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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38736-8.txt b/38736-8.txt new file mode 100644 index 0000000..99d7c2c --- /dev/null +++ b/38736-8.txt @@ -0,0 +1,10118 @@ +Project Gutenberg's Cours Familier de Littérature, by Alphonse de Lamartine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature + (Volume 11) + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: February 2, 2012 [EBook #38736] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME ONZIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1861 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + XI + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, +56. + + + + +LXIe ENTRETIEN. + +Premier de la sixième année. + +SUITE DE LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE. + + +I + +«La nature, qui prédestinait l'Angleterre à cette importance, lui avait +donné un caractère qui a ses défauts sans doute, mais qui a la +prédestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les +conditions du gouvernement d'eux-mêmes et des autres: ils sont +réfléchis, ils sont audacieux et ils sont persévérants. Leur génie est +naturellement hiérarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois +humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment +égoïste de leur supériorité leur donne un orgueil collectif et national +qui fait une partie de leur force comme peuple. _Je m'estime quand je me +compare_, c'est le mot des Anglais. + +Ils ont le sentiment de la liberté, par suite de cet orgueil; mais ils +ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur +civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans +les mobiles démocraties, gouvernements des passions et des caprices du +peuple; la hiérarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de +la durée. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme +au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs +classes subalternes. + +Une monarchie, pour personnifier seulement leur majesté nationale; une +aristocratie, pour perpétuer leur civilisation; un peuple libre, pour +justifier leur orgueil civique: voilà leur trinité nationale. Liberté à +la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre partout; +mais ordre raisonné plutôt qu'imposé. Quelle république, quelle +noblesse, quelle royauté dans un même peuple! Celui qui ne l'admire pas +n'est pas digne de parler des sociétés civiles. + +De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est +résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez +eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie +véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées +desservies par les Océans. + + +II + +Or la France peut-elle espérer un allié fidèle, solide, permanent, dans +ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec +courage: non! L'égalité de grandeur, quoique de grandeur diverse dans +les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que l'Angleterre +renonçât à la terre ou que la France renonçât à la mer, et que chacun de +ces deux peuples se contentât de l'empire d'un seul des deux éléments. +Voyez le blocus continental de Napoléon provoquant le blocus maritime de +l'Angleterre! L'orgueil légitime de l'Angleterre n'abdiquera jamais (et +nous ne l'en blâmons pas) une grande part d'influence et d'action sur le +continent européen. + +L'ambition, légitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de +prétention navale considérable sur les mers. Son commerce n'en aurait +pas besoin; ses colonies pourraient s'anéantir sans ruiner la mère +patrie, décoration plutôt qu'élément vital de sa puissance: mais son +aptitude à la marine militaire, mais ses grandes gloires et la défense +de ses côtes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et +l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes +choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la +passion, troisième élément plus indomptable encore que les deux autres; +la passion de la rivalité, qu'une grande nécessité peut faire taire un +moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui se +combattent dans le sein de leur mère, l'Europe. + + +III + +La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise, +ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être +bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à +l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme +cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit +régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de +l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans +une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de +s'informer de quel parti est l'Angleterre, toujours et invariablement du +parti opposé à l'avis de la France; et il en est de même de la France, +quoique avec moins d'animosité systématique. + +Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se +compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique +en paix officielle avec Londres. + +L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des +soldats. + +Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut +intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et +proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la +légitimité des insurrections des armées et des insurrections +antimonarchiques des peuples. + +La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des +colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique +précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de +l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à +la France. + +La France veut refréner les Barbaresques sur la côte d'Afrique: +l'Angleterre conteste l'occupation très-inoffensive de l'Algérie. + +En 1858, la France veut intervenir en Italie, à tort ou à droit, contre +l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de +toute son éloquence dans ses tribunes. + +La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralité +envers le reste de l'Italie après ses victoires: l'Angleterre change à +l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonnée par la +France, et pousse le Piémont, la France, l'Italie entière aux extrémités +où nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, même dans +l'anarchie du continent. + +La France veut, très-sagement cette fois, se prémunir sur ses frontières +du midi contre une Italie unitaire, alliée des Anglais: l'Angleterre +proteste contre cette prudence trop légitime, et crie à la conquête, +quand il n'y a de conquérant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet +britannique. + +Ainsi partout, ainsi toujours, dès qu'il y a une folie française sur un +point du globe, l'Angleterre est là pour en profiter; dès qu'il y a un +intérêt légitime de la France quelque part, l'Angleterre est là pour le +combattre. Comment chercher une alliance politique organique dans une si +vigilante inimitié? N'y pensez pas: ce qu'il faut à la France et à la +civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est la paix, la paix +difficile, la paix agitée, mais la paix méritoire, la paix utile au +monde, mais la paix l'oeil ouvert et la main armée. + +En résumé, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais! + + +IV + +Après l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens à la nature, +que voyez-vous? la Russie. + +La Russie sera certainement un jour une alliance très-puissante et +très-fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêt, pour +la France. Napoléon a tenu cette alliance russo-orientale dans la main +après qu'il avait décomposé l'Allemagne et conquis l'Italie jusqu'à +Naples; mais il a brisé cette alliance, en la jetant à terre dans un +mouvement d'impatience, pour tenter son expédition chimérique de +Moscovie, et en forçant du même coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie à +secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en +perspective, a reculé pour nous dans un horizon de plusieurs siècles; et +pourquoi? Vous allez le comprendre. + +Les alliances se fondent sur un intérêt commun. + +Quels sont aujourd'hui les intérêts de la Russie? Elle en a deux: se +consolider en Pologne, empiéter sur les provinces du Danube, s'annexer +les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie +d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie +asiatique, posséder le littoral de la mer Noire, s'y créer une marine +militaire sur les débris de sa marine détruite de Sébastopol; s'emparer +ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher +de là d'un côté, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et vers +le Nil; marcher de l'autre côté, par la Grèce et l'Albanie, vers le fond +de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras ainsi étendus, +étreindre l'empire de Constantin annexé à l'empire de Pierre le Grand. +Voilà son destin, voilà sa nature, voilà sa pensée, même quand elle ne +pense pas: la force des choses pense sans elle. + + +V + +Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le +contraire de ces intérêts russes. + +Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne, +comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates, +serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France +libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un +empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser +l'Autriche, notre seul boulevard contre cette pression des successeurs +de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes. + +Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les +Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de +deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de +soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions +d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares, +politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les +vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle +alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes. +Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les +Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier +sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter +cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies, +auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les +fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre +l'alliance antipolonaise; la France catholique aurait crié anathème +contre le patriarche grec. + +La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les +escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de +Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception +peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls +de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la +Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes +et des Français. + +L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses +armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu +pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré +les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie +royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un +ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas; +mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les +historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla +jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et qu'elle ne fut jamais +qu'un sujet de conversation entre des diplomates français étourdis et +impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, forfanterie de +cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme une menace, +mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou imaginé +l'impossible. + + +VI + +Et en Orient, quels sont les intérêts de la France? Sont-ils, comme on +le dit, de doubler l'omnipotence de la Russie en lui livrant pour +dépouille la moitié la plus fertile, la plus opulente, la plus maritime +du monde méditerranéen, dont la France est la plus tributaire par ses +ports sur cette mer de tous les commerces? + +Ces intérêts sont-ils d'étendre cet empire russe, déjà si débordant, de +Varsovie à Babylone, de la Laponie à l'extrême Arabie, de la mer du +Nord à la mer de l'Inde? + +Sont-ils de réunir quatre cents millions de sujets sous un seul sceptre? + +Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel +empire avec la France par la Méditerranée, en lui livrant les portes des +Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontières +maritimes de la Russie? + +Si c'est là votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc +avez-vous fait, très-sagement et très-héroïquement, il y a quatre ans, +la guerre de Crimée? pourquoi donc avez-vous coulé sous vos boulets, +dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port +prématuré de Sébastopol? Étiez-vous fous alors, ou êtes-vous sages +aujourd'hui, de livrer l'indépendance de l'univers aux czars, dans +l'intérêt d'un petit prince des Alpes qui veut régner à Rome et à +Naples plutôt qu'à Turin? + + +VII + +Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité +de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais +qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de +l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance, +très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être +anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie +britannique et avec l'ambition moscovite. + +Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des +subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si +elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur +ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de +sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la +France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre +le prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin qui +n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces, dans +ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne au +moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec +complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un +bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à +Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du +vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après +son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La +Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de +Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à +laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de +se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est +qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune +négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie +acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence, +n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est de décomposer +pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. Quelle alliance +sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui représente +l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au coeur de +l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde contre nous en +deçà du Rhin, qui représente enfin l'_unité allemande_ en espérance dans +l'Allemagne du Nord? L'_unité allemande_, la perspective la plus +antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de l'absurde, +génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes! l'abaissement de +notre puissance en Europe! quatre-vingts millions d'Allemands groupés en +une seule puissance active contre trente-six millions de Français! unité +destructive de tout équilibre et de toute paix, unité de +l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la France que le rêve +antifrançais de l'_unité_ de l'Italie à laquelle nous sommes assez +aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce autre chose +que la coalition en permanence contre la France? + +Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat +que l'unité allemande, sous la monarchie de la Prusse, serait donc tout +simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un illuminé peut +la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime. + + +VIII + +Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un +prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et +favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples +que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la +satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour +l'extension illimitée de la Russie. + +Ces deux peuples sont la France et l'Autriche. + +J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le +cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous +récrier, étudions. + +Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la +monarchie universelle de Charles-Quint; aujourd'hui que la Russie, +improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons en +Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la +Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque +allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche? +C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre +l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le +versant oriental de la mer ottomane. Nous disons _seul_, parce que du +côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de +résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique; +livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de +l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les +dépouilles. + +Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient +n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre +la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France? +L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie, +huit cent mille hommes que nous n'avons ni à lever ni à payer pour +défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence +moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne +serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire +d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne +font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est +naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les +cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la +nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui +les contractent pour le salut commun. + +Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est +l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de +la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité +allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en +permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous? +La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de +l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité +allemande, exactement les mêmes intérêts que la France? L'alliance, de +ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas écrite par la +communauté des intérêts de la France et de la maison d'Autriche? +Favoriser de ses voeux ou de sa diplomatie la Prusse contre l'Autriche, +n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la France? Aussi voyez +avec quel instinct révélateur de haine contre la France l'Angleterre, +depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle pas toujours cultivé +à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance obstinée de l'Angleterre +avec le cabinet de Berlin doit éclairer le cabinet des Tuileries: +l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une alliance française. + +Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet +de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis +quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si +elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer, +vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était +moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et +ses amours cachent toujours un _mal-vouloir_ contre la France. Votre +boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le cabinet +de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le danger!--témoin +l'_unité italienne_ et l'_unité allemande_, ces deux écueils où +l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie. + + +IX + +Ces deux grands intérêts vitaux, résister au débordement russe en +Occident et en Orient, et résister à l'unité allemande bien plus encore +qu'à l'unité italienne, sont donc deux intérêts communs, identiques à +l'Autriche et à la France. L'alliance sur ces deux points entre la +France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais imposée. Supposez +un moment par la pensée que l'Autriche se soit évanouie dans la nuit, +que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorbé tous les +membres de la confédération allemande, que l'unité de l'Allemagne fasse +le pendant de l'unité italienne, et demandez-vous ce qu'il en serait de +la France à son réveil!--Partisans dénaturés de ces unités +antifrançaises, savez-vous ce que vous aurez? L'UNITÉ RUSSE!--Voilà ce +qu'à votre insu vous poursuivez! Ô Mirabeau! ô grande clairvoyance +éteinte avant le temps, tu l'avais prévu, tu l'avais dit! Mais alors la +France n'avait pas le vertige des unités, qui sont sa perte, contre les +fédérations et contre les équilibres, qui font son salut! + + +X + +Pourquoi donc, me dira-t-on, ce système d'alliance que vous proclamez le +seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore? +Pourquoi les cent voix populaires de la France répètent-elles, à la +suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre +l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et +qu'ils n'ont pas encore réfléchi à ce qu'ils proclament; c'est ensuite +parce que le vieil écho des casernes impériales du premier empire n'a +pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre à +l'Autriche depuis Leipzig jusqu'à Fontainebleau; c'est enfin parce que +deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont +malheureusement interposées entre la France et l'Autriche depuis les +traités de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout, +devaient, tant qu'elles n'étaient pas tranchées, empêcher la France et +l'Autriche de se reconnaître et de s'allier. + + +XI + +Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si +mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers +diplomatiques. + +Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque. + +On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y oppose, +détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire ottoman. +Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en Occident; les +remplira qui pourra! + +Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre +sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir. + +Qu'arriverait-il de l'empire ottoman? + +Qu'arriverait-il de l'Europe? + +On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées, +possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace +peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une +même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des +Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un +empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en +était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle +croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au +profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou +l'extermination des Ottomans; mais cette statistique de l'empire +ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont les +intéressés bercent les multitudes. + +Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie +religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des +chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont +jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur +culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant +de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme, +proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela +autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha +processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer +solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à +toutes les religions. + +La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans +toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni +persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent +seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs +paroles le culte mahométan. On partagea les temples entre les +religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes. + +Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui +couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient +proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit, +comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus +nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de +leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les +monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages +éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond +de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout +crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses +trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se +ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes +des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population, +exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée +dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de +l'industrie, du commerce, de la navigation, de la prospérité dans tout +l'empire? + +Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme, +que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la +Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie +soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit +chrétienne? + +Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure, +jusqu'aux pieds du _Taurus_, les villages chrétiens soient mêlés aux +villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle +des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse, +dans toutes ces parties de l'empire? + +Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction +dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les +chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent, +possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de +leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la +différence. + +Ils administrent mal, voilà tout leur crime aux yeux des Européens. Ce +vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on peut même dire +qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise administration; il +tient aux lieux, aux climats, à la configuration des terres, aux +montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles profondeurs de +plaines incultes, comment l'administration des tribus peut-elle être +autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et indirecte? Comment des +peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, demain à cent lieues, +suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver dans les steppes, +toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux leurs familles et +leurs tentes, comment de pareilles populations pourraient-elles se +prêter au genre d'administration directe, uniforme et sédentaire de +l'Europe? La tente et la maison établissent des modes d'administration +et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des systèmes +représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des tribunes à des +peuples qui parlent des langues différentes; donnez la liberté de la +presse aux sauvages Kurdes des frontières de Perse; donnez des préfets +et des receveurs généraux aux huttes des Tartares, aux tentes errantes +de l'Éthiopie ou de la Mecque! + +Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des +peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables, +est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté +à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de +leurs chevaux la liberté illimitée du désert! + +L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen, +vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il +faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître +l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau; +en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source +dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte, +des nuées encore inconnues de l'Abyssinie. + + +XII + +Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou +errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer, +en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant +sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais +que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou +quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment +remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le +concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou +non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez +intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour +gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs; +mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de +population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des +_Éthiopiens_, des _Cophtes_, des _Abyssins_, des _Égyptiens_, des +_Arabes_, des _Bédouins_, des _Kurdes_, des _Syriens_ natifs, des +_Syriens grecs_, des _Juifs_ de Jérusalem et des _Juifs_ de Samarie, des +_Mutualis_, des _Druses_, des _Maronites_, des _Insulaires_, des +_Candiotes_, des _Cypriotes_, des _Arméniens_, des _Tartares_, des +_Caucasiens_, des _Hymirètes_, des _Bulgares_, des _Serbes_, des +_Albanais_, des _Grecs_ surtout en nombre considérable; en tout, je +crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de moeurs, de +sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire. + +Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y +existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman, +si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la +violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion +semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les +unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent, +de manière à former un noyau, une unité quelconque de peuple; mais elles +sont séparées par d'autres groupes de populations différentes qui +interceptent les communications entre elles et qui leur sont +antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder +aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le +granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus +se conglomérer en masse imposante. + +Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le +Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen +par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la +Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis +elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des +millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les +îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est +noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au +delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, comparée aux +Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd +au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, kurdes, +persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les peuples +noirs du Sennaar et de l'Éthiopie. + + +XIII + +Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez +agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour +s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population +héritière des Turcs.» + +Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres, +disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre +elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races +vivent, et que, si l'on mettait aux voix _à qui l'empire_, il n'y a pas +une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt +qu'aux Grecs; aux Turcs plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs plutôt qu'aux +Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races faibles et +tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour nous +défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire turc que +le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales qui nous +haïssent.» + +La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante +des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races +ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se +dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les +Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la +Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les +Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la +paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs +schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces +conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les +antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs +rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces querelles, le +saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie stupide de ces +sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire. + + +XIV + +Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie +surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par +les puissances européennes elles-mêmes? + +Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer +trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les +Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette +monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais +nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu, +à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du +danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer +si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le +sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a bien fait. +Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de la liberté +et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a été là à sa +place, à la tête de la civilisation contre la force. + +Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne +serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour +la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait +la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée, +la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première +puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes +françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que +l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait +le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée. + +Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les +Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ +de bataille de l'Europe. + +Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera +et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité +navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié? +Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en +Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements? +Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la +Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant +nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre, +et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La +puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la +France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare +de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses +rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter +ou leur livrer une telle proie. + + +XV + +L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une démolition +prochaine qui donnera de l'air à l'Europe, de la place aux rivalités de +l'Europe, de la paix aux intérêts rivaux des puissances, des progrès aux +civilisations chrétiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une +guerre aussi vaste, aussi prolongée que les ambitions de l'Europe; ou +bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la +civilisation européenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient à +la fois. + +Ces deux civilisations tendent à se rapprocher et à se fondre: votre +politique est de favoriser ce progrès parallèle, en maintenant l'empire +ottoman à la place qu'il occupe sur la carte, et en protégeant par un +grand _concordat politique_ avec le chef nominal, et en ce moment +très-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du +Grand-Seigneur par le gouvernement, et tributaires de l'Europe par +l'origine, les moeurs, les religions; c'est ce grand _concordat_ entre +la Turquie et l'Europe qui doit être en ce moment la pensée dominante de +la diplomatie française. Que la France y pense. Elle aura fait ainsi +plus qu'une conquête: elle aura fait l'ordre français en Turquie, au +lieu du désordre européen. + + +XVI + +L'autre question, c'est l'Italie; elle brûle en ce moment, et l'incendie +imprévoyant que le Piémont y a allumé, et que la France n'a pas étouffé +à temps, menace de consumer toute l'Europe. + +Essayons d'en décomposer les éléments et d'en chercher une solution +compatible avec le rétablissement de l'équilibre et avec le maintien de +la paix en Europe. + +La diplomatie n'était autrefois que nationale; depuis la révolution, la +diplomatie est en quelque sorte européenne. On ne traitait qu'avec les +cours; on traite maintenant, dans une certaine proportion, avec +l'opinion. L'élément nouveau appelé l'opinion, force morale, s'est mêlé +aux autres éléments de force matérielle que les négociations et les +traités avaient pour objet de concilier et d'asseoir. + +Cela est nécessaire à dire, avant de parler de ce qui se remue +aujourd'hui en Italie. + + +XVII + +L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel +de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par +l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait +depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes +puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe. +Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs +gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et +grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde était +toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les +classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en +haut que les peuples pensent, c'est par le coeur que les peuples +sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres. + +Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne, +était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a +beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête +ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas, +mais les armées manquaient aux tribuns. + +Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont, +race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par +des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt +pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses +deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre +en main sa cause, je vais en faire la mienne. Ma monarchie, jusqu'ici +de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des monarchies, +va grandir en un moment, non pas comme une puissance régulière et par un +accroissement progressif, mais à la manière des explosions +révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions d'âmes, d'un +trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une armée de cinq +ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée. Monarque d'une si +riche péninsule, chef courageux d'une si imposante armée, présent par +l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou six capitales, maître +de mille lieues de côtes couvertes de ports militaires sur la +Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les fermer aux escadres ou +aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire compter l'Autriche et +au besoin la France avec moi; c'est un terrible poids à placer ou à +déplacer dans la balance du continent que trente millions d'âmes, cinq +cent mille hommes, l'alliance nécessaire de l'Angleterre et un drapeau +qui sera, à mon gré, selon les circonstances, celui de la monarchie +absolue, celui de la dictature soldatesque, ou celui de la révolution!» + +Que dites-vous de l'ambition d'un si grand coeur dans un si petit +prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans +doute; mais la France aussi n'est plus la France! + +En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de +soldats sur nos Alpes; + +En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million +d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi; + +En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une _armada_ +britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au +premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de +l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de +Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot: +Il n'y a plus de Pyrénées! + +Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a +saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie. +L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de prendre une +position si redoutable contre la France. + + +XVIII + +La France, cependant, qui devait se borner à empêcher les envahissements +autrichiens contre le Piémont, à prévenir les interventions étrangères +dans les États italiens, à favoriser, sans y intervenir de la main, le +système fédératif entre les nationalités italiennes, la France a prêté +deux cent mille hommes, des millions et deux victoires à la pensée +antifrançaise du Piémont. Nous ignorons ses motifs, à plus longue vue +que les nôtres, sans doute; les cabinets à une seule tête sont les plus +sûrs des secrets d'État. + +Mais nous voyons se développer jusqu'ici une diplomatie +anglo-piémontaise de nature à donner un jour de grands motifs +d'inquiétude à la France sur sa sécurité en cas de guerre avec le +continent ou en cas de guerre avec la Grande-Bretagne. Car ne nous +faisons pas d'illusion sur l'éternelle reconnaissance et sur +l'indissoluble alliance entre la France et la monarchie piémontaise de +l'Italie _une_: les rois hommes d'honneur, les ministres qui se +respectent, peuvent être reconnaissants par honneur, par pudeur, par +intérêt momentané; mais les rois meurent, les ministres passent, les +cabinets restent avec l'esprit de leur situation géographique en Europe. +Or l'allié nécessaire de l'Angleterre sur le trône unique de l'Italie, +trop voisin de la France, ne sera jamais un allié de la France contre la +volonté de l'Angleterre. + +Si nous voulons des alliés sûrs au delà des Alpes, et nous avons le +droit de les vouloir, ne permettons pas à une seule maison royale +d'affecter la monarchie universelle de l'Italie, et de retourner contre +nous, à la merci de l'Angleterre, cette monarchie universelle que nous +aurions nous-mêmes fondée contre nous-mêmes. Où serait l'équilibre? où +serait la paix? + + +XIX + +Que devons-nous, libéralement et nationalement, à l'Italie? + +Empêcher l'Autriche d'empiéter sur les États italiens, piémontais ou +autres dont les traités ont garanti l'indépendance, afin que l'Italie, +destinée à être libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop +pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mêmes +au midi de l'Europe. + +Que devons-nous de plus à l'Italie, le Piémont compris? + +Des voeux sincères, et des bons offices licites au besoin, pour que ces +diverses et inconsistantes nationalités constituées dans la Péninsule se +développent en institutions propres, favorables à leur liberté, et se +groupent en confédérations indépendantes pour se protéger mutuellement +contre l'Autriche ou contre toute autre puissance armée, anglaise, +russe, prussienne, même piémontaise, qui tenterait ou de les conquérir +ou de les monopoliser à son profit. Enfin nous lui devons une force +française, toujours prête à garantir cette confédération italienne. + +Voilà ce que nous devons à l'Italie, et pas plus; mais ce que nous +impose le Piémont, encouragé dans son _ambition à outrance_ par +l'Angleterre, est-ce bien cela? + +Quoi! devons-nous au Piémont deux victoires par mois et cinquante mille +hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que +françaises, à la formidable unité d'une monarchie piémontaise, où nous +devons avoir l'oeil, si nous n'y avons pas la main? + +Devons-nous au Piémont le fardeau à perpétuité de deux cent mille +hommes, toujours sur pied pour aller défendre au besoin, à toute heure, +la monarchie unitaire du Piémont contre quiconque voudra, du nord ou du +midi, résister à ce monopole de la maison de Savoie? + +Devons-nous au Piémont le sacrifice de tout ce qui a constitué +jusqu'ici, parmi les sociétés civilisées, ce qu'on appelle _le droit +public_, le droit des gens: le respect des traités, la sainteté des +limites, la légitimité des possessions traditionnelles, l'inviolabilité +des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui devons-nous le +droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces neutres et dans +toutes les capitales où un caprice ambitieux le porte, au nom d'une +prétendue nationalité que le Piémont invoque pour lui en la foulant aux +pieds chez les autres? + +Devons-nous au Piémont le débordement, sans déclaration de guerre et +sans titre, de ses baïonnettes dans toutes les principautés à sa +convenance dans l'Italie septentrionale? + +Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main +armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre +fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté +des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold, +le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône? + +Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais, +dans ces États du pape avec lesquels le Piémont n'était pas en guerre, +et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome, semblaient +devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des territoires? Le +drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle irrévérence, je +ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés intimes à qui nous +venions de rendre des services aussi éclatants que Magenta et Solferino? + +Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée +piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de +Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples +portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et +d'alliance? + +Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans +Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un +royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement +d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime +par la maison de Savoie? + +Devions-nous au roi de Piémont le droit impuni d'aller, à la tête d'une +armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son dernier asile, à +Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du despotisme de son +père, n'avait pas même permis de commettre des fautes qui motivent +l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce droit des +boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des enfants, des +jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on n'est pas en +guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de la même +famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui veut +universaliser la monarchie? + +Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que, +pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau +prétexte de la liberté à porter aux peuples. + +La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée; +la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la +pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte, +n'est qu'une ignominieuse servitude. + +Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et incontestable de se +donner la liberté chez eux, de détruire ou de constituer le gouvernement +national qui leur convient; mais nul n'a droit de leur imposer, sous le +nom de _liberté_ et le canon sur la gorge, la monarchie de la maison de +Savoie. + +Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de +l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait +à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de +ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et +aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand _hors +la loi_, _ex lege_, du droit des nations. + +Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en +lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de +la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi +responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte +elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour +défendre son royaume et pour l'agrandir contre ces mêmes envahissements +qu'il pratique aujourd'hui chez les autres. + +La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne +pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français +versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité +monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national +créé contre la sécurité de la nation française. + +C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour +toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des +trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne +plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu +de droit public! + + +XX + +La France ne fera certainement pas la partie si belle à ses dangereux +alliés de Turin, et à ses adversaires naturels de Londres. + +Que fera-t-elle, si elle est bien inspirée par l'évidence des dangers +futurs que l'unité monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle +situation que cette unité monarchique piémontaise donne contre nous en +permanence à l'Angleterre, nous prépare? + +Elle se dira, dans sa sagesse, ceci: + +Le mouvement libéral, national, né de lui-même, de son sol et de sa +pensée en Italie, est beau de souvenir et d'espérance. + +L'aspiration d'une grande race éclairée, courageuse, à rentrer en +possession d'elle-même, est un droit; c'est la légitimité de l'âme des +nations. + +Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au +besoin favoriser ce droit, s'il était nié ou attaqué dans son exercice +par des puissances étrangères à l'Italie. + + +XXI + +Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de +l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive +ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays +le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes +rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au +secours de l'indépendance du Piémont. + +Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri +par les institutions de Léopold Ier, s'affranchisse d'une dynastie +qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son +ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution +spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne +vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante. + + +XXII + +Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur +libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement +politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille +être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté +traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la +nation romaine par des institutions représentatives et par des +administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient +_Pétrarque_, _Rienzi_, _Dante_, les souvenirs de sa république avec le +séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous +immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la +puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre +les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux +est le droit commun: le droit des peuples, le droit des républiques, le +droit des théocraties, je dirai plus, le droit du destin. Ne mettons pas +la main entre la Providence et son oeuvre. L'oeuvre que vous voudrez +faire sera précaire; l'oeuvre qu'elle accomplira elle-même par la main +des peuples et par la main de son premier ministre, le temps, sera +durable. Qui a donné au Piémont le droit de juger ou de préjuger de la +volonté des Toscans, des Romains, des Napolitains, des Siciliens, et de +préjuger de la volonté vraie de ces peuples à son profit? Le jugement +des intéressés exprimé par des armées et rédigé par des conquêtes est +suspect à tout le monde. + + +XXIII + +Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle +ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à +cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore +enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un orage; qu'ensuite +il jette une constitution hasardée à ses peuples pour apaiser +l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements royaux +derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant qu'elle +les ramasse; + +Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres +incapables ou perfides; + +Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se +joindre à ses ennemis; + +Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des +Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir; +qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères, +ses jeunes soeurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la +majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa +patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les +Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté +les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre, +avec ses armées dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion, +écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le dernier palais +d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son parent +innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par ses +canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation +impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même +de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la +diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles +audaces contre le droit des peuples?--Aussi voyez comme l'orgueil +national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile +commence à protester par son soulèvement de coeur contre une annexion +aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur +paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition! + +Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son +libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par +un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume, +ces millions d'hommes de coeur, regardant disposer d'eux comme d'un +troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le roi de +Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs pareils +de population, contre tout droit et contre toute nature, peuvent-ils +faire augurer au monde politique pour une unité monarchique de l'Italie, +dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente pour tête que +des gueules de canon? + + +XXIV + +Mais, si cette unité piémontaise de l'Italie, conception désespérée +d'une péninsule justement impatiente de nationalité qui ressuscite, ne +présente à l'Italie monarchisée qu'une perspective de déchirement +intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne présente, au premier +grand trouble européen, que la perspective d'un reflux redoutable de +l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unité de la monarchie +de Turin, à Naples, à Palerme, à Rome, à Florence, à Milan, +présente-t-elle à la diplomatie pacifique de la France dans un prochain +avenir? + +Examinons, et récapitulons: + +Nous avons vu que l'alliance autrichienne était la seule alliance +d'équilibre et de paix pour la France, d'ici à très-longtemps. + +Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tête d'un roi de Piémont, +rend à jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche. + +Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tête d'un roi +soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Piémontais, +tendra éternellement par sa nature à inquiéter l'Autriche, non-seulement +en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, dès +aujourd'hui, former des légions hongroises et proclamer hautement le +plan d'insurger la Hongrie et de démembrer l'Autriche? + +Or la seule menace d'insurger la Hongrie précipite de nouveau l'Autriche +dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes +français et italiens, complices à leur insu de cette pensée +antifrançaise et antiitalienne: «Prenez-y garde! la première +insurrection fomentée par vous en Hongrie refait la sainte alliance. + +«La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-là tous leurs ressentiments, +pour écraser de leurs armées combinées les mouvements de la Hongrie, qui +pourraient remuer aussi la Pologne.--Avais-je tort? Demandez-le au +congrès de Varsovie: tout son mystère est percé à jour par qui sait lire +à travers les murailles.» + +La monarchie unitaire piémontaise en Italie, à la tête de cinq cent +mille hommes, et l'Autriche toujours menacée, seraient donc sans cesse +l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se défendre et +reconquérir. + + +XXV + +Qu'en résultera-t-il pour nous, France? + +Serons-nous alliés à tout prix de la monarchie unitaire du Piémont en +Italie? + +Serons-nous alliés de l'Autriche? + +Si nous sommes alliés de l'Autriche, nous agirons contre notre nature et +contre nos intérêts en aidant l'Autriche à reprendre une situation +prépondérante en Italie. + +Si nous sommes alliés de l'unité monarchique piémontaise en Italie, nous +serons quatre puissances militaires réunies en une seule agression +contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie. + +Qu'arrivera-t-il? + +Nous anéantirons inévitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance +contre elle. Or, l'Autriche anéantie stupidement par nous, +qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que +toute chose au monde. + +Premièrement, nous aurons fait cette monstruosité antifrançaise, l'UNITÉ +DE L'ALLEMAGNE sous la main anglaise de la Prusse, c'est-à-dire l'unité +de cinquante millions d'Allemands liés à l'Angleterre contre trente-six +millions de Français seuls dans le monde. + +Secondement, nous aurons renversé, en détruisant l'Autriche, notre seul +boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et +sur l'Italie. Le monde sera, quand la Russie voudra, moscovite. Il n'y +aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien la +France, sans alliance, sera obligée de descendre à la subalternité des +puissances secondaires; ou bien encore la France, comme après Azincourt, +sera obligée de se reconquérir elle-même par une énergie qui est en +elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son sang. + +Voilà ce que nous aura coûté la monarchie unitaire du Piémont en Italie! +Je défie le logicien diplomate le plus intrépide d'arriver pour la +France à un autre résultat d'une monarchie unitaire italienne suscitée +par l'Angleterre et réalisée dans la maison de Savoie. + + +XXVI + +Quelle doit donc être, dans une crise si délicate, si compliquée et si +destructive de l'équilibre européen, la conduite diplomatique de la +France? + +Cette conduite nous est tracée par les considérations très-irréfutables +que nous venons de dérouler devant vous. + +Ces considérations, je les récapitule en finissant: + +L'alliance russe est prématurée de plusieurs siècles pour la France. +Cette alliance livrerait l'Orient à la Russie sans fortifier la France +en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimitié à +mort de l'Angleterre. + +L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa +situation géographique, la pointe de l'épée russe sur le coeur de la +France; puisque, par son ambition et par ses affinités traditionnelles, +la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa +rivalité germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unité +allemande, unité que nous devons craindre comme la mort. + +L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature, +ne peut pas abdiquer la prépondérance sur les mers, et que la France, +par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prépondérance sur le continent. + +Deux rivalités légitimes et organiques s'opposent ainsi à la sincérité +d'une alliance anglo-française. + +Ces deux grands peuples peuvent être pacifiés, jamais alliés, tant que +la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre +voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui; +l'alliance, non! Ces deux individualités ne sont pas condamnées à se +faire la guerre, mais elles sont destinées à se faire toujours +contre-poids. + + +XXVII + +L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqué les +pensées gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en +Europe, et même d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas, +l'alliance autrichienne est la seule qui réponde à la fois à tous les +intérêts légitimes de l'Autriche et à tous les intérêts de sérieuse et +de légitime grandeur de la France. + +La France seule empêche la Prusse de conspirer l'unité allemande par +l'anéantissement de l'Autriche; + +La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie; + +La France prévient, de concert avec l'Autriche, le démembrement européen +de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire à la Russie, toujours +convoitante. + +Tous ces intérêts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne. + +De son côté, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne méridionale contre +la Prusse, empêche l'accomplissement fatal de l'unité allemande, qui +serait la fin de tout équilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et +sur le Danube ottoman. L'Autriche est le _nec plus ultra_, la colonne +d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard +découvrirait la France. + +L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie. +Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc nécessaires +l'une à l'autre. + +Le seul obstacle de l'alliance entre la France et l'Autriche, c'était +l'Italie. Cet obstacle est à moitié renversé depuis la campagne de +France en Italie, et depuis le refoulement des prétentions autrichiennes +au pied des Alpes et sur l'extrême rive de l'Adriatique. + +Rien de plus négociable aujourd'hui qu'une constitution géographique de +la Vénétie qui donne à la fois satisfaction à l'indépendance fédérative +de l'Italie, et satisfaction à la dignité nationale et à la sécurité +militaire de cette frontière de l'Allemagne du midi. + +Si la France met à ce prix une alliance permanente avec le cabinet de +Vienne, l'Autriche donnera la main à la seule main qui peut la sauver +d'immenses hasards. + +L'article unique de ce traité d'alliance indissoluble est celui-ci: + +La France sanctionne, en cas de guerre défensive contre la Prusse, +toutes les conquêtes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne. +L'Autriche sanctionne, en cas de guerre défensive avec la Prusse, toutes +les conquêtes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin. + + +XXVIII + +Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un siècle; car ce sera +la coalition éventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six +cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre, à cause de la +Belgique; ni la Prusse, à cause des limites du Rhin; ni la Russie, à +cause du Danube, ne porteront défi à ces douze cent mille hommes, +soldats de la paix. + +Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend +maîtresses de l'équilibre du monde, ou maîtresses de leur agrandissement +pour venger cet équilibre! Croyez-moi, voilà l'alliance du destin de +l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la +venger! + +L'unité monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une +menace perpétuelle à l'Autriche, si la France préfère l'alliance de +guerre de Turin à l'alliance de paix avec l'Autriche. + +La France doit-elle autre chose à l'Italie que la liberté et +l'indépendance? + +Doit-elle un trône de trente millions d'hommes à la maison de Savoie? + +Lui doit-elle à tout prix des conquêtes italiennes faites contre son +avis, contre ses intérêts français, contre le droit des nations, contre +la liberté même des États italiens, qui préféreraient à la monarchie +piémontaise un gouvernement propre? + +Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Piémont. Le roi de +Piémont abuse évidemment de l'héroïsme; brave comme s'il n'était que +soldat, et encouragé à tout oser par l'Angleterre, à qui tout convient +de ce qui peut nous nuire, le roi de Piémont, comme le grand Condé, qui +jetait son chapeau au milieu de la mêlée, a jeté sa couronne de +Sardaigne par-dessus les Apennins à Florence, à Rome, à Naples, à +Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce +à la France à la lui rapporter? + +Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni un intérêt italien, ni un +intérêt français: c'est un intérêt anglais et une folie sarde. + +L'intérêt italien, c'est une confédération italienne, une république +d'États avec une diète nationale. Une telle fédération est le droit de +l'Italie indépendante, constituée; la confédération garantit l'Italie +contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-même +sont intéressées à reconnaître cette fédération pacificatrice, qui +garantit l'inviolabilité de l'Italie contre tout le monde, et qui leur +défend à elles-mêmes d'attenter à l'Italie libre, mais qui ne leur +défend plus de former l'alliance de l'équilibre et de la paix. + +Le seul obstacle à l'alliance franco-autrichienne, c'était l'Italie; +depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le +Piémont cesse d'en affecter la domination. Une négociation forte et +prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vénétie, +rendue à elle-même, et non annexée au Piémont. Assez combattu! +négocions. Mais négocions pour une Italie libre, et non pour une Italie +sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir. + + +XXIX + +Nous sommes les diplomates de l'équilibre et de la paix; nous n'en +rougissons pas devant les fanatiques du détrônement universel, +transformés tout à coup en fanatiques du trône unique. Nous croyons que +la forme fédérative, cette république de nations, est la seule forme qui +assurera dignement la durée de l'indépendance italienne, et la seule +aussi qui ne livre pas à l'Angleterre une position continentale neuve et +menaçante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la +monarchie militaire et unitaire du Piémont écartée, le système fédéral +n'éprouvera aucune opposition sérieuse de l'Europe, excepté de la part +de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vénétie se dénouera +plus aisément par la négociation qu'elle ne se tranchera par la guerre. +Nous croyons qu'une fois cette question de la Vénétie partagée ou +résolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830, +l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et +de la grandeur des deux peuples. + +Nous le croyons avec tant de foi que, malgré notre amour de la paix, si +le Piémont et l'Angleterre s'obstinaient, le Piémont par ambition, +l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prévision de nos +embarras, à ruiner le système d'une Italie fédérale, à élever avec les +débris de tant d'États un trône, italien de nom, anglais de base, +antifrançais d'intention, sur toute la péninsule; et si le Piémont et +l'Angleterre mettaient l'élévation de ce trône au prix de la paix ou de +la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirions +franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit +être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous +dirons: Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!... + +La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce +n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir. +Qu'est-ce qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de notre +sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place à +l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. Le système fédératif, +républicain ici, monarchique là, fait de la péninsule régénérée les +ÉTATS-UNIS ITALIENS. Cela ne vaut-il pas le trône improvisé et précaire +de la maison de Savoie? + +Les ÉTATS-UNIS ITALIENS seront défendus par tout le monde, même par +l'Autriche. Le trône unique de la maison de Savoie sera continuellement +contesté par l'Italie, éternellement menacé par tout le monde; ce ne +sera qu'une dictature imposée aux peuples d'Italie par des baïonnettes, +au lieu d'une liberté fédérale laissant à chaque nationalité italienne +son caractère, sa noblesse et sa dignité. + +L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre à perpétuité. +Choisissez! + + +XXX + +Ainsi aurait parlé M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix +du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrès! + +Les _États-Unis italiens_, voilà le mot de la situation, voilà la +politique de la France, voilà la gloire et la liberté de l'Italie. Le +reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien. + + LAMARTINE. + + + + +LXIIe ENTRETIEN. + +CICÉRON + + +I + +Cicéron est le plus grand _homme littéraire_ qui ait jamais existé parmi +les hommes de toutes les races humaines et de tous les siècles, si nous +en exceptons peut-être _Confucius_. Les uns ont été plus poëtes, les +autres aussi éloquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi +philosophes, ceux-là aussi écrivains; mais nul, sans en excepter +Voltaire, n'a été, dans tous les exercices de la pensée, de la parole ou +de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi élevé, aussi universel, +aussi complet que Cicéron. C'est le nom culminant de toute littérature +antique; il résume en lui deux mondes, le monde grec et le monde romain. +Celui qui connaîtrait bien les oeuvres de Cicéron connaîtrait à peu près +tout ce que les hommes ont pensé, dit et écrit de plus juste et de plus +parfait sur ce globe, avant l'Évangile. + +Nous allons essayer de vous faire apprécier ce grand esprit; si nous y +réussissons, vous pourrez dire que vous avez vécu avec la meilleure +compagnie de tous les siècles, avec la plus haute personnification de +l'homme de lettres. + +Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons écrite dans un autre +ouvrage. Grâce à cette étude approfondie de sa vie et grâce à sa +correspondance, nous le connaissons comme s'il eût été un de nos +collègues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie +privée. + + +II + +Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne réunit autant de +facultés diverses et puissantes que Cicéron. Poëte, philosophe, citoyen, +magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la +république, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte, +orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur +d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement +et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement +des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt +aux affaires publiques de sa patrie, qui étaient alors les affaires de +l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et +ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la +Divinité, à mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-même! + + +III + +On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la +contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des +indécisions regrettables, à la fin de sa vie, envers les tyrans de sa +patrie. Mais ces deux fautes, si on étudie bien son histoire, ne sont +pas les fautes de son caractère: elles sont surtout les fautes de son +temps. + +La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où une +religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines, n'avait +pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité, +qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans +la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de +Dieu. + +Et, quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies +qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la +république romaine, à la corruption des moeurs, à la lâcheté du peuple, +à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste envers ce +grand homme. À aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant +son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il ne faiblit pas +devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on +lui demande, et pour soutenir seul la république contre César, il lui +fallait un point d'appui dans la république: il n'y en avait plus. Ce +n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, ce fut le point d'appui. On +peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen. + + +IV + +Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut +propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir +dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces +divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent +un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le +décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là +est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur, +celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la +fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces +aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand +détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On +n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de +dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme +plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait +l'_Anti-Caton_, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poëmes, +faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, +haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au +sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie, +philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à +Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait +l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus +universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité. +Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons +ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne +place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen +peut rendre sous diverses formes à sa patrie. + +Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un +magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte +d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des +rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et +plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment, +mais un ensemble. + + +V + +Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres +de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle +qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a +besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses +traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par +l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son +image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à +recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez, +aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en +lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se +répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore, +passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce +détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, amaigries par les +contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues. +Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du +tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, qui se posait et +qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il +aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la +vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui +quand il se levait pour prendre la parole. + +Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de +clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait +quand il traversait la place pour monter aux _rostres_. Il tenait à la +main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes, +ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de +ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, +n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de +l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les +offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à +plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les +couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux +oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à +cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies +et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice, +toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui +n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour +se rendre visible à l'humanité. + +Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la +fréquentation du _forum_, à juger ses orateurs en artiste, appréciait +dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait +l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur +et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa +majesté. + + +VI + +Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome, +nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par +le courage et la vertu, comme toutes les mères où se moulent les grands +hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice, dit la +rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant, le +salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet +enfant répandaient dans le coeur de sa mère et de sa nourrice on ne sait +quel pressentiment de grandeur et de vertu innées. + +Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait +obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans +rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une +fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré +la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome, +cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois +déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient +distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes +inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à +Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit +isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant +d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations +dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme +que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi dans la famille +poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de seconde +inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père, et +surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus +frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de +beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'oeuvre dans +les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard +de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans +une seule âme les vertus des âmes de cent générations. + + +VII + +Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de +Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le +coeur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et +romaines l'enfant, qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa +maison. + +La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la +littérature latine a été depuis pour nous: la tradition de l'esprit +humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées. + +La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion +plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut, en sortant du +berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses +intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement +reconnue autour de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire, +dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie. + +Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes +_roi des écoliers_; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des +leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et +ils lui faisaient d'eux-mêmes cortége jusqu'à la porte de sa maison, +comme au patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée +parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on +l'acclame comme un phénomène; et, comme les phénomènes sont isolés et +ne se renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi les +hommes, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune +Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et +aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine! + + +VIII + +La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe +du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les réalités +futures de l'existence; elle remue les fantômes de toutes choses avant +de remuer les choses elles-mêmes; elle est le prélude des pensées et le +pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, +Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la poésie: c'est +le luxe des séves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les +orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois +dans sa vie! + + +IX + +Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si +souverain orateur que parce qu'il fut poëte. La poésie est l'arsenal de +l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud: +partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poëtes; ce qu'on retient +à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes +d'être chantées et perpétuées par des vers. + +En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le +placèrent, disent les histoires, parmi les poëtes renommés de son temps. +Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence. + +Il étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette +science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de +Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores +à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant +tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur +la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable +de vérités, d'exemples, d'images, d'élocution, de beauté morale et +civique, il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ce trésor +pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire, +immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et +un des prix de la vertu. + +Il suivait assidûment aussi, à la même époque, les séances des tribunaux +et les séances du _forum_, ce tribunal des délibérations politiques +devant le peuple écoutant, regardant agir les grands maîtres de la +tribune de son temps, Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout +Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses +traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple, et il +s'étudiait, en rentrant chez lui, à reproduire de mémoire sous sa plume +les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son +esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte +s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres +et sur les destinées de Marius, son grand compatriote. + + +X + +Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent +les empires ou les républiques, au moment où leurs institutions les ont +élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence +permet à un peuple de parvenir. Arrivées à ce point culminant de leur +existence et de leur principe, les nations commencent à chanceler sur +elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un +vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature. +C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les +plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus +atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron +apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de +la décomposition de la république romaine; en sorte que son histoire, +mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, est +à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables +de l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes, +des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome. + +La liberté, la servitude de l'univers, se conquièrent, se perdent, se +jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme +d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'écho de +l'univers. + + +XI + +Le principe de la république romaine était l'annexion d'abord de +l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la +domination des Romains. Grandir était leur loi; on ne grandit en +territoire que par la guerre, la guerre était donc la fatalité de ce +peuple. D'abord défensive dans ses commencements, la guerre romaine +était devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la +gloire donne la popularité; la popularité donne aux ambitieux la +puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution: il +donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait, des +triomphateurs, des candidats à la tyrannie. + + +XII + +Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre +universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes +aussi, étaient devenues nécessaires. + +De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la +liberté et au pouvoir tout moral des lois. + +Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises +ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et +du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions +militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles. + +Celles qui étaient licenciées, après qu'on leur avait partagé des +terres, formaient, dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome, des +noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à +donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns +démagogues ou aux généraux ambitieux. + +Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et +subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient +destinées à subjuguer le monde. + +Les Romains avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur +renvoyait des tyrans domestiques. Déjà l'épée se jouait des lois; déjà, +sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux +et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats. +Les gouverneurs de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient +leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome +n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais +où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions, +où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux +étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps. + +Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron revêtit +la robe virile pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de +magistrat sur la scène du temps. + + +XIII + +Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et +avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait +pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le +sénat. Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légions à la +démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses +assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie. + +Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui +avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées +contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les +égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le +rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé +les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis +abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, +et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés, +subjugués, ensanglantés par lui. + +Une guerre qu'on appelait la _guerre sociale_, guerre des auxiliaires de +la république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par +l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de passions, de +proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons +citoyens de Rome s'enrôlèrent pour défendre la patrie, même sous la +dictature d'un tyran. + +Cicéron suivit dans le camp de Sylla son modèle et son maître, l'orateur +Hortensius. Il en revint, avec les légions victorieuses de Sylla, pour +assister avec horreur à l'éclipse de toute liberté, aux dictatures, aux +proscriptions, aux égorgements de Rome. + +Son extrême jeunesse et sa vie studieuse à Arpinum le dérobèrent, non au +malheur, mais au danger du temps. Il reparut à Rome après le +rétablissement violent, mais régulier, des choses et du sénat par Sylla. + +Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par +l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi +à l'estime et à la reconnaissance du peuple avant de briguer ses +suffrages pour les magistratures. Il publia en même temps des livres +sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoire, qui décelaient la +profondeur et l'universalité de ses études. + +Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les +plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection, +inconnue jusqu'à ce jeune homme, dans la discussion des causes privées. +Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des +témoignages, élévation des pensées, puissance des raisonnements, +harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de +l'esprit, pathétique du coeur, grâce et insinuation des exordes, force +et foudre des péroraisons, beauté de la diction, majesté de la personne, +dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au +sommet de l'art et de la renommée. + +Ses discours, préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à +loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés +studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris +fragments par fragments, tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins, +tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, +soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en +public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule, +enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de +l'imprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité de +la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ces discours +existent, revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des +événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils +forment des volumes; ils sont restés monuments de l'esprit humain. + + +XIV + +Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du +jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps +fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de +clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, +ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort +pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son +exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop +tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue +gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis +d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait +offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait +légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait +osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la +Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et +à visiter Athènes. + + +XV + +Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus +renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui +dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses +immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à +la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui +n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se +proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir +à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans +la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se +rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres +d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir +dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune +barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les +armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il leur donnait +des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie, +d'intonation, de geste. + +La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et +qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva +Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et +il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les +grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si +ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et +ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, +objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de +Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre +part aux événements de leur pays dans les temps de révolution. + +«Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande +gloire et la plus honnête?--En suivant toujours tes propres +inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle. + +Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en +effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort. + + +XVI + +Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne +s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne +faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les +jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple. + +On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des +hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses +immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme _grécisé_, philosophe +spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire +méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui. + +Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et continua à se perfectionner +en silence par le seul amour du beau et du bien. + +Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène +romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les +intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait +d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait +à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui +achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui +consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse +de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui +ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses, +qu'on nomme le beau. + + +XVII + +Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le +conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas +priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, +l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu +et l'éloquence ne lui avaient été données, lui disaient-ils, que comme +deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre les +hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie, +entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.» + +Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la _questure_ la même année +où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles +Hortensius et Cotta, sollicitèrent le _consulat_, première magistrature +de Rome, qui durait un an. + +Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps +ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant +tous les trois. + +La _questure_ était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat. +Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et +d'approvisionner Rome. + +Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la +Sicile à Cicéron. + +Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple +romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout +entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de +rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y +découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la +mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit restaurer à ses frais +le monument de cet homme presque divin. + +Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse +faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce +nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une +immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, +dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses +agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple +mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses +yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune +modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que +sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette +maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui +assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le +nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter +par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le +plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils +l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un +affranchi, qu'on appelait le _nomenclateur_, et qui suivait toujours les +candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix +basse, le nom des citoyens. + +Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages +personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut +jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la +justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix +pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés +et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton, +Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre, +d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant +son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche +et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre +les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de +campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le +bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe, +séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme +un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la +poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses +amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la promenade sous les +arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies, +d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail, +le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec le soleil, se levant +avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans +toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps reprenait +l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette vibration +nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des vagues de la +mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes +des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié. + +La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa +vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa +carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par +le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de +mort dans lesquelles il allait bientôt entrer. + + +XVIII + +De charge en charge, par la protection de Pompée, chef de l'aristocratie +conservatrice de Rome, Cicéron fut élevé à la charge suprême de la +république, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles +furent l'occasion de sa plus vive éloquence d'homme d'État. + +Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé, +factions représentées dans Marius, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt +après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des +patriciens et des plébéiens qui déchiraient la république depuis +quelques années, il y avait à Rome une faction de l'anarchie, de la +démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui +n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre +sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du +gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne +toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord +la populace, écume du peuple, qui s'imprègne et qui se corrompt de tous +les vices du temps, et qui flotte, à la surface des grandes villes, au +vent de toutes les séditions. + +C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves, +rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et +toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient pas +pour leur faire leur juste place. + +C'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de +Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans +certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur +médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant +épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur +fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux +séditions de la patrie. + +Enfin c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de +Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant +gardé le crédit en perdant les vertus de leur ancêtres, corrompus de +moeurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de +scandales, indifférents d'opinions, avides de fortune, trahissant leur +sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient +les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices masqués ou +démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur +grandeur future dans l'abîme de leur patrie! + + +XIX + +Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir, +les ferments et les fauteurs de bouleversements. + +Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions liguées pour la +ruine de la république, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef, +était Catilina. + +Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace +effrontée, audace que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme, +d'une renommée militaire, seule qualité qu'on ne peut lui contester, +d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices +dans les parties honteuses du coeur humain; soupçonné, sinon convaincu, +du meurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie Appienne, +d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes que des +crimes; mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa +popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de +liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs, +sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse +renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont +beaucoup l'accusaient tout bas. + +Catilina était encore préteur: il avait élevé son ambition jusqu'au +consulat. + +À peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand +orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir, +d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les +soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves, à l'assassinat de +Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une +occasion de revanche, et une dictature de crimes pour lui et pour ses +complices. + +Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins un +confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration. + + +XX + +À l'immense rumeur d'une si vaste conspiration, dont les têtes seules +étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout l'existence, +Cicéron rassemble le sénat, et somme Catilina d'avouer ou de désavouer +son crime. «Mon crime? répond insolemment le factieux; est-ce donc un +crime de vouloir donner une tête à la puissance décapitée de la +multitude, quand le sénat, qui est la tête du gouvernement, n'a plus de +corps et ne peut rien pour la patrie?» + +À ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace, +donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome. + +Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa +patrie; il envoie à Manlius, un de ses complices, qui commandait un +corps de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de +marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un +des conjurés, qui doit à heure fixe en rassembler le peuple et diriger +les mouvements. Les armes, les torches, sont prêtes; les édifices, les +victimes, comptés: Cicéron est la première de ces victimes. C'est dans +le sang de son premier citoyen que les scélérats doivent éteindre les +lois antiques de Rome. + +Une femme illustre, maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au +complot, court dans la nuit avertir Cicéron de fermer le lendemain sa +maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du +jour à la porte du consul, dont ils avaient promis la tête; ils trouvent +cette porte gardée par une poignée de bons citoyens. Cicéron vivant, la +ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le sénat un +guide. L'exécution du complot est ajournée. + +Cicéron n'ajourne pas la vigilance; il convoque le sénat, à la première +heure du jour, dans le temple fortifié de Jupiter Stator, ou +conservateur de Rome. + +Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves contre +lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul. + +À son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina, +comme pour se préserver de la contagion ou même du soupçon du crime. +L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur. + +Cicéron, indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi +public la terrible et éloquente apostrophe qui a laissé sur le nom de +Catilina la même trace que le feu du ciel laisse sur un monument +foudroyé. La pensée s'y précipite sans haleine en paroles courtes, comme +si l'impatience et l'indignation essoufflaient le génie. En voici +quelques mots qui feront juger l'orateur et le criminel: + + +XXI + +«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de +temps ta rage éludera-t-elle nos lois? À quel terme s'arrêtera ton +audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les +forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni +ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour +cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien +n'a pu t'ébranler? Tu ne vois pas que tes projets sont découverts? Ta +conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts! +Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et +celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu t'es rendu? quels +complices tu as réunis? quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô +moeurs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul les voit, et +Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat; il est admis +au conseil de la république; il choisit parmi nous et marque de l'oeil +ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons +faire assez pour la patrie si nous évitons sa fureur et ses poignards! +Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à la mort, et +faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux nous frapper. Le +premier des Gracques essayait contre l'ordre établi des innovations +dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui +cependant n'était pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque +Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre de carnage et +d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas! + +«Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la république +des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main: +de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il n'est plus ce +temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de +rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharné. Aujourd'hui +un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir +terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet ordre, ne +manquent à la république; nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls, +consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs..... ......Rappelle à ta +mémoire l'avant-dernière nuit, et tu comprendras que je veille encore +avec plus d'activité pour le salut de la république que toi pour sa +perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit tu te rendis (je te parlerai +sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en +grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier? +Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le nies; car je vois +ici dans le sénat des hommes qui étaient avec toi. Dieux immortels! Où +sommes-nous? Dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Quel gouvernement +est le nôtre? Ici, Pères conscrits, ici même, parmi les membres de +cette assemblée, dans ce conseil auguste où se pèsent les destinées de +l'univers, des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle de Rome, +celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul les voit et prend leur +avis sur les grands intérêts de l'État; quand leur sang devrait déjà +couler, il ne les blesse pas même d'une parole offensante. Oui, +Catilina, tu as été chez Léca l'avant-dernière nuit; tu as partagé +l'Italie entre tes complices; tu as marqué les lieux où ils devaient se +rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu +emmènerais avec toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun +allumerait l'incendie; tu as déclaré que le moment de ton départ était +arrivé; que, si tu retardais de quelques instants, c'était parce que je +vivais encore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains qui, pour +te délivrer de cette inquiétude, t'ont promis de venir chez moi cette +nuit-là même, un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit. À +peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me suis entouré d'une +garde plus nombreuse et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui, +sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour +m'arracher la vie. Je les ai nommés d'avance à plusieurs de nos +premiers citoyens, et j'avais annoncé l'heure où ils se +présenteraient................ + +«Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de +l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui +ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du +consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des +Comices, armé d'un poignard? que tu avais aposté une troupe d'assassins +pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le +repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton +bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes; +ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis. +Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul, +n'as-tu pas attenté à ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de +toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse +semblait rendre inévitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes +succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé. +Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts. +Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il été arraché +de tes mains! Combien de fois un hasard imprévu l'en a-t-il fait +tomber! Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt. Dis-nous +donc sur quel affreux autel tu l'as consacré, et quel voeu sacrilége +t'oblige à le plonger dans le sein du consul! + +«À quelle vie, Catilina, es-tu désormais condamné! car je veux te parler +en ce moment, non plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec la +pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer dans le sénat: eh bien, +dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches, +quel est celui qui a daigné te saluer? Si personne, avant toi, n'essuya +jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du sénat prononce +le flétrissant arrêt si fortement exprimé par son silence? N'as-tu pas +vu, à ton arrivée, tous les siéges rester vides autour de toi? N'as-tu +pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort, +quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser désert tout ce côté +de l'enceinte? Comment peux-tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te +le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te +redoutent, je me croirais forcé d'abandonner ma maison; et tu ne crois +pas devoir abandonner la ville! Si mes concitoyens, prévenus d'injustes +soupçons, me haïssaient comme ils te haïssent, j'aimerais mieux me +priver de leur vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités; et toi, +quand une conscience criminelle t'avertit que depuis longtemps ils ne te +doivent que de l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux pour +qui ton aspect est un cruel supplice! Si les auteurs de tes jours +tremblaient devant toi, s'ils te poursuivaient d'une haine +irréconciliable, sans doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs +yeux. La patrie, qui est notre mère commune, te hait: elle te craint; +depuis longtemps elle a jugé les desseins parricides qui t'occupent tout +entier. Tu te révolteras contre son jugement! tu braveras sa puissance! +eh quoi! tu mépriseras son autorité sacrée! Je crois l'entendre en ce +moment t'adresser la parole: Catilina, semble-t-elle te dire, depuis +quelques années, il ne s'est pas commis un forfait dont tu ne sois +l'auteur, pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul as eu le +privilége d'égorger impunément les citoyens, de tyranniser et de piller +les alliés. Contre toi les lois sont muettes et les tribunaux +impuissants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d'outrages +méritaient toute ma colère: je les ai dévorés en silence. Mais être +condamnée à de perpétuelles alarmes à cause de toi seul, ne voir jamais +mon repos menacé que ce ne soit par Catilina, ne redouter aucun complot +qui ne soit lié à ta détestable conspiration, c'est un sort auquel je ne +peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi des terreurs qui +m'obsèdent: si elles sont fondées, afin que je ne périsse point; si +elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre.» + + +XXII + +À part un peu de déclamation plus oratoire que politique, l'éloquence +humaine a-t-elle bouillonné jamais dans aucune poitrine en pareils +accents? Voilà Cicéron orateur politique. + +Nous avons assisté de nos jours, dans un pays aussi lettré que Rome, +dans des temps aussi révolutionnaires que le temps de Cicéron, à des +scènes d'éloquence aussi décisives que celle du sénat romain, entre des +hommes de bien, des hommes de subversion, des ambitieux, des factieux, +des Catilinas, des Clodius, des Cicérons, des Pompées, des Césars +modernes; nous avons assisté, disons-nous, aux drames les plus +tumultueux et les plus sanglants de notre époque: mais nous n'avons +jamais entendu des accents où la colère et le génie oratoire, le crime +ou la vertu vociférés par des lèvres humaines, fussent autant fondus en +lave ou en foudre dans des harangues si ardentes d'invectives, si +solennelles de vertu et si accomplies de langage! + +Il faut remonter à Vergniaud, parlant devant les assassins qui +l'attendent à la porte de la Convention, pour comparer quelque chose à +cette colère de la vertu et à ce défi à la mort. Les passions n'ont pas +baissé de nos jours; mais l'éloquence littéraire a perdu les foudres +dont Démosthène, Cicéron, Vergniaud, ébranlaient leurs tribunes et +pulvérisaient les factions ou la tyrannie. Qu'est-ce que le harangueur +parlementaire d'aujourd'hui (sauf de rares exceptions) auprès de ces +héros du discours? Le métier tue l'art: la voix tonne, la poitrine n'y +résonne pas; il y a un rôle dans la harangue, il n'y a point d'âme et +par conséquent point d'immortalité. Essayez de relire, après que la +vibration de la voix a cessé de tinter dans l'oreille: vous ne le pouvez +pas; tout s'est évaporé avec le geste et le son de voix. L'engouement +de parti exalte de tels hommes comme des gladiateurs de théâtre. On les +appelle des Cicérons et des Démosthènes: ils ne sont que des musiciens +de phrases. Où sont-ils aux jours des tempêtes civiles? Ils sont +disparus, ils sont muets, ils sont ensevelis dans l'ombre de leur +Tusculum, adorant l'écho, suivant la timide sagesse de Pythagore. De là +ils nourrissent de flatteries obligées l'espérance, toujours ajournée, +des partis, dont ils se proclament les ministres, ministres des songes +qui endorment depuis trente ans leurs clients... Et ils accusent les +hommes de coeur qui se jettent dans le gouffre pour le combler, et ils +dénoncent à la haine ou à l'ingratitude des sectes ou des cours ceux qui +se brûlent les mains en tirant leur patrie de l'incendie, allumé par les +torches de leurs discours! Et ils conseillent les épurations à leur +patrie, pour rester seuls à la perdre et à la flatter jusqu'à la fin! +Voilà ces hommes! + +Mais revenons à l'éloquence patriotique et virile de Cicéron. + + +XXIII + +Catilina, frappé d'effroi par la parole de Cicéron, s'enfuit jusqu'en +Toscane. + +Cicéron prend sur lui d'achever le coup d'État contre la démagogie en +immolant les complices de Catilina. + +Se croyant sûr de l'appui de Pompée, il poursuit les démagogues jusque +dans la personne de Clodius. + +Clodius était ami du jeune César. + +César, patricien corrompu, cherchait un appui dans la plèbe romaine; il +commençait la tyrannie, comme elle commence toujours, par la licence; il +soutenait, à ce titre, Clodius; il affectait de l'intérêt pour Catilina. + +Clodius ameutait le peuple contre Cicéron. + +Pompée s'isolait majestueusement à la campagne. + +Cicéron, poursuivi et menacé jusque dans sa maison par les sicaires de +Clodius, invoquait en vain le peuple, qu'il avait sauvé: le peuple +l'abandonnait lâchement à ses ennemis. Les consuls, intimidés, +fermaient les yeux pour ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas la force de +punir. Cicéron fut obligé de s'exiler. Un _plébiscite_ rédigé par +Clodius lui interdit le sol romain jusqu'à une distance de cinq cents +milles. + +Le sauveur de Rome chercha asile en Grèce: c'était la patrie de son âme. + +Pendant qu'il débarquait au Pirée, port d'Athènes, Clodius, suivi d'une +bande de populace, incendiait sa maison à Rome, ravageait ses maisons de +campagne et faisait vendre à l'encan jusqu'à ses livres. Mais le respect +pour Cicéron et la répugnance à s'enrichir de ses dépouilles étaient +tels que les livres et les jardins restèrent sans acheteurs. + + +XXIV + +Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans +sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui +avaient appris à tant aimer. + +Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la +terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare +pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes du parti de Catilina et +les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander +compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de +Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait +le devancer et le poursuivre, et se réfugia à Thessalonique, colonie +romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la +Macédoine. + +«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher +Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes +malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter +ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas +moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon +héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à +l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces +malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de +mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à +Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme +ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut +jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me reste de +temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les finir!... +Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais y a-t-il +une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la mienne? +Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence, doué de +telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique, d'estime et +d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... Puis-je +oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore +aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à +quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère, +enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre +inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes +larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil), +je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de +désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je +sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute +que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me parlez, dans votre +dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a faite de +mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se lève +accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment +des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature qu'ils +s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère présente +comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes amis ne +m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer le coeur +par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une résolution et une +attitude de coupable suppliant, indignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas +affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je serais mort glorieusement +à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de ma victoire!... Mais +pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur moi plus que sur +vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'accuser +moi-même que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en y associant +un autre moi-même!... + +Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis +rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire, me +poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne voudrais pas +m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il arrivait quelque +changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne fusse trop +longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier dans votre +maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien +indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour +être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma +patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable +existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement, +ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus +courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de +la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou +l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à +moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon +frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai +pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...» + + +XXV + +Mais au moment où Cicéron se préparait à mourir, pour se punir lui-même +du crime de ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre +infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome +vers celui qui l'avait sauvée, par son éloquence et par son courage, de +la nécessité des dictateurs ou de la honte des anarchies. + +Clodius, sans contre-poids, obligé d'enchérir chaque jour sur les +démences et sur les excès de la veille, afin de rester à la tête de la +populace, à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à +fatiguer la licence elle-même et à inquiéter Pompée, non-seulement sur +sa puissance, mais sur sa vie: il menaçait également César jusqu'au sein +de son armée des Gaules. César, Pompée, le sénat, les patriciens +opprimés, les plébéiens vertueux, se liguèrent sourdement pour inspirer +au peuple l'horreur de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme +qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangues, à la popularité +perverse du tribun. + + +XXVI + +Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius, +osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune. + +Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et qui +avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses +sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand +proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita +Fabricius de la tribune, dispersa le cortége des amis de Cicéron, et +couvrit de cadavres la place publique. + +Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de +Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés +sur les marches de la tribune. + +Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son +collègue. + +Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la +main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin +d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement. + +À la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milon et +du préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les satellites du +démagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice dans Rome que +celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une troupe de +gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius. + +Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et +encouragé à l'audace par l'indignation du peuple, qui commençait à +rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron. + +Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du +trésor public. + +Pompée lui-même sortit de son apathie, et rentra à Rome pour y rétablir +les lois et pour y appuyer de l'autorité des armes le rappel de Cicéron. + +Le retour de l'orateur à Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'à +Rome. + +Clodius, à la tête de la populace, osa l'affronter encore. Cicéron fut +obligé de s'abriter contre ce persécuteur dans sa retraite d'Antium et +dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y +composa. Ce fut l'époque poétique de sa vie; le loisir et l'infortune +le refirent poëte. Ses poëmes, perdus aujourd'hui, étaient, dit-on, +dignes de son éloquence. + +Cependant un honnête homme indigné, Milon, tua Clodius. + +Cicéron revint à Rome pour y défendre Milon devant ses juges. + +Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a évidemment imité une +des figures les plus hardies de la péroraison du discours de Cicéron +pour son ami et son vengeur Milon. + +«Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine, je déclame avec plus de +passion que de vérité contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute +personne n'eut plus que moi le droit de haïr Clodius; mais c'était +l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait à peine égaler +l'horreur qu'il inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni +même de concevoir à quel point de scélératesse ce monstre était parvenu. +Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos +pensées sont libres, et notre âme peut se rendre de simples fictions +aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je, +qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition que +Clodius revivra... Eh quoi! vous pâlissez! Quelles seraient donc vos +terreurs s'il était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule +pensée qu'il puisse vivre vous pénètre d'un tel effroi!.............. + +«Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux qui tuèrent des tyrans. +Que n'ai-je pas vu dans Athènes et dans les autres villes de la Grèce! +Quelles fêtes instituées en mémoire de ces généreux citoyens! quels +hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte même des peuples +consacrent leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de décerner des +honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de +forfaits, vous souffririez qu'on le traîne au supplice!.. + +«Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui préside à toute la +nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un +principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence +souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste +univers! Osera-t-on la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos +sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? Mais cette âme qui est +en nous, par qui nous pensons et prévoyons, qui m'inspire en ce moment +où je parle devant vous, notre âme aussi n'est-elle pas invisible? Qui +sait quelle est son essence? qui peut dire où elle réside? C'est donc +cette puissance éternelle, à qui notre empire a dû tant de fois des +succès et des prospérités incroyables, c'est elle qui a détruit et +anéanti ce monstre, et lui a suggéré la pensée d'irriter par sa violence +et d'attaquer à main armée le plus courageux des hommes, afin qu'il fût +vaincu par un citoyen dont la défaite lui aurait pour jamais assuré la +licence et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été conduit par un +conseil humain; il n'est pas même un effet ordinaire de la protection +des immortels. Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être émus en voyant +tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste vengeance. Je +vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels associés au même +culte que les nôtres, et non moins anciens que les autels du peuple +romain, etc.» + +C'est là l'apparition personnifiée de la _hideuse_ banqueroute qui +faisait tressaillir l'Assemblée nationale dans la prosopopée de +Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de +Cicéron qui sont la divinité de l'éloquence; il en appela à la raison, +jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicéron montait plus +haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter. + +«Ô Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misérable, si elle perd un +tel défenseur! Mais finissons: les larmes étouffent ma voix, et Milon ne +doit pas être défendu par des larmes!...» Les sanglots du peuple +coupèrent ses dernières paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les +assemblées parlementaires ont des colères et jamais de larmes. Quant à +nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois, +ce peuple, pleurer d'émotion honnête et patriotique, comme les Romains +de Cicéron. + + +XXVII + +Cicéron fut nommé pontife, puis proconsul en Syrie. Il commanda des +légions; il pacifia les provinces orientales de la république; il s'y +fit adorer pour sa justice et pour sa bonté. Les étrangers l'appelèrent +le père des alliés de Rome et des tributaires. + +Revenu à Rome, il y tomba en pleine guerre civile. + +César avait passé le Rubicon, en jetant au hasard le sort de la +république. + +Pompée, resté à Rome avec les derniers hommes libres et vertueux de la +patrie, s'associait à Cicéron. + +César caressait l'orateur pour l'entraîner dans son crime. + +Cicéron flottait de l'un à l'autre, tâchant de prévenir le choc de ces +deux grands rivaux. + +Ses anxiétés usaient, non sa vertu, mais son caractère. + +Sa haute intelligence lui montrait des deux côtés des dangers presque +égaux pour la patrie: l'anarchie et la faiblesse avec Pompée, la +violence et la tyrannie avec César. + +Ses lettres, à cette époque, sont la confession d'un homme de bien; il +méprise presque autant le parti de Pompée qu'il déteste celui de César. +La postérité a vu en cela de la faiblesse; ce n'était, hélas! que de la +profondeur de jugement. Les hommes de génie sont jugés par les esprits +médiocres: c'est le secret des accusations de la postérité contre la +vertu civique de Cicéron. Il y a des temps si malheureux que les +meilleurs patriotes n'ont le choix qu'entre deux calamités pour leur +patrie. Qui oserait s'étonner que ces grands patriotes hésitent à +choisir? Telle était la situation de Cicéron. + + +XXVIII + +À la fin, la vertu, plus que la conviction, l'entraîna dans le parti de +Pompée; il savait qu'il se perdait, mais il se perdait avec Caton et +Brutus. Mieux vaut la mort avec les honnêtes gens que la victoire avec +les pervers. + +Il ne se trompait pas. Pompée, fugitif d'Italie, alla perdre la bataille +de la république en Épire. Pharsale fut le champ de bataille et le +tombeau de la liberté du monde. + +Pompée s'enfuit en Égypte, et meurt sur le rivage par la main d'un +assassin soudoyé, qui veut offrir sa tête en présent à César. + +Caton meurt en philosophant sur l'immortalité de l'âme. + +Brutus meurt dans un blasphème ironique sur l'inanité de la vertu. + +Cicéron, amnistié par le vainqueur, vit et revient pleurer la république +en Italie. + +César s'excuse auprès de Cicéron de sa victoire; il va lui-même le +visiter dans sa retraite en Campanie; il lui demande, pour ainsi dire, +grâce pour son triomphe; il ne croit pas le monde conquis, si Cicéron +n'a pas ratifié la fortune. + +Cicéron cède à demi à tant de caresses; il revient à Rome, il y reprend +son rôle de défenseur des citoyens; il invoque, dans des harangues trop +adulatrices, la magnanimité de César pour les vaincus de Pharsale; il +admire l'homme dans César, tout en détestant le tyran. + +L'abstention complète eût été plus digne, l'exil même eût été plus +stoïque: c'est sur cette époque de sa vie que les admirateurs de Cicéron +auraient eu besoin de jeter un voile d'indulgence. Mais, s'il y eut +complaisance envers la fortune dans cette conduite du grand orateur +romain, il n'y eut jamais complicité avec César. Cicéron désespéra de la +liberté romaine: mais ce désespoir, trop fondé en fait, ne fut jamais +une trahison; il continua à déplorer à haute voix la chute de l'antique +constitution et de maudire en secret César. Quand César tomba sous la +conspiration des honnêtes gens de Rome, tels que Brutus, Cassius, Caton, +Cicéron se réjouit de leur courage, et se rangea, sans hésiter, de leur +parti. + + +XXIX + +On sait que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et +Cicéron, les regrets de la liberté perdue, par les complaisances. + +Vers le même temps, quoiqu'il eût déjà passé la soixantième année de sa +vie, il répudia sa première femme Térentia, coupable de l'avoir négligé +pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune, +très-belle, très-riche, qu'un père mourant lui avait confiée. + +Éprise du génie et de la renommée de son second père, cette jeune +Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance +des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sévères et +les plus fécondes de sa vie; elles furent courtes. + +La mort lui ayant enlevé bientôt après sa fille Tullia, délices et +orgueil de son coeur, il en conçut une telle douleur qu'il s'offensa de +ce que cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle épouse, +jalouse, sans doute, de n'être pas le seul objet de ses tendresses, et +qu'il s'éloigna d'elle et se renferma dans la solitude avec ses larmes +et son génie. + +C'est là qu'il écrivit, sans relâche et sans lassitude, ses plus belles +oeuvres littéraires. + + +XXX + +Bien qu'il n'eût trempé en rien dans le meurtre de César, Cicéron fut +coupable, aux yeux d'Antoine, de Lépide et d'Octave, neveu de César, de +s'être trop réjoui de la mort du tyran. + +Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans +Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues, +appelées les _Philippiques_, par allusion aux harangues de Démosthène +contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron. + +Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant +mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix, +Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin +accordée. + +Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave +commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second +père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais craignait tout +d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce débauché. Les +hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de +force contre leur passion. + +Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être +était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands +esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les +autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa +vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec +ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le +cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la +tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le +pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se +décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas +errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de +campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer. + +Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en +s'éloignant de Tusculum, trop voisin de Rome. Il quitta ce séjour avec +son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le chérissait comme un +père. Il se retira dans sa maison plus reculée d'Astura, séjour de deuil +où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa +fille Tullia: l'âpreté du lieu et la profondeur des bois semblaient +l'abriter de la scélératesse des hommes. + +Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques +jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui +s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se +donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près. +Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de +seconde famille que la reconnaissance, les lois et les moeurs +attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme +tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait +conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant, +avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la +république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il +était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût +inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; que, +Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des légions +fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à combattre +les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers +des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui +n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus; +ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la vertu et la +liberté. + + +XXXI + +Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. Il quitta sa retraite +d'Astura avec son frère et le cortége de ses esclaves et de ses +familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère +qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait +quitté Rome et Tusculum aux premières rumeurs de sa proscription ne lui +avaient pas permis d'emporter l'or ou l'argent nécessaire pour une +longue expatriation. À peine était-il sur la route, qu'il réfléchit à +l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille et ses amis +pendant son exil, et fit arrêter sa litière (fort brancard fermé par des +rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voiture aux riches +Romains), et il fit approcher celle de son frère Quintus, qui marchait +derrière lui. + +Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin, et les +porteurs éloignés; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin +par les portières. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre +et le plus oublié des deux, retournerait seul à Antium, leur pays natal; +qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il +rejoindrait en toute hâte Cicéron dans sa maison de la côte de Gaëte, où +il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme +s'ils avaient eu le pressentiment de leur éternelle séparation, se +récrièrent sur l'extrémité de leur malheur, qui ne leur permettait pas +même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à +la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre, +se séparèrent et se rapprochèrent plusieurs fois, comme dans un dernier +adieu. + + +XXXII + +Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des +montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicéron poursuivit sa route +vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère. + +Il possédait, dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'on voit +encore aujourd'hui son tombeau s'élever comme un écueil de la gloire +auprès des écueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous +les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les +grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le +regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et +silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle +d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, +de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les +flots. Les vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en +rafraîchissant la température; des jardins en terrasses descendaient +d'étages en étages de la maison aérée à la plage humide; des cavernes +naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques, entrecoupées de +bassins où l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux invisibles, +renouvelait la fraîcheur, y servaient de bains. Un temple domestique, +vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille Tullia, laissait +éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à +demi voilés par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les +myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement +cette côte, où nous avons si souvent rêvé. + +C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du +départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à +plusieurs journées d'étape de Rome; la Campanie était libre de troupes, +et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi +vite que sa vengeance. + + +XXXIII + +Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils +arrivés secrètement dans leur villa paternelle d'Antium, pour y vendre +leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la vengeance +domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu'ils +furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom. + +À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent +avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue +jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire +voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances +des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette +dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du coeur et de la +reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de la +plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à quelque +distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé +dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses +rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots. + +Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait +résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les +veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant, +d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce +parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une +_furie_ qui ne le laissât reposer jamais!... + +La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant +d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il +navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par +on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa +maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses +serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La +galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple. + + +XXXIV + +Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait, +interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens +ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs +de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières +lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux, +oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple, +s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la +galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la +grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord. + +Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions +populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en +monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et, +s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou +pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de +sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour. + +Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi +vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de +revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils +eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux +soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des +assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un +instinct caché. L'un d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise +de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec son bec +le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le visage et +sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait. + +À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron +s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à +eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et +moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux, +attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de +ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et +semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches +mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une +douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent, +par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où +la galère l'attendait à l'ancre. + +À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés +par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur +épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les +solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre, +et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent +vers la maison. + +L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le +grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la +mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les +serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la +retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et +lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent, +disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par +lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé +Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle +son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel, +Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de +la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes +et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au +rivage. + +À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses +irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort, +Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à ses +esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui +obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son +genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de +corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque, +et, regardant d'un oeil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite +la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un +homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité. + +Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour +qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du +triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée. + + +XXXV + +Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple +pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius +fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple. «C'en est +assez!» s'écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui +l'avait fait si souvent pâlir lui-même; «voilà les proscriptions +finies!» témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicéron lui valait +à elle seule une multitude de victimes, et délivrait son ambition de la +dernière vertu de Rome. + +Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains +coupées, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute +éloquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le +geste et la voix. + +Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance; +elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la +plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la +perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames +romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle était l'image, le +supplice au delà de la mort: honte éternelle de son sexe et du peuple +romain! + +Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république: Octave +prévalut. La tyrannie, qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse de la +liberté, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute vertu; +elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs +maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de +dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le +supplice en masse du genre humain. + +Voilà la vie de Cicéron, orateur et homme d'État: maintenant voyons ses +oeuvres. + + LAMARTINE. + + + + +LXIIIe ENTRETIEN. + +CICÉRON + +DEUXIÈME PARTIE. + + +I + +On vient de voir, dans le précédent entretien, que toute la vie de +Cicéron ne fut qu'un admirable équilibre entre la pensée et l'action: +homme d'État pendant les convulsions politiques de sa patrie, il +devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularité ou +l'exil lui faisaient à la campagne ou hors de l'Italie. Cet équilibre +dans les deux exercices alternatifs des grandes facultés de l'homme est +la condition de son développement le plus complet sur la terre. La +pensée, nourrie par l'étude, prépare à l'action politique; l'action +politique donne un corps à la pensée, exerce le caractère, enseigne par +l'expérience les choses humaines et construit en nous le suprême +résultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens appelaient +la sagesse). + +Je sais bien que l'envie et la médiocrité, qui veulent tout rabaisser à +leur niveau, contestent dans ce siècle la possibilité de cet équilibre +entre les facultés de l'homme d'action et les facultés de l'homme de +pensée. Mais l'histoire de tous les siècles et de tous les pays proteste +contre cet axiome; Moïse, David en Judée, Confucius en Chine, Mahomet en +Arabie, Solon et Démosthène en Grèce, Scipion, Cicéron et César à Rome, +Dante et Machiavel à Florence, vingt hommes d'État historiques, à la +fois grands orateurs, grands écrivains, grands courages, attestent la +compatibilité puissante de l'action et de la pensée. + +C'est plutôt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est +le diminuer de moitié, c'est vouloir des têtes sans bras ou des bras +sans tête. Si l'on aperçoit une insuffisance dans quelques grands hommes +d'action, c'est que la pensée, à un certain degré, leur manque. Si l'on +sent la faiblesse dans quelques grands hommes de lettres, c'est que +l'action n'a pas retrempé leur âme dans la réalité des choses. Laissons +donc l'envie et la médiocrité se consoler de leur impuissance en +mutilant les puissantes natures: elles seront toujours écrasées toutes +les fois qu'il naîtra un vrai grand homme, et qu'il naîtra une vraie +postérité pour le juger. + + +II + +Jamais cet équilibre entre les deux facultés, penser et agir, ne fut +plus caractérisé que dans Cicéron. On sait que Rome formait par ses +institutions des hommes tout entiers, précisément parce qu'elle les +employait tout entiers, au forum, au sénat, dans les magistratures, dans +les pontificats, dans les proconsulats, dans les lettres, à la guerre. +Cicéron fut un Romain complet. + + +III + +On s'étonne, en réfléchissant à ses accablantes occupations d'homme +public, comme défenseur ou accusateur devant les tribunaux, comme +orateur politique devant le peuple ou au sénat, comme consul dans des +temps d'orages civils, comme proconsul en Asie, comme général d'armée, +comme administrateur de provinces, comme candidat aux magistratures, +comme aspirant au triomphe, comme conseil de Pompée, comme ami de +Brutus, comme ennemi de Clodius ou d'Antoine, comme tuteur et victime +d'Octave; on s'étonne, disons-nous, qu'il soit resté tant de loisirs à +cet esprit universel pour toutes les parties de la littérature depuis la +rhétorique et la poésie jusqu'à la philosophie et la religion. On +s'étonne bien plus quand on contemple le degré de perfection auquel il a +porté tous ces ouvrages. Trente-quatre volumes ont à peine suffi à les +contenir. Nous n'avons pas tout. Voltaire seul, dans les temps +modernes, a autant écrit; mais Voltaire, maître, pendant une longue vie, +de ses heureux loisirs, n'était ni orateur dans les causes privées, ni +orateur dans les causes publiques, ni proconsul, ni général d'armée, ni +consul, ni lieutenant de Pompée, ni négociateur avec César, ni +accusateur de Catilina, ni sauveur de la patrie, ni proscrit, ni victime +des triumvirs. + +Sa liberté et sa retraite, tantôt à Potsdam chez un roi lettré, tantôt à +Cirey chez une amie, tantôt à Ferney chez lui-même, doublaient sa vie. + + +IV + +Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée +par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il +faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure +dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne +sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par +les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir. + +C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps +des études. Cet amour était très-habituel aux grands Romains, nourris +par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol de la +Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient couverts de +leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla, César, +Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout des +_villas_ où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt qu'il +avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu de ses +livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux amis. +Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume les +imperfections de la parole; il dictait les règles des différents genres +d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait la +philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries +sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et +expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin +il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y +découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la +vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite à travers le +nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de ces +théologies philosophiques par des traités familiers sur la vieillesse, +lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne de sa vie. +Parcourons ses oeuvres. + + +V + +La première des oeuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de ses +discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les +parcourions même rapidement dans ce coup d'oeil sur cet écrivain +monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année +prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes. +L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la +plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle +ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à +l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y +survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain +accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, Bossuet, Chatam, +Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent +pour l'éternité. + + +VI + +L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et +populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle +pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la +fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la +péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la +clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments, +l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles +l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction +aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat, +des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et +des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la +mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême, +la loi de la place publique, c'était la parole. Elle fut longtemps aussi +presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à modérer le +peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le soulever; +Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société romaine; +César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices à son +ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, homme nouveau +comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration héréditaire +sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces émules. La +nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; l'habitude de +plaider des questions judiciaires devant les tribunaux inférieurs +l'avait exercé. + +Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler +devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes +politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur. + +Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les +orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la +parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute +l'élégance classiques, toute la grâce, tout l'atticisme de la parole +écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on +multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec +cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant +l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale, +était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la +poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée +ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple +exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le +diapason à la voix de l'orateur. + +Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner +l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont +les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait +charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient +l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron +donnent les règles dans leurs traités. + + +VII + +Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et +d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers +discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la +Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de +comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours +de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs +de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France, +l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de +Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la +Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers +discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires: +l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était +pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron +dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute +l'_invention_, de toute la _disposition_, de tout le _pathétique_, de +toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui veut faire +partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les victimes, sa +colère, sa fureur même, contre l'accusé. + +Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes +politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation +juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme +perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue. + +Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent +mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la +patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence +d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas +parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en +conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc +ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le +conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome? + +Le secret de cette inconséquence et de cette faiblesse apparente, c'est +que Cicéron parlait devant César et devant les amis de César; il savait, +sans pouvoir le prouver, que César et les amis de César, dans le sénat, +étaient secrètement complices de Catilina, mais il n'avait point de +preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires parmi la +multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa parole +leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur Catilina +seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir de peur +d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui ont fait +accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne savaient +pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle apostrophe, +et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles cachaient, comme +le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du coeur du consul! + +«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de +temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où +s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la +nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville, +ni tout le peuple en alarme, ni le concours de tous les bons citoyens, +ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même +l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici, +tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont +découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de +toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la +nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as +rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô +moeurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit +encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le +conseil de la république! il marque de l'oeil ceux d'entre nous qu'il a +désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez +fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a +longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire +conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que +j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et +non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore. +Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant +qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne convienne +que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras comme tu +vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants +et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un +seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeux toujours +attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me répondront de toutes tes +démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu espérer +encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes assemblées criminelles, +quand le bruit de ta conjuration se fait entendre à travers les murs où +tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de +toi-même. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai +dit dans le sénat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le +ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la +rébellion? Eh bien! me suis-je trompé, non-seulement sur le fait, tout +horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en +plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs: te +souviens-tu que ce jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens +sortirent de Rome, bien moins pour se dérober à tes coups que pour +réunir contre toi les forces de la république, te souviens-tu que ce +jour-là je sus prendre de telles précautions, qu'il ne te fut pas +possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement +que, malgré le départ de quelques-uns de tes ennemis, il te restait +encore assez de victimes? Et le jour même des calendes de novembre, où +tu te flattais de te rendre maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu +que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie fût en état de +défense? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pensée dont je n'aie +sur-le-champ la connaissance. Enfin rappelle-toi cette dernière nuit, et +tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la +république que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu +t'es rendu, avec un cortége d'armuriers, dans la maison de Lecca; est-ce +parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes +à tes crimes s'y sont rendus en même temps. Ose le nier: tu te tais! +Parle; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemblée, +plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels! où sommes-nous? +dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Dans quel état est la +république! Ici, ici même, parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil, +le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui +méditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et +je leur demande leur avis, et, ceux qu'il faudrait faire traîner au +supplice, ma voix ne les a pas même encore attaqués! Oui, cette nuit, +Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes +de l'Italie, que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi, +ceux que tu laisserais dans ces murs, que tu as désigné les quartiers de +la ville où il faudrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton +départ; tu as dit que la seule chose qui pût t'arrêter, c'est que je +vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi, +et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes +brigands n'était pas séparé que j'étais informé de tout. Je me suis mis +en défense; j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont +présentés chez moi, comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que +j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens, +et l'heure était celle que j'avais marquée. + +«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les +portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius +t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te +ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands; +délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des +murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le +souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas. +Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul, +j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y +arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas +un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet +d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait +pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été +souillées? enfin quelle est la vie que tu mènes? car je veux bien te +parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec +la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans cette +assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu +as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies +obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un +semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, quand +le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà +condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour de +toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont aussitôt +quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec +quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? Si mes +esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me +voyaient du même oeil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma +propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie, à fuir dans +quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée cette vie +coupable réservée aux supplices! Je t'entends me répondre que tu es +prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. Non, je ne le +proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à portée de connaître +ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en puisses douter. +Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot d'exil, exile-toi +de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en +faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à Marcellus, tout +consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat. Mais c'est à +toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et, quand le +sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il +prononce: son silence est un décret. + +«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui +entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant, +reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à +retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te +suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu +brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un +ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné; +achève, en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te +promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un nouveau sujet +de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est dévoué; sors avec +la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; déclare à l'État une +guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis longtemps +ta fureur insensée. Là, combien tu seras satisfait! quels plaisirs +dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible joie tu vas te livrer +lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras plus ni voir ni +entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères conscrits, écoutez +avec attention, et gravez dans votre mémoire la réponse que je crois +devoir faire à des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque +justice. Je crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chère +que ma vie, je crois l'entendre me dire: Cicéron, que fais-tu? Quoi! +celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre +dans mon sein, qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime, +le chef de la conjuration, le corrupteur des citoyens, tu le laisses +sortir de Rome! tu l'envoies prendre les armes contre la république! tu +ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort! tu ne le livres pas +au plus affreux supplice! Qui t'arrête? Est-ce la discipline de nos +ancêtres? Mais souvent des particuliers même ont puni de mort des +citoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des +citoyens coupables? Mais ceux qui se sont déclarés contre la république +n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la +génération suivante? Mais le peuple romain qui t'a conduit de si bonne +heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses +dignités, sans nulle recommandation de tes ancêtres, sans te connaître +autrement que par toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien +peu de reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte +qui te fasse oublier le salut de tes concitoyens! + +«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut +m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru +que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne +l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands +hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaccus, de +Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que la +postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus +coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible +qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes +principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se +fait par la vertu. + +«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas +tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce +sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire. + +«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants, +si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de +tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp +de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait +conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous +menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène +avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors, +non-seulement nous aurons détruit cette peste qui s'est accrue et +nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux +semences de la corruption. + +«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés +de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et +de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon +consulat. + +«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort +nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le +venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le +répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se +rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul +dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans +le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin +qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments +pour la république. + +«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez +de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des +chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord +et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez +craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et +puni. + +«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les +satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je, +Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter +Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices +que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire +romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et +la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces +déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes +forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les +supplices.» + + +VIII + +Nous ne donnerons aujourd'hui que cet éclair de l'éloquence parlée de +Cicéron. Les innombrables citations que nous pourrions en faire vous +montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce débordement, +cet ordre, cette majesté, cette véhémence, cette haute convenance +dominant la passion elle-même, cette habileté instinctive qui dit tout +ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut être dit, enfin +cette vigueur de l'honnête homme qui prête le nerf de la conscience aux +formes les plus académiques de l'art. Mais ce n'est pas le moment. Ce +que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui, c'est l'homme, +c'est l'esprit transcendant, c'est le lettré, c'est l'écrivain, c'est le +philosophe. Il est assez connu comme orateur accompli; il ne l'est pas +assez comme intelligence suprême et universelle. + + +IX + +Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les +proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les +consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes +Romains les préceptes de l'art oratoire, dont il leur avait donné déjà +tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur l'_Orateur_, il +apprécie dignement le grand art qu'il se propose d'enseigner: + +«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir, +par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés, +charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir +à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les +peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus +admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se +faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de +plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné, +rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui +soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la +religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux, +de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont +abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur +liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours +à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à celle des +autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!» + +De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur +l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son +temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont +eux-mêmes des chefs-d'oeuvre de sentiment, de raison, de patriotisme. +Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont +il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de +triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord +Chatam, le père de Pitt: + +«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui +l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai +en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu +as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as +foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de +semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens +qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu crains, +étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté; et, quand +il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant +que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.» + +«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On +rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus +forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les +fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse +ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus +assista même à la rédaction du décret. + +«Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les +derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions dû +l'entendre toujours, nous venions au sénat, après sa mort, pour regarder +encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi, +dans l'assemblée même, d'une douleur de côté, suivie d'une sueur +abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fièvre, et +au bout de sept jours il n'était plus. Ô trompeuses espérances des +hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos projets et +de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre carrière! + +«Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum, +il était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers et +par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et +les honneurs attachés aux grandes places; et l'année qui suivit son +consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du +premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à +coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir! + +«Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour +tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la +république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie, +mais lui ont accordé la mort. + +«Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il +n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite +désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a +point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république +qui l'avait fait le premier de ses citoyens, lorsque elle-même était la +première des républiques. + +«Mais, puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune, +je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces +mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois +dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la +mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas +heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de +Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que +Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne +demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut +réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa +fin? La tête sanglante de cet homme à qui tant de citoyens devaient leur +salut, fut attachée à cette même tribune où, pendant son consulat, il +avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa +censure, il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête +tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère +Lucius; en sorte que celui qui n'a pas été témoin de ces horreurs semble +avoir vécu et être mort avec la république. + +«Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent +Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la +statue de Vesta teinte du sang de son collègue, le grand pontife +Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient +attachés à lui: Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours +après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses +ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au +même parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'éloquence +romaine, attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus +lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour +la république! Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'éclat de ta +vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a +veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait +tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait +sauvé d'une mort violente, c'eût été pour te rendre témoin des +funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement à gémir sur la +tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur +parti, souillée par le carnage des citoyens.» + + +X + +Voilà la rhétorique de ce grand coeur. Cela ne ressemble guère à celle +de la Harpe. Le génie et le civisme éclatent sous l'enseignement du +maître de paroles. + +Il passe de là aux règles les plus techniques de l'art; il les énumère +avec une admirable sagacité. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait +ni de lui-même, ni de son seul rival dans l'antiquité, Démosthène: + +«Je suis, dit-il, si difficile à contenter, que Démosthène lui-même ne +me satisfait pas entièrement. Non, ce Démosthène, qui a effacé tous les +autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente +et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme +insatiable de perfection!» + +Voyez combien l'idéal est, dans les plus grands hommes, au-dessus de ce +qu'ils ont tenté en tout genre. On vise toujours plus haut que nature; +c'est la preuve de notre future destinée: VOUS SEREZ DES DIEUX! Nous ne +sommes que des hommes! + + +XI + +C'est dans ces traités ou dialogues sur la rhétorique, sur l'orateur, +que l'esprit aussi critique que créateur de Cicéron donne sur les +différents styles oratoires les préceptes qui gouverneront éternellement +l'expression de la pensée humaine. C'est un cours complet de littérature +parlée ou écrite. + +On s'étonne qu'un esprit aussi improvisateur ait été en même temps un +esprit aussi analytique et aussi réfléchi: Semblable à un Archimède +intellectuel, inventeur des plus miraculeux mécanismes, Cicéron démonte +devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les +ressorts, pour vous démontrer comment on persuade, on touche, on +passionne, on apaise les hommes rassemblés. Mais, pour animer ces +ressorts, il faut une âme. + +En lisant attentivement ces préceptes d'éloquence ou de style, on voit +que le style et l'éloquence n'ont pas fait une seule découverte nouvelle +depuis les préceptes ou les exemples de Cicéron. L'esprit humain était +aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-même aussi +bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos écoles +qui n'ait été professé par ce grand maître. + +On croit voir César ou Napoléon dictant leurs commentaires sur l'art de +la guerre, devant les champs de bataille où ils ont remporté leurs +victoires ou subi leurs défaites. Ces écrits sur l'art de penser et +d'écrire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait +écrivain. + +Si vous voulez un modèle de ce style aussi amolli dans la félicité que +vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au +peuple romain à son retour dans sa patrie, après ses biens restitués et +sa maison rebâtie aux frais de l'État. Voyez combien il sait relever sa +reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre éloquente +aux oreilles charmées de ses concitoyens. Ce n'est là en effet que du +style, mais quel style! + + +DISCOURS + +DE CICÉRON AU PEUPLE. + +«Romains, dans le temps où j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes +biens pour votre sûreté, pour votre repos et le maintien de la concorde, +je me suis adressé au souverain des dieux et à toutes les autres +divinités; je leur ai demandé que, si jamais j'avais préféré mon intérêt +à votre salut, ils me fissent éternellement subir la peine due à des +calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait +jusqu'alors, je m'étais uniquement proposé la conservation de la +république, et si je me résignais à ce funeste départ dans la seule vue +de vous sauver, en épuisant sur moi seul tous les traits de cette haine +que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans +leur coeur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le +sénat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et +donner quelques regrets à mon absence. Je reçois le prix de mon +dévouement, et le jugement des dieux immortels, le témoignage du sénat, +l'accord unanime de toute l'Italie, la déclaration même de mes ennemis +et votre inappréciable bienfait, qui sont ma récompense, ont rempli mon +âme de la joie la plus vive. + +«Quoique rien ne soit plus à désirer pour l'homme qu'une félicité +toujours égale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troublé +par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient été purs et +sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque +divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée. +Quel plus doux présent de la nature que nos enfants! Les miens, et par +mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractère, me sont +plus chers que la vie: eh bien! le moment où je les ai vus naître m'a +causé moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus. + +«Nulle société n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon +frère: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le +temps où j'ai été privé de lui et depuis le moment où vous nous avez +réunis l'un à l'autre. Tout homme s'attache à ce qu'il possède: +cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvrée m'est plus chère +que ne l'était ma fortune quand je la possédais tout entière. Les +privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que +donnent de plaisir les amitiés, les habitudes de société, les rapports +de voisinage et de clientèle, les pompes de nos jeux et la magnificence +de nos fêtes. + +«Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considération +publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient +toujours paru, renouvelés aujourd'hui, se montrent à mes yeux avec plus +d'éclat que s'ils n'avaient souffert aucune éclipse. + +«Et la patrie elle-même, ô dieux immortels! comment exprimer les +sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable +Italie! cités populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes! +récoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanité dans +les citoyens! quelle dignité dans la république! quelle majesté dans vos +assemblées! Personne ne jouissait plus que moi de tous ces avantages. +Mais, de même que la santé a plus de charmes après une maladie longue et +cruelle, de même aussi tous ces biens, quand la jouissance en a été +interrompue, ont plus d'agrément et de douceur que si l'on n'avait +jamais cessé de les posséder. + + +XII + +«Pourquoi donc toutes ces paroles? pourquoi, Romains? C'est pour vous +faire sentir que tous les moyens de l'éloquence, que toutes les +richesses du style s'épuiseraient en vain, sans pouvoir, je ne dis pas +embellir et relever par un magnifique langage, mais seulement énoncer et +retracer par un récit fidèle la grandeur et la multitude des bienfaits +que vous avez répandus sur moi, sur mon frère et sur nos enfants. Je +vous dois plus qu'aux auteurs de mes jours: ils m'ont fait naître +enfant, et par vous je renais consulaire. + +«J'ai reçu d'eux un frère, avant que je pusse savoir ce que j'en devais +attendre. Vous me l'avez rendu, après qu'il m'a donné des preuves +admirables de sa tendresse pour moi. La république m'a été confiée quand +elle allait périr: je l'ai recouvrée par vous, après que tous les +citoyens ont enfin reconnu qu'un seul homme l'avait sauvée. Les dieux +immortels m'ont accordé des enfants: vous me les avez rendus. Nos voeux +avaient obtenu de leurs bontés beaucoup d'autres avantages: sans votre +volonté, tous ces présents du ciel seraient perdus pour nous. + +«Vos honneurs enfin, à chacun desquels nous étions parvenus par une +élévation progressive, vous nous les restituez tous en un seul et même +jour; en sorte que les biens que nous tenions soit de nos parents, soit +des dieux, soit de vous-mêmes, nous les recevons tous à la fois de la +faveur du peuple romain tout entier. En même temps que la grandeur de +votre bienfait surpasse tout ce que je puis dire, votre affection et +votre bienveillance se sont déclarées d'une manière si touchante, que +vous me semblez avoir non-seulement réparé mon infortune, mais ajouté +un nouvel éclat à ma gloire. + + +XIII + +«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon +courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que +l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été +enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme +forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon +compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à +lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire, +mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin +de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau +courage. + +«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été +malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée +de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient +possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son +fils associée à ses infortunes; lorsque, plongé dans un marais, il avait +dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens; lorsque, fuyant +en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre et suppliant, +implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes: mais il ajoutait +qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens dont on l'avait +dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui cette force et +ce courage qu'il n'avait jamais perdus. + +«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il +s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant, +c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont +ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les +miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son coeur irrité ne +méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis +qu'autant que la république me le permettra. + + +XIV + +«En un mot, Romains, quatre espèces d'hommes ont cherché à me perdre. +Les uns m'ont poursuivi avec acharnement, par haine de ce que j'ai sauvé +la patrie malgré eux; d'autres, sous le masque de l'amitié, m'ont +indignement trahi; d'autres, n'ayant pu obtenir les honneurs, parce +qu'ils n'ont rien fait pour les mériter, me les ont enviés et sont +devenus jaloux de ma gloire; les autres enfin, préposés à la garde de la +république, ont vendu ma vie, l'intérêt de l'État, la dignité du pouvoir +dont ils étaient revêtus. Ma vengeance se proportionnera aux divers +genres d'attaques dirigées contre moi: je me vengerai des mauvais +citoyens, en veillant avec soin sur la république; des amis perfides, en +ne leur accordant aucune confiance et en redoublant de précaution; des +envieux, en ne travaillant que pour la vertu; des acquéreurs de +provinces, en les rappelant à Rome et les forçant à rendre compte de +leur administration. + +«Toutefois j'ai plus à coeur de trouver les moyens de m'acquitter envers +vous que de chercher de quelle manière je punirai l'injustice et la +cruauté de mes ennemis. Se venger est plus facile; il en coûte moins +pour surpasser la méchanceté que pour égaler la bienfaisance et la +vertu. D'ailleurs la vengeance n'est jamais une nécessité; la +reconnaissance est toujours un devoir. + +«La haine peut être fléchie par les prières; des raisons politiques, +l'utilité commune, peuvent la désarmer; les obstacles qu'elle éprouve +peuvent la rebuter, et le temps peut l'éteindre. Ni les prières, ni les +circonstances politiques, ni les difficultés, ni le temps, ne peuvent +nous dispenser de la reconnaissance; ses droits sont imprescriptibles. +Enfin l'homme qui met des bornes à sa vengeance trouve bientôt des +approbateurs; mais celui qui, s'étant vu, comme moi, comblé de tous vos +bienfaits, négligerait un moment de s'acquitter envers vous, +s'attirerait les reproches les plus honteux. Il y aurait chez lui plus +que de l'ingratitude: ce serait une impiété. Il n'en est point de la +reconnaissance comme de l'acquittement d'une dette: l'homme qui retient +l'argent qu'il doit ne s'est pas acquitté; s'il le rend, il ne le +possède plus; mais celui qui a témoigné sa reconnaissance conserve +encore le souvenir du bienfait, et ce souvenir lui-même est un nouveau +payement. + + +XV + +«Romains, je garderai religieusement la mémoire de ce que je vous dois, +tant que je jouirai de la vie; et, lors même que j'aurai cessé de vivre, +des monuments certains attesteront les bienfaits que j'ai reçus de vous. +Je renouvelle donc la promesse que je vous ai faite, et je prends +l'engagement solennel de ne jamais manquer ni d'activité pour saisir les +moyens de servir la patrie, ni de courage pour repousser les dangers qui +la menaceront, ni de sincérité pour exposer mes avis, ni d'indépendance +en résistant pour elle aux volontés de quelques hommes, ni de +persévérance en supportant les travaux, ni enfin du zèle le plus +constant pour étendre et assurer tous vos avantages et tous vos +intérêts. + +«Oui, Romains, vous que j'honore et que je révère à l'égal des dieux +immortels, oui, mon voeu le plus ardent, le premier besoin de mon coeur +sera toujours de paraître à vos yeux, aux yeux de votre postérité et de +toutes les nations, digne d'une cité qui, par ses unanimes suffrages, a +déclaré qu'elle ne se croirait rétablie dans sa majesté que lorsqu'elle +m'aurait rétabli moi-même dans tous mes droits.» + + +XVI + +Dix volumes contiendraient à peine ces plaidoyers et ces harangues +politiques, autant de chefs-d'oeuvre de pensée, de sentiment et +d'élocution, que nous parcourrons bientôt ensemble quand nous traiterons +spécialement de l'éloquence. Mais laissons un moment Cicéron orateur et +critique, et voyons Cicéron écrivain et philosophe. Il ne perd pas une +ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa +majesté en sortant du sénat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer +cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignité, du beau +travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet +dans le dix-huitième siècle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste +l'éternelle jeunesse des oeuvres de Cicéron. + +Le temps, cependant, ne nous a pas tout conservé de ces monuments de +l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le Colisée, par +ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage didactique, intitulé +les _Académiques_; on n'en possède que des fragments. + +Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire +assis il commence le second livre de ces _Académiques_! Cela rappelle le +début de la profession de foi du _Vicaire savoyard_ de J.-J. Rousseau ou +des _Soirées de Pétersbourg_ du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne +harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte +l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la +campagne. + +«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en +compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était +arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route, +il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous +décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui +nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille +amitié. Nous nous mîmes en marche sur-le-champ pour le rejoindre. Nous +étions encore à quelque distance de la villa, lorsque nous l'aperçûmes +venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement et nous le +reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long chemin. + +«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à +Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je +vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien +apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables +entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de +nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire +avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais +il nous cache ce qu'il compose.--Point du tout, dit Varron; ce serait, +selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai +un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le +nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez +volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin. + +«--Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet ouvrage, et +cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de notre ami Libon, +dont vous connaissez la passion pour les lettres, que vous n'interrompez +pas un seul instant ce travail, que vous y employez tous vos soins et +que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une demande que je +n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai, maintenant que +j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces études qui me +furent communes avec vous, et d'introduire dans notre littérature latine +cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous qui écrivez sur +tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque vous y excellez?» + + +XVII + +Varron s'excuse sur la difficulté de se faire comprendre des esprits +vulgaires en traitant en termes de l'école des sujets grecs dont les +termes mêmes sont étrangers à la plupart des Romains. «Les épicuriens, +dit-il, pensent tout simplement que le sort de l'homme et de la brute, +c'est tout un. + +«Mais vous, qui êtes comme moi sectateur des principes plus +spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon, +avec quelle délicatesse ne faudra-t-il pas en développer la philosophie +pour être compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous +s'occupent de ces matières, aux écrivains grecs eux-mêmes.» + +«Vous avez raison, Varron,» répond Cicéron en rappelant avec la +complaisance de l'amitié les beaux ouvrages poétiques et historiques +composés par cet ami. «Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les +choses telles qu'elles sont), pendant le temps où l'ambition, les +honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au +gouvernement de la république m'entravaient dans un réseau d'affaires et +de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et, +pour que le temps ne les altérât pas, je les renouvelais dans mes heures +de loisir par la lecture. + +«Mais aujourd'hui que la fortune m'a frappé d'un coup terrible et que +le fardeau du gouvernement ne pèse plus sur moi, je demande à la +philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme +l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble à la fois. +Cette occupation sied parfaitement à mon âge; elle est plus que toute +autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans +ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.» + +Après cette introduction, les amis s'asseyent pour écouter Cicéron, qui +commence ainsi: + + +XVIII + +«Socrate me paraît être le premier, et tout le monde en tombe d'accord, +qui rappela la philosophie des nuages et des mystères pour l'appliquer à +la conduite morale des hommes et lui donner pour objet les vertus ou les +vices; il pensait qu'il n'appartient pas à l'homme d'expliquer les +choses occultes et qu'alors même que nous pourrions nous élever jusqu'à +cette connaissance, elle ne nous servirait de rien pour bien vivre.» + +Il définit ensuite la philosophie pratique de Socrate et la philosophie +spéculative de Platon, et il parsème son analyse de ses propres axiomes +philosophiques à lui-même. Dieu, l'âme du monde, la providence ou la +fortune (appelée ainsi parce qu'elle fait naître mille événements +imprévus dont les causes existent, mais dont nous ne pouvons apercevoir +de si bas ni prévoir ces causes) gouverne l'univers. L'esprit débute par +la sensation, mais on ne reconnaît pas aux sens la faculté de juger. La +vérité, la raison ou l'intelligence est l'unique juge des choses;... il +adopte ces seules maximes éminemment spiritualistes. Qu'adoptons-nous de +plus et de mieux aujourd'hui? La _raison_, la _providence_ ou la +_divinité active_ dans les choses universelles sont-elles autrement +définies par nos philosophes? + +Après avoir raconté toute l'histoire des écoles, des sectes, des +philosophies grecque et romaine, il combat énergiquement le scepticisme +ou la philosophie du doute, et il le combat par le plus beau des +arguments: la conscience et la vertu. + +«L'idée seule de la vertu, dit-il, nous prouve que l'on peut comprendre +et certifier certaines choses. Je demande pourquoi l'homme de bien, qui +s'est résolu à souffrir tous les tourments plutôt que de trahir son +devoir ou sa conscience, s'est imposé de si dures lois à lui-même +lorsqu'il n'avait pour s'immoler ainsi ni motif ni raison. Une sagesse +qui ne connaîtrait pas pourquoi elle est sage, est-ce une sagesse, oui +ou non? Et d'abord, comment mériterait-elle de s'appeler sagesse? +Comment ensuite oserait-elle prendre résolûment et poursuivre +énergiquement un parti, s'il n'y a point de règles certaines qui la +dirigent? Et si elle ne sait pas ce que c'est que le souverain bien (la +vertu), comment serait-elle la vertu? Si l'homme donc ne peut connaître +intuitivement ses devoirs, quel motif aura-t-il d'agir et quel attrait +pourra-t-il sentir ou vers le mal ou vers le bien? Eh quoi! si je prouve +ainsi aux sceptiques que leur doctrine anéantit la raison et la nature +humaine, persisteront-ils dans leur doctrine?...» + + +XIX + +La suite de cette argumentation de la raison contre le scepticisme est +d'une force et d'une évidence qu'aucune philosophie et qu'aucune logique +moderne n'ont surpassées. + +Les vérités nécessaires sont contemporaines de tous les temps, parce +qu'elles sont nécessaires à tous les hommes. + +La philosophie raisonnée de Cicéron est égale à celle de Platon, mais +Platon rêvait après avoir raisonné. Cicéron ne rêve jamais: il pense. Il +écrit le code de la raison humaine; Platon n'en écrit que le poëme. + +«L'intelligence, poursuit-il, étant faite pour donner à l'homme la +connaissance, elle aime la connaissance pour elle-même d'abord, car rien +n'est plus délicieux pour l'esprit que la lumière, et elle l'aime +ensuite pour ses conséquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence +exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne +à l'homme et donne assez d'évidence et de force à la philosophie pour +produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la +vie!» + +Il y a deux mille ans bientôt que le plus grand des orateurs et le plus +honnête des hommes politiques de Rome écrivait ces lignes. Quelles +lignes philosophiques plus belles ont donc été écrites depuis ces deux +mille ans par nos orateurs, nos hommes d'État, nos philosophes? Oh! que +ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquité! et que de +philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait à l'origine des +hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance sur les +sagesses de Cicéron, de Confucius, et parler de progrès pour se nier son +néant. + + +XX + +Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des +idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a +pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui +nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le +mal, le vice ou la vertu. + +«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est +dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt +par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la +lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute, +dont vous vous déclarez les sectateurs, après nous avoir enveloppés de +si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une dernière étincelle +pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle figure et quelle +langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur dans la clarté! + +«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi +qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je +suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais +me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me +donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible +dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce +guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus, +constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course +restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et +l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où +l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui +fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc. + +Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant ne se +relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique! + +Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les +philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par +Cicéron à la controverse. + +Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste, +dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et +la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien +des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à +nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres +vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères; +lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du +plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le +faux semblant et comme un plagiat de la vertu.» + +Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une +grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le +livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de +Phidias au Parthénon, finit familièrement, ainsi qu'il a commencé, par +une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les douceurs de +pareils entretiens: + +«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau +au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur +la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble +nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois +d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais +si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de +ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si +opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui +méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la +vie, etc. + +«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à +ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos +jardins de _Tusculum_, nous pourrons souvent débattre ensemble ces +belles questions, etc.» + +Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées. + + +XXI + +Voilà ce qui nous reste de ce livre des _Académiques_. Ce mélange de la +vie publique et de la vie méditative, cette alternative de l'éloquence +et de la philosophie dans la vie du même homme d'État, qui allait mourir +sous le glaive des sicaires d'Antoine après avoir combattu les sicaires +de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune +moderne au même degré. Chatam et William Pitt n'élevaient pas leur âme à +ces hauteurs sereines de la pensée; Mirabeau et Vergniaud perdaient la +moitié de leur force en descendant des tribunes; ils n'écrivaient pas du +même style sur les lois et sur la Divinité. Bossuet lui-même n'était pas +homme public à la mesure de Cicéron; plus libre que l'orateur romain +comme orateur, il n'avait à lutter ni contre les tumultes du sénat, ni +contre les démagogues, ni contre la tyrannie de César, ni contre les +assassins d'Antoine; il n'avait qu'à servir un roi, à ménager en pontife +habile le prince et sa conscience, à mourir sur les escaliers de +Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des +faveurs d'Église conquises par son propre génie de théologien et +d'écrivain. Si l'orateur est égal ou supérieur dans Bossuet, l'homme est +plus universel et plus intrépide dans Cicéron. Ajoutons que, pour son +temps, Cicéron est personnellement plus philosophe: car Bossuet répète +la philosophie sacrée du christianisme, et sa force n'est que sa foi. + + +XXII + +Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicéron, supérieur aux +_Académiques_: ce sont les quatre livres sur les _vrais biens_ et les +_vrais maux_, adressés à Brutus, son ami, aussi lettré que lui-même. + +Il commence par s'excuser, dans un préambule, d'importer dans la langue +de Rome les philosophies originaires de la Grèce. Il se justifie +victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres écrivains +romains: «Quant à moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux, +des orages, des discussions publiques, crois n'avoir jamais déserté le +poste que le peuple romain m'avait confié, je crois devoir aussi, dans +la mesure de mes forces, éclairer l'âme de mes concitoyens par mes +travaux, mes études, mes veilles d'écrivain. + +«Ceux qui me blâment d'écrire sur la philosophie devraient être plus +justes, ils devraient se rappeler que j'ai déjà beaucoup écrit sur +d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et +qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intérêt de ces grandes questions, et +dont l'homme ait à retirer plus de véritable utilité? Si ma vie se +prolonge, je ne renonce pas à traiter d'autres matières encore; mais +quiconque voudra s'appliquer à étudier mes ouvrages de philosophie +reconnaîtra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus +de fruit.» + +Il part de là pour faire contre Épicure la plus magnifique théorie de la +vertu et des différentes théories du bien qui ait été écrite en aucune +langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la +raison divinement parlée, qui divinise par sa plume la morale. +Cependant il rend bientôt à Épicure son véritable caractère, en prouvant +que la vertu (et par exemple l'amitié) est la véritable volupté. Dans +cette page sur l'amitié, on sent l'homme qui a fait ses délices d'aimer +et d'être aimé. C'est la vertu instinctive du caractère. Celui de +Cicéron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne haïssait pas. + + +XXIII + +Au début de son second livre sur le bien et le mal, Cicéron dit à ses +amis: «Ne me regardez pas ainsi en silence, comme on regarde un homme +qui va professer. Le vrai mode de traiter les sujets philosophiques, +c'est l'échange mutuel des pensées, des objections et des réponses, +c'est la conversation: causons.» + + +XXIV + +Après avoir élagué toutes les subtilités scolastiques d'Épicure ou des +autres prétendus sages, il préconise avec une admirable force de +langage et de conscience les deux pivots de la vertu, l'HONNÊTE et la +RAISON. Écoutez en passant ces définitions du bon sens: + +«L'_honnête_ est ce que l'on est forcé d'estimer par soi-même, +abstraction faite de toute espèce d'intérêt personnel, etc.» (Quelle +preuve de Dieu par la conscience!) + +«La _raison_ est cette intelligence si prompte et si vaste à la fois, +cette sagacité de l'esprit qui pénètre les causes, discerne +l'enchaînement de ces causes avec leurs conséquences, rapproche les +ressemblances, découvre les semblables au milieu des diversités, +conjoint l'avenir avec le présent, et embrasse ainsi d'un coup d'oeil le +cours entier d'une existence bien enchaînée. + +«Par la raison, l'homme recherche la société des hommes; par elle il +s'élève, de l'affection pour ses parents et pour ceux que la nature a +rapprochés de son coeur, jusqu'à l'affection pour ses concitoyens, +compris dans son amour, et enfin jusqu'à répandre sa tendresse sur +l'humanité tout entière.» (_Caritas generi humani_, Évangile inné des +sages de tous les siècles.) + +«Car l'homme, ajoute-t-il, doit se souvenir qu'il n'est pas seulement +pour lui seul, mais pour les siens, pour sa patrie, et que c'est de la +moindre partie de lui-même qu'il lui est permis de s'occuper; et, comme +la nature nous a doués d'un invincible attrait pour la vérité, inspirés +que nous sommes par ce noble instinct, nous aimons forcément tout ce qui +est vrai et réel, comme la bonne foi, la fidélité, la candeur, la +constance, et nous haïssons tout ce qui est faux et trompeur, comme la +fraude, le parjure, la méchanceté, l'injustice. + +«Enfin la raison a je ne sais quelle supériorité majestueuse qui lui +donne le droit de commander et qui lui fait mépriser de haut les +événements humains, toujours élevée qu'elle est au-dessus de nos +faiblesses et de nos erreurs. À ces trois vertus s'en joint une +quatrième, qui a la même beauté et qui conspire avec elles pour la +grandeur de l'homme: c'est l'amour de l'ordre. + +«La beauté essentielle de l'ordre avait d'abord frappé l'esprit dans +l'univers visible, et c'est de là que nous l'avons transporté dans nos +actions et dans nos paroles, _monde moral dont l'ordre est l'ornement_; +puis vient la _modération_, ou la mesure qui nous fait éviter en tout +l'excès ou la témérité, qui nous détourne d'offenser nos semblables par +nos actions ou par nos discours, et de rien faire, en un mot, a qui soit +indigne de la nature humaine. + + +XXV + +«Voilà, mon cher Torquatus, la définition exacte de ce qu'on entend par +l'HONNÊTE; c'est ce qui a fait dire proverbialement de l'homme de bien: +_On peut frayer avec lui dans les ténèbres._» + +Que pensez-vous, lecteurs, de ces définitions de l'honnête, de la +raison, de la vertu, datées de vingt siècles et écrites de la main d'un +des plus sublimes écrivains de tous les siècles? Avez-vous une plus +haute philosophie morale, une plus saine raison, une plus solide vertu, +un plus beau style? Votre crépuscule n'est-il pas là? + +Saluez l'antiquité: elle sait tout, même ce que vous croyez avoir appris +hier. Si ces lignes étaient trouvées par vous anonymes dans un volume de +vos bibliothèques de Paris ou de Londres, ne les attribueriez-vous pas +en conscience à Bacon, à Fénelon, à vos plus pures philosophies, à vos +plus éloquentes plumes? Elles sont du consul, de l'orateur, du lutteur +romain contre Catilina, du sauveur de la patrie, du maître de Brutus, de +l'ami de Pompée, de l'amnistié de César, de la victime d'Antoine, se +reposant au soir d'un jour agité, à quelques jours de sa mort, résigné à +l'ombre de son jardin de Tusculum, au murmure de l'Anio, qui murmure +encore tout près des ruines de sa maison de campagne. + + +XXVI + +Et ce passage, sur l'immatérialité et sur l'immortalité de l'âme, qu'en +direz-vous après l'avoir lu: + +«L'origine de notre âme ne saurait se trouver dans rien de ce qui est +matériel, car la matière ne saurait produire la pensée, la connaissance, +la mémoire, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans +l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les éléments offrent de plus +subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport +quelconque avec la faculté que nous avons de percevoir les idées du +passé, du présent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc venir que +de Dieu seul; elle est essentiellement céleste et divine. Ce qui pense +en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc +nécessairement incorruptible et éternel; nous ne pouvons pas même +concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de +notre âme, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument séparé et +indépendant des sens, comme une substance spirituelle qui connaît et qui +meut tout. + +«Vous me direz: Et où est cette substance qui connaît et qui meut tout? +et comment est-elle faite? Je vous réponds: Et où est votre âme? et +comment se la représenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus. +Mais, si je n'ai pas pour la comprendre tous les moyens que je voudrais +bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j'ai? L'oeil voit +et ne voit pas: ainsi notre âme, qui voit tant de choses, ne voit pas ce +qu'elle est elle-même; mais pourtant elle a la conscience de sa pensée +et de son action. Mais où habite-t-elle et qu'est-elle? C'est ce qu'il +ne faut pas même chercher... Quand vous voyez l'ordre du monde et le +mouvement réglé des corps célestes, n'en concluez-vous pas qu'il y a une +intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet univers ait +commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence, comme le croit +Platon, soit qu'il existe de toute éternité et que cette intelligence en +soit seulement la modératrice, comme le croit Aristote? Vous +reconnaissez un Dieu à ses oeuvres et à la beauté du monde, quoique vous +ne sachiez pas où est Dieu ni ce qu'il est: reconnaissez de même votre +âme à son action continuelle et à la beauté de son oeuvre, qui est la +vertu.» + + +XXVII + +Et celui-ci, sur la divisibilité des sens et de l'âme, autrement appelée +la mort: + +«Que faisons-nous quand nous séparons notre âme des objets terrestres, +des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la +méditation? Que faisons-nous autre chose qu'apprendre à mourir, puisque +la mort n'est que la séparation de l'âme et du corps? Appliquons-nous +donc à cette étude, si vous m'en croyez; mettons-nous à part de notre +corps et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre sera +semblable à la vie du ciel; et, quand nous serons au moment de rompre +nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre âme vers les +cieux.» + +Tout l'ascétisme chrétien qui allait éclore en Orient n'était-il pas là +par pressentiment? + +Et celui-là, sur le noble désintéressement de la vertu, que les +disciples d'Épicure appellent si faussement un habile égoïsme, et que +Cicéron appelait, lui, de son vrai nom, un sacrifice de soi-même? Lisez: + +«Appliquez, dit-il, ces mêmes principes à la modération, à la +tempérance, qui est la sage mesure des passions et qui les soumet à la +raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur que de prendre sans +témoins des plaisirs honteux? N'y a-t-il pas des actions d'elles-même +infâmes, lors même que leur auteur échapperait à la flétrissure +publique? Que font les hommes de coeur? N'est-ce qu'après avoir calculé +leur intérêt qu'ils entrent dans le combat et qu'ils versent à flots +leur sang pour la patrie? N'y sont-ils pas excités plutôt par une +vertueuse impulsion de dévouement et par leur généreux courage? Et si ce +grand Torquatus avait pu nous entendre, lequel de nous deux, je vous le +demande, eût-il écouté plus volontiers, ou de moi, qui affirme qu'il n'a +rien fait en songeant à lui, mais par amour de la république, ou de +vous, qui soutenez qu'il n'a rien fait que pour lui seul? Le bien pour +le bien, voilà la vraie maxime!» + + +XXVIII + +Le début de son second livre, où il combat les stoïciens contre Caton, +après avoir, dans le premier, combattu Épicure, est une mise en scène +d'une digne, grave et douce familiarité. + +Lisez ceci; c'est une scène biblique de philosophie parlée entre ces +deux patriarches de la pensée humaine, Cicéron et Caton: + +«J'étais à Tusculum, et, désirant me servir de quelques livres du jeune +Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothèque, comme +j'en avais l'usage. + +«J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais pas à rencontrer; il était +assis et tout entouré de livres stoïciens. + +«Vous savez qu'il avait une avidité insatiable de lecture, jusque-là +que, dans le sénat même, et pendant que les sénateurs s'assemblaient, il +se mettait à lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait +dans le public, et sans dérober pourtant un seul des instants qu'il +devait aux intérêts de l'État. Aussi, jouissant d'un loisir aussi +complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothèque, il semblait, +si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir +dévorer les livres. Nous étant donc ainsi rencontrés tous deux sans y +songer, il se leva aussitôt. Nous échangeâmes ensuite les premières +questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.--Qui vous +amène ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si +j'avais pensé que vous y fussiez, j'aurais été certainement vous y +rendre visite.--Hier, lui dis-je, dès que les jeux furent commencés, je +quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amené ici, +c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voilà bien des +trésors assemblés, Caton, et il faudra que notre jeune Lucullus les +connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prît plaisir +à ces livres qu'à toutes les autres beautés de ce séjour, et j'ai son +éducation fort à coeur, quoiqu'elle vous appartienne plus qu'à personne, +et que ce soit à vous de le rendre digne de son père, de notre Cépion et +de vous-même, qui le touchez de si près. Mais ce n'est pas sans sujet +que je m'intéresse à ce qui le regarde: j'y suis obligé par le souvenir +de son aïeul Cépion, que j'ai toujours tenu en grande estime, comme vous +le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des premiers hommes de +la république s'il vivait, et j'ai continuellement devant les yeux +Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de l'amitié et une +communauté parfaite de sentiments et de vues m'unissent si +tendrement.--Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chèrement la +mémoire de deux hommes qui vous ont recommandé leurs enfants par leurs +testaments, et je suis charmé de voir que vous aimez le jeune Lucullus. +Quant au soin de son éducation, qui me regarde tout particulièrement, +dites-vous, je m'en charge avec plaisir, mais il faut que vous le +partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter, c'est qu'il me paraît déjà +donner beaucoup de marques d'une belle âme et d'un noble esprit; mais +vous voyez combien son âge est tendre.--Je le vois bien, lui dis-je, et +c'est aussi dans cet âge qu'il faut l'initier à ces études et ouvrir son +âme à ces sentiments qui le prépareront aux grandes choses qui +l'attendent.--C'est à quoi il faut que nous travaillions ensemble, et de +quoi nous nous entretiendrons plus d'une fois. Cependant asseyons-nous, +s'il vous plaît. C'est ce que nous fîmes aussitôt. + +«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont +donc ceux que vous venez chercher ici?--J'y venais prendre, lui dis-je, +quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le +loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à +l'autre.--Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût +incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au +monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.» + + +XXIX + +Cicéron démontre ensuite, avec une évidence véritablement révélatrice, +que l'honnête, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature +intellectuelle aussi irréfutable que le bien-être physique est un +instinct de nos sens matériels; de là, dit-il, ces législations, aussi +divines qu'humaines, qui établissent les rapports des hommes entre eux +sur les bases d'une équité sociale, qui est la conscience publique du +genre humain. Cependant il blâme dans le livre suivant l'excès des +stoïciens, qui les porte à sacrifier entièrement le corps à l'âme. Cet +excès, dit-il, n'est pas conforme à la nature complexe d'un être formé +d'âme et de corps, et qui a été doué d'un instinct de conservation. La +sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures: +régler la nature, ce n'est pas la contredire. + + +XXX + +Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du +cinquième livre, réminiscence délicieuse du temps et des lieux où +Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces de +l'antiquité: + +«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais +entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de +mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain, +que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous +aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce +temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous +rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous +entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte +Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et +qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que +nous voulions. Alors Pison:--Est-ce par un dessein de la nature, nous +dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons +les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une +partie de leur vie, nous nous sentons plus émus que quand nous écoutons +le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits? + +«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon +me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses +disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me +rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque +devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et +Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même +jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce +palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes +yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon +aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de +tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la +mémoire.--Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus. +Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de +Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué +une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes délices; +l'image même d'Oedipe, qu'il représente venant ici et demandant dans ces +vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout ému; +ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remué.--Et moi, dit +Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être rendu à Épicure, dont +nous venons de passer les jardins, je vois s'écouler dans ces jardins +bien des heures en compagnie de Phèdre, que j'aime plus qu'homme au +monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours +aux vivants; mais, quand je voudrais oublier Épicure, comment le +pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit +à grands traits par la peinture, mais encore gravé sur leurs coupes et +sur leurs bagues? + +«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est +peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes +que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas +surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de +votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus +attentivement aux grands personnages que les lieux fréquentés par eux. + +«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis +le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le +dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout +présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces +des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet +hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois +(car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire, +demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute +heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:--Puisque tout le monde, +dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui +a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où +Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en +effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:--Ne +m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la +plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au bruit des +flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement de la place +publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite pour voir +le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont +inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, que du sol +jaillisse l'histoire.--Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait +dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent +esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les +traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi +nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y portez de +vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez +plaisir à reconnaître les vestiges.--Vous savez, dis-je alors à Pison, +qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des +encouragements que vous lui donnez.--Il faut donc, reprit-il avec son +extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès +de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la +philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en +état de mieux réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius, +continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y +sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que +vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.--J'ai grand +plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais +vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là. +Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.» + +Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés, +de ses vertus, _filles_, dit-il, de notre _liberté morale_ telles que la +prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération, +l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se +compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait. + +Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des _Tusculanes_, que la vie de +Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme +s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de +style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des +hommes en est en même temps le plus sage. + +Mais passons aux _Tusculanes_ elles-mêmes. Quelle lucidité! quelle +souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique! quelle +force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces leçons, +s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe romain. +Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de +l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie +comme dans l'éloquence. + + +XXXI + +Les _Tusculanes_ prennent leur nom de la maison de campagne de Cicéron +où ces _Méditations_ en prose furent composées par lui. Ces +_Méditations_ étaient à la fois des loisirs, des perfectionnements de +son âme, des consolations. La politique l'avait odieusement rejeté dans +la vie inactive. Rome, en proie aux démagogues, à la soldatesque, à la +tyrannie, à la gloire de mauvais aloi, n'était plus digne de lui; la +pensée de Cicéron quittait ce monde vulgaire et pervers pour les régions +sublimes et éternelles de la pensée. + +«Quand j'ai vu enfin, dit-il en commençant les _Tusculanes_, qu'il n'y +avait presque plus rien à faire pour moi, ni au forum, ni au sénat, je +me suis remis à une sorte d'étude dont le goût m'était toujours resté, +mais que d'autres soucis avaient toujours interrompu ou ajourné: +j'entends par cette étude la philosophie, qui renferme toutes les +connaissances utiles à l'homme pour bien vivre..... + +«Les Grecs, dit-il, ont excellé plus que nous dans la poésie et dans les +arts; nous les égalons seulement dans l'art oratoire né de la +constitution même de Rome; hors de là nous leur sommes jusqu'ici +inférieurs. Après avoir tenté moi-même de porter l'art oratoire à un +point encore plus élevé que nos prédécesseurs romains, je m'efforce avec +plus de zèle encore de mettre dans son jour cette philosophie, d'où j'ai +tiré tout ce que je puis avoir développé d'éloquence. + +«Aristote, ce rare génie qui savait tout, jaloux de la gloire de +l'orateur Isocrate, entreprit, à son exemple, d'enseigner l'art de la +parole, et voulut allier la philosophie à l'éloquence. Je veux de même, +sans oublier mon ancien caractère d'orateur, m'attacher aux matières de +philosophie: je les trouve infiniment plus grandes, plus abondantes, +plus fécondes que celles de la tribune; mon opinion a toujours été que +ces questions élevées, pour ne rien dire de leur intérêt et de leur +beauté, doivent être traitées avec étendue et avec toutes les +perfections de style qui dépendent du langage. J'ai essayé si je +pourrais y réussir, et j'ai même poussé si loin la chose que j'ai tenu +des entretiens philosophiques à la manière des Grecs. Tout récemment, +mon cher Brutus, après que vous fûtes parti de Tusculum, j'éprouvai mes +forces devant un grand nombre d'amis. C'est ainsi que ces exercices +oratoires d'autrefois, où j'avais pour but de me préparer au forum, et +dont j'ai continué l'usage plus que personne, sont aujourd'hui remplacés +par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer par ces amis le +sujet sur lequel on voulait m'entendre, je discourais sur cette matière, +assis ou debout, et, comme nous avons eu ces sortes d'entretiens pendant +cinq jours, je les ai rédigés à loisir en autant de livres.» + + +XXXII + +Voilà l'origine des cinq _Méditations_ ou _Tusculanes_ que nous allons, +à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites +sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille +faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur +la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute +félicité humaine. + +Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement +exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains +étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les +cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser +et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme +philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans +César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites +traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines +souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun +avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même: +au peuple la fable, aux sages la vérité. + +Écoutez Cicéron, à la première page de la première _Tusculane_, sur le +ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps: + +«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce +pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois +têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale +mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse +tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors +d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges +inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un +nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre +cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine, +ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre +peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel. + + +L'AUDITEUR. + +«Pensez-vous que j'extravague jusqu'à donner là dedans? + +CICÉRON. + +«Vous n'y ajoutez pas foi? + +L'AUDITEUR. + +«Pas le moins du monde. + +CICÉRON. + +«Vous avez, à la vérité, grand tort de l'avouer. + +L'AUDITEUR. + +«Pourquoi, je vous prie? + +CICÉRON. + +«Parce que, si j'avais eu à vous réfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir +une belle carrière. + +L'AUDITEUR. + +«Qui ne serait éloquent sur un tel sujet? + +CICÉRON. + +«Tout est plein, cependant, de traités philosophiques où l'on se propose +de le prouver. + +L'AUDITEUR. + +«Peine perdue; car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir +peur? + +CICÉRON. + +«Mais, s'il n'y a point de misérables dans les enfers, personne n'y est +donc? + +L'AUDITEUR. + +«Je n'y crois personne.» + +On voit qu'il y avait deux hommes dans les hommes supérieurs de Rome, le +citoyen et le philosophe. Le philosophe se moquait de la religion +officielle du citoyen. Cicéron était convaincu, comme César et comme +Sénèque, que la superstition était incorrigible dans le peuple, et qu'il +fallait se contenter de penser à part du vulgaire, sans lui contester +ses dieux, ses élysées et ses enfers, peuplés de ses fables, de ses +traditions et de ses rêves. + + +XXXIII + +Mais l'existence d'une divinité une et suprême, l'immatérialité de l'âme +et son immortalité sont confessées plus loin comme des vérités +rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicité +d'arguments qui n'ont jamais été surpassées. Lisez ces lignes du premier +livre des _Tusculanes_: + +«Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos, Epaminondas le +pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquité ou parmi les +étrangers, moi-même, je le pouvais. Mais nous avons au dedans de nous je +ne sais quel pressentiment des siècles futurs, et c'est dans les esprits +les plus sublimes, c'est dans les âmes les plus élevées, que ce +sentiment est le plus vif et qu'il éclate davantage. Ôtez ce +pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie dans les +travaux et dans les dangers? Je parle des grands coeurs. Et que +cherchent aussi les poëtes, qu'à éterniser leur mémoire? Témoin celui +qui dit: + + «Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux; + Par lui furent chantés vos célèbres aïeux. + +«Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c'est +que les enfants fassent vivre la sienne. + +«Qu'on ne me rende point de funèbres hommages, dit-il encore. Mais à +quoi bon parler des poëtes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui +n'aspirent à l'immortalité. Phidias, n'ayant pas la liberté d'écrire +son nom sur le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et nos +philosophes, dans les livres mêmes qu'ils composent sur le mépris de la +gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de +tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en +quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après notre mort il y a quelque +chose qui nous intéresse, nous devons nous rendre à cette opinion, et +d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus +de vertu, et qui, par conséquent, savent le mieux où tend la nature, +sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter +l'estime de la postérité . . . . . . . . . . . . . . + +«C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma _Consolation_, où je +m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre +l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et +composé, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du +feu. + +«Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la +réflexion, qui puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, embrasser le +présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces divines qualités, +à moins que de remonter à Dieu. Et, par conséquent, l'âme est d'une +nature singulière qui n'a rien de commun avec les éléments que nous +connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un être qui a sentiment, +intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est +divin, et dès lors immortel. Dieu lui-même ne se présente à nous que +sous cette idée d'un esprit pur, sans mélange, dégagé de toute matière +corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de lui-même un +mouvement éternel . . . . . . . . . . . . . . + +«Car, enfin, que faisons-nous en nous éloignant des voluptés sensuelles, +de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et même du soin de nos +affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que +faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même +et que l'éloigner de son corps tout autant que cela se peut? Or détacher +l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre à mourir? Pensons-y donc +sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps, +accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra déjà +d'une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre +essor quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours +été sous le joug des sens auront peine à s'élever de dessus la terre, +lors même qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles +comme de ces prisonniers qui ont été plusieurs années dans les fers: ce +n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre +terme, nous vivrons enfin, car notre vie d'à présent, c'est une mort, +et, si j'en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé. + + +L'AUDITEUR. + +«Vous l'avez déploré assez dans votre _Consolation_. Je ne lis point cet +ouvrage que je n'aie envie de me voir à la fin de mes jours, et cette +envie, par tout ce que je viens d'entendre, augmente fort. + +CICÉRON. + +«Vos jours finiront, et, de force ou de gré, finiront bien vite, car le +temps vole. Or, non-seulement la mort n'est point un mal, comme d'abord +vous le pensiez; mais peut-être n'y a-t-il que des maux pour l'homme, à +la mort près, qui est son unique bien, puisqu'elle doit ou nous rendre +dieux nous-mêmes, ou nous faire vivre avec les dieux . . . . . . . . . + +«Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement +d'une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien +convaincus que l'on nous tire de prison, et que l'on nous ôte nos +chaînes, afin qu'il nous arrive ou de retourner dans le séjour éternel, +notre véritable patrie, ou d'être à jamais quittes de tout sentiment et +de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue, +tenons-nous dans une telle disposition d'esprit que ce jour, si terrible +pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a été déterminé +ou par les dieux immortels, ou par notre commune mère, la nature, ne +doit être compté pour un mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce n'est +pas une cause aveugle qui nous a créés: mais nous devons l'être +certainement à quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle +ne s'est pas donné le soin de nous produire et de nous conserver la vie, +pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver toutes les misères +de ce monde, dans une mort suivie d'un mal éternel. Regardons plutôt la +mort comme un asile, comme un port qui nous attend. Plût à Dieu que nous +y fussions menés à pleines voiles! Mais les vents auront beau nous +retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions, quoique un peu +tard. Or ce qui est pour tous une nécessité, serait-il pour moi seul un +mal? Vous me demandiez une péroraison, en voilà une.» + + +XXXIV + +On voit qu'il avait raison d'écrire ces belles lignes par lesquelles il +se consolait de ne plus être que philosophe: + +«Dans la nécessité où je suis de renoncer aux affaires publiques, je +n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et +consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gré de ce qu'après +avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au pouvoir d'un seul, je +ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve à ceux +qui possèdent l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues au sénat +et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la philosophie aux +délibérations de la politique sur les destinées de la patrie.» + +On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion +raisonnée et le patriotisme en vue des devoirs imposés à l'homme par la +Divinité, étaient pour Cicéron une même et sainte chose. + +«Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne +s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos actes et de nos +destins. Sur ce principe, que deviendraient la piété, la _sainteté_, la +religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut +savoir exactement accomplir... Il en est de la piété comme de toutes les +autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles +point de _sainteté_ (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elles +point de culte, et dès lors que devient l'univers? Quel désordre et +quelle anarchie dans l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je +doute si éteindre la piété envers la divinité, ce ne serait pas anéantir +du même coup la bonne foi, la conscience, la société humaine tout +entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux dire +l'instinct de la justice!...» + + +XXXV + +Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trésor de +ces loisirs philosophiques de Cicéron. Nous allons, dans un dernier +entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse +antique, résumée par la plus brillante parole de l'antiquité. + +C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se préparait à la mort +dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidèles à sa mauvaise +fortune, lui prêtaient encore l'oreille et le coeur; ses livres, +recueillis avec amour en Grèce pendant ses voyages ou ses exils, lui +ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plantés dans +sa jeunesse à Tusculum ou à Astur, ses maisons des champs, ne lui +avaient pas été ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa +patrie et par la nécessité de ses créanciers. Les rigoles qu'il avait +dérobées à l'_Anio præceps_ pour en irriguer ses jardins, qui +murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques +champêtres de leur rumeur et de leur fraîcheur; le temple sépulcral +qu'il avait élevé à sa fille chérie pour diviniser ses regrets brillait +encore à l'horizon de la Sabine comme un appel aux pensées graves et +comme une promesse des éternelles réunions; il remplissait sa vie et il +célébrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait périr, +mais sûr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse. + +Tel était Cicéron au moment où il écrivait cette première _Tusculane_. +Nous allons suivre sa plume jusqu'à la dernière ligne de cette grande +vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalité.--Il ne se +trompa pas. + + LAMARTINE. + + + + +LXIVe ENTRETIEN. + +CICÉRON + +TROISIÈME PARTIE. + + +I + +Les savants disent que l'atmosphère dont la terre est entourée a deux +régions distinctes selon la distance à laquelle cette atmosphère se +déroule autour de notre globe, et qu'ainsi, pendant que la partie de cet +air ambiant qui touche à la terre est agitée, troublée, souvent +bouleversée par les vents, les nuées, les orages, l'autre partie, la +partie la plus haute de l'éther, ne sent pas ces convulsions aériennes, +mais demeure calme et impassible dans une éternelle sérénité. + +C'est ainsi que l'esprit des philosophes ou des politiques, tels que +Cicéron, échappe, en s'élevant dans les régions sereines et immuables de +la pensée, aux préoccupations personnelles qui les agitent au milieu du +sénat, du peuple, de la guerre civile, sur le sort de leur patrie ou sur +leur propre sort, et que ces esprits sublimes se réfugient dans la +philosophie et dans la religion pour ne plus entendre ou pour mépriser +de si haut les bruits et les oscillations du monde. + +C'est ainsi que ce grand homme, séparé des rumeurs de Rome par les +montagnes de la Sabine et par le rideau de ses arbres, écrivait ses +_Tusculanes_, que nous vous analysions dans notre dernier entretien. + +C'est ainsi que les grands esprits, en ce moment, se séparent +volontairement des préoccupations publiques et privées qui les +assiégent, pour monter avec Cicéron dans les régions des pensées +permanentes. + + +II + +Une guerre inattendue a éveillé en sursaut l'Europe; une petite cour, +qui a le courage de son ambition, a demandé le sang de la France au nom +d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie. + +Le principe de la liberté va servir à doubler un trône au pied des +Alpes; l'avenir dira si le sang français aura été versé pour des alliés +reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entière +indépendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexée par +force à des Sardes, à des Niçards, à des Piémontais, à des Allobroges, +ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclamé sous le canon +d'un conquérant n'est pas un roi, mais un maître; les véritables +souverainetés nationales sortent du sol et non du canon; un cri de +victoire n'est pas une élection de la liberté, c'est l'élection de la +force. + +Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre république de Gênes si +elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont enclavé ses +montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la monarchie +alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la république +aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la légitimité +des vallées de Maurienne sur les flots libres de l'Adriatique. Écartez +vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra l'aristocratie de +Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres! C'est la péninsule +tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la maison de Savoie, +éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille que nous ne +préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus dangereuse +un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être dans les +mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les fermer à +son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger _toutes les +nationalités_ italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne serait +dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat de cette +guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime, +c'est-à-dire l'heure inévitable, n'avait pas sonné d'elle-même à l'heure +des événements. + +Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille, +le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse, +l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se +compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature +allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la +Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des +puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme +à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne +de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a +jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul +tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir +un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre +de l'Italie par une confédération, et non par un monopole! + + +III + +Revenons aux _Tusculanes_. Cicéron les écrivait au coeur de cette Italie +en armes pour des ambitions qui se disputaient la liberté mourante de +Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans les idées +éternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu'à son dernier trait +de plume et à son dernier soupir, dans ses méditations. Un homme +quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus grand +après la mort, de César ou de Cicéron qui pense seul à Tusculum, ou de +la république qui tombe dépiécée entre les mains de trois ambitieux? +Pour moi, c'est Cicéron. + + +IV + +Dans ses secondes _Tusculanes_, il traite de la douleur; il se demande +si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule pas +combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi victorieusement +ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au public. + +«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes +contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc +pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire, +où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne +peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit +nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.» + +Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la +mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de +raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à +mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y +a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité. +Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle +devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour +dans le style. + +Nos philosophes modernes, soit religieux, soit rationnels, n'ont pas au +même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes ne +raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient sur +le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux uns +la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum. + + +V + +Sa troisième _Tusculane_ disserte sur les maladies de l'âme, plus +nombreuses, dit Cicéron, et plus irrémédiables que celles du corps, +parce que le corps vicié peut être guéri par les soins de l'homme, mais +que l'âme malade ne peut pas juger elle-même de son infirmité. Il +attribue ces maladies de l'âme à la mauvaise éducation qui nous nourrit +de préjugés et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les +attribue aux fausses idées du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-même +d'idées fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre +ainsi dans une atmosphère de mensonge, d'erreur et de corruption. Jamais +les défauts de l'éducation première n'ont été plus vigoureusement +signalés que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau dans l_'Émile_, +sont à une distance énorme du bon sens et de la logique de Cicéron. On +sent que Rousseau déclame en rhéteur et que le Romain écrit en +législateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires donnait +au consul un sens des réalités qui manquait totalement au Platon de +Genève. + + +VI + +Vient ensuite une _Tusculane_ sur les combats que le sage doit livrer à +ses passions. Il définit la passion un _mouvement violent du coeur en +disproportion avec la raison_. Définirions-nous mieux aujourd'hui cette +sensibilité qui n'est _passion_ que par son excès? + +Cicéron définit ensuite avec la même justesse toutes les passions qui +affligent l'homme, et il distingue la passion, qui n'est qu'un +mouvement instantané, du vice, qui est une habitude d'infirmité ou de +dépravation de l'âme. + +«Mais ce qui fait, dit-il, la différence entre les infirmités de l'âme +et celles du corps, c'est qu'il peut nous survenir des maladies +corporelles sans qu'il y ait de notre faute, et que nous sommes toujours +coupables de nos maladies de l'âme. Le corps, composé de matières, n'est +pas libre; l'âme est coupable parce qu'elle est libre.» + +Quel traité de Fénelon ou de Nicole traite de morale en termes plus +chrétiens? + +«Il y a d'ailleurs une grande différence entre les âmes grossières et +celles qui ne le sont pas. Celles-ci, semblables à l'airain de Corinthe +qui a de la peine à se rouiller, ne deviennent que difficilement malades +et se rétablissent fort vite. Il n'en est pas de même des âmes +grossières, et, de plus, celles qui sont d'un caractère excellent ne +tombent pas en toute sorte de maladie; rien de ce qui est férocité, +cruauté, ne les attaquera; il faut, pour trouver prise sur elles, que ce +soit de ces passions qui paraissent tenir à l'humanité, telles que la +tristesse, la crainte, la pitié. Une autre réflexion encore, c'est qu'il +est moins aisé de guérir radicalement une passion que d'extirper ces +vices de premier ordre qui combattent de front la vertu. Il faut plus de +temps pour l'un que pour l'autre. On peut s'être défait de ses vices et +conserver ses passions.» + + +VII + +La belle définition de la vertu, santé de l'âme, n'est pas moins +éternelle!... Une qualité permanente de l'âme, qui est la raison +elle-même en action!... Son portrait du sage ou du vertueux n'est pas +moins admirable de définition et de style. + +«Ainsi supérieure et à la tristesse et à toute autre passion, ainsi +heureuse de les avoir toutes domptées, un reste de passion suffirait +toujours, non-seulement pour priver l'âme de son repos, mais pour la +rendre vraiment malade. Je ne vois donc rien que de mou et d'énervé +dans le sentiment des péripatéticiens, qui regardent les passions comme +nécessaires, pourvu, disent-ils, qu'on leur prescrive des bornes au delà +desquelles ils ne les approuvent point. Mais prescrit-on des bornes au +vice? ou direz-vous que de ne pas obéir à la raison, ce ne soit pas +quelque chose de vicieux? + +«Or la raison ne vous dit-elle pas assez que tous ces objets qui +existent dans votre âme, ou de fougueux désirs, ou de vains transports +de joie, ne sont pas de vrais biens, et que ceux qui vous consternent ou +qui vous épouvantent ne sont pas de vrais maux; mais que les divers +excès ou de tristesse ou de joie sont également l'effet des préjugés qui +vous aveuglent, préjugés dont le temps a bien la force à lui seul +d'arrêter l'impression: car, quoi qu'il arrive, nul changement réel dans +l'objet; cependant, à mesure que le temps l'éloigne, l'impression +s'affaiblit dans les personnes les moins sensées, et par conséquent, à +l'égard du sage, cette impression ne doit pas même commencer.» + + +VIII + +Sa théorie des passions n'est pas moins sévère; son rigorisme n'admet +pas même la sainte colère qui possède en apparence l'orateur indigné +dans ses accès d'éloquence. Il veut que le sang-froid soit conservé +jusque dans l'imprécation contre le crime ou le vice. + +«Quant à l'orateur, il ne lui sied nullement de se mettre en colère; il +lui sied quelquefois de le feindre. Pensez-vous que je sois en courroux +toutes les fois qu'il m'arrive de hausser le ton et de m'échauffer? +Pensez-vous que, l'affaire étant jugée et absolument finie, quand il +m'arrive de mettre mon discours par écrit, je sois en courroux, la plume +à la main? Accius, qu'était-il en composant ses tragédies? Que +croyez-vous qu'était Ésope, dans les endroits où il déclame avec le plus +de feu? + +«Un orateur, qui sera vraiment orateur, aura encore plus de véhémence +qu'un comédien, mais sans passion et toujours de sang-froid. Les +passions même les plus estimables, telles que celles des grands hommes +vertueux, ne doivent rien prendre sur la tranquillité de l'esprit. À +l'égard de la tristesse, qui est la chose du monde la plus détestable, +comment les philosophes en font-ils l'éloge!» + + +IX + +Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère +de toute vertu, ouvre la cinquième _Tusculane_. Cette apostrophe +rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau +y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de +parler. + +«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la +philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais +ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu +réfugier après avoir essuyé la plus horrible tempête. Philosophie, +seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu et qui +domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre humain +sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire vivre +en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as unis, +premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens du +mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu as +inventé les lois, formé les moeurs, établi une police. Tu seras notre +asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres temps +nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous nous y +livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour passé +suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque s'en +écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la tienne, +qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a rassurés sur +la crainte de la mort? + +«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage +qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs +l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie, quelqu'un +ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on l'ingratitude au +point d'outrager un maître qu'on devrait au moins respecter, quand même +on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses leçons! + +«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers +des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus +reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines +ont été des _philosophes_. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la +chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne. + +«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà +nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses, +soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?» + +Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse +s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de +conviction dans toute cette oeuvre. + +«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le degré de perfection +assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit, l'homme +toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même, jusqu'au +point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni abattre par +la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par une folle +joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je cherche. Rien +sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni d'assez +estimable pour lui enfler le coeur. + +«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y +verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et +qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui +sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme +sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui +peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse +nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre +toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui +fasse la fortune, se tranquilliser.» + +«Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, non-seulement +celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites pour tenir à +la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et jusqu'aux +plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure, ou, après +s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en revêtent tout +de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un mouvement +intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne produise des +fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque obstacle, elles +parviennent toutes au degré de perfection qui leur est propre. + +«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la +puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont +propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et, +parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres; +elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle +a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés +sous terre. Chaque animal, fidèle à son instinct, sans pouvoir changer +sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature. + +«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue +essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente; +si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui +est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la +divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même. +Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions +capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est +la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le +bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui +est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la +vertu est sa perfection.» + + +X + +Les _Entretiens sur la nature des dieux_ suivirent les _Tusculanes_. +L'orateur philosophe sentait grandir sa pensée, son talent et son +courage, en abordant le plus grand objet de la pensée, la DIVINITÉ. + +Il commence par s'excuser d'oser écrire sur une matière aussi auguste: + +«Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes +livres, je n'ignore pas qu'on en a parlé beaucoup, mais différemment. + +«Quelques-uns ont admiré d'où me venait cette ardeur toute nouvelle pour +la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois +précisément sur chaque matière. + +«D'autres enfin ont été surpris que tout à coup, me déclarant pour les +intérêts d'une école abandonnée depuis longtemps, j'aie fait choix d'une +secte qui, au lieu de nous éclairer, semble nous plonger dans les +ténèbres. Mais ce goût pour la philosophie ne m'est pas si nouveau qu'on +se l'imagine. Tout jeune que j'étais, je la cultivais beaucoup, et même, +quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus que jamais. + +«On peut s'en convaincre par cette quantité de maximes philosophiques +dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus +savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez +moi; par les grands maîtres qui m'ont formé, les illustres Diodotus, +Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'études ont pour +but de nous rendre sages, il me paraît que je ne les ai point démenties +par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes +propres affaires. + +«Si l'on demande pourquoi donc j'ai pensé si tard à écrire dans ce +genre-ci, ma réponse est simple. Réduit à l'inaction depuis que l'état +de la république exige qu'elle soit gouvernée par une seule tête, j'ai +cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie, +et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de +si grandes matières fussent aussi traitées en notre langue. Je me sais +d'autant meilleur gré d'y avoir travaillé que déjà mon exemple a eu la +force d'inspirer à beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et même +d'écrire.» + +Trois philosophes de sectes différentes prennent part à l'entretien, +développant chacun son système théologique. C'est le traité de +métaphysique le plus ardu et en même temps le plus lucide de +l'antiquité. Les opinions absurdes des écoles païennes sur la +multiplicité des dieux y sont dissipées par les éclats de rire +philosophique. L'_unité_, l'_infinité_ et l'incorporéité de Dieu y sont +démontrées comme la Providence elle-même; cette divinité en action y +devient évidente. + +Il rejette avec mépris les fables olympiennes et toutes les formes des +dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mépris encore l'athéisme, +cécité morale. + +Les pages qu'il consacre à énumérer les preuves d'ordre, de plan, +d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus éloquentes +de toute son éloquence. Fénelon n'en approche pas, quoiqu'il en +enrichisse son style; c'est le poëme entier de la création, une +symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphée dans la bouche d'un +orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrête +ébloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir là où rien +n'est à préférer. + +Mais après les miracles du monde matériel, écoutez-le décrire ceux de +l'intelligence humaine: + +«Quand je viens ensuite à considérer l'âme même, l'esprit de l'homme, sa +raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir +point ces facultés, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages +d'une Providence divine. + +«Eh! que n'ai-je votre éloquence, Cotta! De quelle manière vous +traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'étendue de notre +intelligence; comment nous savons réunir nos idées et lier celles qui +suivent avec celles qui précèdent, établir des principes, tirer des +conséquences, définir tout, le réduire à une exacte précision, et nous +assurer par là si nous sommes parvenus à une science véritable, qui est +le comble de la perfection, même dans un Dieu. + +«Quelle prérogative, quoique vos académiciens la dépriment, et même la +refusent à l'homme, de connaître parfaitement les objets extérieurs par +la perception des sens, jointe à l'application de l'esprit! On voit, par +ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et là-dessus +on invente les arts nécessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrément. +Que l'éloquence est belle! qu'elle est divine, cette maîtresse de +l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre +ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous +savons. Par elle nous consolons les affligés; par elle nous relevons le +courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous +réprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a imposé +des lois, qui a formé les liens de la société civile, qui a fait quitter +aux hommes leur vie sauvage et farouche. + +«Aussi ne croirait-on pas, à moins que d'y prendre bien garde, tout ce +qu'il en a coûté à la nature pour nous donner la parole. Car il y a +premièrement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une artère +par où se transmet la voix dont le principe est dans notre esprit. +Après, dans la bouche se trouve la langue, limitée par les dents. Elle +fléchit, elle règle la voix, qui ne lui vient que confusément proférée. +En la poussant, cette voix, contre les dents et contre d'autres parties +de la bouche, elle articule, elle rend les sons distincts. Ce qui fait +que les stoïciens comparent la langue à l'archet, les dents aux cordes +et les narines au corps de l'instrument. + +«Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle +utilité dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la +moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur +secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la +lyre, de la flûte; voilà pour l'agréable. Pour le nécessaire, elles +cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des +habits, travaillent en cuivre, en fer. + +«L'esprit invente, les sens examinent, la main exécute. Tellement que, +si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert, si nous avons +des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est aux mains que +nous le devons. Par notre travail, c'est-à-dire par nos mains, nous +savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de fruits, ou qui +se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne viendraient point +sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux terrestres, des +aquatiques et des volatiles, nous en avons partie à prendre, partie à +nourrir. + +«Pour nos voitures nous domptons les quadrupèdes, dont la force et la +vitesse suppléent à notre faiblesse et à notre lenteur; nous faisons +porter des charges aux uns, le joug à d'autres. Nous faisons servir à +nos usages la sagacité de l'éléphant et l'odorat du chien. + +«Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le +prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent +et d'or, quoique très-cachées, nous les trouvons et nous les employons à +nos besoins ou à des ornements. Nous avons des arbres, ou qui ont été +plantés à dessein, ou qui sont venus d'eux-mêmes; et nous les coupons, +tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que pour +bâtir et nous mettre à l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de quoi +construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes les +commodités de la vie. + +«Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par +là, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et +les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinité de choses utiles. +Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les maîtres. + +«Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivières, les lacs, sont +à nous; c'est nous qui semons les blés, qui plantons les arbres; nous +fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrêtons les +fleuves, nous les redressons, nous les détournons. En un mot, nos mains +tâchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature. + +«Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pénétré même dans le ciel? + +«De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observé le cours des +astres, leur lever, leur coucher; qui ait déterminé l'espace du jour, du +mois, de l'année; qui ait prévu les éclipses du soleil et celles de la +lune; qui les ait prédites à jamais, marquant leur grandeur, leur durée, +leur temps précis. Et c'est dans ces réflexions que l'esprit humain a +puisé la connaissance des dieux, connaissance qui produit la piété, la +justice, toutes les vertus, d'où résulte une heureuse vie, semblable à +celle des dieux, puisque dès lors nous les égalons, à l'immortalité +près, dont nous n'avons nul besoin pour bien vivre. + +«Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouvé +la supériorité de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la +conformation de son corps, ni les qualités de son esprit, ne peuvent +être l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'à +montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a été fait +exprès pour nous.» + + +XI + +Dans son livre sur la _Nature des dieux_, il gardait encore quelques +ménagements avec la théologie populaire et avec la religion de l'État; +mais son livre sur la _Divination_, c'est-à-dire sur les mystères du +culte romain, fut son véritable testament philosophique. Il n'y garde +aucune mesure avec les erreurs officielles; il est déjà hors de la vie +publique, il est âgé, il voit s'approcher pour lui la liberté de la mort +à côté de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi +à la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison +de _Pouzzoles_, entre les bois et les flots de Naples, et il écrit ce +livre de la _Divination_. + +Montesquieu l'admire, comme une histoire complète des superstitions +païennes et des rites religieux du temps. + +Voltaire en profite pour montrer la supériorité théologique de l'Inde +et de la Chine, à la même époque, sur les superstitions de Rome et de la +Grèce. + +«Il y a des cas, dit-il, où il ne faut pas juger d'une nation par les +usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après +avoir conquis l'Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire +romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d'Arsinoé, par +la mer Rouge, et par l'océan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom, +régnait alors; les annales de Chine nous le représentent comme un prince +très-sage et très-savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César +avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement par ses +interprètes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple +romain, aussi célèbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans +l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé +leurs années d'une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans +les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les +premières fêtes de l'hiver. + +Il apprend que cette nation entretient à grands frais un collége de +prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer, et où l'on +doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de boeuf, ou par la +manière dont les poulets mangent l'orge. + +Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit +dieu nommé Tagès, qui sortit de la terre en Toscane. + +Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu'ils appellent toujours +Dieu très-bon et très grand. Cependant ils ont bâti un temple à une +courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes +chez elles de petits dieux pénates, hauts de quatre ou cinq pouces... +L'empereur Yventi se met à rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord +avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs +qui ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; mais, comme +l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations +particulières avec les ambassadeurs. + +Il apprend que les pontifes romains ont été très-ignorants, mais que +César réforme actuellement le calendrier. + +On lui avoue que le collége des augures a été établi dans les premiers +temps de la barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution +ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les +honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais +consultés; qu'au rapport d'un très-grand homme nommé Caton, jamais +augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le +plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire +contre les augures un petit ouvrage, intitulé _de la Divination_, dans +lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les +prédictions et tous les sortiléges dont la terre est infatuée. +L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; les +interprètes le traduisent; il admire le livre et la république +romaine.» + + +XII + +Le début du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et +la majesté de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme privé +dans l'homme public: + +«Toutes les fois que j'ai songé aux meilleurs moyens d'être utile à ma +patrie et de servir ainsi sans interruption les intérêts de la +république, pensées qui me préoccupent souvent et longuement, rien ne +m'a paru plus propre à ce dessein que d'ouvrir à mes concitoyens, comme +je crois l'avoir déjà fait par plusieurs traités, la route aux nobles +études. + +«Ainsi, dans celui que j'ai intitulé _Hortensius_, je les ai exhortés de +tout mon pouvoir à se livrer à l'étude de la philosophie. + +«Dans mes quatre livres _Académiques_, je leur ai montré quelle sorte de +philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus +propre à former le goût. + +«Enfin, la connaissance des vrais biens et des vrais maux étant le +fondement de toute la philosophie, j'ai épuisé ce sujet important dans +cinq livres consacrés à faciliter l'intelligence de tout ce qu'on a dit +pour et contre chaque système. + +«Dans cinq autres livres de dissertations, les _Tusculanes_, j'ai +recherché quelles étaient, pour l'homme, les principales conditions du +bonheur: le premier traite du mépris de la mort; le second, du courage à +supporter la douleur; le troisième, des moyens d'adoucir les peines; le +quatrième, des autres passions de l'âme; et le cinquième enfin développe +cette maxime, qui jette un si vif éclat sur l'ensemble de la +philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux terminés, +j'ai écrit sur la _Nature des dieux_ trois livres, comprenant tout ce +qui se rattache à cette question; et, pour remplir ma tâche dans toute +son étendue, j'ai commencé à traiter de la divination. Quand j'aurai +joint à ces deux livres, selon mon dessein, un traité du Destin, +n'aurai-je pas épuisé la matière? + +«À ces ouvrages ajoutons six livres de la _République_, écrits à +l'époque à laquelle je tenais les rênes du gouvernement de l'État; +question immense, intimement liée à la philosophie et largement traitée +par Platon, Aristote, Théophraste et toute la famille des +péripatéticiens. Que dirai-je de ma _Consolation_, qui, après avoir +remédié à mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espère, ceux +des autres? Parmi ces divers écrits, j'ai publié dernièrement le traité +de la _Vieillesse_, dédié à Atticus, mon ami; et, comme c'est +principalement à la philosophie que l'homme doit sa vertu et son +courage, mon éloge de Caton doit aussi prendre place dans cette +collection. + +«Enfin, Aristote et Théophraste, hommes supérieurs par leur pénétration +et leur fécondité, ayant joint les préceptes de l'éloquence à ceux de la +philosophie, je dois rappeler ici, à leur exemple, mes écrits sur l'art +oratoire, c'est-à-dire les trois _Dialogues_, le _Brutus_ et +l'_Orateur_. + +«Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai +voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y +oppose, éclaircir en latin et rendre ainsi accessibles toutes les +questions de la philosophie. + +«Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus élevée, et +plus utile à la république, que celle qui consiste à instruire et à +former la jeunesse, à une époque surtout où les moeurs de cette jeunesse +se sont tellement relâchées qu'il est de notre devoir à tous de la +contenir et de la guider? + +«Ce n'est pas que j'espère, ce qui n'est même pas à demander, que tous +les jeunes gens se livrent à cette étude. Puissent quelques-uns s'y +appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la +république! Pour moi, je recueille déjà le fruit de mes travaux, puisque +je vois des hommes d'un âge avancé, et en bien plus grand nombre que je +ne l'espérais, prendre plaisir à lire mes ouvrages; et c'est ainsi que +leur empressement à les étudier redouble de jour en jour mon zèle à les +composer. + +«Pouvoir se passer des Grecs dans l'étude de la philosophie sera sans +doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes +projets s'exécutent. Au reste, le désir d'expliquer la philosophie, je +l'ai conçu au milieu des malheurs et des guerres civiles de ma patrie, +alors que je ne pouvais ni la défendre, selon ma coutume, ni demeurer +oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus digne de moi. + +«Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutôt me sauront quelque gré si, +lorsque la république a été à la merci d'un seul, je ne me suis ni +caché, ni enfui, ni découragé, ni conduit en homme vainement irrité +contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montré ni +flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir +honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps +enseigné que les États sont sujets à certaines révolutions naturelles +qui donnent le pouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple, et parfois à +un seul. + +«Quand ma patrie fut tombée dans ce dernier état, dépouillé de mes +anciennes fonctions, je repris ces études, qui, tout en calmant mes +douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restât d'être encore +utile à mes concitoyens. + +«Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et l'étude +de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaçait pour +moi le gouvernement de la république. Maintenant qu'on a recommencé à me +consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes +pensées, tous mes soins, appartiennent à la république, et la +philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas +l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce +sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion. + +«Lorsque mon frère Quintus eut disserté sur la divination, comme on l'a +vu dans le livre précédent, estimant que nous nous étions assez +promenés, nous allâmes nous asseoir dans la bibliothèque de mon lycée. + +«Quintus, lui dis-je alors, vous avez très-bien et en bon stoïcien +défendu l'opinion des stoïciens; et ce qui me plaît surtout, c'est que +vous vous êtes appuyé sur des faits éclatants et mémorables, tirés de +notre propre histoire. + +«Je dois maintenant répondre à ce que vous avez dit. Je le ferai, mais +sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et me méfiant +de moi-même; car, si je présentais quelque chose comme certain, je +ferais le devin, moi qui nie la divination. + +«Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait à +lui-même Carnéade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les +choses sensibles? Mais, celles-là, nous les voyons, entendons, goûtons, +sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de +surnaturel, quelque effet de la prévision ou de l'inspiration de l'âme? +Quel devin, s'il était privé de la vue comme Tirésias, pourrait +discerner le blanc du noir, ou, s'il était sourd, distinguer les +différences des voix et des sons? + +«La divination ne s'applique donc à aucun des objets de nos sens; je dis +de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de +l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler près des malades des devins, +mais des médecins; et ceux qui veulent apprendre à jouer de la lyre ou +de la flûte ne s'adressent pas aux aruspices, mais aux musiciens. + +«Il en est de même des lettres et des sciences.» + +Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrédulité +philosophique; les superstitions tombées, qu'importent les réfutations? +Mais Cicéron, à la dernière page, distingue, en législateur et en sage, +ce qui touche à la piété de ce qui touche à la superstition; cette page +mérite d'être conservée. + +C'est à la même époque qu'il écrivit le livre intitulé _du Destin_. Ce +livre n'est qu'un débris, il n'en reste que quelques belles pages; on +voit seulement que c'était un développement de son livre sur la +divinité, et qu'il y portait, comme le poëte _Lucrèce_, mais d'une main +plus religieuse que Lucrèce, des coups terribles aux superstitions +païennes de son pays. + +Il voulait évidemment, avant de mourir, rendre témoignage à la vraie +philosophie, l'unité et l'immatérialité de Dieu. On voit que ce problème +éternel de la toute-puissance de la providence divine et de la liberté +morale de l'homme agitait, dès cette époque, l'esprit humain, comme il +l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, même dans les disputes des +philosophes. + +Sa maison de campagne de _Pouzzoles_ est encore le lieu de la scène: + +«J'étais à Pouzzoles en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de +mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur, +l'art qui remplit ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés +surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la +paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait +voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait +se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls +presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus +de vingt rencontres; mais un jour nous trouvâmes plus de liberté, et +nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire. Les +premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations +habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées +sur la paix et le repos public.» . . . . . . . . . . . . . . + + +XIII + +C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'oeuvre, le livre de la +_République_. Par république il entendait, non-seulement la chose +publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet +admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en +société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se +perpétuent en durée, en influence et en gloire. + +On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de +pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus +éloquent et le plus moral. + +Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers +pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la +république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la +liberté sous la soldatesque, puis César sous le poignard d'une +impuissante réaction d'honnêtes gens; + +Éloquent, parce qu'il était Cicéron; + +Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains. + +Aussi ce livre de la _République_ passait-il à Rome et en Grèce pour +l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome. + +C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait +été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au +lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un _communisme_ +destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail +rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par +conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la +communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des +enfants; sacriléges contre le coeur humain, dérisions contre la nature, +débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos jours +par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature. + +Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le Platon, mais le Montesquieu +romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est au-dessus du +talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité. + +Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du +monde et dans les cendres de Rome. + +À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits +qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent +dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et, +quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des +philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se +servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce +qu'on appelle des _palimpsestes_, ou manuscrits sur lesquels une seconde +écriture recouvre et efface à demi le premier texte. + +Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et +pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'oeuvre +cicéronien de la _République_. M. Villemain, digne d'une telle oeuvre, a +traduit et publié en France ces fragments. + +La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain, méritaient un +tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront exhumer de ces +cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite. + + +XIV + +Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la +_République_, il était à la fois historique, didactique, philosophique, +c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur +l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la +république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains. + +Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était +Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des +peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou +la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de +ces formes de gouvernement; il trouve la monarchie plus stable, +l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il +trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la +démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure +forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant +ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de +chacun. + +Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces +trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat +y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le +peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative +offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait? +Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de +consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le +pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si +enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du +pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les tribuns +du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les plébéiens des +empiétements de l'aristocratie. + +Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron. + +Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une +philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel, +de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même. +C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au +gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les +utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur +comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître +d'Alexandre. + +Cette odieuse maxime de nos jours: _La petite vertu tue la grande_, +maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans +les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est +la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que +pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais +il n'y a pas deux morales, une pour l'homme, une pour le citoyen, parce +qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le citoyen, selon +Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il fut lui-même le +plus bel exemple. + +«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant +Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple +entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être +dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les +infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur +que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de +bien ont plus réjoui mon coeur que la joie des méchants ne l'avait +attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement +moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre? + +«J'avais tout prévu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes +services. Quelle avait été ma conduite? La vie privée m'offrait plus de +charmes qu'à tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les études +libérales, si variées, si délicieuses pour l'esprit. Qu'une grande +calamité vînt à nous frapper tous, du moins ne m'eût-elle pas plus +particulièrement atteint; le sort commun eût été mon partage: eh bien! +je n'avais pas hésité à affronter les plus terribles tempêtes, et, si je +l'ose dire, la foudre elle-même, pour sauver mes concitoyens, et à +dévouer ma tête pour le repos et la liberté de mon pays. Car notre +patrie ne nous a point donné les trésors de la vie et de l'éducation +pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour +nos propres intérêts, protéger notre repos et abriter nos paisibles +jouissances; mais pour avoir un titre sacré sur toutes les meilleures +facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, les employer à +la servir elle-même, et ne nous en abandonner l'usage qu'après en avoir +tiré tout le parti que ses besoins réclament. + +«Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltérable recourent à +des excuses qui ne méritent pas d'être écoutées. Le plus souvent, +disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes +indignes, à la société desquels il serait honteux de se trouver mêlé, +avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout quand les +passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de vouloir +gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements +aveugles et terribles de la multitude; c'est se dégrader que de +descendre dans l'arène avec des adversaires sortis de la fange, qui +n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages +qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui +ont un beau caractère et un grand coeur, pouvaient jamais ambitionner le +pouvoir dans un but plus légitime que de secouer le joug des méchants, +et ne point souffrir qu'ils mettent en pièces la république, qu'un jour +les honnêtes gens voudraient enfin, mais vainement, relever de ses +ruines!» + +Lisez ensuite cette belle définition du peuple: «Un peuple n'est pas +toute agrégation d'hommes rassemblés par hasard, mais un peuple est une +société formée sous la garantie des lois pour l'utilité réciproque de +tous les citoyens.» + +La doctrine du prétendu _Contrat social_ de J.-J. Rousseau, qui +attribue la formation de la société à une délibération, y est réfutée +vingt siècles d'avance par Cicéron, qui attribue la société à l'instinct +social, révélation de la nature humaine. + + +XV + +Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines, +qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicéron combat en homme vraiment +politique les chimères antisociales de Platon sur l'égalité absolue des +biens. + +Lisez encore: + +«Platon veut que la plus parfaite égalité préside à la distribution des +terres et à l'établissement des demeures; il circonscrit dans les plus +étroites limites sa république, plus désirable que possible; il nous +présente enfin un modèle qui jamais n'existera, mais où nous lisons avec +clarté les principes du gouvernement des États. Pour moi, si mes forces +ne me trahissent pas, je veux appliquer les mêmes principes, non plus +aux vains fantômes d'une cité imaginaire, mais à la plus puissante +république du monde, et faire toucher en quelque façon du doigt les +causes du bien et du mal dans l'ordre politique. + +«Après que les rois eurent gouverné Rome pendant deux cent quarante +années, et un peu plus, en comptant les interrègnes, le peuple, qui +bannit Tarquin, témoigna pour la royauté autant d'aversion qu'il avait +montré d'attachement à ce gouvernement monarchique, à l'époque de la +mort ou plutôt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se +passer de roi; maintenant, après l'expulsion de Tarquin, le nom même de +roi lui était odieux.» + +Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience +autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le +monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habileté et l'injustice, +pourvu que l'habileté et l'injustice produisent la force. Cette +argumentation de Cicéron, du juste contre l'utile, mériterait d'être +gravée en lettres d'or sur les tables de marbre de tous les conseils des +rois ou des peuples. + +Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement +populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je +refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique) +qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.» + + +XVI + +Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième livres, déchirés par les +vers, ne nous présentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux +éclate de quelque vérité lumineuse ou de quelque expression vive qui +fait reconnaître le génie d'un sage et d'un politique. Seulement ces +pensées n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'étrangeté de J.-J. +Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes. + +Le livre sixième est heureusement mieux conservé; c'est là qu'on lit, +après un entretien sur l'âme et sur ses destinées suprêmes, le songe de +Scipion, excursion dans les régions éternelles. Lisez-le tout entier: +c'est Cicéron dieu après Cicéron homme; la pensée humaine ne monte pas +plus haut. + +C'est Scipion qui parle, et qui, après avoir professé la politique de la +vertu, chante les récompenses que le ciel réserve aux vrais politiques: +lisez toujours. Saint Augustin, qui a commenté le livre de la +_République_ de Cicéron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel +théologique de Fénelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des +bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands évêques n'est pas plus +ferme ni plus tendre dans l'immortalité de l'âme. + + +XVII + +«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme +vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le +consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près +du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime +amitié. + +«Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, puis il +leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi de la +nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné, avant +de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P. +Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je +vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros +qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit... + +«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république, +et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse +renaissant... + +«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore +jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion +l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles. +Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue +de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans +un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition +s'offrit à mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens; +c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener pendant le +sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius. + +«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé +de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les +traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir +contemplé ses images. + +«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais +lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que +je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes +armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres +et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu +élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens +aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats; +dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux +derniers fondements, et tu mériteras pour ta valeur ce titre d'Africain +que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé Carthage, tu +seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu visiteras, comme +ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie, l'Asie et la Grèce; tu +seras nommé, pendant ton absence, consul pour la seconde fois; tu +mettras fin à une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance. +Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole, tu trouveras la +république tout agitée par les menées de mon petit-fils. + +«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer +et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route +s'ouvrir, et le destin hésiter. + +«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se +seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais +chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur +rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la +république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de +Scipion. C'est sur toi que se porteront les regards du sénat, des gens +de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut de +l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux +échapper aux mains impies de tes proches. + +«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous +côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne +me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste. + +«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à +défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur +patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une +félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers +ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces +réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme +des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui +conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent..... + +«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus +cependant la force de lui demander s'il vivait encore, lui et Paul +Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant plus. La +véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent des liens +du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la vie est +réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers toi!... Je +vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, me +défendit de pleurer... + +«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de +vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend +l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi +ne pas me hâter de venir dans votre société céleste? + +«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce +que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison +corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des +hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple +universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre... + +«Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous les +hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps; +aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée, ne +peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez +abandonner le poste où Dieu vous a placés. + +«Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui +t'ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété; pense au culte +que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la +patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans +l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui, maintenant délivrés du corps, +habitent le lieu que tu vois . . . . . . . . . . . . . . + +«Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur +au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d'une +expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe +lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de +magnificence et de merveilles. Des étoiles que l'on n'aperçoit point +d'ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des corps célestes se +dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l'homme a pu jamais +soupçonner. De tous les corps, le plus petit, qui est situé aux derniers +confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d'une lumière +empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la terre en +grandeur. La terre elle-même me parut si petite que notre empire, qui +n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais +attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc +toujours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure +supérieure et sainte tu es appelé? . . . . . . . . . . . . . . + +«Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration. +Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je à mon père, +quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle +il me semble que nous soyons plongés? + +«Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le séjour +des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en +effet, relève tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes les +choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes voeux, +prétends-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quels imperceptibles +espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes +séparent ces quelques taches que forment les points habités. Les hommes, +dispersés sur la terre, sont tellement isolés les uns des autres +qu'entre les divers peuples il n'est point de communication possible. Tu +les vois semés sur toutes les parties de cette sphère, perdus aux +distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposés. Quelle +gloire espérer de ceux pour qui l'on n'est pas? + +«Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de +chacun de nous; quand même notre nom se transmettrait dans tout son +éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui +doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement +déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas +éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré +dans les siècles à venir, lorsque tu ne l'as pas été dans les temps +écoulés, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement +meilleurs? . . . . . . . . . . . . . . + +«C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent +tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la +gloire humaine et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu +veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton séjour naturel et +ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du +vulgaire. + +«Élève tes voeux au-dessus des récompenses humaines; que la vertu seule +te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour +elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils +en parleront sans doute: mais la plus belle renommée est tenue captive +dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don +de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de +la postérité! + +«Lorsqu'il eut ainsi parlé: Ô Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que +les services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre +fils, qui, depuis son enfance, a marché sur vos traces et sur celles de +Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile héritage de +gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts à la vue de ce prix +inappréciable... + +«Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit périr, toi, +tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui +fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du +doigt. + +«Sache donc que tu es divin; car c'est être divin que de sentir en soi +la vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et +de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable +gouverne ses mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut l'univers en +partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable. +Exerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est +pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme, +accoutumée à ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa +demeure céleste; elle y est portée d'autant plus rapidement qu'elle se +sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler +les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres. Mais, +lorsque la mort vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs, qui se +sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés +aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines, +leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre, +et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs +siècles. + +«À ces mots, il disparut, et je m'éveillai...» + + +XVIII + +Tel est ce livre de politique divine autant qu'humaine. Cela est écrit, +comme cela est pensé, _divinement_. On dirait que la lumière d'une belle +âme y découle sans ombre sur le plus _bel esprit_ de tous les temps. + +Cicéron, après ce traité de haute politique, voulut écrire sur la +législation, qui dérive de la politique; il écrivit le _Livre des Lois_; +il devait bientôt écrire le _Livre des Devoirs_, afin que la +civilisation tout entière eût pour ainsi dire son catéchisme dans ses +oeuvres, comme elle l'avait dans son âme et dans sa vie. La législation, +selon lui, n'était que la nature morale de l'homme bien interrogée, bien +écoutée, bien rédigée selon les circonstances spéciales et les vrais +intérêts du peuple romain. + +Nous ne vous analyserons pas ce livre: ce commentaire des lois romaines +appartient plus à la jurisprudence qu'à la littérature. Admirez +seulement avec quel art d'écrivain Cicéron embellit l'aridité de son +sujet par les charmants péristyles du premier et du second discours sur +les _Lois_: + +ATTICUS. + +«Voici sans doute le bois, et voici le chêne d'Arpinum. Je les reconnais +tels que je les ai lus souvent dans le _Marius_. Si le chêne vit encore, +ce ne peut être que celui-ci, car il est bien vieux. + +QUINTUS. + +«S'il vit encore, mon cher Atticus? il vivra toujours; car c'est le +génie qui l'a planté, et jamais plant aussi durable n'a pu être semé par +le travail du cultivateur que par les vers du poëte. + +ATTICUS. + +«Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les poëtes? Vous +m'avez l'air, en louant votre frère, de vous donner votre voix. + +QUINTUS. + +«Soit; mais, tant que les lettres parleront notre langue, on ne manquera +pas de trouver ici un chêne qui s'appelle le _chêne de Marius_, et ce +chêne, comme l'a dit Scévola du _Marius_ même de mon frère, + + Vieillira des siècles sans nombre. + +«Est-ce que par hasard votre Athènes aurait pu conserver dans la +citadelle un éternel olivier? Ou montrerait-on encore aujourd'hui à +Délos ce même palmier que l'Ulysse d'Homère y vit si grand et si +flexible, et bien d'autres choses qui, en bien des lieux, vivent plus +longtemps dans la tradition qu'elles n'ont pu subsister dans la nature? +Ainsi que ce chêne chargé de glands d'où s'envola jadis + + L'orgueilleux messager du monarque des cieux, + +soit celui-ci, j'y consens; mais, croyez-moi, quand les saisons et l'âge +l'auront détruit, il y aura encore dans ce lieu le _chêne de Marius_.» + +Puis son interlocuteur l'engage à écrire l'histoire, genre, dit-il, +éminemment oratoire et qui manque encore à Rome. + + +IX + +Voyez maintenant le début du deuxième livre. Cela ressemble aux paysages +du Poussin, où l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se +promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de +feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux. + +Cicéron était paysagiste comme Claude Lorrain. + +ATTICUS. + +«Mais, comme nous nous sommes assez promenés, et que d'ailleurs vous +allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous +changions de place, et que dans l'île qui est sur le Tibrène, car c'est, +je pense, le nom de cette autre rivière, nous allions nous asseoir pour +nous occuper du reste de la discussion? + +MARCUS. + +«Volontiers: c'est un lieu où je me plais, quand je veux méditer, lire +ou écrire quelque chose. + +ATTICUS. + +«Moi, qui viens ici pour la première fois, je ne puis m'en rassasier: +j'y prends en mépris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavés +de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets +d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je +vois? Tout à l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez +tout à la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour +le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je +m'étonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers +et montagnes, trompé par vos discours et par vos vers), je m'étonnais +que ce séjour vous plût si fort. Mais à présent je m'étonne que, +lorsque vous vous éloignez de Rome, vous puissiez être ailleurs de +préférence. + +MARCUS. + +«C'est lorsque j'ai la liberté de m'absenter plusieurs jours, surtout +dans cette saison de l'année, que je viens chercher l'air pur et les +charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai +encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme +moi: c'est qu'à proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle +de mon frère Quintus. C'est ici que nous sommes nés d'une très-ancienne +famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de +nos aïeux. Que vous dirai-je? + +«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été +agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible, +et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie. +Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du +temps que, selon les anciennes moeurs, la maison était petite comme +celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, c'est en ce lieu que je +suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon coeur +et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus agréable. Eh! ne +nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour revoir son Ithaque, +refusa l'immortalité?» + +Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains +modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de +leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a +pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes, +son Milly[1], son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées? + +[Note 1: Hélas! je ne les ai plus, mais ils ont mon coeur. + +_26 avril 1861._] + + +XX + +Le livre _des Devoirs_, oeuvre de morale, par Cicéron, vint après les +livres sur la république, la politique, la législation. C'était le +citoyen, l'homme social après la société. On s'accorde donc dans tous +les siècles à regarder ce livre _des Devoirs_ comme le traité de morale +le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque pour le +commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des tempêtes de +Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome le manteau +sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour la saisir +à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple; et +cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il avait +les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son immortalité. +Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il recommande à son +fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement celui-ci: + +«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et +que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources +philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville +et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et +aux exemples de l'autre, je vous trouve à bonne école. Cependant, comme +j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres grecques aux +lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans l'exercice de +l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la même méthode, +pour en venir à posséder les deux langues avec une égale perfection. + +«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes +compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes +travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui +elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans +l'art de la parole et dans la sagesse. + +«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le +aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que +vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais +cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord +avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple +fidèle de Socrate et de Platon en même temps; lisez-les, jugez du fond +des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point +d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître +toutes les richesses de notre langue latine. + +«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la +palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais, +en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété, +l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si +je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien +légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand +soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie, +dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.» + +Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, _Consolation +sur la vieillesse_, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans +toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce +livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui. + +Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau de l'écrivain? n'y +respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux? + +«Enfin la vieillesse ne doit pas s'effrayer de la mort, qu'elle +contemple de plus près, et qui lui paraît, lorsqu'elle sait bien la +juger, le terme d'un long et pénible voyage, le port longtemps souhaité. +On n'est pas plus assuré de la vie à la fleur de l'âge qu'au déclin des +ans: seulement la mort du vieillard a quelque chose de plus naturel et +de plus doux; la vie avancée est comme le fruit mûr, qui se détache sans +effort. Tout n'arrive-t-il pas au terme, et n'est-ce pas bien finir +quand la satiété est venue? + +«Mais ce qui donne surtout à l'homme la force de contempler la mort sans +effroi, c'est l'espérance de l'immortalité. Caton montre à ses jeunes +amis que toutes les grandes âmes ont pressenti l'immortalité, et n'ont +vu la véritable vie qu'au delà du tombeau.» + +Il rappelle les arguments des philosophes socratiques, et toutes les +meilleures preuves qui, dans les temps anciens, s'étaient offertes à la +raison pour établir la sublime vérité enseignée par Platon et par son +divin maître. + +«Il me tarde, dit le vieux Romain, de partir pour cette assemblée +céleste, pour ce divin conseil des âmes, d'aller rejoindre tous les +grands hommes dont je vous parlais, et au milieu d'eux mon enfant +chéri.» + +Qu'est-ce que la vieillesse, quand l'âme se voit à l'aurore d'un jour +éternel? + +Tel est en substance ce traité _de la Vieillesse_, l'un des ouvrages les +plus parfaits de Cicéron, et dont la lecture justifie si bien ce que +disait Érasme: + +«Je ne sais point ce qu'éprouvent les autres en lisant Cicéron; mais je +sais bien que, toutes les fois qu'il m'arrive de le lire (ce que je fais +souvent), il me semble que l'esprit qui peut produire de si beaux +ouvrages renferme quelque chose de divin.» + +C'est aussi ma pensée, et le génie de Cicéron a toujours été pour moi +une preuve vivante de la divinité de l'esprit humain. + + +XXI + +Voilà Cicéron écrivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du +terme de ses jours, mais non des bornes de son génie. Quel écrivain lui +comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et +en même temps le plus parfait des hommes de pensée; ce n'est pas un +littérateur, c'est la littérature elle-même tout entière. + +Les ouvrages de Cicéron retrouvés consoleraient le monde de la perte de +tous les autres livres; c'est l'encyclopédie de l'âme, de la pensée et +du talent. + +Voltaire a son étendue; mais il n'a ni son élévation, ni sa majesté, ni +son éloquence, ni son enthousiasme, ni sa piété divine envers la +Providence. + +Bossuet a sa virilité et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup +d'oeil par-dessus les opinions de son pays, ni son universalité, ni sa +perfection d'élocution; il ébauche le marbre, il ne le polit pas; le +coup de ciseau reste dans la statue. + +Fénelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur. + +Montaigne a sa grâce gauloise, mais il n'a pas sa grâce attique et sa +conviction dans le juste et le beau. + +Bacon a sa netteté, mais il n'a pas son abondance. + +Machiavel a sa perspicacité politique, mais il n'a pas sa vertu. + +J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilité de style, mais il n'a +pas son bon sens. + +Mirabeau a ses éclairs; mais il n'a ni sa lumière permanente, ni sa +sensibilité, ni sa philosophie dans le discours. + +Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son émotion, mais elles +n'ont pas sa philosophie. + +Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme +diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore +pleine justice! Savez-vous pourquoi? + +C'est que l'_envie_, qui l'a tué, et qui a cloué sa langue divine sur +la tribune de Rome avec l'épingle d'or d'une furie, n'a pas dit encore +son dernier mot contre ce plus grand des Romains. + +L'envie est l'ombre que les sommités humaines font au reste des hommes; +Cicéron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore. + +Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la +liberté; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les +événements et sa résignation désintéressée, et douloureuse cependant, +avec César; les esprits courts lui reprochent son étendue; les esprits +spéciaux lui reprochent son universalité; les esprits stériles lui +reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa +perfection continue; les impies lui reprochent sa piété; les sceptiques, +sa foi; les excessifs, sa modération; les pervers, sa vertu. + +Ils ne voient pas, les petits, les insensés, les envieux, que sa gloire +se compose précisément de tous ces reproches. Érasme, seul, a dit le +vrai mot: «Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinité dans +l'homme.» + +Je dis comme Érasme, et je vous conseille de lire et de relire Cicéron +quand vous serez tenté de mépriser l'homme: il le grandit jusqu'à le +diviniser à nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les littératures +dans tous les âges; il a écrit, parlé, achevé la plus belle des langues +occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que Cicéron, elle +serait encore la reine des siècles. + +Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas +du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gaëte contre ces +Catilinas étrangers qui imposent à sa république, sous le nom de +liberté, le joug monarchique, et sous le nom d'unité l'annexion à la +Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confédération patriotique qui fut +la nature, la gloire, et qui serait la résurrection durable et véritable +de sa chère Italie! + + LAMARTINE. + + + + +LXVe ENTRETIEN + +J.-J. ROUSSEAU. + +SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL. + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + +La politique spéculative a été en tout temps l'exercice le plus +important et le plus passionnant des hautes intelligences parmi les +écrivains (j'en excepte toutefois les religions, exercice plus relevé +encore des spéculations humaines). Les fondateurs de religions sont les +oracles réputés divins; les écrivains politiques sont les législateurs +des nations. Les premiers gravent en traits de foudre les dogmes +éternels ou imaginaires dans la conscience; les seconds écrivent en +caractères de pierre ou de bronze les tables des lois ou les +constitutions des sociétés politiques. + +Moïse, Zoroastre, Brama, Confucius, Solon, Lycurgue, Numa, furent de +grands écrivains religieux et politiques; Aristote en Grèce, Cicéron +dans l'Italie antique, Vico dans l'Italie moderne, Beccaria dans +l'Italie d'hier, Montesquieu en France, furent des commentateurs et des +dissertateurs érudits de ces législateurs primitifs, des critiques de +génie des législations et des constitutions civiles des peuples. +L'expérience et la raison tinrent la plume de ces sages; ils ne se +livrèrent jamais aux séduisantes idéalités de leur imagination pour +éblouir et fasciner les hommes par des perspectives d'institutions +fantastiques qui donnent les rêves pour des réalités aux peuples; ils +respectèrent trop la société pratique pour la démolir, afin de la +remplacer de fond en comble par des chimères aboutissant à des ruines; +ils étudièrent consciencieusement la nature de l'homme sociable dans tel +temps, dans tels lieux, dans telles moeurs, à tel âge de sa vie +publique, et ne lui présentèrent que des perfectionnements graduels ou +des réformes modérées, au lieu de ces rajeunissements d'Éson qui tuent +les empires sous prétexte de les rajeunir; en un mot, ces écrivains, les +yeux toujours fixés sur l'expérience et sur l'histoire, ne furent ni des +rêveurs, ni des utopistes, ni surtout des radicaux. + +Le radicalisme, ai-je dit il y a longtemps à la tribune de mon pays, +n'est que le désespoir de la logique. Quand on ne sait pas tirer parti +des réalités, on s'impatiente contre les sociétés, et on se jette dans +ces violences de l'esprit qu'on appelle le _radicalisme_. + +Les radicaux sont des rêveurs dépaysés dans les réalités; l'impossible +est leur punition: ils n'ont pas assez d'esprit pour comprendre les +imperfections nécessaires des sociétés, composées d'êtres imparfaits. + +La première de leurs erreurs est de croire à la perfectibilité indéfinie +de l'homme fini. Ils ne font ni lois ni constitutions pour les peuples, +ils font des poëmes; leurs plans de sociétés sont l_'opium_ des +imaginations malades des peuples; l'accès de délire qu'ils donnent aux +hommes finit par des fureurs, et les fureurs finissent par +l'anéantissement des sociétés. La barbarie recommence par l'excès de +civilisation. + + +II + +Le premier de ces écrivains législateurs de songes et constructeurs +d'utopies politiques fut Platon en Grèce. + +J'ai voulu relire récemment sa constitution, modèle qu'il présente aux +hommes comme un type des sociétés politiques accomplies; j'ose déclarer +en toute conscience que le délire d'un insensé joint à la férocité d'un +scélérat ne pouvait jamais arriver aux excès d'absurdité et aux excès +d'immoralité de ce prétendu sage tombé en folie et en fureur pour avoir +trop bu l'idéal dans la coupe de l'imagination. + +Esprit et coeur, sa _République_ est en tout le paradoxe de Dieu, le +contre-pied de la nature, le roman de l'homme, depuis l'égalité des +biens, aussi impossible à réaliser que le niveau constant des vagues sur +la surface incessamment mobile de l'Océan; depuis la communauté des +produits, produits aussi impossibles à répartir qu'à créer, puisque la +répartition suppose l'infaillibilité divine dans le gouvernement, et que +le produit lui-même suppose l'uniformité du travail dans l'oisif, qui +consomme sans rien faire, et dans l'homme laborieux, qui travaille sans +salaire; depuis la destruction de la famille, ce nid générateur et +conservateur de l'espèce humaine, pour remplacer le père et la mère par +une maternité métaphysique de l'État, qui n'a pas de lait, et par une +paternité métaphysique de l'État, qui n'a pas d'entrailles; depuis la +communauté des femmes, qui change l'amour en bestialité, jusqu'à la +communauté des enfants, qui détruit la piété filiale en défendant aux +enfants de connaître leur père; depuis le meurtre des nouveau-nés mal +conformés, pour épurer la race, jusqu'au meurtre des vieillards, pour +écarter des yeux le spectacle de la décadence et la céleste vertu de la +compassion. + +Il ne manque au code du divin Platon que l'anthropophagie pour être le +cloaque contre-nature et contre-humanité des immondices de la turpitude, +de la démence et de la brutalité humaine, la Divinité renversée, le +paradoxe de Dieu, de l'homme, de la femme, du vice et de la vertu, folie +de l'orgueil philosophique qui, pour ne pas penser et sentir comme tout +le monde, pense comme un fou et sent comme un criminel de lèse-nature et +de lèse-Divinité. + +Encore une fois, voilà le divin Platon devenu utopiste en politique et +voulant refaire l'oeuvre de Dieu mieux que Dieu, et composant une +société avec des rêves, au lieu de la composer avec les instincts de la +nature; et voilà ce que l'on fait admirer, sur parole, à des enfants +pour pervertir en eux l'entendement par l'admiration pour l'absurde! +Arrachez à cet homme ce surnom de _divin Platon_, et transportez-le à +Socrate, l'homme du bon sens et de la réalité, qui épluchait trop sans +doute, mais qui ne découvrait ses principes que dans la nature des +choses et dans les instincts révélateurs de toute sagesse et de toute +institution pratique digne du nom de _société_. + + +III + +Ces philosophes de l'utopie, ces élucubrateurs de principes sociaux en +contravention avec les traditions éternelles de la politique, de la +nature; ces hommes qui se glorifient d'être _seuls_ et de penser à +l'écart des siècles et des traditions sociales; ces constructeurs de +nuages, comme les appelle le poëte véritablement divin (Homère), ont été +communs dans tous les temps et dans tous les peuples, surtout dans les +temps de décadence et dans les peuples en révolutions. La Grèce bavarde, +le Bas-Empire stupidifié par la servitude, le moyen âge romain, +fermentant d'un christianisme mal compris, corrompu par Platon, rêvant +le règne de Dieu sur la terre, déconseillant le mariage, ce joug divin +du couple humain, poussant les hommes et les femmes dans le célibat +ascétique pour amener la fin du monde, tuant le travail et la famille +par la communauté des biens et par l'égalité démagogique du nivellement +dans la misère, faisant le monde viager et indigent, au lieu de le +faire, comme le Créateur l'a fait, perpétuel par la propriété, +patrimoine de la famille; l'Italie oisive, l'Allemagne rêveuse, +l'Espagne mystique, l'Allemagne somnambule, la Hollande brumeuse, +l'Angleterre audacieuse d'originalités excentriques, pullulèrent plus +tard de ces machinistes de sociétés idéales, jeux d'osselets quelquefois +terribles, comme les anabaptistes d'Allemagne et les jacqueries en +France. + +La France, le sol du sens commun, fut le pays où germèrent le moins ces +pavots enivrants des chimères sociales, et où ces poisons soporifiques +moururent le plus tôt. Fénelon, presque seul, trop séductible par +l'imagination et par le coeur, popularisa dans son _Télémaque_ ces idées +impraticables de Platon et de Morus; il fit innocemment beaucoup de mal +en ôtant aux Français le sentiment du réel en politique, et en les +jetant dans les vagues rêveries de l'impraticabilité. Son _Salente_ est +la capitale de l'absurde. + +On comprend, en lisant cette législation des songes, que Louis XIV, cet +esprit simple, et Bossuet, ce génie de l'autorité, éloignèrent Fénelon +du gouvernement des peuples et de l'éducation des princes. Les peuples +vivent de vérités applicables, et les princes qui rêvent sont réveillés +en sursaut par les catastrophes. Fénelon n'était nullement politique: il +était ce que nous appelons _socialiste_, c'est-à-dire poëte du paradoxe, +fabuliste de la société. + +Quand on étudie bien les origines de la révolution française, dans sa +partie chimérique, radicale, niveleuse et révoltée contre la nature, la +propriété, la famille, de Mably à Babeuf, on ne peut s'y tromper, le +catéchisme de cette révolution sociale est dans _Télémaque_. Fénelon est +un démagogue chrétien et doux, qui sème des vertus, et qui se trouve +n'avoir semé que des passions affamées qu'il ne peut nourrir que +d'ivraie. + +Son économie politique, qui supprime le travail en supprimant ce qu'il +appelle le luxe, le luxe, cette chose sans nom, mystère inexplicable +entre le consommateur et le producteur, seul mobile et seul répartiteur +du travail, seul créateur de la richesse, cette économie politique de +Fénelon serait le suicide de l'humanité, si l'humanité se laissait +gouverner par la rhétorique, au lieu de se gouverner par les instincts +de Dieu et du bon sens. + + +IV + +Après Fénelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des +sociétés. Il s'inspire évidemment de Fénelon, qui s'était inspiré de +Platon. Ainsi les erreurs ont leur séduction comme les vérités: en +remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine du monde, les sophistes +s'engendrent et se perpétuent en génération de rhéteurs. + +Quand il se rencontre parmi ces rhéteurs sociaux un écrivain plus +inspiré, plus éloquent, plus contagieux que les autres, et quand la +naissance de cet écrivain, souverain de l'erreur, coïncide avec un +ébranlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de +son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs +qui se complaisent au bercement de leur imagination par ses rêves, cet +écrivain trouve des sectaires pour propager ses chimères, et des bras +pour exécuter ses conceptions. + +Tel fut, au crépuscule de la révolution française, J.-J. Rousseau. + +Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que +Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que +l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait, +où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une +révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque +Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de +Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie +humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque +Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de +l'éloquence française, contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de +territoire; républicain dans une petite république toujours en +fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il était petit +et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par +le temps, par sa nature au rôle de tribun des sentiments justes et des +idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte +révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans. + + +V + +À lui seul il était une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'écrire +comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec +l'érudition seule; comme Fénelon, avec la charité seule, J.-J. Rousseau +fut un des premiers écrivains en France qui écrivirent avec l'âme. + +L'âme est la littérature moderne; l'âme, c'est l'homme sous les mots; +l'âme est la muse souveraine et convaincue des écrivains qui remuent les +masses et le monde. + +Ceux-là naissent avec leur rhétorique dans leur coeur; ils allument +parce qu'ils sont allumés. Leurs idées peuvent être fausses, leur style +peut être inculte, mais leur sentiment les sauve et les immortalise +quand leur âme a touché l'âme de leur siècle. Ils se répandent, pour +ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les veines, dans le +_sensorium_ de l'humanité. Ils font des masses et des siècles des échos +du battement de leurs coeurs; ils vivent en tous, et tous vivent en eux. + +Nous ne voulons pas dire par là que l'âme de J.-J. Rousseau fût ce qu'on +appelle une belle âme, une âme plus riche que les autres; loin de nous +cette pensée. Nous la croyons, au contraire, une des âmes les plus +subalternes, les plus égoïstes, âme _comédienne_ du beau, âme hypocrite +du bien, âme repliée en dedans autour de sa personnalité maladive et +mesquine, au lieu d'une âme expansive se répandant, par le sacrifice, +sur le monde pour s'immoler à l'amour de tous; âme aride en vertu et +fertile en phrases; âme jouant les fantasmagories de la vertu, mais +rongée de vices sous le sépulcre blanchi de l'ostentation; âme qui, pour +donner la contre-épreuve de sa nature, a les paroles belles et les actes +pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier +écrivain français de sentiment. + +De là, son éloquence intime, la plus pénétrante et la plus palpitante +des éloquences, au lieu de l'éloquence extérieure qui fait plus de bruit +que d'émotion; un Démosthène de solitude, dont la parole a le charme de +la confidence au lieu de l'apparat du discours; un séducteur à voix +basse, qui corrompt son élève sous prétexte de lui confesser lui-même +ses honteuses immoralités. + +Mais, si c'est là son vice comme moraliste, c'est là sa force comme +écrivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que +son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est +un tête-à-tête avec lui-même ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous +enveloppe le plus de son individualité, en s'ouvrant à vous sans +réserve. Semblable au serpent boa des forêts d'Amérique, il vous dévore +en vous aspirant. + + +VI + +Aussi le plus immortel de ses livres, ce sont les _Confessions_; tous +les autres de ses ouvrages sont déjà à moitié morts, à l'exception des +_Confessions_, vivantes par le charme, et du _Contrat social_, vivant +par ses conséquences, qui se déroulent encore dans les faits européens. + +«Pour connaître l'eau,» disent les Persans, «il faut remonter à la +source.» + +Pour se rendre compte du génie littéraire et des sophismes sociaux de +J.-J. Rousseau, il faut le suivre de son berceau, dans une boutique +d'horloger, jusqu'à sa tombe, dans le jardin d'un grand seigneur de +Paris. + +Âme cynique dans son enfance, vicieuse dans sa jeunesse; soif de la +gloire, par le paradoxe dans sa vie d'écrivain; recherche dédaigneuse de +la société aristocratique dans son âge mûr; affectation de la popularité +démocratique par le cynisme du désintéressement et par la pauvreté +volontaire dans ses dernières années; démence évidente et suicide +problématique à la fin. + +Voilà l'homme: tout sceptique par sa nature, par sa vie et par sa place +dans la société dont il est la victime par sa faute, et dont il devient +l'ennemi par l'envie et par l'ingratitude. + +Le récit de cette épopée d'un aventurier de génie, écrit par le héros et +par l'auteur, est le poëme de la démocratie tout entière. C'est dans la +vie du grand démocrate qu'il faut chercher, à travers quelques +mensonges, la vérité sur l'écrivain et sur ses oeuvres, avant de passer +à l'appréciation de ses principes. + + +VII + +Le père de J.-J. Rousseau était horloger; un horloger à Genève est plus +qu'un artisan, c'est un artiste et un commerçant. La grande manufacture +d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, où la vie +pastorale s'unit depuis le moyen âge à la vie industrielle, lui +conservant les moeurs pures, tout en accroissant la modeste richesse des +familles. + +La mère de J.-J. Rousseau était fille d'un ministre calviniste. Cette +jeune personne avait reçu de la nature un esprit délicat, et de son père +un esprit cultivé. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles +fonctions du ménage, elle se livrait sans prétentions aux lectures les +plus solides et les plus élégantes de la vie lettrée. On peut croire que +cette mère donna, avec le sein, à son enfant, cette prédestination aux +choses de l'esprit et cette sensibilité souffrante de l'âme qui forment +le fond du caractère de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de +pouvoir lui donner ses vertus. Son père, qui avait laissé sa femme +jeune, belle et seule à Genève pour devenir horloger du sérail à +Constantinople, donna sans doute à ce fils son goût d'aventures et de +désordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant +impressionnable, un écrivain sublime, un rêveur chimérique et un +philosophe vicieux. + +«Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa _Vie_, comment +mon père supporta cette perte de ma mère; mais je sais qu'il ne s'en +consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier que ma +naissance lui avait coûté la vie. Jamais il ne m'embrassa que je ne +sentisse, à ses soupirs et à ses convulsives étreintes, qu'un regret +amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres. +Quand il me disait:--Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui +disais:--Eh bien, mon père, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui +tirait des larmes.--Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi! +console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme! +T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après +l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le +nom de la première dans la bouche et son image au fond du coeur. + +«Ma mère avait laissé des romans; nous les lisions après souper, mon +père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture +par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous +lisions tour à tour, sans relâche, et passions les nuits à cette +occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume; +quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout +honteux:--Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.» + +Quelles délicieuses pages! Combien un écrivain, qui sait puiser dans la +vie familière le pathétique simple des scènes intimes, et fait d'une +veillée entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mère morte, +un drame muet qui remue le coeur dans des millions de poitrines, +combien, disons-nous, un tel écrivain doit-il être, à son gré, le maître +des coeurs, ou l'apôtre des vérités ou le roi des sophismes! + + +VIII + +Une tante, qui chantait en cousant près de la fenêtre, donna à l'enfant +les délices et le goût de la musique. Le _Devin du village_ vint de là. +Tous nos goûts sont des réminiscences. + +Des détails puérils ou orduriers déparent et salissent ces belles +sérénités de la première scène. + +Le père était de nouveau sorti de Genève. L'enfant recevait une +éducation mercenaire à la campagne; il y puisait, avec des vices +prématurés, une passion vraiment helvétique de la campagne, ce sourire +de Dieu dans la nature. + +Cette passion de la campagne, cette frénésie de la solitude et de la +contemplation, devinrent les deux notes de son talent. C'est la ville +qui fait les vices; c'est la campagne qui fait les vertus. + +C'est elle aussi qui fait les poëtes. Rousseau y devint éloquent et +pieux, mais il y devint aussi rêveur. La nature donne l'imagination, +mais les hommes seuls donnent le bon sens. Rousseau fut trop l'élève des +arbres, des eaux, des vents, du ciel, du soleil, des étoiles; il lui +aurait fallu en même temps l'éducation d'une mère tendre et d'un père +laborieux: tout cela lui manqua. Plus de mère, et un père errant qui +aimait, mais qui abandonnait les enfants d'un premier foyer pour en +chercher un autre à travers le monde; de là l'isolement et bientôt +l'égoïsme de l'orphelin, qui, se sentant délaissé, se replia tout entier +sur lui-même. Ce profond et cruel égoïsme du jeune horloger en fit +bientôt un vagabond sans patrie, parce qu'il était sans famille. + +De sales amours, plus semblables à des turpitudes qu'à des affections, +souillent à chaque instant ces pages de jeunesse, ignoble philosophie +des sens dont les images font rougir la plus simple pudeur; sensualités +grossières; fleurs de vices dans un printemps de sensations que Rousseau +fait respirer à ses lecteurs et à ses lectrices, et dont il infecte +l'odorat des siècles. + +Ces tableaux orduriers jouent la naïveté pour la corrompre; ils +rappellent ces théâtres licencieux de Paris, au dernier siècle, où l'on +faisait jouer à l'innocence le rôle prématuré du vice et où l'on +sacrifiait des enfants à la sacrilége licence des spectateurs. + +Ces ordures des _Confessions_ n'offensent pas moins le goût que les +moeurs. La corruption n'a pas de goût; ce n'est que l'infection de +l'esprit, comme le vice est l'infection du coeur. Rousseau scandalise et +déprave ici, au lieu de charmer. Quelle excuse peut alléguer un peintre +de moeurs qui croit tout faire adorer de lui, jusqu'à ses immondices? +Rousseau se croit-il donc le grand lama de l'Occident pour faire +embrasser comme des reliques les plus viles traces de son humanité? + +Ces vices du goût, ces abjections d'images, sentent les inélégances +natales d'un enfant sans mère qui prend ses polissonneries pour des +phénomènes, et qui croit devoir les immortaliser comme des précocités de +génie et d'originalité. Il y a de la crapule au fond de ce caractère +comme il y en a au fond de cette vie. + + +IX + +Placé en apprentissage chez un graveur de Genève, il prend l'exemple et +le goût du libertinage, de l'oisiveté, de l'astuce et du vol domestique. + +Ces goûts lui font rechercher la compagnie des plus mauvais sujets de +l'atelier. Il s'enivre, paresseusement et sans choix, de lectures qui +donnent le vertige à ses yeux et à son imagination; il devient incapable +d'aucun emploi honnête et sérieux de ses mains; il s'évade de Genève +sans avoir d'autre but que de fuir tout ordre réglé et tout travail +utile d'une société laborieuse; il veut de sa vie réelle faire un roman +d'aventures semblables aux romans dont il est saturé. Il vagabonde au +hasard; il bat la campagne de Genève et de Savoie sans savoir ce qu'il +cherche et sans autre direction que le hasard. Un curé l'abrite; un +gentilhomme savoyard, convertisseur de calvinistes, le sermonne et +l'adresse à une charmante convertie, madame de Warens, qui gouverne une +petite communauté de néophytes à Annecy, femme d'étrange nature, de +figure séduisante, de mysticisme amoureux, de génie contradictoire, de +bonté adorable, d'intrigue naïve, de faiblesse maternelle, de générosité +angélique au milieu des plus pressantes angoisses de fortune. La +présentation de la lettre de recommandation de Rousseau adolescent à +cette jeune et belle protectrice, que Rousseau devait plus tard aimer, +ruiner, déshonorer et immortaliser; cette présentation est une véritable +scène du roman grec de _Daphnis et Chloé_. Rousseau la décrit comme le +génie de la jeunesse sait seul décrire un pressentiment de l'amour dans +un paysage de la moderne Arcadie. + +«Le lieu de la scène était un petit passage derrière sa maison, entre un +ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à +gauche, conduisant par une fausse porte à l'église. Prête à entrer dans +l'église par cette porte, madame de Warens se retourna à ma voix. Que +devins-je à cette vue? Je m'étais figuré une vieille dévote bien +rechignée; je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins +de douceur, un teint éblouissant, des formes séduisantes; rien n'échappa +au rapide coup d'oeil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le +sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne saurait +manquer de mener en paradis. + +«Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main +tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur la lettre de M. de +Ponsverre (le gentilhomme qui le recommandait), revient à la mienne, +qu'elle lit tout entière et qu'elle aurait relue encore si son laquais +ne l'avait avertie qu'il était temps d'entrer.--Eh! mon enfant, me +dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays +bien jeune; c'est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, +elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à +déjeuner; après la messe, j'irai causer avec vous..... Elle avait +vingt-huit ans. + +«Louise-Éléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble +et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé +fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. Villardin +de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas +trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique, +prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian, pour passer le lac +et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa +famille et son pays par une étourderie assez semblable à la mienne, et +qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. + +«Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa +protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce +qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, voyant que sur +cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à Annecy, escortée par +un détachement de ses gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de +Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au couvent de la +Visitation. + +«Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y vins, et elle en avait +alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés +qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans +les traits; aussi la sienne était-elle encore dans son premier éclat. +Elle avait un air caressant et tendre, un regard très-doux, un sourire +angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels +elle donnait un tour négligé qui la rendait très-piquante. Elle était +petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille, +quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle +tête, un plus beau buste, de plus belles mains et de plus beaux bras.» + + +X + +Madame de Warens et le clergé de la ville envoient le jeune prosélyte à +Turin pour le faire instruire et lui faire faire son abjuration dans un +hospice de catéchumènes. Il emporte, dans son coeur ému, sa conversion +déjà faite dans l'image et dans le tendre accueil de la charmante femme; +son imagination est souillée par les sordides exemples de débauche dont +il est témoin parmi les faux convertis de l'hospice des faux +catéchumènes de Turin; il troque sa religion contre un vil salaire. +Abandonné à lui-même, il est réduit à chercher du pain dans la +domesticité d'une riche famille piémontaise; des folies et des larcins +l'en chassent. Il accuse, pour se justifier d'un léger soupçon, une +pauvre servante innocente et la déshonore, sinon sans remords du moins +sans pitié. Il s'associe à un vagabond pour montrer, à prix de petite +monnaie, un jouet de physique au peuple des campagnes; il revient au +seul asile qui lui reste, la maison et le coeur de madame de Warens. Il +s'attache à la fortune et à la personne de cette charmante protectrice; +elle l'emmène avec elle à Chambéry dans la retraite délicieusement +occupée des _Charmettes_; elle y achève l'éducation littéraire de son +protégé. + +À l'inverse de la première Héloïse, elle se laisse entraîner elle-même à +une affection trop tendre pour son élève. En récompense de tant +d'amitié, de maternité, d'amour et de sacrifices, Rousseau l'abandonne +et la flétrit jusqu'à l'ignominie et jusqu'au ridicule, en divulguant à +la postérité les faiblesses de sa bienfaitrice. Jamais l'amour et la +bonté n'ont expié à un tel prix le malheur d'avoir rencontré un tel +avilissement dans une telle ingratitude. + +Les lignes de J.-J. Rousseau sur madame de Warens font le désespoir du +coeur humain; on se défie même de ses vertus en voyant comment elles +sont changées en vices et exposées au pilori des siècles par celui qui +reçut de cette femme la double vie du corps et du coeur. Pauvre femme, +qui aime en songe un idéal d'innocence sous les traits d'un enfant +abandonné et recueilli par elle, et qui, à son réveil, reconnaît qu'elle +a réchauffé et allaité un monstre qui la dévore et qui la souille! Ce +crime, selon moi, dépasse l'homme et ne dépasse pas Rousseau. C'est le +forfait de la plume, c'est l'instrument du supplice de celle dont le +seul sort fut de trop aimer son bourreau!... + + +XI + +Madame de Warens cultiva ou fit cultiver à ses frais tous les dons +enfouis de son protégé, même la musique. Il en avait l'instinct; il en +épela assez les principes pour composer plus tard le _Devin du village_, +idylle grecque écrite et chantée par un pasteur suisse qui se souvient, +en notes, du ranz _des vaches_ de son hameau. + +Rousseau, comblé des dons de madame de Warens, qui s'appauvrit pour son +élève, part pour Lyon avec son pauvre maître de chapelle; il l'abandonne +à son premier malheur, comme les chiens ne font pas de l'aveugle +indigent, qu'ils conduisent aux portes des hôpitaux. Le musicien, tombé +dans la rue d'une atteinte de convulsions, est laissé là par le +disciple, son compagnon de voyage, qui feint de ne pas le connaître. +Vertu sublime d'avoir une telle âme, et de s'en glorifier à la face des +hommes et de Dieu! + +À son retour à Chambéry, il n'y trouve plus madame de Warens. «Quant à +ma désertion, dit-il, du pauvre maître de musique, je ne la trouvais pas +si coupable.» + +Plus tard, cependant, il se la reproche; mais le maître, à qui on avait +volé jusqu'à ses instruments, sa musique et son gagne-pain, était mort +de cet abandon. + + +XII + +En attendant le retour de madame de Warens à Chambéry, Rousseau +cohabite, avec un aventurier musicien, chez un cordonnier de la ville +dont il dépeint le ménage en traits méchants et ignobles, qui +défigurent le pauvre peuple artisan, et font la caricature de ses moeurs +et de ses misères. Amant prétendu de la nature, il méprise la simple +beauté des jeunes filles de basse condition, pleines de prévenances et +d'agaceries pour lui; il avoue ses goûts tout aristocratiques pour le +rang, l'orgueil, la parure des jeunes personnes de haut rang et de haute +fortune. Ce démocrate ne sent la beauté que vêtue de luxe et de vanités: +son orgueil prévaut même sur la nature. + + +XIII + +Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable délicatesse de +pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une vallée des environs, de deux +jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui +allaient seules, à cheval, passer une journée de printemps dans une +ferme de leurs parents. Théocrite n'est pas plus poëte, l'Albane n'est +pas plus nu et plus naïf, Tibulle n'est pas plus ému que J.-J. Rousseau +dans la description de cette journée bocagère, où l'innocence, mille +fois plus séduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire rougir +même la timidité des trois enfants. Ce sont des pages de cette candeur +et de cette sensibilité qui feront de Rousseau écrivain le charmeur de +la sensibilité, dont il a les couleurs sans en avoir la réalité. + +Son voyage à Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il +reconduit dans sa famille, est une autre scène de ce genre naïf comme +une pastorale d'Helvétie. + +Au retour, il joue un véritable histrionage en quêtant de ville en +ville, à la suite d'un faux archimandrite de Jérusalem. L'ambassadeur de +France à Lucerne le recueille par pitié pour sa jeunesse, et lui donne +de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive à Lyon, reçoit +des nouvelles de madame de Warens, revenue à Chambéry, l'y rejoint, s'y +fait arpenteur de cadastre, puis maître de musique. + +Il se détache bientôt de sa protectrice, voyage à ses frais dans le midi +de la France, s'y guérit d'une maladie imaginaire, entre comme +précepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mépriser par +quelques larcins de gourmandise, quitte de lui-même ce métier, accourt +de nouveau aux Charmettes, espérant y retrouver son asile dans le coeur +de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mère attachée à +un autre aventurier, ruinée par les dissipations de ce parasite et par +des entreprises d'industrie chimériques; il pleure sur son idée +évanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt à Paris +chargé de rêves et d'un système pour écrire la musique en chiffres, et +le manuscrit d'une comédie plus que médiocre. + +Des lettres de M. de Mably et de l'abbé de Condillac, son frère, qu'il +avait sollicitées à Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent à +Paris dans la société de quelques hommes de lettres et de quelques +érudits. Diderot est le plus digne d'être nommé. Esprit aventurier comme +Rousseau, fils d'un artisan comme lui, coeur bon et évaporé qui se +livrait à tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Génevois. +Diderot eut bien à se repentir depuis de sa facilité à aimer un ingrat. + +Un hasard de société le lance de plein saut dans le cercle le plus +aristocratique de Paris, au milieu de femmes de cour et d'hommes de +lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques poésies +récitées dans ces salons avec un succès d'étrangeté plus que de talent, +et par son goût réel et inspiré pour la musique. Il ose chercher +étourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre +trop tendre qu'il écrit à cette femme indulgente, mais sévère, ne reçoit +qu'un sourire de dédain pour réponse; mais l'intérêt de commisération +qu'il inspire à madame de Broglie et à d'autres femmes de cette société +lui fait obtenir un emploi de secrétaire intime du comte de Montaigu, +ambassadeur de France à Venise, avec un appointement de cinquante louis. +Il en était temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une +presque indigence à Paris. + + +XIV + +Arrivé à Venise, il dénigre ouvertement son ambassadeur, il travestit +en titre de secrétaire d'ambassade de France les fonctions équivoques et +domestiques de secrétaire salarié de l'ambassadeur. + +Ses prétentions déplacées et ses dénigrements amers contre son patron le +rendent promptement insupportable à M. de Montaigu. Rousseau pousse +l'exigence du parvenu jusqu'à vouloir dîner, malgré son ambassadeur, +avec les têtes couronnées qui passent à Venise et qui invitent à leur +table l'ambassadeur de France. + +Dans une de ces scènes amenée par la résistance du ministre aux +ridicules prétentions de Rousseau, M. de Montaigu s'emporte et chasse +brusquement Rousseau de sa présence et de son palais. Rousseau affecte +de narguer son chef, reste à Venise malgré lui, emprunte à toutes mains +pour payer son retour en France, et revient victime de son orgueil. Deux +anecdotes d'une indécence révoltante sur une courtisane de Venise, sans +autre sel que le cynisme des expressions, sont, avec ces rixes +d'intérieur, les seules traces de sa résidence à Venise. + +Rentré à Paris, il s'acharne sur le caractère et sur l'ineptie de +l'ambassadeur. Il n'en reçoit pas moins son salaire des mains de M. de +Montaigu quelque temps après son retour à Paris. + +Les invectives de Rousseau contre l'ambassadeur choquèrent par leur +véhémence les personnes qui l'avaient recommandé à cet homme de cour; on +l'éloigna de ces maisons, dans lesquelles on l'avait si bien accueilli. +Il s'en vengea en les prostituant aux railleries et à la haine de ses +amis. + +Ce fut l'origine de sa colère contre les rangs supérieurs de l'ordre +social, tant cultivés par lui jusque-là; il a la franchise un peu basse +de l'avouer: + +«La justice et l'inutilité de mes plaintes, dit-il, me laissèrent dans +l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où +le bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne +sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre. Deux choses +l'empêchèrent de se développer en moi pour lors, comme il a fait dans la +suite, etc.» + + +XV + +Voilà l'origine du _Contrat social_. L'ordre réel eût été, sans doute, +que le secrétaire domestique se substituât orgueilleusement dans son +rang et dans ses fonctions à l'ambassadeur, et que Rousseau mangeât à la +table des rois, tandis que les officiers de l'ambassadeur dîneraient +humblement à l'hôtel de l'ambassade de France? + +C'est ainsi que l'orgueil déplace tout pour se faire à lui-même +l'inégalité à son profit. + +La saine démocratie, qui est l'ordre par excellence, parce qu'elle est +la justice et la charité entre les choses, a heureusement d'autres +fondements que ces vengeances intéressées des petits contre les grands. + + +XVI + +De ce jour-là, Rousseau cessa de prétendre à l'ambition des fonctions +publiques, et ne prétendit plus pour toute ambition qu'à la singularité +du désintéressement et de la pauvreté volontaire; au lieu de tendre en +haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogène, si Rousseau eût vécu à +Athènes, aurait eu en lui son héritier, pourvu qu'il fît du bruit dans +ce tonneau. + +Il prit le logement et la table dans une pension d'hôtes à bas prix, +tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui +entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une +jeune ouvrière de province, nièce de l'hôtesse, venue à Paris pour y +vivre de son aiguille. + +Il s'attache à elle d'un amour de hasard. Cet amour, très-touchant et +très-gracieux dans la candeur de la jeune Thérèse, est dépouillé de sa +pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui flétrit l'amour même +d'un blasphème de libertinage. + +Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble à une idylle dans les +faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le +consacrer par le mariage; il se donne à la pauvre Thérèse, et il ne se +donne à elle que pour la jouissance et nullement pour la réciprocité du +devoir. Thérèse est pour lui une jolie esclave dont il fait une ménagère +et une concubine volontaire pour l'agrément de sa vie obscure, mais avec +laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce caprice usé, il ne +restera, pour la pauvre séduite, que le hasard de l'indigence et les +charges de la maternité. + +Mais non, les fruits mêmes doux et amers de la maternité ne lui +resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misère, pour +soutenir sa vieillesse. On sait que, par une férocité d'égoïsme +au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau +attendait au chevet du lit de Thérèse le fruit de ses entrailles, et +porta lui-même quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son +manteau, à l'hôpital des orphelins abandonnés, les enfants de Thérèse, +arrachés sans pitié aux bras, au sein, aux larmes de la mère, et, par un +raffinement de prudence, le père enlevait à ces orphelins toute marque +de reconnaissance, pour que son crime fût irréparable et pour qu'on ne +pût jamais lui rapporter cette charge onéreuse de la paternité! Les +preuves, à cet égard, ont été complétées et aggravées depuis la +publication des _Confessions_! + +Or, pendant que Rousseau accomplissait ces exécutions presque +infanticides, il écrivait, avec une affectation de sensibilité digne +d'un Tartufe d'humanité, des malédictions systématiques et fausses sur +le crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs enfants! +proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu +du lait appauvri ou fiévreux des femmes du monde. Le lait de l'hôpital +et le vagabondage de l'enfant sans mère et sans père lui +paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de +Thérèse?--Si la démence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un +tel contraste entre l'homme et l'écrivain, faudrait-il donc accuser +l'homme de perversité et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que +les soupçons de conspiration universelle contre nous sont une des formes +du délire. Rousseau, honnête d'intention, était vicieux par folie. Il +craignait, disait-il, que la société n'armât un jour contre lui le bras +parricide de ses enfants! + +Quel drame expiatoire il y aurait à faire entre un fils inconnu de +Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon, assassinant un +étranger pour le dépouiller, et reconnaissant son père dans sa victime! +Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thérèse jetés aux gémonies tout +vivants par la barbarie d'un père insensé? + +Ah! combien la pauvre Thérèse, dans l'amour bestial d'un tel homme et +après de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frémir de devenir +mère! + + +XVII + +Elle était aimante et fidèle cependant, par ce généreux abandon féminin +de l'amante à son profanateur même. Elle suivait sa bonne et sa mauvaise +fortune, elle lui gardait avec soumission et tendresse son ménage intime +au retour des palais et des fêtes élégantes qu'il fréquentait pour y +porter d'autres hommages et pour y chercher d'autres jouissances auprès +d'autres femmes de ville et de cour qui caressaient mieux sa sensualité +ou sa vanité. L'attachement de Thérèse pour Rousseau subsista jusqu'à sa +mort, sans fidélité du côté de Rousseau. L'amour n'était plus pour lui +qu'une domesticité commode plutôt qu'un attachement. + + +XVIII + +Les nécessités de la vie et le goût de la musique le jettent dans la +société artiste, lettrée, licencieuse de Paris. Il joue chez madame la +marquise d'Épinay, femme opulente, spirituelle, galante, un rôle de +confident et de favori de la maison qui lui donne quelques relations +illustres. + +Sa musique naïve et semi-italienne le révèle aux théâtres de société; il +tente de s'élever jusqu'à la scène de l'Opéra; ses comédies, ses +poésies, ses romances, lui créent une demi-renommée de salon. Les +philosophes admirent la sobriété de sa vie, les femmes du monde sa +sensibilité; Diderot, son ami, soupçonne son éloquence et lui conseille +quelque sophisme hardi, insolent, contre les idées qui servent de +fondement au monde. Il prend la plume, il commence contre la société, +contre les arts, contre la civilisation, cette série de paradoxes sur +l'état de nature, c'est-à-dire l'état de barbarie: c'est là, selon lui, +l'idéal de perfectibilité prêchée aux hommes. + +Une société corrompue alors jusqu'à la moelle sourit à ces contre-sens +de la mauvaise humeur contre elle-même; elle prend pour de la profondeur +et pour de la vertu cette philosophie très-éloquente et très-absurde du +monde renversé. Rousseau est parvenu à se faire regarder; c'est un +sauvage sublime, un ilote de la pensée, que la société admet dans ses +salons pour le voir avec curiosité et pour l'entendre avec complaisance +blasphémer avec un éloquent délire contre la pensée même qui fait son +existence, sa force et sa gloire. + +Le suicide de toute civilisation commence par l'engouement pour cet +aventurier de génie qui ne cherche pas la vérité, mais la nouveauté dans +le sophisme. La France devient sa complice, et les fondements de l'ordre +social sont ébranlés comme par un tremblement de logique dans la tête +des hommes et dans le coeur des femmes. + + +XIX + +Rousseau, en se voyant couronné pour son style par les académies, +applaudi par les cours, encensé par les philosophes, se prend lui-même +au sérieux; il adopte pour toute sa vie ce rôle de Diogène moderne, qui +prétend renouveler la face du monde moral et politique du fond de sa +prétentieuse obscurité. + +Il se cache comme l'oracle dans une vie volontairement ténébreuse afin +de s'y faire rechercher. + +Il n'en souille pas moins ses moeurs et son union conjugale avec Thérèse +dans des orgies d'abjecte débauche avec ses amis. Là une jeune fille, +séduite et prêtée par son séducteur à ses convives, sert de victime à la +lubricité de Grimm et de Rousseau; scène odieuse dont la confession même +aggrave l'immoralité. + +Il entre comme caissier dans la maison de madame Dupin, il en sort +après quelques jours de noviciat; il renonce à toute ambition de fortune +par un travail régulier; il trouve qu'il est plus facile d'accepter la +pauvreté que d'acquérir l'aisance. Il se fait copiste de musique à tant +la page; ses patrons lui fournissent abondamment du travail et +secourent, à son insu, Thérèse et sa mère, pour aider le pauvre ménage +sans blesser les susceptibilités de l'orgueilleux copiste. + +Son humeur s'aigrit: il commence à verser ses soupçons et son +ingratitude sur Diderot, coupable seulement de légèreté, de déclamation, +et de zèle pour lui; il outrage Grimm, coupable de trop d'abandon et de +trop de confiance dans son ami; il calomnie indignement ces deux hommes +de coeur et d'honneur pour prix des services qu'ils lui ont rendus; il +paye par la diffamation la célébrité qu'ils lui ont faite. Grimm +s'indigne et s'éloigne; Diderot déclare à voix basse, mais avec une +amère déception de coeur, qu'il a réchauffé dans son sein un _scélérat_. +Rousseau reste seul, sans amis, mais entouré d'un prestige de culte pour +ses talents et ses vertus qui lui font une atmosphère de fanatisme. + + +XX + +À quarante ans passés cependant, cette renommée repose sur le +charlatanisme du paradoxe anti-social plutôt que sur un ouvrage +estimable. Le succès des paroles et de la musique de l'opéra du _Devin +du village_ donné à Fontainebleau devant le roi, et à Paris l'année +suivante, fit éclater de nouveau le nom de Rousseau et lui donna cette +popularité que le théâtre donne en une soirée et que les plus beaux +livres ne donnent qu'à force de temps. + +L'ivresse monta à la tête de la France et surtout des femmes; son nom +courut avec ses notes sur toutes les lèvres. On crut sentir son âme dans +ses mélodies, on ne la sentit que dans les oreilles. + +Le roi et madame de Pompadour lui donnent chacun une gratification en +argent qui remet l'aisance dans son ménage. + +Dans un voyage à Genève, il passe avec Thérèse à Chambéry comme on +repasse sur les traces de sa jeunesse dans un jardin couvert de ronces; +il y trouve madame de Warens dans l'abandon et dans la misère; sa pitié +est froide comme un passé refroidi. + +Il se le reproche, il jette quelque modique aumône dans cette main qui a +tenu autrefois son coeur. + +Thérèse, plus tendre que l'ancien amant, baise cette main et y laisse +une larme. + +Il va à Genève: il semble désirer de s'y fixer. + +Le voisinage de Ferney, où la popularité universelle de Voltaire à +Ferney aurait éclipsé et subalternisé la renommée du Génevois, l'en +éloigne. Il revient à Paris, et accepte un ermitage d'opéra dans le coin +du jardin d'une femme galante, madame d'Épinay, à l'ombre de la forêt de +Montmorency. + + +XXI + +Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charité publique le +père de Thérèse, pour alléger le poids du ménage; le vieillard comme +l'enfant, ces deux fardeaux si doux du coeur, l'importunent. Il les +sacrifie également à l'égoïsme, la divinité du moi; il garde la femme, +parce qu'elle est servante nécessaire au foyer, à la solitude, à +l'infirmité, à la vieillesse. + +L'ivresse de la nature au printemps le saisit la première nuit de son +établissement à l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincère, +éloquente, communicative sous sa plume; il se sent délivré de la société +des hommes. Mais, hélas! dès le lendemain, il n'est pas délivré de +lui-même: ses inquiétudes, ses soupçons, ses rivalités, ses haines, ses +amours, ses ingratitudes, l'assiégent jusque sous les ombres de cette +forêt et dans cette douce hospitalité d'une amie. + +Pour s'en distraire et pour prophétiser dans le désert, il divague dans +la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique +expérimental, et il ébauche le _Contrat social_ en politique imaginaire. + +Une femme évaporée lui demande follement un traité d'éducation, à lui, +l'homme qui n'a jamais trouvé sa place dans le monde des hommes, qui +n'a reçu d'éducation que celle des aventuriers, et dont toute la règle a +été de n'en point avoir! On en verra le résultat dans l'_Émile_, livre +qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui l'écrivit, comme +rêverie, et tant de honte à ceux qui l'admirèrent comme code +d'éducation. + +Le caractère de Rousseau se révèle tout entier dans les motifs d'égoïsme +qui le jetèrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie. + +«Madame de Warens, écrit-il lui-même alors, vieillissait et +s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse +ici-bas; quant à Thérèse, je n'ai jamais senti la moindre étincelle +d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits près d'elle n'ont +jamais eu rien de spécial à sa personne.» + +Ce fut à cette époque, le milieu de la vie déjà passé, que Rousseau +chercha dans sa seule imagination le fantôme de cet amour que son coeur +ne lui avait jamais fait éprouver. Il écrivit son _Héloïse_, roman +déclamatoire comme une rhétorique du sentiment, dissertation sur la +métaphysique de la passion, passionné cependant, mais de cette passion +qui brûle dans les phrases et qui gèle dans le coeur. Son imagination +allumée pour Julie, l'amante pédantesque de son drame, se convertit un +instant en amour réel, mais purement sensuel, pour madame d'Houdetot, sa +voisine de campagne, femme très-séduisante, mais très-solidement +attachée à Saint-Lambert, ami de Rousseau, et qui se plaisait dans la +société de Rousseau par la réminiscence fidèle de Saint-Lambert absent. + +Rousseau, perverti cette fois par une passion folle, mais sincère, +trahit l'amitié, et s'efforça de dérober à Saint-Lambert la fidélité de +madame d'Houdetot. Elle ne lui laissa dérober que des coquetteries +d'amitié et d'innocentes illusions de tendresse. Rousseau, dans un +perpétuel délire, continuait à prêter au personnage de son roman les +sentiments et les sensations de ses entretiens avec madame d'Houdetot; +les amis de madame d'Épinay, Grimm et Diderot, informés par Thérèse du +délire de Rousseau, raillèrent le philosophe amoureux, et contristèrent +madame d'Houdetot et Saint-Lambert par des ricanements sur cette +passion. + +L'âge et la sauvagerie de Rousseau pris en flagrant délit de ridicule, +il découvrit que la curiosité de madame d'Épinay allait jusqu'à +corrompre Thérèse pour avoir communication de la correspondance +mystérieuse entre madame d'Houdetot et lui. + +Son orgueil se révolta contre ces tentatives d'espionnage, et contre ces +connivences de Thérèse et de madame d'Épinay. + +Ces tripotages d'amour, de jalousie, de curiosité, d'humeur, bagatelles +prenant l'importance de crimes devant une imagination ombrageuse et +grossissante, dégénérèrent en inimitiés acharnées entre Rousseau et +madame d'Épinay. Il s'éloigna d'elle, et se réfugia en plein hiver dans +une autre maisonnette de Montmorency, où il vécut dans une volontaire +indigence, indigence toutefois plus ostentatoire que réelle. + +Il avait renvoyé à Paris, assez durement, la mère octogénaire de +Thérèse. L'aigreur de ses ressentiments contre Diderot, Grimm, le baron +d'Holbach, ses premiers amis, le brouilla alors avec la secte des +philosophes dont il avait été jusque-là le protégé. + +Cette haine rejaillit jusque sur Voltaire, qu'il confondit injustement +avec ces athées radicaux de l'impiété. Voltaire, moins emphatique, mais +toutefois plus réellement sensible, plaignit la démence de Rousseau, lui +pardonna ses hostilités contre lui, et lui offrit, quand il fut +persécuté, une hospitalité courageuse. + + +XXII + +Pendant que Rousseau imprimait son roman de la _Nouvelle Héloïse_, il +achevait son _Contrat social_, et, pendant qu'il écrivait cette diatribe +contre toute aristocratie, il se façonnait à la courtisanerie la plus +obséquieuse dans la société très-aristocratique du prince de Conti et de +la duchesse de Luxembourg. + +Le prince de Conti était un de ces caractères et un de ces esprits mal +faits, qui profitent de leur rang pour opprimer les petits, et qui +profitent de leur popularité d'opposition à la royauté pour imposer au +souverain; il flattait Rousseau, républicain, pour humilier la cour; il +affectait des principes austères de Romain, et il tenait à Paris ou à +l'Île-Adam, près de Montmorency, une cour de débauchés et de frondeurs. +Il s'indignait contre les favorites royales de Louis XV, et des +Pompadours et des Dubarrys subalternes gouvernaient sa maison. + +Quant à la duchesse de Luxembourg, elle avait été célèbre autrefois par +sa beauté sous le nom de Boufflers, son premier mari. Elle avait été +célèbre surtout par des faiblesses qui avaient scandalisé même ce temps +de scandale. Devenue veuve, elle avait épousé un de ses anciens +adorateurs, le duc de Luxembourg, illustre par son nom, insignifiant par +son esprit, respectable par ses moeurs. + +Forcée par l'âge de renoncer à l'empire de la beauté, elle avait aspiré +à l'empire de l'esprit, dont elle était assez digne. Le voisinage de +Rousseau, déjà recherché du grand monde, lui avait paru une bonne +fortune pour son salon: le rôle de Mécène d'un cynique insociable +tentait toutes les femmes. Rousseau se prêtait à ses prévenances: la +protection y était noblement déguisée sous l'amitié. Il accepta du duc +et de la duchesse un appartement dans le petit château dépendant de +leur somptueuse demeure dans le parc de Montmorency. Pour payer cette +hospitalité, il fit pour la maréchale une copie manuscrite de la +_Nouvelle Héloïse_; il en fit une autre pour madame d'Houdetot, qui dut +y reconnaître l'amour qu'elle avait inspiré à l'auteur. Rousseau vivait +du prix de ces copies et de la musique qu'on lui commandait par le désir +d'obliger un homme illustre. Il en modérait lui-même le salaire pour que +le travail manuel ne dégénérât pas en munificence humiliante pour lui. + +Son troisième ermitage au petit château était assiégé tout l'été des +visites des plus grands seigneurs et des plus grandes dames, hôtes du +maréchal. Ermite de cour dans un ermitage d'opéra, il jouait son rôle de +sauvage dans une apparente séquestration. Il ne vit jamais plus de +monde, et un monde plus choisi, que dans sa forêt. + + +XXIII + +La _Nouvelle Héloïse_, roman d'idée autant et plus que roman de coeur, +eut un succès de style et un effet d'éloquence qui passionna toutes les +imaginations pour l'écrivain. On déifia l'amour dans l'auteur. Le nom de +Rousseau se répandit et s'éleva aux proportions de l'engouement et du +fanatisme. + +La déclamation à froid de certaines lettres de cette correspondance fut +échauffée par le fond de passion qui brûlait sous la voluptueuse +contagion des autres lettres; le style couvrit tout de son charme. Ce +style, qui n'était ni grec, ni latin, ni français, mais helvétique, +ravit par sa nouveauté toutes les oreilles: musique alpestre qui +semblait un écho des montagnes, des lacs et des torrents de l'Helvétie. +Ce fut une ivresse qui dura un demi-siècle, mais qui ne laisse, +maintenant qu'elle est dissipée, que des pages froides dans des esprits +vides. + +C'est que ce livre était de la nature des sophismes: il fut prestigieux, +il ne fut pas naturel; la nature seule a dans les livres des effets +immortels. + +Celui-là refroidirait aujourd'hui le coeur d'un amant, et éteindrait le +sophisme même dans le ridicule des conceptions. C'est comme sur les +Alpes de _Meilleraie_, un glacier qui brille, mais qui transit. + +Il écrivit presque en même temps l'_Émile_, livre d'un style admirable +et d'une conception insensée. C'était un singulier contraste dans +Rousseau qu'un homme écrivant un traité d'éducation pour le genre humain +de la même main qui venait de jeter et qui jetait encore à cette époque +ses enfants à l'hôpital des enfants trouvés pour y recevoir l'éducation +de la misère, du hasard, et peut-être du vice et du crime. + +Père dénaturé, qui signalait sa tendresse menteuse pour l'humanité en +faisant ces forçats de naissance appelés des enfants trouvés, dans ces +tours, égouts de l'illégale population des cités. + +Aussi la fausseté de cette paternité humanitaire du sophiste de vertu +éclate-t-elle à toutes les pages de ce ridicule système d'éducation dans +un livre que la démence seule peut expliquer. + +Le premier de ces ridicules, c'est d'écrire, pour l'éducation +universelle d'un peuple qui ne vit que de travail et de pauvreté, un +livre qui suppose dans la famille et dans l'enfant qu'on élève une +opulence de Sybarite ou des délicatesses de Lucullus, des palais, des +jardins, des serviteurs de toutes sortes, des gouverneurs mercenaires +attachés par des salaires sans mesure aux pas de chaque enfant, des +voyages lointains à grands frais avec le luxe d'un fils de prince, +voyages d'Alcibiade avec un Socrate à droite et un Platon à gauche de +l'élève. Absurdités inexplicables, à moins d'avoir, comme le fils de +Philippe, Aristote pour maître, la Macédoine pour héritage et le monde +pour théâtre de ses vices ou de ses vertus. Les élèves de Rousseau dans +l'_Émile_ seront donc un peuple de rois! + +On ne comprend pas aujourd'hui que l'engouement du dix-huitième siècle +ait pris un seul jour au sérieux un livre soi-disant écrit pour le +peuple, et dont tous les enseignements supposent dans les pères, les +maîtres et les élèves la plus insolente aristocratie. Platon n'a rien +rêvé de plus incompatible avec les réalités de l'espèce humaine. + +Une seule page de ce livre est d'un philosophe, d'un poëte et d'un sage; +c'est celle où, au commencement d'un chapitre, véritable vestibule d'un +panthéon moderne, Rousseau décrit l'horizon, la vie, la pensée d'un +pauvre prêtre chrétien enseignant à un village, où il est exilé, le +culte et la charité d'une communion universelle. C'est ce qu'on appelle +la profession de foi du vicaire savoyard. + +Note de religion universelle, en effet, religion des sens et de l'âme +qui ne froisse aucun dogme national, qui ne retranche aucune vertu +humaine, mais qui embrasse et illumine tous les dogmes sincères et +toutes les vertus naturelles dans une atmosphère de vie, de chaleur et +de piété semblable au rejaillissement d'un même soleil sur la coupole +d'Athènes, sur la cathédrale de Sainte-Sophie et sur les mosquées +d'Arabie dans cet Orient plein de Dieu! + +Cette page de l'_Émile_ est ce qu'il y a certainement de mieux pensé, de +mieux senti, de mieux écrit dans toutes les oeuvres de J.-J. Rousseau. +C'est un fragment de cette éloquence lapidaire dont les monuments de +l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce orphéique conservent les +dogmes dans les inscriptions de leurs temples, retrouvées et déchiffrées +par nos érudits; un alphabet épelé des vérités primitives, dont toutes +les lettres rassemblées disent Dieu dans la nature et lois divines dans +l'humanité. + +Voltaire lui-même, qui, en qualité d'esprit juste, abhorrait Rousseau, +l'esprit faux, s'arrête et s'étonne, dans son dénigrement bien naturel, +devant cet éclair sorti des ténèbres, et s'écrie: + +«Ô Rousseau! tu écris comme un fou et tu agis comme un méchant, mais tu +viens de parler comme un sage et comme un juste! Lisez, mes amis, et +saluons la vérité et la morale partout où elles éclatent, même dans la +méchanceté et dans la démence.» + +C'est alors que Voltaire pardonne à Rousseau les injures qu'il en a +reçues sans les avoir provoquées, et qu'il lui ouvre son coeur et sa +maison pour l'abriter contre les persécutions et les exils dont Paris +menace l'écrivain d'_Émile_ et d'_Héloïse_. + + +XXIV + +Ces livres, quoique protégés par M. de Malesherbes, directeur de la +librairie, gardien très-infidèle de l'intolérance du clergé, du +parlement et de la police, étaient frappés d'anathème, et leur auteur de +proscription. Mais la faveur des grands, de la cour, du public, +éteignait ces foudres officielles, et faisait échapper Rousseau à ces +vaines proscriptions, plus ostentatoires que dangereuses. + +Il s'en allait un moment, rentrait sans obstacle et attendait +tranquillement dans la ville et dans le palais du prince de Conti la fin +de ces persécutions peu sérieuses. La magie de son style le dérobait à +toute atteinte des lois; tous ses lecteurs devenaient ses complices, +pendant que ce livre était dans leurs mains. + +La guerre intestine qu'il avait déclarée aux philosophes, ses premiers +prôneurs, lui avait créé entre le christianisme et l'athéisme une +situation exceptionnelle qui lui faisait ce qu'on nomme un tiers-parti +dans les assemblées. Nul ne confessait Dieu avec plus de foi et plus +d'éloquence. L'athéisme, délire froid des sociétés expirantes, ne +pouvait sortir des montagnes, des lacs et des glaciers d'un peuple +pastoral comme la Suisse. La boue ne reflète rien: le ciel et les eaux +sont le miroir matériel du Grand Être. + +Rousseau y avait trop souvent contemplé cette grande image, pour ne pas +la reproduire dans ses écrits. Il y a peu de vraie morale, mais il y a +une ardente piété dans son style. C'est par là qu'il vit: l'adoration +est la vertu de l'intelligence. + + +XXV + +À la première rumeur produite à Paris par l'apparition de son livre, il +se sauve à Motiers-Travers, village de Neufchâtel, sous la protection du +roi de Prusse; il y revêt le costume d'Arménien, fantaisie grotesque qui +ressemble à un déguisement et qui n'est qu'une affiche. Cette puérilité +dans un philosophe européen attire sur lui une attention qui s'attache +plus à l'habit qu'à la personne. Bientôt il entre en querelles +épistolaires avec les membres du gouvernement de Genève qui ont condamné +ses principes religieux; et, pour leur prouver son christianisme, il +abjure le catholicisme et se convertit dogmatiquement et pratiquement +au calvinisme sous la direction du pasteur du village. + +Il communie à Motiers-Travers, comme Voltaire à Ferney, mais moins +dérisoirement. + +Le pasteur et lui finissent par se brouiller et par s'excommunier pour +des vétilles de sacristie; les habitants prennent parti pour leur +prêtre, et lancent des pierres, pendant la nuit, contre les fenêtres de +Rousseau. Il s'enfuit avec Thérèse, son esclave volontaire, dans la +petite île de Saint-Pierre, appartenant au canton de Berne. Il n'a que +le temps d'y rêver une félicité pastorale dans l'oisiveté d'un +philosophe contemplatif; le gouvernement de Berne menace de l'expulser: +il supplie ce gouvernement de le faire enfermer à vie, pour qu'au prix +de sa liberté, il jouisse au moins d'un asile en Suisse. + + +XXVI + +Un nouveau caprice de son imagination le rejette à Paris. Son costume +d'Arménien le fait suivre dans les rues, et il se plaint de +l'importunité qu'il provoque. Le grand historien anglais Hume a pitié de +ses agitations: il se dévoue à le conduire en Angleterre et à lui +trouver, avec une pension du roi, un asile champêtre dans le plus beau +site du royaume pour passer en paix le reste de ses jours. + +Rousseau, déjà égaré par une véritable démence de coeur, reconnaît tous +ces services d'un honnête homme en accusant de perfidie et de trahison +cette providence de l'amitié. Hume s'étonne d'avoir réchauffé ce malade +ramassé sur la route pour en recevoir les coups les plus iniques à sa +renommée: il s'éloigne en le plaignant et en le méprisant. + +Rousseau revient à Paris, y continue une vie inquiète et inexplicable, +moitié de génie, moitié de démence. Incapable d'activité dans la foule, +incapable de repos dans la solitude, recueilli par la famille de +Girardin, à Ermenonville, dans un dernier ermitage, il y meurt d'une +mort problématique, naturelle selon les uns, volontaire selon les +autres: le mystère après la folie.--Le moins raisonnable et le plus +grand des écrivains des idées des temps modernes repose, jeté par le +hasard, sous des peupliers, dans une petite île d'un jardin anglais, aux +portes d'une capitale, lui qui, dans sa mort comme dans sa vie, sembla +le plus misanthrope des hommes en société, et le plus incapable de se +passer de leur enthousiasme. + +Énigme vivante, dont le seul mot est _imagination malade_. Homme qu'il +faut plaindre, qu'il faut admirer, mais qu'il faut répudier comme +législateur; car il n'y a jamais eu un rayon de bon sens, d'expérience +et de vérité dans ses théories politiques, et il a perdu la démocratie +en l'enivrant d'elle-même. + +C'est ce que nous allons essayer de vous prouver en commentant ici le +_Contrat social_. + + +XXVII + +Le _Contrat social_ est le livre fondamental de la révolution française. +C'est sur cette pierre, pulvérisée d'avance, qu'elle s'est écroulée de +sophismes; que pouvait-on édifier de durable sur tant de mensonges? + +Si le livre de la révolution française eût été écrit par Bacon, par +Montesquieu, ou par Voltaire, trois grands esprits politiques, ce livre +aurait pu réformer le monde sans le renverser; le catéchisme de la +révolution française, écrit par J.-J. Rousseau, ne pouvait enfanter que +des ruines, des échafauds et des crimes. Robespierre ne fut pas autre +chose qu'un J.-J. Rousseau enragé, et enragé de quoi? De ce que les +réalités ne se prêtaient pas aux chimères. + +Tel fut l'homme; voyons l'ouvrage. + +Nous allons procéder dans cet examen axiome par axiome, afin d'en mettre +en relief la fausseté radicale, et, quand nous aurons entassé sous vos +yeux assez de ces simulacres de pensées, assez de ces cadavres vides, +pour vous convaincre que ce ne sont là que les sophismes d'un rêveur +éveillé qui se moque de lui-même et des peuples, nous en démontrerons le +néant. + +Nous nous résumerons, dans le prochain Entretien, sur la législation de +la nature, et nous vous dirons à notre tour: Voilà la véritable société, +telle que Dieu l'a instituée quand il a daigné créer l'homme sociable. +Sur ce chemin de la nature et de la vérité, vous trouverez quelques +progrès bornés par la condition _finie_ de l'élément imparfait de toute +institution humaine: l'homme. + +Sur le chemin de la métaphysique et de l'utopie vous ne trouverez que +des systèmes, des déceptions et des ruines. Dieu n'a pas voulu que, dans +la science expérimentale par excellence, qui est la politique, la +société pût réaliser ses rêves et se passer de l'épreuve du temps, de la +connaissance des hommes, des leçons de l'histoire et du contrôle des +réalités. Entre les rêveurs et les politiques, il y a les choses telles +qu'elles sont, c'est-à-dire le possible. + +J'étais bien jeune quand j'écrivis ce vers, devenu proverbe: + + Le réel est étroit, le possible est immense! + +Mais, tout jeune que j'étais, et tout poëte qu'on me reprochait d'être, +j'avais un puissant sentiment du vrai ou du faux dans la politique; +quoique très-dévoué aux progrès rationnels des idées et des institutions +sociales, j'étais un ennemi né des utopies, ces mirages qu'on présente +aux peuples comme des perspectives, et qui les égarent sur leur route, +dans des déserts sans fruits et sans eaux. Mais, prématurément sensé, +je croyais et je crois encore que, pour devenir législateur des sociétés +humaines, il fallait un long et grave noviciat d'âge, d'études, de +fréquentation des hommes, de pratique des affaires, de voyages parmi les +peuples, les lois, les moeurs, les caractères des diverses contrées; le +spectacle des choses humaines parmi les hommes, en ordre ou en anarchie; +en un mot, une éducation complète et appropriée à l'auguste emploi que +l'on se proposait de faire de sa sagesse, après l'avoir apprise; j'y +ajoutais encore la vertu, cette sagesse pratique sans laquelle il n'y a +pas d'inspiration divine dans le législateur. + +Si l'éducation est nécessaire dans le monde des arts, ou pour le plus +vil des métiers d'ici-bas, comment supposer qu'elle soit moins +indispensable pour le plus sublime et le plus difficile des arts, l'art +d'instituer des sociétés et de gouverner des républiques ou des empires? + +Comment admettre ce génie inné ou improvisé de la législation dans le +premier songeur venu, étranger même au pays pour lequel il écrit, et +sorti de l'échoppe de son père artisan, pour dicter des lois à +l'univers? + +Aucun génie, quelque grand qu'on le suppose, ne pourrait suffire à cette +orgueilleuse tâche. Pour parler il faut connaître: sans avoir appris, +que connaît-on? Rien, pas même soi! + +Zoroastre avait été pontife d'un empire immense, foyer d'une théocratie +à la fois divine et politique, qui résumait toutes les clartés du monde +primitif; ses lois n'étaient que des dogmes réformés par une longue +expérience. + +Solon avait voyagé dans tout l'Orient, poëte et philosophe, recueillant +pour sa patrie les miettes de la profonde sagesse orientale. + +Pythagore avait colonisé les grandes législations de la Grèce orphéique +en Italie. + +Numa avait consulté des inspirations occultes qui étaient +vraisemblablement les lois de Pythagore; la législation qu'il donna à +Rome était et est restée trop savante pour être l'importation de hordes +de barbares. + +Les feuilles de la sibylle n'étaient que les bribes éparses de quelque +code d'antique législation. + +Le législateur des chrétiens, lui-même, ne voulut révéler ses doctrines +qu'après avoir vécu pendant trente ans dans l'obscurité, à l'étranger, +et quarante jours dans la sainteté du désert. + +Fût-on Orphée, on improvise un hymne, mais pas un code. + +Mahomet, le législateur de l'Arabie, voyagea dix ans, recueillit sa +religion et ses lois chez les juifs et les chrétiens, en leur vendant +ses chameaux et ses épices, et ne commença à prophétiser qu'après avoir +souffert la persécution, première vertu de l'homme qui s'immole à sa +patrie et à son Dieu. + +Dans les temps modernes, Bacon avait passé sa vie dans les hautes +magistratures; + +Machiavel, dans les négociations diplomatiques, dans les conseils de sa +république, dans les conciliabules des factieux, dans les mystères de +l'ambition et des crimes de César Borgia, dans la confidence des papes +et des Médicis, dans les tumultes des camps et du peuple. + +Voltaire avait vécu dans les intrigues de la régence, dans la diplomatie +du cardinal de Fleury, dans la cour du grand Frédéric, dans la +familiarité des rois et des ministres qui jouaient au jeu des batailles +avec la fortune. + +Montesquieu avait mené une vie grave, studieuse, solitaire, et +cependant affairée, à la tête d'une de ces hautes magistratures où se +résument la philosophie des lois et l'administration de la justice des +peuples. + +Tous ces hommes avaient touché à cette réalité des choses qui contrôle +dans des esprits justes l'inanité des théories par la pratique des +hommes. On conçoit que des esprits sains, exercés par de longues années +de vie publique, écrivent dans leur maturité des tables de la loi, des +codes sociaux, des commentaires sur les gouvernements des nations, +appropriés aux caractères, aux moeurs, aux traditions, aux âges, à la +situation géographique des États, aux circonstances, même politiques, +des peuples dont ils éclairent les pas dans la route de leur +civilisation. + +Ce sont les éclaireurs des nations qui marchent en avant ou qui +regardent en arrière, pour leur enseigner le droit chemin à parcourir ou +le chemin déjà parcouru, afin de bien orienter la colonne humaine. Ces +phares vivants doivent être eux-mêmes pleins de lumières acquises par +l'étude et la vertu: c'est là l'autorité de leur mission. + + +XXVIII + +Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions +préliminaires d'un sage, d'un législateur, d'un publiciste? + +Quelle éducation virile pour un instituteur politique que la sienne! +Quelle autorité morale que sa vie! Quelle infaillibilité de vues que ses +hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette +séquestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilisé, qui +ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au +lieu de se soumettre aux lois générales de la société, s'impatiente +constamment de ne pouvoir soumettre la société à son égoïsme! + +Quoi! voilà un enfant né dans la boutique d'un artisan, le point de vue +le plus étroit pour voir le monde tout entier; car le défaut de +l'artisan est précisément de ne rien voir d'ensemble, mais de tout +rapporter à son seul outil, et à sa seule fonction dans la société: +gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, se plaindre +de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement les +heureux oisifs; + +Voilà un enfant qui, dégoûté de l'honnête labeur paternel avant de +l'avoir même essayé, se prend à rêver au lieu de limer, s'évade de +l'atelier et de la boutique de son père, va de porte en porte courir les +aventures, préférant le pain du vagabond au pain de la famille et du +travail; vend son âme et sa foi avec une hypocrite légèreté au premier +convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse +dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion, à la porte; + +Voilà un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticité en +domesticité dans des maisons étrangères, se faisant chasser de tous ces +foyers honnêtes pour des sensualités ignobles, ou pour des larcins qu'il +a la lâcheté de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et +déshonorée! + +Voilà un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisiveté par une +femme, aventurière elle-même, dont il partage le coeur et le pain sans +honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori éternel de +la postérité, véritable parricide, non de la main, mais du coeur, contre +celle qui réchauffa dans son sein sa misère! + +Voilà un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser, +épuise sa pauvre bourse pour aller à Paris chercher quelque autre +fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pensée vers celle +qui fut sa providence, de peur d'avoir pitié de sa dégradation! + +Voilà un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant à Paris, comme +Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de légèreté et de +licence, pour vivre de leurs vices, adulés, caressés et servis par lui! + +Voilà un secrétaire intime et salarié par un ambassadeur, qui veut +usurper les fonctions, le rang et l'autorité d'un diplomate, qui affecte +l'insolence d'un parvenu dans l'hôtel de France à Venise, qui s'en fait +justement congédier, et qui revient calomnier et invectiver à Paris le +caractère de son maître et de son protecteur, en recevant son argent de +la même main dont il s'acharne sur celui qui le paye! + +Voilà ce serviteur infidèle qui suscite, par une si basse conduite, la +juste réprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs +dans la société opulente de Paris; qui renonce forcément, par suite de +ce soulèvement contre lui, à l'ambition et à la fortune, désormais +impossibles, et qui, pour être quelque chose, se fait cynique faute de +pouvoir être parvenu! + +Voilà un cynique qui prend, non pour épouse, mais pour instrument de +plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchaînée à sa vie par +le déshonneur, par la faim et par le dévouement de son sexe aux +vicissitudes de la vie! + +Voilà un époux qui arrache impitoyablement, à chaque enfantement de ce +honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux +sanglots de la mère, pour que ce commerce, au-dessous de celui des +brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilité matérielle pour lui! + +Voilà un père, et quel père! un hypocrite prêcheur des devoirs et des +dévouements de la maternité et de la paternité, le voilà qui renouvelle +cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature +à l'égoïsme impitoyable de l'infanticide! + +Voilà le maître d'une véritable esclave de ses plaisirs, qui ne laisse +pas même à cette femme, victime de sa débauche comme maîtresse, victime +de sa cruauté comme mère, l'illusion d'un amour exclusif, mais qui la +rend, sans délicatesse, confidente ou témoin de ses infidélités avec des +femmes vénales, ou de ses passions quintessenciées pour des femmes +aristocratiques, qui lui permettaient les équivoques adorations de +l'imagination pour leur beauté, ne voulant pas être amantes, mais +consentant à être idoles! + +Voilà un écrivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure +contre la société, la plus sainte des réalités, pour la faire douter +d'elle-même, et pour obtenir de son étonnement le succès qu'il ne peut +espérer de son estime! (_Discours à l'Académie de Dijon._) + +Voilà un romancier qui souffle sciemment dans le coeur des jeunes filles +toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui attente à +toutes les chastetés de l'imagination pour former une épouse chaste, et +qui déclare à sa première page que celle qui lui livrera son coeur est +perdue! (_La Nouvelle Héloïse._) + +Voilà un philosophe qui compose un système d'éducation exclusif pour +l'aristocratie, cette exception du peuple, système tel qu'une nourrice +de bonne maison n'oserait pas y débiter tant de chimères dans un conte +de fées; système tel qu'un Aristote, dans la cour d'Alexandre, aurait +besoin pour le proposer et pour l'exécuter que chaque père et chaque +enfant appartinssent à la caste des opulents dans un peuple de satrapes! +(_L'Émile._) + +Voilà un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en +route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la pitié qu'il lui +montre et de l'asile qu'il lui propose! + +Voilà un théiste qui, après avoir feint la profession de déisme +contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute révélation +surnaturelle, s'en va abjurer, dans une église de la Suisse, son +catholicisme, son théisme, sa philosophie, et communier sous les deux +espèces, de la main d'un pasteur de village; + +Enfin voilà un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur, +et qui revient faire des constitutions de commande à Paris, pour la +Pologne et pour la Corse, dont il ne connaît ni le ciel, ni le sol, ni +la langue, ni les moeurs, ni les caractères, constitutions de rêves pour +ces fantômes de peuples! bergeries politiques pour nos scènes d'opéra, +dont toutes les institutions sont des décorations, des cérémonies, des +rubans, des fêtes, des musiques, des danses assaisonnées de quelques +axiomes absurdes et féroces pour rappeler les _Harmodius_ et les +_Catons_, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse! (_Voir +ces constitutions._) + +Voilà l'homme! + + +XXIX + +Y a-t-il dans tout cela, et tout cela est toute la vie littérale de +J.-J. Rousseau, y a-t-il dans tout cela la moindre condition de ce +noviciat de raison, de vertu, de science, de voyages à travers le monde, +d'études spéciales des institutions sociales, de pratique des choses et +des hommes, de nature à former un législateur? + +Le prestige du style, l'éloquence des sophismes, la rêverie de +l'imagination, l'orgueil du paradoxe, la prétention à la nouveauté, n'y +sont-ils pas pour tout, la raison et l'expérience pour rien? + +Est-ce aux témérités d'esprit d'un romancier solitaire, est-ce aux +excentricités d'un cynique révolté contre la société, est-ce au suprême +bon sens du plus chimérique des rêveurs, après Platon, est-ce à un +courtisan des boudoirs des femmes légères de cour et de ville du siècle +de Louis XV, est-ce au génie malade et malsain qui n'a jamais pu +assujettir sa vie à aucun travail sérieux, à aucune règle de sociabilité +utile, à aucune hiérarchie civile, toujours prêt à changer de Dieu et de +patrie, comme poussé par une Némésis vagabonde à travers les régions +extrêmes de l'idéal ou du désespoir, depuis le délire jusqu'au suicide? + +Est-ce au moraliste, enfin, qui ne prêche jamais la vertu qu'aux autres +dans ses phrases, et qui s'enveloppe pour lui-même, pour sa conduite +privée, de tous les vices du plus abject égoïsme, depuis l'abandon de +son père et l'ingratitude envers sa bienfaitrice, jusqu'au déshonneur +de sa concubine, jusqu'à la condamnation sans crime de ses enfants, +jusqu'à la diffamation de ses meilleurs amis, jusqu'à l'invective contre +la pitié même qu'on lui prodigue? + +Est-ce à de tels signes, dans un tel homme, qu'on peut reconnaître le +caractère, l'aptitude, l'inspiration sociale d'un de ces prophètes +politiques que les siècles reconnaissent pour des législateurs, à +l'infaillibilité du bon sens, aux trésors de l'expérience, à la +sublimité des inspirations? + +Est-ce dans de tels vases fêlés et empoisonnés que Dieu verse ses +révélations pour les communiquer aux peuples? Est-ce là un Zoroastre? un +Moïse? un Confucius? un Lycurgue? un Solon? un Pythagore? Quelles +lettres de crédit apportées à la démocratie moderne, que ce livre +érotique et orgueilleux des _Confessions_, dont la seule vertu est +l'impudeur! Confessions séduisantes, mais corruptrices, embusquées, +comme une courtisane au coin de la rue, au commencement de la vie, pour +embaucher la jeunesse, pour dévoiler les nudités de l'âme à +l'innocence, et pour se glorifier de tous les vices en humiliant toutes +les vertus! + +Non! un tel homme n'a pu être aimé des dieux, selon l'expression +antique, et l'impureté de l'organe aurait altéré, en passant par sa +bouche, l'évangile même du peuple dont on a voulu le faire, quelques +années après, le Messie. + +Voyons cet évangile, dans son _Contrat social_. + + LAMARTINE. + +(_La suite au mois prochain._) + + + + +LXVIe ENTRETIEN + +J.-J. ROUSSEAU. + +SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL. + +DEUXIÈME PARTIE. + + +I + +Nous avons dit, dans le dernier Entretien, que J.-J. Rousseau, le +premier des hommes doués du don d'écrire, était par sa nature, par son +éducation, par sa place subalterne dans la société, par sa haine innée +contre l'ordre social, par son égoïsme, par ses vices, le dernier des +hommes comme législateur et comme politique, faux prophète s'il en fut +jamais, et dont les dogmes, s'ils étaient adoptés par l'opinion séduite +de son siècle, devaient nécessairement aboutir aux plus déplorables +catastrophes pour le peuple qui se livrerait à ce philosophe des +chimères. + +Nous avons été confondu d'étonnement, en lisant ces jours-ci le _Contrat +social_, du néant sonore et creux de ce livre qui a fait une révolution, +qui a prétendu faire une démocratie, et qui n'a pu faire qu'un chaos. + +Comment un peuple, qui possédait un Montesquieu, a-t-il été prendre un +J.-J. Rousseau pour oracle? + +C'est qu'il est plus aisé de rêver que de penser; c'est que le vide a +plus de vertiges que le plein; c'est que Montesquieu était la science, +et que Jean-Jacques était le délire. + +Analysons cet évangile d'un peuple qui avait Mirabeau, et courait à +Marat; les théories sont dignes des exécuteurs; tout mensonge est gros +d'un crime. + + +II + +Le livre commence par cet axiome: + +«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers!» + +De quel homme Rousseau prétend-il parler? + +Est-ce de l'homme isolé? + +Est-ce de l'homme social? + +Si c'est de l'homme isolé, tombé du sein de la femme sur le sein de la +terre, l'homme enfant n'a d'autre liberté que celle de mourir en +naissant, car sans la société préexistante entre la femme et son fruit +conçu par une rencontre purement bestiale, la femme n'est pas même tenue +à le relever du sol, à le réchauffer sur son sein et à l'abreuver du +lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette société +instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord +d'un aliment mystérieux préparé pour lui par la nature, aussitôt qu'il +est sevré, que devient-il? + +Non pas libre assurément, mais esclave de la faim, de la soif, du +froid, de l'arbre qui lui donne ou lui refuse son fruit, de l'herbe qui +pousse ou qui sèche sous sa main, de l'animal faible ou féroce qu'il +dévore ou dont il est dévoré, de sa nudité qui l'expose à toutes les +intempéries de l'atmosphère, esclave de tous les éléments, enfin; voilà +l'homme naissant fastueusement déclaré libre par J.-J. Rousseau! Ajoutez +que, s'il est rencontré dans son âge de faiblesse par un autre homme +isolé plus fort que lui, il devient à l'instant sa victime ou son +esclave; en sorte que le premier phénomène que présente la première +société, c'est un maître et un esclave, un bourreau et une victime, +jusqu'à ce que par les années la force du plus âgé devienne faiblesse, +et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression, que les +rôles changent, et que l'esclavage alternatif passe de l'un à l'autre +avec la force brutale. + +Voilà l'homme libre de J.-J. Rousseau dans l'état de nature. Dire qu'un +tel être naît libre, n'est-ce pas abuser de la dérision du langage et de +l'ironie du raisonnement? + +Est-ce au contraire de l'homme en société que J.-J. Rousseau veut +parler? Mais l'homme isolé y naît aussi nécessairement esclave de la +société préexistante, que l'homme isolé dans l'état de nature y naît +esclave des éléments et des autres hommes! + +Esclave de la Providence, qui le fait naître ici ou là, sans qu'il ait +choisi ou accepté ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la +condition, ni la famille où il surgit à l'existence; esclave de la mère +qui l'accueille ou le repousse de son sein; esclave du père qui +brutalement a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la +famille qui s'élargit ou qui se ferme pour lui; esclave de frères ou de +soeurs nés avant lui, qui en font leur serviteur et leur bête de somme +pour se décharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de +l'État qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger; +esclave des lois établies qui lui prescrivent l'obéissance non délibérée +aux prescriptions sociales; esclave du travail qui doit nourrir lui et +ses frères; esclave de la mort, si le salut de la société lui demande sa +vie sur les champs de bataille; esclave dans son corps, esclave dans son +esprit, esclave dans son âme par la supériorité de force de tous contre +un seul, par l'éducation qui lui impose ses idées, par la religion qui +lui enseigne ses croyances; esclave de la volonté générale qui lui +inflige ses punitions, ses expiations, même la mort. + +Voilà, soit dans l'état sauvage, soit dans l'état de société, voilà +l'homme isolé et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou +l'autre de ces hypothèses, l'axiome vrai, l'axiome évident est +précisément l'axiome contraire à celui de ce législateur du paradoxe. Au +lieu de lire: L'HOMME NAÎT LIBRE, ET PARTOUT IL EST DANS LES FERS, +lisez: _l'homme naît esclave_, et il ne devient relativement libre qu'à +mesure que la société l'affranchit de la tyrannie des éléments et de +l'oppression de ses semblables par la moralité de ses lois et par la +collection de ses forces sociales contre les violences individuelles. + +Mais que peut-on attendre d'un législateur, ou aussi grossièrement +trompeur, ou aussi stupidement trompé dès sa première ligne? Et que +peut-on attendre d'un démocrate dont le premier principe repose sur une +vérité ainsi renversée? + + +III + +En partant de ce principe ainsi renversé, et en posant à sa démocratie +une base aussi fausse en arrière dans l'état soi-disant de nature, où +peut aller J.-J. Rousseau, et où peut-il mener son peuple? Il le mène +fatalement à l'inverse de toute sociabilité et de tout gouvernement, +c'est-à-dire à l'inverse de toute perfection sociale, à la liberté +absolue de l'individu, ce qui veut dire, comme nous venons de le voir, à +l'esclavage absolu de tous ses semblables et de tous les éléments, à +l'isolement, à l'égoïsme, à la tyrannie, à l'abrutissement, à la mort! + +Et voilà l'homme qu'un siècle entier a appelé philosophe! + + +IV + +Le second axiome est celui-ci: + +«Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien; +sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore +mieux. Le droit de la société ne vient point de la nature.» + +Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obéissance, dénuée de +toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que +la contrainte et la force brutale, sans autorité morale, et alors +l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce +singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug +des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection +personnelle contre toutes les lois est en même temps le cri de guerre +légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors nommez vous-même de +son vrai nom ce philosophe de la guerre civile! + +Le théoricien de l'athéisme moral, le _grand a-narchiste_ de l'humanité! +Faites des lois après cette protestation contre toute autorité des lois! +Faites des démocraties après cette invocation contre toute association +des individus en peuples! + +Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses +lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes! + + +V + +Poursuivons. + +Voici la théorie de la famille: + +«Sitôt que le besoin que les enfants ont du père pour se conserver +cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obéissance +envers le père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants, +rentrent également dans l'indépendance. Cette liberté commune est une +conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa +propre conservation; SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT À +LUI-MÊME; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul, étant juge des +moyens PROPRES À SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MAÎTRE!» + +Si la brute la plus dénuée de toute moralité écrivait un code de +démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais +non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit +parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré, +cependant le lion, par la vertu occulte de la paternité seulement +bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et s'expose à la +mort pour apporter la nourriture à son lionceau! + +Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème +encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le +plus sublime est DEVOIR. + +Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe +spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres! +Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme absolu, réduisant +toute la sociabilité, même celle de l'amour, de la génération et du +sang, à la grossière sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins +physiques dans le père, dans la mère, dans l'enfant, blasphème qui donne +pour toute moralité à cette trinité sainte de la famille, quoi? la basse +gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre +quand il est mûr, sans se soucier du tronc qui l'a porté, et qui fait +relever la branche avec indifférence quand la branche est soulagée du +fruit détaché! + +Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité +aussi mystérieuse dans l'âme que dans les veines; ainsi la loi de +solidarité génératrice, qui enchaîne la cause à l'effet dans les +parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la loi d'équité, +autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement +affectueux, mais dévoué, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins, +la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été +l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir +à ses propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme +mûr de rendre à sa mère et à son père les trésors de coeur qu'il en a +reçus enfant ou jeune homme; ainsi la piété filiale, nommée de ce nom +dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et délicieux +des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles +de leur destinée au culte de Dieu! + +Ainsi enfin le culte même des tombeaux, commandé aux générations +vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres +prolongent la mémoire et les deuils jusqu'au delà des sépulcres, pour +rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie +future, où la grande parenté humaine confondra les pères, les mères, +les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel embrassement de +la renaissance! + +Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le +spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi +morale et tout sentiment, et à ne voir dans la divine loi de filiation +de l'être pensant que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair +humaine, qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne +laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les +débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans +le même sillon! + +Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus dans toute +sociabilité en ce monde! + +Étonnez-vous après cela de ce qu'un pareil législateur jette une +dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par +sa commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des +générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique +et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonnés, +pour les punir sans doute d'être nés d'un père aussi dénaturé que ce +sophiste législateur! + + +VI + +Après l'établissement de tels principes, et en écartant toujours le seul +principe divin de toute sociabilité, le Dieu qui a créé la souveraineté +nécessaire en créant l'homme sociable, Rousseau cherche à tâtons le +principe de la souveraineté. Où le trouverait-il, puisque, selon lui, la +souveraineté n'est qu'un principe matériel et brutal, fondé seulement +sur un intérêt physique et mutuel résultant de nos seuls besoins +charnels ici-bas? + +Quand vous éteignez Dieu dans le ciel, comment verriez-vous la vérité +sur la terre? + +Aussi, voyez comme le sophiste s'égare, se confond et se contredit dans +cette recherche aveugle de la loi de souveraineté à faire accepter aux +peuples! Où peut être l'autorité d'une souveraineté sociale qui ne puise +pas son droit et sa force dans la source de tout droit et de toute +force, la nature et la divinité? + +«Le droit, dit-il, n'ajoute rien à la force,» et quelques lignes plus +loin il conteste le droit à la force. Reste le hasard; il lui répugne. +Il imagine une convention explicite, préexistante à toute convention, +c'est-à-dire un effet avant la cause, une absurdité palpable, pour toute +explication du mystère social. + +Ne faut-il pas en effet que le peuple existe, qu'il existe en sol, en +population, en société, en connaissance de ses intérêts, de ses droits, +de ses devoirs, en civilisation et en volonté, avant de convenir qu'il +se rassemblera en comices pour délibérer sur son existence, sur son mode +de sociabilité, sur ses lois, sur sa république ou sur sa monarchie, et +de donner ou de refuser son consentement à ces juges tombés du ciel ou +sortis des forêts, Moïse, Lycurgue, Numa, Montesquieu ou Rousseau, +sauvages chargés d'improviser la société et de faire voter le genre +humain? Toute sagesse serait un scrutin de la barbarie! + +Une telle origine de la société, et de la politique, de la souveraineté +des gouvernements, n'est-elle pas le délire de l'imagination? Les contes +de fées racontés aux enfants par leurs nourrices ne sont-ils pas des +chefs-d'oeuvre de bon sens et de logique auprès de ces contes bleus du +législateur de l'ermitage de Montmorency? + + +VII + +Quant à la SOUVERAINETÉ, c'est-à-dire à ce pouvoir légitime qui régit +avec une autorité sacrée les empires, Rousseau la place, la déplace +métaphysiquement ici ou là, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et +lui suppose des qualités tellement abstraites, tellement +contradictoires, qu'on ne sait plus à qui il faut obéir, et contre qui +il faut se révolter; tantôt lui donnant des limites, tantôt la déclarant +tyrannique; ici la proclamant indivisible, là divisée en cinq ou six +pouvoirs, pondérés, fondés sur des conventions supérieures à toute +convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe, +n'existant qu'en un point de temps métaphysique que la volonté unanime +doit renouveler à chaque respiration; déléguée, non déléguée, +représentative et ne pouvant jamais être représentée; condamnant le +peuple à tout faire partout et toujours par lui-même, lui défendant de +rien faire que par ses magistrats; déclarant que le peuple ne peut +jamais vouloir que le bien, déclarant quelques lignes plus loin la +multitude incapable et perpétuellement mineure. Véritable Babel d'idées, +confusion de langues qui ressemble à ces théologies du moyen âge où Dieu +s'évapore dans les définitions scolastiques de ceux qui prétendent le +définir! + +Le peuple souverain de Rousseau s'évanouit comme le Dieu des théologues: +on ne sait à qui croire, on ne sait qui adorer dans leur théologie; on +ne sait à qui obéir dans la souveraineté populaire de Rousseau. La +souveraineté y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe, +comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de +métaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent! + +Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues! +il serait mort avant de l'avoir trouvé pour l'appliquer aux nécessités +urgentes et permanentes de son association nationale. + + +VIII + +Quand Rousseau touche à la question des gouvernements, il devient plus +inintelligible encore; il est impossible de tirer de ses divisions, +subdivisions, pondérations, un seul mode de gouvernement applicable. + +Toute affirmation de pouvoir y est contredite par une négation. +Démocratie, aristocratie, monarchie représentative, monarchie absolue, +démagogie sans limites, sans capacité et sans responsabilité, théocratie +sans contrôle et sans réforme possible; divinité de Dieu incarnée dans +le pontife ou dans le corps sacerdotal, gouvernements mixtes, où les +pouvoirs se gênent par les frottements ou bien s'équilibrent dans +l'immobilité par les contre-poids; despotisme, tyrannie, anarchie, enfin +maximes destructives de tout gouvernement, telle que celle-ci: + +«LA SOUVERAINETÉ NE PEUT ÊTRE REPRÉSENTÉE PAR LA MÊME RAISON QU'ELLE NE +PEUT ÊTRE ALIÉNÉE, PARCE QU'ELLE CONSISTE DANS LA VOLONTÉ GÉNÉRALE, ET +QUE LA VOLONTÉ NE SE REPRÉSENTE PAS!» Idéalité abstraite substituée à +toute réalité pratique, et qui rend tout gouvernement impossible en le +rendant purement _idéal_. + +Écoutez cette autre maxime, non moins anarchique par ses conséquences: +«À L'INSTANT OÙ UN PEUPLE SE DONNE DES REPRÉSENTANTS, IL N'EST PLUS +LIBRE, IL N'EXISTE PLUS!» Maxime qui conduirait le peuple à l'ubiquité +de temps, de lieu, de fonction, d'aptitude, ou à la servitude et à +l'anéantissement! Maxime que nous avons vu resurgir des théories +métaphysiques de nos jours, maxime renouvelée des rêveries de J.-J. +Rousseau; maxime qui ne renverse pas moins tout bon sens que toute +société nationale! + + +IX + +Plus loin, Rousseau prétend établir que, LES CITOYENS ÉTANT ÉGAUX (ce +qui n'est pas plus vrai des hommes que des arbres), nul n'a le droit +d'EXIGER QU'UN AUTRE FASSE CE QU'IL NE FAIT PAS LUI-MÊME, ce qui +condamnerait le souverain à monter la garde à la porte de son propre +palais, ou le général à combattre au même rang et au même poste que +chacun de ses soldats! + +En matière de religion, J.-J. Rousseau professe dans le _Contrat social_ +la doctrine impie qui impose la tyrannie de l'État jusque dans +l'inviolabilité des âmes, la doctrine de l'_unité de religion politique_ +dans l'État; SANS CELA, dit-il, jamais l'État ne sera bien constitué. + +Ainsi ce n'est pas seulement sa liberté que le citoyen doit céder au +roi, c'est son âme. Dieu est le sujet du peuple ou du roi! + +Quel libéralisme dans ce législateur oppresseur de toute liberté! la +philosophie et la théologie aboutissant à une religion civile et non +divine! + +Là finit le livre, car la tyrannie populaire ou royale ne va pas plus +loin! _Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis._ + +Fermons donc ce livre, et plaignons le philosophe d'avoir rencontré un +tel peuple pour l'admirer, et plaignons le peuple d'avoir eu un tel +philosophe pour législateur! + + +X + +Et maintenant que ce déplorable livre a porté ses fruits de démence et +de perdition dans une démocratie avortée, faute de véritable philosophie +dans son faux prophète, essayons de remettre un peu de bon sens dans la +philosophie politique du peuple, et de substituer en matière de +gouvernement quelques vérités pratiques, et par cela même divines, à ce +monceau de chimères devenu un monceau de ruines sous la main égarée des +sectaires d'un aveugle, qui écrivit de génie et qui pensa de hasard. + + +XI + +Qu'est-ce que la société politique entre les hommes? + +Qu'est-ce que la première législation? + +Qu'est-ce que la souveraineté? + +Qu'est-ce que les gouvernements? + +Y a-t-il une seule forme de bon gouvernement? Y en a-t-il plusieurs +également bonnes, selon les lieux et les temps, les âges et les +caractères des peuples? + +Qu'est-ce que les lois? + +Qu'est-ce que l'administration des lois? + +Qu'est-ce que la famille? + +Qu'est-ce que la propriété? + +Qu'est-ce que la liberté? + +Qu'est-ce que l'égalité? + +Qu'est-ce que la perfection ou la décadence sociale? + +Quel est le mode de consulter de véritables et perpétuels oracles de la +véritable politique? + +Raisonnons et ne rêvons pas; on n'a que trop rêvé depuis Rousseau: +raisonnons d'après la nature. + + +XII + +Et d'abord, qu'est-ce que la société politique? + +La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et FATALE +dans le sens divin du mot fatal (_fatum, destinée_), est un acte par +lequel l'homme, né forcément sociable, se constitue en société avec ses +semblables. + +Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le +prétendent J.-J. Rousseau et ses émules les publicistes +semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et +l'accroissement de ses jouissances physiques? + +Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie en effet +les forces de l'individu par la force collective de l'association de +tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration +physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité +de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus. + +Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins +physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce +spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la +civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son +Créateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois +avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême; c'est le +dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice; + +En un mot, c'est la vertu. + +Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier +lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas +un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait +une humanité. + +La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite: +c'est une vertu, c'est une religion! + +Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici +dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence, +élève le législateur véritable à la dignité d'oracle, fait du +commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour +de la patrie un culte, et du dévouement des citoyens au gouvernement une +sainteté. + +Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifié, +sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande: Qu'est-ce que +le premier législateur? Et je me réponds: + +Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait +l'homme; c'est celui qui, en faisant l'homme, a mis en germe dans l'âme +de sa créature ces lois, non écrites, mais vivantes, consonnances +divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la nature de Dieu, +consonnances qui font que, quand le _Verbe extérieur_, la loi parlée se +fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de loi pour fonder et +perfectionner sa société civile, la conscience de tout homme, comme un +instrument monté au diapason divin, se dit involontairement: C'EST +JUSTE; c'est Dieu qui parle en nous par la consonnance de notre esprit +avec sa loi! Obéissons pour notre avantage, obéissons pour la gloire de +Dieu! + +Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en nous +l'écho préexistant de ses lois, la conscience, cet écho humain de la +justice divine! + +Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le +sentiment de la justice, cette sanction de la loi? + +Donc le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères, +ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-là emportent avec +elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur +est celui qui dit en nous: Cette loi est juste, et, parce qu'elle est +juste, elle est utile, elle est obligatoire. + +Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir +religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous. + +Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle +est devoir envers Dieu lui-même, père et législateur. + +Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera. + +Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la +société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son +législateur est divin. + +Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la +société économique des Américains du Nord. + +L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi la +plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le +corps, sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais elle a un but +supérieur: élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par la piété +envers Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité +de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification du +Créateur par sa créature; en un mot, diviniser la société mortelle +autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son +éternelle divinisation dans un autre séjour. + +J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la +législation sociale. Serait-ce une oeuvre bien digne d'un Dieu que la +création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter +en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que +la mort, fauchant à son tour cette race ruminante à gerbes plus +épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons? + +Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que +pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence +divine daignerait-il seulement y tomber? + +Ôtez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir +donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une +mâchoire. + +Voilà cependant la législation de J.-J. Rousseau! + + +XIII + +Et la souveraineté, dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la +définir, parlons-en à notre tour. + +Qu'est-ce, selon lui et ses disciples, que la souveraineté, cette +régulatrice absolue et nécessaire de toute société politique? + +C'est, selon la meilleure de ces innombrables définitions, la volonté +universelle des êtres associés. + +Mais, répondrons-nous aux sophistes, indépendamment de ce que cette +volonté, supposée unanime, n'est jamais unanime, qu'il y a toujours +majorité et minorité, et que la supposition d'une volonté unanime, là où +il y a majorité et minorité, est toujours la tyrannie de la volonté la +plus nombreuse sur la volonté la moins nombreuse; + +Indépendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorité +n'existe pas, ou n'existe que fictivement; + +Indépendamment enfin de ce que le droit de vouloir, en cette matière si +ardue et si métaphysique de législation, suppose la capacité réelle de +vouloir et même de comprendre, capacité qui n'existe pas au même degré +dans les citoyens; + +Indépendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matière sociale, +suppose un désintéressement égal à la capacité dans le législateur, et +que ce désintéressement n'existe pas dans celui dont la volonté +intéressée va faire la loi; + +Indépendamment de tout cela, disons-nous, si la souveraineté n'était que +la volonté générale, cette volonté générale, modifiée tous les jours et +à toute heure par les nouveaux venus à la vie et par les partants pour +la mort, nécessiterait donc tous les jours et à toute seconde de leur +existence une nouvelle constatation de la volonté générale, tellement +que cette souveraineté, à peine proclamée, cesserait aussitôt d'être; +que la souveraineté recommencerait et cesserait d'être en même temps, à +tous les clignements d'yeux des hommes associés, et qu'en étant toujours +en problème la souveraineté cesserait toujours d'être en réalité? + +Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu'à condition +d'être abstrait, et qui s'évanouit dès qu'on l'applique? + +Or la souveraineté ne peut être une fiction, puisqu'elle est chargée de +régir les plus formidables des réalités, les intérêts, les passions et +l'existence même des peuples. + + +XIV + +Toutes les autres définitions que J.-J. Rousseau et ses disciples font +de la souveraineté ne méritent pas même l'honneur d'une réfutation; +celle-ci était spécieuse, les autres ne sont pas même des sophismes, +elles ne sont que des paradoxes. C'est plus haut, c'est plus profond +qu'il faut, selon nous, découvrir et adorer la véritable souveraineté +sociale. + +Cherchons. + + +XV + +La société est-elle ou n'est-elle pas de droit divin? + +En d'autres termes, la sociabilité humaine, qui ne peut exister sans +souveraineté, n'est-elle pas une création de Dieu préexistant et +coexistant avec l'homme sociable? + +Très-évidemment oui! L'homme a été créé par Dieu un être essentiellement +sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'être sociable, +il cesse d'exister; l'état de société lui est aussi nécessaire pour +exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa +vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses +conservations, par toutes ses multiplications, par toutes ses +perpétuations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la société, comme la +société a besoin de la souveraineté. Contemplez la nature. + +L'homme en a besoin même pour naître et avant d'être né. Si Dieu avait +voulu que l'homme naquît et vécût isolé, il l'aurait fait enfant de la +terre ou de lui-même, sans l'intervention mystérieuse des sexes, et sans +l'intervention féconde de ce second créateur qu'on nomme l'amour, et qui +est la première et la plus irrésistible sociabilité des éléments et des +âmes. + +Il l'aurait fait naître dans toute sa force, dans le développement +accompli de ses facultés physiques et morales, sans aucune de ces +gradations de l'âge, sans aucune de ces impuissances, de ces faiblesses, +de ces ignorances de l'enfant nouveau-né, qui condamne le nouveau-né à +la société de la mère, ou à la mort, si la mère lui refuse la mamelle, +si le père lui refuse la protection, la nourriture pour subsister; et, +quand la mamelle tarit pour l'enfant, la mère, elle-même, que +deviendrait-elle avec son enfant sur les bras, sans la société du père, +que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent par un double +instinct de vertu désintéressée à ces deux mêmes êtres dépendants de +lui? + +La mère et le père vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus +incapables de se nourrir et de se protéger eux-mêmes, que +deviendraient-ils si les enfants, dénués, comme ceux que suppose +Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute piété +filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime +et douce société de la famille? + +Voilà donc dans cette trinité du père, de la mère, de l'enfant, +nécessaires les uns aux autres sous peine de mort, la preuve évidente +que la sociabilité et l'humanité, c'est un même mot. + +Or, comme la souveraineté, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance sont +deux conditions, absolues aussi, de toute société grande et petite, +voilà donc la preuve évidente que _la souveraineté, c'est la nature_. + +Ce n'est là ni une convention délibérée sans langue et sans +raisonnement, ni un droit de la force toujours contre-balancée par cent +autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hérédité, +sans ancêtres, ni une démocratie sans égalité possible, qui ont pu +inventer et proclamer cette souveraineté chimérique de J.-J. Rousseau. + +C'est la nature: elle seule était assez révélatrice des lois sociales +pour inculquer à l'humanité cette condition de son existence; elle seule +était assez puissante pour faire obéir cette humanité, égoïste et +toujours révoltée, à cette dure condition naturelle de la sociabilité +qu'on nomme souveraineté. Or, comme la nature, c'est l'oracle du +Créateur, par les instincts propres à chacune de ses créatures, la +souveraineté, c'est donc Dieu! + +Pourquoi chercher dans les définitions quintessenciées et amphigouriques +des écoles le principe de la souveraineté? Le principe, c'est Dieu, qui +a voulu que l'homme sociable et perfectible développât comme un +magnifique spectacle devant lui ce phénomène matériel, et surtout +intellectuel, et encore plus moral, de la société; et c'est la nature, +interprète de Dieu, qui a donné à l'homme dans tous ses instincts le +germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette souveraineté +sans laquelle aucune société ne subsiste, parce qu'aucune loi n'est +obéie. + +La véritable autorité sociale, qu'on appelle souveraineté, est donc +divine; divine, parce qu'elle est naturelle. + +Voilà la souveraineté, voilà l'autorité morale, voilà l'obéissance +obligatoire, voilà les titres et la sanction de la loi. + +Religion innée, dans ce système la société mérite ce vrai nom, car elle +relie les hommes entre eux, et les agglomérations d'hommes à Dieu! Bien +obéir, c'est honorer l'auteur de toute obéissance; bien gouverner, c'est +refléter Dieu dans les lois; bien défendre les lois, les gouvernements +et les peuples, c'est être le ministre de la nature et de la divinité. +La vraie souveraineté, c'est la vice-divinité dans les lois. + + +XVI + +Et qu'est-ce que les gouvernements? + +Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social +par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses +moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les +sociétés se composent: familles d'abord, tribus après, peuplades +ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe +que la souveraineté soit multiple, comme dans les républiques, ou une, +comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royautés +limitées, ou représentative, comme dans les pouvoirs électifs: pourvu +que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y +est maintenue. + +Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni +absolument bonnes, ni absolument mauvaises en elles-mêmes: elles sont +relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus ou moins +bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de servir; +tout dépend de l'âge, du caractère, des moeurs, des habitudes, du +nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des +peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement. +Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement +sacerdotale en Judée et en Égypte, royale en Perse, aristocratique en +Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome +moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et +hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne, +équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en +Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile, +inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement +varie partout, la souveraineté jamais. + +Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au +démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome +asservie dans le bas empire, du César païen au pontife chrétien +souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son +fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés +tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils +remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des +soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher +le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux +Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à +la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la +dictature de la nation debout; de la république au second empire, second +empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment +plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter +de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les +contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups +qui, si la France ne prononce pas le _quos ego_ à cette tempête des +Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de +Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du +hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la +souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours présente, +n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct +conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à +l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain. + +On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du +chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes +sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les +théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des +rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les +républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des +soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les +démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté +administrée par des mains intéressées, perverses, violentes, +tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté, +c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société +imparfaite, même détestable; par la loi même de la nécessité: LA +SOUVERAINETÉ DE LA NATURE. + + +XVII + +Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements +plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de +l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des +conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois +heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, de +révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs +législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois +précaires des lois non écrites de la nature sociale révélées par Dieu +lui-même à l'humanité. + +Les gouvernements font les lois. + +Qu'est-ce donc que les lois? + +Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les +gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou +moins durable, en justice plus ou moins parfaite, en moralité plus ou +moins sainte entre eux. + +Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre +la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la +nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour +conserver aux hommes les bienfaits de la société. + +Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience et de +révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies, +utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle. + +Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires +d'homme à homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus +elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent, +sanctifient, divinisent la société. + +Ces trois caractères de la loi, la règle, la justice, la moralité, sont +donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et +s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice, +s'accomplit enfin par la moralité. + +Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même +s'évanouit. + +Justice entre les hommes, sans quoi la société n'est que tyrannie. + +Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit +pas seulement matérielle, mais vertueuse, et pour que l'âme de l'homme +ne progresse pas moins que sa race périssable dans une civilisation +vraiment divine et indéfinie sur cette terre, et au delà de cette terre. + +Voilà les trois caractères de la loi! + +Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la +moralité, de la divinité, à cette législation toute utilitaire, toute +mécanique, toute matérielle et toute cadavéreuse du _Contrat social_ de +J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce système il y a contrat entre +les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système, à nous, il y +a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme, +la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les +éternités. + +Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus +monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus +démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de +justice divine, de moralité supérieure à l'abjecte matérialité des +intérêts purement physiques de l'espèce humaine. + +En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent +le plus d'utilités. + +Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de +vertus! + +Il y a un monde entre ces deux systèmes. + +Lisez le _Contrat social_, et demandez-vous, en finissant la lecture, si +vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu. + +Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme +sur la montagne, de l'islamisme même dans le Coran, et demandez-vous si +vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de +la législation du _Contrat social_ et de la civilisation matérialiste de +nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre +la machine et l'âme, entre la terre et le ciel. + +Voilà notre civilisation: la vôtre broute, la nôtre aime; choisissez! + + +XVIII + +De ces lois promulguées par les gouvernements, expression diverse de la +souveraineté de la nature, les unes sont purement réglementaires, +accidentelles, circonstancielles, passagères comme les besoins, les +temps, les intérêts fugitifs des nations; les autres, et en très-petit +nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'est-à-dire résultantes de +l'organisation même de l'homme, et nécessaires à l'homme en société, +quelque gouvernement du reste qu'il ait adopté pour vivre en +civilisation. + +Les préceptes de ces lois organiques, qui sont les mêmes en principe +chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la +vie, la famille, la propriété, l'hérédité, le gouvernement, la morale, +la religion, la défense de la patrie, héritage commun à toutes les +nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du +riche à l'indigent, la mutualité des devoirs, l'éducation, +l'application de la justice, l'expiation des crimes ou des actes +attentatoires à la société qui est la vie de tous, et que tous appellent +crimes. + +Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complète, de +toutes ces lois organiques émanées pour ainsi dire du Législateur +suprême: la nature de l'homme? Lisez les décalogues antiques des +législations primitives profanes et sacrées. C'est là que vous voyez et +que vous entendez la souveraineté de la nature, s'exprimant par ces lois +instinctives qui révèlent le Créateur de l'homme sociable dans les +prescriptions nécessaires à toute société politique. + +Quel est le premier besoin de l'homme venu à la vie? C'est le besoin de +conserver la première de ses propriétés, la VIE. Aussi la défense de +tuer et le droit de réprimer et de punir celui qui tue sont-ils placés +en tête de toute législation sociale: TU NE TUERAS PAS. Cette propriété +de la vie par celui qui la possède est tellement instinctive, unanime et +de droit divin, puisqu'elle est d'inspiration de la nature, que vous ne +trouvez pas une législation primitive ou un code moderne où elle ne soit +écrite à la première page. L'instinct dit: Je veux vivre; la nature +dit: Tu as le droit de vivre; la loi dit: Tu vivras. C'est le décret de +la souveraineté de la nature, et, en l'écrivant dans ton droit de vivre, +elle a écrit en même temps ta destinée d'être sociable: car, sans la +société naturelle, tu ne vivrais pas, et, sans la société légale, tu +aurais bientôt cessé de vivre. + +La défense du meurtre est donc la première des lois révélées par la +souveraineté de la nature. + +Si tu fais mourir, tu mourras, est la première aussi des lois écrites +par la souveraineté sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit, +et c'est de droit divin qu'il s'est groupé en société pour vivre. + + +XIX + +De ce droit divin de vivre résulte pour lui le droit d'exercer, sous la +garantie de la société, tous les autres droits indispensables à son +existence. + +Le second de ces droits, c'est le droit de s'approprier toutes les +choses nécessaires à son existence, sous la garantie de la société, qui +doit la même inviolabilité à tous ses membres. De là, les lois sociales +sur la propriété, lois sans lesquelles l'homme ne pourrait subsister que +de crimes. Or, comme le crime serait mutuel, l'homme cesserait +promptement d'exister. + +La propriété, et la propriété individuelle, est un des décrets du droit +divin, sur lesquels la philosophie, si dérisoirement nommée socialiste, +de J.-J. Rousseau, a répandu dans ces derniers temps le plus de +ténèbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de +toute société, et par conséquent de toute humanité sur la terre. C'est +là que l'insurrection de l'ignorance et de la démence contre la +souveraineté de la nature a été et est encore le plus blasphématoire de +la société politique. On dirait que l'excès même d'évidence du droit de +propriété a aveuglé, en les éblouissant, ces insurgés contre la nature +qu'on appelle _socialistes_, sans doute comme on appelait à Rome les +destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient anéanties. + +Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres, +indigents même, la vérité sur ce mystère sacré des lois de la propriété. +Jamais la souveraineté de la nature n'a parlé plus clairement que dans +cette révélation instinctive qui dit à l'homme par tous ses besoins: Tu +posséderas, ou tu mourras. + + +XX + +L'homme physique est un être qui ne subsiste que des éléments qu'il +s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y +développant jusqu'à la mort. C'est l'être propriétaire et héréditaire +par excellence; sitôt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de +lui, avant lui, après lui, il cesse d'exister. + +Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mère la vie occulte et +germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paraître au +jour. En paraissant à la lumière, et avant de pouvoir exercer ses +organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains les +mamelles, ces sources de vie, périssant à l'instant si on le dépossède +de ce lait qui lui appartient, car il a été filtré pour lui dans les +veines de la femme. + +Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part à lui destinée par +la mesure de ses membres qui le remplissent, et qui lui appartient, en +s'agrandissant, à la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements +dans le nid; et, s'il en est dépossédé, il périt étouffé, faute de place +au soleil. + +Il s'approprie, par l'acte même de la respiration, l'air nécessaire au +jeu de ses poumons et à la circulation de son sang, et, si on l'en +dépossède, il étouffe, il meurt exproprié de sa part d'air respirable. + +Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout +ce qu'il éclaire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppléer le soleil +absent, et il meurt s'il est dépossédé de tout calorique, partie obligée +de son existence. + +Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumière, sans laquelle ses mains +et ses pieds deviennent inutiles à sa subsistance et à ses mouvements, +et il languit dépossédé de sa part au jour. + +Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe des sillons, la chair des +animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on l'en +exproprie, il meurt dépossédé de sa part à l'alimentation nécessaire à +la vie, convive affamé chassé du banquet terrestre; et ce banquet même +tarit pour tous les convives: car, si la terre n'est pas possédée par +celui qui l'ensemence et la moissonne, nul n'a intérêt à la cultiver et +à l'ensemencer. Morte la propriété, morte la terre; morte la terre, +morte l'humanité! + +Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la +race humaine. Il ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut +les plaindre et les réprimer comme suicides. Leur crime n'est +qu'ignorance, leur crime même n'est qu'utopie, c'est de la vertu en +délire; mais le délire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que +celui du crime. + +Cette contagion a possédé Platon, les premiers économistes populaires, +affamés de l'école néo-chrétienne, les sectaires musulmans de la +Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et +de rêves, et enfin les philosophes prolétaires de nos jours, insensés +de misère, vivant du travail industriel, et demandant l'extinction du +capital pour multiplier le revenu, l'anéantissement du travail pour +multiplier le salaire, et l'égalité du salaire pour égaliser l'oisiveté +avec le travail! + +Ô esprit humain! jusqu'où peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie +prétend se substituer à l'esprit de bon sens, et inventer une +souveraineté de l'absurde en opposition avec la souveraineté de +l'instinct! + +Il faudrait des volumes pour énumérer toutes les choses physiques et +morales qui forment l'inventaire des propriétés physiques et morales +nécessaires à la vie de l'humanité; ce sont ces choses qui ont fait de +l'homme, en comparaison des autres êtres qui ne possèdent que ce qu'ils +dérobent, le premier des êtres, L'ÊTRE PROPRIÉTAIRE, le plus beau nom de +l'homme! + + +XXI + +Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi +nécessaire à l'espèce humaine que la respiration, l'hérédité, qui n'est +que la propriété de la famille continuée après l'individu, n'est pas +moins indispensable à la famille. + +Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la +continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de +famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de +sociabilité absolue. + +Supposez, en effet, que le père en mourant emporte avec lui tout son +droit de propriété dans la tombe, et que la propriété soit viagère dans +le chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que +devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les +filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les +infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion +du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils +étrangers, la glane dans le sillon sans coeur, le vagabondage à travers +la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation des +membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces coeurs qui +ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette patrie des âmes, +cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué pour la famille; les +moeurs, l'éducation des enfants, la piété filiale et la reconnaissance +du sang pour la source d'où il a coulé et qui y remonte par la mémoire +en action qu'on appelle tendresse des fils pour leur père et leur mère; +tout cela (et c'est tout l'homme, toute la société), tout cela, +disons-nous, périt avec l'hérédité des biens dans la loi. Sans +l'hérédité la propriété n'est plus qu'un court égoïsme, un usufruit qui +laisse périr la meilleure partie de l'homme, l'avenir! + +Ces philosophes à rebours qui proclament que _la propriété, c'est le +vol_, et l'hérédité un privilége, volent en même temps à l'homme la +meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence, et +constituent au profit de leur viagèreté jalouse et personnelle le +privilége du néant. + +Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les +prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins, +aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après +la mort du propriétaire, et de se coucher sur le bûcher du chef de la +famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer! + +Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la propriété et +l'hérédité des biens contre le pillage universel ou périodique, qui +commence par des sophismes et qui finit par des jacqueries. + +La souveraineté de la nature dit à l'homme: Tu seras propriétaire, sous +peine de mort de l'individu; et la souveraineté de la nature dit à la +propriété: Tu seras héréditaire, sous peine de mort de la famille; +enfin, la souveraineté de la nature dit à la société: Tu seras +héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des +attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de +l'espèce. «Je n'ai pas seulement «créé les pères,» fait dire le sage +persan au Créateur, «j'ai créé les fils et les générations des fils sur +la terre. L'hérédité est la propriété des fils; les lois doivent la +garder plus jalousement encore que celle des pères, car ces possesseurs +ne sont pas encore nés pour la défendre eux-mêmes. Il faut leur réserver +leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.» + + +XXII + +Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent +par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de +l'hérédité des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi +unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la +propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les +filles, les enfants, les parents du chef de la famille. + +On cherche encore avec une certaine hésitation, balancée entre des +raisons contraires et très-douteuses, si ces parts des survivants dans +l'héritage doivent être égales, presque égales, ou tout à fait inégales; +on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du +propriétaire, qui est aussi le supplément de l'autorité paternelle, si +nécessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrôle de +l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse, +cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété, ce +droit du premier occupant dans la vie, doit être la loi de l'hérédité. +On se demande si les sexes doivent faire des différences dans la loi de +partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de minorité, +espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent posséder +des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez défendre. On +se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre forcément hors du +foyer de la famille un maître ou un époux qui les assujettit à son +empire, elles doivent emporter dans des familles étrangères la propriété +héréditaire de leur propre famille. On se demande si les fils nés après +l'aîné du lit paternel, doivent être déshérités de tout ou d'une partie +par le droit d'aînesse qui les prime dans la vie. + +Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions +équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés, +contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des +législations aussi variées que les climats, les natures de propriétés, +les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles, +les aristocraties ou les démocraties. + +Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unité de l'hérédité, +ou sur cette répartition de l'hérédité entre les porteurs d'un même +titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la +souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement +aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes, +qui prend la parole et qui parle seule. + +Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs +nécessités et leurs évidences, le principe, infiniment moins évident, +infiniment moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage, +flotte au gré du temps, des moeurs, des formes monarchiques, +aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale. + +Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice +innée qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la +forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée +entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité ou +l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des +droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de +plusieurs, ou à la souveraineté de tout le peuple. Le juste et l'utile +font ou défont, selon les lieux, l'hérédité. L'hérédité des biens dans +la famille est en général la mesure correspondante de l'hérédité de +l'État, ou de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des enfants, ou de +l'hérédité même des trônes. + +L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle, +du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père +universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans +l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du +Benjamin du père; le père se continue dans celui que Dieu lui a envoyé +le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses +frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas: elle revit dans l'aîné, +ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race. + +Ce droit d'aînesse, contre lequel l'égalité moderne s'est si +énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son +code en France, n'a pas été si complétement effacé encore chez les +autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques. +Il ne le sera vraisemblablement jamais. + +Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est gouverné par les +instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec plus de ténacité +que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque constamment la +loi française de l'égalité des partages, en privilégiant les aînés de +ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le père de +famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté naturelle +en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant qu'il est en +lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un chef de +maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté +domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au +lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la +moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un +troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence +la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille +dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever +celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants +quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et +à la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle +aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce qui est +héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie même, +prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que +l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton +droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille +est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en +constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité +conservatrice dans l'aîné de tes fils. + + +XXIII + +Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des +partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois +points de vue très-différents: + +L'individu, + +La famille, + +L'État. + +La révolution française, trop irritée contre les excès de la loi +d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu. + +De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les +droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront +égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même +droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à +répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour +convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme +devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à +l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation, +d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son +sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre +l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à +l'enfant doué des facultés de l'esprit et du coeur, privilégié par ces +dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé, +est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du +père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes +pareils, autant de mensonges. + +La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc professé +en fait autant de mensonges que de principes, en supposant l'égalité des +titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, c'est-à-dire de +droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans l'héritage des +biens du père est donc un sophisme devant la nature; aussi l'instinct +dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie de J.-J. +Rousseau et de ses disciples. La révolution française, elle-même, n'a +pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature et de la +vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux pères, dans +leur testament, le droit de privilégier dans une certaine proportion les +premiers nés ou les privilégiés de leur coeur parmi leurs enfants. + + +XXIV + +Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de +l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du +point de l'individu, la question change de face, et la concentration de +la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que +la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de +_majorat_, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit +commun dans tous les pays où la monarchie se perpétue et s'affermit +elle-même par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les +familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du +domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la +génération qui est après lui, puisque la terre principale, l'_État_, +comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le +possesseur viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la +famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce +qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme +l'État. + +Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de +ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés, +qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de +l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son +inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, pour +la famille, pour l'agriculture, pour les moeurs, pour la politique, dans +cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la famille! Une +famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une seule génération +est une famille perdue pour l'État; en perdant sa fortune stable dans +une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles, +ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens +de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les +pauvres d'une contrée rurale, se brisent; la reconnaissance, la +considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la +société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en +peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de +fixité. Les opinions flottent comme les moeurs; la rotation sans limite +de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de +s'établir; la roue de la fortune, en tournant si vite, précipite tout +dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple même n'a plus ni +protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour +défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop +la terre, elle ruine les moeurs; en nivelant sans cesse les biens, elle +abaisse les âmes. + +Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que +rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité +traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que +l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La +famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État +le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite +par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale +devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans +un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination +sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable +chef-d'oeuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des +biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli +démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est +organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y +renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes +isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de nationalité; en +tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares +vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'égalité. + + +XXV + +Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a deux choses qu'on appelle +de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en même +temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de +l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans +les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-J. Rousseau et +des législateurs prolétaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de +leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs +chimères. + +La justice est une révélation divine qui n'a été inventée par aucun +sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage +ou civilisé, a apportée dans sa conscience humaine ou dans son instinct +organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté un sens +invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité, c'est le +vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, aucune société +n'aurait pu exister une heure. + +L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour +ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme +pèse forcément en lui-même si tel de ces poids est égal à l'autre, et si +l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres +termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas +exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme, +l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux; l'homme le sent, +Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît: voilà la justice. + + +XXVI + +La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les +hommes devant Dieu et devant la société morale; c'est-à-dire que la +conscience dit à l'homme: L'homme, ton semblable, a les mêmes droits +moraux que toi devant le même père, qui est Dieu, et devant la même +mère, qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité tout +entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a créé +avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de sa +justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son intelligence +et à ses forces, la même part de ses charges, de ses sacrifices, de ses +lois dans l'ordre moral. + +De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines +entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par +l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la +légalité de l'État. + +C'est ce qu'on a appelé avec parfaite raison l'égalité devant Dieu et +devant la loi. Point de privilége contre la révélation divine manifestée +par l'instinct universel: la conscience. Quand bien même l'homme +voudrait en créer, de ces priviléges contre Dieu, il ne le pourrait pas: +c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, il trouverait +l'insurrection en lui, sa conscience, à _lui_, se révolterait contre +_lui_: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords? + +La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution +française a proclamé cette justice dans la proclamation de cette égalité +abstraite et divine _devant la loi_; ce qui veut dire et ce qui dit: «Il +n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux +consciences, il n'y a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, la +loi morale, l'humanité, voient des égaux dans tous les hommes venant en +ce monde!» + + +XXVII + +Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc +l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société +doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par +égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout +entière. + +Voilà la révolution française, voilà la sublime démocratie divine +entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits +politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des +sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que +l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens. + +Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des +biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou +peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on +appelle le _fait accompli_? Doit-elle planer comme une Némésis de +l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui +dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu +qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de +droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle, +à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux +qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce +une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et +violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au +présent, tout avenir à la possession, tout mobile au travail, toute +solidité à l'établissement des familles, des nations, même des +individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée +que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par +l'éternelle spoliation de l'égalité des biens? + +Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des +biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur +égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a +voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le +seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le +but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de +cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des +socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans +les hommes et dans les choses? + +Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez +insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et +parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou +consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la +misère, et je vous condamne à être également misérables pour vous +empêcher d'être réciproquement envieux! + +Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée +par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître +que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de +blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se +fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la +fondation d'une famille. + +De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et +l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une +procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le +travail, récompense de l'activité humaine!--Il n'y aurait plus +d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait +plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y +aurait plus de pain; la famine serait la loi commune. + +Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié, +l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort +de la machine humaine brisé. L'homme content de mourir de faim, pourvu +qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la +jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité, +heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!... + +Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J. +Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse +le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route. + + + + +ATLAS DUFOUR[2] + +[Note 2: Nous apprenons, en envoyant ces feuilles à l'impression, que M. +Dufour, l'auteur de ces magnifiques cartes, épuisé avant l'âge par ce +travail surhumain de tant d'années, vient de laisser tomber de sa main +le compas, seul instrument du salut de sa pauvre famille, et que son +seul moyen d'exister aujourd'hui est une part du prix de cet atlas qui +lui coûte son infirmité précoce. Nous espérons que cette infortune de +l'éminent géographe plaidera mieux que nous en faveur d'un ouvrage rendu +plus intéressant encore par le travail incomparable de l'illustre +graveur Dyonnet.] + +PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER. + + +Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les +pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une oeuvre +périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous +contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et +nous déclarons sincèrement à nos lecteurs que, bien loin de céder en +cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique +atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothèque, c'est +nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans l'intérêt de la science +et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans +notre recueil. + +Nous l'avons fait dans une double intention.--Premièrement, pour +répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus +nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des +savants ou des ignorants en cette matière.--Secondement, pour servir et +pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant +toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense +que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par +être appréciée à la mesure de ses services. + +Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont +immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est +aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur +quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut +construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut +se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile +à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit +emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route, +ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les moeurs, ni les +philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se +contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent +dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies, +l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour +que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand +instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit +l'homme,--on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la +passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où +serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de +Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde? + +Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel +atlas. + +La politique est de plus en plus la passion de ce siècle; elle doit +être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les +événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à +la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec +connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les +acteurs? + +Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine; +nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des +États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous +avons une armée en Syrie, nous en avons une au coeur de l'Italie, à +Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne +passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité +de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des +Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est +plus qu'un comptoir. + +Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette +prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en +monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la +capacité, tant de siècles avant qu'Alexandre essayât de fonder son +empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant que +l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse? + +Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans +la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la +destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine +du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais +porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être +meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de +plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se +préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient? + +La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'oeil sur +l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie +d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du +monde antérieur à Pékin! + +Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux +flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation? + +Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce que le Japon, et quelle vaine +manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous pousse à +aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières pacifiques +et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes agitateurs du +monde, qui veulent imposer des moeurs européennes à des peuples qui +vivent de dogmes asiatiques? + +Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de +populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent +vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent +aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour +que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la +servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les +massacreurs de demain? + +Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple +innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs +moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de +couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le +croissant y a toujours respecté la croix, malgré les calomnies insignes +et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent la guerre +à ces chrétiens de la paix. + +Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple +fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec +les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur +culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur +mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité +dans les mêmes montagnes. + +Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem, +les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu +nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers, +les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les +Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de +soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient, +peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est +travail, et que le travail règle et conserve les moeurs; peuple plus +épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État par ses +turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec +l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son +christianisme et la sécurité de son commerce. + +Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race +active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de +sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et +dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons +turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la +tête de leur pacha. + +Voilà la Syrie; à moins de la dépeupler, d'y détruire une race par +l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: _solitudinem faciunt_, que +voulez-vous faire? Une intervention française à perpétuité n'y +appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et +de bataille à perpétuité; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de +villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars +des centaines de mille hommes européens s'entr'égorgeant sur leur flotte +et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent fois imposer +la responsabilité de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui depuis +mille ans l'ont laissé chrétien, et le rendre libre et prospère en +prêtant force au Grand Seigneur, libéral, quelquefois faible, jamais +sciemment oppresseur? + +J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du +Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre +inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de +l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose +aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon +avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la +vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la +fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque, +éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la +montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes +l'ordre, l'égalité et la paix. + +Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de +ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous laissez +conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui +l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de +l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération, +république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête +sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux? + +Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses +archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires, +ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples, +Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre, +apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité. +Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son +petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire +presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles, +ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais +assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels. +Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe, +que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre d'elle-même, dépend +des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au lieu de +la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son poids sur +la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que la France +perd au midi et à l'orient? + +Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice, +aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le +midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie, +agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt +nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de +vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à +chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le +Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de +montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont. + +Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide +laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental: +qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer +l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous à opposer au +lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre, et +avant-garde de la Russie coalisée contre vous? + +Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel +vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance +radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance, +à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame +géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie +et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement +toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former +contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière +du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change +complétement la situation défensive de la France en changeant la +géographie des puissances contiguës? + +La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est +l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement +chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement +par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de +l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la monarchie du +Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est pour la France +changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une Italie +nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de +l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait +à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie. + +Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en +monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique +changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre +nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la +Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à +la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées +de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots +qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la +France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur +ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos +publicistes illusionnés par leur imprudente générosité. + +Avec du coeur on fait de nobles imprudences; avec des mots on soulève +des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des +frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de +réfléchir. + +En parcourant d'un oeil attentif toutes ces belles cartes réunies par un +lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre +l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique +du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est +essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment +définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on +marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait +lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de +vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands +géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des +Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas +de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des +Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure +avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui refait la moitié du globe +chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de l'Angleterre, +qui fait une monarchie navale et commerciale avec les pavillons de ses +vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses bataillons de Memphis +à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien retenir, et qui, de +cette géographie napoléonienne de la conquête sans but, ne conserve pas +même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui, après tant d'empires +parcourus, en ne laissant partout que des traces de sang français versé +pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite par l'équilibre des +droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition d'un seul la +résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un moment par une ou +deux batailles que pour se rétablir bien vite par la réaction naturelle +de la liberté et de la paix. + +Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant +du globe, qui vous dit la biographie complète du globe, des temps, des +races, des idées, des religions, des empires, par où l'humanité a passé, +passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les +historiens profanes appellent gloire, civilisation, puissance, et que +les philosophes appellent néant! Car la géographie, surtout, enseigne la +sagesse, cette saine appréciation des choses mortelles; et, quand on +voit dans l'_Atlas géographique et historique_ ces grands déserts qui +furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient jadis contenir +leur population, et qui débordaient en colonies inépuisables pour aller +peupler des continents nouveaux; quand on voit la place de ces +fourmilières de peuples marquée seulement par un nom à déchiffrer sur un +monolithe couché dans le sable, on se demande si c'était, pour ces +torrents d'hommes engloutis, la peine de naître, de vivre, de combattre +et de mourir sur la terre, et on se répond avec tristesse: Non, +l'humanité n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce petit globe, +encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux soleils, et, +quand elle a été, c'est comme si elle n'avait pas été! Vaut-il la peine +d'écrire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa trace? Vaut-il la +peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui elle se résume +pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd même en poursuivant sa +route dans le brouillard de la distance? + +Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on considère +seulement l'humanité au point de vue de son passage rapide sur ce globe. +Deux points suffiraient sur ce globe géographique, comme pour marquer sa +naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli. + +Considérée comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire, +de république, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans +l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce +qu'elle remue n'est que poussière, tout ce qu'elle crée n'est que néant, +tout ce qu'elle laisse après elle n'est qu'éblouissement, puis nuit +profonde. + +Mais si l'on considère de l'humanité son âme, son intelligence, sa +moralité, sa destinée évidemment supérieure à cette vie et à cette mort +entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage +qu'elle rend à ce maître suprême de ses destinées individuelles ou +collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle paraît +être le noeud par sa double nature de corps et de pensée, sa conscience, +faculté involontaire, révélation, non de la vérité, mais de la justice, +son instinct évidemment religieux, son inquiétude sacrée qui lui fait +chercher son Dieu, avant tout créature sacerdotale, chargée spécialement +par l'Auteur des êtres de lui rapporter en holocauste les prémices de ce +globe, la dîme de l'intelligence, la gerbe de l'autel, l'encens des +choses créées, la foi, l'amour, l'hymne des créations muettes, la parole +qui révèle, le cri qui implore, l'obéissance qui anéantit le néant +devant l'Être unique, le chant intérieur qui célèbre l'enthousiasme, qui +soulève comme une aile divine l'humanité alourdie par le poids de la +matière, et qui la précipite dans le foyer de sa spiritualité pour y +déposer son principe de mort et pour y revêtir d'échelons en échelons sa +vraie vie, son immortalité dans son union à son principe immortel! voilà +ce qui grandit démesurément à la proportion des choses infinies cette +petite fourmilière inaperçue sur ce petit globe à peine aperçu lui-même +dans cette poussière de mondes lumineux que l'astronomie nous dévoile à +travers la nuit! Voilà la géographie de l'âme, qui donne seule de +l'importance à cette géographie terrestre, et qui fait suivre d'un oeil +curieux les routes, les stations, les progrès, les bornes, les +catastrophes des empires, conduisant par des voies visibles l'humanité +au but invisible, mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa +grandeur ailleurs, c'est-à-dire de sa moralité! + +L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il +pense; ne mesurez pas le globe par son diamètre, mesurez-le par la masse +de pensées qui en est sortie. Cette pensée est plus vaste que la +circonférence de toutes ces sphères flottantes qu'aucun de vos chiffres +ne peut calculer. + +Vous voyez que la géographie, bien comprise, est aussi un cours +d'intelligence et de théologie. Les mondes ne sont-ils pas les +caractères de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini écrit ses +leçons à l'intelligence de ses créatures, le catéchisme de l'infini? + +Si j'étais père de famille, au lieu d'être un solitaire de l'existence +entre deux générations tranchées par la mort, du passé et de l'avenir de +ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intérêt du +tombeau; ou si j'étais un instituteur de la jeunesse, chargé de lui +enseigner le plus rapidement et le plus éloquemment possible ce que tout +homme doit savoir du globe et de la race à laquelle il appartient, pour +être vraiment intelligent de lui-même, je suspendrais un globe terrestre +au plancher de ma modeste école, et j'expliquerais, avec ce miraculeux +démonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place et le +mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements de +cette armée des astres, qui exécutent, chacun à son rang et à son heure, +la divine stratégie des mondes. + +Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre école avec +les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mènerais par la main mes petits +astronomes et mes petits géographes d'abord devant le globe, puis devant +ces cartes où ce globe se décompose en surfaces planes sur lesquelles +sont gravées, époque par époque, les superficies terrestres qui furent, +ou qui sont, ou qui seront des empires humains. À chacune de ces +superficies géographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui +donne sa signification, son caractère, sa corrélation avec les peuples +voisins, avec les temps, avec les idées, les religions, la politique de +telle ou telle date du globe. + +Quand nous aurions achevé ensemble ce tour du globe, cette chronologie +des choses humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrés, parcourue +lentement en une année de stations devant ces cartes, et que les volumes +de l'histoire lue sur place joncheraient à nos pieds le plancher de +notre école, semblable à un navire qui aurait fait la circumnavigation +du globe et du temps, j'appellerais un à un mes petits géographes, +compagnons de notre navigation sur place; je leur demanderais d'être à +leur tour les pilotes de notre longue et universelle expédition sur tant +de mers, de côtes, de fleuves, de montagnes, de terres inconnues; de +nous dire où nous en sommes de cet itinéraire géographique entrepris +ensemble et accompli en une année d'études aussi variées +qu'intéressantes. Quel est ce continent? Quel est ce climat? Quels sont +les animaux, les fruits, les céréales, les commerces? Quelle était la +langue, quelle est la religion, les lois, les moeurs, la politique, les +dynasties ou les républiques? Par qui fondées, par qui déclinantes, par +qui remplacées? Quelle renommée ont-elles laissée sur leurs ruines? +Quels sont les deux ou trois grands hommes qui ont signalé leur +existence dans ces régions, par ces hautes vertus ou par ces exécrables +crimes qui font vénérer à jamais ou détester les prodiges de bien ou les +monstruosités de mal qui honorent ou déshonorent notre espèce? Comment +ces nations taries se sont-elles perdues comme des fleuves absorbés dans +des nations nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la +mémoire des hommes? Par qui ont-elles été remplacées? + +En un mot, la main d'un enfant, grâce à cet atlas mnémonique du monde, +nous décrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'à +nos jours les destinées universelles de la terre; vous auriez cherché à +faire un simple géographe, et vous auriez fait un historien, un +moraliste, un philosophe, un politique, un théologien universel, un +homme enfin embrassant d'un coup d'oeil toutes les faces de l'humanité. + +Notre cours de géographie serait devenu naturellement et nécessairement +un cours d'humanité tout entière. Sur ces océans de continents, +d'empires, de royaumes, de provinces, d'îles, de mers, de fleuves, de +montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessiné cet +atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous +enseignerait l'univers! + +Quel père de famille ne voudra se procurer ce merveilleux instrument de +science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a créé, pour abréger +le globe et pour l'éclairer sur toutes ses faces, afin que les lieux +racontent les choses, que les choses rappellent les hommes, que les +hommes retracent leur histoire, que les _cosmos_ soient contenus dans +quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages, +muettes jusqu'ici, mais rendues tout-à-coup plus éloquentes qu'une +bibliothèque, soient devenues la photographie parlante du monde où nous +passons sans le connaître, mais qui nous dira lui-même, pendant que nous +passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera? + +Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes +milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrémités +de l'empire; combien le voyage eût été plus instructif et plus +intéressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous +eût raconté en même temps tout ce qui s'était passé avant vous sur +chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait +reproduit ainsi tous les faits et tous les acteurs, en même temps qu'il +reproduisait le lieu de la scène de tous ces grands drames de +l'humanité! + +C'est ce que fait l'ATLAS que M. Le Chevalier édite aujourd'hui pour +ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent +profiter de la vie. + +Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'acquisition de cet +instrument de lumière, qui double le jour en le répercutant. + + LAMARTINE. + +FIN DU TOME ONZIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature, by +Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE *** + +***** This file should be named 38736-8.txt or 38736-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38736/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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A. de Lamartine</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 115%;text-align: center; margin-top: 3em; margin-bottom: 2em;} +h4 {font-size: 110%;text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} + +p {text-indent: 1em;} +p.tn {text-indent: 0em; margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.acteur {text-align: center; font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.auteur {margin-right: 20%; text-align: right;} +.date {margin-right: 10%; text-align: right;} +.noindent {text-indent: 0em;} +.footnote p {text-indent: 0em;} +.poem10 {margin-left: 10%; text-indent: 0em; font-size: 90%;} +.lspaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Cours Familier de Littérature, by Alphonse de Lamartine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME ONZIÈME</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1861</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">XI</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> LXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="center">Premier de la sixième année.</P> + +<h3>SUITE DE LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>«La nature, qui prédestinait l'Angleterre à cette importance, lui avait +donné un caractère qui a ses défauts sans doute, mais qui a la +prédestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les +conditions du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> d'eux-mêmes et des autres: ils sont +réfléchis, ils sont audacieux et ils sont persévérants. Leur génie est +naturellement hiérarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois +humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment +égoïste de leur supériorité leur donne un orgueil collectif et national +qui fait une partie de leur force comme peuple. <i>Je m'estime quand je me +compare</i>, c'est le mot des Anglais.</p> + +<p>Ils ont le sentiment de la liberté, par suite de cet orgueil; mais ils +ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur +civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans +les mobiles démocraties, gouvernements des passions et des caprices du +peuple; la hiérarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de +la durée. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme +au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs +classes subalternes.</p> + +<p>Une monarchie, pour personnifier seulement leur majesté nationale; une +aristocratie, pour perpétuer leur civilisation; un peuple libre, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> +pour justifier leur orgueil civique: voilà leur trinité nationale. +Liberté à la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre +partout; mais ordre raisonné plutôt qu'imposé. Quelle république, quelle +noblesse, quelle royauté dans un même peuple! Celui qui ne l'admire pas +n'est pas digne de parler des sociétés civiles.</p> + +<p>De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est +résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez +eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie +véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées +desservies par les Océans.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Or la France peut-elle espérer un allié fidèle, solide, permanent, dans +ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec +courage: non! L'égalité de grandeur, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> quoique de grandeur diverse +dans les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que +l'Angleterre renonçât à la terre ou que la France renonçât à la mer, et +que chacun de ces deux peuples se contentât de l'empire d'un seul des +deux éléments. Voyez le blocus continental de Napoléon provoquant le +blocus maritime de l'Angleterre! L'orgueil légitime de l'Angleterre +n'abdiquera jamais (et nous ne l'en blâmons pas) une grande part +d'influence et d'action sur le continent européen.</p> + +<p>L'ambition, légitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de +prétention navale considérable sur les mers. Son commerce n'en aurait +pas besoin; ses colonies pourraient s'anéantir sans ruiner la mère +patrie, décoration plutôt qu'élément vital de sa puissance: mais son +aptitude à la marine militaire, mais ses grandes gloires et la défense +de ses côtes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et +l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes +choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la +passion, troisième élément plus indomptable <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> encore que les deux +autres; la passion de la rivalité, qu'une grande nécessité peut faire +taire un moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui +se combattent dans le sein de leur mère, l'Europe.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise, +ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être +bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à +l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme +cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit +régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de +l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans +une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de +s'informer de quel parti est <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> l'Angleterre, toujours et +invariablement du parti opposé à l'avis de la France; et il en est de +même de la France, quoique avec moins d'animosité systématique.</p> + +<p>Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se +compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique +en paix officielle avec Londres.</p> + +<p>L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des +soldats.</p> + +<p>Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut +intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et +proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la +légitimité des insurrections des armées et des insurrections +antimonarchiques des peuples.</p> + +<p>La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des +colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique +précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de +l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à +la France.</p> + +<p>La France veut refréner les Barbaresques sur <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> la côte d'Afrique: +l'Angleterre conteste l'occupation très-inoffensive de l'Algérie.</p> + +<p>En 1858, la France veut intervenir en Italie, à tort ou à droit, contre +l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de +toute son éloquence dans ses tribunes.</p> + +<p>La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralité +envers le reste de l'Italie après ses victoires: l'Angleterre change à +l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonnée par la +France, et pousse le Piémont, la France, l'Italie entière aux extrémités +où nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, même dans +l'anarchie du continent.</p> + +<p>La France veut, très-sagement cette fois, se prémunir sur ses frontières +du midi contre une Italie unitaire, alliée des Anglais: l'Angleterre +proteste contre cette prudence trop légitime, et crie à la conquête, +quand il n'y a de conquérant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet +britannique.</p> + +<p>Ainsi partout, ainsi toujours, dès qu'il y a une folie française sur un +point du globe, <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> l'Angleterre est là pour en profiter; dès qu'il +y a un intérêt légitime de la France quelque part, l'Angleterre est là +pour le combattre. Comment chercher une alliance politique organique +dans une si vigilante inimitié? N'y pensez pas: ce qu'il faut à la +France et à la civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est +la paix, la paix difficile, la paix agitée, mais la paix méritoire, la +paix utile au monde, mais la paix l'œil ouvert et la main armée.</p> + +<p>En résumé, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais!</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Après l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens à la nature, +que voyez-vous? la Russie.</p> + +<p>La Russie sera certainement un jour une alliance très-puissante et +très-fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêt, pour +la France. Napoléon a tenu cette alliance russo-orientale <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> dans +la main après qu'il avait décomposé l'Allemagne et conquis l'Italie +jusqu'à Naples; mais il a brisé cette alliance, en la jetant à terre +dans un mouvement d'impatience, pour tenter son expédition chimérique de +Moscovie, et en forçant du même coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie à +secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en +perspective, a reculé pour nous dans un horizon de plusieurs siècles; et +pourquoi? Vous allez le comprendre.</p> + +<p>Les alliances se fondent sur un intérêt commun.</p> + +<p>Quels sont aujourd'hui les intérêts de la Russie? Elle en a deux: se +consolider en Pologne, empiéter sur les provinces du Danube, s'annexer +les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie +d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie +asiatique, posséder le littoral de la mer Noire, s'y créer une marine +militaire sur les débris de sa marine détruite de Sébastopol; s'emparer +ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher +de là d'un côté, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et +<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> vers le Nil; marcher de l'autre côté, par la Grèce et l'Albanie, +vers le fond de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras +ainsi étendus, étreindre l'empire de Constantin annexé à l'empire de +Pierre le Grand. Voilà son destin, voilà sa nature, voilà sa pensée, +même quand elle ne pense pas: la force des choses pense sans elle.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le +contraire de ces intérêts russes.</p> + +<p>Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne, +comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates, +serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France +libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un +empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser +l'Autriche, notre <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> seul boulevard contre cette pression des +successeurs de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes.</p> + +<p>Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les +Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de +deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de +soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions +d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares, +politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les +vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle +alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes. +Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les +Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier +sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter +cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies, +auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les +fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre +l'alliance antipolonaise; la France catholique <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> aurait crié +anathème contre le patriarche grec.</p> + +<p>La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les +escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de +Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception +peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls +de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la +Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes +et des Français.</p> + +<p>L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses +armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu +pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré +les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie +royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un +ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas; +mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les +historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla +jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> qu'elle ne fut +jamais qu'un sujet de conversation entre des diplomates français +étourdis et impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, +forfanterie de cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme +une menace, mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou +imaginé l'impossible.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Et en Orient, quels sont les intérêts de la France? Sont-ils, comme on +le dit, de doubler l'omnipotence de la Russie en lui livrant pour +dépouille la moitié la plus fertile, la plus opulente, la plus maritime +du monde méditerranéen, dont la France est la plus tributaire par ses +ports sur cette mer de tous les commerces?</p> + +<p>Ces intérêts sont-ils d'étendre cet empire russe, déjà si débordant, de +Varsovie à Babylone, de la Laponie à l'extrême Arabie, de la mer du +Nord à la mer de l'Inde?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> Sont-ils de réunir quatre cents millions de sujets sous un seul +sceptre?</p> + +<p>Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel +empire avec la France par la Méditerranée, en lui livrant les portes des +Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontières +maritimes de la Russie?</p> + +<p>Si c'est là votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc +avez-vous fait, très-sagement et très-héroïquement, il y a quatre ans, +la guerre de Crimée? pourquoi donc avez-vous coulé sous vos boulets, +dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port +prématuré de Sébastopol? Étiez-vous fous alors, ou êtes-vous sages +aujourd'hui, de livrer l'indépendance de l'univers aux czars, dans +l'intérêt d'un petit prince des Alpes qui veut régner à Rome et à +Naples plutôt qu'à Turin?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> VII</h4> + +<p>Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité +de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais +qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de +l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance, +très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être +anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie +britannique et avec l'ambition moscovite.</p> + +<p>Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des +subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si +elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur +ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de +sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la +France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre +le <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin +qui n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces, +dans ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne +au moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec +complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un +bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à +Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du +vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après +son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La +Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de +Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à +laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de +se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est +qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune +négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie +acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence, +n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> de +décomposer pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. +Quelle alliance sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui +représente l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au +cœur de l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde +contre nous en deçà du Rhin, qui représente enfin l'<i>unité allemande</i> en +espérance dans l'Allemagne du Nord? L'<i>unité allemande</i>, la perspective +la plus antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de +l'absurde, génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes! +l'abaissement de notre puissance en Europe! quatre-vingts millions +d'Allemands groupés en une seule puissance active contre trente-six +millions de Français! unité destructive de tout équilibre et de toute +paix, unité de l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la +France que le rêve antifrançais de l'<i>unité</i> de l'Italie à laquelle nous +sommes assez aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce +autre chose que la coalition en permanence contre la France?</p> + +<p>Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat +que l'unité allemande, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> sous la monarchie de la Prusse, serait +donc tout simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un +illuminé peut la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un +prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et +favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples +que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la +satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour +l'extension illimitée de la Russie.</p> + +<p>Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.</p> + +<p>J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le +cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous +récrier, étudions.</p> + +<p>Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la +monarchie universelle <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> de Charles-Quint; aujourd'hui que la +Russie, improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons +en Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la +Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque +allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche? +C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre +l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le +versant oriental de la mer ottomane. Nous disons <i>seul</i>, parce que du +côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de +résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique; +livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de +l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les +dépouilles.</p> + +<p>Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient +n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre +la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France? +L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie, +huit cent mille hommes que nous <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> n'avons ni à lever ni à payer +pour défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence +moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne +serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire +d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne +font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est +naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les +cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la +nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui +les contractent pour le salut commun.</p> + +<p>Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est +l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de +la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité +allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en +permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous? +La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de +l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité +allemande, <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> exactement les mêmes intérêts que la France? +L'alliance, de ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas +écrite par la communauté des intérêts de la France et de la maison +d'Autriche? Favoriser de ses vœux ou de sa diplomatie la Prusse +contre l'Autriche, n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la +France? Aussi voyez avec quel instinct révélateur de haine contre la +France l'Angleterre, depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle +pas toujours cultivé à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance +obstinée de l'Angleterre avec le cabinet de Berlin doit éclairer le +cabinet des Tuileries: l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une +alliance française.</p> + +<p>Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet +de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis +quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si +elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer, +vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était +moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et +ses amours cachent toujours un <i>mal-vouloir</i> <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> contre la France. +Votre boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le +cabinet de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le +danger!—témoin l'<i>unité italienne</i> et l'<i>unité allemande</i>, ces deux +écueils où l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Ces deux grands intérêts vitaux, résister au débordement russe en +Occident et en Orient, et résister à l'unité allemande bien plus encore +qu'à l'unité italienne, sont donc deux intérêts communs, identiques à +l'Autriche et à la France. L'alliance sur ces deux points entre la +France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais imposée. Supposez +un moment par la pensée que l'Autriche se soit évanouie dans la nuit, +que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorbé tous les +membres de la confédération allemande, que l'unité de l'Allemagne +<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> fasse le pendant de l'unité italienne, et demandez-vous ce qu'il +en serait de la France à son réveil!—Partisans dénaturés de ces unités +antifrançaises, savez-vous ce que vous aurez? <span class="smcap">L'unité russe</span>!—Voilà ce +qu'à votre insu vous poursuivez! Ô Mirabeau! ô grande clairvoyance +éteinte avant le temps, tu l'avais prévu, tu l'avais dit! Mais alors la +France n'avait pas le vertige des unités, qui sont sa perte, contre les +fédérations et contre les équilibres, qui font son salut!</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Pourquoi donc, me dira-t-on, ce système d'alliance que vous proclamez le +seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore? +Pourquoi les cent voix populaires de la France répètent-elles, à la +suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre +l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et +qu'ils n'ont pas encore <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> réfléchi à ce qu'ils proclament; c'est +ensuite parce que le vieil écho des casernes impériales du premier +empire n'a pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre +à l'Autriche depuis Leipzig jusqu'à Fontainebleau; c'est enfin parce que +deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont +malheureusement interposées entre la France et l'Autriche depuis les +traités de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout, +devaient, tant qu'elles n'étaient pas tranchées, empêcher la France et +l'Autriche de se reconnaître et de s'allier.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si +mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers +diplomatiques.</p> + +<p>Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y +oppose, détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire +ottoman. Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en +Occident; les remplira qui pourra!</p> + +<p>Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre +sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir.</p> + +<p>Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?</p> + +<p>Qu'arriverait-il de l'Europe?</p> + +<p>On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées, +possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace +peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une +même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des +Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un +empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en +était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle +croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au +profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou +l'extermination des Ottomans; mais cette statistique <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> de +l'empire ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont +les intéressés bercent les multitudes.</p> + +<p>Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie +religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des +chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont +jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur +culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant +de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme, +proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela +autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha +processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer +solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à +toutes les religions.</p> + +<p>La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans +toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni +persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent +seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs +paroles le culte mahométan. On partagea les <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> temples entre les +religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes.</p> + +<p>Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui +couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient +proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit, +comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus +nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de +leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les +monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages +éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond +de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout +crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses +trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se +ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes +des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population, +exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée +dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de +l'industrie, du <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> commerce, de la navigation, de la prospérité +dans tout l'empire?</p> + +<p>Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme, +que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la +Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie +soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit +chrétienne?</p> + +<p>Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure, +jusqu'aux pieds du <i>Taurus</i>, les villages chrétiens soient mêlés aux +villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle +des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse, +dans toutes ces parties de l'empire?</p> + +<p>Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction +dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les +chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent, +possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de +leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la +différence.</p> + +<p>Ils administrent mal, voilà tout leur crime <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> aux yeux des +Européens. Ce vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on +peut même dire qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise +administration; il tient aux lieux, aux climats, à la configuration des +terres, aux montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles +profondeurs de plaines incultes, comment l'administration des tribus +peut-elle être autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et +indirecte? Comment des peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, +demain à cent lieues, suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver +dans les steppes, toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux +leurs familles et leurs tentes, comment de pareilles populations +pourraient-elles se prêter au genre d'administration directe, uniforme +et sédentaire de l'Europe? La tente et la maison établissent des modes +d'administration et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des +systèmes représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des +tribunes à des peuples qui parlent des langues différentes; donnez la +liberté de la presse aux sauvages Kurdes des frontières de <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> +Perse; donnez des préfets et des receveurs généraux aux huttes des +Tartares, aux tentes errantes de l'Éthiopie ou de la Mecque!</p> + +<p>Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des +peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables, +est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté +à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de +leurs chevaux la liberté illimitée du désert!</p> + +<p>L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen, +vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il +faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître +l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau; +en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source +dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte, +des nuées encore inconnues de l'Abyssinie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> XII</h4> + +<p>Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou +errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer, +en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant +sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais +que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou +quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment +remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le +concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou +non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez +intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour +gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs; +mais ce fait n'existe pas. Il y a, en <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> effet, dans l'empire plus +de population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des +<i>Éthiopiens</i>, des <i>Cophtes</i>, des <i>Abyssins</i>, des <i>Égyptiens</i>, des +<i>Arabes</i>, des <i>Bédouins</i>, des <i>Kurdes</i>, des <i>Syriens</i> natifs, des +<i>Syriens grecs</i>, des <i>Juifs</i> de Jérusalem et des <i>Juifs</i> de Samarie, des +<i>Mutualis</i>, des <i>Druses</i>, des <i>Maronites</i>, des <i>Insulaires</i>, des +<i>Candiotes</i>, des <i>Cypriotes</i>, des <i>Arméniens</i>, des <i>Tartares</i>, des +<i>Caucasiens</i>, des <i>Hymirètes</i>, des <i>Bulgares</i>, des <i>Serbes</i>, des +<i>Albanais</i>, des <i>Grecs</i> surtout en nombre considérable; en tout, je +crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de mœurs, de +sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.</p> + +<p>Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y +existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman, +si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la +violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion +semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les +unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent, +de manière <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> à former un noyau, une unité quelconque de peuple; +mais elles sont séparées par d'autres groupes de populations différentes +qui interceptent les communications entre elles et qui leur sont +antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder +aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le +granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus +se conglomérer en masse imposante.</p> + +<p>Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le +Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen +par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la +Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis +elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des +millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les +îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est +noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au +delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> +comparée aux Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin +elle se perd au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, +kurdes, persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les +peuples noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez +agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour +s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population +héritière des Turcs.»</p> + +<p>Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres, +disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre +elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races +vivent, et que, si l'on mettait aux voix <i>à qui l'empire</i>, il n'y a pas +une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt +qu'aux Grecs; aux Turcs <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs +plutôt qu'aux Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races +faibles et tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour +nous défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire +turc que le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales +qui nous haïssent.»</p> + +<p>La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante +des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races +ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se +dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les +Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la +Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les +Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la +paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs +schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces +conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les +antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs +<span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces +querelles, le saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie +stupide de ces sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie +surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par +les puissances européennes elles-mêmes?</p> + +<p>Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer +trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les +Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette +monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais +nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu, +à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du +danger de livrer l'empire <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> ottoman aux Russes. La France, sans +s'informer si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a +versé le sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a +bien fait. Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de +la liberté et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a +été là à sa place, à la tête de la civilisation contre la force.</p> + +<p>Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne +serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour +la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait +la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée, +la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première +puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes +françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que +l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait +le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.</p> + +<p>Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les +Russes, les Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> les Anglais, et l'Orient ne serait que +le champ de bataille de l'Europe.</p> + +<p>Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera +et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité +navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié? +Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en +Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements? +Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la +Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant +nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre, +et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La +puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la +France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare +de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses +rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter +ou leur livrer une telle proie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> XV</h4> + +<p>L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une démolition +prochaine qui donnera de l'air à l'Europe, de la place aux rivalités de +l'Europe, de la paix aux intérêts rivaux des puissances, des progrès aux +civilisations chrétiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une +guerre aussi vaste, aussi prolongée que les ambitions de l'Europe; ou +bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la +civilisation européenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient à +la fois.</p> + +<p>Ces deux civilisations tendent à se rapprocher et à se fondre: votre +politique est de favoriser ce progrès parallèle, en maintenant l'empire +ottoman à la place qu'il occupe sur la carte, et en protégeant par un +grand <i>concordat politique</i> avec le chef nominal, et en ce moment +très-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du +Grand-Seigneur par le <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> gouvernement, et tributaires de l'Europe +par l'origine, les mœurs, les religions; c'est ce grand <i>concordat</i> +entre la Turquie et l'Europe qui doit être en ce moment la pensée +dominante de la diplomatie française. Que la France y pense. Elle aura +fait ainsi plus qu'une conquête: elle aura fait l'ordre français en +Turquie, au lieu du désordre européen.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>L'autre question, c'est l'Italie; elle brûle en ce moment, et l'incendie +imprévoyant que le Piémont y a allumé, et que la France n'a pas étouffé +à temps, menace de consumer toute l'Europe.</p> + +<p>Essayons d'en décomposer les éléments et d'en chercher une solution +compatible avec le rétablissement de l'équilibre et avec le maintien de +la paix en Europe.</p> + +<p>La diplomatie n'était autrefois que nationale; <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> depuis la +révolution, la diplomatie est en quelque sorte européenne. On ne +traitait qu'avec les cours; on traite maintenant, dans une certaine +proportion, avec l'opinion. L'élément nouveau appelé l'opinion, force +morale, s'est mêlé aux autres éléments de force matérielle que les +négociations et les traités avaient pour objet de concilier et +d'asseoir.</p> + +<p>Cela est nécessaire à dire, avant de parler de ce qui se remue +aujourd'hui en Italie.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel +de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par +l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait +depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes +puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe. +Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs +gouvernements. <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> L'Italie cherchait les occasions de devenir libre +et grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde +était toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les +classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en +haut que les peuples pensent, c'est par le cœur que les peuples +sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.</p> + +<p>Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne, +était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a +beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête +ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas, +mais les armées manquaient aux tribuns.</p> + +<p>Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont, +race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par +des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt +pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses +deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre +en main sa cause, je vais en faire la mienne. <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Ma monarchie, +jusqu'ici de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des +monarchies, va grandir en un moment, non pas comme une puissance +régulière et par un accroissement progressif, mais à la manière des +explosions révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions +d'âmes, d'un trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une +armée de cinq ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée. +Monarque d'une si riche péninsule, chef courageux d'une si imposante +armée, présent par l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou +six capitales, maître de mille lieues de côtes couvertes de ports +militaires sur la Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les +fermer aux escadres ou aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire +compter l'Autriche et au besoin la France avec moi; c'est un terrible +poids à placer ou à déplacer dans la balance du continent que trente +millions d'âmes, cinq cent mille hommes, l'alliance nécessaire de +l'Angleterre et un drapeau qui sera, à mon gré, selon les +circonstances, celui de la monarchie <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> absolue, celui de la +dictature soldatesque, ou celui de la révolution!»</p> + +<p>Que dites-vous de l'ambition d'un si grand cœur dans un si petit +prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans +doute; mais la France aussi n'est plus la France!</p> + +<p>En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de +soldats sur nos Alpes;</p> + +<p>En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million +d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;</p> + +<p>En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une <i>armada</i> +britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au +premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de +l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de +Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot: +Il n'y a plus de Pyrénées!</p> + +<p>Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a +saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie. +L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> prendre une +position si redoutable contre la France.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>La France, cependant, qui devait se borner à empêcher les envahissements +autrichiens contre le Piémont, à prévenir les interventions étrangères +dans les États italiens, à favoriser, sans y intervenir de la main, le +système fédératif entre les nationalités italiennes, la France a prêté +deux cent mille hommes, des millions et deux victoires à la pensée +antifrançaise du Piémont. Nous ignorons ses motifs, à plus longue vue +que les nôtres, sans doute; les cabinets à une seule tête sont les plus +sûrs des secrets d'État.</p> + +<p>Mais nous voyons se développer jusqu'ici une diplomatie +anglo-piémontaise de nature à donner un jour de grands motifs +d'inquiétude à la France sur sa sécurité en cas de guerre avec le +continent ou en cas de guerre <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> avec la Grande-Bretagne. Car ne +nous faisons pas d'illusion sur l'éternelle reconnaissance et sur +l'indissoluble alliance entre la France et la monarchie piémontaise de +l'Italie <i>une</i>: les rois hommes d'honneur, les ministres qui se +respectent, peuvent être reconnaissants par honneur, par pudeur, par +intérêt momentané; mais les rois meurent, les ministres passent, les +cabinets restent avec l'esprit de leur situation géographique en Europe. +Or l'allié nécessaire de l'Angleterre sur le trône unique de l'Italie, +trop voisin de la France, ne sera jamais un allié de la France contre la +volonté de l'Angleterre.</p> + +<p>Si nous voulons des alliés sûrs au delà des Alpes, et nous avons le +droit de les vouloir, ne permettons pas à une seule maison royale +d'affecter la monarchie universelle de l'Italie, et de retourner contre +nous, à la merci de l'Angleterre, cette monarchie universelle que nous +aurions nous-mêmes fondée contre nous-mêmes. Où serait l'équilibre? où +serait la paix?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> XIX</h4> + +<p>Que devons-nous, libéralement et nationalement, à l'Italie?</p> + +<p>Empêcher l'Autriche d'empiéter sur les États italiens, piémontais ou +autres dont les traités ont garanti l'indépendance, afin que l'Italie, +destinée à être libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop +pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mêmes +au midi de l'Europe.</p> + +<p>Que devons-nous de plus à l'Italie, le Piémont compris?</p> + +<p>Des vœux sincères, et des bons offices licites au besoin, pour que +ces diverses et inconsistantes nationalités constituées dans la +Péninsule se développent en institutions propres, favorables à leur +liberté, et se groupent en confédérations indépendantes pour se protéger +mutuellement contre l'Autriche ou contre toute <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> autre puissance +armée, anglaise, russe, prussienne, même piémontaise, qui tenterait ou +de les conquérir ou de les monopoliser à son profit. Enfin nous lui +devons une force française, toujours prête à garantir cette +confédération italienne.</p> + +<p>Voilà ce que nous devons à l'Italie, et pas plus; mais ce que nous +impose le Piémont, encouragé dans son <i>ambition à outrance</i> par +l'Angleterre, est-ce bien cela?</p> + +<p>Quoi! devons-nous au Piémont deux victoires par mois et cinquante mille +hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que +françaises, à la formidable unité d'une monarchie piémontaise, où nous +devons avoir l'œil, si nous n'y avons pas la main?</p> + +<p>Devons-nous au Piémont le fardeau à perpétuité de deux cent mille +hommes, toujours sur pied pour aller défendre au besoin, à toute heure, +la monarchie unitaire du Piémont contre quiconque voudra, du nord ou du +midi, résister à ce monopole de la maison de Savoie?</p> + +<p>Devons-nous au Piémont le sacrifice de tout ce qui a constitué +jusqu'ici, parmi les sociétés civilisées, ce qu'on appelle <i>le droit +public</i>, le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> droit des gens: le respect des traités, la sainteté +des limites, la légitimité des possessions traditionnelles, +l'inviolabilité des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui +devons-nous le droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces +neutres et dans toutes les capitales où un caprice ambitieux le porte, +au nom d'une prétendue nationalité que le Piémont invoque pour lui en la +foulant aux pieds chez les autres?</p> + +<p>Devons-nous au Piémont le débordement, sans déclaration de guerre et +sans titre, de ses baïonnettes dans toutes les principautés à sa +convenance dans l'Italie septentrionale?</p> + +<p>Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main +armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre +fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté +des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold, +le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône?</p> + +<p>Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais, +dans ces États du <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pape avec lesquels le Piémont n'était pas en +guerre, et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome, +semblaient devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des +territoires? Le drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle +irrévérence, je ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés +intimes à qui nous venions de rendre des services aussi éclatants que +Magenta et Solferino?</p> + +<p>Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée +piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de +Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples +portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et +d'alliance?</p> + +<p>Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans +Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un +royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement +d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime +par la maison de Savoie?</p> + +<p>Devions-nous au roi de Piémont le droit <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> impuni d'aller, à la +tête d'une armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son +dernier asile, à Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du +despotisme de son père, n'avait pas même permis de commettre des fautes +qui motivent l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce +droit des boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des +enfants, des jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on +n'est pas en guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de +la même famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui +veut universaliser la monarchie?</p> + +<p>Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que, +pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau +prétexte de la liberté à porter aux peuples.</p> + +<p>La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée; +la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la +pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte, +n'est qu'une ignominieuse servitude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et +incontestable de se donner la liberté chez eux, de détruire ou de +constituer le gouvernement national qui leur convient; mais nul n'a +droit de leur imposer, sous le nom de <i>liberté</i> et le canon sur la +gorge, la monarchie de la maison de Savoie.</p> + +<p>Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de +l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait +à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de +ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et +aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand <i>hors +la loi</i>, <i>ex lege</i>, du droit des nations.</p> + +<p>Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en +lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de +la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi +responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte +elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour +défendre son royaume et pour l'agrandir <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> contre ces mêmes +envahissements qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.</p> + +<p>La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne +pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français +versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité +monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national +créé contre la sécurité de la nation française.</p> + +<p>C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour +toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des +trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne +plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu +de droit public!</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>La France ne fera certainement pas la partie si belle à ses dangereux +alliés de Turin, <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> et à ses adversaires naturels de Londres.</p> + +<p>Que fera-t-elle, si elle est bien inspirée par l'évidence des dangers +futurs que l'unité monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle +situation que cette unité monarchique piémontaise donne contre nous en +permanence à l'Angleterre, nous prépare?</p> + +<p>Elle se dira, dans sa sagesse, ceci:</p> + +<p>Le mouvement libéral, national, né de lui-même, de son sol et de sa +pensée en Italie, est beau de souvenir et d'espérance.</p> + +<p>L'aspiration d'une grande race éclairée, courageuse, à rentrer en +possession d'elle-même, est un droit; c'est la légitimité de l'âme des +nations.</p> + +<p>Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au +besoin favoriser ce droit, s'il était nié ou attaqué dans son exercice +par des puissances étrangères à l'Italie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> XXI</h4> + +<p>Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de +l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive +ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays +le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes +rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au +secours de l'indépendance du Piémont.</p> + +<p>Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri +par les institutions de Léopold I<sup>er</sup>, s'affranchisse d'une dynastie +qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son +ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution +spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne +vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> XXII</h4> + +<p>Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur +libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement +politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille +être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté +traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la +nation romaine par des institutions représentatives et par des +administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient +<i>Pétrarque</i>, <i>Rienzi</i>, <i>Dante</i>, les souvenirs de sa république avec le +séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous +immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la +puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre +les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux +est le droit <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> commun: le droit des peuples, le droit des +républiques, le droit des théocraties, je dirai plus, le droit du +destin. Ne mettons pas la main entre la Providence et son œuvre. +L'œuvre que vous voudrez faire sera précaire; l'œuvre qu'elle +accomplira elle-même par la main des peuples et par la main de son +premier ministre, le temps, sera durable. Qui a donné au Piémont le +droit de juger ou de préjuger de la volonté des Toscans, des Romains, +des Napolitains, des Siciliens, et de préjuger de la volonté vraie de +ces peuples à son profit? Le jugement des intéressés exprimé par des +armées et rédigé par des conquêtes est suspect à tout le monde.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle +ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à +cultiver un jardin royal pour toute instruction <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> politique, +monte, encore enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un +orage; qu'ensuite il jette une constitution hasardée à ses peuples pour +apaiser l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements +royaux derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant +qu'elle les ramasse;</p> + +<p>Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres +incapables ou perfides;</p> + +<p>Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se +joindre à ses ennemis;</p> + +<p>Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des +Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir; +qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères, +ses jeunes sœurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec +la majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa +patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les +Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté +les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre, +avec ses armées dans le royaume, et <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> vienne, auxiliaire de +l'expulsion, écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le +dernier palais d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son +parent innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par +ses canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation +impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même +de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la +diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles +audaces contre le droit des peuples?—Aussi voyez comme l'orgueil +national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile +commence à protester par son soulèvement de cœur contre une annexion +aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur +paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!</p> + +<p>Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son +libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par +un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume, +ces millions d'hommes de cœur, regardant disposer <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> d'eux +comme d'un troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le +roi de Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs +pareils de population, contre tout droit et contre toute nature, +peuvent-ils faire augurer au monde politique pour une unité monarchique +de l'Italie, dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente +pour tête que des gueules de canon?</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Mais, si cette unité piémontaise de l'Italie, conception désespérée +d'une péninsule justement impatiente de nationalité qui ressuscite, ne +présente à l'Italie monarchisée qu'une perspective de déchirement +intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne présente, au premier +grand trouble européen, que la perspective d'un reflux redoutable de +l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unité de la monarchie +de Turin, à Naples, à Palerme, à <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Rome, à Florence, à Milan, +présente-t-elle à la diplomatie pacifique de la France dans un prochain +avenir?</p> + +<p>Examinons, et récapitulons:</p> + +<p>Nous avons vu que l'alliance autrichienne était la seule alliance +d'équilibre et de paix pour la France, d'ici à très-longtemps.</p> + +<p>Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tête d'un roi de Piémont, +rend à jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche.</p> + +<p>Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tête d'un roi +soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Piémontais, +tendra éternellement par sa nature à inquiéter l'Autriche, non-seulement +en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, dès +aujourd'hui, former des légions hongroises et proclamer hautement le +plan d'insurger la Hongrie et de démembrer l'Autriche?</p> + +<p>Or la seule menace d'insurger la Hongrie précipite de nouveau l'Autriche +dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes +français et italiens, complices à leur insu de cette pensée +antifrançaise et antiitalienne: «Prenez-y garde! la première +insurrection <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> fomentée par vous en Hongrie refait la sainte +alliance.</p> + +<p>«La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-là tous leurs ressentiments, +pour écraser de leurs armées combinées les mouvements de la Hongrie, qui +pourraient remuer aussi la Pologne.—Avais-je tort? Demandez-le au +congrès de Varsovie: tout son mystère est percé à jour par qui sait lire +à travers les murailles.»</p> + +<p>La monarchie unitaire piémontaise en Italie, à la tête de cinq cent +mille hommes, et l'Autriche toujours menacée, seraient donc sans cesse +l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se défendre et +reconquérir.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Qu'en résultera-t-il pour nous, France?</p> + +<p>Serons-nous alliés à tout prix de la monarchie unitaire du Piémont en +Italie?</p> + +<p>Serons-nous alliés de l'Autriche?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Si nous sommes alliés de l'Autriche, nous agirons contre notre +nature et contre nos intérêts en aidant l'Autriche à reprendre une +situation prépondérante en Italie.</p> + +<p>Si nous sommes alliés de l'unité monarchique piémontaise en Italie, nous +serons quatre puissances militaires réunies en une seule agression +contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie.</p> + +<p>Qu'arrivera-t-il?</p> + +<p>Nous anéantirons inévitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance +contre elle. Or, l'Autriche anéantie stupidement par nous, +qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que +toute chose au monde.</p> + +<p>Premièrement, nous aurons fait cette monstruosité antifrançaise, l'<span class="smcap">unité +de l'Allemagne</span> sous la main anglaise de la Prusse, c'est-à-dire l'unité +de cinquante millions d'Allemands liés à l'Angleterre contre trente-six +millions de Français seuls dans le monde.</p> + +<p>Secondement, nous aurons renversé, en détruisant l'Autriche, notre seul +boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et +sur l'Italie. Le monde sera, quand <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> la Russie voudra, moscovite. +Il n'y aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien +la France, sans alliance, sera obligée de descendre à la subalternité +des puissances secondaires; ou bien encore la France, comme après +Azincourt, sera obligée de se reconquérir elle-même par une énergie qui +est en elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son +sang.</p> + +<p>Voilà ce que nous aura coûté la monarchie unitaire du Piémont en Italie! +Je défie le logicien diplomate le plus intrépide d'arriver pour la +France à un autre résultat d'une monarchie unitaire italienne suscitée +par l'Angleterre et réalisée dans la maison de Savoie.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Quelle doit donc être, dans une crise si délicate, si compliquée et si +destructive de l'équilibre européen, la conduite diplomatique de la +France?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Cette conduite nous est tracée par les considérations +très-irréfutables que nous venons de dérouler devant vous.</p> + +<p>Ces considérations, je les récapitule en finissant:</p> + +<p>L'alliance russe est prématurée de plusieurs siècles pour la France. +Cette alliance livrerait l'Orient à la Russie sans fortifier la France +en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimitié à +mort de l'Angleterre.</p> + +<p>L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa +situation géographique, la pointe de l'épée russe sur le cœur de la +France; puisque, par son ambition et par ses affinités traditionnelles, +la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa +rivalité germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unité +allemande, unité que nous devons craindre comme la mort.</p> + +<p>L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature, +ne peut pas abdiquer la prépondérance sur les mers, et que la France, +par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prépondérance sur le continent.</p> + +<p>Deux rivalités légitimes et organiques s'opposent <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> ainsi à la +sincérité d'une alliance anglo-française.</p> + +<p>Ces deux grands peuples peuvent être pacifiés, jamais alliés, tant que +la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre +voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui; +l'alliance, non! Ces deux individualités ne sont pas condamnées à se +faire la guerre, mais elles sont destinées à se faire toujours +contre-poids.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqué les +pensées gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en +Europe, et même d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas, +l'alliance autrichienne est la seule qui réponde à la fois à tous les +intérêts légitimes de l'Autriche et à tous les intérêts de sérieuse et +de légitime grandeur de la France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> La France seule empêche la Prusse de conspirer l'unité allemande +par l'anéantissement de l'Autriche;</p> + +<p>La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie;</p> + +<p>La France prévient, de concert avec l'Autriche, le démembrement européen +de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire à la Russie, toujours +convoitante.</p> + +<p>Tous ces intérêts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne.</p> + +<p>De son côté, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne méridionale contre +la Prusse, empêche l'accomplissement fatal de l'unité allemande, qui +serait la fin de tout équilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et +sur le Danube ottoman. L'Autriche est le <i>nec plus ultra</i>, la colonne +d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard +découvrirait la France.</p> + +<p>L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie. +Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc nécessaires +l'une à l'autre.</p> + +<p>Le seul obstacle de l'alliance entre la France <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> et l'Autriche, +c'était l'Italie. Cet obstacle est à moitié renversé depuis la campagne +de France en Italie, et depuis le refoulement des prétentions +autrichiennes au pied des Alpes et sur l'extrême rive de l'Adriatique.</p> + +<p>Rien de plus négociable aujourd'hui qu'une constitution géographique de +la Vénétie qui donne à la fois satisfaction à l'indépendance fédérative +de l'Italie, et satisfaction à la dignité nationale et à la sécurité +militaire de cette frontière de l'Allemagne du midi.</p> + +<p>Si la France met à ce prix une alliance permanente avec le cabinet de +Vienne, l'Autriche donnera la main à la seule main qui peut la sauver +d'immenses hasards.</p> + +<p>L'article unique de ce traité d'alliance indissoluble est celui-ci:</p> + +<p>La France sanctionne, en cas de guerre défensive contre la Prusse, +toutes les conquêtes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne. +L'Autriche sanctionne, en cas de guerre défensive avec la Prusse, toutes +les conquêtes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> XXVIII</h4> + +<p>Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un siècle; car ce sera +la coalition éventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six +cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre, à cause de la +Belgique; ni la Prusse, à cause des limites du Rhin; ni la Russie, à +cause du Danube, ne porteront défi à ces douze cent mille hommes, +soldats de la paix.</p> + +<p>Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend +maîtresses de l'équilibre du monde, ou maîtresses de leur agrandissement +pour venger cet équilibre! Croyez-moi, voilà l'alliance du destin de +l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la +venger!</p> + +<p>L'unité monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une +menace perpétuelle à l'Autriche, si la France préfère l'alliance de +<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> guerre de Turin à l'alliance de paix avec l'Autriche.</p> + +<p>La France doit-elle autre chose à l'Italie que la liberté et +l'indépendance?</p> + +<p>Doit-elle un trône de trente millions d'hommes à la maison de Savoie?</p> + +<p>Lui doit-elle à tout prix des conquêtes italiennes faites contre son +avis, contre ses intérêts français, contre le droit des nations, contre +la liberté même des États italiens, qui préféreraient à la monarchie +piémontaise un gouvernement propre?</p> + +<p>Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Piémont. Le roi de +Piémont abuse évidemment de l'héroïsme; brave comme s'il n'était que +soldat, et encouragé à tout oser par l'Angleterre, à qui tout convient +de ce qui peut nous nuire, le roi de Piémont, comme le grand Condé, qui +jetait son chapeau au milieu de la mêlée, a jeté sa couronne de +Sardaigne par-dessus les Apennins à Florence, à Rome, à Naples, à +Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce +à la France à la lui rapporter?</p> + +<p>Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> un intérêt italien, +ni un intérêt français: c'est un intérêt anglais et une folie sarde.</p> + +<p>L'intérêt italien, c'est une confédération italienne, une république +d'États avec une diète nationale. Une telle fédération est le droit de +l'Italie indépendante, constituée; la confédération garantit l'Italie +contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-même +sont intéressées à reconnaître cette fédération pacificatrice, qui +garantit l'inviolabilité de l'Italie contre tout le monde, et qui leur +défend à elles-mêmes d'attenter à l'Italie libre, mais qui ne leur +défend plus de former l'alliance de l'équilibre et de la paix.</p> + +<p>Le seul obstacle à l'alliance franco-autrichienne, c'était l'Italie; +depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le +Piémont cesse d'en affecter la domination. Une négociation forte et +prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vénétie, +rendue à elle-même, et non annexée au Piémont. Assez combattu! +négocions. Mais négocions pour une Italie libre, et non pour une Italie +sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> XXIX</h4> + +<p>Nous sommes les diplomates de l'équilibre et de la paix; nous n'en +rougissons pas devant les fanatiques du détrônement universel, +transformés tout à coup en fanatiques du trône unique. Nous croyons que +la forme fédérative, cette république de nations, est la seule forme qui +assurera dignement la durée de l'indépendance italienne, et la seule +aussi qui ne livre pas à l'Angleterre une position continentale neuve et +menaçante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la +monarchie militaire et unitaire du Piémont écartée, le système fédéral +n'éprouvera aucune opposition sérieuse de l'Europe, excepté de la part +de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vénétie se dénouera +plus aisément par la négociation qu'elle ne se tranchera par la guerre. +<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Nous croyons qu'une fois cette question de la Vénétie partagée +ou résolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830, +l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et +de la grandeur des deux peuples.</p> + +<p>Nous le croyons avec tant de foi que, malgré notre amour de la paix, si +le Piémont et l'Angleterre s'obstinaient, le Piémont par ambition, +l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prévision de nos +embarras, à ruiner le système d'une Italie fédérale, à élever avec les +débris de tant d'États un trône, italien de nom, anglais de base, +antifrançais d'intention, sur toute la péninsule; et si le Piémont et +l'Angleterre mettaient l'élévation de ce trône au prix de la paix ou de +la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirions +franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit +être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous +dirons: Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!...</p> + +<p>La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce +n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir. +Qu'est-ce <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de +notre sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place +à l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. Le système fédératif, +républicain ici, monarchique là, fait de la péninsule régénérée les +<span class="smcap">États-Unis italiens</span>. Cela ne vaut-il pas le trône improvisé et précaire +de la maison de Savoie?</p> + +<p>Les <span class="smcap">États-Unis italiens</span> seront défendus par tout le monde, même par +l'Autriche. Le trône unique de la maison de Savoie sera continuellement +contesté par l'Italie, éternellement menacé par tout le monde; ce ne +sera qu'une dictature imposée aux peuples d'Italie par des baïonnettes, +au lieu d'une liberté fédérale laissant à chaque nationalité italienne +son caractère, sa noblesse et sa dignité.</p> + +<p>L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre à perpétuité. +Choisissez!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> XXX</h4> + +<p>Ainsi aurait parlé M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix +du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrès!</p> + +<p>Les <i>États-Unis italiens</i>, voilà le mot de la situation, voilà la +politique de la France, voilà la gloire et la liberté de l'Italie. Le +reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> LXII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>CICÉRON</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Cicéron est le plus grand <i>homme littéraire</i> qui ait jamais existé parmi +les hommes de toutes les races humaines et de tous les siècles, si nous +en exceptons peut-être <i>Confucius</i>. Les uns ont été plus poëtes, les +autres aussi éloquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi +philosophes, ceux-là aussi écrivains; mais nul, sans en excepter +Voltaire, n'a été, dans tous les exercices de la pensée, de la parole ou +de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi élevé, aussi universel, +aussi complet <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> que Cicéron. C'est le nom culminant de toute +littérature antique; il résume en lui deux mondes, le monde grec et le +monde romain. Celui qui connaîtrait bien les œuvres de Cicéron +connaîtrait à peu près tout ce que les hommes ont pensé, dit et écrit de +plus juste et de plus parfait sur ce globe, avant l'Évangile.</p> + +<p>Nous allons essayer de vous faire apprécier ce grand esprit; si nous y +réussissons, vous pourrez dire que vous avez vécu avec la meilleure +compagnie de tous les siècles, avec la plus haute personnification de +l'homme de lettres.</p> + +<p>Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons écrite dans un autre +ouvrage. Grâce à cette étude approfondie de sa vie et grâce à sa +correspondance, nous le connaissons comme s'il eût été un de nos +collègues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie +privée.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne réunit autant de +facultés diverses et <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> puissantes que Cicéron. Poëte, philosophe, +citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de +la république, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte, +orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur +d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement +et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement +des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt +aux affaires publiques de sa patrie, qui étaient alors les affaires de +l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et +ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la +Divinité, à mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-même!</p> + +<h4>III</h4> + +<p>On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la +contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des +indécisions regrettables, à la fin de sa vie, envers les tyrans de sa +patrie. Mais ces deux <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> fautes, si on étudie bien son histoire, ne +sont pas les fautes de son caractère: elles sont surtout les fautes de +son temps.</p> + +<p>La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où une +religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines, n'avait +pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité, +qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans +la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de +Dieu.</p> + +<p>Et, quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies +qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la +république romaine, à la corruption des mœurs, à la lâcheté du +peuple, à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste +envers ce grand homme. À aucune époque de sa carrière civile il n'a +montré devant son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il +ne faiblit pas devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette +force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la république +contre César, il lui fallait un point d'appui dans la république: il n'y +en avait plus. Ce n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> +ce fut le point d'appui. On peut plaindre le temps, mais non accuser le +citoyen.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut +propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir +dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces +divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent +un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le +décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là +est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur, +celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la +fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces +aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand +détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On +n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de +dépasser quand <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> il créait une intelligence plus universelle ou +une âme plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, +écrivait l'<i>Anti-Caton</i>, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des +poëmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au +barreau, haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement +au sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en +Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de +littérature à Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie +qui faisait l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il +était plus universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de +l'antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, +nous effacerons ces barrières jalouses et arbitraires que notre +civilisation moderne place entre les facultés de la nature et les +services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa +patrie.</p> + +<p>Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un +magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte +d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des +rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et plus +beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un +fragment, mais un ensemble.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres +de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle +qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a +besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses +traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par +l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son +image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à +recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez, +aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en +lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se +répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore, +passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce +détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> amaigries par +les contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux +harangues. Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que +l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, +qui se posait et qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On +voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute +l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se +levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole.</p> + +<p>Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de +clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait +quand il traversait la place pour monter aux <i>rostres</i>. Il tenait à la +main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes, +ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de +ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, +n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de +l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les +offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à +plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les +couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> aux +oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à +cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies +et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice, +toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui +n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour +se rendre visible à l'humanité.</p> + +<p>Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la +fréquentation du <i>forum</i>, à juger ses orateurs en artiste, appréciait +dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait +l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur +et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa +majesté.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome, +nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par +le courage et la vertu, comme <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> toutes les mères où se moulent les +grands hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice, +dit la rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant, +le salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet +enfant répandaient dans le cœur de sa mère et de sa nourrice on ne +sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées.</p> + +<p>Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait +obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans +rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une +fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré +la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome, +cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois +déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient +distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes +inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à +Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit +isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant +d'y faire éclore un fruit consommé. <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> En remontant de quelques +générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le +grand homme que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi +dans la famille poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de +seconde inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père, +et surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus +frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de +beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'œuvre dans +les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard +de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans +une seule âme les vertus des âmes de cent générations.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de +Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le +cœur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et +romaines l'enfant, qui <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> promettait de bonne heure tant de gloire +à sa maison.</p> + +<p>La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la +littérature latine a été depuis pour nous: la tradition de l'esprit +humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées.</p> + +<p>La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion +plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut, en sortant du +berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses +intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement +reconnue autour de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire, +dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie.</p> + +<p>Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes +<i>roi des écoliers</i>; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des +leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et +ils lui faisaient d'eux-mêmes cortége jusqu'à la porte de sa maison, +comme au patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée +parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on +l'acclame comme un phénomène; et, comme les phénomènes sont isolés et +ne se <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi +les hommes, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune +Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et +aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine!</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe +du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les réalités +futures de l'existence; elle remue les fantômes de toutes choses avant +de remuer les choses elles-mêmes; elle est le prélude des pensées et le +pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, +Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la poésie: c'est +le luxe des séves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les +orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois +dans sa vie!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> IX</h4> + +<p>Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si +souverain orateur que parce qu'il fut poëte. La poésie est l'arsenal de +l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud: +partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poëtes; ce qu'on retient +à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes +d'être chantées et perpétuées par des vers.</p> + +<p>En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le +placèrent, disent les histoires, parmi les poëtes renommés de son temps. +Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.</p> + +<p>Il étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette +science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de +Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores +à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant +tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur +la terre, pour se <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> former à lui-même dans son âme un trésor +intarissable de vérités, d'exemples, d'images, d'élocution, de beauté +morale et civique, il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ce +trésor pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre +gloire, immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des +buts et un des prix de la vertu.</p> + +<p>Il suivait assidûment aussi, à la même époque, les séances des tribunaux +et les séances du <i>forum</i>, ce tribunal des délibérations politiques +devant le peuple écoutant, regardant agir les grands maîtres de la +tribune de son temps, Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout +Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses +traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple, et il +s'étudiait, en rentrant chez lui, à reproduire de mémoire sous sa plume +les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son +esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte +s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres +et sur les destinées de Marius, son grand compatriote.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> X</h4> + +<p>Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent +les empires ou les républiques, au moment où leurs institutions les ont +élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence +permet à un peuple de parvenir. Arrivées à ce point culminant de leur +existence et de leur principe, les nations commencent à chanceler sur +elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un +vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature. +C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les +plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus +atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron +apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de +la décomposition de la république romaine; en sorte que son histoire, +mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, est +à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables +de <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands +crimes, des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes +de Rome.</p> + +<p>La liberté, la servitude de l'univers, se conquièrent, se perdent, se +jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme +d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'écho de +l'univers.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Le principe de la république romaine était l'annexion d'abord de +l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la +domination des Romains. Grandir était leur loi; on ne grandit en +territoire que par la guerre, la guerre était donc la fatalité de ce +peuple. D'abord défensive dans ses commencements, la guerre romaine +était devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la +gloire donne la popularité; la popularité donne aux ambitieux la +puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution: il +donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait, des +triomphateurs, des candidats à la tyrannie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> XII</h4> + +<p>Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre +universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes +aussi, étaient devenues nécessaires.</p> + +<p>De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la +liberté et au pouvoir tout moral des lois.</p> + +<p>Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises +ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et +du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions +militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles.</p> + +<p>Celles qui étaient licenciées, après qu'on leur avait partagé des +terres, formaient, dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome, des +noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à +donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> aux +tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux.</p> + +<p>Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et +subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient +destinées à subjuguer le monde.</p> + +<p>Les Romains avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur +renvoyait des tyrans domestiques. Déjà l'épée se jouait des lois; déjà, +sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux +et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats. +Les gouverneurs de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient +leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome +n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais +où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions, +où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux +étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps.</p> + +<p>Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron revêtit +la robe virile pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de +magistrat sur la scène du temps.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> XIII</h4> + +<p>Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et +avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait +pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le +sénat. Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légions à la +démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses +assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie.</p> + +<p>Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui +avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées +contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les +égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le +rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé +les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis +abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, +et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés, +subjugués, ensanglantés par lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Une guerre qu'on appelait la <i>guerre sociale</i>, guerre des +auxiliaires de la république contre Rome elle-même, avait compliqué +encore, par l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de +passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les +bons citoyens de Rome s'enrôlèrent pour défendre la patrie, même sous la +dictature d'un tyran.</p> + +<p>Cicéron suivit dans le camp de Sylla son modèle et son maître, l'orateur +Hortensius. Il en revint, avec les légions victorieuses de Sylla, pour +assister avec horreur à l'éclipse de toute liberté, aux dictatures, aux +proscriptions, aux égorgements de Rome.</p> + +<p>Son extrême jeunesse et sa vie studieuse à Arpinum le dérobèrent, non au +malheur, mais au danger du temps. Il reparut à Rome après le +rétablissement violent, mais régulier, des choses et du sénat par Sylla.</p> + +<p>Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par +l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi +à l'estime et à la reconnaissance du peuple avant de briguer ses +suffrages pour les magistratures. Il publia en même temps des livres +sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoire, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> qui +décelaient la profondeur et l'universalité de ses études.</p> + +<p>Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les +plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection, +inconnue jusqu'à ce jeune homme, dans la discussion des causes privées. +Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des +témoignages, élévation des pensées, puissance des raisonnements, +harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de +l'esprit, pathétique du cœur, grâce et insinuation des exordes, force +et foudre des péroraisons, beauté de la diction, majesté de la personne, +dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au +sommet de l'art et de la renommée.</p> + +<p>Ses discours, préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à +loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés +studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris +fragments par fragments, tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins, +tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, +soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en +public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> +foule, enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille +de l'imprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité +de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ces discours +existent, revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des +événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils +forment des volumes; ils sont restés monuments de l'esprit humain.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du +jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps +fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de +clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, +ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort +pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son +exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop +tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue +gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ses +amis d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée +pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait +légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait +osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la +Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et +à visiter Athènes.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus +renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui +dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses +immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à +la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui +n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se +proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir +à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans +la recherche du vrai, dans la jouissance <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> de l'art. Mais sa +santé se rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus +célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre +discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration +pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait +vaincus par les armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il +leur donnait des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, +d'harmonie, d'intonation, de geste.</p> + +<p>La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et +qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva +Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et +il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les +grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si +ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et +ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, +objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de +Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre +part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> «Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus +grande gloire et la plus honnête?—En suivant toujours tes propres +inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle.</p> + +<p>Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en +effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne +s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne +faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les +jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.</p> + +<p>On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des +hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses +immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme <i>grécisé</i>, philosophe +spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire +méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.</p> + +<p>Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> continua à se +perfectionner en silence par le seul amour du beau et du bien.</p> + +<p>Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène +romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les +intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait +d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait +à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui +achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui +consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse +de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui +ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses, +qu'on nomme le beau.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le +conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas +priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, +l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu +et l'éloquence ne lui avaient été données, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> lui disaient-ils, +que comme deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre +les hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie, +entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»</p> + +<p>Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la <i>questure</i> la même année +où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles +Hortensius et Cotta, sollicitèrent le <i>consulat</i>, première magistrature +de Rome, qui durait un an.</p> + +<p>Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps +ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant +tous les trois.</p> + +<p>La <i>questure</i> était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat. +Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et +d'approvisionner Rome.</p> + +<p>Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la +Sicile à Cicéron.</p> + +<p>Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple +romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout +entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de +rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Il y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands +génies que la mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit +restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.</p> + +<p>Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse +faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce +nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une +immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, +dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses +agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple +mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses +yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune +modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que +sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette +maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui +assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le +nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter +par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le +plus dans la foule, et de les <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> saluer tous par leur nom quand +ils l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un +affranchi, qu'on appelait le <i>nomenclateur</i>, et qui suivait toujours les +candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix +basse, le nom des citoyens.</p> + +<p>Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages +personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut +jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la +justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix +pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés +et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton, +Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre, +d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant +son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche +et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre +les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de +campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le +bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe, +séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> ces +retraites comme un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence, +les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à +l'entretien avec ses amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la +promenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il +avait recueillies, d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant +aucune pour le travail, le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec +le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le +bruit du jour dans toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps +reprenait l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette +vibration nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des +vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec +les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas +encore envié.</p> + +<p>La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa +vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa +carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par +le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de +mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> XVIII</h4> + +<p>De charge en charge, par la protection de Pompée, chef de l'aristocratie +conservatrice de Rome, Cicéron fut élevé à la charge suprême de la +république, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles +furent l'occasion de sa plus vive éloquence d'homme d'État.</p> + +<p>Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé, +factions représentées dans Marius, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt +après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des +patriciens et des plébéiens qui déchiraient la république depuis +quelques années, il y avait à Rome une faction de l'anarchie, de la +démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui +n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre +sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du +gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne +toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> d'abord la populace, écume du peuple, qui s'imprègne et qui se +corrompt de tous les vices du temps, et qui flotte, à la surface des +grandes villes, au vent de toutes les séditions.</p> + +<p>C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves, +rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et +toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient pas +pour leur faire leur juste place.</p> + +<p>C'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de +Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans +certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur +médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant +épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur +fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux +séditions de la patrie.</p> + +<p>Enfin c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de +Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant +gardé le crédit en perdant les vertus de leur ancêtres, corrompus de +mœurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de +scandales, indifférents d'opinions, avides de fortune, trahissant +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> leur sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, +se faisaient les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices +masqués ou démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue +et leur grandeur future dans l'abîme de leur patrie!</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir, +les ferments et les fauteurs de bouleversements.</p> + +<p>Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions liguées pour la +ruine de la république, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef, +était Catilina.</p> + +<p>Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace +effrontée, audace que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme, +d'une renommée militaire, seule qualité qu'on ne peut lui contester, +d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices +dans les parties honteuses du cœur humain; soupçonné, sinon +convaincu, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> du meurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie +Appienne, d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes +que des crimes; mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa +popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de +liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs, +sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse +renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont +beaucoup l'accusaient tout bas.</p> + +<p>Catilina était encore préteur: il avait élevé son ambition jusqu'au +consulat.</p> + +<p>À peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand +orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir, +d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les +soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves, à l'assassinat de +Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une +occasion de revanche, et une dictature de crimes pour lui et pour ses +complices.</p> + +<p>Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins un +confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> XX</h4> + +<p>À l'immense rumeur d'une si vaste conspiration, dont les têtes seules +étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout l'existence, +Cicéron rassemble le sénat, et somme Catilina d'avouer ou de désavouer +son crime. «Mon crime? répond insolemment le factieux; est-ce donc un +crime de vouloir donner une tête à la puissance décapitée de la +multitude, quand le sénat, qui est la tête du gouvernement, n'a plus de +corps et ne peut rien pour la patrie?»</p> + +<p>À ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace, +donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.</p> + +<p>Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa +patrie; il envoie à Manlius, un de ses complices, qui commandait un +corps de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de +marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un +des conjurés, qui doit à <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> heure fixe en rassembler le peuple et +diriger les mouvements. Les armes, les torches, sont prêtes; les +édifices, les victimes, comptés: Cicéron est la première de ces +victimes. C'est dans le sang de son premier citoyen que les scélérats +doivent éteindre les lois antiques de Rome.</p> + +<p>Une femme illustre, maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au +complot, court dans la nuit avertir Cicéron de fermer le lendemain sa +maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du +jour à la porte du consul, dont ils avaient promis la tête; ils trouvent +cette porte gardée par une poignée de bons citoyens. Cicéron vivant, la +ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le sénat un +guide. L'exécution du complot est ajournée.</p> + +<p>Cicéron n'ajourne pas la vigilance; il convoque le sénat, à la première +heure du jour, dans le temple fortifié de Jupiter Stator, ou +conservateur de Rome.</p> + +<p>Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves contre +lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul.</p> + +<p>À son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina, +comme pour se préserver de la contagion ou même du soupçon du crime. +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur.</p> + +<p>Cicéron, indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi +public la terrible et éloquente apostrophe qui a laissé sur le nom de +Catilina la même trace que le feu du ciel laisse sur un monument +foudroyé. La pensée s'y précipite sans haleine en paroles courtes, comme +si l'impatience et l'indignation essoufflaient le génie. En voici +quelques mots qui feront juger l'orateur et le criminel:</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de +temps ta rage éludera-t-elle nos lois? À quel terme s'arrêtera ton +audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les +forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni +ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour +cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien +n'a pu t'ébranler? Tu ne vois <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> pas que tes projets sont +découverts? Ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de +toutes parts! Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la +nuit dernière et celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu t'es +rendu? quels complices tu as réunis? quelles résolutions tu as prises? Ô +temps! ô mœurs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul +les voit, et Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat; +il est admis au conseil de la république; il choisit parmi nous et +marque de l'œil ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de +courage, nous croyons faire assez pour la patrie si nous évitons sa +fureur et ses poignards! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû +t'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux +nous frapper. Le premier des Gracques essayait contre l'ordre établi des +innovations dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P. +Scipion, qui cependant n'était pas magistrat, l'en punit par la mort. Et +lorsque Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre de carnage et +d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas!</p> + +<p>«Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la république +des changements <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> que méditait Spurius Mélius, le tua de sa +propre main: de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il +n'est plus ce temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper +avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharné. +Aujourd'hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un +pouvoir terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet ordre, +ne manquent à la république; nous seuls, je le dis ouvertement, nous +seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs..... +......Rappelle à ta mémoire l'avant-dernière nuit, et tu comprendras que +je veille encore avec plus d'activité pour le salut de la république que +toi pour sa perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit tu te rendis (je +te parlerai sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se +réunirent en grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. +Oses-tu le nier? Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le +nies; car je vois ici dans le sénat des hommes qui étaient avec toi. +Dieux immortels! Où sommes-nous? Dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? +Quel gouvernement est le nôtre? Ici, Pères conscrits, ici même, parmi +les membres de cette assemblée, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> dans ce conseil auguste où se +pèsent les destinées de l'univers, des traîtres conspirent ma perte, la +vôtre, celle de Rome, celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul +les voit et prend leur avis sur les grands intérêts de l'État; quand +leur sang devrait déjà couler, il ne les blesse pas même d'une parole +offensante. Oui, Catilina, tu as été chez Léca l'avant-dernière nuit; tu +as partagé l'Italie entre tes complices; tu as marqué les lieux où ils +devaient se rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que +tu emmènerais avec toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun +allumerait l'incendie; tu as déclaré que le moment de ton départ était +arrivé; que, si tu retardais de quelques instants, c'était parce que je +vivais encore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains qui, pour +te délivrer de cette inquiétude, t'ont promis de venir chez moi cette +nuit-là même, un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit. À +peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me suis entouré d'une +garde plus nombreuse et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui, +sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour +m'arracher la vie. Je les ai nommés d'avance à plusieurs de nos +premiers <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> citoyens, et j'avais annoncé l'heure où ils se +présenteraient................</p> + +<p>«Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de +l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui +ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du +consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des +Comices, armé d'un poignard? que tu avais aposté une troupe d'assassins +pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le +repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton +bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes; +ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis. +Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul, +n'as-tu pas attenté à ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de +toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse +semblait rendre inévitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes +succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé. +Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts. +Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il été arraché +de tes mains! Combien de fois un hasard <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> imprévu l'en a-t-il +fait tomber! Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt. +Dis-nous donc sur quel affreux autel tu l'as consacré, et quel vœu +sacrilége t'oblige à le plonger dans le sein du consul!</p> + +<p>«À quelle vie, Catilina, es-tu désormais condamné! car je veux te parler +en ce moment, non plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec la +pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer dans le sénat: eh bien, +dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches, +quel est celui qui a daigné te saluer? Si personne, avant toi, n'essuya +jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du sénat prononce +le flétrissant arrêt si fortement exprimé par son silence? N'as-tu pas +vu, à ton arrivée, tous les siéges rester vides autour de toi? N'as-tu +pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort, +quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser désert tout ce côté +de l'enceinte? Comment peux-tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te +le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te +redoutent, je me croirais forcé d'abandonner ma maison; et tu ne crois +pas devoir abandonner la ville! Si mes concitoyens, prévenus d'injustes +soupçons, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> me haïssaient comme ils te haïssent, j'aimerais mieux +me priver de leur vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités; et +toi, quand une conscience criminelle t'avertit que depuis longtemps ils +ne te doivent que de l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux +pour qui ton aspect est un cruel supplice! Si les auteurs de tes jours +tremblaient devant toi, s'ils te poursuivaient d'une haine +irréconciliable, sans doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs +yeux. La patrie, qui est notre mère commune, te hait: elle te craint; +depuis longtemps elle a jugé les desseins parricides qui t'occupent tout +entier. Tu te révolteras contre son jugement! tu braveras sa puissance! +eh quoi! tu mépriseras son autorité sacrée! Je crois l'entendre en ce +moment t'adresser la parole: Catilina, semble-t-elle te dire, depuis +quelques années, il ne s'est pas commis un forfait dont tu ne sois +l'auteur, pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul as eu le +privilége d'égorger impunément les citoyens, de tyranniser et de piller +les alliés. Contre toi les lois sont muettes et les tribunaux +impuissants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d'outrages +méritaient toute ma colère: je les ai dévorés en silence. Mais être +condamnée à de <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> perpétuelles alarmes à cause de toi seul, ne +voir jamais mon repos menacé que ce ne soit par Catilina, ne redouter +aucun complot qui ne soit lié à ta détestable conspiration, c'est un +sort auquel je ne peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi des +terreurs qui m'obsèdent: si elles sont fondées, afin que je ne périsse +point; si elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre.»</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>À part un peu de déclamation plus oratoire que politique, l'éloquence +humaine a-t-elle bouillonné jamais dans aucune poitrine en pareils +accents? Voilà Cicéron orateur politique.</p> + +<p>Nous avons assisté de nos jours, dans un pays aussi lettré que Rome, +dans des temps aussi révolutionnaires que le temps de Cicéron, à des +scènes d'éloquence aussi décisives que celle du sénat romain, entre des +hommes de bien, des hommes de subversion, des ambitieux, des factieux, +des Catilinas, des Clodius, des Cicérons, des Pompées, des Césars +modernes; nous <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> avons assisté, disons-nous, aux drames les plus +tumultueux et les plus sanglants de notre époque: mais nous n'avons +jamais entendu des accents où la colère et le génie oratoire, le crime +ou la vertu vociférés par des lèvres humaines, fussent autant fondus en +lave ou en foudre dans des harangues si ardentes d'invectives, si +solennelles de vertu et si accomplies de langage!</p> + +<p>Il faut remonter à Vergniaud, parlant devant les assassins qui +l'attendent à la porte de la Convention, pour comparer quelque chose à +cette colère de la vertu et à ce défi à la mort. Les passions n'ont pas +baissé de nos jours; mais l'éloquence littéraire a perdu les foudres +dont Démosthène, Cicéron, Vergniaud, ébranlaient leurs tribunes et +pulvérisaient les factions ou la tyrannie. Qu'est-ce que le harangueur +parlementaire d'aujourd'hui (sauf de rares exceptions) auprès de ces +héros du discours? Le métier tue l'art: la voix tonne, la poitrine n'y +résonne pas; il y a un rôle dans la harangue, il n'y a point d'âme et +par conséquent point d'immortalité. Essayez de relire, après que la +vibration de la voix a cessé de tinter dans l'oreille: vous ne le pouvez +pas; tout s'est évaporé avec le geste et le son de voix. L'engouement +<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> de parti exalte de tels hommes comme des gladiateurs de +théâtre. On les appelle des Cicérons et des Démosthènes: ils ne sont que +des musiciens de phrases. Où sont-ils aux jours des tempêtes civiles? +Ils sont disparus, ils sont muets, ils sont ensevelis dans l'ombre de +leur Tusculum, adorant l'écho, suivant la timide sagesse de Pythagore. +De là ils nourrissent de flatteries obligées l'espérance, toujours +ajournée, des partis, dont ils se proclament les ministres, ministres +des songes qui endorment depuis trente ans leurs clients... Et ils +accusent les hommes de cœur qui se jettent dans le gouffre pour le +combler, et ils dénoncent à la haine ou à l'ingratitude des sectes ou +des cours ceux qui se brûlent les mains en tirant leur patrie de +l'incendie, allumé par les torches de leurs discours! Et ils conseillent +les épurations à leur patrie, pour rester seuls à la perdre et à la +flatter jusqu'à la fin! Voilà ces hommes!</p> + +<p>Mais revenons à l'éloquence patriotique et virile de Cicéron.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> XXIII</h4> + +<p>Catilina, frappé d'effroi par la parole de Cicéron, s'enfuit jusqu'en +Toscane.</p> + +<p>Cicéron prend sur lui d'achever le coup d'État contre la démagogie en +immolant les complices de Catilina.</p> + +<p>Se croyant sûr de l'appui de Pompée, il poursuit les démagogues jusque +dans la personne de Clodius.</p> + +<p>Clodius était ami du jeune César.</p> + +<p>César, patricien corrompu, cherchait un appui dans la plèbe romaine; il +commençait la tyrannie, comme elle commence toujours, par la licence; il +soutenait, à ce titre, Clodius; il affectait de l'intérêt pour Catilina.</p> + +<p>Clodius ameutait le peuple contre Cicéron.</p> + +<p>Pompée s'isolait majestueusement à la campagne.</p> + +<p>Cicéron, poursuivi et menacé jusque dans sa maison par les sicaires de +Clodius, invoquait en vain le peuple, qu'il avait sauvé: le peuple +l'abandonnait lâchement à ses ennemis. Les consuls, intimidés, +fermaient les yeux <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> pour ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas la +force de punir. Cicéron fut obligé de s'exiler. Un <i>plébiscite</i> rédigé +par Clodius lui interdit le sol romain jusqu'à une distance de cinq +cents milles.</p> + +<p>Le sauveur de Rome chercha asile en Grèce: c'était la patrie de son âme.</p> + +<p>Pendant qu'il débarquait au Pirée, port d'Athènes, Clodius, suivi d'une +bande de populace, incendiait sa maison à Rome, ravageait ses maisons de +campagne et faisait vendre à l'encan jusqu'à ses livres. Mais le respect +pour Cicéron et la répugnance à s'enrichir de ses dépouilles étaient +tels que les livres et les jardins restèrent sans acheteurs.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans +sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui +avaient appris à tant aimer.</p> + +<p>Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la +terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare +pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> du parti de +Catilina et les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui +demander compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de +Lentulus et de Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de +sang qui semblait le devancer et le poursuivre, et se réfugia à +Thessalonique, colonie romaine au fond de la Méditerranée, au pied des +montagnes de la Macédoine.</p> + +<p>«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher +Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes +malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter +ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas +moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon +héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à +l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces +malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de +mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à +Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme +ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut +<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me +reste de temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les +finir!... Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais +y a-t-il une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la +mienne? Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence, +doué de telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique, +d'estime et d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... +Puis-je oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore +aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à +quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère, +enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre +inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes +larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil), +je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de +désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je +sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute +que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> parlez, +dans votre dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a +faite de mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se +lève accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le +sentiment des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature +qu'ils s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère +présente comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes +amis ne m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer +le cœur par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une +résolution et une attitude de coupable suppliant, indignes de moi? +Pourquoi n'ai-je pas affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je +serais mort glorieusement à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de +ma victoire!... Mais pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur +moi plus que sur vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est +moins pour m'accuser moi-même que pour me rendre ces fautes plus +pardonnables en y associant un autre moi-même!...</p> + +<p>Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis +rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire, +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> me poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne +voudrais pas m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il +arrivait quelque changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne +fusse trop longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier +dans votre maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien +indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour +être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma +patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable +existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement, +ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus +courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de +la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou +l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à +moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon +frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai +pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> XXV</h4> + +<p>Mais au moment où Cicéron se préparait à mourir, pour se punir lui-même +du crime de ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre +infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome +vers celui qui l'avait sauvée, par son éloquence et par son courage, de +la nécessité des dictateurs ou de la honte des anarchies.</p> + +<p>Clodius, sans contre-poids, obligé d'enchérir chaque jour sur les +démences et sur les excès de la veille, afin de rester à la tête de la +populace, à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à +fatiguer la licence elle-même et à inquiéter Pompée, non-seulement sur +sa puissance, mais sur sa vie: il menaçait également César jusqu'au sein +de son armée des Gaules. César, Pompée, le sénat, les patriciens +opprimés, les plébéiens vertueux, se liguèrent sourdement pour inspirer +au peuple l'horreur de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme +qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangues, à la popularité +perverse du tribun.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> XXVI</h4> + +<p>Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius, +osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune.</p> + +<p>Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et qui +avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses +sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand +proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita +Fabricius de la tribune, dispersa le cortége des amis de Cicéron, et +couvrit de cadavres la place publique.</p> + +<p>Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de +Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés +sur les marches de la tribune.</p> + +<p>Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son +collègue.</p> + +<p>Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la +main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin +d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> À la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun +Milon et du préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les +satellites du démagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice +dans Rome que celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une +troupe de gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius.</p> + +<p>Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et +encouragé à l'audace par l'indignation du peuple, qui commençait à +rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron.</p> + +<p>Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du +trésor public.</p> + +<p>Pompée lui-même sortit de son apathie, et rentra à Rome pour y rétablir +les lois et pour y appuyer de l'autorité des armes le rappel de Cicéron.</p> + +<p>Le retour de l'orateur à Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'à +Rome.</p> + +<p>Clodius, à la tête de la populace, osa l'affronter encore. Cicéron fut +obligé de s'abriter contre ce persécuteur dans sa retraite d'Antium et +dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y +composa. Ce fut l'époque poétique de sa vie; le loisir et l'infortune +<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le refirent poëte. Ses poëmes, perdus aujourd'hui, étaient, +dit-on, dignes de son éloquence.</p> + +<p>Cependant un honnête homme indigné, Milon, tua Clodius.</p> + +<p>Cicéron revint à Rome pour y défendre Milon devant ses juges.</p> + +<p>Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a évidemment imité une +des figures les plus hardies de la péroraison du discours de Cicéron +pour son ami et son vengeur Milon.</p> + +<p>«Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine, je déclame avec plus de +passion que de vérité contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute +personne n'eut plus que moi le droit de haïr Clodius; mais c'était +l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait à peine égaler +l'horreur qu'il inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni +même de concevoir à quel point de scélératesse ce monstre était parvenu. +Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos +pensées sont libres, et notre âme peut se rendre de simples fictions +aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je, +qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> que Clodius revivra... Eh quoi! vous pâlissez! Quelles seraient +donc vos terreurs s'il était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la +seule pensée qu'il puisse vivre vous pénètre d'un tel +effroi!..............</p> + +<p>«Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux qui tuèrent des tyrans. +Que n'ai-je pas vu dans Athènes et dans les autres villes de la Grèce! +Quelles fêtes instituées en mémoire de ces généreux citoyens! quels +hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte même des peuples +consacrent leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de décerner des +honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de +forfaits, vous souffririez qu'on le traîne au supplice!..</p> + +<p>«Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui préside à toute la +nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un +principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence +souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste +univers! Osera-t-on la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos +sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? Mais cette âme qui est +en nous, par qui nous pensons et prévoyons, qui m'inspire en ce moment +<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> où je parle devant vous, notre âme aussi n'est-elle pas +invisible? Qui sait quelle est son essence? qui peut dire où elle +réside? C'est donc cette puissance éternelle, à qui notre empire a dû +tant de fois des succès et des prospérités incroyables, c'est elle qui a +détruit et anéanti ce monstre, et lui a suggéré la pensée d'irriter par +sa violence et d'attaquer à main armée le plus courageux des hommes, +afin qu'il fût vaincu par un citoyen dont la défaite lui aurait pour +jamais assuré la licence et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été +conduit par un conseil humain; il n'est pas même un effet ordinaire de +la protection des immortels. Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être +émus en voyant tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste +vengeance. Je vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels +associés au même culte que les nôtres, et non moins anciens que les +autels du peuple romain, etc.»</p> + +<p>C'est là l'apparition personnifiée de la <i>hideuse</i> banqueroute qui +faisait tressaillir l'Assemblée nationale dans la prosopopée de +Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de +Cicéron qui sont la divinité <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> de l'éloquence; il en appela à la +raison, jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicéron +montait plus haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter.</p> + +<p>«Ô Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misérable, si elle perd un +tel défenseur! Mais finissons: les larmes étouffent ma voix, et Milon ne +doit pas être défendu par des larmes!...» Les sanglots du peuple +coupèrent ses dernières paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les +assemblées parlementaires ont des colères et jamais de larmes. Quant à +nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois, +ce peuple, pleurer d'émotion honnête et patriotique, comme les Romains +de Cicéron.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Cicéron fut nommé pontife, puis proconsul en Syrie. Il commanda des +légions; il pacifia les provinces orientales de la république; il s'y +fit adorer pour sa justice et pour sa bonté. Les étrangers l'appelèrent +le père des alliés de Rome et des tributaires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Revenu à Rome, il y tomba en pleine guerre civile.</p> + +<p>César avait passé le Rubicon, en jetant au hasard le sort de la +république.</p> + +<p>Pompée, resté à Rome avec les derniers hommes libres et vertueux de la +patrie, s'associait à Cicéron.</p> + +<p>César caressait l'orateur pour l'entraîner dans son crime.</p> + +<p>Cicéron flottait de l'un à l'autre, tâchant de prévenir le choc de ces +deux grands rivaux.</p> + +<p>Ses anxiétés usaient, non sa vertu, mais son caractère.</p> + +<p>Sa haute intelligence lui montrait des deux côtés des dangers presque +égaux pour la patrie: l'anarchie et la faiblesse avec Pompée, la +violence et la tyrannie avec César.</p> + +<p>Ses lettres, à cette époque, sont la confession d'un homme de bien; il +méprise presque autant le parti de Pompée qu'il déteste celui de César. +La postérité a vu en cela de la faiblesse; ce n'était, hélas! que de la +profondeur de jugement. Les hommes de génie sont jugés par les esprits +médiocres: c'est le secret des accusations de la postérité contre la +vertu civique de Cicéron. Il y a des temps si malheureux que les +meilleurs patriotes n'ont le choix qu'entre <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> deux calamités pour +leur patrie. Qui oserait s'étonner que ces grands patriotes hésitent à +choisir? Telle était la situation de Cicéron.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>À la fin, la vertu, plus que la conviction, l'entraîna dans le parti de +Pompée; il savait qu'il se perdait, mais il se perdait avec Caton et +Brutus. Mieux vaut la mort avec les honnêtes gens que la victoire avec +les pervers.</p> + +<p>Il ne se trompait pas. Pompée, fugitif d'Italie, alla perdre la bataille +de la république en Épire. Pharsale fut le champ de bataille et le +tombeau de la liberté du monde.</p> + +<p>Pompée s'enfuit en Égypte, et meurt sur le rivage par la main d'un +assassin soudoyé, qui veut offrir sa tête en présent à César.</p> + +<p>Caton meurt en philosophant sur l'immortalité de l'âme.</p> + +<p>Brutus meurt dans un blasphème ironique sur l'inanité de la vertu.</p> + +<p>Cicéron, amnistié par le vainqueur, vit et revient pleurer la république +en Italie.</p> + +<p>César s'excuse auprès de Cicéron de sa victoire; il va lui-même le +visiter dans sa retraite <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> en Campanie; il lui demande, pour +ainsi dire, grâce pour son triomphe; il ne croit pas le monde conquis, +si Cicéron n'a pas ratifié la fortune.</p> + +<p>Cicéron cède à demi à tant de caresses; il revient à Rome, il y reprend +son rôle de défenseur des citoyens; il invoque, dans des harangues trop +adulatrices, la magnanimité de César pour les vaincus de Pharsale; il +admire l'homme dans César, tout en détestant le tyran.</p> + +<p>L'abstention complète eût été plus digne, l'exil même eût été plus +stoïque: c'est sur cette époque de sa vie que les admirateurs de Cicéron +auraient eu besoin de jeter un voile d'indulgence. Mais, s'il y eut +complaisance envers la fortune dans cette conduite du grand orateur +romain, il n'y eut jamais complicité avec César. Cicéron désespéra de la +liberté romaine: mais ce désespoir, trop fondé en fait, ne fut jamais +une trahison; il continua à déplorer à haute voix la chute de l'antique +constitution et de maudire en secret César. Quand César tomba sous la +conspiration des honnêtes gens de Rome, tels que Brutus, Cassius, Caton, +Cicéron se réjouit de leur courage, et se rangea, sans hésiter, de leur +parti.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> XXIX</h4> + +<p>On sait que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et +Cicéron, les regrets de la liberté perdue, par les complaisances.</p> + +<p>Vers le même temps, quoiqu'il eût déjà passé la soixantième année de sa +vie, il répudia sa première femme Térentia, coupable de l'avoir négligé +pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune, +très-belle, très-riche, qu'un père mourant lui avait confiée.</p> + +<p>Éprise du génie et de la renommée de son second père, cette jeune +Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance +des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sévères et +les plus fécondes de sa vie; elles furent courtes.</p> + +<p>La mort lui ayant enlevé bientôt après sa fille Tullia, délices et +orgueil de son cœur, il en conçut une telle douleur qu'il s'offensa +de ce que cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle +épouse, jalouse, sans doute, de n'être pas le seul objet de ses +tendresses, et <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> qu'il s'éloigna d'elle et se renferma dans la +solitude avec ses larmes et son génie.</p> + +<p>C'est là qu'il écrivit, sans relâche et sans lassitude, ses plus belles +œuvres littéraires.</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Bien qu'il n'eût trempé en rien dans le meurtre de César, Cicéron fut +coupable, aux yeux d'Antoine, de Lépide et d'Octave, neveu de César, de +s'être trop réjoui de la mort du tyran.</p> + +<p>Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans +Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues, +appelées les <i>Philippiques</i>, par allusion aux harangues de Démosthène +contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron.</p> + +<p>Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant +mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix, +Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin +accordée.</p> + +<p>Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave +commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second +<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais +craignait tout d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce +débauché. Les hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles +ont moins de force contre leur passion.</p> + +<p>Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être +était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands +esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les +autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa +vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec +ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le +cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la +tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le +pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se +décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas +errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de +campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.</p> + +<p>Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en +s'éloignant de Tusculum, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> trop voisin de Rome. Il quitta ce +séjour avec son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le +chérissait comme un père. Il se retira dans sa maison plus reculée +d'Astura, séjour de deuil où il avait, comme on l'a vu, nourri la +mélancolie de la mort de sa fille Tullia: l'âpreté du lieu et la +profondeur des bois semblaient l'abriter de la scélératesse des hommes.</p> + +<p>Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques +jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui +s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se +donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près. +Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de +seconde famille que la reconnaissance, les lois et les mœurs +attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme +tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait +conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant, +avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la +république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il +était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> que sa mort +fût inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; +que, Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des +légions fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à +combattre les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre +ces derniers des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une +cause qui n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron +et Brutus; ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la +vertu et la liberté.</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. Il quitta sa retraite +d'Astura avec son frère et le cortége de ses esclaves et de ses +familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère +qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait +quitté Rome et Tusculum aux premières rumeurs de sa proscription ne lui +avaient pas permis d'emporter l'or ou l'argent nécessaire pour une +longue expatriation. À peine <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> était-il sur la route, qu'il +réfléchit à l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille +et ses amis pendant son exil, et fit arrêter sa litière (fort brancard +fermé par des rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voiture +aux riches Romains), et il fit approcher celle de son frère Quintus, qui +marchait derrière lui.</p> + +<p>Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin, et les +porteurs éloignés; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin +par les portières. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre +et le plus oublié des deux, retournerait seul à Antium, leur pays natal; +qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il +rejoindrait en toute hâte Cicéron dans sa maison de la côte de Gaëte, où +il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme +s'ils avaient eu le pressentiment de leur éternelle séparation, se +récrièrent sur l'extrémité de leur malheur, qui ne leur permettait pas +même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à +la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre, +se séparèrent et se rapprochèrent plusieurs fois, comme dans un dernier +adieu.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> XXXII</h4> + +<p>Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des +montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicéron poursuivit sa route +vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère.</p> + +<p>Il possédait, dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'on voit +encore aujourd'hui son tombeau s'élever comme un écueil de la gloire +auprès des écueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous +les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les +grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le +regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et +silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle +d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, +de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les +flots. Les vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en +rafraîchissant la température; des jardins en <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> terrasses +descendaient d'étages en étages de la maison aérée à la plage humide; +des cavernes naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques, +entrecoupées de bassins où l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux +invisibles, renouvelait la fraîcheur, y servaient de bains. Un temple +domestique, vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille +Tullia, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de +marbre de Paros, à demi voilés par les orangers, les lauriers, les +figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui +tapissent éternellement cette côte, où nous avons si souvent rêvé.</p> + +<p>C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du +départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à +plusieurs journées d'étape de Rome; la Campanie était libre de troupes, +et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi +vite que sa vengeance.</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils +arrivés secrètement <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> dans leur villa paternelle d'Antium, pour y +vendre leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la +vengeance domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, +et qu'ils furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom.</p> + +<p>À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent +avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue +jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire +voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances +des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette +dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du cœur et de +la reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de +la plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à +quelque distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques +milles, abîmé dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit +signe à ses rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux +flots.</p> + +<p>Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait +résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les +veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> du moins, en +mourant, d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce +parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une +<i>furie</i> qui ne le laissât reposer jamais!...</p> + +<p>La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant +d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il +navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par +on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa +maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses +serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La +galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait, +interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens +ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs +de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières +lames pour jeter l'ancre <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> au pied du promontoire, une nuée de +corbeaux, oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple, +s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la +galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la +grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.</p> + +<p>Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions +populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en +monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et, +s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou +pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de +sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour.</p> + +<p>Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi +vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de +revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils +eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux +soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des +assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un +instinct caché. L'un <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à +la brise de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec +son bec le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le +visage et sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.</p> + +<p>À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron +s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à +eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et +moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux, +attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de +ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et +semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches +mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une +douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent, +par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où +la galère l'attendait à l'ancre.</p> + +<p>À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés +par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur +épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les +solde, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de +la terre, et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se +précipitèrent vers la maison.</p> + +<p>L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le +grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la +mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les +serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la +retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et +lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent, +disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par +lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé +Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle +son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel, +Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de +la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes +et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au +rivage.</p> + +<p>À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses +irrésolutions, et qui repose <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> enfin son âme dans la certitude de +la mort, Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à +ses esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui +obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son +genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de +corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque, +et, regardant d'un œil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite +la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un +homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.</p> + +<p>Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour +qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du +triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.</p> + +<h4>XXXV</h4> + +<p>Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple +pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius +<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple. +«C'en est assez!» s'écria Antoine en apercevant le visage livide de +celui qui l'avait fait si souvent pâlir lui-même; «voilà les +proscriptions finies!» témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de +Cicéron lui valait à elle seule une multitude de victimes, et délivrait +son ambition de la dernière vertu de Rome.</p> + +<p>Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains +coupées, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute +éloquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le +geste et la voix.</p> + +<p>Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance; +elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la +plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la +perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames +romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle était l'image, le +supplice au delà de la mort: honte éternelle de son sexe et du peuple +romain!</p> + +<p>Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république: Octave +prévalut. La tyrannie, <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse +de la liberté, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute +vertu; elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de +leurs maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes +de dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et +le supplice en masse du genre humain.</p> + +<p>Voilà la vie de Cicéron, orateur et homme d'État: maintenant voyons ses +œuvres.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> LXIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>CICÉRON</h3> + +<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>On vient de voir, dans le précédent entretien, que toute la vie de +Cicéron ne fut qu'un admirable équilibre entre la pensée et l'action: +homme d'État pendant les convulsions politiques de sa patrie, il +devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularité ou +l'exil lui faisaient à la campagne ou hors de l'Italie. Cet équilibre +dans les deux exercices <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> alternatifs des grandes facultés de +l'homme est la condition de son développement le plus complet sur la +terre. La pensée, nourrie par l'étude, prépare à l'action politique; +l'action politique donne un corps à la pensée, exerce le caractère, +enseigne par l'expérience les choses humaines et construit en nous le +suprême résultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens +appelaient la sagesse).</p> + +<p>Je sais bien que l'envie et la médiocrité, qui veulent tout rabaisser à +leur niveau, contestent dans ce siècle la possibilité de cet équilibre +entre les facultés de l'homme d'action et les facultés de l'homme de +pensée. Mais l'histoire de tous les siècles et de tous les pays proteste +contre cet axiome; Moïse, David en Judée, Confucius en Chine, Mahomet en +Arabie, Solon et Démosthène en Grèce, Scipion, Cicéron et César à Rome, +Dante et Machiavel à Florence, vingt hommes d'État historiques, à la +fois grands orateurs, grands écrivains, grands courages, attestent la +compatibilité puissante de l'action et de la pensée.</p> + +<p>C'est plutôt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est +le diminuer de moitié, c'est vouloir des têtes sans bras ou des +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> bras sans tête. Si l'on aperçoit une insuffisance dans quelques +grands hommes d'action, c'est que la pensée, à un certain degré, leur +manque. Si l'on sent la faiblesse dans quelques grands hommes de +lettres, c'est que l'action n'a pas retrempé leur âme dans la réalité +des choses. Laissons donc l'envie et la médiocrité se consoler de leur +impuissance en mutilant les puissantes natures: elles seront toujours +écrasées toutes les fois qu'il naîtra un vrai grand homme, et qu'il +naîtra une vraie postérité pour le juger.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Jamais cet équilibre entre les deux facultés, penser et agir, ne fut +plus caractérisé que dans Cicéron. On sait que Rome formait par ses +institutions des hommes tout entiers, précisément parce qu'elle les +employait tout entiers, au forum, au sénat, dans les magistratures, dans +les pontificats, dans les proconsulats, dans les lettres, à la guerre. +Cicéron fut un Romain complet.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> III</h4> + +<p>On s'étonne, en réfléchissant à ses accablantes occupations d'homme +public, comme défenseur ou accusateur devant les tribunaux, comme +orateur politique devant le peuple ou au sénat, comme consul dans des +temps d'orages civils, comme proconsul en Asie, comme général d'armée, +comme administrateur de provinces, comme candidat aux magistratures, +comme aspirant au triomphe, comme conseil de Pompée, comme ami de +Brutus, comme ennemi de Clodius ou d'Antoine, comme tuteur et victime +d'Octave; on s'étonne, disons-nous, qu'il soit resté tant de loisirs à +cet esprit universel pour toutes les parties de la littérature depuis la +rhétorique et la poésie jusqu'à la philosophie et la religion. On +s'étonne bien plus quand on contemple le degré de perfection auquel il a +porté tous ces ouvrages. Trente-quatre volumes ont à peine suffi à les +contenir. Nous n'avons pas tout. Voltaire seul, dans les temps +modernes, a autant écrit; mais Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> maître, pendant une +longue vie, de ses heureux loisirs, n'était ni orateur dans les causes +privées, ni orateur dans les causes publiques, ni proconsul, ni général +d'armée, ni consul, ni lieutenant de Pompée, ni négociateur avec César, +ni accusateur de Catilina, ni sauveur de la patrie, ni proscrit, ni +victime des triumvirs.</p> + +<p>Sa liberté et sa retraite, tantôt à Potsdam chez un roi lettré, tantôt à +Cirey chez une amie, tantôt à Ferney chez lui-même, doublaient sa vie.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée +par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il +faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure +dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne +sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par +les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir.</p> + +<p>C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps +des études. <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Cet amour était très-habituel aux grands Romains, +nourris par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol +de la Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient +couverts de leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla, +César, Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout +des <i>villas</i> où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt +qu'il avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu +de ses livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux +amis. Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume +les imperfections de la parole; il dictait les règles des différents +genres d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait +la philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries +sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et +expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin +il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y +découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la +vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> à +travers le nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de +ces théologies philosophiques par des traités familiers sur la +vieillesse, lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne +de sa vie. Parcourons ses œuvres.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>La première des œuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de +ses discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les +parcourions même rapidement dans ce coup d'œil sur cet écrivain +monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année +prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes. +L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la +plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle +ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à +l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y +survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain +accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Bossuet, +Chatam, Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, +gravent pour l'éternité.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et +populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle +pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la +fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la +péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la +clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments, +l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles +l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction +aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat, +des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et +des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la +mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême, +la loi de la <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> place publique, c'était la parole. Elle fut +longtemps aussi presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à +modérer le peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le +soulever; Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société +romaine; César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses +vices à son ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, +homme nouveau comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration +héréditaire sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces +émules. La nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; +l'habitude de plaider des questions judiciaires devant les tribunaux +inférieurs l'avait exercé.</p> + +<p>Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler +devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes +politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.</p> + +<p>Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les +orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la +parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute +l'élégance classiques, toute <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> la grâce, tout l'atticisme de la +parole écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on +multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec +cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant +l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale, +était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la +poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée +ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple +exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le +diapason à la voix de l'orateur.</p> + +<p>Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner +l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont +les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait +charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient +l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron +donnent les règles dans leurs traités.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> VII</h4> + +<p>Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et +d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers +discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la +Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de +comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours +de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs +de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France, +l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de +Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la +Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers +discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires: +l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était +pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron +dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute +l'<i>invention</i>, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> de toute la <i>disposition</i>, de tout le +<i>pathétique</i>, de toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui +veut faire partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les +victimes, sa colère, sa fureur même, contre l'accusé.</p> + +<p>Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes +politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation +juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme +perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.</p> + +<p>Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent +mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la +patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence +d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas +parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en +conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc +ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le +conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome?</p> + +<p>Le secret de cette inconséquence et de cette <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> faiblesse +apparente, c'est que Cicéron parlait devant César et devant les amis de +César; il savait, sans pouvoir le prouver, que César et les amis de +César, dans le sénat, étaient secrètement complices de Catilina, mais il +n'avait point de preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires +parmi la multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa +parole leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur +Catilina seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir +de peur d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui +ont fait accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne +savaient pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle +apostrophe, et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles +cachaient, comme le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du +cœur du consul!</p> + +<p>«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de +temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où +s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la +nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville, +ni tout le peuple en alarme, ni <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> le concours de tous les bons +citoyens, ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni +même l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne +ici, tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont +découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de +toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la +nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as +rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô +mœurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit +encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le +conseil de la république! il marque de l'œil ceux d'entre nous qu'il +a désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir +assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a +longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire +conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que +j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et +non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore. +Tu ne périras que lorsqu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> aura pas un seul citoyen, si +méchant qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne +convienne que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras +comme tu vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de +surveillants et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne +puisses faire un seul mouvement, un seul effort contre la république. +Des yeux toujours attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me +répondront de toutes tes démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. +Et que peux-tu espérer encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes +assemblées criminelles, quand le bruit de ta conjuration se fait +entendre à travers les murs où tu crois te renfermer? Tout ce que tu +fais est connu de moi, comme de toi-même. Veux-tu que je t'en donne la +preuve? Te souvient-il que j'ai dit dans le sénat qu'avant le 6 des +calendes de novembre, Mallius, le ministre de tes forfaits, aurait pris +les armes et levé l'étendard de la rébellion? Eh bien! me suis-je +trompé, non-seulement sur le fait, tout horrible, tout incroyable qu'il +est, mais sur le jour? J'ai annoncé en plein sénat quel jour tu avais +marqué pour <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> le meurtre des sénateurs: te souviens-tu que ce +jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens sortirent de Rome, +bien moins pour se dérober à tes coups que pour réunir contre toi les +forces de la république, te souviens-tu que ce jour-là je sus prendre de +telles précautions, qu'il ne te fut pas possible de rien tenter contre +nous, quoique tu eusses dit publiquement que, malgré le départ de +quelques-uns de tes ennemis, il te restait encore assez de victimes? Et +le jour même des calendes de novembre, où tu te flattais de te rendre +maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu que j'avais pris mes mesures +pour que cette colonie fût en état de défense? Tu ne peux faire un pas, +tu n'as pas une pensée dont je n'aie sur-le-champ la connaissance. Enfin +rappelle-toi cette dernière nuit, et tu vas voir que j'ai encore plus de +vigilance pour le salut de la république que tu n'en as pour sa perte. +J'affirme que cette nuit tu t'es rendu, avec un cortége d'armuriers, +dans la maison de Lecca; est-ce parler clairement? qu'un grand nombre de +ces malheureux que tu associes à tes crimes s'y sont rendus en même +temps. Ose le nier: tu te <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> tais! Parle; je puis te convaincre. +Je vois ici, dans cette assemblée, plusieurs de ceux qui étaient avec +toi. Dieux immortels! où sommes-nous? dans quelle ville, ô ciel! +vivons-nous? Dans quel état est la république! Ici, ici même, parmi +nous, pères conscrits, dans ce conseil, le plus auguste et le plus saint +de l'univers, sont assis ceux qui méditent la ruine de Rome et de +l'empire; et moi, consul, je les vois et je leur demande leur avis, et, +ceux qu'il faudrait faire traîner au supplice, ma voix ne les a pas même +encore attaqués! Oui, cette nuit, Catilina, c'est dans la maison de +Lecca que tu as distribué les postes de l'Italie, que tu as nommé ceux +des tiens que tu amènerais avec toi, ceux que tu laisserais dans ces +murs, que tu as désigné les quartiers de la ville où il faudrait mettre +le feu. Tu as fixé le moment de ton départ; tu as dit que la seule chose +qui pût t'arrêter, c'est que je vivais encore. Deux chevaliers romains +ont offert de te délivrer de moi, et ont promis de m'égorger dans mon +lit avant le jour. Le conseil de tes brigands n'était pas séparé que +j'étais informé de tout. Je me suis mis en défense; j'ai fait refuser +l'entrée de ma maison <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> à ceux qui se sont présentés chez moi, +comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que j'avais nommés +d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens, et l'heure était +celle que j'avais marquée.</p> + +<p>«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les +portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius +t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te +ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands; +délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des +murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le +souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas. +Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul, +j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y +arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas +un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet +d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait +pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été +souillées? enfin <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> quelle est la vie que tu mènes? car je veux +bien te parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, +mais avec la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans +cette assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi +lesquels tu as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui +tu aies obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé +un semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, +quand le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a +déjà condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour +de toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont +aussitôt quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel +front, avec quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? +Si mes esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils +me voyaient du même œil dont tout le monde te voit ici, +j'abandonnerais ma propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie, +à fuir dans quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée +cette vie coupable réservée aux supplices! Je t'entends <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> me +répondre que tu es prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton +exil. Non, je ne le proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à +portée de connaître ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en +puisses douter. Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot +d'exil, exile-toi de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce +silence? et t'en faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à +Marcellus, tout consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat. +Mais c'est à toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et, +quand le sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, +il prononce: son silence est un décret.</p> + +<p>«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui +entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant, +reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à +retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te +suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu +brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un +ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné; +achève, en t'y rendant, <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> d'exciter contre moi cette inimitié +dont tu te promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un +nouveau sujet de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est +dévoué; sors avec la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; +déclare à l'État une guerre impie; va te jeter dans ce repaire où +t'appelle depuis longtemps ta fureur insensée. Là, combien tu seras +satisfait! quels plaisirs dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible +joie tu vas te livrer lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras +plus ni voir ni entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères +conscrits, écoutez avec attention, et gravez dans votre mémoire la +réponse que je crois devoir faire à des plaintes qui semblent, je +l'avoue, avoir quelque justice. Je crois entendre la Patrie, cette +Patrie qui m'est plus chère que ma vie, je crois l'entendre me dire: +Cicéron, que fais-tu? Quoi! celui que tu reconnais pour mon ennemi, +celui qui va porter la guerre dans mon sein, qu'on attend dans un camp +de rebelles, l'auteur du crime, le chef de la conjuration, le corrupteur +des citoyens, tu le laisses sortir de Rome! tu l'envoies prendre les +armes contre la république! <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> tu ne le fais pas charger de fers, +traîner à la mort! tu ne le livres pas au plus affreux supplice! Qui +t'arrête? Est-ce la discipline de nos ancêtres? Mais souvent des +particuliers même ont puni de mort des citoyens séditieux. Sont-ce les +lois qui ont borné le châtiment des citoyens coupables? Mais ceux qui se +sont déclarés contre la république n'ont jamais joui des droits de +citoyen. Crains-tu les reproches de la génération suivante? Mais le +peuple romain qui t'a conduit de si bonne heure par tous les degrés +d'élévation jusqu'à la première de ses dignités, sans nulle +recommandation de tes ancêtres, sans te connaître autrement que par +toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien peu de +reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte qui te +fasse oublier le salut de tes concitoyens!</p> + +<p>«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut +m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru +que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne +l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands +hommes de la république se sont honorés <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> par la mort de +Flaccus, de Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que +la postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois +plus coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible +qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes +principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se +fait par la vertu.</p> + +<p>«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas +tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce +sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire.</p> + +<p>«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants, +si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de +tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp +de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait +conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous +menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène +avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors, +non-seulement nous aurons détruit <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> cette peste qui s'est accrue +et nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux +semences de la corruption.</p> + +<p>«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés +de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et +de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon +consulat.</p> + +<p>«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort +nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le +venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le +répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se +rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul +dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans +le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin +qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments +pour la république.</p> + +<p>«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez +de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> des +chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord +et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez +craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et +puni.</p> + +<p>«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les +satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je, +Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter +Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices +que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire +romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et +la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces +déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes +forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les +supplices.»</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Nous ne donnerons aujourd'hui que cet éclair de l'éloquence parlée de +Cicéron. Les <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> innombrables citations que nous pourrions en faire +vous montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce +débordement, cet ordre, cette majesté, cette véhémence, cette haute +convenance dominant la passion elle-même, cette habileté instinctive qui +dit tout ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut être dit, +enfin cette vigueur de l'honnête homme qui prête le nerf de la +conscience aux formes les plus académiques de l'art. Mais ce n'est pas +le moment. Ce que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui, +c'est l'homme, c'est l'esprit transcendant, c'est le lettré, c'est +l'écrivain, c'est le philosophe. Il est assez connu comme orateur +accompli; il ne l'est pas assez comme intelligence suprême et +universelle.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les +proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les +consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes +Romains les préceptes de <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> l'art oratoire, dont il leur avait +donné déjà tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur +l'<i>Orateur</i>, il apprécie dignement le grand art qu'il se propose +d'enseigner:</p> + +<p>«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir, +par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés, +charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir +à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les +peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus +admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se +faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de +plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné, +rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui +soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la +religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux, +de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont +abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur +liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours +<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à +celle des autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!»</p> + +<p>De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur +l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son +temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont +eux-mêmes des chefs-d'œuvre de sentiment, de raison, de patriotisme. +Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont +il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de +triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord +Chatam, le père de Pitt:</p> + +<p>«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui +l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai +en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu +as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as +foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de +semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens +qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> +crains, étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté; +et, quand il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, +autant que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.»</p> + +<p>«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On +rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus +forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les +fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse +ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus +assista même à la rédaction du décret.</p> + +<p>«Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les +derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions dû +l'entendre toujours, nous venions au sénat, après sa mort, pour regarder +encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi, +dans l'assemblée même, d'une douleur de côté, suivie d'une sueur +abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fièvre, et +au bout de sept jours il n'était plus. Ô trompeuses espérances des +hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> +projets et de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre +carrière!</p> + +<p>«Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum, +il était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers et +par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et +les honneurs attachés aux grandes places; et l'année qui suivit son +consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du +premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à +coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir!</p> + +<p>«Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour +tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la +république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie, +mais lui ont accordé la mort.</p> + +<p>«Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il +n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite +désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a +point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république +qui l'avait fait le premier de ses citoyens, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> lorsque elle-même +était la première des républiques.</p> + +<p>«Mais, puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune, +je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces +mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois +dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la +mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas +heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de +Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que +Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne +demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut +réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa +fin? La tête sanglante de cet homme à qui tant de citoyens devaient leur +salut, fut attachée à cette même tribune où, pendant son consulat, il +avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa +censure, il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête +tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère +Lucius; <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> en sorte que celui qui n'a pas été témoin de ces +horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république.</p> + +<p>«Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent +Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la +statue de Vesta teinte du sang de son collègue, le grand pontife +Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient +attachés à lui: Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours +après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses +ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au +même parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'éloquence +romaine, attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus +lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour +la république! Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'éclat de ta +vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a +veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait +tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait +sauvé d'une mort violente, c'eût été <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> pour te rendre témoin des +funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement à gémir sur la +tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur +parti, souillée par le carnage des citoyens.»</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Voilà la rhétorique de ce grand cœur. Cela ne ressemble guère à celle +de la Harpe. Le génie et le civisme éclatent sous l'enseignement du +maître de paroles.</p> + +<p>Il passe de là aux règles les plus techniques de l'art; il les énumère +avec une admirable sagacité. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait +ni de lui-même, ni de son seul rival dans l'antiquité, Démosthène:</p> + +<p>«Je suis, dit-il, si difficile à contenter, que Démosthène lui-même ne +me satisfait pas entièrement. Non, ce Démosthène, qui a effacé tous les +autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente +et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme +insatiable de perfection!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Voyez combien l'idéal est, dans les plus grands hommes, +au-dessus de ce qu'ils ont tenté en tout genre. On vise toujours plus +haut que nature; c'est la preuve de notre future destinée: <span class="smcap">Vous serez +des dieux!</span> Nous ne sommes que des hommes!</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>C'est dans ces traités ou dialogues sur la rhétorique, sur l'orateur, +que l'esprit aussi critique que créateur de Cicéron donne sur les +différents styles oratoires les préceptes qui gouverneront éternellement +l'expression de la pensée humaine. C'est un cours complet de littérature +parlée ou écrite.</p> + +<p>On s'étonne qu'un esprit aussi improvisateur ait été en même temps un +esprit aussi analytique et aussi réfléchi: Semblable à un Archimède +intellectuel, inventeur des plus miraculeux mécanismes, Cicéron démonte +devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les +ressorts, pour vous démontrer comment on persuade, on touche, on +passionne, on apaise les hommes rassemblés. <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Mais, pour animer +ces ressorts, il faut une âme.</p> + +<p>En lisant attentivement ces préceptes d'éloquence ou de style, on voit +que le style et l'éloquence n'ont pas fait une seule découverte nouvelle +depuis les préceptes ou les exemples de Cicéron. L'esprit humain était +aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-même aussi +bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos écoles +qui n'ait été professé par ce grand maître.</p> + +<p>On croit voir César ou Napoléon dictant leurs commentaires sur l'art de +la guerre, devant les champs de bataille où ils ont remporté leurs +victoires ou subi leurs défaites. Ces écrits sur l'art de penser et +d'écrire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait +écrivain.</p> + +<p>Si vous voulez un modèle de ce style aussi amolli dans la félicité que +vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au +peuple romain à son retour dans sa patrie, après ses biens restitués et +sa maison rebâtie aux frais de l'État. Voyez combien il sait relever sa +reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre éloquente +aux <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> oreilles charmées de ses concitoyens. Ce n'est là en effet +que du style, mais quel style!</p> + +<p class="center">DISCOURS<br> +DE CICÉRON AU PEUPLE.</p> + +<p>«Romains, dans le temps où j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes +biens pour votre sûreté, pour votre repos et le maintien de la concorde, +je me suis adressé au souverain des dieux et à toutes les autres +divinités; je leur ai demandé que, si jamais j'avais préféré mon intérêt +à votre salut, ils me fissent éternellement subir la peine due à des +calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait +jusqu'alors, je m'étais uniquement proposé la conservation de la +république, et si je me résignais à ce funeste départ dans la seule vue +de vous sauver, en épuisant sur moi seul tous les traits de cette haine +que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans +leur cœur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le +sénat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et +donner quelques <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> regrets à mon absence. Je reçois le prix de mon +dévouement, et le jugement des dieux immortels, le témoignage du sénat, +l'accord unanime de toute l'Italie, la déclaration même de mes ennemis +et votre inappréciable bienfait, qui sont ma récompense, ont rempli mon +âme de la joie la plus vive.</p> + +<p>«Quoique rien ne soit plus à désirer pour l'homme qu'une félicité +toujours égale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troublé +par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient été purs et +sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque +divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée. +Quel plus doux présent de la nature que nos enfants! Les miens, et par +mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractère, me sont +plus chers que la vie: eh bien! le moment où je les ai vus naître m'a +causé moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus.</p> + +<p>«Nulle société n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon +frère: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le +temps où j'ai été privé de lui et <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> depuis le moment où vous nous +avez réunis l'un à l'autre. Tout homme s'attache à ce qu'il possède: +cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvrée m'est plus chère +que ne l'était ma fortune quand je la possédais tout entière. Les +privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que +donnent de plaisir les amitiés, les habitudes de société, les rapports +de voisinage et de clientèle, les pompes de nos jeux et la magnificence +de nos fêtes.</p> + +<p>«Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considération +publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient +toujours paru, renouvelés aujourd'hui, se montrent à mes yeux avec plus +d'éclat que s'ils n'avaient souffert aucune éclipse.</p> + +<p>«Et la patrie elle-même, ô dieux immortels! comment exprimer les +sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable +Italie! cités populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes! +récoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanité dans +les citoyens! quelle dignité dans la république! quelle majesté dans vos +assemblées! Personne ne jouissait plus que <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> moi de tous ces +avantages. Mais, de même que la santé a plus de charmes après une +maladie longue et cruelle, de même aussi tous ces biens, quand la +jouissance en a été interrompue, ont plus d'agrément et de douceur que +si l'on n'avait jamais cessé de les posséder.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>«Pourquoi donc toutes ces paroles? pourquoi, Romains? C'est pour vous +faire sentir que tous les moyens de l'éloquence, que toutes les +richesses du style s'épuiseraient en vain, sans pouvoir, je ne dis pas +embellir et relever par un magnifique langage, mais seulement énoncer et +retracer par un récit fidèle la grandeur et la multitude des bienfaits +que vous avez répandus sur moi, sur mon frère et sur nos enfants. Je +vous dois plus qu'aux auteurs de mes jours: ils m'ont fait naître +enfant, et par vous je renais consulaire.</p> + +<p>«J'ai reçu d'eux un frère, avant que je pusse savoir ce que j'en devais +attendre. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Vous me l'avez rendu, après qu'il m'a donné des +preuves admirables de sa tendresse pour moi. La république m'a été +confiée quand elle allait périr: je l'ai recouvrée par vous, après que +tous les citoyens ont enfin reconnu qu'un seul homme l'avait sauvée. Les +dieux immortels m'ont accordé des enfants: vous me les avez rendus. Nos +vœux avaient obtenu de leurs bontés beaucoup d'autres avantages: sans +votre volonté, tous ces présents du ciel seraient perdus pour nous.</p> + +<p>«Vos honneurs enfin, à chacun desquels nous étions parvenus par une +élévation progressive, vous nous les restituez tous en un seul et même +jour; en sorte que les biens que nous tenions soit de nos parents, soit +des dieux, soit de vous-mêmes, nous les recevons tous à la fois de la +faveur du peuple romain tout entier. En même temps que la grandeur de +votre bienfait surpasse tout ce que je puis dire, votre affection et +votre bienveillance se sont déclarées d'une manière si touchante, que +vous me semblez avoir non-seulement réparé mon infortune, mais ajouté +un nouvel éclat à ma gloire.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> XIII</h4> + +<p>«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon +courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que +l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été +enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme +forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon +compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à +lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire, +mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin +de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau +courage.</p> + +<p>«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été +malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée +de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient +possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son +fils associée à ses <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> infortunes; lorsque, plongé dans un marais, +il avait dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens; +lorsque, fuyant en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre +et suppliant, implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes: +mais il ajoutait qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens +dont on l'avait dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui +cette force et ce courage qu'il n'avait jamais perdus.</p> + +<p>«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il +s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant, +c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont +ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les +miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son cœur irrité ne +méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis +qu'autant que la république me le permettra.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>«En un mot, Romains, quatre espèces d'hommes ont cherché à me perdre. +Les uns <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> m'ont poursuivi avec acharnement, par haine de ce que +j'ai sauvé la patrie malgré eux; d'autres, sous le masque de l'amitié, +m'ont indignement trahi; d'autres, n'ayant pu obtenir les honneurs, +parce qu'ils n'ont rien fait pour les mériter, me les ont enviés et sont +devenus jaloux de ma gloire; les autres enfin, préposés à la garde de la +république, ont vendu ma vie, l'intérêt de l'État, la dignité du pouvoir +dont ils étaient revêtus. Ma vengeance se proportionnera aux divers +genres d'attaques dirigées contre moi: je me vengerai des mauvais +citoyens, en veillant avec soin sur la république; des amis perfides, en +ne leur accordant aucune confiance et en redoublant de précaution; des +envieux, en ne travaillant que pour la vertu; des acquéreurs de +provinces, en les rappelant à Rome et les forçant à rendre compte de +leur administration.</p> + +<p>«Toutefois j'ai plus à cœur de trouver les moyens de m'acquitter +envers vous que de chercher de quelle manière je punirai l'injustice et +la cruauté de mes ennemis. Se venger est plus facile; il en coûte moins +pour surpasser la méchanceté que pour égaler la <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> bienfaisance +et la vertu. D'ailleurs la vengeance n'est jamais une nécessité; la +reconnaissance est toujours un devoir.</p> + +<p>«La haine peut être fléchie par les prières; des raisons politiques, +l'utilité commune, peuvent la désarmer; les obstacles qu'elle éprouve +peuvent la rebuter, et le temps peut l'éteindre. Ni les prières, ni les +circonstances politiques, ni les difficultés, ni le temps, ne peuvent +nous dispenser de la reconnaissance; ses droits sont imprescriptibles. +Enfin l'homme qui met des bornes à sa vengeance trouve bientôt des +approbateurs; mais celui qui, s'étant vu, comme moi, comblé de tous vos +bienfaits, négligerait un moment de s'acquitter envers vous, +s'attirerait les reproches les plus honteux. Il y aurait chez lui plus +que de l'ingratitude: ce serait une impiété. Il n'en est point de la +reconnaissance comme de l'acquittement d'une dette: l'homme qui retient +l'argent qu'il doit ne s'est pas acquitté; s'il le rend, il ne le +possède plus; mais celui qui a témoigné sa reconnaissance conserve +encore le souvenir du bienfait, et ce souvenir lui-même est un nouveau +payement.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> XV</h4> + +<p>«Romains, je garderai religieusement la mémoire de ce que je vous dois, +tant que je jouirai de la vie; et, lors même que j'aurai cessé de vivre, +des monuments certains attesteront les bienfaits que j'ai reçus de vous. +Je renouvelle donc la promesse que je vous ai faite, et je prends +l'engagement solennel de ne jamais manquer ni d'activité pour saisir les +moyens de servir la patrie, ni de courage pour repousser les dangers qui +la menaceront, ni de sincérité pour exposer mes avis, ni d'indépendance +en résistant pour elle aux volontés de quelques hommes, ni de +persévérance en supportant les travaux, ni enfin du zèle le plus +constant pour étendre et assurer tous vos avantages et tous vos +intérêts.</p> + +<p>«Oui, Romains, vous que j'honore et que je révère à l'égal des dieux +immortels, oui, mon vœu le plus ardent, le premier besoin de mon +cœur sera toujours de paraître à vos yeux, aux yeux de votre +postérité et de toutes les nations, digne d'une cité qui, par ses +unanimes <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> suffrages, a déclaré qu'elle ne se croirait rétablie +dans sa majesté que lorsqu'elle m'aurait rétabli moi-même dans tous mes +droits.»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Dix volumes contiendraient à peine ces plaidoyers et ces harangues +politiques, autant de chefs-d'œuvre de pensée, de sentiment et +d'élocution, que nous parcourrons bientôt ensemble quand nous traiterons +spécialement de l'éloquence. Mais laissons un moment Cicéron orateur et +critique, et voyons Cicéron écrivain et philosophe. Il ne perd pas une +ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa +majesté en sortant du sénat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer +cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignité, du beau +travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet +dans le dix-huitième siècle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste +l'éternelle jeunesse des œuvres de Cicéron.</p> + +<p>Le temps, cependant, ne nous a pas tout <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> conservé de ces +monuments de l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le +Colisée, par ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage +didactique, intitulé les <i>Académiques</i>; on n'en possède que des +fragments.</p> + +<p>Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire +assis il commence le second livre de ces <i>Académiques</i>! Cela rappelle le +début de la profession de foi du <i>Vicaire savoyard</i> de J.-J. Rousseau ou +des <i>Soirées de Pétersbourg</i> du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne +harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte +l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la +campagne.</p> + +<p>«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en +compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était +arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route, +il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous +décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui +nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille +amitié. Nous <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> nous mîmes en marche sur-le-champ pour le +rejoindre. Nous étions encore à quelque distance de la villa, lorsque +nous l'aperçûmes venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement +et nous le reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long +chemin.</p> + +<p>«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à +Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je +vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien +apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables +entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de +nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire +avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais +il nous cache ce qu'il compose.—Point du tout, dit Varron; ce serait, +selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai +un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le +nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez +volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> «—Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet +ouvrage, et cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de +notre ami Libon, dont vous connaissez la passion pour les lettres, que +vous n'interrompez pas un seul instant ce travail, que vous y employez +tous vos soins et que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une +demande que je n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai, +maintenant que j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces +études qui me furent communes avec vous, et d'introduire dans notre +littérature latine cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous +qui écrivez sur tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque +vous y excellez?»</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Varron s'excuse sur la difficulté de se faire comprendre des esprits +vulgaires en traitant en termes de l'école des sujets grecs dont les +termes mêmes sont étrangers à la plupart des Romains. «Les épicuriens, +dit-il, pensent tout <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> simplement que le sort de l'homme et de la +brute, c'est tout un.</p> + +<p>«Mais vous, qui êtes comme moi sectateur des principes plus +spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon, +avec quelle délicatesse ne faudra-t-il pas en développer la philosophie +pour être compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous +s'occupent de ces matières, aux écrivains grecs eux-mêmes.»</p> + +<p>«Vous avez raison, Varron,» répond Cicéron en rappelant avec la +complaisance de l'amitié les beaux ouvrages poétiques et historiques +composés par cet ami. «Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les +choses telles qu'elles sont), pendant le temps où l'ambition, les +honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au +gouvernement de la république m'entravaient dans un réseau d'affaires et +de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et, +pour que le temps ne les altérât pas, je les renouvelais dans mes heures +de loisir par la lecture.</p> + +<p>«Mais aujourd'hui que la fortune m'a frappé d'un coup terrible et que +le fardeau du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> ne pèse plus sur moi, je demande à +la philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme +l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble à la fois. +Cette occupation sied parfaitement à mon âge; elle est plus que toute +autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans +ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.»</p> + +<p>Après cette introduction, les amis s'asseyent pour écouter Cicéron, qui +commence ainsi:</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>«Socrate me paraît être le premier, et tout le monde en tombe d'accord, +qui rappela la philosophie des nuages et des mystères pour l'appliquer à +la conduite morale des hommes et lui donner pour objet les vertus ou les +vices; il pensait qu'il n'appartient pas à l'homme d'expliquer les +choses occultes et qu'alors même que nous pourrions nous élever jusqu'à +cette connaissance, elle ne nous servirait de rien pour bien vivre.»</p> + +<p>Il définit ensuite la philosophie pratique de <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Socrate et la +philosophie spéculative de Platon, et il parsème son analyse de ses +propres axiomes philosophiques à lui-même. Dieu, l'âme du monde, la +providence ou la fortune (appelée ainsi parce qu'elle fait naître mille +événements imprévus dont les causes existent, mais dont nous ne pouvons +apercevoir de si bas ni prévoir ces causes) gouverne l'univers. L'esprit +débute par la sensation, mais on ne reconnaît pas aux sens la faculté de +juger. La vérité, la raison ou l'intelligence est l'unique juge des +choses;... il adopte ces seules maximes éminemment spiritualistes. +Qu'adoptons-nous de plus et de mieux aujourd'hui? La <i>raison</i>, la +<i>providence</i> ou la <i>divinité active</i> dans les choses universelles +sont-elles autrement définies par nos philosophes?</p> + +<p>Après avoir raconté toute l'histoire des écoles, des sectes, des +philosophies grecque et romaine, il combat énergiquement le scepticisme +ou la philosophie du doute, et il le combat par le plus beau des +arguments: la conscience et la vertu.</p> + +<p>«L'idée seule de la vertu, dit-il, nous prouve que l'on peut comprendre +et certifier certaines choses. Je demande pourquoi <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> l'homme de +bien, qui s'est résolu à souffrir tous les tourments plutôt que de +trahir son devoir ou sa conscience, s'est imposé de si dures lois à +lui-même lorsqu'il n'avait pour s'immoler ainsi ni motif ni raison. Une +sagesse qui ne connaîtrait pas pourquoi elle est sage, est-ce une +sagesse, oui ou non? Et d'abord, comment mériterait-elle de s'appeler +sagesse? Comment ensuite oserait-elle prendre résolûment et poursuivre +énergiquement un parti, s'il n'y a point de règles certaines qui la +dirigent? Et si elle ne sait pas ce que c'est que le souverain bien (la +vertu), comment serait-elle la vertu? Si l'homme donc ne peut connaître +intuitivement ses devoirs, quel motif aura-t-il d'agir et quel attrait +pourra-t-il sentir ou vers le mal ou vers le bien? Eh quoi! si je prouve +ainsi aux sceptiques que leur doctrine anéantit la raison et la nature +humaine, persisteront-ils dans leur doctrine?...»</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>La suite de cette argumentation de la raison contre le scepticisme est +d'une force et d'une évidence <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> qu'aucune philosophie et +qu'aucune logique moderne n'ont surpassées.</p> + +<p>Les vérités nécessaires sont contemporaines de tous les temps, parce +qu'elles sont nécessaires à tous les hommes.</p> + +<p>La philosophie raisonnée de Cicéron est égale à celle de Platon, mais +Platon rêvait après avoir raisonné. Cicéron ne rêve jamais: il pense. Il +écrit le code de la raison humaine; Platon n'en écrit que le poëme.</p> + +<p>«L'intelligence, poursuit-il, étant faite pour donner à l'homme la +connaissance, elle aime la connaissance pour elle-même d'abord, car rien +n'est plus délicieux pour l'esprit que la lumière, et elle l'aime +ensuite pour ses conséquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence +exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne +à l'homme et donne assez d'évidence et de force à la philosophie pour +produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la +vie!»</p> + +<p>Il y a deux mille ans bientôt que le plus grand des orateurs et le plus +honnête des hommes politiques de Rome écrivait ces lignes. Quelles +lignes philosophiques plus belles ont donc été écrites depuis ces deux +mille ans par nos orateurs, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> nos hommes d'État, nos philosophes? +Oh! que ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquité! et +que de philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait à +l'origine des hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance +sur les sagesses de Cicéron, de Confucius, et parler de progrès pour se +nier son néant.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des +idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a +pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui +nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le +mal, le vice ou la vertu.</p> + +<p>«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est +dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt +par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la +lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute, +dont vous vous déclarez <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> les sectateurs, après nous avoir +enveloppés de si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une +dernière étincelle pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle +figure et quelle langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur +dans la clarté!</p> + +<p>«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi +qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je +suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais +me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me +donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible +dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce +guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus, +constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course +restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et +l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où +l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui +fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant +ne se relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique!</p> + +<p>Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les +philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par +Cicéron à la controverse.</p> + +<p>Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste, +dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et +la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien +des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à +nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres +vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères; +lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du +plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le +faux semblant et comme un plagiat de la vertu.»</p> + +<p>Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une +grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le +livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de +Phidias au Parthénon, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> finit familièrement, ainsi qu'il a +commencé, par une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les +douceurs de pareils entretiens:</p> + +<p>«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau +au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur +la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble +nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois +d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais +si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de +ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si +opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui +méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la +vie, etc.</p> + +<p>«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à +ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos +jardins de <i>Tusculum</i>, nous pourrons souvent débattre ensemble ces +belles questions, etc.»</p> + +<p>Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> XXI</h4> + +<p>Voilà ce qui nous reste de ce livre des <i>Académiques</i>. Ce mélange de la +vie publique et de la vie méditative, cette alternative de l'éloquence +et de la philosophie dans la vie du même homme d'État, qui allait mourir +sous le glaive des sicaires d'Antoine après avoir combattu les sicaires +de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune +moderne au même degré. Chatam et William Pitt n'élevaient pas leur âme à +ces hauteurs sereines de la pensée; Mirabeau et Vergniaud perdaient la +moitié de leur force en descendant des tribunes; ils n'écrivaient pas du +même style sur les lois et sur la Divinité. Bossuet lui-même n'était pas +homme public à la mesure de Cicéron; plus libre que l'orateur romain +comme orateur, il n'avait à lutter ni contre les tumultes du sénat, ni +contre les démagogues, ni contre la tyrannie de César, ni contre les +assassins d'Antoine; il n'avait qu'à servir un roi, à ménager en pontife +habile le prince et sa conscience, à mourir sur <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> les escaliers +de Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des +faveurs d'Église conquises par son propre génie de théologien et +d'écrivain. Si l'orateur est égal ou supérieur dans Bossuet, l'homme est +plus universel et plus intrépide dans Cicéron. Ajoutons que, pour son +temps, Cicéron est personnellement plus philosophe: car Bossuet répète +la philosophie sacrée du christianisme, et sa force n'est que sa foi.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicéron, supérieur aux +<i>Académiques</i>: ce sont les quatre livres sur les <i>vrais biens</i> et les +<i>vrais maux</i>, adressés à Brutus, son ami, aussi lettré que lui-même.</p> + +<p>Il commence par s'excuser, dans un préambule, d'importer dans la langue +de Rome les philosophies originaires de la Grèce. Il se justifie +victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres écrivains +romains: «Quant à moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux, +des orages, des discussions <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> publiques, crois n'avoir jamais +déserté le poste que le peuple romain m'avait confié, je crois devoir +aussi, dans la mesure de mes forces, éclairer l'âme de mes concitoyens +par mes travaux, mes études, mes veilles d'écrivain.</p> + +<p>«Ceux qui me blâment d'écrire sur la philosophie devraient être plus +justes, ils devraient se rappeler que j'ai déjà beaucoup écrit sur +d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et +qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intérêt de ces grandes questions, et +dont l'homme ait à retirer plus de véritable utilité? Si ma vie se +prolonge, je ne renonce pas à traiter d'autres matières encore; mais +quiconque voudra s'appliquer à étudier mes ouvrages de philosophie +reconnaîtra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus +de fruit.»</p> + +<p>Il part de là pour faire contre Épicure la plus magnifique théorie de la +vertu et des différentes théories du bien qui ait été écrite en aucune +langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la +raison divinement parlée, qui divinise par sa plume la <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> morale. +Cependant il rend bientôt à Épicure son véritable caractère, en prouvant +que la vertu (et par exemple l'amitié) est la véritable volupté. Dans +cette page sur l'amitié, on sent l'homme qui a fait ses délices d'aimer +et d'être aimé. C'est la vertu instinctive du caractère. Celui de +Cicéron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne haïssait pas.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Au début de son second livre sur le bien et le mal, Cicéron dit à ses +amis: «Ne me regardez pas ainsi en silence, comme on regarde un homme +qui va professer. Le vrai mode de traiter les sujets philosophiques, +c'est l'échange mutuel des pensées, des objections et des réponses, +c'est la conversation: causons.»</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Après avoir élagué toutes les subtilités scolastiques d'Épicure ou des +autres prétendus sages, il préconise avec une admirable force de +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> langage et de conscience les deux pivots de la vertu, l'<span class="smcap">HONNÊTE</span> +et la <span class="smcap">RAISON</span>. Écoutez en passant ces définitions du bon sens:</p> + +<p>«L'<i>honnête</i> est ce que l'on est forcé d'estimer par soi-même, +abstraction faite de toute espèce d'intérêt personnel, etc.» (Quelle +preuve de Dieu par la conscience!)</p> + +<p>«La <i>raison</i> est cette intelligence si prompte et si vaste à la fois, +cette sagacité de l'esprit qui pénètre les causes, discerne +l'enchaînement de ces causes avec leurs conséquences, rapproche les +ressemblances, découvre les semblables au milieu des diversités, +conjoint l'avenir avec le présent, et embrasse ainsi d'un coup d'œil +le cours entier d'une existence bien enchaînée.</p> + +<p>«Par la raison, l'homme recherche la société des hommes; par elle il +s'élève, de l'affection pour ses parents et pour ceux que la nature a +rapprochés de son cœur, jusqu'à l'affection pour ses concitoyens, +compris dans son amour, et enfin jusqu'à répandre sa tendresse sur +l'humanité tout entière.» (<i>Caritas generi humani</i>, Évangile inné des +sages de tous les siècles.)</p> + +<p>«Car l'homme, ajoute-t-il, doit se souvenir <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> qu'il n'est pas +seulement pour lui seul, mais pour les siens, pour sa patrie, et que +c'est de la moindre partie de lui-même qu'il lui est permis de +s'occuper; et, comme la nature nous a doués d'un invincible attrait pour +la vérité, inspirés que nous sommes par ce noble instinct, nous aimons +forcément tout ce qui est vrai et réel, comme la bonne foi, la fidélité, +la candeur, la constance, et nous haïssons tout ce qui est faux et +trompeur, comme la fraude, le parjure, la méchanceté, l'injustice.</p> + +<p>«Enfin la raison a je ne sais quelle supériorité majestueuse qui lui +donne le droit de commander et qui lui fait mépriser de haut les +événements humains, toujours élevée qu'elle est au-dessus de nos +faiblesses et de nos erreurs. À ces trois vertus s'en joint une +quatrième, qui a la même beauté et qui conspire avec elles pour la +grandeur de l'homme: c'est l'amour de l'ordre.</p> + +<p>«La beauté essentielle de l'ordre avait d'abord frappé l'esprit dans +l'univers visible, et c'est de là que nous l'avons transporté dans nos +actions et dans nos paroles, <i>monde moral dont l'ordre est l'ornement</i>; +puis vient la <i>modération</i>, ou la mesure qui nous fait éviter en +<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> tout l'excès ou la témérité, qui nous détourne d'offenser nos +semblables par nos actions ou par nos discours, et de rien faire, en un +mot, a qui soit indigne de la nature humaine.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>«Voilà, mon cher Torquatus, la définition exacte de ce qu'on entend par +l'<span class="smcap">honnête</span>; c'est ce qui a fait dire proverbialement de l'homme de bien: +<i>On peut frayer avec lui dans les ténèbres.</i>»</p> + +<p>Que pensez-vous, lecteurs, de ces définitions de l'honnête, de la +raison, de la vertu, datées de vingt siècles et écrites de la main d'un +des plus sublimes écrivains de tous les siècles? Avez-vous une plus +haute philosophie morale, une plus saine raison, une plus solide vertu, +un plus beau style? Votre crépuscule n'est-il pas là?</p> + +<p>Saluez l'antiquité: elle sait tout, même ce que vous croyez avoir appris +hier. Si ces lignes étaient trouvées par vous anonymes dans un volume de +vos bibliothèques de Paris ou de Londres, ne les attribueriez-vous pas +en conscience à Bacon, à Fénelon, à vos plus pures <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> +philosophies, à vos plus éloquentes plumes? Elles sont du consul, de +l'orateur, du lutteur romain contre Catilina, du sauveur de la patrie, +du maître de Brutus, de l'ami de Pompée, de l'amnistié de César, de la +victime d'Antoine, se reposant au soir d'un jour agité, à quelques jours +de sa mort, résigné à l'ombre de son jardin de Tusculum, au murmure de +l'Anio, qui murmure encore tout près des ruines de sa maison de +campagne.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Et ce passage, sur l'immatérialité et sur l'immortalité de l'âme, qu'en +direz-vous après l'avoir lu:</p> + +<p>«L'origine de notre âme ne saurait se trouver dans rien de ce qui est +matériel, car la matière ne saurait produire la pensée, la connaissance, +la mémoire, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans +l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les éléments offrent de plus +subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport +quelconque avec la faculté que nous avons <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de percevoir les +idées du passé, du présent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc +venir que de Dieu seul; elle est essentiellement céleste et divine. Ce +qui pense en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc +nécessairement incorruptible et éternel; nous ne pouvons pas même +concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de +notre âme, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument séparé et +indépendant des sens, comme une substance spirituelle qui connaît et qui +meut tout.</p> + +<p>«Vous me direz: Et où est cette substance qui connaît et qui meut tout? +et comment est-elle faite? Je vous réponds: Et où est votre âme? et +comment se la représenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus. +Mais, si je n'ai pas pour la comprendre tous les moyens que je voudrais +bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j'ai? L'œil +voit et ne voit pas: ainsi notre âme, qui voit tant de choses, ne voit +pas ce qu'elle est elle-même; mais pourtant elle a la conscience de sa +pensée et de son action. Mais où habite-t-elle et qu'est-elle? C'est ce +qu'il ne faut pas même chercher... Quand vous voyez l'ordre du <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> +monde et le mouvement réglé des corps célestes, n'en concluez-vous pas +qu'il y a une intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet +univers ait commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence, +comme le croit Platon, soit qu'il existe de toute éternité et que cette +intelligence en soit seulement la modératrice, comme le croit Aristote? +Vous reconnaissez un Dieu à ses œuvres et à la beauté du monde, +quoique vous ne sachiez pas où est Dieu ni ce qu'il est: reconnaissez de +même votre âme à son action continuelle et à la beauté de son œuvre, +qui est la vertu.»</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Et celui-ci, sur la divisibilité des sens et de l'âme, autrement appelée +la mort:</p> + +<p>«Que faisons-nous quand nous séparons notre âme des objets terrestres, +des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la +méditation? Que faisons-nous autre chose qu'apprendre à mourir, puisque +la mort n'est que la séparation de l'âme et du corps? Appliquons-nous +<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> donc à cette étude, si vous m'en croyez; mettons-nous à part de +notre corps et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre +sera semblable à la vie du ciel; et, quand nous serons au moment de +rompre nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre âme +vers les cieux.»</p> + +<p>Tout l'ascétisme chrétien qui allait éclore en Orient n'était-il pas là +par pressentiment?</p> + +<p>Et celui-là, sur le noble désintéressement de la vertu, que les +disciples d'Épicure appellent si faussement un habile égoïsme, et que +Cicéron appelait, lui, de son vrai nom, un sacrifice de soi-même? Lisez:</p> + +<p>«Appliquez, dit-il, ces mêmes principes à la modération, à la +tempérance, qui est la sage mesure des passions et qui les soumet à la +raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur que de prendre sans +témoins des plaisirs honteux? N'y a-t-il pas des actions d'elles-même +infâmes, lors même que leur auteur échapperait à la flétrissure +publique? Que font les hommes de cœur? N'est-ce qu'après avoir calculé +leur intérêt qu'ils entrent dans le combat et qu'ils versent à flots +leur sang pour la patrie? N'y sont-ils pas excités <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> plutôt par +une vertueuse impulsion de dévouement et par leur généreux courage? Et +si ce grand Torquatus avait pu nous entendre, lequel de nous deux, je +vous le demande, eût-il écouté plus volontiers, ou de moi, qui affirme +qu'il n'a rien fait en songeant à lui, mais par amour de la république, +ou de vous, qui soutenez qu'il n'a rien fait que pour lui seul? Le bien +pour le bien, voilà la vraie maxime!»</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Le début de son second livre, où il combat les stoïciens contre Caton, +après avoir, dans le premier, combattu Épicure, est une mise en scène +d'une digne, grave et douce familiarité.</p> + +<p>Lisez ceci; c'est une scène biblique de philosophie parlée entre ces +deux patriarches de la pensée humaine, Cicéron et Caton:</p> + +<p>«J'étais à Tusculum, et, désirant me servir de quelques livres du jeune +Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothèque, comme +j'en avais l'usage.</p> + +<p>«J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> pas à rencontrer; il +était assis et tout entouré de livres stoïciens.</p> + +<p>«Vous savez qu'il avait une avidité insatiable de lecture, jusque-là +que, dans le sénat même, et pendant que les sénateurs s'assemblaient, il +se mettait à lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait +dans le public, et sans dérober pourtant un seul des instants qu'il +devait aux intérêts de l'État. Aussi, jouissant d'un loisir aussi +complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothèque, il semblait, +si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir +dévorer les livres. Nous étant donc ainsi rencontrés tous deux sans y +songer, il se leva aussitôt. Nous échangeâmes ensuite les premières +questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.—Qui vous +amène ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si +j'avais pensé que vous y fussiez, j'aurais été certainement vous y +rendre visite.—Hier, lui dis-je, dès que les jeux furent commencés, je +quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amené ici, +c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voilà bien des +trésors assemblés, Caton, et <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> il faudra que notre jeune Lucullus +les connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prît +plaisir à ces livres qu'à toutes les autres beautés de ce séjour, et +j'ai son éducation fort à cœur, quoiqu'elle vous appartienne plus +qu'à personne, et que ce soit à vous de le rendre digne de son père, de +notre Cépion et de vous-même, qui le touchez de si près. Mais ce n'est +pas sans sujet que je m'intéresse à ce qui le regarde: j'y suis obligé +par le souvenir de son aïeul Cépion, que j'ai toujours tenu en grande +estime, comme vous le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des +premiers hommes de la république s'il vivait, et j'ai continuellement +devant les yeux Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de +l'amitié et une communauté parfaite de sentiments et de vues m'unissent +si tendrement.—Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chèrement +la mémoire de deux hommes qui vous ont recommandé leurs enfants par +leurs testaments, et je suis charmé de voir que vous aimez le jeune +Lucullus. Quant au soin de son éducation, qui me regarde tout +particulièrement, dites-vous, je m'en charge avec <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> plaisir, +mais il faut que vous le partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter, +c'est qu'il me paraît déjà donner beaucoup de marques d'une belle âme et +d'un noble esprit; mais vous voyez combien son âge est tendre.—Je le +vois bien, lui dis-je, et c'est aussi dans cet âge qu'il faut l'initier +à ces études et ouvrir son âme à ces sentiments qui le prépareront aux +grandes choses qui l'attendent.—C'est à quoi il faut que nous +travaillions ensemble, et de quoi nous nous entretiendrons plus d'une +fois. Cependant asseyons-nous, s'il vous plaît. C'est ce que nous fîmes +aussitôt.</p> + +<p>«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont +donc ceux que vous venez chercher ici?—J'y venais prendre, lui dis-je, +quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le +loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à +l'autre.—Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût +incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au +monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> XXIX</h4> + +<p>Cicéron démontre ensuite, avec une évidence véritablement révélatrice, +que l'honnête, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature +intellectuelle aussi irréfutable que le bien-être physique est un +instinct de nos sens matériels; de là, dit-il, ces législations, aussi +divines qu'humaines, qui établissent les rapports des hommes entre eux +sur les bases d'une équité sociale, qui est la conscience publique du +genre humain. Cependant il blâme dans le livre suivant l'excès des +stoïciens, qui les porte à sacrifier entièrement le corps à l'âme. Cet +excès, dit-il, n'est pas conforme à la nature complexe d'un être formé +d'âme et de corps, et qui a été doué d'un instinct de conservation. La +sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures: +régler la nature, ce n'est pas la contredire.</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du +cinquième livre, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> réminiscence délicieuse du temps et des lieux +où Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces +de l'antiquité:</p> + +<p>«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais +entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de +mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain, +que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous +aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce +temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous +rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous +entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte +Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et +qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que +nous voulions. Alors Pison:—Est-ce par un dessein de la nature, nous +dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons +les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une +partie de leur vie, nous <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> nous sentons plus émus que quand nous +écoutons le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?</p> + +<p>«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon +me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses +disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me +rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque +devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et +Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même +jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce +palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes +yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon +aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de +tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la +mémoire.—Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus. +Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de +Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué +une si profonde admiration, vous le <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> savez, et qui fait mes +délices; l'image même d'Œdipe, qu'il représente venant ici et +demandant dans ces vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se +trouve, m'a tout ému; ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a +remué.—Et moi, dit Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être +rendu à Épicure, dont nous venons de passer les jardins, je vois +s'écouler dans ces jardins bien des heures en compagnie de Phèdre, que +j'aime plus qu'homme au monde. Il est vrai que, averti par l'ancien +proverbe, je pense toujours aux vivants; mais, quand je voudrais oublier +Épicure, comment le pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, +non-seulement reproduit à grands traits par la peinture, mais encore +gravé sur leurs coupes et sur leurs bagues?</p> + +<p>«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est +peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes +que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas +surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de +votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus +attentivement <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> aux grands personnages que les lieux fréquentés +par eux.</p> + +<p>«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis +le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le +dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout +présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces +des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet +hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois +(car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire, +demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute +heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:—Puisque tout le monde, +dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui +a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où +Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en +effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:—Ne +m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la +plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> +bruit des flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement +de la place publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite +pour voir le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les +souvenirs sont inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, +que du sol jaillisse l'histoire.—Les recherches, lui dit Pison, quand +on les fait dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont +d'un excellent esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous +mettre sur les traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit +curieux. Aussi nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y +portez de vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous +prenez plaisir à reconnaître les vestiges.—Vous savez, dis-je alors à +Pison, qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des +encouragements que vous lui donnez.—Il faut donc, reprit-il avec son +extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès +de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la +philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en +état de mieux <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius, +continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y +sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que +vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.—J'ai grand +plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais +vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là. +Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»</p> + +<p>Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés, +de ses vertus, <i>filles</i>, dit-il, de notre <i>liberté morale</i> telles que la +prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération, +l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se +compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.</p> + +<p>Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des <i>Tusculanes</i>, que la vie de +Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme +s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de +style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des +hommes en est en même temps le plus sage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> Mais passons aux <i>Tusculanes</i> elles-mêmes. Quelle lucidité! +quelle souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique! +quelle force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces +leçons, s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe +romain. Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de +l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie +comme dans l'éloquence.</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Les <i>Tusculanes</i> prennent leur nom de la maison de campagne de Cicéron +où ces <i>Méditations</i> en prose furent composées par lui. Ces +<i>Méditations</i> étaient à la fois des loisirs, des perfectionnements de +son âme, des consolations. La politique l'avait odieusement rejeté dans +la vie inactive. Rome, en proie aux démagogues, à la soldatesque, à la +tyrannie, à la gloire de mauvais aloi, n'était plus digne de lui; la +pensée de Cicéron quittait ce monde vulgaire et pervers pour les régions +sublimes et éternelles de la pensée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> «Quand j'ai vu enfin, dit-il en commençant les <i>Tusculanes</i>, +qu'il n'y avait presque plus rien à faire pour moi, ni au forum, ni au +sénat, je me suis remis à une sorte d'étude dont le goût m'était +toujours resté, mais que d'autres soucis avaient toujours interrompu ou +ajourné: j'entends par cette étude la philosophie, qui renferme toutes +les connaissances utiles à l'homme pour bien vivre.....</p> + +<p>«Les Grecs, dit-il, ont excellé plus que nous dans la poésie et dans les +arts; nous les égalons seulement dans l'art oratoire né de la +constitution même de Rome; hors de là nous leur sommes jusqu'ici +inférieurs. Après avoir tenté moi-même de porter l'art oratoire à un +point encore plus élevé que nos prédécesseurs romains, je m'efforce avec +plus de zèle encore de mettre dans son jour cette philosophie, d'où j'ai +tiré tout ce que je puis avoir développé d'éloquence.</p> + +<p>«Aristote, ce rare génie qui savait tout, jaloux de la gloire de +l'orateur Isocrate, entreprit, à son exemple, d'enseigner l'art de la +parole, et voulut allier la philosophie à l'éloquence. Je veux de même, +sans oublier mon ancien caractère d'orateur, m'attacher <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> aux +matières de philosophie: je les trouve infiniment plus grandes, plus +abondantes, plus fécondes que celles de la tribune; mon opinion a +toujours été que ces questions élevées, pour ne rien dire de leur +intérêt et de leur beauté, doivent être traitées avec étendue et avec +toutes les perfections de style qui dépendent du langage. J'ai essayé si +je pourrais y réussir, et j'ai même poussé si loin la chose que j'ai +tenu des entretiens philosophiques à la manière des Grecs. Tout +récemment, mon cher Brutus, après que vous fûtes parti de Tusculum, +j'éprouvai mes forces devant un grand nombre d'amis. C'est ainsi que ces +exercices oratoires d'autrefois, où j'avais pour but de me préparer au +forum, et dont j'ai continué l'usage plus que personne, sont aujourd'hui +remplacés par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer par ces +amis le sujet sur lequel on voulait m'entendre, je discourais sur cette +matière, assis ou debout, et, comme nous avons eu ces sortes +d'entretiens pendant cinq jours, je les ai rédigés à loisir en autant +de livres.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> XXXII</h4> + +<p>Voilà l'origine des cinq <i>Méditations</i> ou <i>Tusculanes</i> que nous allons, +à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites +sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille +faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur +la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute +félicité humaine.</p> + +<p>Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement +exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains +étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les +cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser +et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme +philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans +César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites +traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> +souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun +avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même: +au peuple la fable, aux sages la vérité.</p> + +<p>Écoutez Cicéron, à la première page de la première <i>Tusculane</i>, sur le +ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps:</p> + +<p>«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce +pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois +têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale +mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse +tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors +d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges +inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un +nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre +cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine, +ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre +peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Pensez-vous que j'extravague jusqu'à donner là dedans?</p> + +<p class="acteur">CICÉRON.</p> + +<p>«Vous n'y ajoutez pas foi?</p> + +<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Pas le moins du monde.</p> + +<p class="acteur">CICÉRON.</p> + +<p>«Vous avez, à la vérité, grand tort de l'avouer.</p> + +<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Pourquoi, je vous prie?</p> + +<p class="acteur">CICÉRON.</p> + +<p>«Parce que, si j'avais eu à vous réfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir +une belle carrière.</p> + +<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Qui ne serait éloquent sur un tel sujet?</p> + +<p class="acteur">CICÉRON.</p> + +<p>«Tout est plein, cependant, de traités philosophiques où l'on se propose +de le prouver.</p> + +<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Peine perdue; car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir +peur?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> CICÉRON.</p> + +<p>«Mais, s'il n'y a point de misérables dans les enfers, personne n'y est +donc?</p> + +<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Je n'y crois personne.»</p> + +<p>On voit qu'il y avait deux hommes dans les hommes supérieurs de Rome, le +citoyen et le philosophe. Le philosophe se moquait de la religion +officielle du citoyen. Cicéron était convaincu, comme César et comme +Sénèque, que la superstition était incorrigible dans le peuple, et qu'il +fallait se contenter de penser à part du vulgaire, sans lui contester +ses dieux, ses élysées et ses enfers, peuplés de ses fables, de ses +traditions et de ses rêves.</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>Mais l'existence d'une divinité une et suprême, l'immatérialité de l'âme +et son immortalité sont confessées plus loin comme des vérités +rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicité +d'arguments qui n'ont jamais été surpassées. Lisez ces lignes du premier +livre des <i>Tusculanes</i>:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> «Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos, +Epaminondas le pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquité +ou parmi les étrangers, moi-même, je le pouvais. Mais nous avons au +dedans de nous je ne sais quel pressentiment des siècles futurs, et +c'est dans les esprits les plus sublimes, c'est dans les âmes les plus +élevées, que ce sentiment est le plus vif et qu'il éclate davantage. +Ôtez ce pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie +dans les travaux et dans les dangers? Je parle des grands cœurs. Et +que cherchent aussi les poëtes, qu'à éterniser leur mémoire? Témoin +celui qui dit:</p> + +<p class="poem10">«Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux;<br> + Par lui furent chantés vos célèbres aïeux.</p> + +<p>«Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c'est +que les enfants fassent vivre la sienne.</p> + +<p>«Qu'on ne me rende point de funèbres hommages, dit-il encore. Mais à +quoi bon parler des poëtes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui +n'aspirent à l'immortalité. Phidias, n'ayant pas la liberté d'écrire +son nom sur <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et +nos philosophes, dans les livres mêmes qu'ils composent sur le mépris de +la gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de +tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en +quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après notre mort il y a quelque +chose qui nous intéresse, nous devons nous rendre à cette opinion, et +d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus +de vertu, et qui, par conséquent, savent le mieux où tend la nature, +sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter +l'estime de la postérité<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<p>«C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma <i>Consolation</i>, où je +m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre +l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et +composé, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du +feu.</p> + +<p>«Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la +réflexion, qui <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, +embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces +divines qualités, à moins que de remonter à Dieu. Et, par conséquent, +l'âme est d'une nature singulière qui n'a rien de commun avec les +éléments que nous connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un être +qui a sentiment, intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est +céleste, il est divin, et dès lors immortel. Dieu lui-même ne se +présente à nous que sous cette idée d'un esprit pur, sans mélange, +dégagé de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et +qui a de lui-même un mouvement éternel<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<p>«Car, enfin, que faisons-nous en nous éloignant des voluptés sensuelles, +de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et même du soin de nos +affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que +faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même +et que l'éloigner de son corps tout autant que cela se peut? Or détacher +l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre à mourir? Pensons-y donc +<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps, +accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra déjà +d'une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre +essor quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours +été sous le joug des sens auront peine à s'élever de dessus la terre, +lors même qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles +comme de ces prisonniers qui ont été plusieurs années dans les fers: ce +n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre +terme, nous vivrons enfin, car notre vie d'à présent, c'est une mort, +et, si j'en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé.</p> + +<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p> + +<p>«Vous l'avez déploré assez dans votre <i>Consolation</i>. Je ne lis point cet +ouvrage que je n'aie envie de me voir à la fin de mes jours, et cette +envie, par tout ce que je viens d'entendre, augmente fort.</p> + +<p class="acteur">CICÉRON.</p> + +<p>«Vos jours finiront, et, de force ou de gré, finiront bien vite, car le +temps vole. Or, non-seulement la mort n'est point un mal, comme +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> d'abord vous le pensiez; mais peut-être n'y a-t-il que des maux +pour l'homme, à la mort près, qui est son unique bien, puisqu'elle doit +ou nous rendre dieux nous-mêmes, ou nous faire vivre avec les +dieux<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<p>«Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement +d'une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien +convaincus que l'on nous tire de prison, et que l'on nous ôte nos +chaînes, afin qu'il nous arrive ou de retourner dans le séjour éternel, +notre véritable patrie, ou d'être à jamais quittes de tout sentiment et +de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue, +tenons-nous dans une telle disposition d'esprit que ce jour, si terrible +pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a été déterminé +ou par les dieux immortels, ou par notre commune mère, la nature, ne +doit être compté pour un mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce n'est +pas une cause aveugle qui nous a créés: mais nous devons l'être +certainement à quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle +ne s'est pas donné le soin de <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> nous produire et de nous +conserver la vie, pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver +toutes les misères de ce monde, dans une mort suivie d'un mal éternel. +Regardons plutôt la mort comme un asile, comme un port qui nous attend. +Plût à Dieu que nous y fussions menés à pleines voiles! Mais les vents +auront beau nous retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions, +quoique un peu tard. Or ce qui est pour tous une nécessité, serait-il +pour moi seul un mal? Vous me demandiez une péroraison, en voilà une.»</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>On voit qu'il avait raison d'écrire ces belles lignes par lesquelles il +se consolait de ne plus être que philosophe:</p> + +<p>«Dans la nécessité où je suis de renoncer aux affaires publiques, je +n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et +consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gré de ce qu'après +avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> pouvoir d'un +seul, je ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve +à ceux qui possèdent l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues +au sénat et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la +philosophie aux délibérations de la politique sur les destinées de la +patrie.»</p> + +<p>On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion +raisonnée et le patriotisme en vue des devoirs imposés à l'homme par la +Divinité, étaient pour Cicéron une même et sainte chose.</p> + +<p>«Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne +s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos actes et de nos +destins. Sur ce principe, que deviendraient la piété, la <i>sainteté</i>, la +religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut +savoir exactement accomplir... Il en est de la piété comme de toutes les +autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles +point de <i>sainteté</i> (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elles +point de culte, et dès lors que devient l'univers? Quel désordre et +quelle anarchie dans l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je +doute si <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> éteindre la piété envers la divinité, ce ne serait pas +anéantir du même coup la bonne foi, la conscience, la société humaine +tout entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux +dire l'instinct de la justice!...»</p> + +<h4>XXXV</h4> + +<p>Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trésor de +ces loisirs philosophiques de Cicéron. Nous allons, dans un dernier +entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse +antique, résumée par la plus brillante parole de l'antiquité.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se préparait à la mort +dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidèles à sa mauvaise +fortune, lui prêtaient encore l'oreille et le cœur; ses livres, +recueillis avec amour en Grèce pendant ses voyages ou ses exils, lui +ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plantés dans +sa jeunesse à Tusculum ou à Astur, ses maisons des champs, ne lui +avaient pas été ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa +patrie et par la nécessité de ses créanciers. Les rigoles qu'il +<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> avait dérobées à l'<i>Anio præceps</i> pour en irriguer ses jardins, +qui murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques +champêtres de leur rumeur et de leur fraîcheur; le temple sépulcral +qu'il avait élevé à sa fille chérie pour diviniser ses regrets brillait +encore à l'horizon de la Sabine comme un appel aux pensées graves et +comme une promesse des éternelles réunions; il remplissait sa vie et il +célébrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait périr, +mais sûr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse.</p> + +<p>Tel était Cicéron au moment où il écrivait cette première <i>Tusculane</i>. +Nous allons suivre sa plume jusqu'à la dernière ligne de cette grande +vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalité.—Il ne se +trompa pas.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> LXIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>CICÉRON</h3> + +<p class="center">TROISIÈME PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Les savants disent que l'atmosphère dont la terre est entourée a deux +régions distinctes selon la distance à laquelle cette atmosphère se +déroule autour de notre globe, et qu'ainsi, pendant que la partie de cet +air ambiant qui touche à la terre est agitée, troublée, souvent +bouleversée par les vents, les nuées, les orages, l'autre partie, la +partie la plus haute de l'éther, <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> ne sent pas ces convulsions +aériennes, mais demeure calme et impassible dans une éternelle sérénité.</p> + +<p>C'est ainsi que l'esprit des philosophes ou des politiques, tels que +Cicéron, échappe, en s'élevant dans les régions sereines et immuables de +la pensée, aux préoccupations personnelles qui les agitent au milieu du +sénat, du peuple, de la guerre civile, sur le sort de leur patrie ou sur +leur propre sort, et que ces esprits sublimes se réfugient dans la +philosophie et dans la religion pour ne plus entendre ou pour mépriser +de si haut les bruits et les oscillations du monde.</p> + +<p>C'est ainsi que ce grand homme, séparé des rumeurs de Rome par les +montagnes de la Sabine et par le rideau de ses arbres, écrivait ses +<i>Tusculanes</i>, que nous vous analysions dans notre dernier entretien.</p> + +<p>C'est ainsi que les grands esprits, en ce moment, se séparent +volontairement des préoccupations publiques et privées qui les +assiégent, pour monter avec Cicéron dans les régions des pensées +permanentes.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> II</h4> + +<p>Une guerre inattendue a éveillé en sursaut l'Europe; une petite cour, +qui a le courage de son ambition, a demandé le sang de la France au nom +d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie.</p> + +<p>Le principe de la liberté va servir à doubler un trône au pied des +Alpes; l'avenir dira si le sang français aura été versé pour des alliés +reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entière +indépendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexée par +force à des Sardes, à des Niçards, à des Piémontais, à des Allobroges, +ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclamé sous le canon +d'un conquérant n'est pas un roi, mais un maître; les véritables +souverainetés nationales sortent du sol et non du canon; un cri de +victoire n'est pas une élection de la liberté, c'est l'élection de la +force.</p> + +<p>Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> république de +Gênes si elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont +enclavé ses montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la +monarchie alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la +république aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la +légitimité des vallées de Maurienne sur les flots libres de +l'Adriatique. Écartez vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra +l'aristocratie de Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres! +C'est la péninsule tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la +maison de Savoie, éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille +que nous ne préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus +dangereuse un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être +dans les mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les +fermer à son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger <i>toutes +les nationalités</i> italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne +serait dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat +de cette guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime, +c'est-à-dire l'heure inévitable, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> n'avait pas sonné d'elle-même +à l'heure des événements.</p> + +<p>Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille, +le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse, +l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se +compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature +allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la +Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des +puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme +à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne +de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a +jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul +tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir +un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre +de l'Italie par une confédération, et non par un monopole!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> III</h4> + +<p>Revenons aux <i>Tusculanes</i>. Cicéron les écrivait au cœur de cette +Italie en armes pour des ambitions qui se disputaient la liberté +mourante de Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans +les idées éternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu'à son +dernier trait de plume et à son dernier soupir, dans ses méditations. Un +homme quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus +grand après la mort, de César ou de Cicéron qui pense seul à Tusculum, +ou de la république qui tombe dépiécée entre les mains de trois +ambitieux? Pour moi, c'est Cicéron.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Dans ses secondes <i>Tusculanes</i>, il traite de la douleur; il se demande +si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule +<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> pas combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi +victorieusement ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au +public.</p> + +<p>«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes +contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc +pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire, +où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne +peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit +nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.»</p> + +<p>Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la +mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de +raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à +mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y +a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité. +Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle +devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour +dans le style.</p> + +<p>Nos philosophes modernes, soit religieux, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> soit rationnels, +n'ont pas au même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes +ne raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient +sur le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux +uns la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Sa troisième <i>Tusculane</i> disserte sur les maladies de l'âme, plus +nombreuses, dit Cicéron, et plus irrémédiables que celles du corps, +parce que le corps vicié peut être guéri par les soins de l'homme, mais +que l'âme malade ne peut pas juger elle-même de son infirmité. Il +attribue ces maladies de l'âme à la mauvaise éducation qui nous nourrit +de préjugés et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les +attribue aux fausses idées du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-même +d'idées fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre +ainsi dans une atmosphère de <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> mensonge, d'erreur et de +corruption. Jamais les défauts de l'éducation première n'ont été plus +vigoureusement signalés que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau +dans l<i>'Émile</i>, sont à une distance énorme du bon sens et de la logique +de Cicéron. On sent que Rousseau déclame en rhéteur et que le Romain +écrit en législateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires +donnait au consul un sens des réalités qui manquait totalement au Platon +de Genève.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Vient ensuite une <i>Tusculane</i> sur les combats que le sage doit livrer à +ses passions. Il définit la passion un <i>mouvement violent du cœur en +disproportion avec la raison</i>. Définirions-nous mieux aujourd'hui cette +sensibilité qui n'est <i>passion</i> que par son excès?</p> + +<p>Cicéron définit ensuite avec la même justesse toutes les passions qui +affligent l'homme, et il distingue la passion, qui n'est qu'un +mouvement <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> instantané, du vice, qui est une habitude d'infirmité +ou de dépravation de l'âme.</p> + +<p>«Mais ce qui fait, dit-il, la différence entre les infirmités de l'âme +et celles du corps, c'est qu'il peut nous survenir des maladies +corporelles sans qu'il y ait de notre faute, et que nous sommes toujours +coupables de nos maladies de l'âme. Le corps, composé de matières, n'est +pas libre; l'âme est coupable parce qu'elle est libre.»</p> + +<p>Quel traité de Fénelon ou de Nicole traite de morale en termes plus +chrétiens?</p> + +<p>«Il y a d'ailleurs une grande différence entre les âmes grossières et +celles qui ne le sont pas. Celles-ci, semblables à l'airain de Corinthe +qui a de la peine à se rouiller, ne deviennent que difficilement malades +et se rétablissent fort vite. Il n'en est pas de même des âmes +grossières, et, de plus, celles qui sont d'un caractère excellent ne +tombent pas en toute sorte de maladie; rien de ce qui est férocité, +cruauté, ne les attaquera; il faut, pour trouver prise sur elles, que ce +soit de ces passions qui paraissent tenir à l'humanité, telles que la +tristesse, la crainte, la <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> pitié. Une autre réflexion encore, +c'est qu'il est moins aisé de guérir radicalement une passion que +d'extirper ces vices de premier ordre qui combattent de front la vertu. +Il faut plus de temps pour l'un que pour l'autre. On peut s'être défait +de ses vices et conserver ses passions.»</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>La belle définition de la vertu, santé de l'âme, n'est pas moins +éternelle!... Une qualité permanente de l'âme, qui est la raison +elle-même en action!... Son portrait du sage ou du vertueux n'est pas +moins admirable de définition et de style.</p> + +<p>«Ainsi supérieure et à la tristesse et à toute autre passion, ainsi +heureuse de les avoir toutes domptées, un reste de passion suffirait +toujours, non-seulement pour priver l'âme de son repos, mais pour la +rendre vraiment malade. Je ne vois donc rien que de mou et d'énervé +dans le sentiment des péripatéticiens, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> qui regardent les +passions comme nécessaires, pourvu, disent-ils, qu'on leur prescrive des +bornes au delà desquelles ils ne les approuvent point. Mais prescrit-on +des bornes au vice? ou direz-vous que de ne pas obéir à la raison, ce ne +soit pas quelque chose de vicieux?</p> + +<p>«Or la raison ne vous dit-elle pas assez que tous ces objets qui +existent dans votre âme, ou de fougueux désirs, ou de vains transports +de joie, ne sont pas de vrais biens, et que ceux qui vous consternent ou +qui vous épouvantent ne sont pas de vrais maux; mais que les divers +excès ou de tristesse ou de joie sont également l'effet des préjugés qui +vous aveuglent, préjugés dont le temps a bien la force à lui seul +d'arrêter l'impression: car, quoi qu'il arrive, nul changement réel dans +l'objet; cependant, à mesure que le temps l'éloigne, l'impression +s'affaiblit dans les personnes les moins sensées, et par conséquent, à +l'égard du sage, cette impression ne doit pas même commencer.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> VIII</h4> + +<p>Sa théorie des passions n'est pas moins sévère; son rigorisme n'admet +pas même la sainte colère qui possède en apparence l'orateur indigné +dans ses accès d'éloquence. Il veut que le sang-froid soit conservé +jusque dans l'imprécation contre le crime ou le vice.</p> + +<p>«Quant à l'orateur, il ne lui sied nullement de se mettre en colère; il +lui sied quelquefois de le feindre. Pensez-vous que je sois en courroux +toutes les fois qu'il m'arrive de hausser le ton et de m'échauffer? +Pensez-vous que, l'affaire étant jugée et absolument finie, quand il +m'arrive de mettre mon discours par écrit, je sois en courroux, la plume +à la main? Accius, qu'était-il en composant ses tragédies? Que +croyez-vous qu'était Ésope, dans les endroits où il déclame avec le plus +de feu?</p> + +<p>«Un orateur, qui sera vraiment orateur, aura encore plus de véhémence +qu'un comédien, mais sans passion et toujours de sang-froid. <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +Les passions même les plus estimables, telles que celles des grands +hommes vertueux, ne doivent rien prendre sur la tranquillité de +l'esprit. À l'égard de la tristesse, qui est la chose du monde la plus +détestable, comment les philosophes en font-ils l'éloge!»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère +de toute vertu, ouvre la cinquième <i>Tusculane</i>. Cette apostrophe +rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau +y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de +parler.</p> + +<p>«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la +philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais +ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu +réfugier après avoir essuyé la plus horrible <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> tempête. +Philosophie, seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu +et qui domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre +humain sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire +vivre en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as +unis, premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens +du mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu +as inventé les lois, formé les mœurs, établi une police. Tu seras +notre asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres +temps nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous +nous y livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour +passé suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque +s'en écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la +tienne, qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a +rassurés sur la crainte de la mort?</p> + +<p>«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage +qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs +<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie, +quelqu'un ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on +l'ingratitude au point d'outrager un maître qu'on devrait au moins +respecter, quand même on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses +leçons!</p> + +<p>«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers +des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus +reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines +ont été des <i>philosophes</i>. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la +chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne.</p> + +<p>«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà +nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses, +soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?»</p> + +<p>Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse +s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de +conviction dans toute cette œuvre.</p> + +<p>«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> degré de +perfection assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit, +l'homme toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même, +jusqu'au point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni +abattre par la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par +une folle joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je +cherche. Rien sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni +d'assez estimable pour lui enfler le cœur.</p> + +<p>«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y +verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et +qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui +sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme +sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui +peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse +nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre +toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui +fasse la fortune, se tranquilliser.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> «Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, +non-seulement celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites +pour tenir à la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et +jusqu'aux plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure, +ou, après s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en +revêtent tout de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un +mouvement intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne +produise des fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque +obstacle, elles parviennent toutes au degré de perfection qui leur est +propre.</p> + +<p>«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la +puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont +propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et, +parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres; +elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle +a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés +sous terre. Chaque animal, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> fidèle à son instinct, sans pouvoir +changer sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.</p> + +<p>«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue +essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente; +si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui +est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la +divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même. +Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions +capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est +la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le +bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui +est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la +vertu est sa perfection.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> X</h4> + +<p>Les <i>Entretiens sur la nature des dieux</i> suivirent les <i>Tusculanes</i>. +L'orateur philosophe sentait grandir sa pensée, son talent et son +courage, en abordant le plus grand objet de la pensée, la <span class="smcap">Divinité</span>.</p> + +<p>Il commence par s'excuser d'oser écrire sur une matière aussi auguste:</p> + +<p>«Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes +livres, je n'ignore pas qu'on en a parlé beaucoup, mais différemment.</p> + +<p>«Quelques-uns ont admiré d'où me venait cette ardeur toute nouvelle pour +la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois +précisément sur chaque matière.</p> + +<p>«D'autres enfin ont été surpris que tout à coup, me déclarant pour les +intérêts d'une école abandonnée depuis longtemps, j'aie fait choix d'une +secte qui, au lieu de nous éclairer, semble nous plonger dans les +ténèbres. Mais <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ce goût pour la philosophie ne m'est pas si +nouveau qu'on se l'imagine. Tout jeune que j'étais, je la cultivais +beaucoup, et même, quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus +que jamais.</p> + +<p>«On peut s'en convaincre par cette quantité de maximes philosophiques +dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus +savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez +moi; par les grands maîtres qui m'ont formé, les illustres Diodotus, +Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'études ont pour +but de nous rendre sages, il me paraît que je ne les ai point démenties +par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes +propres affaires.</p> + +<p>«Si l'on demande pourquoi donc j'ai pensé si tard à écrire dans ce +genre-ci, ma réponse est simple. Réduit à l'inaction depuis que l'état +de la république exige qu'elle soit gouvernée par une seule tête, j'ai +cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie, +et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de +si <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> grandes matières fussent aussi traitées en notre langue. Je +me sais d'autant meilleur gré d'y avoir travaillé que déjà mon exemple a +eu la force d'inspirer à beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et même +d'écrire.»</p> + +<p>Trois philosophes de sectes différentes prennent part à l'entretien, +développant chacun son système théologique. C'est le traité de +métaphysique le plus ardu et en même temps le plus lucide de +l'antiquité. Les opinions absurdes des écoles païennes sur la +multiplicité des dieux y sont dissipées par les éclats de rire +philosophique. L'<i>unité</i>, l'<i>infinité</i> et l'incorporéité de Dieu y sont +démontrées comme la Providence elle-même; cette divinité en action y +devient évidente.</p> + +<p>Il rejette avec mépris les fables olympiennes et toutes les formes des +dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mépris encore l'athéisme, +cécité morale.</p> + +<p>Les pages qu'il consacre à énumérer les preuves d'ordre, de plan, +d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus éloquentes +de toute son éloquence. Fénelon n'en approche pas, quoiqu'il en +enrichisse son style; <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> c'est le poëme entier de la création, une +symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphée dans la bouche d'un +orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrête +ébloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir là où rien +n'est à préférer.</p> + +<p>Mais après les miracles du monde matériel, écoutez-le décrire ceux de +l'intelligence humaine:</p> + +<p>«Quand je viens ensuite à considérer l'âme même, l'esprit de l'homme, sa +raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir +point ces facultés, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages +d'une Providence divine.</p> + +<p>«Eh! que n'ai-je votre éloquence, Cotta! De quelle manière vous +traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'étendue de notre +intelligence; comment nous savons réunir nos idées et lier celles qui +suivent avec celles qui précèdent, établir des principes, tirer des +conséquences, définir tout, le réduire à une exacte précision, et nous +assurer par là si nous sommes parvenus à une science véritable, +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> qui est le comble de la perfection, même dans un Dieu.</p> + +<p>«Quelle prérogative, quoique vos académiciens la dépriment, et même la +refusent à l'homme, de connaître parfaitement les objets extérieurs par +la perception des sens, jointe à l'application de l'esprit! On voit, par +ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et là-dessus +on invente les arts nécessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrément. +Que l'éloquence est belle! qu'elle est divine, cette maîtresse de +l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre +ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous +savons. Par elle nous consolons les affligés; par elle nous relevons le +courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous +réprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a imposé +des lois, qui a formé les liens de la société civile, qui a fait quitter +aux hommes leur vie sauvage et farouche.</p> + +<p>«Aussi ne croirait-on pas, à moins que d'y prendre bien garde, tout ce +qu'il en a coûté <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> à la nature pour nous donner la parole. Car il +y a premièrement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une +artère par où se transmet la voix dont le principe est dans notre +esprit. Après, dans la bouche se trouve la langue, limitée par les +dents. Elle fléchit, elle règle la voix, qui ne lui vient que +confusément proférée. En la poussant, cette voix, contre les dents et +contre d'autres parties de la bouche, elle articule, elle rend les sons +distincts. Ce qui fait que les stoïciens comparent la langue à l'archet, +les dents aux cordes et les narines au corps de l'instrument.</p> + +<p>«Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle +utilité dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la +moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur +secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la +lyre, de la flûte; voilà pour l'agréable. Pour le nécessaire, elles +cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des +habits, travaillent en cuivre, en fer.</p> + +<p>«L'esprit invente, les sens examinent, la <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> main exécute. +Tellement que, si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert, +si nous avons des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est +aux mains que nous le devons. Par notre travail, c'est-à-dire par nos +mains, nous savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de +fruits, ou qui se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne +viendraient point sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux +terrestres, des aquatiques et des volatiles, nous en avons partie à +prendre, partie à nourrir.</p> + +<p>«Pour nos voitures nous domptons les quadrupèdes, dont la force et la +vitesse suppléent à notre faiblesse et à notre lenteur; nous faisons +porter des charges aux uns, le joug à d'autres. Nous faisons servir à +nos usages la sagacité de l'éléphant et l'odorat du chien.</p> + +<p>«Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le +prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent +et d'or, quoique très-cachées, nous les trouvons et nous les employons à +nos besoins ou à des ornements. Nous avons des <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> arbres, ou qui +ont été plantés à dessein, ou qui sont venus d'eux-mêmes; et nous les +coupons, tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que +pour bâtir et nous mettre à l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de +quoi construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes +les commodités de la vie.</p> + +<p>«Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par +là, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et +les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinité de choses utiles. +Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les maîtres.</p> + +<p>«Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivières, les lacs, sont +à nous; c'est nous qui semons les blés, qui plantons les arbres; nous +fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrêtons les +fleuves, nous les redressons, nous les détournons. En un mot, nos mains +tâchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature.</p> + +<p>«Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pénétré même dans le ciel?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> «De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observé le +cours des astres, leur lever, leur coucher; qui ait déterminé l'espace +du jour, du mois, de l'année; qui ait prévu les éclipses du soleil et +celles de la lune; qui les ait prédites à jamais, marquant leur +grandeur, leur durée, leur temps précis. Et c'est dans ces réflexions +que l'esprit humain a puisé la connaissance des dieux, connaissance qui +produit la piété, la justice, toutes les vertus, d'où résulte une +heureuse vie, semblable à celle des dieux, puisque dès lors nous les +égalons, à l'immortalité près, dont nous n'avons nul besoin pour bien +vivre.</p> + +<p>«Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouvé +la supériorité de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la +conformation de son corps, ni les qualités de son esprit, ne peuvent +être l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'à +montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a été fait +exprès pour nous.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> XI</h4> + +<p>Dans son livre sur la <i>Nature des dieux</i>, il gardait encore quelques +ménagements avec la théologie populaire et avec la religion de l'État; +mais son livre sur la <i>Divination</i>, c'est-à-dire sur les mystères du +culte romain, fut son véritable testament philosophique. Il n'y garde +aucune mesure avec les erreurs officielles; il est déjà hors de la vie +publique, il est âgé, il voit s'approcher pour lui la liberté de la mort +à côté de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi +à la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison +de <i>Pouzzoles</i>, entre les bois et les flots de Naples, et il écrit ce +livre de la <i>Divination</i>.</p> + +<p>Montesquieu l'admire, comme une histoire complète des superstitions +païennes et des rites religieux du temps.</p> + +<p>Voltaire en profite pour montrer la supériorité théologique de l'Inde +et de la Chine, à <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> la même époque, sur les superstitions de Rome +et de la Grèce.</p> + +<p>«Il y a des cas, dit-il, où il ne faut pas juger d'une nation par les +usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après +avoir conquis l'Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire +romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d'Arsinoé, par +la mer Rouge, et par l'océan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom, +régnait alors; les annales de Chine nous le représentent comme un prince +très-sage et très-savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César +avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement par ses +interprètes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple +romain, aussi célèbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans +l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé +leurs années d'une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans +les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les +premières fêtes de l'hiver.</p> + +<p>Il apprend que cette nation entretient à <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> grands frais un +collége de prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer, +et où l'on doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de bœuf, +ou par la manière dont les poulets mangent l'orge.</p> + +<p>Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit +dieu nommé Tagès, qui sortit de la terre en Toscane.</p> + +<p>Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu'ils appellent toujours +Dieu très-bon et très grand. Cependant ils ont bâti un temple à une +courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes +chez elles de petits dieux pénates, hauts de quatre ou cinq pouces... +L'empereur Yventi se met à rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord +avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs +qui ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; mais, comme +l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations +particulières avec les ambassadeurs.</p> + +<p>Il apprend que les pontifes romains ont <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> été très-ignorants, +mais que César réforme actuellement le calendrier.</p> + +<p>On lui avoue que le collége des augures a été établi dans les premiers +temps de la barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution +ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les +honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais +consultés; qu'au rapport d'un très-grand homme nommé Caton, jamais +augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le +plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire +contre les augures un petit ouvrage, intitulé <i>de la Divination</i>, dans +lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les +prédictions et tous les sortiléges dont la terre est infatuée. +L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; les +interprètes le traduisent; il admire le livre et la république +romaine.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> XII</h4> + +<p>Le début du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et +la majesté de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme privé +dans l'homme public:</p> + +<p>«Toutes les fois que j'ai songé aux meilleurs moyens d'être utile à ma +patrie et de servir ainsi sans interruption les intérêts de la +république, pensées qui me préoccupent souvent et longuement, rien ne +m'a paru plus propre à ce dessein que d'ouvrir à mes concitoyens, comme +je crois l'avoir déjà fait par plusieurs traités, la route aux nobles +études.</p> + +<p>«Ainsi, dans celui que j'ai intitulé <i>Hortensius</i>, je les ai exhortés de +tout mon pouvoir à se livrer à l'étude de la philosophie.</p> + +<p>«Dans mes quatre livres <i>Académiques</i>, je leur ai montré quelle sorte de +philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus +propre à former le goût.</p> + +<p>«Enfin, la connaissance des vrais biens et <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> des vrais maux +étant le fondement de toute la philosophie, j'ai épuisé ce sujet +important dans cinq livres consacrés à faciliter l'intelligence de tout +ce qu'on a dit pour et contre chaque système.</p> + +<p>«Dans cinq autres livres de dissertations, les <i>Tusculanes</i>, j'ai +recherché quelles étaient, pour l'homme, les principales conditions du +bonheur: le premier traite du mépris de la mort; le second, du courage à +supporter la douleur; le troisième, des moyens d'adoucir les peines; le +quatrième, des autres passions de l'âme; et le cinquième enfin développe +cette maxime, qui jette un si vif éclat sur l'ensemble de la +philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux terminés, +j'ai écrit sur la <i>Nature des dieux</i> trois livres, comprenant tout ce +qui se rattache à cette question; et, pour remplir ma tâche dans toute +son étendue, j'ai commencé à traiter de la divination. Quand j'aurai +joint à ces deux livres, selon mon dessein, un traité du Destin, +n'aurai-je pas épuisé la matière?</p> + +<p>«À ces ouvrages ajoutons six livres de la <i>République</i>, écrits à +l'époque à laquelle je <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> tenais les rênes du gouvernement de +l'État; question immense, intimement liée à la philosophie et largement +traitée par Platon, Aristote, Théophraste et toute la famille des +péripatéticiens. Que dirai-je de ma <i>Consolation</i>, qui, après avoir +remédié à mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espère, ceux +des autres? Parmi ces divers écrits, j'ai publié dernièrement le traité +de la <i>Vieillesse</i>, dédié à Atticus, mon ami; et, comme c'est +principalement à la philosophie que l'homme doit sa vertu et son +courage, mon éloge de Caton doit aussi prendre place dans cette +collection.</p> + +<p>«Enfin, Aristote et Théophraste, hommes supérieurs par leur pénétration +et leur fécondité, ayant joint les préceptes de l'éloquence à ceux de la +philosophie, je dois rappeler ici, à leur exemple, mes écrits sur l'art +oratoire, c'est-à-dire les trois <i>Dialogues</i>, le <i>Brutus</i> et +l'<i>Orateur</i>.</p> + +<p>«Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai +voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y +oppose, éclaircir en latin et rendre ainsi accessibles <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> toutes +les questions de la philosophie.</p> + +<p>«Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus élevée, et +plus utile à la république, que celle qui consiste à instruire et à +former la jeunesse, à une époque surtout où les mœurs de cette +jeunesse se sont tellement relâchées qu'il est de notre devoir à tous de +la contenir et de la guider?</p> + +<p>«Ce n'est pas que j'espère, ce qui n'est même pas à demander, que tous +les jeunes gens se livrent à cette étude. Puissent quelques-uns s'y +appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la +république! Pour moi, je recueille déjà le fruit de mes travaux, puisque +je vois des hommes d'un âge avancé, et en bien plus grand nombre que je +ne l'espérais, prendre plaisir à lire mes ouvrages; et c'est ainsi que +leur empressement à les étudier redouble de jour en jour mon zèle à les +composer.</p> + +<p>«Pouvoir se passer des Grecs dans l'étude de la philosophie sera sans +doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes +projets s'exécutent. Au reste, le <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> désir d'expliquer la +philosophie, je l'ai conçu au milieu des malheurs et des guerres civiles +de ma patrie, alors que je ne pouvais ni la défendre, selon ma coutume, +ni demeurer oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus +digne de moi.</p> + +<p>«Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutôt me sauront quelque gré si, +lorsque la république a été à la merci d'un seul, je ne me suis ni +caché, ni enfui, ni découragé, ni conduit en homme vainement irrité +contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montré ni +flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir +honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps +enseigné que les États sont sujets à certaines révolutions naturelles +qui donnent le pouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple, et parfois à +un seul.</p> + +<p>«Quand ma patrie fut tombée dans ce dernier état, dépouillé de mes +anciennes fonctions, je repris ces études, qui, tout en calmant mes +douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restât d'être encore +utile à mes concitoyens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> «Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et +l'étude de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaçait +pour moi le gouvernement de la république. Maintenant qu'on a recommencé +à me consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes +pensées, tous mes soins, appartiennent à la république, et la +philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas +l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce +sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion.</p> + +<p>«Lorsque mon frère Quintus eut disserté sur la divination, comme on l'a +vu dans le livre précédent, estimant que nous nous étions assez +promenés, nous allâmes nous asseoir dans la bibliothèque de mon lycée.</p> + +<p>«Quintus, lui dis-je alors, vous avez très-bien et en bon stoïcien +défendu l'opinion des stoïciens; et ce qui me plaît surtout, c'est que +vous vous êtes appuyé sur des faits éclatants et mémorables, tirés de +notre propre histoire.</p> + +<p>«Je dois maintenant répondre à ce que vous <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> avez dit. Je le +ferai, mais sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et +me méfiant de moi-même; car, si je présentais quelque chose comme +certain, je ferais le devin, moi qui nie la divination.</p> + +<p>«Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait à +lui-même Carnéade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les +choses sensibles? Mais, celles-là, nous les voyons, entendons, goûtons, +sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de +surnaturel, quelque effet de la prévision ou de l'inspiration de l'âme? +Quel devin, s'il était privé de la vue comme Tirésias, pourrait +discerner le blanc du noir, ou, s'il était sourd, distinguer les +différences des voix et des sons?</p> + +<p>«La divination ne s'applique donc à aucun des objets de nos sens; je dis +de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de +l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler près des malades des devins, +mais des médecins; et ceux qui veulent apprendre à jouer de la lyre ou +de la flûte ne <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> s'adressent pas aux aruspices, mais aux +musiciens.</p> + +<p>«Il en est de même des lettres et des sciences.»</p> + +<p>Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrédulité +philosophique; les superstitions tombées, qu'importent les réfutations? +Mais Cicéron, à la dernière page, distingue, en législateur et en sage, +ce qui touche à la piété de ce qui touche à la superstition; cette page +mérite d'être conservée.</p> + +<p>C'est à la même époque qu'il écrivit le livre intitulé <i>du Destin</i>. Ce +livre n'est qu'un débris, il n'en reste que quelques belles pages; on +voit seulement que c'était un développement de son livre sur la +divinité, et qu'il y portait, comme le poëte <i>Lucrèce</i>, mais d'une main +plus religieuse que Lucrèce, des coups terribles aux superstitions +païennes de son pays.</p> + +<p>Il voulait évidemment, avant de mourir, rendre témoignage à la vraie +philosophie, l'unité et l'immatérialité de Dieu. On voit que ce problème +éternel de la toute-puissance de la providence divine et de la liberté +morale de l'homme agitait, dès cette époque, l'esprit <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> humain, +comme il l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, même dans les +disputes des philosophes.</p> + +<p>Sa maison de campagne de <i>Pouzzoles</i> est encore le lieu de la scène:</p> + +<p>«J'étais à Pouzzoles en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de +mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur, +l'art qui remplit ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés +surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la +paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait +voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait +se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls +presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus +de vingt rencontres; mais un jour nous trouvâmes plus de liberté, et +nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire. Les +premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations +habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées +sur <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> la paix et le repos public.» +<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'œuvre, le livre de la +<i>République</i>. Par république il entendait, non-seulement la chose +publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet +admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en +société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se +perpétuent en durée, en influence et en gloire.</p> + +<p>On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de +pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus +éloquent et le plus moral.</p> + +<p>Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers +pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la +république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la +liberté sous la <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> soldatesque, puis César sous le poignard d'une +impuissante réaction d'honnêtes gens;</p> + +<p>Éloquent, parce qu'il était Cicéron;</p> + +<p>Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains.</p> + +<p>Aussi ce livre de la <i>République</i> passait-il à Rome et en Grèce pour +l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome.</p> + +<p>C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait +été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au +lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un <i>communisme</i> +destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail +rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par +conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la +communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des +enfants; sacriléges contre le cœur humain, dérisions contre la +nature, débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos +jours par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature.</p> + +<p>Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Platon, mais le +Montesquieu romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est +au-dessus du talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité.</p> + +<p>Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du +monde et dans les cendres de Rome.</p> + +<p>À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits +qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent +dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et, +quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des +philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se +servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce +qu'on appelle des <i>palimpsestes</i>, ou manuscrits sur lesquels une seconde +écriture recouvre et efface à demi le premier texte.</p> + +<p>Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et +pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'œuvre +cicéronien de la <i>République</i>. M. Villemain, digne d'une telle œuvre, +a traduit et publié en France ces fragments.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain, +méritaient un tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront +exhumer de ces cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la +<i>République</i>, il était à la fois historique, didactique, philosophique, +c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur +l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la +république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.</p> + +<p>Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était +Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des +peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou +la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de +ces formes de gouvernement; <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> il trouve la monarchie plus stable, +l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il +trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la +démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure +forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant +ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de +chacun.</p> + +<p>Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces +trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat +y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le +peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative +offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait? +Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de +consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le +pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si +enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du +pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> +tribuns du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les +plébéiens des empiétements de l'aristocratie.</p> + +<p>Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron.</p> + +<p>Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une +philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel, +de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même. +C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au +gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les +utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur +comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître +d'Alexandre.</p> + +<p>Cette odieuse maxime de nos jours: <i>La petite vertu tue la grande</i>, +maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans +les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est +la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que +pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais +il n'y a <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> pas deux morales, une pour l'homme, une pour le +citoyen, parce qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le +citoyen, selon Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il +fut lui-même le plus bel exemple.</p> + +<p>«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant +Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple +entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être +dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les +infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur +que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de +bien ont plus réjoui mon cœur que la joie des méchants ne l'avait +attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement +moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?</p> + +<p>«J'avais tout prévu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes +services. Quelle avait été ma conduite? La vie privée m'offrait plus de +charmes qu'à tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les études +libérales, si variées, si délicieuses pour l'esprit. Qu'une <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> +grande calamité vînt à nous frapper tous, du moins ne m'eût-elle pas +plus particulièrement atteint; le sort commun eût été mon partage: eh +bien! je n'avais pas hésité à affronter les plus terribles tempêtes, et, +si je l'ose dire, la foudre elle-même, pour sauver mes concitoyens, et à +dévouer ma tête pour le repos et la liberté de mon pays. Car notre +patrie ne nous a point donné les trésors de la vie et de l'éducation +pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour +nos propres intérêts, protéger notre repos et abriter nos paisibles +jouissances; mais pour avoir un titre sacré sur toutes les meilleures +facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, les employer à +la servir elle-même, et ne nous en abandonner l'usage qu'après en avoir +tiré tout le parti que ses besoins réclament.</p> + +<p>«Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltérable recourent à +des excuses qui ne méritent pas d'être écoutées. Le plus souvent, +disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes +indignes, à la société desquels il serait honteux de se trouver +<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> mêlé, avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout +quand les passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de +vouloir gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements +aveugles et terribles de la multitude; c'est se dégrader que de +descendre dans l'arène avec des adversaires sortis de la fange, qui +n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages +qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui +ont un beau caractère et un grand cœur, pouvaient jamais ambitionner +le pouvoir dans un but plus légitime que de secouer le joug des +méchants, et ne point souffrir qu'ils mettent en pièces la république, +qu'un jour les honnêtes gens voudraient enfin, mais vainement, relever +de ses ruines!»</p> + +<p>Lisez ensuite cette belle définition du peuple: «Un peuple n'est pas +toute agrégation d'hommes rassemblés par hasard, mais un peuple est une +société formée sous la garantie des lois pour l'utilité réciproque de +tous les citoyens.»</p> + +<p>La doctrine du prétendu <i>Contrat social</i> de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> J.-J. Rousseau, +qui attribue la formation de la société à une délibération, y est +réfutée vingt siècles d'avance par Cicéron, qui attribue la société à +l'instinct social, révélation de la nature humaine.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines, +qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicéron combat en homme vraiment +politique les chimères antisociales de Platon sur l'égalité absolue des +biens.</p> + +<p>Lisez encore:</p> + +<p>«Platon veut que la plus parfaite égalité préside à la distribution des +terres et à l'établissement des demeures; il circonscrit dans les plus +étroites limites sa république, plus désirable que possible; il nous +présente enfin un modèle qui jamais n'existera, mais où nous lisons avec +clarté les principes du gouvernement des États. Pour moi, si mes forces +ne me trahissent pas, je veux appliquer <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> les mêmes principes, +non plus aux vains fantômes d'une cité imaginaire, mais à la plus +puissante république du monde, et faire toucher en quelque façon du +doigt les causes du bien et du mal dans l'ordre politique.</p> + +<p>«Après que les rois eurent gouverné Rome pendant deux cent quarante +années, et un peu plus, en comptant les interrègnes, le peuple, qui +bannit Tarquin, témoigna pour la royauté autant d'aversion qu'il avait +montré d'attachement à ce gouvernement monarchique, à l'époque de la +mort ou plutôt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se +passer de roi; maintenant, après l'expulsion de Tarquin, le nom même de +roi lui était odieux.»</p> + +<p>Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience +autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le +monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habileté et l'injustice, +pourvu que l'habileté et l'injustice produisent la force. Cette +argumentation de Cicéron, du juste contre l'utile, mériterait d'être +gravée en lettres d'or sur <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> les tables de marbre de tous les +conseils des rois ou des peuples.</p> + +<p>Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement +populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je +refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique) +qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième livres, déchirés par les +vers, ne nous présentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux +éclate de quelque vérité lumineuse ou de quelque expression vive qui +fait reconnaître le génie d'un sage et d'un politique. Seulement ces +pensées n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'étrangeté de J.-J. +Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes.</p> + +<p>Le livre sixième est heureusement mieux conservé; c'est là qu'on lit, +après un entretien sur l'âme et sur ses destinées suprêmes, le <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> +songe de Scipion, excursion dans les régions éternelles. Lisez-le tout +entier: c'est Cicéron dieu après Cicéron homme; la pensée humaine ne +monte pas plus haut.</p> + +<p>C'est Scipion qui parle, et qui, après avoir professé la politique de la +vertu, chante les récompenses que le ciel réserve aux vrais politiques: +lisez toujours. Saint Augustin, qui a commenté le livre de la +<i>République</i> de Cicéron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel +théologique de Fénelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des +bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands évêques n'est pas plus +ferme ni plus tendre dans l'immortalité de l'âme.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme +vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le +consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près +du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime +amitié.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> «Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, +puis il leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi +de la nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné, +avant de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P. +Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je +vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros +qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...</p> + +<p>«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république, +et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse +renaissant...</p> + +<p>«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore +jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion +l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles. +Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue +de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans +un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition +s'offrit à mon <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> esprit, tout plein encore de l'objet de nos +entretiens; c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener +pendant le sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius.</p> + +<p>«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé +de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les +traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir +contemplé ses images.</p> + +<p>«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais +lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que +je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes +armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres +et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu +élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens +aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats; +dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux +derniers fondements, et tu mériteras <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> pour ta valeur ce titre +d'Africain que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé +Carthage, tu seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu +visiteras, comme ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie, +l'Asie et la Grèce; tu seras nommé, pendant ton absence, consul pour la +seconde fois; tu mettras fin à une guerre des plus importantes, tu +ruineras Numance. Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole, +tu trouveras la république tout agitée par les menées de mon petit-fils.</p> + +<p>«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer +et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route +s'ouvrir, et le destin hésiter.</p> + +<p>«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se +seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais +chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur +rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la +république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de +Scipion. C'est sur toi que se porteront les <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> regards du sénat, +des gens de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut +de l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux +échapper aux mains impies de tes proches.</p> + +<p>«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous +côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne +me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste.</p> + +<p>«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à +défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur +patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une +félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers +ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces +réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme +des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui +conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....</p> + +<p>«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus +cependant la force <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> de lui demander s'il vivait encore, lui et +Paul Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant +plus. La véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent +des liens du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la +vie est réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers +toi!... Je vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, +me défendit de pleurer...</p> + +<p>«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de +vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend +l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi +ne pas me hâter de venir dans votre société céleste?</p> + +<p>«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce +que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison +corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des +hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple +universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> «Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous +les hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du +corps; aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée, +ne peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez +abandonner le poste où Dieu vous a placés.</p> + +<p>«Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui +t'ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété; pense au culte +que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la +patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans +l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui, maintenant délivrés du corps, +habitent le lieu que tu vois<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<p>«Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur +au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d'une +expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe +lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de +magnificence et de merveilles. Des étoiles que l'on n'aperçoit point +d'ici-bas parurent <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> à mes regards, et la grandeur des corps +célestes se dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l'homme a pu +jamais soupçonner. De tous les corps, le plus petit, qui est situé aux +derniers confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d'une +lumière empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la +terre en grandeur. La terre elle-même me parut si petite que notre +empire, qui n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais +attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc +toujours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure +supérieure et sainte tu es appelé?<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<p>«Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration. +Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je à mon père, +quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle +il me semble que nous soyons plongés?</p> + +<p>«Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le séjour +des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en +effet, relève tes yeux vers ces régions <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> célestes, méprise +toutes les choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes +vœux, prétends-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quels +imperceptibles espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles +vastes solitudes séparent ces quelques taches que forment les points +habités. Les hommes, dispersés sur la terre, sont tellement isolés les +uns des autres qu'entre les divers peuples il n'est point de +communication possible. Tu les vois semés sur toutes les parties de +cette sphère, perdus aux distances les plus lointaines, sur les plans +les plus opposés. Quelle gloire espérer de ceux pour qui l'on n'est pas?</p> + +<p>«Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de +chacun de nous; quand même notre nom se transmettrait dans tout son +éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui +doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement +déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas +éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré +dans les siècles à venir, <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> lorsque tu ne l'as pas été dans les +temps écoulés, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement +meilleurs?<span class="lspaced1">.......................</span></p> + +<p>«C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent +tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la +gloire humaine et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu +veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton séjour naturel et +ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du +vulgaire.</p> + +<p>«Élève tes vœux au-dessus des récompenses humaines; que la vertu +seule te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour +elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils +en parleront sans doute: mais la plus belle renommée est tenue captive +dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don +de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de +la postérité!</p> + +<p>«Lorsqu'il eut ainsi parlé: Ô Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que +les services rendus <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> à la patrie nous ouvrent les portes du +ciel, votre fils, qui, depuis son enfance, a marché sur vos traces et +sur celles de Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile +héritage de gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts à la vue de ce +prix inappréciable...</p> + +<p>«Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit périr, toi, +tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui +fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du +doigt.</p> + +<p>«Sache donc que tu es divin; car c'est être divin que de sentir en soi +la vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et +de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable +gouverne ses mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut l'univers en +partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable. +Exerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est +pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme, +accoutumée à ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa +demeure céleste; elle y est portée d'autant <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> plus rapidement +qu'elle se sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à +contempler les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres. +Mais, lorsque la mort vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs, +qui se sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés +aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines, +leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre, +et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs +siècles.</p> + +<p>«À ces mots, il disparut, et je m'éveillai...»</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Tel est ce livre de politique divine autant qu'humaine. Cela est écrit, +comme cela est pensé, <i>divinement</i>. On dirait que la lumière d'une belle +âme y découle sans ombre sur le plus <i>bel esprit</i> de tous les temps.</p> + +<p>Cicéron, après ce traité de haute politique, voulut écrire sur la +législation, qui dérive de la <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> politique; il écrivit le <i>Livre +des Lois</i>; il devait bientôt écrire le <i>Livre des Devoirs</i>, afin que la +civilisation tout entière eût pour ainsi dire son catéchisme dans ses +œuvres, comme elle l'avait dans son âme et dans sa vie. La +législation, selon lui, n'était que la nature morale de l'homme bien +interrogée, bien écoutée, bien rédigée selon les circonstances spéciales +et les vrais intérêts du peuple romain.</p> + +<p>Nous ne vous analyserons pas ce livre: ce commentaire des lois romaines +appartient plus à la jurisprudence qu'à la littérature. Admirez +seulement avec quel art d'écrivain Cicéron embellit l'aridité de son +sujet par les charmants péristyles du premier et du second discours sur +les <i>Lois</i>:</p> + +<p class="acteur">ATTICUS.</p> + +<p>«Voici sans doute le bois, et voici le chêne d'Arpinum. Je les reconnais +tels que je les ai lus souvent dans le <i>Marius</i>. Si le chêne vit encore, +ce ne peut être que celui-ci, car il est bien vieux.</p> + +<p class="acteur">QUINTUS</p>. + +<p>«S'il vit encore, mon cher Atticus? il vivra toujours; car c'est le +génie qui l'a planté, et <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> jamais plant aussi durable n'a pu être +semé par le travail du cultivateur que par les vers du poëte.</p> + +<p class="acteur">ATTICUS.</p> + +<p>«Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les poëtes? Vous +m'avez l'air, en louant votre frère, de vous donner votre voix.</p> + +<p class="acteur">QUINTUS.</p> + +<p>«Soit; mais, tant que les lettres parleront notre langue, on ne manquera +pas de trouver ici un chêne qui s'appelle le <i>chêne de Marius</i>, et ce +chêne, comme l'a dit Scévola du <i>Marius</i> même de mon frère,</p> + +<p class="poem10">Vieillira des siècles sans nombre.</p> + +<p>«Est-ce que par hasard votre Athènes aurait pu conserver dans la +citadelle un éternel olivier? Ou montrerait-on encore aujourd'hui à +Délos ce même palmier que l'Ulysse d'Homère y vit si grand et si +flexible, et bien d'autres choses qui, en bien des lieux, vivent plus +longtemps dans la tradition qu'elles n'ont pu subsister dans la nature? +Ainsi que ce chêne chargé de glands d'où s'envola jadis</p> + +<p class="poem10">L'orgueilleux messager du monarque des cieux,</p> + +<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> soit celui-ci, j'y consens; mais, croyez-moi, quand les saisons +et l'âge l'auront détruit, il y aura encore dans ce lieu le <i>chêne de +Marius</i>.»</p> + +<p>Puis son interlocuteur l'engage à écrire l'histoire, genre, dit-il, +éminemment oratoire et qui manque encore à Rome.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Voyez maintenant le début du deuxième livre. Cela ressemble aux paysages +du Poussin, où l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se +promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de +feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux.</p> + +<p>Cicéron était paysagiste comme Claude Lorrain.</p> + +<p class="acteur">ATTICUS.</p> + +<p>«Mais, comme nous nous sommes assez promenés, et que d'ailleurs vous +allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous +changions de place, et que dans <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> l'île qui est sur le Tibrène, +car c'est, je pense, le nom de cette autre rivière, nous allions nous +asseoir pour nous occuper du reste de la discussion?</p> + +<p class="acteur">MARCUS.</p> + +<p>«Volontiers: c'est un lieu où je me plais, quand je veux méditer, lire +ou écrire quelque chose.</p> + +<p class="acteur">ATTICUS.</p> + +<p>«Moi, qui viens ici pour la première fois, je ne puis m'en rassasier: +j'y prends en mépris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavés +de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets +d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je +vois? Tout à l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez +tout à la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour +le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je +m'étonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers +et montagnes, trompé par vos discours et par vos vers), je m'étonnais +que ce séjour vous plût si fort. Mais à présent je m'étonne <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> +que, lorsque vous vous éloignez de Rome, vous puissiez être ailleurs de +préférence.</p> + +<p class="acteur">MARCUS.</p> + +<p>«C'est lorsque j'ai la liberté de m'absenter plusieurs jours, surtout +dans cette saison de l'année, que je viens chercher l'air pur et les +charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai +encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme +moi: c'est qu'à proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle +de mon frère Quintus. C'est ici que nous sommes nés d'une très-ancienne +famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de +nos aïeux. Que vous dirai-je?</p> + +<p>«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été +agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible, +et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie. +Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du +temps que, selon les anciennes mœurs, la maison était petite comme +celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> c'est en ce lieu +que je suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon +cœur et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus +agréable. Eh! ne nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour +revoir son Ithaque, refusa l'immortalité?»</p> + +<p>Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains +modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de +leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a +pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes, +son Milly<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées?</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Le livre <i>des Devoirs</i>, œuvre de morale, par Cicéron, vint après les +livres sur la république, la politique, la législation. C'était le +citoyen, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> l'homme social après la société. On s'accorde donc +dans tous les siècles à regarder ce livre <i>des Devoirs</i> comme le traité +de morale le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque +pour le commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des +tempêtes de Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome +le manteau sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour +la saisir à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple; +et cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il +avait les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son +immortalité. Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il +recommande à son fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement +celui-ci:</p> + +<p>«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et +que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources +philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville +et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et +aux exemples de l'autre, <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> je vous trouve à bonne école. +Cependant, comme j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres +grecques aux lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans +l'exercice de l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la +même méthode, pour en venir à posséder les deux langues avec une égale +perfection.</p> + +<p>«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes +compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes +travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui +elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans +l'art de la parole et dans la sagesse.</p> + +<p>«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le +aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que +vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais +cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord +avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple +fidèle de Socrate et de Platon en même <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> temps; lisez-les, jugez +du fond des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point +d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître +toutes les richesses de notre langue latine.</p> + +<p>«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la +palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais, +en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété, +l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si +je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien +légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand +soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie, +dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.»</p> + +<p>Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, <i>Consolation +sur la vieillesse</i>, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans +toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce +livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui.</p> + +<p>Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> de l'écrivain? +n'y respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux?</p> + +<p>«Enfin la vieillesse ne doit pas s'effrayer de la mort, qu'elle +contemple de plus près, et qui lui paraît, lorsqu'elle sait bien la +juger, le terme d'un long et pénible voyage, le port longtemps souhaité. +On n'est pas plus assuré de la vie à la fleur de l'âge qu'au déclin des +ans: seulement la mort du vieillard a quelque chose de plus naturel et +de plus doux; la vie avancée est comme le fruit mûr, qui se détache sans +effort. Tout n'arrive-t-il pas au terme, et n'est-ce pas bien finir +quand la satiété est venue?</p> + +<p>«Mais ce qui donne surtout à l'homme la force de contempler la mort sans +effroi, c'est l'espérance de l'immortalité. Caton montre à ses jeunes +amis que toutes les grandes âmes ont pressenti l'immortalité, et n'ont +vu la véritable vie qu'au delà du tombeau.»</p> + +<p>Il rappelle les arguments des philosophes socratiques, et toutes les +meilleures preuves qui, dans les temps anciens, s'étaient offertes à la +raison pour établir la sublime vérité enseignée par Platon et par son +divin maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> «Il me tarde, dit le vieux Romain, de partir pour cette +assemblée céleste, pour ce divin conseil des âmes, d'aller rejoindre +tous les grands hommes dont je vous parlais, et au milieu d'eux mon +enfant chéri.»</p> + +<p>Qu'est-ce que la vieillesse, quand l'âme se voit à l'aurore d'un jour +éternel?</p> + +<p>Tel est en substance ce traité <i>de la Vieillesse</i>, l'un des ouvrages les +plus parfaits de Cicéron, et dont la lecture justifie si bien ce que +disait Érasme:</p> + +<p>«Je ne sais point ce qu'éprouvent les autres en lisant Cicéron; mais je +sais bien que, toutes les fois qu'il m'arrive de le lire (ce que je fais +souvent), il me semble que l'esprit qui peut produire de si beaux +ouvrages renferme quelque chose de divin.»</p> + +<p>C'est aussi ma pensée, et le génie de Cicéron a toujours été pour moi +une preuve vivante de la divinité de l'esprit humain.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> XXI</h4> + +<p>Voilà Cicéron écrivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du +terme de ses jours, mais non des bornes de son génie. Quel écrivain lui +comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et +en même temps le plus parfait des hommes de pensée; ce n'est pas un +littérateur, c'est la littérature elle-même tout entière.</p> + +<p>Les ouvrages de Cicéron retrouvés consoleraient le monde de la perte de +tous les autres livres; c'est l'encyclopédie de l'âme, de la pensée et +du talent.</p> + +<p>Voltaire a son étendue; mais il n'a ni son élévation, ni sa majesté, ni +son éloquence, ni son enthousiasme, ni sa piété divine envers la +Providence.</p> + +<p>Bossuet a sa virilité et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup +d'œil par-dessus les opinions de son pays, ni son universalité, ni +sa perfection d'élocution; il ébauche le marbre, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> il ne le +polit pas; le coup de ciseau reste dans la statue.</p> + +<p>Fénelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur.</p> + +<p>Montaigne a sa grâce gauloise, mais il n'a pas sa grâce attique et sa +conviction dans le juste et le beau.</p> + +<p>Bacon a sa netteté, mais il n'a pas son abondance.</p> + +<p>Machiavel a sa perspicacité politique, mais il n'a pas sa vertu.</p> + +<p>J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilité de style, mais il n'a +pas son bon sens.</p> + +<p>Mirabeau a ses éclairs; mais il n'a ni sa lumière permanente, ni sa +sensibilité, ni sa philosophie dans le discours.</p> + +<p>Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son émotion, mais elles +n'ont pas sa philosophie.</p> + +<p>Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme +diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore +pleine justice! Savez-vous pourquoi?</p> + +<p>C'est que l'<i>envie</i>, qui l'a tué, et qui a cloué <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> sa langue +divine sur la tribune de Rome avec l'épingle d'or d'une furie, n'a pas +dit encore son dernier mot contre ce plus grand des Romains.</p> + +<p>L'envie est l'ombre que les sommités humaines font au reste des hommes; +Cicéron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore.</p> + +<p>Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la +liberté; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les +événements et sa résignation désintéressée, et douloureuse cependant, +avec César; les esprits courts lui reprochent son étendue; les esprits +spéciaux lui reprochent son universalité; les esprits stériles lui +reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa +perfection continue; les impies lui reprochent sa piété; les sceptiques, +sa foi; les excessifs, sa modération; les pervers, sa vertu.</p> + +<p>Ils ne voient pas, les petits, les insensés, les envieux, que sa gloire +se compose précisément de tous ces reproches. Érasme, seul, a dit le +vrai mot: «Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinité dans +l'homme.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Je dis comme Érasme, et je vous conseille de lire et de relire +Cicéron quand vous serez tenté de mépriser l'homme: il le grandit +jusqu'à le diviniser à nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les +littératures dans tous les âges; il a écrit, parlé, achevé la plus belle +des langues occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que +Cicéron, elle serait encore la reine des siècles.</p> + +<p>Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas +du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gaëte contre ces +Catilinas étrangers qui imposent à sa république, sous le nom de +liberté, le joug monarchique, et sous le nom d'unité l'annexion à la +Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confédération patriotique qui fut +la nature, la gloire, et qui serait la résurrection durable et véritable +de sa chère Italie!</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> LXV<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>J.-J. ROUSSEAU.<br> +SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.</h3> + +<p class="center">PREMIÈRE PARTIE</p> + +<h4>I</h4> + +<p>La politique spéculative a été en tout temps l'exercice le plus +important et le plus passionnant des hautes intelligences parmi les +écrivains (j'en excepte toutefois les religions, exercice plus relevé +encore des spéculations humaines). Les fondateurs de religions sont +<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> les oracles réputés divins; les écrivains politiques sont les +législateurs des nations. Les premiers gravent en traits de foudre les +dogmes éternels ou imaginaires dans la conscience; les seconds écrivent +en caractères de pierre ou de bronze les tables des lois ou les +constitutions des sociétés politiques.</p> + +<p>Moïse, Zoroastre, Brama, Confucius, Solon, Lycurgue, Numa, furent de +grands écrivains religieux et politiques; Aristote en Grèce, Cicéron +dans l'Italie antique, Vico dans l'Italie moderne, Beccaria dans +l'Italie d'hier, Montesquieu en France, furent des commentateurs et des +dissertateurs érudits de ces législateurs primitifs, des critiques de +génie des législations et des constitutions civiles des peuples. +L'expérience et la raison tinrent la plume de ces sages; ils ne se +livrèrent jamais aux séduisantes idéalités de leur imagination pour +éblouir et fasciner les hommes par des perspectives d'institutions +fantastiques qui donnent les rêves pour des réalités aux peuples; ils +respectèrent trop la société pratique pour la démolir, afin de la +remplacer de fond en comble par des chimères aboutissant à des ruines; +ils étudièrent consciencieusement <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> la nature de l'homme sociable +dans tel temps, dans tels lieux, dans telles mœurs, à tel âge de sa +vie publique, et ne lui présentèrent que des perfectionnements graduels +ou des réformes modérées, au lieu de ces rajeunissements d'Éson qui +tuent les empires sous prétexte de les rajeunir; en un mot, ces +écrivains, les yeux toujours fixés sur l'expérience et sur l'histoire, +ne furent ni des rêveurs, ni des utopistes, ni surtout des radicaux.</p> + +<p>Le radicalisme, ai-je dit il y a longtemps à la tribune de mon pays, +n'est que le désespoir de la logique. Quand on ne sait pas tirer parti +des réalités, on s'impatiente contre les sociétés, et on se jette dans +ces violences de l'esprit qu'on appelle le <i>radicalisme</i>.</p> + +<p>Les radicaux sont des rêveurs dépaysés dans les réalités; l'impossible +est leur punition: ils n'ont pas assez d'esprit pour comprendre les +imperfections nécessaires des sociétés, composées d'êtres imparfaits.</p> + +<p>La première de leurs erreurs est de croire à la perfectibilité indéfinie +de l'homme fini. Ils ne font ni lois ni constitutions pour les peuples, +<span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ils font des poëmes; leurs plans de sociétés sont l<i>'opium</i> des +imaginations malades des peuples; l'accès de délire qu'ils donnent aux +hommes finit par des fureurs, et les fureurs finissent par +l'anéantissement des sociétés. La barbarie recommence par l'excès de +civilisation.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Le premier de ces écrivains législateurs de songes et constructeurs +d'utopies politiques fut Platon en Grèce.</p> + +<p>J'ai voulu relire récemment sa constitution, modèle qu'il présente aux +hommes comme un type des sociétés politiques accomplies; j'ose déclarer +en toute conscience que le délire d'un insensé joint à la férocité d'un +scélérat ne pouvait jamais arriver aux excès d'absurdité et aux excès +d'immoralité de ce prétendu sage tombé en folie et en fureur pour avoir +trop bu l'idéal dans la coupe de l'imagination.</p> + +<p>Esprit et cœur, sa <i>République</i> est en tout le paradoxe de Dieu, le +contre-pied de la nature, <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> le roman de l'homme, depuis l'égalité +des biens, aussi impossible à réaliser que le niveau constant des vagues +sur la surface incessamment mobile de l'Océan; depuis la communauté des +produits, produits aussi impossibles à répartir qu'à créer, puisque la +répartition suppose l'infaillibilité divine dans le gouvernement, et que +le produit lui-même suppose l'uniformité du travail dans l'oisif, qui +consomme sans rien faire, et dans l'homme laborieux, qui travaille sans +salaire; depuis la destruction de la famille, ce nid générateur et +conservateur de l'espèce humaine, pour remplacer le père et la mère par +une maternité métaphysique de l'État, qui n'a pas de lait, et par une +paternité métaphysique de l'État, qui n'a pas d'entrailles; depuis la +communauté des femmes, qui change l'amour en bestialité, jusqu'à la +communauté des enfants, qui détruit la piété filiale en défendant aux +enfants de connaître leur père; depuis le meurtre des nouveau-nés mal +conformés, pour épurer la race, jusqu'au meurtre des vieillards, pour +écarter des yeux le spectacle de la décadence et la céleste vertu de la +compassion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> Il ne manque au code du divin Platon que l'anthropophagie pour +être le cloaque contre-nature et contre-humanité des immondices de la +turpitude, de la démence et de la brutalité humaine, la Divinité +renversée, le paradoxe de Dieu, de l'homme, de la femme, du vice et de +la vertu, folie de l'orgueil philosophique qui, pour ne pas penser et +sentir comme tout le monde, pense comme un fou et sent comme un criminel +de lèse-nature et de lèse-Divinité.</p> + +<p>Encore une fois, voilà le divin Platon devenu utopiste en politique et +voulant refaire l'œuvre de Dieu mieux que Dieu, et composant une +société avec des rêves, au lieu de la composer avec les instincts de la +nature; et voilà ce que l'on fait admirer, sur parole, à des enfants +pour pervertir en eux l'entendement par l'admiration pour l'absurde! +Arrachez à cet homme ce surnom de <i>divin Platon</i>, et transportez-le à +Socrate, l'homme du bon sens et de la réalité, qui épluchait trop sans +doute, mais qui ne découvrait ses principes que dans la nature des +choses et dans les instincts révélateurs de toute sagesse et de toute +institution pratique digne du nom de <i>société</i>.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> III</h4> + +<p>Ces philosophes de l'utopie, ces élucubrateurs de principes sociaux en +contravention avec les traditions éternelles de la politique, de la +nature; ces hommes qui se glorifient d'être <i>seuls</i> et de penser à +l'écart des siècles et des traditions sociales; ces constructeurs de +nuages, comme les appelle le poëte véritablement divin (Homère), ont été +communs dans tous les temps et dans tous les peuples, surtout dans les +temps de décadence et dans les peuples en révolutions. La Grèce bavarde, +le Bas-Empire stupidifié par la servitude, le moyen âge romain, +fermentant d'un christianisme mal compris, corrompu par Platon, rêvant +le règne de Dieu sur la terre, déconseillant le mariage, ce joug divin +du couple humain, poussant les hommes et les femmes dans le célibat +ascétique pour amener la fin du monde, tuant le travail et la famille +par la communauté des biens et par l'égalité démagogique <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> du +nivellement dans la misère, faisant le monde viager et indigent, au lieu +de le faire, comme le Créateur l'a fait, perpétuel par la propriété, +patrimoine de la famille; l'Italie oisive, l'Allemagne rêveuse, +l'Espagne mystique, l'Allemagne somnambule, la Hollande brumeuse, +l'Angleterre audacieuse d'originalités excentriques, pullulèrent plus +tard de ces machinistes de sociétés idéales, jeux d'osselets quelquefois +terribles, comme les anabaptistes d'Allemagne et les jacqueries en +France.</p> + +<p>La France, le sol du sens commun, fut le pays où germèrent le moins ces +pavots enivrants des chimères sociales, et où ces poisons soporifiques +moururent le plus tôt. Fénelon, presque seul, trop séductible par +l'imagination et par le cœur, popularisa dans son <i>Télémaque</i> ces +idées impraticables de Platon et de Morus; il fit innocemment beaucoup +de mal en ôtant aux Français le sentiment du réel en politique, et en +les jetant dans les vagues rêveries de l'impraticabilité. Son <i>Salente</i> +est la capitale de l'absurde.</p> + +<p>On comprend, en lisant cette législation des <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> songes, que Louis +XIV, cet esprit simple, et Bossuet, ce génie de l'autorité, éloignèrent +Fénelon du gouvernement des peuples et de l'éducation des princes. Les +peuples vivent de vérités applicables, et les princes qui rêvent sont +réveillés en sursaut par les catastrophes. Fénelon n'était nullement +politique: il était ce que nous appelons <i>socialiste</i>, c'est-à-dire +poëte du paradoxe, fabuliste de la société.</p> + +<p>Quand on étudie bien les origines de la révolution française, dans sa +partie chimérique, radicale, niveleuse et révoltée contre la nature, la +propriété, la famille, de Mably à Babeuf, on ne peut s'y tromper, le +catéchisme de cette révolution sociale est dans <i>Télémaque</i>. Fénelon est +un démagogue chrétien et doux, qui sème des vertus, et qui se trouve +n'avoir semé que des passions affamées qu'il ne peut nourrir que +d'ivraie.</p> + +<p>Son économie politique, qui supprime le travail en supprimant ce qu'il +appelle le luxe, le luxe, cette chose sans nom, mystère inexplicable +entre le consommateur et le producteur, seul mobile et seul répartiteur +du travail, seul créateur de la richesse, cette économie <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> +politique de Fénelon serait le suicide de l'humanité, si l'humanité se +laissait gouverner par la rhétorique, au lieu de se gouverner par les +instincts de Dieu et du bon sens.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Après Fénelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des +sociétés. Il s'inspire évidemment de Fénelon, qui s'était inspiré de +Platon. Ainsi les erreurs ont leur séduction comme les vérités: en +remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine du monde, les sophistes +s'engendrent et se perpétuent en génération de rhéteurs.</p> + +<p>Quand il se rencontre parmi ces rhéteurs sociaux un écrivain plus +inspiré, plus éloquent, plus contagieux que les autres, et quand la +naissance de cet écrivain, souverain de l'erreur, coïncide avec un +ébranlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de +son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs +qui se complaisent au bercement de leur imagination par <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> ses +rêves, cet écrivain trouve des sectaires pour propager ses chimères, et +des bras pour exécuter ses conceptions.</p> + +<p>Tel fut, au crépuscule de la révolution française, J.-J. Rousseau.</p> + +<p>Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que +Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que +l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait, +où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une +révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque +Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de +Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie +humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque +Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de +l'éloquence française, contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de +territoire; républicain dans une petite république toujours en +fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il était petit +et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par +le temps, par <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> sa nature au rôle de tribun des sentiments justes +et des idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte +révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>À lui seul il était une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'écrire +comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec +l'érudition seule; comme Fénelon, avec la charité seule, J.-J. Rousseau +fut un des premiers écrivains en France qui écrivirent avec l'âme.</p> + +<p>L'âme est la littérature moderne; l'âme, c'est l'homme sous les mots; +l'âme est la muse souveraine et convaincue des écrivains qui remuent les +masses et le monde.</p> + +<p>Ceux-là naissent avec leur rhétorique dans leur cœur; ils allument +parce qu'ils sont allumés. Leurs idées peuvent être fausses, leur style +peut être inculte, mais leur sentiment les <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> sauve et les +immortalise quand leur âme a touché l'âme de leur siècle. Ils se +répandent, pour ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les +veines, dans le <i>sensorium</i> de l'humanité. Ils font des masses et des +siècles des échos du battement de leurs cœurs; ils vivent en tous, et +tous vivent en eux.</p> + +<p>Nous ne voulons pas dire par là que l'âme de J.-J. Rousseau fût ce qu'on +appelle une belle âme, une âme plus riche que les autres; loin de nous +cette pensée. Nous la croyons, au contraire, une des âmes les plus +subalternes, les plus égoïstes, âme <i>comédienne</i> du beau, âme hypocrite +du bien, âme repliée en dedans autour de sa personnalité maladive et +mesquine, au lieu d'une âme expansive se répandant, par le sacrifice, +sur le monde pour s'immoler à l'amour de tous; âme aride en vertu et +fertile en phrases; âme jouant les fantasmagories de la vertu, mais +rongée de vices sous le sépulcre blanchi de l'ostentation; âme qui, pour +donner la contre-épreuve de sa nature, a les paroles belles et les actes +pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier +écrivain français de sentiment.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> De là, son éloquence intime, la plus pénétrante et la plus +palpitante des éloquences, au lieu de l'éloquence extérieure qui fait +plus de bruit que d'émotion; un Démosthène de solitude, dont la parole a +le charme de la confidence au lieu de l'apparat du discours; un +séducteur à voix basse, qui corrompt son élève sous prétexte de lui +confesser lui-même ses honteuses immoralités.</p> + +<p>Mais, si c'est là son vice comme moraliste, c'est là sa force comme +écrivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que +son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est +un tête-à-tête avec lui-même ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous +enveloppe le plus de son individualité, en s'ouvrant à vous sans +réserve. Semblable au serpent boa des forêts d'Amérique, il vous dévore +en vous aspirant.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> VI</h4> + +<p>Aussi le plus immortel de ses livres, ce sont les <i>Confessions</i>; tous +les autres de ses ouvrages sont déjà à moitié morts, à l'exception des +<i>Confessions</i>, vivantes par le charme, et du <i>Contrat social</i>, vivant +par ses conséquences, qui se déroulent encore dans les faits européens.</p> + +<p>«Pour connaître l'eau,» disent les Persans, «il faut remonter à la +source.»</p> + +<p>Pour se rendre compte du génie littéraire et des sophismes sociaux de +J.-J. Rousseau, il faut le suivre de son berceau, dans une boutique +d'horloger, jusqu'à sa tombe, dans le jardin d'un grand seigneur de +Paris.</p> + +<p>Âme cynique dans son enfance, vicieuse dans sa jeunesse; soif de la +gloire, par le paradoxe dans sa vie d'écrivain; recherche dédaigneuse de +la société aristocratique dans son âge mûr; affectation de la popularité +démocratique par le cynisme du désintéressement et par la pauvreté +volontaire dans ses dernières <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> années; démence évidente et +suicide problématique à la fin.</p> + +<p>Voilà l'homme: tout sceptique par sa nature, par sa vie et par sa place +dans la société dont il est la victime par sa faute, et dont il devient +l'ennemi par l'envie et par l'ingratitude.</p> + +<p>Le récit de cette épopée d'un aventurier de génie, écrit par le héros et +par l'auteur, est le poëme de la démocratie tout entière. C'est dans la +vie du grand démocrate qu'il faut chercher, à travers quelques +mensonges, la vérité sur l'écrivain et sur ses œuvres, avant de +passer à l'appréciation de ses principes.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Le père de J.-J. Rousseau était horloger; un horloger à Genève est plus +qu'un artisan, c'est un artiste et un commerçant. La grande manufacture +d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, où la vie +pastorale s'unit depuis le moyen âge à la vie industrielle, lui +conservant les mœurs pures, tout en accroissant <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> la modeste +richesse des familles.</p> + +<p>La mère de J.-J. Rousseau était fille d'un ministre calviniste. Cette +jeune personne avait reçu de la nature un esprit délicat, et de son père +un esprit cultivé. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles +fonctions du ménage, elle se livrait sans prétentions aux lectures les +plus solides et les plus élégantes de la vie lettrée. On peut croire que +cette mère donna, avec le sein, à son enfant, cette prédestination aux +choses de l'esprit et cette sensibilité souffrante de l'âme qui forment +le fond du caractère de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de +pouvoir lui donner ses vertus. Son père, qui avait laissé sa femme +jeune, belle et seule à Genève pour devenir horloger du sérail à +Constantinople, donna sans doute à ce fils son goût d'aventures et de +désordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant +impressionnable, un écrivain sublime, un rêveur chimérique et un +philosophe vicieux.</p> + +<p>«Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa <i>Vie</i>, comment +mon père supporta cette perte de ma mère; mais je sais <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> qu'il +ne s'en consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier +que ma naissance lui avait coûté la vie. Jamais il ne m'embrassa que je +ne sentisse, à ses soupirs et à ses convulsives étreintes, qu'un regret +amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres. +Quand il me disait:—Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui +disais:—Eh bien, mon père, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui +tirait des larmes.—Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi! +console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme! +T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après +l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le +nom de la première dans la bouche et son image au fond du cœur.</p> + +<p>«Ma mère avait laissé des romans; nous les lisions après souper, mon +père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture +par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous +lisions tour à tour, sans relâche, et passions les nuits à cette +occupation. Nous ne pouvions jamais quitter <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> qu'à la fin du +volume; quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait +tout honteux:—Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.»</p> + +<p>Quelles délicieuses pages! Combien un écrivain, qui sait puiser dans la +vie familière le pathétique simple des scènes intimes, et fait d'une +veillée entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mère morte, +un drame muet qui remue le cœur dans des millions de poitrines, +combien, disons-nous, un tel écrivain doit-il être, à son gré, le maître +des cœurs, ou l'apôtre des vérités ou le roi des sophismes!</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Une tante, qui chantait en cousant près de la fenêtre, donna à l'enfant +les délices et le goût de la musique. Le <i>Devin du village</i> vint de là. +Tous nos goûts sont des réminiscences.</p> + +<p>Des détails puérils ou orduriers déparent et salissent ces belles +sérénités de la première scène.</p> + +<p>Le père était de nouveau sorti de Genève. <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> L'enfant recevait +une éducation mercenaire à la campagne; il y puisait, avec des vices +prématurés, une passion vraiment helvétique de la campagne, ce sourire +de Dieu dans la nature.</p> + +<p>Cette passion de la campagne, cette frénésie de la solitude et de la +contemplation, devinrent les deux notes de son talent. C'est la ville +qui fait les vices; c'est la campagne qui fait les vertus.</p> + +<p>C'est elle aussi qui fait les poëtes. Rousseau y devint éloquent et +pieux, mais il y devint aussi rêveur. La nature donne l'imagination, +mais les hommes seuls donnent le bon sens. Rousseau fut trop l'élève des +arbres, des eaux, des vents, du ciel, du soleil, des étoiles; il lui +aurait fallu en même temps l'éducation d'une mère tendre et d'un père +laborieux: tout cela lui manqua. Plus de mère, et un père errant qui +aimait, mais qui abandonnait les enfants d'un premier foyer pour en +chercher un autre à travers le monde; de là l'isolement et bientôt +l'égoïsme de l'orphelin, qui, se sentant délaissé, se replia tout entier +sur lui-même. Ce profond et cruel égoïsme du <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> jeune horloger en +fit bientôt un vagabond sans patrie, parce qu'il était sans famille.</p> + +<p>De sales amours, plus semblables à des turpitudes qu'à des affections, +souillent à chaque instant ces pages de jeunesse, ignoble philosophie +des sens dont les images font rougir la plus simple pudeur; sensualités +grossières; fleurs de vices dans un printemps de sensations que Rousseau +fait respirer à ses lecteurs et à ses lectrices, et dont il infecte +l'odorat des siècles.</p> + +<p>Ces tableaux orduriers jouent la naïveté pour la corrompre; ils +rappellent ces théâtres licencieux de Paris, au dernier siècle, où l'on +faisait jouer à l'innocence le rôle prématuré du vice et où l'on +sacrifiait des enfants à la sacrilége licence des spectateurs.</p> + +<p>Ces ordures des <i>Confessions</i> n'offensent pas moins le goût que les +mœurs. La corruption n'a pas de goût; ce n'est que l'infection de +l'esprit, comme le vice est l'infection du cœur. Rousseau scandalise +et déprave ici, au lieu de charmer. Quelle excuse peut alléguer un +peintre de mœurs qui croit tout faire adorer de lui, jusqu'à ses +immondices? Rousseau se croit-il <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> donc le grand lama de +l'Occident pour faire embrasser comme des reliques les plus viles traces +de son humanité?</p> + +<p>Ces vices du goût, ces abjections d'images, sentent les inélégances +natales d'un enfant sans mère qui prend ses polissonneries pour des +phénomènes, et qui croit devoir les immortaliser comme des précocités de +génie et d'originalité. Il y a de la crapule au fond de ce caractère +comme il y en a au fond de cette vie.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Placé en apprentissage chez un graveur de Genève, il prend l'exemple et +le goût du libertinage, de l'oisiveté, de l'astuce et du vol domestique.</p> + +<p>Ces goûts lui font rechercher la compagnie des plus mauvais sujets de +l'atelier. Il s'enivre, paresseusement et sans choix, de lectures qui +donnent le vertige à ses yeux et à son imagination; il devient incapable +d'aucun emploi honnête et sérieux de ses mains; il <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> s'évade de +Genève sans avoir d'autre but que de fuir tout ordre réglé et tout +travail utile d'une société laborieuse; il veut de sa vie réelle faire +un roman d'aventures semblables aux romans dont il est saturé. Il +vagabonde au hasard; il bat la campagne de Genève et de Savoie sans +savoir ce qu'il cherche et sans autre direction que le hasard. Un curé +l'abrite; un gentilhomme savoyard, convertisseur de calvinistes, le +sermonne et l'adresse à une charmante convertie, madame de Warens, qui +gouverne une petite communauté de néophytes à Annecy, femme d'étrange +nature, de figure séduisante, de mysticisme amoureux, de génie +contradictoire, de bonté adorable, d'intrigue naïve, de faiblesse +maternelle, de générosité angélique au milieu des plus pressantes +angoisses de fortune. La présentation de la lettre de recommandation de +Rousseau adolescent à cette jeune et belle protectrice, que Rousseau +devait plus tard aimer, ruiner, déshonorer et immortaliser; cette +présentation est une véritable scène du roman grec de <i>Daphnis et +Chloé</i>. Rousseau la décrit comme le génie de la jeunesse sait seul +décrire un pressentiment <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> de l'amour dans un paysage de la +moderne Arcadie.</p> + +<p>«Le lieu de la scène était un petit passage derrière sa maison, entre un +ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à +gauche, conduisant par une fausse porte à l'église. Prête à entrer dans +l'église par cette porte, madame de Warens se retourna à ma voix. Que +devins-je à cette vue? Je m'étais figuré une vieille dévote bien +rechignée; je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins +de douceur, un teint éblouissant, des formes séduisantes; rien n'échappa +au rapide coup d'œil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le +sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne saurait +manquer de mener en paradis.</p> + +<p>«Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main +tremblante, l'ouvre, jette un coup d'œil sur la lettre de M. de +Ponsverre (le gentilhomme qui le recommandait), revient à la mienne, +qu'elle lit tout entière et qu'elle aurait relue encore si son laquais +ne l'avait avertie qu'il était temps <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> d'entrer.—Eh! mon enfant, +me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays +bien jeune; c'est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, +elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à +déjeuner; après la messe, j'irai causer avec vous..... Elle avait +vingt-huit ans.</p> + +<p>«Louise-Éléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble +et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé +fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. Villardin +de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas +trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique, +prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian, pour passer le lac +et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa +famille et son pays par une étourderie assez semblable à la mienne, et +qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi.</p> + +<p>«Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa +protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, +<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, +voyant que sur cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à +Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où, sous la direction +de Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit +abjuration au couvent de la Visitation.</p> + +<p>«Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y vins, et elle en avait +alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés +qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans +les traits; aussi la sienne était-elle encore dans son premier éclat. +Elle avait un air caressant et tendre, un regard très-doux, un sourire +angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels +elle donnait un tour négligé qui la rendait très-piquante. Elle était +petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille, +quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle +tête, un plus beau buste, de plus belles mains et de plus beaux bras.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> X</h4> + +<p>Madame de Warens et le clergé de la ville envoient le jeune prosélyte à +Turin pour le faire instruire et lui faire faire son abjuration dans un +hospice de catéchumènes. Il emporte, dans son cœur ému, sa conversion +déjà faite dans l'image et dans le tendre accueil de la charmante femme; +son imagination est souillée par les sordides exemples de débauche dont +il est témoin parmi les faux convertis de l'hospice des faux +catéchumènes de Turin; il troque sa religion contre un vil salaire. +Abandonné à lui-même, il est réduit à chercher du pain dans la +domesticité d'une riche famille piémontaise; des folies et des larcins +l'en chassent. Il accuse, pour se justifier d'un léger soupçon, une +pauvre servante innocente et la déshonore, sinon sans remords du moins +sans pitié. Il s'associe à un vagabond pour montrer, à prix de petite +monnaie, un jouet de physique au peuple des campagnes; il revient au +seul <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> asile qui lui reste, la maison et le cœur de madame de +Warens. Il s'attache à la fortune et à la personne de cette charmante +protectrice; elle l'emmène avec elle à Chambéry dans la retraite +délicieusement occupée des <i>Charmettes</i>; elle y achève l'éducation +littéraire de son protégé.</p> + +<p>À l'inverse de la première Héloïse, elle se laisse entraîner elle-même à +une affection trop tendre pour son élève. En récompense de tant +d'amitié, de maternité, d'amour et de sacrifices, Rousseau l'abandonne +et la flétrit jusqu'à l'ignominie et jusqu'au ridicule, en divulguant à +la postérité les faiblesses de sa bienfaitrice. Jamais l'amour et la +bonté n'ont expié à un tel prix le malheur d'avoir rencontré un tel +avilissement dans une telle ingratitude.</p> + +<p>Les lignes de J.-J. Rousseau sur madame de Warens font le désespoir du +cœur humain; on se défie même de ses vertus en voyant comment elles +sont changées en vices et exposées au pilori des siècles par celui qui +reçut de cette femme la double vie du corps et du cœur. Pauvre femme, +qui aime en songe un idéal d'innocence sous les traits d'un enfant +abandonné et recueilli <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> par elle, et qui, à son réveil, +reconnaît qu'elle a réchauffé et allaité un monstre qui la dévore et qui +la souille! Ce crime, selon moi, dépasse l'homme et ne dépasse pas +Rousseau. C'est le forfait de la plume, c'est l'instrument du supplice +de celle dont le seul sort fut de trop aimer son bourreau!...</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Madame de Warens cultiva ou fit cultiver à ses frais tous les dons +enfouis de son protégé, même la musique. Il en avait l'instinct; il en +épela assez les principes pour composer plus tard le <i>Devin du village</i>, +idylle grecque écrite et chantée par un pasteur suisse qui se souvient, +en notes, du ranz <i>des vaches</i> de son hameau.</p> + +<p>Rousseau, comblé des dons de madame de Warens, qui s'appauvrit pour son +élève, part pour Lyon avec son pauvre maître de chapelle; il l'abandonne +à son premier malheur, comme les chiens ne font pas de l'aveugle +indigent, <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> qu'ils conduisent aux portes des hôpitaux. Le +musicien, tombé dans la rue d'une atteinte de convulsions, est laissé là +par le disciple, son compagnon de voyage, qui feint de ne pas le +connaître. Vertu sublime d'avoir une telle âme, et de s'en glorifier à +la face des hommes et de Dieu!</p> + +<p>À son retour à Chambéry, il n'y trouve plus madame de Warens. «Quant à +ma désertion, dit-il, du pauvre maître de musique, je ne la trouvais pas +si coupable.»</p> + +<p>Plus tard, cependant, il se la reproche; mais le maître, à qui on avait +volé jusqu'à ses instruments, sa musique et son gagne-pain, était mort +de cet abandon.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>En attendant le retour de madame de Warens à Chambéry, Rousseau +cohabite, avec un aventurier musicien, chez un cordonnier de la ville +dont il dépeint le ménage en traits méchants et ignobles, qui +défigurent le pauvre <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> peuple artisan, et font la caricature de +ses mœurs et de ses misères. Amant prétendu de la nature, il méprise +la simple beauté des jeunes filles de basse condition, pleines de +prévenances et d'agaceries pour lui; il avoue ses goûts tout +aristocratiques pour le rang, l'orgueil, la parure des jeunes personnes +de haut rang et de haute fortune. Ce démocrate ne sent la beauté que +vêtue de luxe et de vanités: son orgueil prévaut même sur la nature.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable délicatesse de +pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une vallée des environs, de deux +jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui +allaient seules, à cheval, passer une journée de printemps dans une +ferme de leurs parents. Théocrite n'est pas plus poëte, l'Albane n'est +pas plus nu et plus naïf, Tibulle n'est pas plus ému que J.-J. Rousseau +dans la description de cette <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> journée bocagère, où l'innocence, +mille fois plus séduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire +rougir même la timidité des trois enfants. Ce sont des pages de cette +candeur et de cette sensibilité qui feront de Rousseau écrivain le +charmeur de la sensibilité, dont il a les couleurs sans en avoir la +réalité.</p> + +<p>Son voyage à Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il +reconduit dans sa famille, est une autre scène de ce genre naïf comme +une pastorale d'Helvétie.</p> + +<p>Au retour, il joue un véritable histrionage en quêtant de ville en +ville, à la suite d'un faux archimandrite de Jérusalem. L'ambassadeur de +France à Lucerne le recueille par pitié pour sa jeunesse, et lui donne +de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive à Lyon, reçoit +des nouvelles de madame de Warens, revenue à Chambéry, l'y rejoint, s'y +fait arpenteur de cadastre, puis maître de musique.</p> + +<p>Il se détache bientôt de sa protectrice, voyage à ses frais dans le midi +de la France, s'y guérit d'une maladie imaginaire, entre comme +précepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mépriser par +quelques larcins de gourmandise, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> quitte de lui-même ce métier, +accourt de nouveau aux Charmettes, espérant y retrouver son asile dans +le cœur de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mère +attachée à un autre aventurier, ruinée par les dissipations de ce +parasite et par des entreprises d'industrie chimériques; il pleure sur +son idée évanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt à +Paris chargé de rêves et d'un système pour écrire la musique en +chiffres, et le manuscrit d'une comédie plus que médiocre.</p> + +<p>Des lettres de M. de Mably et de l'abbé de Condillac, son frère, qu'il +avait sollicitées à Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent à +Paris dans la société de quelques hommes de lettres et de quelques +érudits. Diderot est le plus digne d'être nommé. Esprit aventurier comme +Rousseau, fils d'un artisan comme lui, cœur bon et évaporé qui se +livrait à tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Génevois. +Diderot eut bien à se repentir depuis de sa facilité à aimer un ingrat.</p> + +<p>Un hasard de société le lance de plein saut dans le cercle le plus +aristocratique de Paris, <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> au milieu de femmes de cour et +d'hommes de lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques +poésies récitées dans ces salons avec un succès d'étrangeté plus que de +talent, et par son goût réel et inspiré pour la musique. Il ose chercher +étourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre +trop tendre qu'il écrit à cette femme indulgente, mais sévère, ne reçoit +qu'un sourire de dédain pour réponse; mais l'intérêt de commisération +qu'il inspire à madame de Broglie et à d'autres femmes de cette société +lui fait obtenir un emploi de secrétaire intime du comte de Montaigu, +ambassadeur de France à Venise, avec un appointement de cinquante louis. +Il en était temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une +presque indigence à Paris.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Arrivé à Venise, il dénigre ouvertement son ambassadeur, il travestit +en titre de secrétaire <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> d'ambassade de France les fonctions +équivoques et domestiques de secrétaire salarié de l'ambassadeur.</p> + +<p>Ses prétentions déplacées et ses dénigrements amers contre son patron le +rendent promptement insupportable à M. de Montaigu. Rousseau pousse +l'exigence du parvenu jusqu'à vouloir dîner, malgré son ambassadeur, +avec les têtes couronnées qui passent à Venise et qui invitent à leur +table l'ambassadeur de France.</p> + +<p>Dans une de ces scènes amenée par la résistance du ministre aux +ridicules prétentions de Rousseau, M. de Montaigu s'emporte et chasse +brusquement Rousseau de sa présence et de son palais. Rousseau affecte +de narguer son chef, reste à Venise malgré lui, emprunte à toutes mains +pour payer son retour en France, et revient victime de son orgueil. Deux +anecdotes d'une indécence révoltante sur une courtisane de Venise, sans +autre sel que le cynisme des expressions, sont, avec ces rixes +d'intérieur, les seules traces de sa résidence à Venise.</p> + +<p>Rentré à Paris, il s'acharne sur le caractère et sur l'ineptie de +l'ambassadeur. Il n'en reçoit <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> pas moins son salaire des mains +de M. de Montaigu quelque temps après son retour à Paris.</p> + +<p>Les invectives de Rousseau contre l'ambassadeur choquèrent par leur +véhémence les personnes qui l'avaient recommandé à cet homme de cour; on +l'éloigna de ces maisons, dans lesquelles on l'avait si bien accueilli. +Il s'en vengea en les prostituant aux railleries et à la haine de ses +amis.</p> + +<p>Ce fut l'origine de sa colère contre les rangs supérieurs de l'ordre +social, tant cultivés par lui jusque-là; il a la franchise un peu basse +de l'avouer:</p> + +<p>«La justice et l'inutilité de mes plaintes, dit-il, me laissèrent dans +l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où +le bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne +sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre. Deux choses +l'empêchèrent de se développer en moi pour lors, comme il a fait dans la +suite, etc.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> XV</h4> + +<p>Voilà l'origine du <i>Contrat social</i>. L'ordre réel eût été, sans doute, +que le secrétaire domestique se substituât orgueilleusement dans son +rang et dans ses fonctions à l'ambassadeur, et que Rousseau mangeât à la +table des rois, tandis que les officiers de l'ambassadeur dîneraient +humblement à l'hôtel de l'ambassade de France?</p> + +<p>C'est ainsi que l'orgueil déplace tout pour se faire à lui-même +l'inégalité à son profit.</p> + +<p>La saine démocratie, qui est l'ordre par excellence, parce qu'elle est +la justice et la charité entre les choses, a heureusement d'autres +fondements que ces vengeances intéressées des petits contre les grands.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>De ce jour-là, Rousseau cessa de prétendre à l'ambition des fonctions +publiques, et ne prétendit <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> plus pour toute ambition qu'à la +singularité du désintéressement et de la pauvreté volontaire; au lieu de +tendre en haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogène, si Rousseau eût +vécu à Athènes, aurait eu en lui son héritier, pourvu qu'il fît du bruit +dans ce tonneau.</p> + +<p>Il prit le logement et la table dans une pension d'hôtes à bas prix, +tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui +entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une +jeune ouvrière de province, nièce de l'hôtesse, venue à Paris pour y +vivre de son aiguille.</p> + +<p>Il s'attache à elle d'un amour de hasard. Cet amour, très-touchant et +très-gracieux dans la candeur de la jeune Thérèse, est dépouillé de sa +pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui flétrit l'amour même +d'un blasphème de libertinage.</p> + +<p>Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble à une idylle dans les +faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le +consacrer par le mariage; il se donne à la pauvre Thérèse, et il ne se +donne à elle que pour la jouissance et nullement pour la réciprocité +<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> du devoir. Thérèse est pour lui une jolie esclave dont il fait +une ménagère et une concubine volontaire pour l'agrément de sa vie +obscure, mais avec laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce +caprice usé, il ne restera, pour la pauvre séduite, que le hasard de +l'indigence et les charges de la maternité.</p> + +<p>Mais non, les fruits mêmes doux et amers de la maternité ne lui +resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misère, pour +soutenir sa vieillesse. On sait que, par une férocité d'égoïsme +au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau +attendait au chevet du lit de Thérèse le fruit de ses entrailles, et +porta lui-même quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son +manteau, à l'hôpital des orphelins abandonnés, les enfants de Thérèse, +arrachés sans pitié aux bras, au sein, aux larmes de la mère, et, par un +raffinement de prudence, le père enlevait à ces orphelins toute marque +de reconnaissance, pour que son crime fût irréparable et pour qu'on ne +pût jamais lui rapporter cette charge onéreuse de la paternité! Les +preuves, à cet égard, ont été <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> complétées et aggravées depuis la +publication des <i>Confessions</i>!</p> + +<p>Or, pendant que Rousseau accomplissait ces exécutions presque +infanticides, il écrivait, avec une affectation de sensibilité digne +d'un Tartufe d'humanité, des malédictions systématiques et fausses sur +le crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs enfants! +proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu +du lait appauvri ou fiévreux des femmes du monde. Le lait de l'hôpital +et le vagabondage de l'enfant sans mère et sans père lui +paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de +Thérèse?—Si la démence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un +tel contraste entre l'homme et l'écrivain, faudrait-il donc accuser +l'homme de perversité et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que +les soupçons de conspiration universelle contre nous sont une des formes +du délire. Rousseau, honnête d'intention, était vicieux par folie. Il +craignait, disait-il, que la société n'armât un jour contre lui le bras +parricide de ses enfants!</p> + +<p>Quel drame expiatoire il y aurait à faire <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> entre un fils +inconnu de Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon, +assassinant un étranger pour le dépouiller, et reconnaissant son père +dans sa victime! Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thérèse jetés +aux gémonies tout vivants par la barbarie d'un père insensé?</p> + +<p>Ah! combien la pauvre Thérèse, dans l'amour bestial d'un tel homme et +après de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frémir de devenir +mère!</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Elle était aimante et fidèle cependant, par ce généreux abandon féminin +de l'amante à son profanateur même. Elle suivait sa bonne et sa mauvaise +fortune, elle lui gardait avec soumission et tendresse son ménage intime +au retour des palais et des fêtes élégantes qu'il fréquentait pour y +porter d'autres hommages et pour y chercher d'autres jouissances auprès +d'autres femmes de ville et de cour qui caressaient <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> mieux sa +sensualité ou sa vanité. L'attachement de Thérèse pour Rousseau subsista +jusqu'à sa mort, sans fidélité du côté de Rousseau. L'amour n'était plus +pour lui qu'une domesticité commode plutôt qu'un attachement.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Les nécessités de la vie et le goût de la musique le jettent dans la +société artiste, lettrée, licencieuse de Paris. Il joue chez madame la +marquise d'Épinay, femme opulente, spirituelle, galante, un rôle de +confident et de favori de la maison qui lui donne quelques relations +illustres.</p> + +<p>Sa musique naïve et semi-italienne le révèle aux théâtres de société; il +tente de s'élever jusqu'à la scène de l'Opéra; ses comédies, ses +poésies, ses romances, lui créent une demi-renommée de salon. Les +philosophes admirent la sobriété de sa vie, les femmes du monde sa +sensibilité; Diderot, son ami, soupçonne son éloquence et lui conseille +quelque sophisme <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> hardi, insolent, contre les idées qui servent +de fondement au monde. Il prend la plume, il commence contre la société, +contre les arts, contre la civilisation, cette série de paradoxes sur +l'état de nature, c'est-à-dire l'état de barbarie: c'est là, selon lui, +l'idéal de perfectibilité prêchée aux hommes.</p> + +<p>Une société corrompue alors jusqu'à la moelle sourit à ces contre-sens +de la mauvaise humeur contre elle-même; elle prend pour de la profondeur +et pour de la vertu cette philosophie très-éloquente et très-absurde du +monde renversé. Rousseau est parvenu à se faire regarder; c'est un +sauvage sublime, un ilote de la pensée, que la société admet dans ses +salons pour le voir avec curiosité et pour l'entendre avec complaisance +blasphémer avec un éloquent délire contre la pensée même qui fait son +existence, sa force et sa gloire.</p> + +<p>Le suicide de toute civilisation commence par l'engouement pour cet +aventurier de génie qui ne cherche pas la vérité, mais la nouveauté dans +le sophisme. La France devient sa complice, et les fondements de l'ordre +social sont ébranlés comme par un tremblement de logique <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> dans +la tête des hommes et dans le cœur des femmes.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Rousseau, en se voyant couronné pour son style par les académies, +applaudi par les cours, encensé par les philosophes, se prend lui-même +au sérieux; il adopte pour toute sa vie ce rôle de Diogène moderne, qui +prétend renouveler la face du monde moral et politique du fond de sa +prétentieuse obscurité.</p> + +<p>Il se cache comme l'oracle dans une vie volontairement ténébreuse afin +de s'y faire rechercher.</p> + +<p>Il n'en souille pas moins ses mœurs et son union conjugale avec +Thérèse dans des orgies d'abjecte débauche avec ses amis. Là une jeune +fille, séduite et prêtée par son séducteur à ses convives, sert de +victime à la lubricité de Grimm et de Rousseau; scène odieuse dont la +confession même aggrave l'immoralité.</p> + +<p>Il entre comme caissier dans la maison de madame Dupin, il en sort +après quelques jours <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> de noviciat; il renonce à toute ambition +de fortune par un travail régulier; il trouve qu'il est plus facile +d'accepter la pauvreté que d'acquérir l'aisance. Il se fait copiste de +musique à tant la page; ses patrons lui fournissent abondamment du +travail et secourent, à son insu, Thérèse et sa mère, pour aider le +pauvre ménage sans blesser les susceptibilités de l'orgueilleux copiste.</p> + +<p>Son humeur s'aigrit: il commence à verser ses soupçons et son +ingratitude sur Diderot, coupable seulement de légèreté, de déclamation, +et de zèle pour lui; il outrage Grimm, coupable de trop d'abandon et de +trop de confiance dans son ami; il calomnie indignement ces deux hommes +de cœur et d'honneur pour prix des services qu'ils lui ont rendus; il +paye par la diffamation la célébrité qu'ils lui ont faite. Grimm +s'indigne et s'éloigne; Diderot déclare à voix basse, mais avec une +amère déception de cœur, qu'il a réchauffé dans son sein un +<i>scélérat</i>. Rousseau reste seul, sans amis, mais entouré d'un prestige +de culte pour ses talents et ses vertus qui lui font une atmosphère de +fanatisme.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> XX</h4> + +<p>À quarante ans passés cependant, cette renommée repose sur le +charlatanisme du paradoxe anti-social plutôt que sur un ouvrage +estimable. Le succès des paroles et de la musique de l'opéra du <i>Devin +du village</i> donné à Fontainebleau devant le roi, et à Paris l'année +suivante, fit éclater de nouveau le nom de Rousseau et lui donna cette +popularité que le théâtre donne en une soirée et que les plus beaux +livres ne donnent qu'à force de temps.</p> + +<p>L'ivresse monta à la tête de la France et surtout des femmes; son nom +courut avec ses notes sur toutes les lèvres. On crut sentir son âme dans +ses mélodies, on ne la sentit que dans les oreilles.</p> + +<p>Le roi et madame de Pompadour lui donnent chacun une gratification en +argent qui remet l'aisance dans son ménage.</p> + +<p>Dans un voyage à Genève, il passe avec Thérèse à Chambéry comme on +repasse sur les <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> traces de sa jeunesse dans un jardin couvert de +ronces; il y trouve madame de Warens dans l'abandon et dans la misère; +sa pitié est froide comme un passé refroidi.</p> + +<p>Il se le reproche, il jette quelque modique aumône dans cette main qui a +tenu autrefois son cœur.</p> + +<p>Thérèse, plus tendre que l'ancien amant, baise cette main et y laisse +une larme.</p> + +<p>Il va à Genève: il semble désirer de s'y fixer.</p> + +<p>Le voisinage de Ferney, où la popularité universelle de Voltaire à +Ferney aurait éclipsé et subalternisé la renommée du Génevois, l'en +éloigne. Il revient à Paris, et accepte un ermitage d'opéra dans le coin +du jardin d'une femme galante, madame d'Épinay, à l'ombre de la forêt de +Montmorency.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charité publique le +père de Thérèse, pour alléger le poids du ménage; le vieillard <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> +comme l'enfant, ces deux fardeaux si doux du cœur, l'importunent. Il +les sacrifie également à l'égoïsme, la divinité du moi; il garde la +femme, parce qu'elle est servante nécessaire au foyer, à la solitude, à +l'infirmité, à la vieillesse.</p> + +<p>L'ivresse de la nature au printemps le saisit la première nuit de son +établissement à l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincère, +éloquente, communicative sous sa plume; il se sent délivré de la société +des hommes. Mais, hélas! dès le lendemain, il n'est pas délivré de +lui-même: ses inquiétudes, ses soupçons, ses rivalités, ses haines, ses +amours, ses ingratitudes, l'assiégent jusque sous les ombres de cette +forêt et dans cette douce hospitalité d'une amie.</p> + +<p>Pour s'en distraire et pour prophétiser dans le désert, il divague dans +la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique +expérimental, et il ébauche le <i>Contrat social</i> en politique imaginaire.</p> + +<p>Une femme évaporée lui demande follement un traité d'éducation, à lui, +l'homme qui n'a jamais trouvé sa place dans le monde des hommes, +<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> qui n'a reçu d'éducation que celle des aventuriers, et dont +toute la règle a été de n'en point avoir! On en verra le résultat dans +l'<i>Émile</i>, livre qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui +l'écrivit, comme rêverie, et tant de honte à ceux qui l'admirèrent comme +code d'éducation.</p> + +<p>Le caractère de Rousseau se révèle tout entier dans les motifs d'égoïsme +qui le jetèrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie.</p> + +<p>«Madame de Warens, écrit-il lui-même alors, vieillissait et +s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse +ici-bas; quant à Thérèse, je n'ai jamais senti la moindre étincelle +d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits près d'elle n'ont +jamais eu rien de spécial à sa personne.»</p> + +<p>Ce fut à cette époque, le milieu de la vie déjà passé, que Rousseau +chercha dans sa seule imagination le fantôme de cet amour que son +cœur ne lui avait jamais fait éprouver. Il écrivit son <i>Héloïse</i>, +roman déclamatoire comme une rhétorique du sentiment, dissertation sur +la métaphysique de la passion, passionné cependant, mais de cette +passion qui <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> brûle dans les phrases et qui gèle dans le cœur. +Son imagination allumée pour Julie, l'amante pédantesque de son drame, +se convertit un instant en amour réel, mais purement sensuel, pour +madame d'Houdetot, sa voisine de campagne, femme très-séduisante, mais +très-solidement attachée à Saint-Lambert, ami de Rousseau, et qui se +plaisait dans la société de Rousseau par la réminiscence fidèle de +Saint-Lambert absent.</p> + +<p>Rousseau, perverti cette fois par une passion folle, mais sincère, +trahit l'amitié, et s'efforça de dérober à Saint-Lambert la fidélité de +madame d'Houdetot. Elle ne lui laissa dérober que des coquetteries +d'amitié et d'innocentes illusions de tendresse. Rousseau, dans un +perpétuel délire, continuait à prêter au personnage de son roman les +sentiments et les sensations de ses entretiens avec madame d'Houdetot; +les amis de madame d'Épinay, Grimm et Diderot, informés par Thérèse du +délire de Rousseau, raillèrent le philosophe amoureux, et contristèrent +madame d'Houdetot et Saint-Lambert par des ricanements sur cette +passion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> L'âge et la sauvagerie de Rousseau pris en flagrant délit de +ridicule, il découvrit que la curiosité de madame d'Épinay allait +jusqu'à corrompre Thérèse pour avoir communication de la correspondance +mystérieuse entre madame d'Houdetot et lui.</p> + +<p>Son orgueil se révolta contre ces tentatives d'espionnage, et contre ces +connivences de Thérèse et de madame d'Épinay.</p> + +<p>Ces tripotages d'amour, de jalousie, de curiosité, d'humeur, bagatelles +prenant l'importance de crimes devant une imagination ombrageuse et +grossissante, dégénérèrent en inimitiés acharnées entre Rousseau et +madame d'Épinay. Il s'éloigna d'elle, et se réfugia en plein hiver dans +une autre maisonnette de Montmorency, où il vécut dans une volontaire +indigence, indigence toutefois plus ostentatoire que réelle.</p> + +<p>Il avait renvoyé à Paris, assez durement, la mère octogénaire de +Thérèse. L'aigreur de ses ressentiments contre Diderot, Grimm, le baron +d'Holbach, ses premiers amis, le brouilla alors avec la secte des +philosophes dont il avait été jusque-là le protégé.</p> + +<p>Cette haine rejaillit jusque sur Voltaire, qu'il <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> confondit +injustement avec ces athées radicaux de l'impiété. Voltaire, moins +emphatique, mais toutefois plus réellement sensible, plaignit la démence +de Rousseau, lui pardonna ses hostilités contre lui, et lui offrit, +quand il fut persécuté, une hospitalité courageuse.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Pendant que Rousseau imprimait son roman de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, il +achevait son <i>Contrat social</i>, et, pendant qu'il écrivait cette diatribe +contre toute aristocratie, il se façonnait à la courtisanerie la plus +obséquieuse dans la société très-aristocratique du prince de Conti et de +la duchesse de Luxembourg.</p> + +<p>Le prince de Conti était un de ces caractères et un de ces esprits mal +faits, qui profitent de leur rang pour opprimer les petits, et qui +profitent de leur popularité d'opposition à la royauté pour imposer au +souverain; il flattait Rousseau, républicain, pour humilier la cour; il +affectait des principes austères de Romain, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et il tenait à +Paris ou à l'Île-Adam, près de Montmorency, une cour de débauchés et de +frondeurs. Il s'indignait contre les favorites royales de Louis XV, et +des Pompadours et des Dubarrys subalternes gouvernaient sa maison.</p> + +<p>Quant à la duchesse de Luxembourg, elle avait été célèbre autrefois par +sa beauté sous le nom de Boufflers, son premier mari. Elle avait été +célèbre surtout par des faiblesses qui avaient scandalisé même ce temps +de scandale. Devenue veuve, elle avait épousé un de ses anciens +adorateurs, le duc de Luxembourg, illustre par son nom, insignifiant par +son esprit, respectable par ses mœurs.</p> + +<p>Forcée par l'âge de renoncer à l'empire de la beauté, elle avait aspiré +à l'empire de l'esprit, dont elle était assez digne. Le voisinage de +Rousseau, déjà recherché du grand monde, lui avait paru une bonne +fortune pour son salon: le rôle de Mécène d'un cynique insociable +tentait toutes les femmes. Rousseau se prêtait à ses prévenances: la +protection y était noblement déguisée sous l'amitié. Il accepta du duc +et de la duchesse un appartement dans le petit château dépendant de +leur somptueuse <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> demeure dans le parc de Montmorency. Pour payer +cette hospitalité, il fit pour la maréchale une copie manuscrite de la +<i>Nouvelle Héloïse</i>; il en fit une autre pour madame d'Houdetot, qui dut +y reconnaître l'amour qu'elle avait inspiré à l'auteur. Rousseau vivait +du prix de ces copies et de la musique qu'on lui commandait par le désir +d'obliger un homme illustre. Il en modérait lui-même le salaire pour que +le travail manuel ne dégénérât pas en munificence humiliante pour lui.</p> + +<p>Son troisième ermitage au petit château était assiégé tout l'été des +visites des plus grands seigneurs et des plus grandes dames, hôtes du +maréchal. Ermite de cour dans un ermitage d'opéra, il jouait son rôle de +sauvage dans une apparente séquestration. Il ne vit jamais plus de +monde, et un monde plus choisi, que dans sa forêt.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>La <i>Nouvelle Héloïse</i>, roman d'idée autant et plus que roman de +cœur, eut un succès de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> style et un effet d'éloquence qui +passionna toutes les imaginations pour l'écrivain. On déifia l'amour +dans l'auteur. Le nom de Rousseau se répandit et s'éleva aux proportions +de l'engouement et du fanatisme.</p> + +<p>La déclamation à froid de certaines lettres de cette correspondance fut +échauffée par le fond de passion qui brûlait sous la voluptueuse +contagion des autres lettres; le style couvrit tout de son charme. Ce +style, qui n'était ni grec, ni latin, ni français, mais helvétique, +ravit par sa nouveauté toutes les oreilles: musique alpestre qui +semblait un écho des montagnes, des lacs et des torrents de l'Helvétie. +Ce fut une ivresse qui dura un demi-siècle, mais qui ne laisse, +maintenant qu'elle est dissipée, que des pages froides dans des esprits +vides.</p> + +<p>C'est que ce livre était de la nature des sophismes: il fut prestigieux, +il ne fut pas naturel; la nature seule a dans les livres des effets +immortels.</p> + +<p>Celui-là refroidirait aujourd'hui le cœur d'un amant, et éteindrait +le sophisme même dans le ridicule des conceptions. C'est comme <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> +sur les Alpes de <i>Meilleraie</i>, un glacier qui brille, mais qui transit.</p> + +<p>Il écrivit presque en même temps l'<i>Émile</i>, livre d'un style admirable +et d'une conception insensée. C'était un singulier contraste dans +Rousseau qu'un homme écrivant un traité d'éducation pour le genre humain +de la même main qui venait de jeter et qui jetait encore à cette époque +ses enfants à l'hôpital des enfants trouvés pour y recevoir l'éducation +de la misère, du hasard, et peut-être du vice et du crime.</p> + +<p>Père dénaturé, qui signalait sa tendresse menteuse pour l'humanité en +faisant ces forçats de naissance appelés des enfants trouvés, dans ces +tours, égouts de l'illégale population des cités.</p> + +<p>Aussi la fausseté de cette paternité humanitaire du sophiste de vertu +éclate-t-elle à toutes les pages de ce ridicule système d'éducation dans +un livre que la démence seule peut expliquer.</p> + +<p>Le premier de ces ridicules, c'est d'écrire, pour l'éducation +universelle d'un peuple qui ne vit que de travail et de pauvreté, un +livre qui suppose dans la famille et dans l'enfant qu'on élève une +opulence de Sybarite ou des <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> délicatesses de Lucullus, des +palais, des jardins, des serviteurs de toutes sortes, des gouverneurs +mercenaires attachés par des salaires sans mesure aux pas de chaque +enfant, des voyages lointains à grands frais avec le luxe d'un fils de +prince, voyages d'Alcibiade avec un Socrate à droite et un Platon à +gauche de l'élève. Absurdités inexplicables, à moins d'avoir, comme le +fils de Philippe, Aristote pour maître, la Macédoine pour héritage et le +monde pour théâtre de ses vices ou de ses vertus. Les élèves de Rousseau +dans l'<i>Émile</i> seront donc un peuple de rois!</p> + +<p>On ne comprend pas aujourd'hui que l'engouement du dix-huitième siècle +ait pris un seul jour au sérieux un livre soi-disant écrit pour le +peuple, et dont tous les enseignements supposent dans les pères, les +maîtres et les élèves la plus insolente aristocratie. Platon n'a rien +rêvé de plus incompatible avec les réalités de l'espèce humaine.</p> + +<p>Une seule page de ce livre est d'un philosophe, d'un poëte et d'un sage; +c'est celle où, au commencement d'un chapitre, véritable vestibule d'un +panthéon moderne, Rousseau <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> décrit l'horizon, la vie, la pensée +d'un pauvre prêtre chrétien enseignant à un village, où il est exilé, le +culte et la charité d'une communion universelle. C'est ce qu'on appelle +la profession de foi du vicaire savoyard.</p> + +<p>Note de religion universelle, en effet, religion des sens et de l'âme +qui ne froisse aucun dogme national, qui ne retranche aucune vertu +humaine, mais qui embrasse et illumine tous les dogmes sincères et +toutes les vertus naturelles dans une atmosphère de vie, de chaleur et +de piété semblable au rejaillissement d'un même soleil sur la coupole +d'Athènes, sur la cathédrale de Sainte-Sophie et sur les mosquées +d'Arabie dans cet Orient plein de Dieu!</p> + +<p>Cette page de l'<i>Émile</i> est ce qu'il y a certainement de mieux pensé, de +mieux senti, de mieux écrit dans toutes les œuvres de J.-J. Rousseau. +C'est un fragment de cette éloquence lapidaire dont les monuments de +l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce orphéique conservent les +dogmes dans les inscriptions de leurs temples, retrouvées et déchiffrées +par nos érudits; un alphabet épelé des vérités primitives, dont toutes +les lettres rassemblées disent <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> Dieu dans la nature et lois +divines dans l'humanité.</p> + +<p>Voltaire lui-même, qui, en qualité d'esprit juste, abhorrait Rousseau, +l'esprit faux, s'arrête et s'étonne, dans son dénigrement bien naturel, +devant cet éclair sorti des ténèbres, et s'écrie:</p> + +<p>«Ô Rousseau! tu écris comme un fou et tu agis comme un méchant, mais tu +viens de parler comme un sage et comme un juste! Lisez, mes amis, et +saluons la vérité et la morale partout où elles éclatent, même dans la +méchanceté et dans la démence.»</p> + +<p>C'est alors que Voltaire pardonne à Rousseau les injures qu'il en a +reçues sans les avoir provoquées, et qu'il lui ouvre son cœur et sa +maison pour l'abriter contre les persécutions et les exils dont Paris +menace l'écrivain d'<i>Émile</i> et d'<i>Héloïse</i>.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Ces livres, quoique protégés par M. de Malesherbes, directeur de la +librairie, gardien <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> très-infidèle de l'intolérance du clergé, du +parlement et de la police, étaient frappés d'anathème, et leur auteur de +proscription. Mais la faveur des grands, de la cour, du public, +éteignait ces foudres officielles, et faisait échapper Rousseau à ces +vaines proscriptions, plus ostentatoires que dangereuses.</p> + +<p>Il s'en allait un moment, rentrait sans obstacle et attendait +tranquillement dans la ville et dans le palais du prince de Conti la fin +de ces persécutions peu sérieuses. La magie de son style le dérobait à +toute atteinte des lois; tous ses lecteurs devenaient ses complices, +pendant que ce livre était dans leurs mains.</p> + +<p>La guerre intestine qu'il avait déclarée aux philosophes, ses premiers +prôneurs, lui avait créé entre le christianisme et l'athéisme une +situation exceptionnelle qui lui faisait ce qu'on nomme un tiers-parti +dans les assemblées. Nul ne confessait Dieu avec plus de foi et plus +d'éloquence. L'athéisme, délire froid des sociétés expirantes, ne +pouvait sortir des montagnes, des lacs et des glaciers d'un peuple +pastoral comme la Suisse. La boue ne reflète rien: le ciel et les eaux +sont le miroir matériel du Grand Être.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Rousseau y avait trop souvent contemplé cette grande image, +pour ne pas la reproduire dans ses écrits. Il y a peu de vraie morale, +mais il y a une ardente piété dans son style. C'est par là qu'il vit: +l'adoration est la vertu de l'intelligence.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>À la première rumeur produite à Paris par l'apparition de son livre, il +se sauve à Motiers-Travers, village de Neufchâtel, sous la protection du +roi de Prusse; il y revêt le costume d'Arménien, fantaisie grotesque qui +ressemble à un déguisement et qui n'est qu'une affiche. Cette puérilité +dans un philosophe européen attire sur lui une attention qui s'attache +plus à l'habit qu'à la personne. Bientôt il entre en querelles +épistolaires avec les membres du gouvernement de Genève qui ont condamné +ses principes religieux; et, pour leur prouver son christianisme, il +abjure le catholicisme et se convertit dogmatiquement et <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> +pratiquement au calvinisme sous la direction du pasteur du village.</p> + +<p>Il communie à Motiers-Travers, comme Voltaire à Ferney, mais moins +dérisoirement.</p> + +<p>Le pasteur et lui finissent par se brouiller et par s'excommunier pour +des vétilles de sacristie; les habitants prennent parti pour leur +prêtre, et lancent des pierres, pendant la nuit, contre les fenêtres de +Rousseau. Il s'enfuit avec Thérèse, son esclave volontaire, dans la +petite île de Saint-Pierre, appartenant au canton de Berne. Il n'a que +le temps d'y rêver une félicité pastorale dans l'oisiveté d'un +philosophe contemplatif; le gouvernement de Berne menace de l'expulser: +il supplie ce gouvernement de le faire enfermer à vie, pour qu'au prix +de sa liberté, il jouisse au moins d'un asile en Suisse.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Un nouveau caprice de son imagination le rejette à Paris. Son costume +d'Arménien le fait suivre dans les rues, et il se plaint de +l'importunité <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> qu'il provoque. Le grand historien anglais Hume a +pitié de ses agitations: il se dévoue à le conduire en Angleterre et à +lui trouver, avec une pension du roi, un asile champêtre dans le plus +beau site du royaume pour passer en paix le reste de ses jours.</p> + +<p>Rousseau, déjà égaré par une véritable démence de cœur, reconnaît +tous ces services d'un honnête homme en accusant de perfidie et de +trahison cette providence de l'amitié. Hume s'étonne d'avoir réchauffé +ce malade ramassé sur la route pour en recevoir les coups les plus +iniques à sa renommée: il s'éloigne en le plaignant et en le méprisant.</p> + +<p>Rousseau revient à Paris, y continue une vie inquiète et inexplicable, +moitié de génie, moitié de démence. Incapable d'activité dans la foule, +incapable de repos dans la solitude, recueilli par la famille de +Girardin, à Ermenonville, dans un dernier ermitage, il y meurt d'une +mort problématique, naturelle selon les uns, volontaire selon les +autres: le mystère après la folie.—Le moins raisonnable et le plus +grand des écrivains des idées des temps modernes repose, jeté par le +hasard, sous des <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> peupliers, dans une petite île d'un jardin +anglais, aux portes d'une capitale, lui qui, dans sa mort comme dans sa +vie, sembla le plus misanthrope des hommes en société, et le plus +incapable de se passer de leur enthousiasme.</p> + +<p>Énigme vivante, dont le seul mot est <i>imagination malade</i>. Homme qu'il +faut plaindre, qu'il faut admirer, mais qu'il faut répudier comme +législateur; car il n'y a jamais eu un rayon de bon sens, d'expérience +et de vérité dans ses théories politiques, et il a perdu la démocratie +en l'enivrant d'elle-même.</p> + +<p>C'est ce que nous allons essayer de vous prouver en commentant ici le +<i>Contrat social</i>.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Le <i>Contrat social</i> est le livre fondamental de la révolution française. +C'est sur cette pierre, pulvérisée d'avance, qu'elle s'est écroulée de +sophismes; que pouvait-on édifier de durable sur tant de mensonges?</p> + +<p>Si le livre de la révolution française eût été écrit par Bacon, par +Montesquieu, ou par Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> trois grands esprits politiques, +ce livre aurait pu réformer le monde sans le renverser; le catéchisme de +la révolution française, écrit par J.-J. Rousseau, ne pouvait enfanter +que des ruines, des échafauds et des crimes. Robespierre ne fut pas +autre chose qu'un J.-J. Rousseau enragé, et enragé de quoi? De ce que +les réalités ne se prêtaient pas aux chimères.</p> + +<p>Tel fut l'homme; voyons l'ouvrage.</p> + +<p>Nous allons procéder dans cet examen axiome par axiome, afin d'en mettre +en relief la fausseté radicale, et, quand nous aurons entassé sous vos +yeux assez de ces simulacres de pensées, assez de ces cadavres vides, +pour vous convaincre que ce ne sont là que les sophismes d'un rêveur +éveillé qui se moque de lui-même et des peuples, nous en démontrerons le +néant.</p> + +<p>Nous nous résumerons, dans le prochain Entretien, sur la législation de +la nature, et nous vous dirons à notre tour: Voilà la véritable société, +telle que Dieu l'a instituée quand il a daigné créer l'homme sociable. +Sur ce chemin de la nature et de la vérité, vous trouverez quelques +progrès bornés par la condition <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> <i>finie</i> de l'élément imparfait +de toute institution humaine: l'homme.</p> + +<p>Sur le chemin de la métaphysique et de l'utopie vous ne trouverez que +des systèmes, des déceptions et des ruines. Dieu n'a pas voulu que, dans +la science expérimentale par excellence, qui est la politique, la +société pût réaliser ses rêves et se passer de l'épreuve du temps, de la +connaissance des hommes, des leçons de l'histoire et du contrôle des +réalités. Entre les rêveurs et les politiques, il y a les choses telles +qu'elles sont, c'est-à-dire le possible.</p> + +<p>J'étais bien jeune quand j'écrivis ce vers, devenu proverbe:</p> + +<p class="poem10">Le réel est étroit, le possible est immense!</p> + +<p>Mais, tout jeune que j'étais, et tout poëte qu'on me reprochait d'être, +j'avais un puissant sentiment du vrai ou du faux dans la politique; +quoique très-dévoué aux progrès rationnels des idées et des institutions +sociales, j'étais un ennemi né des utopies, ces mirages qu'on présente +aux peuples comme des perspectives, et qui les égarent sur leur route, +dans des déserts sans fruits et sans eaux. Mais, <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> prématurément +sensé, je croyais et je crois encore que, pour devenir législateur des +sociétés humaines, il fallait un long et grave noviciat d'âge, d'études, +de fréquentation des hommes, de pratique des affaires, de voyages parmi +les peuples, les lois, les mœurs, les caractères des diverses +contrées; le spectacle des choses humaines parmi les hommes, en ordre ou +en anarchie; en un mot, une éducation complète et appropriée à l'auguste +emploi que l'on se proposait de faire de sa sagesse, après l'avoir +apprise; j'y ajoutais encore la vertu, cette sagesse pratique sans +laquelle il n'y a pas d'inspiration divine dans le législateur.</p> + +<p>Si l'éducation est nécessaire dans le monde des arts, ou pour le plus +vil des métiers d'ici-bas, comment supposer qu'elle soit moins +indispensable pour le plus sublime et le plus difficile des arts, l'art +d'instituer des sociétés et de gouverner des républiques ou des empires?</p> + +<p>Comment admettre ce génie inné ou improvisé de la législation dans le +premier songeur venu, étranger même au pays pour lequel il écrit, et +sorti de l'échoppe de son père artisan, pour dicter des lois à +l'univers?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> Aucun génie, quelque grand qu'on le suppose, ne pourrait +suffire à cette orgueilleuse tâche. Pour parler il faut connaître: sans +avoir appris, que connaît-on? Rien, pas même soi!</p> + +<p>Zoroastre avait été pontife d'un empire immense, foyer d'une théocratie +à la fois divine et politique, qui résumait toutes les clartés du monde +primitif; ses lois n'étaient que des dogmes réformés par une longue +expérience.</p> + +<p>Solon avait voyagé dans tout l'Orient, poëte et philosophe, recueillant +pour sa patrie les miettes de la profonde sagesse orientale.</p> + +<p>Pythagore avait colonisé les grandes législations de la Grèce orphéique +en Italie.</p> + +<p>Numa avait consulté des inspirations occultes qui étaient +vraisemblablement les lois de Pythagore; la législation qu'il donna à +Rome était et est restée trop savante pour être l'importation de hordes +de barbares.</p> + +<p>Les feuilles de la sibylle n'étaient que les bribes éparses de quelque +code d'antique législation.</p> + +<p>Le législateur des chrétiens, lui-même, ne voulut révéler ses doctrines +qu'après avoir vécu pendant trente ans dans l'obscurité, à l'étranger, +<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> et quarante jours dans la sainteté du désert.</p> + +<p>Fût-on Orphée, on improvise un hymne, mais pas un code.</p> + +<p>Mahomet, le législateur de l'Arabie, voyagea dix ans, recueillit sa +religion et ses lois chez les juifs et les chrétiens, en leur vendant +ses chameaux et ses épices, et ne commença à prophétiser qu'après avoir +souffert la persécution, première vertu de l'homme qui s'immole à sa +patrie et à son Dieu.</p> + +<p>Dans les temps modernes, Bacon avait passé sa vie dans les hautes +magistratures;</p> + +<p>Machiavel, dans les négociations diplomatiques, dans les conseils de sa +république, dans les conciliabules des factieux, dans les mystères de +l'ambition et des crimes de César Borgia, dans la confidence des papes +et des Médicis, dans les tumultes des camps et du peuple.</p> + +<p>Voltaire avait vécu dans les intrigues de la régence, dans la diplomatie +du cardinal de Fleury, dans la cour du grand Frédéric, dans la +familiarité des rois et des ministres qui jouaient au jeu des batailles +avec la fortune.</p> + +<p>Montesquieu avait mené une vie grave, studieuse, solitaire, et +cependant affairée, à la <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> tête d'une de ces hautes magistratures +où se résument la philosophie des lois et l'administration de la justice +des peuples.</p> + +<p>Tous ces hommes avaient touché à cette réalité des choses qui contrôle +dans des esprits justes l'inanité des théories par la pratique des +hommes. On conçoit que des esprits sains, exercés par de longues années +de vie publique, écrivent dans leur maturité des tables de la loi, des +codes sociaux, des commentaires sur les gouvernements des nations, +appropriés aux caractères, aux mœurs, aux traditions, aux âges, à la +situation géographique des États, aux circonstances, même politiques, +des peuples dont ils éclairent les pas dans la route de leur +civilisation.</p> + +<p>Ce sont les éclaireurs des nations qui marchent en avant ou qui +regardent en arrière, pour leur enseigner le droit chemin à parcourir ou +le chemin déjà parcouru, afin de bien orienter la colonne humaine. Ces +phares vivants doivent être eux-mêmes pleins de lumières acquises par +l'étude et la vertu: c'est là l'autorité de leur mission.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> XXVIII</h4> + +<p>Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions +préliminaires d'un sage, d'un législateur, d'un publiciste?</p> + +<p>Quelle éducation virile pour un instituteur politique que la sienne! +Quelle autorité morale que sa vie! Quelle infaillibilité de vues que ses +hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette +séquestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilisé, qui +ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au +lieu de se soumettre aux lois générales de la société, s'impatiente +constamment de ne pouvoir soumettre la société à son égoïsme!</p> + +<p>Quoi! voilà un enfant né dans la boutique d'un artisan, le point de vue +le plus étroit pour voir le monde tout entier; car le défaut de +l'artisan est précisément de ne rien voir d'ensemble, mais de tout +rapporter à son seul outil, et à sa seule fonction dans la société: +gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> se +plaindre de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement +les heureux oisifs;</p> + +<p>Voilà un enfant qui, dégoûté de l'honnête labeur paternel avant de +l'avoir même essayé, se prend à rêver au lieu de limer, s'évade de +l'atelier et de la boutique de son père, va de porte en porte courir les +aventures, préférant le pain du vagabond au pain de la famille et du +travail; vend son âme et sa foi avec une hypocrite légèreté au premier +convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse +dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion, à la porte;</p> + +<p>Voilà un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticité en +domesticité dans des maisons étrangères, se faisant chasser de tous ces +foyers honnêtes pour des sensualités ignobles, ou pour des larcins qu'il +a la lâcheté de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et +déshonorée!</p> + +<p>Voilà un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisiveté par une +femme, aventurière elle-même, dont il partage le cœur et le pain sans +honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori éternel de +la postérité, véritable <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> parricide, non de la main, mais du +cœur, contre celle qui réchauffa dans son sein sa misère!</p> + +<p>Voilà un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser, +épuise sa pauvre bourse pour aller à Paris chercher quelque autre +fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pensée vers celle +qui fut sa providence, de peur d'avoir pitié de sa dégradation!</p> + +<p>Voilà un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant à Paris, comme +Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de légèreté et de +licence, pour vivre de leurs vices, adulés, caressés et servis par lui!</p> + +<p>Voilà un secrétaire intime et salarié par un ambassadeur, qui veut +usurper les fonctions, le rang et l'autorité d'un diplomate, qui affecte +l'insolence d'un parvenu dans l'hôtel de France à Venise, qui s'en fait +justement congédier, et qui revient calomnier et invectiver à Paris le +caractère de son maître et de son protecteur, en recevant son argent de +la même main dont il s'acharne sur celui qui le paye!</p> + +<p>Voilà ce serviteur infidèle qui suscite, par une si basse conduite, la +juste réprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs +<span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> dans la société opulente de Paris; qui renonce forcément, par +suite de ce soulèvement contre lui, à l'ambition et à la fortune, +désormais impossibles, et qui, pour être quelque chose, se fait cynique +faute de pouvoir être parvenu!</p> + +<p>Voilà un cynique qui prend, non pour épouse, mais pour instrument de +plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchaînée à sa vie par +le déshonneur, par la faim et par le dévouement de son sexe aux +vicissitudes de la vie!</p> + +<p>Voilà un époux qui arrache impitoyablement, à chaque enfantement de ce +honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux +sanglots de la mère, pour que ce commerce, au-dessous de celui des +brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilité matérielle pour lui!</p> + +<p>Voilà un père, et quel père! un hypocrite prêcheur des devoirs et des +dévouements de la maternité et de la paternité, le voilà qui renouvelle +cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature +à l'égoïsme impitoyable de l'infanticide!</p> + +<p>Voilà le maître d'une véritable esclave de <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> ses plaisirs, qui +ne laisse pas même à cette femme, victime de sa débauche comme +maîtresse, victime de sa cruauté comme mère, l'illusion d'un amour +exclusif, mais qui la rend, sans délicatesse, confidente ou témoin de +ses infidélités avec des femmes vénales, ou de ses passions +quintessenciées pour des femmes aristocratiques, qui lui permettaient +les équivoques adorations de l'imagination pour leur beauté, ne voulant +pas être amantes, mais consentant à être idoles!</p> + +<p>Voilà un écrivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure +contre la société, la plus sainte des réalités, pour la faire douter +d'elle-même, et pour obtenir de son étonnement le succès qu'il ne peut +espérer de son estime! (<i>Discours à l'Académie de Dijon.</i>)</p> + +<p>Voilà un romancier qui souffle sciemment dans le cœur des jeunes +filles toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui +attente à toutes les chastetés de l'imagination pour former une épouse +chaste, et qui déclare à sa première page que celle qui lui livrera son +cœur est perdue! (<i>La Nouvelle Héloïse.</i>)</p> + +<p>Voilà un philosophe qui compose un système <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> d'éducation +exclusif pour l'aristocratie, cette exception du peuple, système tel +qu'une nourrice de bonne maison n'oserait pas y débiter tant de chimères +dans un conte de fées; système tel qu'un Aristote, dans la cour +d'Alexandre, aurait besoin pour le proposer et pour l'exécuter que +chaque père et chaque enfant appartinssent à la caste des opulents dans +un peuple de satrapes! (<i>L'Émile.</i>)</p> + +<p>Voilà un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en +route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la pitié qu'il lui +montre et de l'asile qu'il lui propose!</p> + +<p>Voilà un théiste qui, après avoir feint la profession de déisme +contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute révélation +surnaturelle, s'en va abjurer, dans une église de la Suisse, son +catholicisme, son théisme, sa philosophie, et communier sous les deux +espèces, de la main d'un pasteur de village;</p> + +<p>Enfin voilà un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur, +et qui revient faire des constitutions de commande à Paris, pour la +Pologne et pour la Corse, dont il ne <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> connaît ni le ciel, ni le +sol, ni la langue, ni les mœurs, ni les caractères, constitutions de +rêves pour ces fantômes de peuples! bergeries politiques pour nos scènes +d'opéra, dont toutes les institutions sont des décorations, des +cérémonies, des rubans, des fêtes, des musiques, des danses assaisonnées +de quelques axiomes absurdes et féroces pour rappeler les <i>Harmodius</i> et +les <i>Catons</i>, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse! +(<i>Voir ces constitutions.</i>)</p> + +<p>Voilà l'homme!</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Y a-t-il dans tout cela, et tout cela est toute la vie littérale de +J.-J. Rousseau, y a-t-il dans tout cela la moindre condition de ce +noviciat de raison, de vertu, de science, de voyages à travers le monde, +d'études spéciales des institutions sociales, de pratique des choses et +des hommes, de nature à former un législateur?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> Le prestige du style, l'éloquence des sophismes, la rêverie de +l'imagination, l'orgueil du paradoxe, la prétention à la nouveauté, n'y +sont-ils pas pour tout, la raison et l'expérience pour rien?</p> + +<p>Est-ce aux témérités d'esprit d'un romancier solitaire, est-ce aux +excentricités d'un cynique révolté contre la société, est-ce au suprême +bon sens du plus chimérique des rêveurs, après Platon, est-ce à un +courtisan des boudoirs des femmes légères de cour et de ville du siècle +de Louis XV, est-ce au génie malade et malsain qui n'a jamais pu +assujettir sa vie à aucun travail sérieux, à aucune règle de sociabilité +utile, à aucune hiérarchie civile, toujours prêt à changer de Dieu et de +patrie, comme poussé par une Némésis vagabonde à travers les régions +extrêmes de l'idéal ou du désespoir, depuis le délire jusqu'au suicide?</p> + +<p>Est-ce au moraliste, enfin, qui ne prêche jamais la vertu qu'aux autres +dans ses phrases, et qui s'enveloppe pour lui-même, pour sa conduite +privée, de tous les vices du plus abject égoïsme, depuis l'abandon de +son père et l'ingratitude envers sa bienfaitrice, jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> +déshonneur de sa concubine, jusqu'à la condamnation sans crime de ses +enfants, jusqu'à la diffamation de ses meilleurs amis, jusqu'à +l'invective contre la pitié même qu'on lui prodigue?</p> + +<p>Est-ce à de tels signes, dans un tel homme, qu'on peut reconnaître le +caractère, l'aptitude, l'inspiration sociale d'un de ces prophètes +politiques que les siècles reconnaissent pour des législateurs, à +l'infaillibilité du bon sens, aux trésors de l'expérience, à la +sublimité des inspirations?</p> + +<p>Est-ce dans de tels vases fêlés et empoisonnés que Dieu verse ses +révélations pour les communiquer aux peuples? Est-ce là un Zoroastre? un +Moïse? un Confucius? un Lycurgue? un Solon? un Pythagore? Quelles +lettres de crédit apportées à la démocratie moderne, que ce livre +érotique et orgueilleux des <i>Confessions</i>, dont la seule vertu est +l'impudeur! Confessions séduisantes, mais corruptrices, embusquées, +comme une courtisane au coin de la rue, au commencement de la vie, pour +embaucher la jeunesse, pour dévoiler les nudités de l'âme à +l'innocence, et pour se <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> glorifier de tous les vices en +humiliant toutes les vertus!</p> + +<p>Non! un tel homme n'a pu être aimé des dieux, selon l'expression +antique, et l'impureté de l'organe aurait altéré, en passant par sa +bouche, l'évangile même du peuple dont on a voulu le faire, quelques +années après, le Messie.</p> + +<p>Voyons cet évangile, dans son <i>Contrat social</i>.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> LXVI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2> + +<h3>J.-J. ROUSSEAU.<br> +SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.</h3> + +<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Nous avons dit, dans le dernier Entretien, que J.-J. Rousseau, le +premier des hommes doués du don d'écrire, était par sa nature, par son +éducation, par sa place subalterne dans la société, par sa haine innée +contre l'ordre social, par son égoïsme, par ses vices, le dernier +<span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> des hommes comme législateur et comme politique, faux prophète +s'il en fut jamais, et dont les dogmes, s'ils étaient adoptés par +l'opinion séduite de son siècle, devaient nécessairement aboutir aux +plus déplorables catastrophes pour le peuple qui se livrerait à ce +philosophe des chimères.</p> + +<p>Nous avons été confondu d'étonnement, en lisant ces jours-ci le <i>Contrat +social</i>, du néant sonore et creux de ce livre qui a fait une révolution, +qui a prétendu faire une démocratie, et qui n'a pu faire qu'un chaos.</p> + +<p>Comment un peuple, qui possédait un Montesquieu, a-t-il été prendre un +J.-J. Rousseau pour oracle?</p> + +<p>C'est qu'il est plus aisé de rêver que de penser; c'est que le vide a +plus de vertiges que le plein; c'est que Montesquieu était la science, +et que Jean-Jacques était le délire.</p> + +<p>Analysons cet évangile d'un peuple qui avait Mirabeau, et courait à +Marat; les théories sont dignes des exécuteurs; tout mensonge est gros +d'un crime.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> II</h4> + +<p>Le livre commence par cet axiome:</p> + +<p>«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers!»</p> + +<p>De quel homme Rousseau prétend-il parler?</p> + +<p>Est-ce de l'homme isolé?</p> + +<p>Est-ce de l'homme social?</p> + +<p>Si c'est de l'homme isolé, tombé du sein de la femme sur le sein de la +terre, l'homme enfant n'a d'autre liberté que celle de mourir en +naissant, car sans la société préexistante entre la femme et son fruit +conçu par une rencontre purement bestiale, la femme n'est pas même tenue +à le relever du sol, à le réchauffer sur son sein et à l'abreuver du +lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette société +instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord +d'un aliment mystérieux préparé pour lui par la nature, aussitôt qu'il +est sevré, que devient-il?</p> + +<p>Non pas libre assurément, mais esclave de la faim, de la soif, du +froid, de l'arbre qui lui <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> donne ou lui refuse son fruit, de +l'herbe qui pousse ou qui sèche sous sa main, de l'animal faible ou +féroce qu'il dévore ou dont il est dévoré, de sa nudité qui l'expose à +toutes les intempéries de l'atmosphère, esclave de tous les éléments, +enfin; voilà l'homme naissant fastueusement déclaré libre par J.-J. +Rousseau! Ajoutez que, s'il est rencontré dans son âge de faiblesse par +un autre homme isolé plus fort que lui, il devient à l'instant sa +victime ou son esclave; en sorte que le premier phénomène que présente +la première société, c'est un maître et un esclave, un bourreau et une +victime, jusqu'à ce que par les années la force du plus âgé devienne +faiblesse, et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression, +que les rôles changent, et que l'esclavage alternatif passe de l'un à +l'autre avec la force brutale.</p> + +<p>Voilà l'homme libre de J.-J. Rousseau dans l'état de nature. Dire qu'un +tel être naît libre, n'est-ce pas abuser de la dérision du langage et de +l'ironie du raisonnement?</p> + +<p>Est-ce au contraire de l'homme en société que J.-J. Rousseau veut +parler? Mais l'homme isolé y naît aussi nécessairement esclave de la +<span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> société préexistante, que l'homme isolé dans l'état de nature y +naît esclave des éléments et des autres hommes!</p> + +<p>Esclave de la Providence, qui le fait naître ici ou là, sans qu'il ait +choisi ou accepté ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la +condition, ni la famille où il surgit à l'existence; esclave de la mère +qui l'accueille ou le repousse de son sein; esclave du père qui +brutalement a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la +famille qui s'élargit ou qui se ferme pour lui; esclave de frères ou de +sœurs nés avant lui, qui en font leur serviteur et leur bête de somme +pour se décharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de +l'État qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger; +esclave des lois établies qui lui prescrivent l'obéissance non délibérée +aux prescriptions sociales; esclave du travail qui doit nourrir lui et +ses frères; esclave de la mort, si le salut de la société lui demande sa +vie sur les champs de bataille; esclave dans son corps, esclave dans son +esprit, esclave dans son âme par la supériorité de force de tous contre +un seul, par l'éducation qui lui impose ses idées, par la religion qui +lui enseigne ses croyances; <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> esclave de la volonté générale qui +lui inflige ses punitions, ses expiations, même la mort.</p> + +<p>Voilà, soit dans l'état sauvage, soit dans l'état de société, voilà +l'homme isolé et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou +l'autre de ces hypothèses, l'axiome vrai, l'axiome évident est +précisément l'axiome contraire à celui de ce législateur du paradoxe. Au +lieu de lire: <span class="smcap">L'HOMME NAÎT LIBRE, ET PARTOUT IL EST DANS LES FERS</span>, +lisez: <i>l'homme naît esclave</i>, et il ne devient relativement libre qu'à +mesure que la société l'affranchit de la tyrannie des éléments et de +l'oppression de ses semblables par la moralité de ses lois et par la +collection de ses forces sociales contre les violences individuelles.</p> + +<p>Mais que peut-on attendre d'un législateur, ou aussi grossièrement +trompeur, ou aussi stupidement trompé dès sa première ligne? Et que +peut-on attendre d'un démocrate dont le premier principe repose sur une +vérité ainsi renversée?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> III</h4> + +<p>En partant de ce principe ainsi renversé, et en posant à sa démocratie +une base aussi fausse en arrière dans l'état soi-disant de nature, où +peut aller J.-J. Rousseau, et où peut-il mener son peuple? Il le mène +fatalement à l'inverse de toute sociabilité et de tout gouvernement, +c'est-à-dire à l'inverse de toute perfection sociale, à la liberté +absolue de l'individu, ce qui veut dire, comme nous venons de le voir, à +l'esclavage absolu de tous ses semblables et de tous les éléments, à +l'isolement, à l'égoïsme, à la tyrannie, à l'abrutissement, à la mort!</p> + +<p>Et voilà l'homme qu'un siècle entier a appelé philosophe!</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Le second axiome est celui-ci:</p> + +<p>«Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> qu'il obéit, il +fait bien; sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait +encore mieux. Le droit de la société ne vient point de la nature.»</p> + +<p>Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obéissance, dénuée de +toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que +la contrainte et la force brutale, sans autorité morale, et alors +l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce +singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug +des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection +personnelle contre toutes les lois est en même temps le cri de guerre +légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors nommez vous-même de +son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!</p> + +<p>Le théoricien de l'athéisme moral, le <i>grand a-narchiste</i> de l'humanité! +Faites des lois après cette protestation contre toute autorité des lois! +Faites des démocraties après cette invocation contre toute association +des individus en peuples!</p> + +<p>Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses +lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> V</h4> + +<p>Poursuivons.</p> + +<p>Voici la théorie de la famille:</p> + +<p>«Sitôt que le besoin que les enfants ont du père pour se conserver +cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obéissance +envers le père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants, +rentrent également dans l'indépendance. Cette liberté commune est une +conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa +propre conservation; <span class="smcap">SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT À +LUI-MÊME</span>; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul, étant juge des +moyens <span class="smcap">PROPRES À SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MAÎTRE</span>!»</p> + +<p>Si la brute la plus dénuée de toute moralité écrivait un code de +démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais +non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit +parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré, +cependant le lion, par la vertu occulte de la <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> paternité +seulement bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et +s'expose à la mort pour apporter la nourriture à son lionceau!</p> + +<p>Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème +encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le +plus sublime est <span class="smcap">DEVOIR</span>.</p> + +<p>Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe +spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres! +Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme absolu, réduisant +toute la sociabilité, même celle de l'amour, de la génération et du +sang, à la grossière sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins +physiques dans le père, dans la mère, dans l'enfant, blasphème qui donne +pour toute moralité à cette trinité sainte de la famille, quoi? la basse +gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre +quand il est mûr, sans se soucier du tronc qui l'a porté, et qui fait +relever la branche avec indifférence quand la branche est soulagée du +fruit détaché!</p> + +<p>Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité +aussi mystérieuse <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> dans l'âme que dans les veines; ainsi la loi +de solidarité génératrice, qui enchaîne la cause à l'effet dans les +parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la loi d'équité, +autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement +affectueux, mais dévoué, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins, +la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été +l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir +à ses propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme +mûr de rendre à sa mère et à son père les trésors de cœur qu'il en a +reçus enfant ou jeune homme; ainsi la piété filiale, nommée de ce nom +dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et délicieux +des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles +de leur destinée au culte de Dieu!</p> + +<p>Ainsi enfin le culte même des tombeaux, commandé aux générations +vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres +prolongent la mémoire et les deuils jusqu'au delà des sépulcres, pour +rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie +future, où la grande parenté humaine confondra <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> les pères, les +mères, les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel +embrassement de la renaissance!</p> + +<p>Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le +spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi +morale et tout sentiment, et à ne voir dans la divine loi de filiation +de l'être pensant que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair +humaine, qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne +laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les +débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans +le même sillon!</p> + +<p>Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus dans toute +sociabilité en ce monde!</p> + +<p>Étonnez-vous après cela de ce qu'un pareil législateur jette une +dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par +sa commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des +générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique +et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonnés, +pour les punir <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> sans doute d'être nés d'un père aussi dénaturé +que ce sophiste législateur!</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Après l'établissement de tels principes, et en écartant toujours le seul +principe divin de toute sociabilité, le Dieu qui a créé la souveraineté +nécessaire en créant l'homme sociable, Rousseau cherche à tâtons le +principe de la souveraineté. Où le trouverait-il, puisque, selon lui, la +souveraineté n'est qu'un principe matériel et brutal, fondé seulement +sur un intérêt physique et mutuel résultant de nos seuls besoins +charnels ici-bas?</p> + +<p>Quand vous éteignez Dieu dans le ciel, comment verriez-vous la vérité +sur la terre?</p> + +<p>Aussi, voyez comme le sophiste s'égare, se confond et se contredit dans +cette recherche aveugle de la loi de souveraineté à faire accepter aux +peuples! Où peut être l'autorité d'une souveraineté sociale qui ne puise +pas son droit et sa force dans la source de tout droit et de toute +force, la nature et la divinité?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> «Le droit, dit-il, n'ajoute rien à la force,» et quelques +lignes plus loin il conteste le droit à la force. Reste le hasard; il +lui répugne. Il imagine une convention explicite, préexistante à toute +convention, c'est-à-dire un effet avant la cause, une absurdité +palpable, pour toute explication du mystère social.</p> + +<p>Ne faut-il pas en effet que le peuple existe, qu'il existe en sol, en +population, en société, en connaissance de ses intérêts, de ses droits, +de ses devoirs, en civilisation et en volonté, avant de convenir qu'il +se rassemblera en comices pour délibérer sur son existence, sur son mode +de sociabilité, sur ses lois, sur sa république ou sur sa monarchie, et +de donner ou de refuser son consentement à ces juges tombés du ciel ou +sortis des forêts, Moïse, Lycurgue, Numa, Montesquieu ou Rousseau, +sauvages chargés d'improviser la société et de faire voter le genre +humain? Toute sagesse serait un scrutin de la barbarie!</p> + +<p>Une telle origine de la société, et de la politique, de la souveraineté +des gouvernements, n'est-elle pas le délire de l'imagination? Les contes +de fées racontés aux enfants par leurs nourrices ne sont-ils pas des +chefs-d'œuvre de <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> bon sens et de logique auprès de ces contes +bleus du législateur de l'ermitage de Montmorency?</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Quant à la <span class="smcap">SOUVERAINETÉ</span>, c'est-à-dire à ce pouvoir légitime qui régit +avec une autorité sacrée les empires, Rousseau la place, la déplace +métaphysiquement ici ou là, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et +lui suppose des qualités tellement abstraites, tellement +contradictoires, qu'on ne sait plus à qui il faut obéir, et contre qui +il faut se révolter; tantôt lui donnant des limites, tantôt la déclarant +tyrannique; ici la proclamant indivisible, là divisée en cinq ou six +pouvoirs, pondérés, fondés sur des conventions supérieures à toute +convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe, +n'existant qu'en un point de temps métaphysique que la volonté unanime +doit renouveler à chaque respiration; déléguée, non déléguée, +représentative et ne pouvant jamais être représentée; condamnant le +peuple à tout faire <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> partout et toujours par lui-même, lui +défendant de rien faire que par ses magistrats; déclarant que le peuple +ne peut jamais vouloir que le bien, déclarant quelques lignes plus loin +la multitude incapable et perpétuellement mineure. Véritable Babel +d'idées, confusion de langues qui ressemble à ces théologies du moyen +âge où Dieu s'évapore dans les définitions scolastiques de ceux qui +prétendent le définir!</p> + +<p>Le peuple souverain de Rousseau s'évanouit comme le Dieu des théologues: +on ne sait à qui croire, on ne sait qui adorer dans leur théologie; on +ne sait à qui obéir dans la souveraineté populaire de Rousseau. La +souveraineté y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe, +comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de +métaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent!</p> + +<p>Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues! +il serait mort avant de l'avoir trouvé pour l'appliquer aux nécessités +urgentes et permanentes de son association nationale.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> VIII</h4> + +<p>Quand Rousseau touche à la question des gouvernements, il devient plus +inintelligible encore; il est impossible de tirer de ses divisions, +subdivisions, pondérations, un seul mode de gouvernement applicable.</p> + +<p>Toute affirmation de pouvoir y est contredite par une négation. +Démocratie, aristocratie, monarchie représentative, monarchie absolue, +démagogie sans limites, sans capacité et sans responsabilité, théocratie +sans contrôle et sans réforme possible; divinité de Dieu incarnée dans +le pontife ou dans le corps sacerdotal, gouvernements mixtes, où les +pouvoirs se gênent par les frottements ou bien s'équilibrent dans +l'immobilité par les contre-poids; despotisme, tyrannie, anarchie, enfin +maximes destructives de tout gouvernement, telle que celle-ci:</p> + +<p>«<span class="smcap">LA SOUVERAINETÉ NE PEUT ÊTRE REPRÉSENTÉE PAR LA MÊME RAISON QU'ELLE NE +PEUT ÊTRE ALIÉNÉE, PARCE QU'ELLE CONSISTE DANS LA VOLONTÉ <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> +GÉNÉRALE, ET QUE LA VOLONTÉ NE SE REPRÉSENTE PAS!</span>» Idéalité abstraite +substituée à toute réalité pratique, et qui rend tout gouvernement +impossible en le rendant purement <i>idéal</i>.</p> + +<p>Écoutez cette autre maxime, non moins anarchique par ses conséquences: +«<span class="smcap">À L'INSTANT OÙ UN PEUPLE SE DONNE DES REPRÉSENTANTS, IL N'EST PLUS +LIBRE, IL N'EXISTE PLUS!</span>» Maxime qui conduirait le peuple à l'ubiquité +de temps, de lieu, de fonction, d'aptitude, ou à la servitude et à +l'anéantissement! Maxime que nous avons vu resurgir des théories +métaphysiques de nos jours, maxime renouvelée des rêveries de J.-J. +Rousseau; maxime qui ne renverse pas moins tout bon sens que toute +société nationale!</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Plus loin, Rousseau prétend établir que, <span class="smcap">LES CITOYENS ÉTANT ÉGAUX</span> (ce +qui n'est pas plus vrai des hommes que des arbres), nul n'a le droit +d'<span class="smcap">EXIGER QU'UN AUTRE FASSE CE QU'IL NE FAIT PAS LUI-MÊME</span>, ce qui +condamnerait le souverain <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> à monter la garde à la porte de son +propre palais, ou le général à combattre au même rang et au même poste +que chacun de ses soldats!</p> + +<p>En matière de religion, J.-J. Rousseau professe dans le <i>Contrat social</i> +la doctrine impie qui impose la tyrannie de l'État jusque dans +l'inviolabilité des âmes, la doctrine de l'<i>unité de religion politique</i> +dans l'État; <span class="smcap">SANS CELA</span>, dit-il, jamais l'État ne sera bien constitué.</p> + +<p>Ainsi ce n'est pas seulement sa liberté que le citoyen doit céder au +roi, c'est son âme. Dieu est le sujet du peuple ou du roi!</p> + +<p>Quel libéralisme dans ce législateur oppresseur de toute liberté! la +philosophie et la théologie aboutissant à une religion civile et non +divine!</p> + +<p>Là finit le livre, car la tyrannie populaire ou royale ne va pas plus +loin! <i>Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.</i></p> + +<p>Fermons donc ce livre, et plaignons le philosophe d'avoir rencontré un +tel peuple pour l'admirer, et plaignons le peuple d'avoir eu un tel +philosophe pour législateur!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> X</h4> + +<p>Et maintenant que ce déplorable livre a porté ses fruits de démence et +de perdition dans une démocratie avortée, faute de véritable philosophie +dans son faux prophète, essayons de remettre un peu de bon sens dans la +philosophie politique du peuple, et de substituer en matière de +gouvernement quelques vérités pratiques, et par cela même divines, à ce +monceau de chimères devenu un monceau de ruines sous la main égarée des +sectaires d'un aveugle, qui écrivit de génie et qui pensa de hasard.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Qu'est-ce que la société politique entre les hommes?</p> + +<p>Qu'est-ce que la première législation?</p> + +<p>Qu'est-ce que la souveraineté?</p> + +<p>Qu'est-ce que les gouvernements?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Y a-t-il une seule forme de bon gouvernement? Y en a-t-il +plusieurs également bonnes, selon les lieux et les temps, les âges et +les caractères des peuples?</p> + +<p>Qu'est-ce que les lois?</p> + +<p>Qu'est-ce que l'administration des lois?</p> + +<p>Qu'est-ce que la famille?</p> + +<p>Qu'est-ce que la propriété?</p> + +<p>Qu'est-ce que la liberté?</p> + +<p>Qu'est-ce que l'égalité?</p> + +<p>Qu'est-ce que la perfection ou la décadence sociale?</p> + +<p>Quel est le mode de consulter de véritables et perpétuels oracles de la +véritable politique?</p> + +<p>Raisonnons et ne rêvons pas; on n'a que trop rêvé depuis Rousseau: +raisonnons d'après la nature.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Et d'abord, qu'est-ce que la société politique?</p> + +<p>La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et <span class="smcap">FATALE</span> +dans le sens divin du <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> mot fatal (<i>fatum, destinée</i>), est un +acte par lequel l'homme, né forcément sociable, se constitue en société +avec ses semblables.</p> + +<p>Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le +prétendent J.-J. Rousseau et ses émules les publicistes +semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et +l'accroissement de ses jouissances physiques?</p> + +<p>Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie en effet +les forces de l'individu par la force collective de l'association de +tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration +physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité +de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus.</p> + +<p>Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins +physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce +spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la +civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son +Créateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois +avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême; c'est le +<span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice;</p> + +<p>En un mot, c'est la vertu.</p> + +<p>Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier +lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas +un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait +une humanité.</p> + +<p>La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite: +c'est une vertu, c'est une religion!</p> + +<p>Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici +dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence, +élève le législateur véritable à la dignité d'oracle, fait du +commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour +de la patrie un culte, et du dévouement des citoyens au gouvernement une +sainteté.</p> + +<p>Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifié, +sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande: Qu'est-ce que +le premier législateur? Et je me réponds:</p> + +<p>Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait +l'homme; c'est celui qui, en faisant <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> l'homme, a mis en germe +dans l'âme de sa créature ces lois, non écrites, mais vivantes, +consonnances divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la +nature de Dieu, consonnances qui font que, quand le <i>Verbe extérieur</i>, +la loi parlée se fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de loi +pour fonder et perfectionner sa société civile, la conscience de tout +homme, comme un instrument monté au diapason divin, se dit +involontairement: <span class="smcap">C'est Juste</span>; c'est Dieu qui parle en nous par la +consonnance de notre esprit avec sa loi! Obéissons pour notre avantage, +obéissons pour la gloire de Dieu!</p> + +<p>Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en nous +l'écho préexistant de ses lois, la conscience, cet écho humain de la +justice divine!</p> + +<p>Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le +sentiment de la justice, cette sanction de la loi?</p> + +<p>Donc le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères, +ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-là emportent avec +elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur +est celui qui dit en nous: <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> Cette loi est juste, et, parce +qu'elle est juste, elle est utile, elle est obligatoire.</p> + +<p>Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir +religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.</p> + +<p>Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle +est devoir envers Dieu lui-même, père et législateur.</p> + +<p>Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.</p> + +<p>Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la +société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son +législateur est divin.</p> + +<p>Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la +société économique des Américains du Nord.</p> + +<p>L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi la +plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le +corps, sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais elle a un but +supérieur: élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par la piété +envers Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité +de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> +du Créateur par sa créature; en un mot, diviniser la société mortelle +autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son +éternelle divinisation dans un autre séjour.</p> + +<p>J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la +législation sociale. Serait-ce une œuvre bien digne d'un Dieu que la +création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter +en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que +la mort, fauchant à son tour cette race ruminante à gerbes plus +épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons?</p> + +<p>Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que +pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence +divine daignerait-il seulement y tomber?</p> + +<p>Ôtez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir +donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une +mâchoire.</p> + +<p>Voilà cependant la législation de J.-J. Rousseau!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> XIII</h4> + +<p>Et la souveraineté, dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la +définir, parlons-en à notre tour.</p> + +<p>Qu'est-ce, selon lui et ses disciples, que la souveraineté, cette +régulatrice absolue et nécessaire de toute société politique?</p> + +<p>C'est, selon la meilleure de ces innombrables définitions, la volonté +universelle des êtres associés.</p> + +<p>Mais, répondrons-nous aux sophistes, indépendamment de ce que cette +volonté, supposée unanime, n'est jamais unanime, qu'il y a toujours +majorité et minorité, et que la supposition d'une volonté unanime, là où +il y a majorité et minorité, est toujours la tyrannie de la volonté la +plus nombreuse sur la volonté la moins nombreuse;</p> + +<p>Indépendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorité +n'existe pas, ou n'existe que fictivement;</p> + +<p>Indépendamment enfin de ce que le droit <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de vouloir, en cette +matière si ardue et si métaphysique de législation, suppose la capacité +réelle de vouloir et même de comprendre, capacité qui n'existe pas au +même degré dans les citoyens;</p> + +<p>Indépendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matière sociale, +suppose un désintéressement égal à la capacité dans le législateur, et +que ce désintéressement n'existe pas dans celui dont la volonté +intéressée va faire la loi;</p> + +<p>Indépendamment de tout cela, disons-nous, si la souveraineté n'était que +la volonté générale, cette volonté générale, modifiée tous les jours et +à toute heure par les nouveaux venus à la vie et par les partants pour +la mort, nécessiterait donc tous les jours et à toute seconde de leur +existence une nouvelle constatation de la volonté générale, tellement +que cette souveraineté, à peine proclamée, cesserait aussitôt d'être; +que la souveraineté recommencerait et cesserait d'être en même temps, à +tous les clignements d'yeux des hommes associés, et qu'en étant toujours +en problème la souveraineté cesserait toujours d'être en réalité?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu'à +condition d'être abstrait, et qui s'évanouit dès qu'on l'applique?</p> + +<p>Or la souveraineté ne peut être une fiction, puisqu'elle est chargée de +régir les plus formidables des réalités, les intérêts, les passions et +l'existence même des peuples.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Toutes les autres définitions que J.-J. Rousseau et ses disciples font +de la souveraineté ne méritent pas même l'honneur d'une réfutation; +celle-ci était spécieuse, les autres ne sont pas même des sophismes, +elles ne sont que des paradoxes. C'est plus haut, c'est plus profond +qu'il faut, selon nous, découvrir et adorer la véritable souveraineté +sociale.</p> + +<p>Cherchons.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>La société est-elle ou n'est-elle pas de droit divin?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> En d'autres termes, la sociabilité humaine, qui ne peut exister +sans souveraineté, n'est-elle pas une création de Dieu préexistant et +coexistant avec l'homme sociable?</p> + +<p>Très-évidemment oui! L'homme a été créé par Dieu un être essentiellement +sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'être sociable, +il cesse d'exister; l'état de société lui est aussi nécessaire pour +exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa +vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses +conservations, par toutes ses multiplications, par toutes ses +perpétuations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la société, comme la +société a besoin de la souveraineté. Contemplez la nature.</p> + +<p>L'homme en a besoin même pour naître et avant d'être né. Si Dieu avait +voulu que l'homme naquît et vécût isolé, il l'aurait fait enfant de la +terre ou de lui-même, sans l'intervention mystérieuse des sexes, et sans +l'intervention féconde de ce second créateur qu'on nomme l'amour, et qui +est la première et la plus irrésistible sociabilité des éléments et des +âmes.</p> + +<p>Il l'aurait fait naître dans toute sa force, <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> dans le +développement accompli de ses facultés physiques et morales, sans aucune +de ces gradations de l'âge, sans aucune de ces impuissances, de ces +faiblesses, de ces ignorances de l'enfant nouveau-né, qui condamne le +nouveau-né à la société de la mère, ou à la mort, si la mère lui refuse +la mamelle, si le père lui refuse la protection, la nourriture pour +subsister; et, quand la mamelle tarit pour l'enfant, la mère, elle-même, +que deviendrait-elle avec son enfant sur les bras, sans la société du +père, que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent par un +double instinct de vertu désintéressée à ces deux mêmes êtres dépendants +de lui?</p> + +<p>La mère et le père vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus +incapables de se nourrir et de se protéger eux-mêmes, que +deviendraient-ils si les enfants, dénués, comme ceux que suppose +Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute piété +filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime +et douce société de la famille?</p> + +<p>Voilà donc dans cette trinité du père, de la mère, de l'enfant, +nécessaires les uns aux autres <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> sous peine de mort, la preuve +évidente que la sociabilité et l'humanité, c'est un même mot.</p> + +<p>Or, comme la souveraineté, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance sont +deux conditions, absolues aussi, de toute société grande et petite, +voilà donc la preuve évidente que <i>la souveraineté, c'est la nature</i>.</p> + +<p>Ce n'est là ni une convention délibérée sans langue et sans +raisonnement, ni un droit de la force toujours contre-balancée par cent +autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hérédité, +sans ancêtres, ni une démocratie sans égalité possible, qui ont pu +inventer et proclamer cette souveraineté chimérique de J.-J. Rousseau.</p> + +<p>C'est la nature: elle seule était assez révélatrice des lois sociales +pour inculquer à l'humanité cette condition de son existence; elle seule +était assez puissante pour faire obéir cette humanité, égoïste et +toujours révoltée, à cette dure condition naturelle de la sociabilité +qu'on nomme souveraineté. Or, comme la nature, c'est l'oracle du +Créateur, par les instincts propres à chacune de ses créatures, la +souveraineté, c'est donc Dieu!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> Pourquoi chercher dans les définitions quintessenciées et +amphigouriques des écoles le principe de la souveraineté? Le principe, +c'est Dieu, qui a voulu que l'homme sociable et perfectible développât +comme un magnifique spectacle devant lui ce phénomène matériel, et +surtout intellectuel, et encore plus moral, de la société; et c'est la +nature, interprète de Dieu, qui a donné à l'homme dans tous ses +instincts le germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette +souveraineté sans laquelle aucune société ne subsiste, parce qu'aucune +loi n'est obéie.</p> + +<p>La véritable autorité sociale, qu'on appelle souveraineté, est donc +divine; divine, parce qu'elle est naturelle.</p> + +<p>Voilà la souveraineté, voilà l'autorité morale, voilà l'obéissance +obligatoire, voilà les titres et la sanction de la loi.</p> + +<p>Religion innée, dans ce système la société mérite ce vrai nom, car elle +relie les hommes entre eux, et les agglomérations d'hommes à Dieu! Bien +obéir, c'est honorer l'auteur de toute obéissance; bien gouverner, c'est +refléter Dieu dans les lois; bien défendre les lois, les gouvernements +et les peuples, c'est être le ministre <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> de la nature et de la +divinité. La vraie souveraineté, c'est la vice-divinité dans les lois.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Et qu'est-ce que les gouvernements?</p> + +<p>Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social +par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses +moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les +sociétés se composent: familles d'abord, tribus après, peuplades +ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe +que la souveraineté soit multiple, comme dans les républiques, ou une, +comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royautés +limitées, ou représentative, comme dans les pouvoirs électifs: pourvu +que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y +est maintenue.</p> + +<p>Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni +absolument bonnes, ni absolument <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> mauvaises en elles-mêmes: +elles sont relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus +ou moins bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de +servir; tout dépend de l'âge, du caractère, des mœurs, des habitudes, +du nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des +peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement. +Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement +sacerdotale en Judée et en Égypte, royale en Perse, aristocratique en +Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome +moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et +hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne, +équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en +Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile, +inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement +varie partout, la souveraineté jamais.</p> + +<p>Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au +démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome +asservie dans le bas empire, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> du César païen au pontife chrétien +souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son +fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés +tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils +remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des +soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher +le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux +Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à +la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la +dictature de la nation debout; de la république au second empire, second +empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment +plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter +de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les +contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups +qui, si la France ne prononce pas le <i>quos ego</i> à cette tempête des +Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de +Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du +hasard; de <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, +la souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours +présente, n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct +conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à +l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.</p> + +<p>On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du +chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes +sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les +théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des +rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les +républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des +soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les +démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté +administrée par des mains intéressées, perverses, violentes, +tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté, +c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société +imparfaite, même détestable; par la loi <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> même de la nécessité: +<span class="smcap">LA SOUVERAINETÉ DE LA NATURE</span>.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements +plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de +l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des +conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois +heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, de +révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs +législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois +précaires des lois non écrites de la nature sociale révélées par Dieu +lui-même à l'humanité.</p> + +<p>Les gouvernements font les lois.</p> + +<p>Qu'est-ce donc que les lois?</p> + +<p>Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les +gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou +moins durable, en justice plus ou moins parfaite, <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> en moralité +plus ou moins sainte entre eux.</p> + +<p>Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre +la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la +nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour +conserver aux hommes les bienfaits de la société.</p> + +<p>Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience et de +révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies, +utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle.</p> + +<p>Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires +d'homme à homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus +elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent, +sanctifient, divinisent la société.</p> + +<p>Ces trois caractères de la loi, la règle, la justice, la moralité, sont +donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et +s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice, +s'accomplit enfin par la moralité.</p> + +<p>Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même +s'évanouit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Justice entre les hommes, sans quoi la société n'est que +tyrannie.</p> + +<p>Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit +pas seulement matérielle, mais vertueuse, et pour que l'âme de l'homme +ne progresse pas moins que sa race périssable dans une civilisation +vraiment divine et indéfinie sur cette terre, et au delà de cette terre.</p> + +<p>Voilà les trois caractères de la loi!</p> + +<p>Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la +moralité, de la divinité, à cette législation toute utilitaire, toute +mécanique, toute matérielle et toute cadavéreuse du <i>Contrat social</i> de +J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce système il y a contrat entre +les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système, à nous, il y +a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme, +la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les +éternités.</p> + +<p>Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus +monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus +démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de +justice divine, de moralité <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> supérieure à l'abjecte matérialité +des intérêts purement physiques de l'espèce humaine.</p> + +<p>En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent +le plus d'utilités.</p> + +<p>Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de +vertus!</p> + +<p>Il y a un monde entre ces deux systèmes.</p> + +<p>Lisez le <i>Contrat social</i>, et demandez-vous, en finissant la lecture, si +vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu.</p> + +<p>Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme +sur la montagne, de l'islamisme même dans le Coran, et demandez-vous si +vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de +la législation du <i>Contrat social</i> et de la civilisation matérialiste de +nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre +la machine et l'âme, entre la terre et le ciel.</p> + +<p>Voilà notre civilisation: la vôtre broute, la nôtre aime; choisissez!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> XVIII</h4> + +<p>De ces lois promulguées par les gouvernements, expression diverse de la +souveraineté de la nature, les unes sont purement réglementaires, +accidentelles, circonstancielles, passagères comme les besoins, les +temps, les intérêts fugitifs des nations; les autres, et en très-petit +nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'est-à-dire résultantes de +l'organisation même de l'homme, et nécessaires à l'homme en société, +quelque gouvernement du reste qu'il ait adopté pour vivre en +civilisation.</p> + +<p>Les préceptes de ces lois organiques, qui sont les mêmes en principe +chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la +vie, la famille, la propriété, l'hérédité, le gouvernement, la morale, +la religion, la défense de la patrie, héritage commun à toutes les +nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du +riche à l'indigent, la mutualité des devoirs, l'éducation, +l'application <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> de la justice, l'expiation des crimes ou des +actes attentatoires à la société qui est la vie de tous, et que tous +appellent crimes.</p> + +<p>Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complète, de +toutes ces lois organiques émanées pour ainsi dire du Législateur +suprême: la nature de l'homme? Lisez les décalogues antiques des +législations primitives profanes et sacrées. C'est là que vous voyez et +que vous entendez la souveraineté de la nature, s'exprimant par ces lois +instinctives qui révèlent le Créateur de l'homme sociable dans les +prescriptions nécessaires à toute société politique.</p> + +<p>Quel est le premier besoin de l'homme venu à la vie? C'est le besoin de +conserver la première de ses propriétés, la <span class="smcap">VIE</span>. Aussi la défense de +tuer et le droit de réprimer et de punir celui qui tue sont-ils placés +en tête de toute législation sociale: <span class="smcap">TU NE TUERAS PAS</span>. Cette propriété +de la vie par celui qui la possède est tellement instinctive, unanime et +de droit divin, puisqu'elle est d'inspiration de la nature, que vous ne +trouvez pas une législation primitive ou un code moderne où elle ne soit +écrite à la première page. L'instinct dit: Je <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> veux vivre; la +nature dit: Tu as le droit de vivre; la loi dit: Tu vivras. C'est le +décret de la souveraineté de la nature, et, en l'écrivant dans ton droit +de vivre, elle a écrit en même temps ta destinée d'être sociable: car, +sans la société naturelle, tu ne vivrais pas, et, sans la société +légale, tu aurais bientôt cessé de vivre.</p> + +<p>La défense du meurtre est donc la première des lois révélées par la +souveraineté de la nature.</p> + +<p>Si tu fais mourir, tu mourras, est la première aussi des lois écrites +par la souveraineté sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit, +et c'est de droit divin qu'il s'est groupé en société pour vivre.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>De ce droit divin de vivre résulte pour lui le droit d'exercer, sous la +garantie de la société, tous les autres droits indispensables à son +existence.</p> + +<p>Le second de ces droits, c'est le droit de s'approprier toutes les +choses nécessaires à son <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> existence, sous la garantie de la +société, qui doit la même inviolabilité à tous ses membres. De là, les +lois sociales sur la propriété, lois sans lesquelles l'homme ne pourrait +subsister que de crimes. Or, comme le crime serait mutuel, l'homme +cesserait promptement d'exister.</p> + +<p>La propriété, et la propriété individuelle, est un des décrets du droit +divin, sur lesquels la philosophie, si dérisoirement nommée socialiste, +de J.-J. Rousseau, a répandu dans ces derniers temps le plus de +ténèbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de +toute société, et par conséquent de toute humanité sur la terre. C'est +là que l'insurrection de l'ignorance et de la démence contre la +souveraineté de la nature a été et est encore le plus blasphématoire de +la société politique. On dirait que l'excès même d'évidence du droit de +propriété a aveuglé, en les éblouissant, ces insurgés contre la nature +qu'on appelle <i>socialistes</i>, sans doute comme on appelait à Rome les +destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient anéanties.</p> + +<p>Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres, +indigents même, la vérité <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> sur ce mystère sacré des lois de la +propriété. Jamais la souveraineté de la nature n'a parlé plus clairement +que dans cette révélation instinctive qui dit à l'homme par tous ses +besoins: Tu posséderas, ou tu mourras.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>L'homme physique est un être qui ne subsiste que des éléments qu'il +s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y +développant jusqu'à la mort. C'est l'être propriétaire et héréditaire +par excellence; sitôt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de +lui, avant lui, après lui, il cesse d'exister.</p> + +<p>Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mère la vie occulte et +germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paraître au +jour. En paraissant à la lumière, et avant de pouvoir exercer ses +organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains les +mamelles, ces sources de vie, périssant à l'instant si on le dépossède +de ce lait qui lui appartient, <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> car il a été filtré pour lui +dans les veines de la femme.</p> + +<p>Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part à lui destinée par +la mesure de ses membres qui le remplissent, et qui lui appartient, en +s'agrandissant, à la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements +dans le nid; et, s'il en est dépossédé, il périt étouffé, faute de place +au soleil.</p> + +<p>Il s'approprie, par l'acte même de la respiration, l'air nécessaire au +jeu de ses poumons et à la circulation de son sang, et, si on l'en +dépossède, il étouffe, il meurt exproprié de sa part d'air respirable.</p> + +<p>Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout +ce qu'il éclaire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppléer le soleil +absent, et il meurt s'il est dépossédé de tout calorique, partie obligée +de son existence.</p> + +<p>Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumière, sans laquelle ses mains +et ses pieds deviennent inutiles à sa subsistance et à ses mouvements, +et il languit dépossédé de sa part au jour.</p> + +<p>Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> des sillons, la +chair des animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on +l'en exproprie, il meurt dépossédé de sa part à l'alimentation +nécessaire à la vie, convive affamé chassé du banquet terrestre; et ce +banquet même tarit pour tous les convives: car, si la terre n'est pas +possédée par celui qui l'ensemence et la moissonne, nul n'a intérêt à la +cultiver et à l'ensemencer. Morte la propriété, morte la terre; morte la +terre, morte l'humanité!</p> + +<p>Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la +race humaine. Il ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut +les plaindre et les réprimer comme suicides. Leur crime n'est +qu'ignorance, leur crime même n'est qu'utopie, c'est de la vertu en +délire; mais le délire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que +celui du crime.</p> + +<p>Cette contagion a possédé Platon, les premiers économistes populaires, +affamés de l'école néo-chrétienne, les sectaires musulmans de la +Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et +de rêves, et enfin les philosophes prolétaires de nos jours, insensés +<span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> de misère, vivant du travail industriel, et demandant +l'extinction du capital pour multiplier le revenu, l'anéantissement du +travail pour multiplier le salaire, et l'égalité du salaire pour +égaliser l'oisiveté avec le travail!</p> + +<p>Ô esprit humain! jusqu'où peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie +prétend se substituer à l'esprit de bon sens, et inventer une +souveraineté de l'absurde en opposition avec la souveraineté de +l'instinct!</p> + +<p>Il faudrait des volumes pour énumérer toutes les choses physiques et +morales qui forment l'inventaire des propriétés physiques et morales +nécessaires à la vie de l'humanité; ce sont ces choses qui ont fait de +l'homme, en comparaison des autres êtres qui ne possèdent que ce qu'ils +dérobent, le premier des êtres, <span class="smcap">L'ÊTRE PROPRIÉTAIRE</span>, le plus beau nom de +l'homme!</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi +nécessaire à l'espèce <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> humaine que la respiration, l'hérédité, +qui n'est que la propriété de la famille continuée après l'individu, +n'est pas moins indispensable à la famille.</p> + +<p>Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la +continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de +famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de +sociabilité absolue.</p> + +<p>Supposez, en effet, que le père en mourant emporte avec lui tout son +droit de propriété dans la tombe, et que la propriété soit viagère dans +le chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que +devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les +filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les +infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion +du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils +étrangers, la glane dans le sillon sans cœur, le vagabondage à +travers la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation +des membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces +cœurs qui ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette +patrie des âmes, cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué +<span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> pour la famille; les mœurs, l'éducation des enfants, la +piété filiale et la reconnaissance du sang pour la source d'où il a +coulé et qui y remonte par la mémoire en action qu'on appelle tendresse +des fils pour leur père et leur mère; tout cela (et c'est tout l'homme, +toute la société), tout cela, disons-nous, périt avec l'hérédité des +biens dans la loi. Sans l'hérédité la propriété n'est plus qu'un court +égoïsme, un usufruit qui laisse périr la meilleure partie de l'homme, +l'avenir!</p> + +<p>Ces philosophes à rebours qui proclament que <i>la propriété, c'est le +vol</i>, et l'hérédité un privilége, volent en même temps à l'homme la +meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence, et +constituent au profit de leur viagèreté jalouse et personnelle le +privilége du néant.</p> + +<p>Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les +prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins, +aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après +la mort du propriétaire, et de se coucher sur le bûcher du chef de la +famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la +propriété et l'hérédité des biens contre le pillage universel ou +périodique, qui commence par des sophismes et qui finit par des +jacqueries.</p> + +<p>La souveraineté de la nature dit à l'homme: Tu seras propriétaire, sous +peine de mort de l'individu; et la souveraineté de la nature dit à la +propriété: Tu seras héréditaire, sous peine de mort de la famille; +enfin, la souveraineté de la nature dit à la société: Tu seras +héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des +attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de +l'espèce. «Je n'ai pas seulement «créé les pères,» fait dire le sage +persan au Créateur, «j'ai créé les fils et les générations des fils sur +la terre. L'hérédité est la propriété des fils; les lois doivent la +garder plus jalousement encore que celle des pères, car ces possesseurs +ne sont pas encore nés pour la défendre eux-mêmes. Il faut leur réserver +leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> XXII</h4> + +<p>Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent +par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de +l'hérédité des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi +unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la +propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les +filles, les enfants, les parents du chef de la famille.</p> + +<p>On cherche encore avec une certaine hésitation, balancée entre des +raisons contraires et très-douteuses, si ces parts des survivants dans +l'héritage doivent être égales, presque égales, ou tout à fait inégales; +on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du +propriétaire, qui est aussi le supplément de l'autorité paternelle, si +nécessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrôle de +l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse, +cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété, +<span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> ce droit du premier occupant dans la vie, doit être la loi de +l'hérédité. On se demande si les sexes doivent faire des différences +dans la loi de partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de +minorité, espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent +posséder des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez +défendre. On se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre +forcément hors du foyer de la famille un maître ou un époux qui les +assujettit à son empire, elles doivent emporter dans des familles +étrangères la propriété héréditaire de leur propre famille. On se +demande si les fils nés après l'aîné du lit paternel, doivent être +déshérités de tout ou d'une partie par le droit d'aînesse qui les prime +dans la vie.</p> + +<p>Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions +équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés, +contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des +législations aussi variées que les climats, les natures de propriétés, +les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles, +les aristocraties ou les démocraties.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unité de +l'hérédité, ou sur cette répartition de l'hérédité entre les porteurs +d'un même titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la +souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement +aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes, +qui prend la parole et qui parle seule.</p> + +<p>Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs +nécessités et leurs évidences, le principe, infiniment moins évident, +infiniment moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage, +flotte au gré du temps, des mœurs, des formes monarchiques, +aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice +innée qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la +forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée +entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité ou +l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des +droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de +plusieurs, ou à la souveraineté <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> de tout le peuple. Le juste et +l'utile font ou défont, selon les lieux, l'hérédité. L'hérédité des +biens dans la famille est en général la mesure correspondante de +l'hérédité de l'État, ou de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des +enfants, ou de l'hérédité même des trônes.</p> + +<p>L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle, +du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père +universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans +l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du +Benjamin du père; le père se continue dans celui que Dieu lui a envoyé +le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses +frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas: elle revit dans l'aîné, +ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race.</p> + +<p>Ce droit d'aînesse, contre lequel l'égalité moderne s'est si +énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son +code en France, n'a pas été si complétement effacé encore chez les +autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques. +Il ne le sera vraisemblablement jamais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est +gouverné par les instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec +plus de ténacité que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque +constamment la loi française de l'égalité des partages, en privilégiant +les aînés de ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le +père de famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté +naturelle en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant +qu'il est en lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un +chef de maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté +domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au +lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la +moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un +troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence +la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille +dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever +celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants +quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et +à la <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> honte. On a beau faire, la famille est aristocratique +parce qu'elle aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce +qui est héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie +même, prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que +l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton +droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille +est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en +constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité +conservatrice dans l'aîné de tes fils.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des +partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois +points de vue très-différents:</p> + +<p>L'individu,</p> + +<p>La famille,</p> + +<p>L'État.</p> + +<p>La révolution française, trop irritée contre <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> les excès de la +loi d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu.</p> + +<p>De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les +droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront +égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même +droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à +répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour +convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme +devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à +l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation, +d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son +sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre +l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à +l'enfant doué des facultés de l'esprit et du cœur, privilégié par ces +dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé, +est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du +père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes +pareils, autant de mensonges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc +professé en fait autant de mensonges que de principes, en supposant +l'égalité des titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, +c'est-à-dire de droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans +l'héritage des biens du père est donc un sophisme devant la nature; +aussi l'instinct dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie +de J.-J. Rousseau et de ses disciples. La révolution française, +elle-même, n'a pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature +et de la vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux +pères, dans leur testament, le droit de privilégier dans une certaine +proportion les premiers nés ou les privilégiés de leur cœur parmi +leurs enfants.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de +l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du +point de l'individu, la question change de face, et la <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> +concentration de la plus grande partie des biens dans la main des +premiers nés, ainsi que la permanence d'une partie des biens dans la +même famille sous le nom de <i>majorat</i>, qui n'est qu'un second droit +d'aînesse, deviennent le droit commun dans tous les pays où la monarchie +se perpétue et s'affermit elle-même par des institutions plus ou moins +aristocratiques. Les familles deviennent de petites dynasties qu'on ne +peut déposséder du domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne +peut ruiner la génération qui est après lui, puisque la terre +principale, l'<i>État</i>, comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est +jamais saisissable; le possesseur viager est dépossédé du revenu, le +possesseur perpétuel (la famille) reste investi à jamais du capital; une +génération recouvre ce qu'une génération a momentanément perdu. La +famille est éternelle comme l'État.</p> + +<p>Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de +ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés, +qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de +l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> +son inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, +pour la famille, pour l'agriculture, pour les mœurs, pour la +politique, dans cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la +famille! Une famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une +seule génération est une famille perdue pour l'État; en perdant sa +fortune stable dans une contrée, elle perd ses influences, ses +patronages, ses clientèles, ses exemples, son autorité morale et +politique dans le pays. Ces liens de respect, de traditions, de +déférence, établis entre les riches et les pauvres d'une contrée rurale, +se brisent; la reconnaissance, la considération, l'affection séculaire, +qui forment le ciment moral de la société, se pulvérisent et +s'évanouissent sans cesse; tout devient en peu d'années poussière, dans +une contrée aussi dénuée d'antiquité, de fixité. Les opinions flottent +comme les mœurs; la rotation sans limite de la fortune et des +familles empêche toute autorité morale de s'établir; la roue de la +fortune, en tournant si vite, précipite tout dans un égoïsme funeste à +l'ensemble; le peuple même n'a plus ni protection, ni centre, ni +représentants puissants dans le pays, pour défendre ses droits, ses +<span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> instincts, ses libertés. En démocratisant trop la terre, elle +ruine les mœurs; en nivelant sans cesse les biens, elle abaisse les +âmes.</p> + +<p>Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que +rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité +traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que +l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La +famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État +le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite +par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale +devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans +un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination +sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable +chef-d'œuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des +biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli +démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est +organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y +renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes +isolés. La démocratie <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> chinoise a pulvérisé l'esprit de +nationalité; en tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la +défense. Les Tartares vivent du droit d'aristocratie, les Chinois +meurent d'égalité.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a deux choses qu'on appelle +de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en même +temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de +l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans +les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-J. Rousseau et +des législateurs prolétaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de +leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs +chimères.</p> + +<p>La justice est une révélation divine qui n'a été inventée par aucun +sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage +ou civilisé, a apportée dans sa <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> conscience humaine ou dans son +instinct organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté +un sens invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité, +c'est le vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, +aucune société n'aurait pu exister une heure.</p> + +<p>L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour +ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme +pèse forcément en lui-même si tel de ces poids est égal à l'autre, et si +l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres +termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas +exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme, +l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux; l'homme le sent, +Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît: voilà la justice.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les +hommes devant Dieu et <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> devant la société morale; c'est-à-dire +que la conscience dit à l'homme: L'homme, ton semblable, a les mêmes +droits moraux que toi devant le même père, qui est Dieu, et devant la +même mère, qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité +tout entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a +créé avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de +sa justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son +intelligence et à ses forces, la même part de ses charges, de ses +sacrifices, de ses lois dans l'ordre moral.</p> + +<p>De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines +entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par +l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la +légalité de l'État.</p> + +<p>C'est ce qu'on a appelé avec parfaite raison l'égalité devant Dieu et +devant la loi. Point de privilége contre la révélation divine manifestée +par l'instinct universel: la conscience. Quand bien même l'homme +voudrait en créer, de ces priviléges contre Dieu, il ne le pourrait pas: +c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> il +trouverait l'insurrection en lui, sa conscience, à <i>lui</i>, se révolterait +contre <i>lui</i>: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?</p> + +<p>La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution +française a proclamé cette justice dans la proclamation de cette égalité +abstraite et divine <i>devant la loi</i>; ce qui veut dire et ce qui dit: «Il +n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux +consciences, il n'y a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, la +loi morale, l'humanité, voient des égaux dans tous les hommes venant en +ce monde!»</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc +l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société +doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par +égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout +entière.</p> + +<p>Voilà la révolution française, voilà la sublime <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> démocratie +divine entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits +politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des +sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que +l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.</p> + +<p>Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des +biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou +peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on +appelle le <i>fait accompli</i>? Doit-elle planer comme une Némésis de +l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui +dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu +qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de +droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle, +à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux +qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce +une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et +violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au +présent, <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> tout avenir à la possession, tout mobile au travail, +toute solidité à l'établissement des familles, des nations, même des +individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée +que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par +l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?</p> + +<p>Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des +biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur +égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a +voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le +seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le +but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de +cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des +socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans +les hommes et dans les choses?</p> + +<p>Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez +insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et +parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou +consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la +misère, <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> et je vous condamne à être également misérables pour +vous empêcher d'être réciproquement envieux!</p> + +<p>Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée +par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître +que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de +blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se +fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la +fondation d'une famille.</p> + +<p>De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et +l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une +procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le +travail, récompense de l'activité humaine!—Il n'y aurait plus +d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait +plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y +aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.</p> + +<p>Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié, +l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort +de la machine humaine brisé. L'homme <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> content de mourir de faim, +pourvu qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la +jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité, +heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!...</p> + +<p>Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J. +Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse +le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> ATLAS DUFOUR<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a></h2> + +<p class="center">PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER.</p> + +<p>Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les +pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une +œuvre périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous +contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et +nous déclarons sincèrement à nos lecteurs <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> que, bien loin de +céder en cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce +magnifique atlas, fondement et illustration de toute grande +bibliothèque, c'est nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans +l'intérêt de la science et des lettres, de permettre la mention de ce +monument exceptionnel dans notre recueil.</p> + +<p>Nous l'avons fait dans une double intention.—Premièrement, pour +répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus +nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des +savants ou des ignorants en cette matière.—Secondement, pour servir et +pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant +toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense +que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par +être appréciée à la mesure de ses services.</p> + +<p>Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont +immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est +aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur +quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> +construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut +se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile +à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit +emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route, +ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les mœurs, ni +les philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se +contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent +dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies, +l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour +que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand +instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit +l'homme,—on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la +passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où +serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de +Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?</p> + +<p>Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel +atlas.</p> + +<p>La politique est de plus en plus la passion <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> de ce siècle; elle +doit être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les +événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à +la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec +connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les +acteurs?</p> + +<p>Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine; +nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des +États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous +avons une armée en Syrie, nous en avons une au cœur de l'Italie, à +Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne +passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité +de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des +Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est +plus qu'un comptoir.</p> + +<p>Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette +prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en +monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la +capacité, tant de siècles <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> avant qu'Alexandre essayât de fonder +son empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant +que l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?</p> + +<p>Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans +la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la +destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine +du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais +porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être +meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de +plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se +préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient?</p> + +<p>La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'œil sur +l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie +d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du +monde antérieur à Pékin!</p> + +<p>Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux +flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation?</p> + +<p>Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> que le Japon, et +quelle vaine manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous +pousse à aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières +pacifiques et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes +agitateurs du monde, qui veulent imposer des mœurs européennes à des +peuples qui vivent de dogmes asiatiques?</p> + +<p>Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de +populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent +vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent +aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour +que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la +servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les +massacreurs de demain?</p> + +<p>Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple +innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs +moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de +couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le +croissant y a toujours respecté la <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> croix, malgré les calomnies +insignes et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent +la guerre à ces chrétiens de la paix.</p> + +<p>Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple +fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec +les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur +culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur +mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité +dans les mêmes montagnes.</p> + +<p>Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem, +les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu +nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers, +les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les +Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de +soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient, +peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est +travail, et que le travail règle et conserve les mœurs; peuple plus +épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> par +ses turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec +l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son +christianisme et la sécurité de son commerce.</p> + +<p>Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race +active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de +sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et +dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons +turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la +tête de leur pacha.</p> + +<p>Voilà la Syrie; à moins de la dépeupler, d'y détruire une race par +l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: <i>solitudinem faciunt</i>, que +voulez-vous faire? Une intervention française à perpétuité n'y +appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et +de bataille à perpétuité; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de +villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars +des centaines de mille hommes européens s'entr'égorgeant sur leur flotte +et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> fois +imposer la responsabilité de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui +depuis mille ans l'ont laissé chrétien, et le rendre libre et prospère +en prêtant force au Grand Seigneur, libéral, quelquefois faible, jamais +sciemment oppresseur?</p> + +<p>J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du +Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre +inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de +l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose +aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon +avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la +vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la +fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque, +éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la +montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes +l'ordre, l'égalité et la paix.</p> + +<p>Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de +ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> +laissez conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui +l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de +l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération, +république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête +sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux?</p> + +<p>Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses +archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires, +ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples, +Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre, +apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité. +Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son +petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire +presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles, +ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais +assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels. +Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe, +que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> d'elle-même, +dépend des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au +lieu de la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son +poids sur la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que +la France perd au midi et à l'orient?</p> + +<p>Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice, +aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le +midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie, +agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt +nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de +vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à +chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le +Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de +montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont.</p> + +<p>Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide +laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental: +qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer +l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> à +opposer au lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre, +et avant-garde de la Russie coalisée contre vous?</p> + +<p>Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel +vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance +radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance, +à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame +géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie +et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement +toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former +contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière +du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change +complétement la situation défensive de la France en changeant la +géographie des puissances contiguës?</p> + +<p>La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est +l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement +chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement +par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de +<span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la +monarchie du Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est +pour la France changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une +Italie nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de +l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait +à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie.</p> + +<p>Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en +monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique +changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre +nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la +Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à +la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées +de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots +qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la +France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur +ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos +publicistes illusionnés par leur imprudente générosité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Avec du cœur on fait de nobles imprudences; avec des mots on +soulève des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des +frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de +réfléchir.</p> + +<p>En parcourant d'un œil attentif toutes ces belles cartes réunies par +un lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre +l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique +du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est +essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment +définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on +marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait +lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de +vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands +géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des +Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas +de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des +Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure +avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> refait la moitié +du globe chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de +l'Angleterre, qui fait une monarchie navale et commerciale avec les +pavillons de ses vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses +bataillons de Memphis à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien +retenir, et qui, de cette géographie napoléonienne de la conquête sans +but, ne conserve pas même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui, +après tant d'empires parcourus, en ne laissant partout que des traces de +sang français versé pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite +par l'équilibre des droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition +d'un seul la résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un +moment par une ou deux batailles que pour se rétablir bien vite par la +réaction naturelle de la liberté et de la paix.</p> + +<p>Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant +du globe, qui vous dit la biographie complète du globe, des temps, des +races, des idées, des religions, des empires, par où l'humanité a passé, +passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les +historiens profanes appellent gloire, <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> civilisation, puissance, +et que les philosophes appellent néant! Car la géographie, surtout, +enseigne la sagesse, cette saine appréciation des choses mortelles; et, +quand on voit dans l'<i>Atlas géographique et historique</i> ces grands +déserts qui furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient +jadis contenir leur population, et qui débordaient en colonies +inépuisables pour aller peupler des continents nouveaux; quand on voit +la place de ces fourmilières de peuples marquée seulement par un nom à +déchiffrer sur un monolithe couché dans le sable, on se demande si +c'était, pour ces torrents d'hommes engloutis, la peine de naître, de +vivre, de combattre et de mourir sur la terre, et on se répond avec +tristesse: Non, l'humanité n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce +petit globe, encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux +soleils, et, quand elle a été, c'est comme si elle n'avait pas été! +Vaut-il la peine d'écrire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa +trace? Vaut-il la peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui +elle se résume pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd même en +poursuivant sa route dans le brouillard de la distance?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on +considère seulement l'humanité au point de vue de son passage rapide sur +ce globe. Deux points suffiraient sur ce globe géographique, comme pour +marquer sa naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli.</p> + +<p>Considérée comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire, +de république, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans +l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce +qu'elle remue n'est que poussière, tout ce qu'elle crée n'est que néant, +tout ce qu'elle laisse après elle n'est qu'éblouissement, puis nuit +profonde.</p> + +<p>Mais si l'on considère de l'humanité son âme, son intelligence, sa +moralité, sa destinée évidemment supérieure à cette vie et à cette mort +entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage +qu'elle rend à ce maître suprême de ses destinées individuelles ou +collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle paraît +être le nœud par sa double nature de corps et de pensée, sa +conscience, faculté involontaire, révélation, non de la vérité, mais de +la justice, son instinct évidemment <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> religieux, son inquiétude +sacrée qui lui fait chercher son Dieu, avant tout créature sacerdotale, +chargée spécialement par l'Auteur des êtres de lui rapporter en +holocauste les prémices de ce globe, la dîme de l'intelligence, la gerbe +de l'autel, l'encens des choses créées, la foi, l'amour, l'hymne des +créations muettes, la parole qui révèle, le cri qui implore, +l'obéissance qui anéantit le néant devant l'Être unique, le chant +intérieur qui célèbre l'enthousiasme, qui soulève comme une aile divine +l'humanité alourdie par le poids de la matière, et qui la précipite dans +le foyer de sa spiritualité pour y déposer son principe de mort et pour +y revêtir d'échelons en échelons sa vraie vie, son immortalité dans son +union à son principe immortel! voilà ce qui grandit démesurément à la +proportion des choses infinies cette petite fourmilière inaperçue sur ce +petit globe à peine aperçu lui-même dans cette poussière de mondes +lumineux que l'astronomie nous dévoile à travers la nuit! Voilà la +géographie de l'âme, qui donne seule de l'importance à cette géographie +terrestre, et qui fait suivre d'un œil curieux les routes, les +stations, les progrès, les bornes, les catastrophes des empires, +<span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> conduisant par des voies visibles l'humanité au but invisible, +mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa grandeur +ailleurs, c'est-à-dire de sa moralité!</p> + +<p>L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il +pense; ne mesurez pas le globe par son diamètre, mesurez-le par la masse +de pensées qui en est sortie. Cette pensée est plus vaste que la +circonférence de toutes ces sphères flottantes qu'aucun de vos chiffres +ne peut calculer.</p> + +<p>Vous voyez que la géographie, bien comprise, est aussi un cours +d'intelligence et de théologie. Les mondes ne sont-ils pas les +caractères de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini écrit ses +leçons à l'intelligence de ses créatures, le catéchisme de l'infini?</p> + +<p>Si j'étais père de famille, au lieu d'être un solitaire de l'existence +entre deux générations tranchées par la mort, du passé et de l'avenir de +ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intérêt du +tombeau; ou si j'étais un instituteur de la jeunesse, chargé de lui +enseigner le plus rapidement et le plus éloquemment possible ce que tout +homme doit savoir du globe et de la race à laquelle il appartient, pour +être <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> vraiment intelligent de lui-même, je suspendrais un globe +terrestre au plancher de ma modeste école, et j'expliquerais, avec ce +miraculeux démonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place +et le mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements +de cette armée des astres, qui exécutent, chacun à son rang et à son +heure, la divine stratégie des mondes.</p> + +<p>Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre école avec +les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mènerais par la main mes petits +astronomes et mes petits géographes d'abord devant le globe, puis devant +ces cartes où ce globe se décompose en surfaces planes sur lesquelles +sont gravées, époque par époque, les superficies terrestres qui furent, +ou qui sont, ou qui seront des empires humains. À chacune de ces +superficies géographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui +donne sa signification, son caractère, sa corrélation avec les peuples +voisins, avec les temps, avec les idées, les religions, la politique de +telle ou telle date du globe.</p> + +<p>Quand nous aurions achevé ensemble ce tour du globe, cette chronologie +des choses <span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrés, +parcourue lentement en une année de stations devant ces cartes, et que +les volumes de l'histoire lue sur place joncheraient à nos pieds le +plancher de notre école, semblable à un navire qui aurait fait la +circumnavigation du globe et du temps, j'appellerais un à un mes petits +géographes, compagnons de notre navigation sur place; je leur +demanderais d'être à leur tour les pilotes de notre longue et +universelle expédition sur tant de mers, de côtes, de fleuves, de +montagnes, de terres inconnues; de nous dire où nous en sommes de cet +itinéraire géographique entrepris ensemble et accompli en une année +d'études aussi variées qu'intéressantes. Quel est ce continent? Quel est +ce climat? Quels sont les animaux, les fruits, les céréales, les +commerces? Quelle était la langue, quelle est la religion, les lois, les +mœurs, la politique, les dynasties ou les républiques? Par qui +fondées, par qui déclinantes, par qui remplacées? Quelle renommée +ont-elles laissée sur leurs ruines? Quels sont les deux ou trois grands +hommes qui ont signalé leur existence dans ces régions, par ces hautes +vertus ou par ces exécrables <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> crimes qui font vénérer à jamais +ou détester les prodiges de bien ou les monstruosités de mal qui +honorent ou déshonorent notre espèce? Comment ces nations taries se +sont-elles perdues comme des fleuves absorbés dans des nations +nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la mémoire des +hommes? Par qui ont-elles été remplacées?</p> + +<p>En un mot, la main d'un enfant, grâce à cet atlas mnémonique du monde, +nous décrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'à +nos jours les destinées universelles de la terre; vous auriez cherché à +faire un simple géographe, et vous auriez fait un historien, un +moraliste, un philosophe, un politique, un théologien universel, un +homme enfin embrassant d'un coup d'œil toutes les faces de +l'humanité.</p> + +<p>Notre cours de géographie serait devenu naturellement et nécessairement +un cours d'humanité tout entière. Sur ces océans de continents, +d'empires, de royaumes, de provinces, d'îles, de mers, de fleuves, de +montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessiné cet +atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous +enseignerait l'univers!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> Quel père de famille ne voudra se procurer ce merveilleux +instrument de science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a créé, +pour abréger le globe et pour l'éclairer sur toutes ses faces, afin que +les lieux racontent les choses, que les choses rappellent les hommes, +que les hommes retracent leur histoire, que les <i>cosmos</i> soient contenus +dans quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages, +muettes jusqu'ici, mais rendues tout-à-coup plus éloquentes qu'une +bibliothèque, soient devenues la photographie parlante du monde où nous +passons sans le connaître, mais qui nous dira lui-même, pendant que nous +passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera?</p> + +<p>Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes +milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrémités +de l'empire; combien le voyage eût été plus instructif et plus +intéressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous +eût raconté en même temps tout ce qui s'était passé avant vous sur +chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait +reproduit ainsi tous les faits et tous les <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> acteurs, en même +temps qu'il reproduisait le lieu de la scène de tous ces grands drames +de l'humanité!</p> + +<p>C'est ce que fait l'<span class="smcap">Atlas</span> que M. Le Chevalier édite aujourd'hui pour +ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent +profiter de la vie.</p> + +<p>Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'acquisition de cet +instrument de lumière, qui double le jour en le répercutant.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME ONZIÈME.</p> + +<p class="p2 center">Notes</p> +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<a href="#footnotetag1"><b>1</b></a>: Hélas! je ne les ai plus, mais ils ont mon cœur.</p> + +<p><i>26 avril 1861.</i></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<a href="#footnotetag2"><b>2</b></a>: Nous apprenons, en envoyant ces feuilles à l'impression, +que M. Dufour, l'auteur de ces magnifiques cartes, épuisé avant l'âge +par ce travail surhumain de tant d'années, vient de laisser tomber de sa +main le compas, seul instrument du salut de sa pauvre famille, et que +son seul moyen d'exister aujourd'hui est une part du prix de cet atlas +qui lui coûte son infirmité précoce. Nous espérons que cette infortune +de l'éminent géographe plaidera mieux que nous en faveur d'un ouvrage +rendu plus intéressant encore par le travail incomparable de l'illustre +graveur Dyonnet.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature, by +Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE *** + +***** This file should be named 38736-h.htm or 38736-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38736/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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