extrême; la position désespérée. Tout à coup le 24<sup>e</sup> de dragons +paraît; le général reprend l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui +laisse trois cents des siens sur la place. Il joignit alors le carré +du général Reynier, auquel se réunit bientôt celui du général +Belliard. Kléber, encore tout échauffé de ce terrible combat, fit +venir l'Arabe qui lui avait apporté le message du visir, et lui remit +sa réponse aux propositions du musulman: elle était courte et sévère. +«Tenez-vous prêt à combattre, je marche sur Salêhiëh.»</p> + +<p>La cavalerie ennemie s'était reformée sur ces <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> entrefaites, +et semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses +dispositions et marcha à sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre: +elle se mit en fuite et disparut. L'armée reprit son mouvement, et +s'avança sur Salêhiëh. Le soleil était ardent, le kamsin impétueux; on +ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussière. +Un grand nombre de bêtes de somme succombèrent dans cet affreux +trajet. Les troupes étaient moins abattues: elles se flattaient de +joindre les Ottomans; c'était une nouvelle occasion de gloire; +l'espérance les soutenait. Le général lui-même partageait cette +illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces, +courrait toutes les chances plutôt que de se laisser rejeter dans le +désert. Il se disposait, en conséquence, à livrer bataille le +lendemain au point du jour, et fit halte à deux lieues de Salêhiëh. +L'armée, qu'avaient rafraîchie quelques heures de repos, se remettait +en marche pleine d'espérance et de joie, lorsque les habitans, +accourus à sa rencontre, lui apprirent que la veille, à l'heure de +l'aw (environ trois heures après midi), le visir était monté à cheval, +et s'était perdu dans le désert avec une escorte d'environ cinq cents +hommes, seules forces qu'il eût pu réunir. Il avait abandonné, dans sa +frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais déroute n'avait été +accompagnée de tant d'épouvante et de confusion. L'occasion de vaincre +était perdue; mais l'ennemi avait vidé l'Égypte; le but était atteint. +Les troupes continuèrent le mouvement, <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> furent bientôt à +Salêhiëh, et se répandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cédé. +C'était une enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient +des tentes placées sans ordre ou renversées. Ici était un coffre +brisé; là, des caisses encore pleines de vêtemens, d'encens et +d'aloès; plus loin, des pièces d'artillerie, des munitions, des +selles, des harnais, et des outres qu'on n'avait pas eu le temps de +remplir. Des amas de fer gisaient à côté des litières sculptées; des +outres à demi pleines, posaient sur des ameublemens de prix; tout +était confondu pêle-mêle; c'était un désordre, une confusion, qu'on ne +vit jamais que dans le camp des Turcs. Mais ce n'était déjà plus que +les débris de l'immense proie que les Osmanlis avaient abandonnée aux +Arabes. Ceux-ci, suivant l'usage, étaient accourus au bruit du combat, +prêts à se jeter sur celle des deux armées qui serait défaite. Une +partie s'était mise sur les traces du visir; l'autre pillait son camp: +ils s'éloignèrent à notre approche.</p> + +<p>L'armée était exténuée; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie +seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfonça aussitôt dans +les sables; mais la route était couverte de débris, l'arrière-garde +aux prises avec les Arabes. L'affaire était en bonnes mains, elle +revint au camp.</p> + +<p>L'armée étrangère était défaite, il ne s'agissait plus que de pacifier +l'intérieur. Damiette était au pouvoir des Turcs, le Saïd obéissait à +Dervich-Pacha, <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> et presque tous les habitans de la +Basse-Égypte étaient soulevés contre nous.</p> + +<p>Le général Rampon, qui commandait à Menouf, se porta sur la première +de ces places; Belliard s'avança sur Lesbëh, Lanusse parcourut le +Delta inférieur, Reynier s'établit à Salêhiëh, pour prévenir le retour +des troupes qui avaient été refoulées dans le désert, et dissiper +celles qui s'étaient jetées dans la Charkié. Ces dispositions prises, +Kléber se rendit au Caire avec la 88<sup>e</sup> demi-brigade, deux compagnies +de grenadiers de la 61<sup>e</sup>, le 7<sup>e</sup> régiment de hussards, et les +3<sup>e</sup> et 14<sup>e</sup> dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et +entra par les jardins dans son quartier-général, qui était assiégé. Il +apprit alors ce qui s'était passé dans la capitale.</p> + +<p>La bataille d'Héliopolis n'était pas engagée, que l'insurrection +éclatait à Boulac. Excités par quelques Osmanlis, les habitans +arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres +qu'ils avaient tenus cachés, et se portent avec fureur contre le fort +Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire à +mitraille et les ébranle; mais ils se remettent, reviennent à la +charge. Le quartier-général est obligé d'accourir au secours. Trois +cents des leurs sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se +barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part +qu'elles se présentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire +avait été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent +entendre, il se porta hors <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> de l'enceinte et attendit pour se +décider quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver +successivement des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous étaient +échappés et assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt +après Nassif-Pacha se présenta à la porte des Victoires. Il était +accompagné d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus +considérables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy, +d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien +gouvernement, excepté Mourâd. Ils annonçaient que nous avions été +taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale +au nom du sultan Sélim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les +infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers +turcs, de deux mille mameloucks, et de huit à dix mille habitans des +villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire, +chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés +de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les +liaisons qu'ils avaient eues avec les infidèles.</p> + +<p>Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite +au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que +deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauve garde du +visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons, +pénètre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie. +En quelques instans tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à +<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.</p> + +<p>Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur +nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au +quartier-général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la +soutenir. L'adjudant-général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à +opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins, il tente une sortie, et les +repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait +occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des +drapeaux blancs; on prêche; on remue toutes les passions: dans un +instant la population entière est sur pied. On attaque les Cophtes; on +massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se +porte à la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace +regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle +applaudit, et se livre avec fureur à la sédition et au pillage. Sept +soldats français se trouvaient auprès de Moustapha, lorsqu'il fut +arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et +réussirent à en mettre trois hors de combat; mais, percés eux-mêmes à +coups de baïonnette, ils n'osèrent faire tête à ces braves, qui, +attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à +la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des +flots qui les pressaient.</p> + +<p>L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des +mameloucks, des Osmanlis et des <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> séditieux, n'avaient pu +triompher de la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha +préparait une nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du +général Lagrange qui arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitôt ses +troupes, rassemble quatre mille chevaux, et court à sa rencontre. Le +général forme ses carrés, et ouvre la fusillade. Les assaillans se +dispersent; il continue son mouvement, et entre au quartier-général. +Il apporta un secours aussi nécessaire qu'inattendu, et la première +nouvelle de la victoire.</p> + +<p>Le poste fut bientôt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy +continuèrent à tirer sur la ville, qu'ils bombardaient dès les +premiers instans de la révolte.</p> + +<p>Nous fûmes cependant obligés d'abandonner successivement les maisons +que nous occupions sur la place. Les insurgés s'avançaient aussi sur +notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les +plus propres à intercepter nos communications et à conserver celles +qu'ils avaient au-dehors. Le général Friant arriva sur ces entrefaites +avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais +les succès même qu'il obtint, lui firent sentir combien il était +difficile de pénétrer dans l'intérieur de la ville, de quelque part +qu'on se présentât. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire +à chaque pas, des barricades de douze pieds en maçonnerie et à double +rang de créneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons +voisines étaient occupés par les Osmanlis qui s'y défendaient avec le +plus grand courage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> On mettait tout en œuvre pour entretenir l'erreur du +peuple sur la défaite des Français. Ceux qui paraissaient en douter +étaient livrés aux tortures ou emprisonnés. Les insurgés déployèrent +une activité que la religion peut seule donner dans ce pays; ils +déterrèrent des pièces de canon qui étaient enfouies depuis +long-temps. Ils établirent des fabriques de poudre, parvinrent à +forger des boulets avec le fer des mosquées, les marteaux et les +outils des artisans. Ils formèrent des magasins de subsistances des +provisions des particuliers, qui sont toujours très fortes; ceux qui +portaient les armes ou qui travaillaient aux retranchemens, avaient +seuls part aux distributions; les autres étaient oubliés. Le peuple +ramassait nos bombes et nos boulets à dessein de nous les renvoyer; et +comme ils ne se trouvaient pas du calibre de leurs pièces, ils +entreprirent de fondre des mortiers, des canons, industrie +extraordinaire dans ce pays, et ils y réussirent.</p> + +<p>Le général Friant arrêta les progrès de l'ennemi, en faisant mettre le +feu à la file des maisons qui ferment la place Esbekié, à la droite du +quartier-général. Une partie du quartier cophte fut aussi incendié, +soit par nous, soit par les insurgés.</p> + +<p>Telle était la position du Caire lorsque Kléber s'y rendit. Nous +n'avions qu'une très petite quantité de fer coulé à notre disposition; +nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle +lui parut dangereuse; il se détermina à attendre le retour de nos +munitions, celui des <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> troupes du général Belliard, qui devait +remonter au Caire aussitôt qu'il aurait occupé Damiette, et celui de +la division Reynier, qu'il rappela; en même temps, il fit achever les +retranchemens, établir une batterie et préparer des combustibles; il +travailla aussi à diviser les insurgés, à les intimider, à répandre la +défaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux +principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu, +écrivit par son ordre à Nassif-Pacha et à Osman-Effendi. Les +mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intérêts sont +tout-à-fait opposés, ne restèrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha, +Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrayés de ces dispositions, qu'ils ne +pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut +arrêtée.</p> + +<p>Elle leur était avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne +fut pas exécutée. Ceux des habitans qui avaient excité et entretenu la +sédition craignirent de rester exposés à notre vengeance, qu'ils +jugeaient devoir être terrible comme elle l'est toujours dans +l'Orient. Ils soulevèrent de nouveau la populace, firent distribuer de +l'argent, des subsistances, et ordonnèrent des prières publiques; les +femmes et les enfans arrêtaient les janissaires, les mameloucks; les +conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur +désertion. D'un autre côté, les notables de la ville parvinrent à +rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels +le général Kléber avait semé la dissension; <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> les janissaires +refusèrent de livrer les portes, et les hostilités recommencèrent sur +tous les points.</p> + +<p>Les circonstances étaient difficiles; nous n'avions pu assembler les +ressources dont nous disposions, et nous étions obligés de ménager la +place. Il fallait la réduire, mais par des moyens qui ne compromissent +ni l'armée ni la population. Le Caire nous était indispensable, sa +ruine eût fait dans l'Orient une impression fâcheuse; Kléber résolut +de tout tenter avant de recourir à une attaque de vive force pour le +soumettre. Mourâd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le +courage, la constance, le génie de ressources qu'il avait déployés +dans cette lutte inégale, avaient encore accru la réputation que lui +avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il +entretenait avec les Français devaient exercer une haute influence sur +l'opinion; c'était un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet +moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le général en chef s'en +prévalut avec habileté: il laissa percer le secret des négociations, +et fit répandre les rapports, les communications qu'il avait depuis +long-temps avec Mourâd.</p> + +<p>Surpris à Sédiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses +bagages; poursuivi par le général Belliard, qui le poussa à toute +outrance au milieu du désert, ce bey s'était décidé à traiter. Il +avait obtenu une trêve, et s'était retiré à Benesëh, où il se +remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il +connaissait la perfidie des Turcs; <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> il délibéra long-temps +s'il devait s'y rendre; une autre considération le retenait encore. Il +s'était rapproché des Français, leur loyauté ne l'avait pas moins +charmé que leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance, +couraient moins de risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut +pas joindre les pachas sans consulter le général Kléber. Mais aucune +rupture n'avait encore éclaté, celui-ci ne crut pas devoir gêner ses +déterminations; il lui répondit que sous les tentes du visir comme +sous les siennes, il ne voyait jusqu'à présent que des amis; qu'il +pouvait, s'il le jugeait convenable, réunir ses troupes à celles que +commandait Youssef.</p> + +<p>Les hostilités ne tardèrent pas à devenir inévitables. La face des +choses était changée, Kléber résolut de s'assurer des dispositions de +Mourâd-Bey. Il chargea le président de l'Institut, Fourier, de faire +les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatmé, qui avait passé +des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourâd, et dont la maison était depuis +trente ans le seul asile qui fût ouvert aux malheureux, se chargea de +les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il était disposé +à traiter; mais elle craignait qu'on eût trop attendu, que Mourâd, qui +était dans la matinée à quatre lieues du Caire, ne s'en fût éloigné. +Il était encore sur les bords du Nil; l'émissaire de Fatmé le joignit +et ne tarda pas à rapporter sa réponse. Elle était précise: «Si les +Français consentent à livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs +pour <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> me joindre à eux; mais tant que la rupture sera +incertaine je ne puis m'engager à rien.» Kléber, charmé de sa +franchise, se borna à lui demander de ne prendre aucune part à +l'action. Il y consentit, rassembla ses mameloucks, au moment où l'on +se disposait à en venir aux mains, et gagna la rive droite du Nil. +Ibrahim le sollicita vainement de se joindre à lui pour se jeter dans +le Caire; il fut sourd à ses instances, et alla s'établir à Tourah Les +négociations en étaient à ce point, lorsque Nassif-Pacha et +Ibrahim-Bey refusèrent d'exécuter la capitulation qu'ils avaient +consentie. Osman-Bey-Bardisy fut chargé de les suivre. «Vous +déclarerez aux Français, lui dit Mourâd, que je m'unis à eux, parce +qu'ils m'ont mis dans l'impossibilité de continuer la guerre. Je +demande à m'établir dans une partie de l'Égypte, afin que s'ils la +quittent, je m'empare, avec les secours qu'ils me fourniront, d'un +pays qui m'appartient et qu'eux seuls peuvent m'enlever.» C'est à cela +que se réduisaient ses instructions. Kléber lui répondit avec la même +franchise; il lui garantit qu'il ne serait plus inquiété par nos +troupes, et qu'après les intérêts de l'armée qui lui était confiée, il +n'aurait rien de plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions +furent agréées, des conférences s'établirent au quartier-général, et +furent souvent interrompues par le bruit des pièces qui tonnaient sur +le Caire: enfin, le traité fut conclu. Mourâd-Bey, suivant son +expression, devint sultan français, et alla prendre possession +<span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> des provinces qui s'étendent des cataractes à Kenëh. Il nous +expédia aussitôt des convois de subsistances, désarma les Osmanlis qui +s'étaient rassemblés dans son camp, et ne cessa d'entretenir des +intelligences qui préparèrent la capitulation. Peu satisfait néanmoins +de la lenteur avec laquelle elles opéraient, il proposa à Kléber +d'incendier la place, et lui envoya même des barques chargées de +roseaux. Son intervention fut plus prompte et plus efficace sur les +peuplades de la Haute-Égypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la +convention d'El-A'rych, était allé prendre le commandement des +provinces qu'elles habitent, les avaient soulevées à la nouvelle de la +rupture, et s'avançait sur le Caire à la tête d'un rassemblement +nombreux. Mourâd expédia des ordres aux villages; les fellâhs furent +rappelés. Le bey reçut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les +bandes qu'avait insurgées le pacha; la chose était faite, il se borna +à répondre à Kléber que ses intentions avaient été prévenues, que +Derwich avait déjà perdu les deux tiers de ses gens: «Au reste, +ajouta-t-il, faites-moi savoir si vous demandez sa tête ou si vous +exigez seulement qu'il quitte l'Égypte.» C'était en effet tout ce que +voulait le général en chef; il ne tarda pas à être satisfait, Derwich +repassa en Syrie.</p> + +<p>Les Turcs n'étaient pas plus heureux dans le Delta. Douze à quinze +mille d'entre eux s'étaient jetés à Damiette, et en occupaient les +forts, les <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> arsenaux. Le général Belliard, chargé de les +suivre à la tête de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur +enlève quatorze pièces de canon et les disperse. Les habitans, +stupéfaits de sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorèrent +sa clémence; mais ils s'étaient portés à mille excès; ils avaient pris +les armes, outragé les Français, brûlé le général en chef en effigie; +il les renvoya à Kléber, qui leur imposa une contribution de 200,000 +francs; correction bien légère en comparaison de celle qu'ils +attendaient.</p> + +<p>Maître de cette place importante, le général Belliard s'avança sur +Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme +avait soulevée. L'adjudant-général Valentin obtenait le même, résultat +devant Méhallé-el-Kebiré, et marchait sur Senrenhoud, dont les +habitans, plus opiniâtres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il +somme la place de rendre les armes; on lui répond que c'est par ordre +du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnaît d'autres firmans que +ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il +se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourné, +accablé, rompu, il est obligé de demander grâce, et se rend à +discrétion. Tantah éprouve le même sort. Nos colonnes vont, viennent, +parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le +siége du Caire se poussait avec vigueur. Reynier était arrivé avec une +partie de ses troupes; on avait <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> reçu quelques munitions, la +place était resserrée de tous côtés. Le général Almeiras reçut ordre +d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta à l'entrée de la nuit, +força les maisons, enfonça les barricades qui abritaient l'ennemi, +pénétra fort avant, et s'établit la gauche au mur du rempart et la +droite à la hauteur de nos postes sur la place Esbekié. Les Turcs +revinrent à la charge; mais enfoncés, battus sur tous les points, ils +se retirèrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos +communications furent dès-lors plus promptes et plus rapides; elles +s'étendaient directement d'une extrémité de la ligne à l'autre. Elles +devinrent encore plus faciles par le succès qu'obtint le général +Reynier. Les insurgés avaient retranché près du fort Sulkowski un +santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de +l'effroi qu'il avait jeté parmi les Turcs, il attaqua, força les +maisons qu'ils défendaient, et livra aux flammes toutes celles qui +n'étaient pas nécessaires à la sûreté du poste qu'il avait emporté.</p> + +<p>À la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activité. +On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combinée qui +commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant +de notre position. En conséquence, un détachement du régiment de +dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte +brusquement sur la droite de la place Esbekié, attaque la maison +qu'avait occupée la direction du génie <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> s'en empare, et s'y +retranche sous une grêle de balles.</p> + +<p>Le feu continuel que la citadelle et les forts étaient obligés de +faire, pour seconder des attaques si vives et si multipliées, eut +bientôt épuisé nos munitions. L'ennemi s'en aperçut, et profita de +cette circonstance pour échauffer le peuple, dont l'ignorance et le +fanatisme se prêtaient à toutes les séductions que les chefs +imaginaient. Nous étions aux dernières extrémités, nous manquions de +poudre, de subsistances; nous allions être à la merci des croyans. +C'était des prédications, des chants, tout ce qui pouvait exalter la +multitude. Mais nous avions reçu des munitions, le général Belliard +nous avait joints; nous nous soucions peu des secours qu'ils +attendaient du ciel. Ils s'imaginaient que nous n'osions attaquer +Boulac, que nous étions trop faibles pour le réduire, que nous ne +pourrions arriver à eux. L'idée qu'ils avaient de nos forces était de +nature à prolonger la défense, Friant fut chargé de les détromper. Il +cerna, investit Boulac, et le somma d'ouvrir ses portes. +Malheureusement, il offrit de tout oublier, de ne rechercher personne; +on le crut hors d'état de sévir, on refusa de se soumettre. Le général +Belliard, qui conduisait l'attaque résolut, de faire encore une +tentative. Les Orientaux n'obéissaient qu'à la force: il la déploya, +ouvrit un grand feu d'artillerie et essaya une dernière sommation. +Elle fut aussi vaine que les premières. Les insurgés voyant qu'on +parlemente encore, reviennent de <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> l'effroi que leur a causé +ce déluge inattendu de projectiles. Ils se retranchent, se +barricadent, occupent tous les créneaux qu'ils ont ouverts, et +répondent par une fusillade meurtrière. Le général, outré de cette +obstination, ne les ménage plus; la charge bat, les soldats +s'ébranlent; les retranchemens, les redoutes, tout est emporté. En +vain l'ennemi se jette dans les maisons; les flammes, la baïonnette, +courent sur sa trace; il est brûlé, mis en pièces: ce n'est partout +que sanglots, que désespoir. Le général accourt au milieu de cet +affreux désordre; il veut sauver cette aveugle population, il lui +offre la vie, l'oubli du passé; elle lui répond par des cris de +fureur. Le carnage recommence alors, le sang coule à flots, et cette +cité populeuse n'est bientôt qu'un monceau de cadavres et de cendres. +Tout est dissipé, tout est vaincu; il n'y a plus de résistance +possible; les chefs des corporations accourent auprès du général et se +mettent à sa disposition. Aussitôt le carnage cesse, les hostilités +s'arrêtent et l'armistice est proclamé.</p> + +<p>Boulac était réduit, le Caire détrompé, Kléber résolut de mettre à +profit l'impression qu'avait dû produire cette exécution sanglante; +mais la pluie survint, nous fûmes obligés d'ajourner nos apprêts. Le +temps néanmoins ne tarda pas à se remettre au sec. Les bois, les +toitures, perdirent l'eau dont ils s'étaient chargés; nos moyens +d'incendie avaient repris toute leur force, nous fîmes nos +dispositions. Les Turcs s'étaient retranchés dans les maisons qui +<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> avoisinent la place Esbekié. Ils avaient placé de +l'artillerie dans les unes, établi des postes dans les autres, et +crénelé avec soin le palais Setty-Fatmé, où s'appuyait leur gauche. +C'était là que s'organisaient les sorties, là que se formaient les +colonnes qui venaient chaque jour assaillir le quartier-général. Ce +fut aussi là qu'on résolut de commencer l'attaque. Tentée de front, +elle eût été meurtrière, on recourut à l'art; on découvrit, on mina +l'édifice, hommes et bâtimens tout eut bientôt disparu. Les troupes +s'ébranlent aussitôt; l'action s'engage, devient générale; partout on +lutte avec fureur. Culbutés à la droite par le général Donzelot, les +Osmanlis sont rompus au centre par le général Belliard, qui les cerne, +les replie, les pousse de rue en rue, lorsqu'une balle l'atteint et le +met hors de combat: cet accident rend la poursuite moins ardente. Les +insurgés se forment de nouveau et menacent de revenir à la charge. +Mais le général Reynier a forcé la porte Bab-el-Charyëh, l'incendie et +la mort courent sur ses pas. Toute espérance est désormais perdue. +Nassif-Pacha s'éloigne; il cherche à sauver sa cavalerie, suit les +détours, s'engage, pousse à travers les décombres, et se croit hors de +danger, lorsqu'il trouve au débouché d'une rue, une compagnie de +carabiniers qui le reçoit à bout portant. Il essaie de se faire jour, +mais ses efforts sont inutiles; il n'échappe à la mort qu'en +abandonnant son cheval pour se jeter dans les maisons voisines, d'où +il gagne les quartiers qu'occupent encore les <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> siens. Une +partie des Turcs était couchée dans la poussière, le reste avait fui; +il n'y avait plus qu'une batterie qui continuât le feu. Les +carabiniers, qui marchaient contre elle lorsqu'ils s'étaient trouvés +en présence du pacha, reprennent leur mouvement, escaladent les +mosquées, franchissent les terrasses, arrivent à la tour où sont les +pièces et les enclouent.</p> + +<p>Les Osmanlis étaient accablés; ils n'avaient pu défendre leurs +retranchemens ni leurs murailles; l'élite de leurs troupes avait +succombé, la ville était en feu; ils ne s'abandonnaient plus aux +vaines espérances dont ils s'étaient bercés. D'un autre côté, les +cheiks, qui n'avaient cessé d'être en relation avec le général en +chef, insistaient auprès des pachas sur les dangers d'une plus longue +résistance. Ils leur représentaient qu'inutile au visir, cette lutte +pesait au peuple, dont elle compromettait la vie et la fortune. +Osman-Bey-Bardisy, que Mourâd avait dépêché à Ibrahim, joignit ses +instances à celles des cheiks. Il offrit la médiation de son chef aux +insurgés, et les pressa vivement de rendre la place. Ils y +consentirent, mais à des conditions telles que le bey ne voulut pas +les transmettre au général Kléber, et se contenta de lui adresser les +deux officiers qui en étaient porteurs. Le général les reçut en +présence de son état-major, écouta patiemment les propositions qu'ils +étaient chargés de lui faire, et les conduisant à l'embrasure d'une +croisée, il leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulac. +<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> Ce fut toute sa réponse. Il prit ensuite à part l'envoyé +d'Ibrahim, et lui donna connaissance du traité qu'il avait conclu avec +Mourâd. Le bey fut stupéfait. On put juger à son étonnement de l'effet +que cette transaction produirait dans la place dès qu'elle y serait +connue.</p> + +<p>Les deux envoyés se retirèrent, et ne tardèrent pas à reparaître avec +des propositions moins incompatibles avec l'état des choses. Ils +sollicitèrent une suspension d'armes; le général refusa. Ils +insistèrent, et demandèrent que du moins on ne fît pas d'attaque aussi +vive que l'avait été la dernière. Ils déploraient ces actions +sanglantes, et prétendaient qu'à la veille de s'entendre, comme on +l'était, sur l'évacuation du Caire, elles n'avaient plus d'objet. +Kléber examina, modifia le projet de capitulation qu'ils lui +présentaient, et leur permit de visiter ceux de leurs compatriotes que +le général Belliard avait faits prisonniers à Damiette. Ils apprirent +de leur bouche les défaites qu'ils avaient essuyées, le désastre du +visir, et la reprise de toutes les places de la Basse-Égypte. Cette +entrevue les rendit plus humbles; ils allèrent porter au Caire la +consternation dont ils étaient frappés. On résolut de l'augmenter +encore; on marcha aux retranchemens dès que la nuit fut close; on les +força, on culbuta ceux qui les défendaient, on ne s'arrêta que lorsque +tout fut débusqué. L'attaque ne tarda pas à se rallumer; mais le jour +commençait à poindre, Osman-Aga accourut avec la capitulation revêtue +de la signature de Nassif-Pacha. <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> Les hostilités cessèrent, +les otages furent échangés, et nos postes établis sur le canal, depuis +la Prise d'eau, jusqu'à la porte Bal-el-Charyëh.</p> + +<p>Les Turcs se mirent aussitôt en mesure d'évacuer la place, et se +retirèrent enfin emmenant avec eux les principaux chefs de +l'insurrection. Trois à quatre mille habitans les suivirent aussi, et +se dispersèrent dans les villages pour se soustraire à la vengeance +des Français, dont ils se faisaient une idée monstrueuse.</p> + +<p>Le général avait cependant promis de n'en exercer aucune; il avait +même garanti paix et protection à tous ceux qui retourneraient +tranquillement à leurs travaux. Il se réservait une satisfaction mieux +entendue; c'était d'imposer le commerce, de faire contribuer les +riches, et d'en tirer les moyens de faire face aux besoins de l'armée.</p> + +<p>Le général Reynier, chargé d'escorter les Turcs jusqu'à Salêhiëh, +retira ses troupes de la porte des Victoires, afin d'éviter de leur +donner ombrage. Il ne prit avec lui qu'un régiment de cavalerie, se +rendit à la Koubbé, où l'attendaient les Osmanlis; il se mit en route +avec cette escorte, suivi à une assez longue distance par toute sa +division. L'ennemi ne cacha pas la frayeur que lui causait ce +redoutable voisinage; mais il éprouva bientôt que nos soldats ne sont +pas moins généreux après la victoire, que terribles au milieu du feu, +et cessa de s'abandonner aux alarmes qu'ils lui causaient. +Nassif-Pacha surtout ne revenait pas de l'ordre, des égards qui +présidaient <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> à la marche. Ibrahim-Bey n'était pas moins +étonné; ils ne pouvaient concevoir cette subordination qui fait la +force des armées européennes, et témoignaient à l'envi l'admiration, +la reconnaissance qu'elle leur inspirait.</p> + +<p>Ibrahim, fatigué des revers d'une guerre qui ne lui offrait ni +espérances ni compensations, s'était laissé ébranler par l'exemple de +Mourâd; il avait témoigné au général Kléber le désir d'obtenir les +conditions qu'avait acceptées son rival, et devait se séparer des +Turcs dès qu'il aurait atteint la lisière du désert. Il était muni +d'un passe-port du général en chef, qui l'autorisait à gagner la +Haute-Égypte. Mais, soit crainte, soit répugnance, il ne se sépara pas +de Nassif-Pacha, comme il s'était engagé à le faire, dès qu'il serait +parvenu à Belbéis ou à Salêhiëh, et repassa en Syrie.</p> + +<p>Pendant que nous étions aux prises avec les Turcs, les Anglais avaient +débarqué à Souez, où ils s'étaient établis avec des troupes, de +l'artillerie. Informé de cette occupation par Mourâd, Kléber résolut +de jeter les insulaires à la mer, et fit marcher contre eux, dès qu'il +eut emporté Boulac. Le chef de brigade Lambert et l'adjudant-général +Mac-Sheedy allèrent les chercher à la tête d'un détachement de la 21<sup>e</sup> +légère, d'une compagnie de grenadiers de la 32<sup>e</sup> de ligne, de cent +dromadaires, d'un détachement de dragons, de quelques sapeurs, et de +trois pièces d'artillerie légère.</p> + +<p>Mac-Sheedy, qui avait déjà commandé Souez, <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> avait ordre de +reprendre le commandement de la place, et Lambert de ramener les +troupes qui ne seraient pas nécessaires pour la conserver. Cette +colonne cheminait à travers les sables, et était près d'atteindre le +fort d'Adgeroud, lorsqu'elle rencontra Osman-Bey-Hassan avec plusieurs +kiachefs, des mameloucks et des Arabes, au nombre d'environ deux +cents. Le bey venait de Ghazah; il avait passé par Souez pour +s'entendre avec les Anglais, et les engager à l'accompagner au Caire, +où il allait rejoindre Ibrahim-Bey, pour l'aider, disait-il, à +exterminer les Français qui souillaient encore cette capitale. La +fusillade s'engagea; mais la nuit était épaisse; les mameloucks +perdirent quinze à vingt hommes, et échappèrent à la faveur des +ténèbres qui ne permettaient pas de les poursuivre. Nous continuâmes; +nous espérions joindre les Anglais qui occupaient Souez avec cinq +cents nationaux, et sept à huit cents Mekkins; mais Smith avait déjà +donné l'éveil à l'officier qui les commandait. L'artillerie avait été +embarquée, les troupes européennes étaient à bord et n'avaient laissé +sur le rivage que des postes insignifians. Tel était l'état des +choses, lorsque quatre mameloucks, échappés à la rencontre d'Adgeroud, +vinrent annoncer que nous approchions. Toujours prodigue de +déceptions, l'Anglais blâme la frayeur qui les emporte; il proteste +que l'armée française est détruite, que le détachement est un ramassis +de fuyards qu'il livre au glaive des Mekkins, et regagne son vaisseau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> Cependant, la colonne arrive devant Souez. Les dromadaires se +portent sur la montagne de Kalyoumëh, les grenadiers de la 32<sup>e</sup> +tournent la place, interceptent la mer, et empêchent les bâtimens +marchands de sortir du port. Ces dispositions faites, on marche à +l'ennemi; on l'attaque, on l'enfonce, on entre pêle-mêle avec lui dans +la ville, on s'empare de tous les forts. Cette journée mit le +complément aux succès qui nous assuraient de nouveau la possession de +l'Égypte.</p> + +<p>Les Anglais essayèrent d'empêcher les bâtimens de commerce de rentrer +dans le port, d'où le combat les avait éloignés. Ils en incendièrent +même un qui avait échoué hors de portée de canon et en détruisirent +huit autres qui cherchaient à regagner la place. Cette conduite atroce +envers des hommes qui, la veille, se battaient pour eux, nous rallia +les habitans. Tout étonnés de la bienveillance que nous leur +témoignions, ils ne savaient ce qu'ils devaient admirer le plus, de la +générosité de leurs vainqueurs, ou de la perfidie de leurs alliés.</p> + +<p>L'expédition terminée, le chef de brigade Lambert ramena une partie +des troupes au Caire, que les Osmanlis venaient d'évacuer. Les +palissades, les fortifications dont ils l'avaient coupée, furent +aussitôt détruites, et l'armée se réunit dans la plaine de la Koubbé. +Elle reçut les éloges de Kléber, exécuta diverses manœuvres, qui +firent l'admiration des beys Osman-El-Bardisy et Othman-El-Achâr; +<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> elle défila ensuite, et fit une entrée triomphante, au bruit +répété des décharges de l'artillerie des régimens et des forts, qui +célébraient à l'envi les succès que nous avions obtenus. La population +ne resta pas étrangère au spectacle qui était étalé sous ses yeux; +elle s'était répandue dans la plaine, elle couvrait les terrasses, les +avenues, et suivait avec émotion les ploiemens et les déploiemens qui +lui avaient été si funestes.</p> + +<p>L'Égypte était pacifiée, les pachas avaient repassé le désert; Kléber +put se livrer tout entier à sa solitude administrative. Le Caire et +Boulac attendaient avec anxiété les châtimens qu'il réservait à leur +révolte. Cette disposition se prêtait aux mesures qu'il méditait; il +frappa le commerce, fit contribuer les riches, et imposa ces deux +places à 12 millions. Elles s'attendaient à beaucoup plus; elles +acquittèrent avec joie une contribution que, dans leurs mœurs +orientales, elles regardaient comme une vengeance bien légère pour le +mal qu'elles nous avaient fait. Elle suffit néanmoins pour solder +l'arriéré, aligner la solde, et mettre le général à même d'attendre la +saison du recouvrement; mais ce n'était pas assez d'être au pair; il +fallait s'assurer, se créer des ressources, se faire un fonds de +réserve, élever, en un mot, la recette au-dessus de la dépense. Ce fut +là que tendirent les efforts de Kléber. Il prit connaissance de toutes +les sources du revenu public; il s'adressa à tous ceux qui en avaient +fait une étude spéciale, demanda, recueillit <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> partout des +lumières, et acquit bientôt la preuve qu'une partie des contributions +nous échappait. Il mit fin à cet abus, fit rentrer dans les caisses de +la colonie tout ce que la perception en détournait, et se trouva +bientôt dans la situation la plus prospère. Il pourvut alors à ce +qu'exigeait la défense du pays qu'il occupait; il répara, étendit les +fortifications qui existaient déjà, et en éleva de nouvelles dans les +lieux où le besoin s'en était fait sentir: les places, comme la +capitale, les côtes, comme le désert, se couvrirent également +d'ouvrages. Les chances de l'agression extérieure étaient diminuées, +et celles de l'attaque intérieure n'existaient plus. Nous avions +formé, avec le seul parti qui pût la tenter, une alliance d'autant +plus durable, qu'elle était utile à l'un et nécessaire à l'autre; elle +était nécessaire aux mameloucks, parce qu'elle seule pouvait leur +assurer une existence tranquille, et les faire jouir d'un repos dont +deux ans de guerre continue leur avaient révélé tout le prix; elle +nous était utile par l'effet moral qu'elle produisait sur les +indigènes. Nous avions battu le visir; Mourâd s'honorait du titre de +sultan français. Le peuple, qui voyait notre prise de possession +sanctionnée par la victoire et par celui qui l'avait si long-temps +combattue, la jugeait irrévocable, et s'accoutumait à regarder +l'Égypte comme nous étant bien acquise. Ces dispositions avaient +encore un autre avantage; elles nous donnaient le moyen de faire des +recrues parmi les naturels, de réparer les pertes que nous <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> +éprouvions. Déjà la légion grecque, qui, au départ de Bonaparte, était +encore peu nombreuse, comptait deux mille hommes dans ses rangs. Elle +avait ses grenadiers, ses canonniers, son artillerie de campagne, et +avait fait preuve de bravoure pendant le siége du Caire. Une nouvelle +compagnie de Syriens s'était formée; on avait aussi organisé des +mameloucks de la même nation, et appelé les Cophtes sous les drapeaux. +Tous les corps s'organisaient, se disciplinaient, et promettaient de +rivaliser avec les demi-brigades, dont ils admiraient la bravoure. +L'armée, la colonie, tout prenait une face nouvelle, lorsque Kléber +tomba sous les coups d'un assassin.</p> + +<p class="p2 center">FIN DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER<br> +SUR LA CAMPAGNE D'ÉGYPTE.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> TABLE DES MATIÈRES<br> +<span class="smaller">CONTENUES</span><br> +DANS CE VOLUME.</h2> + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Avertissement</span>. <span class="ralign10"><i>Page.</i></span></li> + +<li>NOTICE SUR BERTHIER. <span class="ralign10"><a href="#pagev"><span class="smcap">V</span></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Expédition d'Égypte</span>. <span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></li> + +<li>Débarquement des Français en Égypte.—Prise d'Alexandrie. <span class="ralign10"><a href="#page1"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Marche de l'armée française au Caire.—Bataille de Chebreisse.—Bataille des Pyramides. <span class="ralign10"><a href="#page9">9</a></span></li> + +<li>Combat de Salêhiëh.—Ibrahim-Bey est chassé de l'Égypte. <span class="ralign10"><a href="#page22">22</a></span></li> + +<li>L'armée marche en Syrie.—Affaire de El-A'rych—Bataille du mont Thabor.—Prise de Ghazah et de Jaffa. <span class="ralign10"><a href="#page27">27</a></span></li> + +<li>Siége de Saint-Jean-d'Acre. <span class="ralign10"><a href="#page56">56</a></span></li> + +<li>Expédition dans la Haute-Égypte. <span class="ralign10"><a href="#page104">104</a></span></li> + +<li>Combat de Souhama. <span class="ralign10"><a href="#page130">130</a></span></li> + +<li>Combat de Copthos.—Assaut du village et de la maison fortifiée de Benout. <span class="ralign10"><a href="#page133">133</a></span></li> + +<li>Combats de Bardis et de Girgé. <span class="ralign10"><a href="#page140">140</a></span></li> + +<li>Combat de Géhémi. <span class="ralign10"><a href="#page142">142</a></span></li> + +<li>Combat de Bénéadi. <span class="ralign10"><a href="#page144">144</a></span></li> + +<li>Combat de Sienne. <span class="ralign10"><a href="#page148">148</a></span></li> + +<li>Bataille et siége d'Aboukir. <span class="ralign10"><a href="#page147">147</a></span></li> + +<li>Dispositions de Bonaparte avant de quitter l'Égypte.—Motifs qui le déterminent, etc. <span class="ralign10"><a href="#page165">165</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Commandement de Kléber</span>. <span class="ralign10"><a href="#page187">187</a></span></li> + +<li>Des mesures qu'il prend pour assurer la défense et calmer la population. <span class="ralign10"><a href="#page187"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page221">221</a></span></li> + +<li>Fragmens de la correspondance de l'état-major. <span class="ralign10"><a href="#page221"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Kléber hasarde une nouvelle tentative auprès du visir. <span class="ralign10"><a href="#page235">235</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page276">276</a></span></li> + +<li>Réponse du grand-visir, à la lettre qui lui a été écrite par + le général en chef Kléber, le 5<sup>e</sup> complémentaire an VII, + apportée le 1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">VIII</span> par le trésorier de + Moustapha-Pacha, prisonnier au Caire. <span class="ralign10"><a href="#page276"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Artifices de Sidney</span>. <span class="ralign10"><a href="#page297">297</a></span></li> + +<li>Insurrection.—Prise d'El-A'rych. <span class="ralign10"><a href="#page297"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page316">316</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Négociations de Salêhiëh</span>. <span class="ralign10"><a href="#page330">330</a></span></li> + +<li>Les Français consentent à évacuer l'Égypte. <span class="ralign10"><a href="#page330"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Pièces justificatives</span>. <span class="ralign10"><a href="#page357">357</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Les Anglais refusent d'exécuter la convention d'El-A'rych</span> <span class="ralign10"><a href="#page386">386</a></span></li> + +<li>Bataille d'Héliopolis. <span class="ralign10"><a href="#page386"><i>ibid.</i></a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="center">FIN DE LA TABLE.</p> + +<p class="center">DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,<br> + rue de Vaugirard, n<sup>o</sup> 9.</p> + +<h2>Notes</h2> + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: La bourse équivaut à environ 1,000 francs, monnaie de +France.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'Égypte (Volume 1), by +Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 1) *** + +***** This file should be named 38737-h.htm or 38737-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38737/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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