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+Project Gutenberg's Cours Familier de Littérature, by Alphonse de Lamartine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cours Familier de Littérature
+ (Volume 11)
+
+Author: Alphonse de Lamartine
+
+Release Date: February 2, 2012 [EBook #38736]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
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+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
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+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME ONZIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1861
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ XI
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
+56.
+
+
+
+
+LXIe ENTRETIEN.
+
+Premier de la sixième année.
+
+SUITE DE LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.
+
+
+I
+
+«La nature, qui prédestinait l'Angleterre à cette importance, lui avait
+donné un caractère qui a ses défauts sans doute, mais qui a la
+prédestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les
+conditions du gouvernement d'eux-mêmes et des autres: ils sont
+réfléchis, ils sont audacieux et ils sont persévérants. Leur génie est
+naturellement hiérarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois
+humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment
+égoïste de leur supériorité leur donne un orgueil collectif et national
+qui fait une partie de leur force comme peuple. _Je m'estime quand je me
+compare_, c'est le mot des Anglais.
+
+Ils ont le sentiment de la liberté, par suite de cet orgueil; mais ils
+ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur
+civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans
+les mobiles démocraties, gouvernements des passions et des caprices du
+peuple; la hiérarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de
+la durée. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme
+au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs
+classes subalternes.
+
+Une monarchie, pour personnifier seulement leur majesté nationale; une
+aristocratie, pour perpétuer leur civilisation; un peuple libre, pour
+justifier leur orgueil civique: voilà leur trinité nationale. Liberté à
+la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre partout;
+mais ordre raisonné plutôt qu'imposé. Quelle république, quelle
+noblesse, quelle royauté dans un même peuple! Celui qui ne l'admire pas
+n'est pas digne de parler des sociétés civiles.
+
+De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est
+résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez
+eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie
+véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées
+desservies par les Océans.
+
+
+II
+
+Or la France peut-elle espérer un allié fidèle, solide, permanent, dans
+ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec
+courage: non! L'égalité de grandeur, quoique de grandeur diverse dans
+les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que l'Angleterre
+renonçât à la terre ou que la France renonçât à la mer, et que chacun de
+ces deux peuples se contentât de l'empire d'un seul des deux éléments.
+Voyez le blocus continental de Napoléon provoquant le blocus maritime de
+l'Angleterre! L'orgueil légitime de l'Angleterre n'abdiquera jamais (et
+nous ne l'en blâmons pas) une grande part d'influence et d'action sur le
+continent européen.
+
+L'ambition, légitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de
+prétention navale considérable sur les mers. Son commerce n'en aurait
+pas besoin; ses colonies pourraient s'anéantir sans ruiner la mère
+patrie, décoration plutôt qu'élément vital de sa puissance: mais son
+aptitude à la marine militaire, mais ses grandes gloires et la défense
+de ses côtes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et
+l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes
+choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la
+passion, troisième élément plus indomptable encore que les deux autres;
+la passion de la rivalité, qu'une grande nécessité peut faire taire un
+moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui se
+combattent dans le sein de leur mère, l'Europe.
+
+
+III
+
+La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise,
+ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être
+bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à
+l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme
+cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit
+régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de
+l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans
+une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de
+s'informer de quel parti est l'Angleterre, toujours et invariablement du
+parti opposé à l'avis de la France; et il en est de même de la France,
+quoique avec moins d'animosité systématique.
+
+Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se
+compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique
+en paix officielle avec Londres.
+
+L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des
+soldats.
+
+Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut
+intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et
+proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la
+légitimité des insurrections des armées et des insurrections
+antimonarchiques des peuples.
+
+La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des
+colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique
+précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de
+l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à
+la France.
+
+La France veut refréner les Barbaresques sur la côte d'Afrique:
+l'Angleterre conteste l'occupation très-inoffensive de l'Algérie.
+
+En 1858, la France veut intervenir en Italie, à tort ou à droit, contre
+l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de
+toute son éloquence dans ses tribunes.
+
+La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralité
+envers le reste de l'Italie après ses victoires: l'Angleterre change à
+l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonnée par la
+France, et pousse le Piémont, la France, l'Italie entière aux extrémités
+où nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, même dans
+l'anarchie du continent.
+
+La France veut, très-sagement cette fois, se prémunir sur ses frontières
+du midi contre une Italie unitaire, alliée des Anglais: l'Angleterre
+proteste contre cette prudence trop légitime, et crie à la conquête,
+quand il n'y a de conquérant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet
+britannique.
+
+Ainsi partout, ainsi toujours, dès qu'il y a une folie française sur un
+point du globe, l'Angleterre est là pour en profiter; dès qu'il y a un
+intérêt légitime de la France quelque part, l'Angleterre est là pour le
+combattre. Comment chercher une alliance politique organique dans une si
+vigilante inimitié? N'y pensez pas: ce qu'il faut à la France et à la
+civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est la paix, la paix
+difficile, la paix agitée, mais la paix méritoire, la paix utile au
+monde, mais la paix l'oeil ouvert et la main armée.
+
+En résumé, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais!
+
+
+IV
+
+Après l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens à la nature,
+que voyez-vous? la Russie.
+
+La Russie sera certainement un jour une alliance très-puissante et
+très-fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêt, pour
+la France. Napoléon a tenu cette alliance russo-orientale dans la main
+après qu'il avait décomposé l'Allemagne et conquis l'Italie jusqu'à
+Naples; mais il a brisé cette alliance, en la jetant à terre dans un
+mouvement d'impatience, pour tenter son expédition chimérique de
+Moscovie, et en forçant du même coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie à
+secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en
+perspective, a reculé pour nous dans un horizon de plusieurs siècles; et
+pourquoi? Vous allez le comprendre.
+
+Les alliances se fondent sur un intérêt commun.
+
+Quels sont aujourd'hui les intérêts de la Russie? Elle en a deux: se
+consolider en Pologne, empiéter sur les provinces du Danube, s'annexer
+les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie
+d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie
+asiatique, posséder le littoral de la mer Noire, s'y créer une marine
+militaire sur les débris de sa marine détruite de Sébastopol; s'emparer
+ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher
+de là d'un côté, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et vers
+le Nil; marcher de l'autre côté, par la Grèce et l'Albanie, vers le fond
+de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras ainsi étendus,
+étreindre l'empire de Constantin annexé à l'empire de Pierre le Grand.
+Voilà son destin, voilà sa nature, voilà sa pensée, même quand elle ne
+pense pas: la force des choses pense sans elle.
+
+
+V
+
+Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le
+contraire de ces intérêts russes.
+
+Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne,
+comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates,
+serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France
+libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un
+empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser
+l'Autriche, notre seul boulevard contre cette pression des successeurs
+de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes.
+
+Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les
+Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de
+deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de
+soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions
+d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares,
+politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les
+vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle
+alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes.
+Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les
+Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier
+sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter
+cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies,
+auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les
+fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre
+l'alliance antipolonaise; la France catholique aurait crié anathème
+contre le patriarche grec.
+
+La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les
+escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de
+Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception
+peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls
+de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la
+Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes
+et des Français.
+
+L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses
+armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu
+pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré
+les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie
+royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un
+ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas;
+mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les
+historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla
+jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et qu'elle ne fut jamais
+qu'un sujet de conversation entre des diplomates français étourdis et
+impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, forfanterie de
+cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme une menace,
+mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou imaginé
+l'impossible.
+
+
+VI
+
+Et en Orient, quels sont les intérêts de la France? Sont-ils, comme on
+le dit, de doubler l'omnipotence de la Russie en lui livrant pour
+dépouille la moitié la plus fertile, la plus opulente, la plus maritime
+du monde méditerranéen, dont la France est la plus tributaire par ses
+ports sur cette mer de tous les commerces?
+
+Ces intérêts sont-ils d'étendre cet empire russe, déjà si débordant, de
+Varsovie à Babylone, de la Laponie à l'extrême Arabie, de la mer du
+Nord à la mer de l'Inde?
+
+Sont-ils de réunir quatre cents millions de sujets sous un seul sceptre?
+
+Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel
+empire avec la France par la Méditerranée, en lui livrant les portes des
+Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontières
+maritimes de la Russie?
+
+Si c'est là votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc
+avez-vous fait, très-sagement et très-héroïquement, il y a quatre ans,
+la guerre de Crimée? pourquoi donc avez-vous coulé sous vos boulets,
+dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port
+prématuré de Sébastopol? Étiez-vous fous alors, ou êtes-vous sages
+aujourd'hui, de livrer l'indépendance de l'univers aux czars, dans
+l'intérêt d'un petit prince des Alpes qui veut régner à Rome et à
+Naples plutôt qu'à Turin?
+
+
+VII
+
+Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité
+de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais
+qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de
+l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance,
+très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être
+anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie
+britannique et avec l'ambition moscovite.
+
+Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des
+subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si
+elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur
+ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de
+sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la
+France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre
+le prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin qui
+n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces, dans
+ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne au
+moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec
+complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un
+bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à
+Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du
+vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après
+son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La
+Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de
+Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à
+laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de
+se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est
+qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune
+négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie
+acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence,
+n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est de décomposer
+pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. Quelle alliance
+sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui représente
+l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au coeur de
+l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde contre nous en
+deçà du Rhin, qui représente enfin l'_unité allemande_ en espérance dans
+l'Allemagne du Nord? L'_unité allemande_, la perspective la plus
+antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de l'absurde,
+génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes! l'abaissement de
+notre puissance en Europe! quatre-vingts millions d'Allemands groupés en
+une seule puissance active contre trente-six millions de Français! unité
+destructive de tout équilibre et de toute paix, unité de
+l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la France que le rêve
+antifrançais de l'_unité_ de l'Italie à laquelle nous sommes assez
+aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce autre chose
+que la coalition en permanence contre la France?
+
+Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat
+que l'unité allemande, sous la monarchie de la Prusse, serait donc tout
+simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un illuminé peut
+la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime.
+
+
+VIII
+
+Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un
+prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et
+favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples
+que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la
+satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour
+l'extension illimitée de la Russie.
+
+Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.
+
+J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le
+cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous
+récrier, étudions.
+
+Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la
+monarchie universelle de Charles-Quint; aujourd'hui que la Russie,
+improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons en
+Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la
+Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque
+allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche?
+C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre
+l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le
+versant oriental de la mer ottomane. Nous disons _seul_, parce que du
+côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de
+résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique;
+livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de
+l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les
+dépouilles.
+
+Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient
+n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre
+la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France?
+L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie,
+huit cent mille hommes que nous n'avons ni à lever ni à payer pour
+défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence
+moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne
+serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire
+d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne
+font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est
+naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les
+cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la
+nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui
+les contractent pour le salut commun.
+
+Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est
+l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de
+la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité
+allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en
+permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous?
+La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de
+l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité
+allemande, exactement les mêmes intérêts que la France? L'alliance, de
+ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas écrite par la
+communauté des intérêts de la France et de la maison d'Autriche?
+Favoriser de ses voeux ou de sa diplomatie la Prusse contre l'Autriche,
+n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la France? Aussi voyez
+avec quel instinct révélateur de haine contre la France l'Angleterre,
+depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle pas toujours cultivé
+à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance obstinée de l'Angleterre
+avec le cabinet de Berlin doit éclairer le cabinet des Tuileries:
+l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une alliance française.
+
+Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet
+de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis
+quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si
+elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer,
+vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était
+moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et
+ses amours cachent toujours un _mal-vouloir_ contre la France. Votre
+boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le cabinet
+de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le danger!--témoin
+l'_unité italienne_ et l'_unité allemande_, ces deux écueils où
+l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.
+
+
+IX
+
+Ces deux grands intérêts vitaux, résister au débordement russe en
+Occident et en Orient, et résister à l'unité allemande bien plus encore
+qu'à l'unité italienne, sont donc deux intérêts communs, identiques à
+l'Autriche et à la France. L'alliance sur ces deux points entre la
+France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais imposée. Supposez
+un moment par la pensée que l'Autriche se soit évanouie dans la nuit,
+que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorbé tous les
+membres de la confédération allemande, que l'unité de l'Allemagne fasse
+le pendant de l'unité italienne, et demandez-vous ce qu'il en serait de
+la France à son réveil!--Partisans dénaturés de ces unités
+antifrançaises, savez-vous ce que vous aurez? L'UNITÉ RUSSE!--Voilà ce
+qu'à votre insu vous poursuivez! Ô Mirabeau! ô grande clairvoyance
+éteinte avant le temps, tu l'avais prévu, tu l'avais dit! Mais alors la
+France n'avait pas le vertige des unités, qui sont sa perte, contre les
+fédérations et contre les équilibres, qui font son salut!
+
+
+X
+
+Pourquoi donc, me dira-t-on, ce système d'alliance que vous proclamez le
+seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore?
+Pourquoi les cent voix populaires de la France répètent-elles, à la
+suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre
+l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et
+qu'ils n'ont pas encore réfléchi à ce qu'ils proclament; c'est ensuite
+parce que le vieil écho des casernes impériales du premier empire n'a
+pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre à
+l'Autriche depuis Leipzig jusqu'à Fontainebleau; c'est enfin parce que
+deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont
+malheureusement interposées entre la France et l'Autriche depuis les
+traités de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout,
+devaient, tant qu'elles n'étaient pas tranchées, empêcher la France et
+l'Autriche de se reconnaître et de s'allier.
+
+
+XI
+
+Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si
+mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers
+diplomatiques.
+
+Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.
+
+On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y oppose,
+détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire ottoman.
+Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en Occident; les
+remplira qui pourra!
+
+Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre
+sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir.
+
+Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?
+
+Qu'arriverait-il de l'Europe?
+
+On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées,
+possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace
+peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une
+même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des
+Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un
+empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en
+était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle
+croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au
+profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou
+l'extermination des Ottomans; mais cette statistique de l'empire
+ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont les
+intéressés bercent les multitudes.
+
+Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie
+religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des
+chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont
+jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur
+culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant
+de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme,
+proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela
+autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha
+processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer
+solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à
+toutes les religions.
+
+La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans
+toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni
+persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent
+seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs
+paroles le culte mahométan. On partagea les temples entre les
+religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes.
+
+Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui
+couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient
+proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit,
+comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus
+nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de
+leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les
+monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages
+éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond
+de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout
+crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses
+trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se
+ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes
+des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population,
+exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée
+dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de
+l'industrie, du commerce, de la navigation, de la prospérité dans tout
+l'empire?
+
+Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme,
+que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la
+Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie
+soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit
+chrétienne?
+
+Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure,
+jusqu'aux pieds du _Taurus_, les villages chrétiens soient mêlés aux
+villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle
+des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse,
+dans toutes ces parties de l'empire?
+
+Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction
+dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les
+chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent,
+possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de
+leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la
+différence.
+
+Ils administrent mal, voilà tout leur crime aux yeux des Européens. Ce
+vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on peut même dire
+qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise administration; il
+tient aux lieux, aux climats, à la configuration des terres, aux
+montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles profondeurs de
+plaines incultes, comment l'administration des tribus peut-elle être
+autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et indirecte? Comment des
+peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, demain à cent lieues,
+suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver dans les steppes,
+toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux leurs familles et
+leurs tentes, comment de pareilles populations pourraient-elles se
+prêter au genre d'administration directe, uniforme et sédentaire de
+l'Europe? La tente et la maison établissent des modes d'administration
+et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des systèmes
+représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des tribunes à des
+peuples qui parlent des langues différentes; donnez la liberté de la
+presse aux sauvages Kurdes des frontières de Perse; donnez des préfets
+et des receveurs généraux aux huttes des Tartares, aux tentes errantes
+de l'Éthiopie ou de la Mecque!
+
+Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des
+peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables,
+est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté
+à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de
+leurs chevaux la liberté illimitée du désert!
+
+L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen,
+vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il
+faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître
+l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau;
+en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source
+dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte,
+des nuées encore inconnues de l'Abyssinie.
+
+
+XII
+
+Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou
+errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer,
+en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant
+sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais
+que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou
+quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment
+remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le
+concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou
+non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez
+intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour
+gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs;
+mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de
+population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des
+_Éthiopiens_, des _Cophtes_, des _Abyssins_, des _Égyptiens_, des
+_Arabes_, des _Bédouins_, des _Kurdes_, des _Syriens_ natifs, des
+_Syriens grecs_, des _Juifs_ de Jérusalem et des _Juifs_ de Samarie, des
+_Mutualis_, des _Druses_, des _Maronites_, des _Insulaires_, des
+_Candiotes_, des _Cypriotes_, des _Arméniens_, des _Tartares_, des
+_Caucasiens_, des _Hymirètes_, des _Bulgares_, des _Serbes_, des
+_Albanais_, des _Grecs_ surtout en nombre considérable; en tout, je
+crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de moeurs, de
+sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.
+
+Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y
+existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman,
+si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la
+violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion
+semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les
+unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent,
+de manière à former un noyau, une unité quelconque de peuple; mais elles
+sont séparées par d'autres groupes de populations différentes qui
+interceptent les communications entre elles et qui leur sont
+antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder
+aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le
+granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus
+se conglomérer en masse imposante.
+
+Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le
+Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen
+par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la
+Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis
+elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des
+millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les
+îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est
+noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au
+delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, comparée aux
+Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd
+au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, kurdes,
+persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les peuples
+noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.
+
+
+XIII
+
+Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez
+agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour
+s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population
+héritière des Turcs.»
+
+Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres,
+disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre
+elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races
+vivent, et que, si l'on mettait aux voix _à qui l'empire_, il n'y a pas
+une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt
+qu'aux Grecs; aux Turcs plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs plutôt qu'aux
+Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races faibles et
+tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour nous
+défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire turc que
+le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales qui nous
+haïssent.»
+
+La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante
+des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races
+ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se
+dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les
+Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la
+Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les
+Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la
+paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs
+schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces
+conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les
+antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs
+rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces querelles, le
+saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie stupide de ces
+sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire.
+
+
+XIV
+
+Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie
+surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par
+les puissances européennes elles-mêmes?
+
+Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer
+trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les
+Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette
+monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais
+nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu,
+à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du
+danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer
+si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le
+sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a bien fait.
+Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de la liberté
+et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a été là à sa
+place, à la tête de la civilisation contre la force.
+
+Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne
+serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour
+la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait
+la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée,
+la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première
+puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes
+françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que
+l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait
+le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.
+
+Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les
+Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ
+de bataille de l'Europe.
+
+Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera
+et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité
+navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié?
+Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en
+Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements?
+Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la
+Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant
+nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre,
+et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La
+puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la
+France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare
+de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses
+rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter
+ou leur livrer une telle proie.
+
+
+XV
+
+L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une démolition
+prochaine qui donnera de l'air à l'Europe, de la place aux rivalités de
+l'Europe, de la paix aux intérêts rivaux des puissances, des progrès aux
+civilisations chrétiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une
+guerre aussi vaste, aussi prolongée que les ambitions de l'Europe; ou
+bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la
+civilisation européenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient à
+la fois.
+
+Ces deux civilisations tendent à se rapprocher et à se fondre: votre
+politique est de favoriser ce progrès parallèle, en maintenant l'empire
+ottoman à la place qu'il occupe sur la carte, et en protégeant par un
+grand _concordat politique_ avec le chef nominal, et en ce moment
+très-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du
+Grand-Seigneur par le gouvernement, et tributaires de l'Europe par
+l'origine, les moeurs, les religions; c'est ce grand _concordat_ entre
+la Turquie et l'Europe qui doit être en ce moment la pensée dominante de
+la diplomatie française. Que la France y pense. Elle aura fait ainsi
+plus qu'une conquête: elle aura fait l'ordre français en Turquie, au
+lieu du désordre européen.
+
+
+XVI
+
+L'autre question, c'est l'Italie; elle brûle en ce moment, et l'incendie
+imprévoyant que le Piémont y a allumé, et que la France n'a pas étouffé
+à temps, menace de consumer toute l'Europe.
+
+Essayons d'en décomposer les éléments et d'en chercher une solution
+compatible avec le rétablissement de l'équilibre et avec le maintien de
+la paix en Europe.
+
+La diplomatie n'était autrefois que nationale; depuis la révolution, la
+diplomatie est en quelque sorte européenne. On ne traitait qu'avec les
+cours; on traite maintenant, dans une certaine proportion, avec
+l'opinion. L'élément nouveau appelé l'opinion, force morale, s'est mêlé
+aux autres éléments de force matérielle que les négociations et les
+traités avaient pour objet de concilier et d'asseoir.
+
+Cela est nécessaire à dire, avant de parler de ce qui se remue
+aujourd'hui en Italie.
+
+
+XVII
+
+L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel
+de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par
+l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait
+depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes
+puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe.
+Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs
+gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et
+grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde était
+toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les
+classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en
+haut que les peuples pensent, c'est par le coeur que les peuples
+sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.
+
+Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne,
+était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a
+beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête
+ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas,
+mais les armées manquaient aux tribuns.
+
+Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont,
+race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par
+des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt
+pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses
+deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre
+en main sa cause, je vais en faire la mienne. Ma monarchie, jusqu'ici
+de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des monarchies,
+va grandir en un moment, non pas comme une puissance régulière et par un
+accroissement progressif, mais à la manière des explosions
+révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions d'âmes, d'un
+trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une armée de cinq
+ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée. Monarque d'une si
+riche péninsule, chef courageux d'une si imposante armée, présent par
+l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou six capitales, maître
+de mille lieues de côtes couvertes de ports militaires sur la
+Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les fermer aux escadres ou
+aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire compter l'Autriche et
+au besoin la France avec moi; c'est un terrible poids à placer ou à
+déplacer dans la balance du continent que trente millions d'âmes, cinq
+cent mille hommes, l'alliance nécessaire de l'Angleterre et un drapeau
+qui sera, à mon gré, selon les circonstances, celui de la monarchie
+absolue, celui de la dictature soldatesque, ou celui de la révolution!»
+
+Que dites-vous de l'ambition d'un si grand coeur dans un si petit
+prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans
+doute; mais la France aussi n'est plus la France!
+
+En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de
+soldats sur nos Alpes;
+
+En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million
+d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;
+
+En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une _armada_
+britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au
+premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de
+l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de
+Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot:
+Il n'y a plus de Pyrénées!
+
+Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a
+saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie.
+L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de prendre une
+position si redoutable contre la France.
+
+
+XVIII
+
+La France, cependant, qui devait se borner à empêcher les envahissements
+autrichiens contre le Piémont, à prévenir les interventions étrangères
+dans les États italiens, à favoriser, sans y intervenir de la main, le
+système fédératif entre les nationalités italiennes, la France a prêté
+deux cent mille hommes, des millions et deux victoires à la pensée
+antifrançaise du Piémont. Nous ignorons ses motifs, à plus longue vue
+que les nôtres, sans doute; les cabinets à une seule tête sont les plus
+sûrs des secrets d'État.
+
+Mais nous voyons se développer jusqu'ici une diplomatie
+anglo-piémontaise de nature à donner un jour de grands motifs
+d'inquiétude à la France sur sa sécurité en cas de guerre avec le
+continent ou en cas de guerre avec la Grande-Bretagne. Car ne nous
+faisons pas d'illusion sur l'éternelle reconnaissance et sur
+l'indissoluble alliance entre la France et la monarchie piémontaise de
+l'Italie _une_: les rois hommes d'honneur, les ministres qui se
+respectent, peuvent être reconnaissants par honneur, par pudeur, par
+intérêt momentané; mais les rois meurent, les ministres passent, les
+cabinets restent avec l'esprit de leur situation géographique en Europe.
+Or l'allié nécessaire de l'Angleterre sur le trône unique de l'Italie,
+trop voisin de la France, ne sera jamais un allié de la France contre la
+volonté de l'Angleterre.
+
+Si nous voulons des alliés sûrs au delà des Alpes, et nous avons le
+droit de les vouloir, ne permettons pas à une seule maison royale
+d'affecter la monarchie universelle de l'Italie, et de retourner contre
+nous, à la merci de l'Angleterre, cette monarchie universelle que nous
+aurions nous-mêmes fondée contre nous-mêmes. Où serait l'équilibre? où
+serait la paix?
+
+
+XIX
+
+Que devons-nous, libéralement et nationalement, à l'Italie?
+
+Empêcher l'Autriche d'empiéter sur les États italiens, piémontais ou
+autres dont les traités ont garanti l'indépendance, afin que l'Italie,
+destinée à être libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop
+pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mêmes
+au midi de l'Europe.
+
+Que devons-nous de plus à l'Italie, le Piémont compris?
+
+Des voeux sincères, et des bons offices licites au besoin, pour que ces
+diverses et inconsistantes nationalités constituées dans la Péninsule se
+développent en institutions propres, favorables à leur liberté, et se
+groupent en confédérations indépendantes pour se protéger mutuellement
+contre l'Autriche ou contre toute autre puissance armée, anglaise,
+russe, prussienne, même piémontaise, qui tenterait ou de les conquérir
+ou de les monopoliser à son profit. Enfin nous lui devons une force
+française, toujours prête à garantir cette confédération italienne.
+
+Voilà ce que nous devons à l'Italie, et pas plus; mais ce que nous
+impose le Piémont, encouragé dans son _ambition à outrance_ par
+l'Angleterre, est-ce bien cela?
+
+Quoi! devons-nous au Piémont deux victoires par mois et cinquante mille
+hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que
+françaises, à la formidable unité d'une monarchie piémontaise, où nous
+devons avoir l'oeil, si nous n'y avons pas la main?
+
+Devons-nous au Piémont le fardeau à perpétuité de deux cent mille
+hommes, toujours sur pied pour aller défendre au besoin, à toute heure,
+la monarchie unitaire du Piémont contre quiconque voudra, du nord ou du
+midi, résister à ce monopole de la maison de Savoie?
+
+Devons-nous au Piémont le sacrifice de tout ce qui a constitué
+jusqu'ici, parmi les sociétés civilisées, ce qu'on appelle _le droit
+public_, le droit des gens: le respect des traités, la sainteté des
+limites, la légitimité des possessions traditionnelles, l'inviolabilité
+des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui devons-nous le
+droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces neutres et dans
+toutes les capitales où un caprice ambitieux le porte, au nom d'une
+prétendue nationalité que le Piémont invoque pour lui en la foulant aux
+pieds chez les autres?
+
+Devons-nous au Piémont le débordement, sans déclaration de guerre et
+sans titre, de ses baïonnettes dans toutes les principautés à sa
+convenance dans l'Italie septentrionale?
+
+Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main
+armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre
+fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté
+des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold,
+le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône?
+
+Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais,
+dans ces États du pape avec lesquels le Piémont n'était pas en guerre,
+et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome, semblaient
+devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des territoires? Le
+drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle irrévérence, je
+ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés intimes à qui nous
+venions de rendre des services aussi éclatants que Magenta et Solferino?
+
+Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée
+piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de
+Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples
+portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et
+d'alliance?
+
+Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans
+Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un
+royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement
+d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime
+par la maison de Savoie?
+
+Devions-nous au roi de Piémont le droit impuni d'aller, à la tête d'une
+armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son dernier asile, à
+Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du despotisme de son
+père, n'avait pas même permis de commettre des fautes qui motivent
+l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce droit des
+boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des enfants, des
+jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on n'est pas en
+guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de la même
+famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui veut
+universaliser la monarchie?
+
+Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que,
+pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau
+prétexte de la liberté à porter aux peuples.
+
+La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée;
+la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la
+pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte,
+n'est qu'une ignominieuse servitude.
+
+Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et incontestable de se
+donner la liberté chez eux, de détruire ou de constituer le gouvernement
+national qui leur convient; mais nul n'a droit de leur imposer, sous le
+nom de _liberté_ et le canon sur la gorge, la monarchie de la maison de
+Savoie.
+
+Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de
+l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait
+à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de
+ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et
+aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand _hors
+la loi_, _ex lege_, du droit des nations.
+
+Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en
+lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de
+la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi
+responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte
+elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour
+défendre son royaume et pour l'agrandir contre ces mêmes envahissements
+qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.
+
+La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne
+pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français
+versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité
+monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national
+créé contre la sécurité de la nation française.
+
+C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour
+toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des
+trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne
+plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu
+de droit public!
+
+
+XX
+
+La France ne fera certainement pas la partie si belle à ses dangereux
+alliés de Turin, et à ses adversaires naturels de Londres.
+
+Que fera-t-elle, si elle est bien inspirée par l'évidence des dangers
+futurs que l'unité monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle
+situation que cette unité monarchique piémontaise donne contre nous en
+permanence à l'Angleterre, nous prépare?
+
+Elle se dira, dans sa sagesse, ceci:
+
+Le mouvement libéral, national, né de lui-même, de son sol et de sa
+pensée en Italie, est beau de souvenir et d'espérance.
+
+L'aspiration d'une grande race éclairée, courageuse, à rentrer en
+possession d'elle-même, est un droit; c'est la légitimité de l'âme des
+nations.
+
+Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au
+besoin favoriser ce droit, s'il était nié ou attaqué dans son exercice
+par des puissances étrangères à l'Italie.
+
+
+XXI
+
+Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de
+l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive
+ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays
+le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes
+rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au
+secours de l'indépendance du Piémont.
+
+Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri
+par les institutions de Léopold Ier, s'affranchisse d'une dynastie
+qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son
+ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution
+spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne
+vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.
+
+
+XXII
+
+Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur
+libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement
+politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille
+être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté
+traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la
+nation romaine par des institutions représentatives et par des
+administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient
+_Pétrarque_, _Rienzi_, _Dante_, les souvenirs de sa république avec le
+séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous
+immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la
+puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre
+les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux
+est le droit commun: le droit des peuples, le droit des républiques, le
+droit des théocraties, je dirai plus, le droit du destin. Ne mettons pas
+la main entre la Providence et son oeuvre. L'oeuvre que vous voudrez
+faire sera précaire; l'oeuvre qu'elle accomplira elle-même par la main
+des peuples et par la main de son premier ministre, le temps, sera
+durable. Qui a donné au Piémont le droit de juger ou de préjuger de la
+volonté des Toscans, des Romains, des Napolitains, des Siciliens, et de
+préjuger de la volonté vraie de ces peuples à son profit? Le jugement
+des intéressés exprimé par des armées et rédigé par des conquêtes est
+suspect à tout le monde.
+
+
+XXIII
+
+Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle
+ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à
+cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore
+enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un orage; qu'ensuite
+il jette une constitution hasardée à ses peuples pour apaiser
+l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements royaux
+derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant qu'elle
+les ramasse;
+
+Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres
+incapables ou perfides;
+
+Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se
+joindre à ses ennemis;
+
+Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des
+Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir;
+qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères,
+ses jeunes soeurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la
+majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa
+patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les
+Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté
+les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre,
+avec ses armées dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion,
+écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le dernier palais
+d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son parent
+innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par ses
+canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation
+impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même
+de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la
+diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles
+audaces contre le droit des peuples?--Aussi voyez comme l'orgueil
+national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile
+commence à protester par son soulèvement de coeur contre une annexion
+aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur
+paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!
+
+Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son
+libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par
+un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume,
+ces millions d'hommes de coeur, regardant disposer d'eux comme d'un
+troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le roi de
+Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs pareils
+de population, contre tout droit et contre toute nature, peuvent-ils
+faire augurer au monde politique pour une unité monarchique de l'Italie,
+dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente pour tête que
+des gueules de canon?
+
+
+XXIV
+
+Mais, si cette unité piémontaise de l'Italie, conception désespérée
+d'une péninsule justement impatiente de nationalité qui ressuscite, ne
+présente à l'Italie monarchisée qu'une perspective de déchirement
+intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne présente, au premier
+grand trouble européen, que la perspective d'un reflux redoutable de
+l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unité de la monarchie
+de Turin, à Naples, à Palerme, à Rome, à Florence, à Milan,
+présente-t-elle à la diplomatie pacifique de la France dans un prochain
+avenir?
+
+Examinons, et récapitulons:
+
+Nous avons vu que l'alliance autrichienne était la seule alliance
+d'équilibre et de paix pour la France, d'ici à très-longtemps.
+
+Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tête d'un roi de Piémont,
+rend à jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche.
+
+Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tête d'un roi
+soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Piémontais,
+tendra éternellement par sa nature à inquiéter l'Autriche, non-seulement
+en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, dès
+aujourd'hui, former des légions hongroises et proclamer hautement le
+plan d'insurger la Hongrie et de démembrer l'Autriche?
+
+Or la seule menace d'insurger la Hongrie précipite de nouveau l'Autriche
+dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes
+français et italiens, complices à leur insu de cette pensée
+antifrançaise et antiitalienne: «Prenez-y garde! la première
+insurrection fomentée par vous en Hongrie refait la sainte alliance.
+
+«La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-là tous leurs ressentiments,
+pour écraser de leurs armées combinées les mouvements de la Hongrie, qui
+pourraient remuer aussi la Pologne.--Avais-je tort? Demandez-le au
+congrès de Varsovie: tout son mystère est percé à jour par qui sait lire
+à travers les murailles.»
+
+La monarchie unitaire piémontaise en Italie, à la tête de cinq cent
+mille hommes, et l'Autriche toujours menacée, seraient donc sans cesse
+l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se défendre et
+reconquérir.
+
+
+XXV
+
+Qu'en résultera-t-il pour nous, France?
+
+Serons-nous alliés à tout prix de la monarchie unitaire du Piémont en
+Italie?
+
+Serons-nous alliés de l'Autriche?
+
+Si nous sommes alliés de l'Autriche, nous agirons contre notre nature et
+contre nos intérêts en aidant l'Autriche à reprendre une situation
+prépondérante en Italie.
+
+Si nous sommes alliés de l'unité monarchique piémontaise en Italie, nous
+serons quatre puissances militaires réunies en une seule agression
+contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie.
+
+Qu'arrivera-t-il?
+
+Nous anéantirons inévitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance
+contre elle. Or, l'Autriche anéantie stupidement par nous,
+qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que
+toute chose au monde.
+
+Premièrement, nous aurons fait cette monstruosité antifrançaise, l'UNITÉ
+DE L'ALLEMAGNE sous la main anglaise de la Prusse, c'est-à-dire l'unité
+de cinquante millions d'Allemands liés à l'Angleterre contre trente-six
+millions de Français seuls dans le monde.
+
+Secondement, nous aurons renversé, en détruisant l'Autriche, notre seul
+boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et
+sur l'Italie. Le monde sera, quand la Russie voudra, moscovite. Il n'y
+aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien la
+France, sans alliance, sera obligée de descendre à la subalternité des
+puissances secondaires; ou bien encore la France, comme après Azincourt,
+sera obligée de se reconquérir elle-même par une énergie qui est en
+elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son sang.
+
+Voilà ce que nous aura coûté la monarchie unitaire du Piémont en Italie!
+Je défie le logicien diplomate le plus intrépide d'arriver pour la
+France à un autre résultat d'une monarchie unitaire italienne suscitée
+par l'Angleterre et réalisée dans la maison de Savoie.
+
+
+XXVI
+
+Quelle doit donc être, dans une crise si délicate, si compliquée et si
+destructive de l'équilibre européen, la conduite diplomatique de la
+France?
+
+Cette conduite nous est tracée par les considérations très-irréfutables
+que nous venons de dérouler devant vous.
+
+Ces considérations, je les récapitule en finissant:
+
+L'alliance russe est prématurée de plusieurs siècles pour la France.
+Cette alliance livrerait l'Orient à la Russie sans fortifier la France
+en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimitié à
+mort de l'Angleterre.
+
+L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa
+situation géographique, la pointe de l'épée russe sur le coeur de la
+France; puisque, par son ambition et par ses affinités traditionnelles,
+la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa
+rivalité germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unité
+allemande, unité que nous devons craindre comme la mort.
+
+L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature,
+ne peut pas abdiquer la prépondérance sur les mers, et que la France,
+par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prépondérance sur le continent.
+
+Deux rivalités légitimes et organiques s'opposent ainsi à la sincérité
+d'une alliance anglo-française.
+
+Ces deux grands peuples peuvent être pacifiés, jamais alliés, tant que
+la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre
+voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui;
+l'alliance, non! Ces deux individualités ne sont pas condamnées à se
+faire la guerre, mais elles sont destinées à se faire toujours
+contre-poids.
+
+
+XXVII
+
+L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqué les
+pensées gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en
+Europe, et même d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas,
+l'alliance autrichienne est la seule qui réponde à la fois à tous les
+intérêts légitimes de l'Autriche et à tous les intérêts de sérieuse et
+de légitime grandeur de la France.
+
+La France seule empêche la Prusse de conspirer l'unité allemande par
+l'anéantissement de l'Autriche;
+
+La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie;
+
+La France prévient, de concert avec l'Autriche, le démembrement européen
+de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire à la Russie, toujours
+convoitante.
+
+Tous ces intérêts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne.
+
+De son côté, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne méridionale contre
+la Prusse, empêche l'accomplissement fatal de l'unité allemande, qui
+serait la fin de tout équilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et
+sur le Danube ottoman. L'Autriche est le _nec plus ultra_, la colonne
+d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard
+découvrirait la France.
+
+L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie.
+Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc nécessaires
+l'une à l'autre.
+
+Le seul obstacle de l'alliance entre la France et l'Autriche, c'était
+l'Italie. Cet obstacle est à moitié renversé depuis la campagne de
+France en Italie, et depuis le refoulement des prétentions autrichiennes
+au pied des Alpes et sur l'extrême rive de l'Adriatique.
+
+Rien de plus négociable aujourd'hui qu'une constitution géographique de
+la Vénétie qui donne à la fois satisfaction à l'indépendance fédérative
+de l'Italie, et satisfaction à la dignité nationale et à la sécurité
+militaire de cette frontière de l'Allemagne du midi.
+
+Si la France met à ce prix une alliance permanente avec le cabinet de
+Vienne, l'Autriche donnera la main à la seule main qui peut la sauver
+d'immenses hasards.
+
+L'article unique de ce traité d'alliance indissoluble est celui-ci:
+
+La France sanctionne, en cas de guerre défensive contre la Prusse,
+toutes les conquêtes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne.
+L'Autriche sanctionne, en cas de guerre défensive avec la Prusse, toutes
+les conquêtes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin.
+
+
+XXVIII
+
+Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un siècle; car ce sera
+la coalition éventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six
+cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre, à cause de la
+Belgique; ni la Prusse, à cause des limites du Rhin; ni la Russie, à
+cause du Danube, ne porteront défi à ces douze cent mille hommes,
+soldats de la paix.
+
+Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend
+maîtresses de l'équilibre du monde, ou maîtresses de leur agrandissement
+pour venger cet équilibre! Croyez-moi, voilà l'alliance du destin de
+l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la
+venger!
+
+L'unité monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une
+menace perpétuelle à l'Autriche, si la France préfère l'alliance de
+guerre de Turin à l'alliance de paix avec l'Autriche.
+
+La France doit-elle autre chose à l'Italie que la liberté et
+l'indépendance?
+
+Doit-elle un trône de trente millions d'hommes à la maison de Savoie?
+
+Lui doit-elle à tout prix des conquêtes italiennes faites contre son
+avis, contre ses intérêts français, contre le droit des nations, contre
+la liberté même des États italiens, qui préféreraient à la monarchie
+piémontaise un gouvernement propre?
+
+Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Piémont. Le roi de
+Piémont abuse évidemment de l'héroïsme; brave comme s'il n'était que
+soldat, et encouragé à tout oser par l'Angleterre, à qui tout convient
+de ce qui peut nous nuire, le roi de Piémont, comme le grand Condé, qui
+jetait son chapeau au milieu de la mêlée, a jeté sa couronne de
+Sardaigne par-dessus les Apennins à Florence, à Rome, à Naples, à
+Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce
+à la France à la lui rapporter?
+
+Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni un intérêt italien, ni un
+intérêt français: c'est un intérêt anglais et une folie sarde.
+
+L'intérêt italien, c'est une confédération italienne, une république
+d'États avec une diète nationale. Une telle fédération est le droit de
+l'Italie indépendante, constituée; la confédération garantit l'Italie
+contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-même
+sont intéressées à reconnaître cette fédération pacificatrice, qui
+garantit l'inviolabilité de l'Italie contre tout le monde, et qui leur
+défend à elles-mêmes d'attenter à l'Italie libre, mais qui ne leur
+défend plus de former l'alliance de l'équilibre et de la paix.
+
+Le seul obstacle à l'alliance franco-autrichienne, c'était l'Italie;
+depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le
+Piémont cesse d'en affecter la domination. Une négociation forte et
+prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vénétie,
+rendue à elle-même, et non annexée au Piémont. Assez combattu!
+négocions. Mais négocions pour une Italie libre, et non pour une Italie
+sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir.
+
+
+XXIX
+
+Nous sommes les diplomates de l'équilibre et de la paix; nous n'en
+rougissons pas devant les fanatiques du détrônement universel,
+transformés tout à coup en fanatiques du trône unique. Nous croyons que
+la forme fédérative, cette république de nations, est la seule forme qui
+assurera dignement la durée de l'indépendance italienne, et la seule
+aussi qui ne livre pas à l'Angleterre une position continentale neuve et
+menaçante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la
+monarchie militaire et unitaire du Piémont écartée, le système fédéral
+n'éprouvera aucune opposition sérieuse de l'Europe, excepté de la part
+de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vénétie se dénouera
+plus aisément par la négociation qu'elle ne se tranchera par la guerre.
+Nous croyons qu'une fois cette question de la Vénétie partagée ou
+résolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830,
+l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et
+de la grandeur des deux peuples.
+
+Nous le croyons avec tant de foi que, malgré notre amour de la paix, si
+le Piémont et l'Angleterre s'obstinaient, le Piémont par ambition,
+l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prévision de nos
+embarras, à ruiner le système d'une Italie fédérale, à élever avec les
+débris de tant d'États un trône, italien de nom, anglais de base,
+antifrançais d'intention, sur toute la péninsule; et si le Piémont et
+l'Angleterre mettaient l'élévation de ce trône au prix de la paix ou de
+la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirions
+franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit
+être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous
+dirons: Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!...
+
+La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce
+n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir.
+Qu'est-ce qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de notre
+sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place à
+l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. Le système fédératif,
+républicain ici, monarchique là, fait de la péninsule régénérée les
+ÉTATS-UNIS ITALIENS. Cela ne vaut-il pas le trône improvisé et précaire
+de la maison de Savoie?
+
+Les ÉTATS-UNIS ITALIENS seront défendus par tout le monde, même par
+l'Autriche. Le trône unique de la maison de Savoie sera continuellement
+contesté par l'Italie, éternellement menacé par tout le monde; ce ne
+sera qu'une dictature imposée aux peuples d'Italie par des baïonnettes,
+au lieu d'une liberté fédérale laissant à chaque nationalité italienne
+son caractère, sa noblesse et sa dignité.
+
+L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre à perpétuité.
+Choisissez!
+
+
+XXX
+
+Ainsi aurait parlé M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix
+du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrès!
+
+Les _États-Unis italiens_, voilà le mot de la situation, voilà la
+politique de la France, voilà la gloire et la liberté de l'Italie. Le
+reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+LXIIe ENTRETIEN.
+
+CICÉRON
+
+
+I
+
+Cicéron est le plus grand _homme littéraire_ qui ait jamais existé parmi
+les hommes de toutes les races humaines et de tous les siècles, si nous
+en exceptons peut-être _Confucius_. Les uns ont été plus poëtes, les
+autres aussi éloquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi
+philosophes, ceux-là aussi écrivains; mais nul, sans en excepter
+Voltaire, n'a été, dans tous les exercices de la pensée, de la parole ou
+de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi élevé, aussi universel,
+aussi complet que Cicéron. C'est le nom culminant de toute littérature
+antique; il résume en lui deux mondes, le monde grec et le monde romain.
+Celui qui connaîtrait bien les oeuvres de Cicéron connaîtrait à peu près
+tout ce que les hommes ont pensé, dit et écrit de plus juste et de plus
+parfait sur ce globe, avant l'Évangile.
+
+Nous allons essayer de vous faire apprécier ce grand esprit; si nous y
+réussissons, vous pourrez dire que vous avez vécu avec la meilleure
+compagnie de tous les siècles, avec la plus haute personnification de
+l'homme de lettres.
+
+Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons écrite dans un autre
+ouvrage. Grâce à cette étude approfondie de sa vie et grâce à sa
+correspondance, nous le connaissons comme s'il eût été un de nos
+collègues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie
+privée.
+
+
+II
+
+Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne réunit autant de
+facultés diverses et puissantes que Cicéron. Poëte, philosophe, citoyen,
+magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la
+république, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte,
+orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur
+d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement
+et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement
+des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt
+aux affaires publiques de sa patrie, qui étaient alors les affaires de
+l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et
+ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la
+Divinité, à mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-même!
+
+
+III
+
+On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la
+contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des
+indécisions regrettables, à la fin de sa vie, envers les tyrans de sa
+patrie. Mais ces deux fautes, si on étudie bien son histoire, ne sont
+pas les fautes de son caractère: elles sont surtout les fautes de son
+temps.
+
+La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où une
+religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines, n'avait
+pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité,
+qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans
+la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de
+Dieu.
+
+Et, quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies
+qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la
+république romaine, à la corruption des moeurs, à la lâcheté du peuple,
+à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste envers ce
+grand homme. À aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant
+son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il ne faiblit pas
+devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on
+lui demande, et pour soutenir seul la république contre César, il lui
+fallait un point d'appui dans la république: il n'y en avait plus. Ce
+n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, ce fut le point d'appui. On
+peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen.
+
+
+IV
+
+Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut
+propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir
+dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces
+divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent
+un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le
+décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là
+est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur,
+celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la
+fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces
+aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand
+détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On
+n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de
+dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme
+plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait
+l'_Anti-Caton_, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poëmes,
+faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau,
+haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au
+sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie,
+philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à
+Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait
+l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus
+universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité.
+Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons
+ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne
+place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen
+peut rendre sous diverses formes à sa patrie.
+
+Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un
+magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte
+d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des
+rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et
+plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment,
+mais un ensemble.
+
+
+V
+
+Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres
+de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle
+qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a
+besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses
+traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par
+l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son
+image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à
+recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez,
+aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en
+lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se
+répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore,
+passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce
+détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, amaigries par les
+contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues.
+Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du
+tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, qui se posait et
+qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il
+aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la
+vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui
+quand il se levait pour prendre la parole.
+
+Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de
+clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait
+quand il traversait la place pour monter aux _rostres_. Il tenait à la
+main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes,
+ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de
+ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique,
+n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de
+l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les
+offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à
+plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les
+couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux
+oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à
+cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies
+et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice,
+toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui
+n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour
+se rendre visible à l'humanité.
+
+Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la
+fréquentation du _forum_, à juger ses orateurs en artiste, appréciait
+dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait
+l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur
+et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa
+majesté.
+
+
+VI
+
+Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome,
+nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par
+le courage et la vertu, comme toutes les mères où se moulent les grands
+hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice, dit la
+rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant, le
+salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet
+enfant répandaient dans le coeur de sa mère et de sa nourrice on ne sait
+quel pressentiment de grandeur et de vertu innées.
+
+Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait
+obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans
+rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une
+fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré
+la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome,
+cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois
+déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient
+distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes
+inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à
+Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit
+isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant
+d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations
+dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme
+que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi dans la famille
+poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de seconde
+inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père, et
+surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus
+frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de
+beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'oeuvre dans
+les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard
+de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans
+une seule âme les vertus des âmes de cent générations.
+
+
+VII
+
+Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de
+Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le
+coeur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et
+romaines l'enfant, qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa
+maison.
+
+La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la
+littérature latine a été depuis pour nous: la tradition de l'esprit
+humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées.
+
+La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion
+plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut, en sortant du
+berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses
+intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement
+reconnue autour de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire,
+dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie.
+
+Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes
+_roi des écoliers_; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des
+leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et
+ils lui faisaient d'eux-mêmes cortége jusqu'à la porte de sa maison,
+comme au patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée
+parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on
+l'acclame comme un phénomène; et, comme les phénomènes sont isolés et
+ne se renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi les
+hommes, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune
+Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et
+aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine!
+
+
+VIII
+
+La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe
+du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les réalités
+futures de l'existence; elle remue les fantômes de toutes choses avant
+de remuer les choses elles-mêmes; elle est le prélude des pensées et le
+pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron,
+Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la poésie: c'est
+le luxe des séves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les
+orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois
+dans sa vie!
+
+
+IX
+
+Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si
+souverain orateur que parce qu'il fut poëte. La poésie est l'arsenal de
+l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud:
+partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poëtes; ce qu'on retient
+à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes
+d'être chantées et perpétuées par des vers.
+
+En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le
+placèrent, disent les histoires, parmi les poëtes renommés de son temps.
+Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.
+
+Il étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette
+science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de
+Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores
+à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant
+tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur
+la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable
+de vérités, d'exemples, d'images, d'élocution, de beauté morale et
+civique, il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ce trésor
+pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire,
+immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et
+un des prix de la vertu.
+
+Il suivait assidûment aussi, à la même époque, les séances des tribunaux
+et les séances du _forum_, ce tribunal des délibérations politiques
+devant le peuple écoutant, regardant agir les grands maîtres de la
+tribune de son temps, Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout
+Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses
+traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple, et il
+s'étudiait, en rentrant chez lui, à reproduire de mémoire sous sa plume
+les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son
+esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte
+s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres
+et sur les destinées de Marius, son grand compatriote.
+
+
+X
+
+Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent
+les empires ou les républiques, au moment où leurs institutions les ont
+élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence
+permet à un peuple de parvenir. Arrivées à ce point culminant de leur
+existence et de leur principe, les nations commencent à chanceler sur
+elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un
+vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature.
+C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les
+plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus
+atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron
+apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de
+la décomposition de la république romaine; en sorte que son histoire,
+mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, est
+à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables
+de l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes,
+des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome.
+
+La liberté, la servitude de l'univers, se conquièrent, se perdent, se
+jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme
+d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'écho de
+l'univers.
+
+
+XI
+
+Le principe de la république romaine était l'annexion d'abord de
+l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la
+domination des Romains. Grandir était leur loi; on ne grandit en
+territoire que par la guerre, la guerre était donc la fatalité de ce
+peuple. D'abord défensive dans ses commencements, la guerre romaine
+était devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la
+gloire donne la popularité; la popularité donne aux ambitieux la
+puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution: il
+donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait, des
+triomphateurs, des candidats à la tyrannie.
+
+
+XII
+
+Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre
+universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes
+aussi, étaient devenues nécessaires.
+
+De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la
+liberté et au pouvoir tout moral des lois.
+
+Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises
+ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et
+du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions
+militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles.
+
+Celles qui étaient licenciées, après qu'on leur avait partagé des
+terres, formaient, dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome, des
+noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à
+donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns
+démagogues ou aux généraux ambitieux.
+
+Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et
+subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient
+destinées à subjuguer le monde.
+
+Les Romains avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur
+renvoyait des tyrans domestiques. Déjà l'épée se jouait des lois; déjà,
+sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux
+et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats.
+Les gouverneurs de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient
+leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome
+n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais
+où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions,
+où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux
+étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps.
+
+Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron revêtit
+la robe virile pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de
+magistrat sur la scène du temps.
+
+
+XIII
+
+Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et
+avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait
+pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le
+sénat. Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légions à la
+démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses
+assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie.
+
+Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui
+avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées
+contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les
+égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le
+rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé
+les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis
+abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple,
+et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés,
+subjugués, ensanglantés par lui.
+
+Une guerre qu'on appelait la _guerre sociale_, guerre des auxiliaires de
+la république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par
+l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de passions, de
+proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons
+citoyens de Rome s'enrôlèrent pour défendre la patrie, même sous la
+dictature d'un tyran.
+
+Cicéron suivit dans le camp de Sylla son modèle et son maître, l'orateur
+Hortensius. Il en revint, avec les légions victorieuses de Sylla, pour
+assister avec horreur à l'éclipse de toute liberté, aux dictatures, aux
+proscriptions, aux égorgements de Rome.
+
+Son extrême jeunesse et sa vie studieuse à Arpinum le dérobèrent, non au
+malheur, mais au danger du temps. Il reparut à Rome après le
+rétablissement violent, mais régulier, des choses et du sénat par Sylla.
+
+Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par
+l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi
+à l'estime et à la reconnaissance du peuple avant de briguer ses
+suffrages pour les magistratures. Il publia en même temps des livres
+sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoire, qui décelaient la
+profondeur et l'universalité de ses études.
+
+Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les
+plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection,
+inconnue jusqu'à ce jeune homme, dans la discussion des causes privées.
+Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des
+témoignages, élévation des pensées, puissance des raisonnements,
+harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de
+l'esprit, pathétique du coeur, grâce et insinuation des exordes, force
+et foudre des péroraisons, beauté de la diction, majesté de la personne,
+dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au
+sommet de l'art et de la renommée.
+
+Ses discours, préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à
+loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés
+studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris
+fragments par fragments, tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins,
+tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis,
+soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en
+public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule,
+enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de
+l'imprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité de
+la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ces discours
+existent, revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des
+événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils
+forment des volumes; ils sont restés monuments de l'esprit humain.
+
+
+XIV
+
+Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du
+jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps
+fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de
+clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur,
+ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort
+pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son
+exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop
+tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue
+gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis
+d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait
+offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait
+légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait
+osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la
+Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et
+à visiter Athènes.
+
+
+XV
+
+Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus
+renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui
+dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses
+immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à
+la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui
+n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se
+proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir
+à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans
+la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se
+rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres
+d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir
+dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune
+barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les
+armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il leur donnait
+des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie,
+d'intonation, de geste.
+
+La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et
+qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva
+Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et
+il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les
+grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si
+ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et
+ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité,
+objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de
+Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre
+part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.
+
+«Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande
+gloire et la plus honnête?--En suivant toujours tes propres
+inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle.
+
+Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en
+effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.
+
+
+XVI
+
+Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne
+s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne
+faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les
+jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.
+
+On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des
+hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses
+immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme _grécisé_, philosophe
+spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire
+méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.
+
+Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et continua à se perfectionner
+en silence par le seul amour du beau et du bien.
+
+Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène
+romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les
+intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait
+d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait
+à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui
+achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui
+consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse
+de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui
+ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses,
+qu'on nomme le beau.
+
+
+XVII
+
+Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le
+conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas
+priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux,
+l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu
+et l'éloquence ne lui avaient été données, lui disaient-ils, que comme
+deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre les
+hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie,
+entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»
+
+Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la _questure_ la même année
+où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles
+Hortensius et Cotta, sollicitèrent le _consulat_, première magistrature
+de Rome, qui durait un an.
+
+Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps
+ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant
+tous les trois.
+
+La _questure_ était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat.
+Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et
+d'approvisionner Rome.
+
+Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la
+Sicile à Cicéron.
+
+Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple
+romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout
+entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de
+rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y
+découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la
+mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit restaurer à ses frais
+le monument de cet homme presque divin.
+
+Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse
+faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce
+nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une
+immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions,
+dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses
+agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple
+mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses
+yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune
+modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que
+sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette
+maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui
+assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le
+nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter
+par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le
+plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils
+l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un
+affranchi, qu'on appelait le _nomenclateur_, et qui suivait toujours les
+candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix
+basse, le nom des citoyens.
+
+Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages
+personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut
+jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la
+justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix
+pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés
+et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton,
+Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre,
+d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant
+son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche
+et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre
+les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de
+campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le
+bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe,
+séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme
+un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la
+poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses
+amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la promenade sous les
+arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies,
+d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail,
+le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec le soleil, se levant
+avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans
+toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps reprenait
+l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette vibration
+nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des vagues de la
+mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes
+des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié.
+
+La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa
+vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa
+carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par
+le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de
+mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.
+
+
+XVIII
+
+De charge en charge, par la protection de Pompée, chef de l'aristocratie
+conservatrice de Rome, Cicéron fut élevé à la charge suprême de la
+république, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles
+furent l'occasion de sa plus vive éloquence d'homme d'État.
+
+Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé,
+factions représentées dans Marius, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt
+après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des
+patriciens et des plébéiens qui déchiraient la république depuis
+quelques années, il y avait à Rome une faction de l'anarchie, de la
+démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui
+n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre
+sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du
+gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne
+toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord
+la populace, écume du peuple, qui s'imprègne et qui se corrompt de tous
+les vices du temps, et qui flotte, à la surface des grandes villes, au
+vent de toutes les séditions.
+
+C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves,
+rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et
+toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient pas
+pour leur faire leur juste place.
+
+C'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de
+Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans
+certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur
+médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant
+épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur
+fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux
+séditions de la patrie.
+
+Enfin c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de
+Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant
+gardé le crédit en perdant les vertus de leur ancêtres, corrompus de
+moeurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de
+scandales, indifférents d'opinions, avides de fortune, trahissant leur
+sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient
+les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices masqués ou
+démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur
+grandeur future dans l'abîme de leur patrie!
+
+
+XIX
+
+Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir,
+les ferments et les fauteurs de bouleversements.
+
+Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions liguées pour la
+ruine de la république, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef,
+était Catilina.
+
+Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace
+effrontée, audace que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme,
+d'une renommée militaire, seule qualité qu'on ne peut lui contester,
+d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices
+dans les parties honteuses du coeur humain; soupçonné, sinon convaincu,
+du meurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie Appienne,
+d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes que des
+crimes; mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa
+popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de
+liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs,
+sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse
+renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont
+beaucoup l'accusaient tout bas.
+
+Catilina était encore préteur: il avait élevé son ambition jusqu'au
+consulat.
+
+À peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand
+orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir,
+d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les
+soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves, à l'assassinat de
+Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une
+occasion de revanche, et une dictature de crimes pour lui et pour ses
+complices.
+
+Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins un
+confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration.
+
+
+XX
+
+À l'immense rumeur d'une si vaste conspiration, dont les têtes seules
+étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout l'existence,
+Cicéron rassemble le sénat, et somme Catilina d'avouer ou de désavouer
+son crime. «Mon crime? répond insolemment le factieux; est-ce donc un
+crime de vouloir donner une tête à la puissance décapitée de la
+multitude, quand le sénat, qui est la tête du gouvernement, n'a plus de
+corps et ne peut rien pour la patrie?»
+
+À ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace,
+donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.
+
+Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa
+patrie; il envoie à Manlius, un de ses complices, qui commandait un
+corps de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de
+marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un
+des conjurés, qui doit à heure fixe en rassembler le peuple et diriger
+les mouvements. Les armes, les torches, sont prêtes; les édifices, les
+victimes, comptés: Cicéron est la première de ces victimes. C'est dans
+le sang de son premier citoyen que les scélérats doivent éteindre les
+lois antiques de Rome.
+
+Une femme illustre, maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au
+complot, court dans la nuit avertir Cicéron de fermer le lendemain sa
+maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du
+jour à la porte du consul, dont ils avaient promis la tête; ils trouvent
+cette porte gardée par une poignée de bons citoyens. Cicéron vivant, la
+ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le sénat un
+guide. L'exécution du complot est ajournée.
+
+Cicéron n'ajourne pas la vigilance; il convoque le sénat, à la première
+heure du jour, dans le temple fortifié de Jupiter Stator, ou
+conservateur de Rome.
+
+Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves contre
+lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul.
+
+À son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina,
+comme pour se préserver de la contagion ou même du soupçon du crime.
+L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur.
+
+Cicéron, indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi
+public la terrible et éloquente apostrophe qui a laissé sur le nom de
+Catilina la même trace que le feu du ciel laisse sur un monument
+foudroyé. La pensée s'y précipite sans haleine en paroles courtes, comme
+si l'impatience et l'indignation essoufflaient le génie. En voici
+quelques mots qui feront juger l'orateur et le criminel:
+
+
+XXI
+
+«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
+temps ta rage éludera-t-elle nos lois? À quel terme s'arrêtera ton
+audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les
+forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni
+ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour
+cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien
+n'a pu t'ébranler? Tu ne vois pas que tes projets sont découverts? Ta
+conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts!
+Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et
+celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu t'es rendu? quels
+complices tu as réunis? quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô
+moeurs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul les voit, et
+Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat; il est admis
+au conseil de la république; il choisit parmi nous et marque de l'oeil
+ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons
+faire assez pour la patrie si nous évitons sa fureur et ses poignards!
+Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à la mort, et
+faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux nous frapper. Le
+premier des Gracques essayait contre l'ordre établi des innovations
+dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui
+cependant n'était pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque
+Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre de carnage et
+d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas!
+
+«Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la république
+des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main:
+de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il n'est plus ce
+temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de
+rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharné. Aujourd'hui
+un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir
+terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet ordre, ne
+manquent à la république; nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls,
+consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs..... ......Rappelle à ta
+mémoire l'avant-dernière nuit, et tu comprendras que je veille encore
+avec plus d'activité pour le salut de la république que toi pour sa
+perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit tu te rendis (je te parlerai
+sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en
+grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier?
+Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le nies; car je vois
+ici dans le sénat des hommes qui étaient avec toi. Dieux immortels! Où
+sommes-nous? Dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Quel gouvernement
+est le nôtre? Ici, Pères conscrits, ici même, parmi les membres de
+cette assemblée, dans ce conseil auguste où se pèsent les destinées de
+l'univers, des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle de Rome,
+celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul les voit et prend leur
+avis sur les grands intérêts de l'État; quand leur sang devrait déjà
+couler, il ne les blesse pas même d'une parole offensante. Oui,
+Catilina, tu as été chez Léca l'avant-dernière nuit; tu as partagé
+l'Italie entre tes complices; tu as marqué les lieux où ils devaient se
+rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu
+emmènerais avec toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun
+allumerait l'incendie; tu as déclaré que le moment de ton départ était
+arrivé; que, si tu retardais de quelques instants, c'était parce que je
+vivais encore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains qui, pour
+te délivrer de cette inquiétude, t'ont promis de venir chez moi cette
+nuit-là même, un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit. À
+peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me suis entouré d'une
+garde plus nombreuse et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui,
+sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour
+m'arracher la vie. Je les ai nommés d'avance à plusieurs de nos
+premiers citoyens, et j'avais annoncé l'heure où ils se
+présenteraient................
+
+«Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de
+l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui
+ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du
+consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des
+Comices, armé d'un poignard? que tu avais aposté une troupe d'assassins
+pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le
+repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton
+bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes;
+ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis.
+Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul,
+n'as-tu pas attenté à ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de
+toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse
+semblait rendre inévitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes
+succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé.
+Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts.
+Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il été arraché
+de tes mains! Combien de fois un hasard imprévu l'en a-t-il fait
+tomber! Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt. Dis-nous
+donc sur quel affreux autel tu l'as consacré, et quel voeu sacrilége
+t'oblige à le plonger dans le sein du consul!
+
+«À quelle vie, Catilina, es-tu désormais condamné! car je veux te parler
+en ce moment, non plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec la
+pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer dans le sénat: eh bien,
+dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches,
+quel est celui qui a daigné te saluer? Si personne, avant toi, n'essuya
+jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du sénat prononce
+le flétrissant arrêt si fortement exprimé par son silence? N'as-tu pas
+vu, à ton arrivée, tous les siéges rester vides autour de toi? N'as-tu
+pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort,
+quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser désert tout ce côté
+de l'enceinte? Comment peux-tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te
+le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te
+redoutent, je me croirais forcé d'abandonner ma maison; et tu ne crois
+pas devoir abandonner la ville! Si mes concitoyens, prévenus d'injustes
+soupçons, me haïssaient comme ils te haïssent, j'aimerais mieux me
+priver de leur vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités; et toi,
+quand une conscience criminelle t'avertit que depuis longtemps ils ne te
+doivent que de l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux pour
+qui ton aspect est un cruel supplice! Si les auteurs de tes jours
+tremblaient devant toi, s'ils te poursuivaient d'une haine
+irréconciliable, sans doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs
+yeux. La patrie, qui est notre mère commune, te hait: elle te craint;
+depuis longtemps elle a jugé les desseins parricides qui t'occupent tout
+entier. Tu te révolteras contre son jugement! tu braveras sa puissance!
+eh quoi! tu mépriseras son autorité sacrée! Je crois l'entendre en ce
+moment t'adresser la parole: Catilina, semble-t-elle te dire, depuis
+quelques années, il ne s'est pas commis un forfait dont tu ne sois
+l'auteur, pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul as eu le
+privilége d'égorger impunément les citoyens, de tyranniser et de piller
+les alliés. Contre toi les lois sont muettes et les tribunaux
+impuissants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d'outrages
+méritaient toute ma colère: je les ai dévorés en silence. Mais être
+condamnée à de perpétuelles alarmes à cause de toi seul, ne voir jamais
+mon repos menacé que ce ne soit par Catilina, ne redouter aucun complot
+qui ne soit lié à ta détestable conspiration, c'est un sort auquel je ne
+peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi des terreurs qui
+m'obsèdent: si elles sont fondées, afin que je ne périsse point; si
+elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre.»
+
+
+XXII
+
+À part un peu de déclamation plus oratoire que politique, l'éloquence
+humaine a-t-elle bouillonné jamais dans aucune poitrine en pareils
+accents? Voilà Cicéron orateur politique.
+
+Nous avons assisté de nos jours, dans un pays aussi lettré que Rome,
+dans des temps aussi révolutionnaires que le temps de Cicéron, à des
+scènes d'éloquence aussi décisives que celle du sénat romain, entre des
+hommes de bien, des hommes de subversion, des ambitieux, des factieux,
+des Catilinas, des Clodius, des Cicérons, des Pompées, des Césars
+modernes; nous avons assisté, disons-nous, aux drames les plus
+tumultueux et les plus sanglants de notre époque: mais nous n'avons
+jamais entendu des accents où la colère et le génie oratoire, le crime
+ou la vertu vociférés par des lèvres humaines, fussent autant fondus en
+lave ou en foudre dans des harangues si ardentes d'invectives, si
+solennelles de vertu et si accomplies de langage!
+
+Il faut remonter à Vergniaud, parlant devant les assassins qui
+l'attendent à la porte de la Convention, pour comparer quelque chose à
+cette colère de la vertu et à ce défi à la mort. Les passions n'ont pas
+baissé de nos jours; mais l'éloquence littéraire a perdu les foudres
+dont Démosthène, Cicéron, Vergniaud, ébranlaient leurs tribunes et
+pulvérisaient les factions ou la tyrannie. Qu'est-ce que le harangueur
+parlementaire d'aujourd'hui (sauf de rares exceptions) auprès de ces
+héros du discours? Le métier tue l'art: la voix tonne, la poitrine n'y
+résonne pas; il y a un rôle dans la harangue, il n'y a point d'âme et
+par conséquent point d'immortalité. Essayez de relire, après que la
+vibration de la voix a cessé de tinter dans l'oreille: vous ne le pouvez
+pas; tout s'est évaporé avec le geste et le son de voix. L'engouement
+de parti exalte de tels hommes comme des gladiateurs de théâtre. On les
+appelle des Cicérons et des Démosthènes: ils ne sont que des musiciens
+de phrases. Où sont-ils aux jours des tempêtes civiles? Ils sont
+disparus, ils sont muets, ils sont ensevelis dans l'ombre de leur
+Tusculum, adorant l'écho, suivant la timide sagesse de Pythagore. De là
+ils nourrissent de flatteries obligées l'espérance, toujours ajournée,
+des partis, dont ils se proclament les ministres, ministres des songes
+qui endorment depuis trente ans leurs clients... Et ils accusent les
+hommes de coeur qui se jettent dans le gouffre pour le combler, et ils
+dénoncent à la haine ou à l'ingratitude des sectes ou des cours ceux qui
+se brûlent les mains en tirant leur patrie de l'incendie, allumé par les
+torches de leurs discours! Et ils conseillent les épurations à leur
+patrie, pour rester seuls à la perdre et à la flatter jusqu'à la fin!
+Voilà ces hommes!
+
+Mais revenons à l'éloquence patriotique et virile de Cicéron.
+
+
+XXIII
+
+Catilina, frappé d'effroi par la parole de Cicéron, s'enfuit jusqu'en
+Toscane.
+
+Cicéron prend sur lui d'achever le coup d'État contre la démagogie en
+immolant les complices de Catilina.
+
+Se croyant sûr de l'appui de Pompée, il poursuit les démagogues jusque
+dans la personne de Clodius.
+
+Clodius était ami du jeune César.
+
+César, patricien corrompu, cherchait un appui dans la plèbe romaine; il
+commençait la tyrannie, comme elle commence toujours, par la licence; il
+soutenait, à ce titre, Clodius; il affectait de l'intérêt pour Catilina.
+
+Clodius ameutait le peuple contre Cicéron.
+
+Pompée s'isolait majestueusement à la campagne.
+
+Cicéron, poursuivi et menacé jusque dans sa maison par les sicaires de
+Clodius, invoquait en vain le peuple, qu'il avait sauvé: le peuple
+l'abandonnait lâchement à ses ennemis. Les consuls, intimidés,
+fermaient les yeux pour ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas la force de
+punir. Cicéron fut obligé de s'exiler. Un _plébiscite_ rédigé par
+Clodius lui interdit le sol romain jusqu'à une distance de cinq cents
+milles.
+
+Le sauveur de Rome chercha asile en Grèce: c'était la patrie de son âme.
+
+Pendant qu'il débarquait au Pirée, port d'Athènes, Clodius, suivi d'une
+bande de populace, incendiait sa maison à Rome, ravageait ses maisons de
+campagne et faisait vendre à l'encan jusqu'à ses livres. Mais le respect
+pour Cicéron et la répugnance à s'enrichir de ses dépouilles étaient
+tels que les livres et les jardins restèrent sans acheteurs.
+
+
+XXIV
+
+Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans
+sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui
+avaient appris à tant aimer.
+
+Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la
+terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare
+pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes du parti de Catilina et
+les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander
+compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de
+Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait
+le devancer et le poursuivre, et se réfugia à Thessalonique, colonie
+romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la
+Macédoine.
+
+«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher
+Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes
+malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter
+ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas
+moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon
+héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à
+l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces
+malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de
+mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à
+Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme
+ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut
+jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me reste de
+temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les finir!...
+Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais y a-t-il
+une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la mienne?
+Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence, doué de
+telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique, d'estime et
+d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... Puis-je
+oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore
+aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à
+quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère,
+enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre
+inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes
+larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil),
+je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de
+désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je
+sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute
+que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me parlez, dans votre
+dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a faite de
+mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se lève
+accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment
+des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature qu'ils
+s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère présente
+comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes amis ne
+m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer le coeur
+par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une résolution et une
+attitude de coupable suppliant, indignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas
+affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je serais mort glorieusement
+à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de ma victoire!... Mais
+pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur moi plus que sur
+vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'accuser
+moi-même que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en y associant
+un autre moi-même!...
+
+Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis
+rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire, me
+poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne voudrais pas
+m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il arrivait quelque
+changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne fusse trop
+longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier dans votre
+maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien
+indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour
+être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma
+patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable
+existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement,
+ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus
+courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de
+la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou
+l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à
+moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon
+frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai
+pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...»
+
+
+XXV
+
+Mais au moment où Cicéron se préparait à mourir, pour se punir lui-même
+du crime de ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre
+infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome
+vers celui qui l'avait sauvée, par son éloquence et par son courage, de
+la nécessité des dictateurs ou de la honte des anarchies.
+
+Clodius, sans contre-poids, obligé d'enchérir chaque jour sur les
+démences et sur les excès de la veille, afin de rester à la tête de la
+populace, à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à
+fatiguer la licence elle-même et à inquiéter Pompée, non-seulement sur
+sa puissance, mais sur sa vie: il menaçait également César jusqu'au sein
+de son armée des Gaules. César, Pompée, le sénat, les patriciens
+opprimés, les plébéiens vertueux, se liguèrent sourdement pour inspirer
+au peuple l'horreur de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme
+qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangues, à la popularité
+perverse du tribun.
+
+
+XXVI
+
+Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius,
+osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune.
+
+Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et qui
+avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses
+sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand
+proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita
+Fabricius de la tribune, dispersa le cortége des amis de Cicéron, et
+couvrit de cadavres la place publique.
+
+Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de
+Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés
+sur les marches de la tribune.
+
+Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son
+collègue.
+
+Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la
+main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin
+d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement.
+
+À la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milon et
+du préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les satellites du
+démagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice dans Rome que
+celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une troupe de
+gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius.
+
+Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et
+encouragé à l'audace par l'indignation du peuple, qui commençait à
+rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron.
+
+Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du
+trésor public.
+
+Pompée lui-même sortit de son apathie, et rentra à Rome pour y rétablir
+les lois et pour y appuyer de l'autorité des armes le rappel de Cicéron.
+
+Le retour de l'orateur à Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'à
+Rome.
+
+Clodius, à la tête de la populace, osa l'affronter encore. Cicéron fut
+obligé de s'abriter contre ce persécuteur dans sa retraite d'Antium et
+dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y
+composa. Ce fut l'époque poétique de sa vie; le loisir et l'infortune
+le refirent poëte. Ses poëmes, perdus aujourd'hui, étaient, dit-on,
+dignes de son éloquence.
+
+Cependant un honnête homme indigné, Milon, tua Clodius.
+
+Cicéron revint à Rome pour y défendre Milon devant ses juges.
+
+Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a évidemment imité une
+des figures les plus hardies de la péroraison du discours de Cicéron
+pour son ami et son vengeur Milon.
+
+«Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine, je déclame avec plus de
+passion que de vérité contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute
+personne n'eut plus que moi le droit de haïr Clodius; mais c'était
+l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait à peine égaler
+l'horreur qu'il inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni
+même de concevoir à quel point de scélératesse ce monstre était parvenu.
+Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos
+pensées sont libres, et notre âme peut se rendre de simples fictions
+aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je,
+qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition que
+Clodius revivra... Eh quoi! vous pâlissez! Quelles seraient donc vos
+terreurs s'il était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule
+pensée qu'il puisse vivre vous pénètre d'un tel effroi!..............
+
+«Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux qui tuèrent des tyrans.
+Que n'ai-je pas vu dans Athènes et dans les autres villes de la Grèce!
+Quelles fêtes instituées en mémoire de ces généreux citoyens! quels
+hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte même des peuples
+consacrent leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de décerner des
+honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de
+forfaits, vous souffririez qu'on le traîne au supplice!..
+
+«Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui préside à toute la
+nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un
+principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence
+souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste
+univers! Osera-t-on la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos
+sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? Mais cette âme qui est
+en nous, par qui nous pensons et prévoyons, qui m'inspire en ce moment
+où je parle devant vous, notre âme aussi n'est-elle pas invisible? Qui
+sait quelle est son essence? qui peut dire où elle réside? C'est donc
+cette puissance éternelle, à qui notre empire a dû tant de fois des
+succès et des prospérités incroyables, c'est elle qui a détruit et
+anéanti ce monstre, et lui a suggéré la pensée d'irriter par sa violence
+et d'attaquer à main armée le plus courageux des hommes, afin qu'il fût
+vaincu par un citoyen dont la défaite lui aurait pour jamais assuré la
+licence et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été conduit par un
+conseil humain; il n'est pas même un effet ordinaire de la protection
+des immortels. Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être émus en voyant
+tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste vengeance. Je
+vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels associés au même
+culte que les nôtres, et non moins anciens que les autels du peuple
+romain, etc.»
+
+C'est là l'apparition personnifiée de la _hideuse_ banqueroute qui
+faisait tressaillir l'Assemblée nationale dans la prosopopée de
+Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de
+Cicéron qui sont la divinité de l'éloquence; il en appela à la raison,
+jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicéron montait plus
+haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter.
+
+«Ô Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misérable, si elle perd un
+tel défenseur! Mais finissons: les larmes étouffent ma voix, et Milon ne
+doit pas être défendu par des larmes!...» Les sanglots du peuple
+coupèrent ses dernières paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les
+assemblées parlementaires ont des colères et jamais de larmes. Quant à
+nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois,
+ce peuple, pleurer d'émotion honnête et patriotique, comme les Romains
+de Cicéron.
+
+
+XXVII
+
+Cicéron fut nommé pontife, puis proconsul en Syrie. Il commanda des
+légions; il pacifia les provinces orientales de la république; il s'y
+fit adorer pour sa justice et pour sa bonté. Les étrangers l'appelèrent
+le père des alliés de Rome et des tributaires.
+
+Revenu à Rome, il y tomba en pleine guerre civile.
+
+César avait passé le Rubicon, en jetant au hasard le sort de la
+république.
+
+Pompée, resté à Rome avec les derniers hommes libres et vertueux de la
+patrie, s'associait à Cicéron.
+
+César caressait l'orateur pour l'entraîner dans son crime.
+
+Cicéron flottait de l'un à l'autre, tâchant de prévenir le choc de ces
+deux grands rivaux.
+
+Ses anxiétés usaient, non sa vertu, mais son caractère.
+
+Sa haute intelligence lui montrait des deux côtés des dangers presque
+égaux pour la patrie: l'anarchie et la faiblesse avec Pompée, la
+violence et la tyrannie avec César.
+
+Ses lettres, à cette époque, sont la confession d'un homme de bien; il
+méprise presque autant le parti de Pompée qu'il déteste celui de César.
+La postérité a vu en cela de la faiblesse; ce n'était, hélas! que de la
+profondeur de jugement. Les hommes de génie sont jugés par les esprits
+médiocres: c'est le secret des accusations de la postérité contre la
+vertu civique de Cicéron. Il y a des temps si malheureux que les
+meilleurs patriotes n'ont le choix qu'entre deux calamités pour leur
+patrie. Qui oserait s'étonner que ces grands patriotes hésitent à
+choisir? Telle était la situation de Cicéron.
+
+
+XXVIII
+
+À la fin, la vertu, plus que la conviction, l'entraîna dans le parti de
+Pompée; il savait qu'il se perdait, mais il se perdait avec Caton et
+Brutus. Mieux vaut la mort avec les honnêtes gens que la victoire avec
+les pervers.
+
+Il ne se trompait pas. Pompée, fugitif d'Italie, alla perdre la bataille
+de la république en Épire. Pharsale fut le champ de bataille et le
+tombeau de la liberté du monde.
+
+Pompée s'enfuit en Égypte, et meurt sur le rivage par la main d'un
+assassin soudoyé, qui veut offrir sa tête en présent à César.
+
+Caton meurt en philosophant sur l'immortalité de l'âme.
+
+Brutus meurt dans un blasphème ironique sur l'inanité de la vertu.
+
+Cicéron, amnistié par le vainqueur, vit et revient pleurer la république
+en Italie.
+
+César s'excuse auprès de Cicéron de sa victoire; il va lui-même le
+visiter dans sa retraite en Campanie; il lui demande, pour ainsi dire,
+grâce pour son triomphe; il ne croit pas le monde conquis, si Cicéron
+n'a pas ratifié la fortune.
+
+Cicéron cède à demi à tant de caresses; il revient à Rome, il y reprend
+son rôle de défenseur des citoyens; il invoque, dans des harangues trop
+adulatrices, la magnanimité de César pour les vaincus de Pharsale; il
+admire l'homme dans César, tout en détestant le tyran.
+
+L'abstention complète eût été plus digne, l'exil même eût été plus
+stoïque: c'est sur cette époque de sa vie que les admirateurs de Cicéron
+auraient eu besoin de jeter un voile d'indulgence. Mais, s'il y eut
+complaisance envers la fortune dans cette conduite du grand orateur
+romain, il n'y eut jamais complicité avec César. Cicéron désespéra de la
+liberté romaine: mais ce désespoir, trop fondé en fait, ne fut jamais
+une trahison; il continua à déplorer à haute voix la chute de l'antique
+constitution et de maudire en secret César. Quand César tomba sous la
+conspiration des honnêtes gens de Rome, tels que Brutus, Cassius, Caton,
+Cicéron se réjouit de leur courage, et se rangea, sans hésiter, de leur
+parti.
+
+
+XXIX
+
+On sait que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et
+Cicéron, les regrets de la liberté perdue, par les complaisances.
+
+Vers le même temps, quoiqu'il eût déjà passé la soixantième année de sa
+vie, il répudia sa première femme Térentia, coupable de l'avoir négligé
+pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune,
+très-belle, très-riche, qu'un père mourant lui avait confiée.
+
+Éprise du génie et de la renommée de son second père, cette jeune
+Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance
+des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sévères et
+les plus fécondes de sa vie; elles furent courtes.
+
+La mort lui ayant enlevé bientôt après sa fille Tullia, délices et
+orgueil de son coeur, il en conçut une telle douleur qu'il s'offensa de
+ce que cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle épouse,
+jalouse, sans doute, de n'être pas le seul objet de ses tendresses, et
+qu'il s'éloigna d'elle et se renferma dans la solitude avec ses larmes
+et son génie.
+
+C'est là qu'il écrivit, sans relâche et sans lassitude, ses plus belles
+oeuvres littéraires.
+
+
+XXX
+
+Bien qu'il n'eût trempé en rien dans le meurtre de César, Cicéron fut
+coupable, aux yeux d'Antoine, de Lépide et d'Octave, neveu de César, de
+s'être trop réjoui de la mort du tyran.
+
+Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans
+Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues,
+appelées les _Philippiques_, par allusion aux harangues de Démosthène
+contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron.
+
+Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant
+mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix,
+Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin
+accordée.
+
+Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave
+commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second
+père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais craignait tout
+d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce débauché. Les
+hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de
+force contre leur passion.
+
+Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être
+était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands
+esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les
+autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa
+vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec
+ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le
+cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la
+tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le
+pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se
+décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas
+errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de
+campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.
+
+Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en
+s'éloignant de Tusculum, trop voisin de Rome. Il quitta ce séjour avec
+son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le chérissait comme un
+père. Il se retira dans sa maison plus reculée d'Astura, séjour de deuil
+où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa
+fille Tullia: l'âpreté du lieu et la profondeur des bois semblaient
+l'abriter de la scélératesse des hommes.
+
+Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques
+jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui
+s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se
+donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près.
+Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de
+seconde famille que la reconnaissance, les lois et les moeurs
+attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme
+tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait
+conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant,
+avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la
+république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il
+était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût
+inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; que,
+Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des légions
+fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à combattre
+les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers
+des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui
+n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus;
+ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la vertu et la
+liberté.
+
+
+XXXI
+
+Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. Il quitta sa retraite
+d'Astura avec son frère et le cortége de ses esclaves et de ses
+familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère
+qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait
+quitté Rome et Tusculum aux premières rumeurs de sa proscription ne lui
+avaient pas permis d'emporter l'or ou l'argent nécessaire pour une
+longue expatriation. À peine était-il sur la route, qu'il réfléchit à
+l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille et ses amis
+pendant son exil, et fit arrêter sa litière (fort brancard fermé par des
+rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voiture aux riches
+Romains), et il fit approcher celle de son frère Quintus, qui marchait
+derrière lui.
+
+Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin, et les
+porteurs éloignés; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin
+par les portières. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre
+et le plus oublié des deux, retournerait seul à Antium, leur pays natal;
+qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il
+rejoindrait en toute hâte Cicéron dans sa maison de la côte de Gaëte, où
+il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme
+s'ils avaient eu le pressentiment de leur éternelle séparation, se
+récrièrent sur l'extrémité de leur malheur, qui ne leur permettait pas
+même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à
+la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre,
+se séparèrent et se rapprochèrent plusieurs fois, comme dans un dernier
+adieu.
+
+
+XXXII
+
+Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des
+montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicéron poursuivit sa route
+vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère.
+
+Il possédait, dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'on voit
+encore aujourd'hui son tombeau s'élever comme un écueil de la gloire
+auprès des écueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous
+les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les
+grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le
+regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et
+silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle
+d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines,
+de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les
+flots. Les vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en
+rafraîchissant la température; des jardins en terrasses descendaient
+d'étages en étages de la maison aérée à la plage humide; des cavernes
+naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques, entrecoupées de
+bassins où l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux invisibles,
+renouvelait la fraîcheur, y servaient de bains. Un temple domestique,
+vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille Tullia, laissait
+éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à
+demi voilés par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les
+myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement
+cette côte, où nous avons si souvent rêvé.
+
+C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du
+départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à
+plusieurs journées d'étape de Rome; la Campanie était libre de troupes,
+et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi
+vite que sa vengeance.
+
+
+XXXIII
+
+Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils
+arrivés secrètement dans leur villa paternelle d'Antium, pour y vendre
+leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la vengeance
+domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu'ils
+furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom.
+
+À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent
+avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue
+jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire
+voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances
+des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette
+dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du coeur et de la
+reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de la
+plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à quelque
+distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé
+dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses
+rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots.
+
+Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait
+résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les
+veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant,
+d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce
+parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une
+_furie_ qui ne le laissât reposer jamais!...
+
+La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant
+d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il
+navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par
+on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa
+maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses
+serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La
+galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.
+
+
+XXXIV
+
+Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait,
+interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens
+ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs
+de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières
+lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux,
+oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple,
+s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la
+galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la
+grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.
+
+Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions
+populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en
+monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et,
+s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou
+pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de
+sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour.
+
+Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi
+vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de
+revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils
+eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux
+soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des
+assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un
+instinct caché. L'un d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise
+de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec son bec
+le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le visage et
+sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.
+
+À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron
+s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à
+eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et
+moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux,
+attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de
+ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et
+semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches
+mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une
+douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent,
+par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où
+la galère l'attendait à l'ancre.
+
+À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés
+par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur
+épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les
+solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre,
+et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent
+vers la maison.
+
+L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le
+grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la
+mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les
+serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la
+retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et
+lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent,
+disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par
+lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé
+Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle
+son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel,
+Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de
+la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes
+et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au
+rivage.
+
+À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses
+irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort,
+Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à ses
+esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui
+obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son
+genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de
+corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque,
+et, regardant d'un oeil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite
+la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un
+homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.
+
+Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour
+qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du
+triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.
+
+
+XXXV
+
+Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple
+pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius
+fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple. «C'en est
+assez!» s'écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui
+l'avait fait si souvent pâlir lui-même; «voilà les proscriptions
+finies!» témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicéron lui valait
+à elle seule une multitude de victimes, et délivrait son ambition de la
+dernière vertu de Rome.
+
+Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains
+coupées, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute
+éloquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le
+geste et la voix.
+
+Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance;
+elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la
+plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la
+perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames
+romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle était l'image, le
+supplice au delà de la mort: honte éternelle de son sexe et du peuple
+romain!
+
+Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république: Octave
+prévalut. La tyrannie, qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse de la
+liberté, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute vertu;
+elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs
+maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de
+dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le
+supplice en masse du genre humain.
+
+Voilà la vie de Cicéron, orateur et homme d'État: maintenant voyons ses
+oeuvres.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+LXIIIe ENTRETIEN.
+
+CICÉRON
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+I
+
+On vient de voir, dans le précédent entretien, que toute la vie de
+Cicéron ne fut qu'un admirable équilibre entre la pensée et l'action:
+homme d'État pendant les convulsions politiques de sa patrie, il
+devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularité ou
+l'exil lui faisaient à la campagne ou hors de l'Italie. Cet équilibre
+dans les deux exercices alternatifs des grandes facultés de l'homme est
+la condition de son développement le plus complet sur la terre. La
+pensée, nourrie par l'étude, prépare à l'action politique; l'action
+politique donne un corps à la pensée, exerce le caractère, enseigne par
+l'expérience les choses humaines et construit en nous le suprême
+résultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens appelaient
+la sagesse).
+
+Je sais bien que l'envie et la médiocrité, qui veulent tout rabaisser à
+leur niveau, contestent dans ce siècle la possibilité de cet équilibre
+entre les facultés de l'homme d'action et les facultés de l'homme de
+pensée. Mais l'histoire de tous les siècles et de tous les pays proteste
+contre cet axiome; Moïse, David en Judée, Confucius en Chine, Mahomet en
+Arabie, Solon et Démosthène en Grèce, Scipion, Cicéron et César à Rome,
+Dante et Machiavel à Florence, vingt hommes d'État historiques, à la
+fois grands orateurs, grands écrivains, grands courages, attestent la
+compatibilité puissante de l'action et de la pensée.
+
+C'est plutôt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est
+le diminuer de moitié, c'est vouloir des têtes sans bras ou des bras
+sans tête. Si l'on aperçoit une insuffisance dans quelques grands hommes
+d'action, c'est que la pensée, à un certain degré, leur manque. Si l'on
+sent la faiblesse dans quelques grands hommes de lettres, c'est que
+l'action n'a pas retrempé leur âme dans la réalité des choses. Laissons
+donc l'envie et la médiocrité se consoler de leur impuissance en
+mutilant les puissantes natures: elles seront toujours écrasées toutes
+les fois qu'il naîtra un vrai grand homme, et qu'il naîtra une vraie
+postérité pour le juger.
+
+
+II
+
+Jamais cet équilibre entre les deux facultés, penser et agir, ne fut
+plus caractérisé que dans Cicéron. On sait que Rome formait par ses
+institutions des hommes tout entiers, précisément parce qu'elle les
+employait tout entiers, au forum, au sénat, dans les magistratures, dans
+les pontificats, dans les proconsulats, dans les lettres, à la guerre.
+Cicéron fut un Romain complet.
+
+
+III
+
+On s'étonne, en réfléchissant à ses accablantes occupations d'homme
+public, comme défenseur ou accusateur devant les tribunaux, comme
+orateur politique devant le peuple ou au sénat, comme consul dans des
+temps d'orages civils, comme proconsul en Asie, comme général d'armée,
+comme administrateur de provinces, comme candidat aux magistratures,
+comme aspirant au triomphe, comme conseil de Pompée, comme ami de
+Brutus, comme ennemi de Clodius ou d'Antoine, comme tuteur et victime
+d'Octave; on s'étonne, disons-nous, qu'il soit resté tant de loisirs à
+cet esprit universel pour toutes les parties de la littérature depuis la
+rhétorique et la poésie jusqu'à la philosophie et la religion. On
+s'étonne bien plus quand on contemple le degré de perfection auquel il a
+porté tous ces ouvrages. Trente-quatre volumes ont à peine suffi à les
+contenir. Nous n'avons pas tout. Voltaire seul, dans les temps
+modernes, a autant écrit; mais Voltaire, maître, pendant une longue vie,
+de ses heureux loisirs, n'était ni orateur dans les causes privées, ni
+orateur dans les causes publiques, ni proconsul, ni général d'armée, ni
+consul, ni lieutenant de Pompée, ni négociateur avec César, ni
+accusateur de Catilina, ni sauveur de la patrie, ni proscrit, ni victime
+des triumvirs.
+
+Sa liberté et sa retraite, tantôt à Potsdam chez un roi lettré, tantôt à
+Cirey chez une amie, tantôt à Ferney chez lui-même, doublaient sa vie.
+
+
+IV
+
+Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée
+par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il
+faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure
+dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne
+sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par
+les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir.
+
+C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps
+des études. Cet amour était très-habituel aux grands Romains, nourris
+par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol de la
+Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient couverts de
+leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla, César,
+Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout des
+_villas_ où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt qu'il
+avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu de ses
+livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux amis.
+Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume les
+imperfections de la parole; il dictait les règles des différents genres
+d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait la
+philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries
+sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et
+expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin
+il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y
+découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la
+vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite à travers le
+nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de ces
+théologies philosophiques par des traités familiers sur la vieillesse,
+lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne de sa vie.
+Parcourons ses oeuvres.
+
+
+V
+
+La première des oeuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de ses
+discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les
+parcourions même rapidement dans ce coup d'oeil sur cet écrivain
+monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année
+prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes.
+L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la
+plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle
+ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à
+l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y
+survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain
+accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, Bossuet, Chatam,
+Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent
+pour l'éternité.
+
+
+VI
+
+L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et
+populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle
+pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la
+fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la
+péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la
+clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments,
+l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles
+l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction
+aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat,
+des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et
+des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la
+mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême,
+la loi de la place publique, c'était la parole. Elle fut longtemps aussi
+presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à modérer le
+peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le soulever;
+Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société romaine;
+César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices à son
+ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, homme nouveau
+comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration héréditaire
+sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces émules. La
+nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; l'habitude de
+plaider des questions judiciaires devant les tribunaux inférieurs
+l'avait exercé.
+
+Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler
+devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes
+politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.
+
+Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les
+orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la
+parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute
+l'élégance classiques, toute la grâce, tout l'atticisme de la parole
+écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on
+multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec
+cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant
+l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale,
+était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la
+poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée
+ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple
+exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le
+diapason à la voix de l'orateur.
+
+Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner
+l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont
+les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait
+charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient
+l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron
+donnent les règles dans leurs traités.
+
+
+VII
+
+Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et
+d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers
+discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la
+Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de
+comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours
+de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs
+de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France,
+l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de
+Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la
+Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers
+discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires:
+l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était
+pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron
+dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute
+l'_invention_, de toute la _disposition_, de tout le _pathétique_, de
+toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui veut faire
+partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les victimes, sa
+colère, sa fureur même, contre l'accusé.
+
+Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes
+politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation
+juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme
+perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.
+
+Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent
+mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la
+patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence
+d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas
+parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en
+conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc
+ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le
+conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome?
+
+Le secret de cette inconséquence et de cette faiblesse apparente, c'est
+que Cicéron parlait devant César et devant les amis de César; il savait,
+sans pouvoir le prouver, que César et les amis de César, dans le sénat,
+étaient secrètement complices de Catilina, mais il n'avait point de
+preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires parmi la
+multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa parole
+leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur Catilina
+seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir de peur
+d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui ont fait
+accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne savaient
+pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle apostrophe,
+et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles cachaient, comme
+le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du coeur du consul!
+
+«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
+temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où
+s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la
+nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville,
+ni tout le peuple en alarme, ni le concours de tous les bons citoyens,
+ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même
+l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici,
+tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont
+découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de
+toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la
+nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as
+rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô
+moeurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit
+encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le
+conseil de la république! il marque de l'oeil ceux d'entre nous qu'il a
+désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez
+fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a
+longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire
+conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que
+j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et
+non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore.
+Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant
+qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne convienne
+que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras comme tu
+vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants
+et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un
+seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeux toujours
+attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me répondront de toutes tes
+démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu espérer
+encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes assemblées criminelles,
+quand le bruit de ta conjuration se fait entendre à travers les murs où
+tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de
+toi-même. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai
+dit dans le sénat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le
+ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la
+rébellion? Eh bien! me suis-je trompé, non-seulement sur le fait, tout
+horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en
+plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs: te
+souviens-tu que ce jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens
+sortirent de Rome, bien moins pour se dérober à tes coups que pour
+réunir contre toi les forces de la république, te souviens-tu que ce
+jour-là je sus prendre de telles précautions, qu'il ne te fut pas
+possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement
+que, malgré le départ de quelques-uns de tes ennemis, il te restait
+encore assez de victimes? Et le jour même des calendes de novembre, où
+tu te flattais de te rendre maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu
+que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie fût en état de
+défense? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pensée dont je n'aie
+sur-le-champ la connaissance. Enfin rappelle-toi cette dernière nuit, et
+tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la
+république que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu
+t'es rendu, avec un cortége d'armuriers, dans la maison de Lecca; est-ce
+parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes
+à tes crimes s'y sont rendus en même temps. Ose le nier: tu te tais!
+Parle; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemblée,
+plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels! où sommes-nous?
+dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Dans quel état est la
+république! Ici, ici même, parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil,
+le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui
+méditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et
+je leur demande leur avis, et, ceux qu'il faudrait faire traîner au
+supplice, ma voix ne les a pas même encore attaqués! Oui, cette nuit,
+Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes
+de l'Italie, que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi,
+ceux que tu laisserais dans ces murs, que tu as désigné les quartiers de
+la ville où il faudrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton
+départ; tu as dit que la seule chose qui pût t'arrêter, c'est que je
+vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi,
+et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes
+brigands n'était pas séparé que j'étais informé de tout. Je me suis mis
+en défense; j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont
+présentés chez moi, comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que
+j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens,
+et l'heure était celle que j'avais marquée.
+
+«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les
+portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius
+t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te
+ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands;
+délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des
+murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le
+souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas.
+Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul,
+j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y
+arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas
+un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet
+d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait
+pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été
+souillées? enfin quelle est la vie que tu mènes? car je veux bien te
+parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec
+la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans cette
+assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu
+as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies
+obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un
+semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, quand
+le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà
+condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour de
+toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont aussitôt
+quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec
+quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? Si mes
+esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me
+voyaient du même oeil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma
+propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie, à fuir dans
+quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée cette vie
+coupable réservée aux supplices! Je t'entends me répondre que tu es
+prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. Non, je ne le
+proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à portée de connaître
+ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en puisses douter.
+Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot d'exil, exile-toi
+de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en
+faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à Marcellus, tout
+consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat. Mais c'est à
+toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et, quand le
+sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il
+prononce: son silence est un décret.
+
+«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui
+entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant,
+reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à
+retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te
+suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu
+brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un
+ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné;
+achève, en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te
+promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un nouveau sujet
+de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est dévoué; sors avec
+la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; déclare à l'État une
+guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis longtemps
+ta fureur insensée. Là, combien tu seras satisfait! quels plaisirs
+dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible joie tu vas te livrer
+lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras plus ni voir ni
+entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères conscrits, écoutez
+avec attention, et gravez dans votre mémoire la réponse que je crois
+devoir faire à des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque
+justice. Je crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chère
+que ma vie, je crois l'entendre me dire: Cicéron, que fais-tu? Quoi!
+celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre
+dans mon sein, qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime,
+le chef de la conjuration, le corrupteur des citoyens, tu le laisses
+sortir de Rome! tu l'envoies prendre les armes contre la république! tu
+ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort! tu ne le livres pas
+au plus affreux supplice! Qui t'arrête? Est-ce la discipline de nos
+ancêtres? Mais souvent des particuliers même ont puni de mort des
+citoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des
+citoyens coupables? Mais ceux qui se sont déclarés contre la république
+n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la
+génération suivante? Mais le peuple romain qui t'a conduit de si bonne
+heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses
+dignités, sans nulle recommandation de tes ancêtres, sans te connaître
+autrement que par toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien
+peu de reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte
+qui te fasse oublier le salut de tes concitoyens!
+
+«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut
+m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru
+que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne
+l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands
+hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaccus, de
+Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que la
+postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus
+coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible
+qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes
+principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se
+fait par la vertu.
+
+«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas
+tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce
+sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire.
+
+«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants,
+si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de
+tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp
+de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait
+conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous
+menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène
+avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors,
+non-seulement nous aurons détruit cette peste qui s'est accrue et
+nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux
+semences de la corruption.
+
+«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés
+de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et
+de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon
+consulat.
+
+«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort
+nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le
+venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le
+répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se
+rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul
+dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans
+le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin
+qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments
+pour la république.
+
+«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez
+de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des
+chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord
+et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez
+craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et
+puni.
+
+«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les
+satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je,
+Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter
+Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices
+que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire
+romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et
+la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces
+déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes
+forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les
+supplices.»
+
+
+VIII
+
+Nous ne donnerons aujourd'hui que cet éclair de l'éloquence parlée de
+Cicéron. Les innombrables citations que nous pourrions en faire vous
+montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce débordement,
+cet ordre, cette majesté, cette véhémence, cette haute convenance
+dominant la passion elle-même, cette habileté instinctive qui dit tout
+ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut être dit, enfin
+cette vigueur de l'honnête homme qui prête le nerf de la conscience aux
+formes les plus académiques de l'art. Mais ce n'est pas le moment. Ce
+que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui, c'est l'homme,
+c'est l'esprit transcendant, c'est le lettré, c'est l'écrivain, c'est le
+philosophe. Il est assez connu comme orateur accompli; il ne l'est pas
+assez comme intelligence suprême et universelle.
+
+
+IX
+
+Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les
+proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les
+consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes
+Romains les préceptes de l'art oratoire, dont il leur avait donné déjà
+tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur l'_Orateur_, il
+apprécie dignement le grand art qu'il se propose d'enseigner:
+
+«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir,
+par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés,
+charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir
+à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les
+peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus
+admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se
+faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de
+plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné,
+rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui
+soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la
+religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux,
+de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont
+abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur
+liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours
+à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à celle des
+autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!»
+
+De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur
+l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son
+temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont
+eux-mêmes des chefs-d'oeuvre de sentiment, de raison, de patriotisme.
+Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont
+il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de
+triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord
+Chatam, le père de Pitt:
+
+«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui
+l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai
+en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu
+as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as
+foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de
+semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens
+qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu crains,
+étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté; et, quand
+il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant
+que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.»
+
+«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On
+rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus
+forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les
+fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse
+ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus
+assista même à la rédaction du décret.
+
+«Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les
+derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions dû
+l'entendre toujours, nous venions au sénat, après sa mort, pour regarder
+encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi,
+dans l'assemblée même, d'une douleur de côté, suivie d'une sueur
+abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fièvre, et
+au bout de sept jours il n'était plus. Ô trompeuses espérances des
+hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos projets et
+de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre carrière!
+
+«Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum,
+il était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers et
+par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et
+les honneurs attachés aux grandes places; et l'année qui suivit son
+consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du
+premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à
+coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir!
+
+«Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour
+tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la
+république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie,
+mais lui ont accordé la mort.
+
+«Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il
+n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite
+désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a
+point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république
+qui l'avait fait le premier de ses citoyens, lorsque elle-même était la
+première des républiques.
+
+«Mais, puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune,
+je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces
+mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois
+dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la
+mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas
+heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de
+Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que
+Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne
+demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut
+réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa
+fin? La tête sanglante de cet homme à qui tant de citoyens devaient leur
+salut, fut attachée à cette même tribune où, pendant son consulat, il
+avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa
+censure, il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête
+tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère
+Lucius; en sorte que celui qui n'a pas été témoin de ces horreurs semble
+avoir vécu et être mort avec la république.
+
+«Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent
+Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la
+statue de Vesta teinte du sang de son collègue, le grand pontife
+Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient
+attachés à lui: Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours
+après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses
+ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au
+même parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'éloquence
+romaine, attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus
+lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour
+la république! Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'éclat de ta
+vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a
+veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait
+tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait
+sauvé d'une mort violente, c'eût été pour te rendre témoin des
+funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement à gémir sur la
+tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur
+parti, souillée par le carnage des citoyens.»
+
+
+X
+
+Voilà la rhétorique de ce grand coeur. Cela ne ressemble guère à celle
+de la Harpe. Le génie et le civisme éclatent sous l'enseignement du
+maître de paroles.
+
+Il passe de là aux règles les plus techniques de l'art; il les énumère
+avec une admirable sagacité. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait
+ni de lui-même, ni de son seul rival dans l'antiquité, Démosthène:
+
+«Je suis, dit-il, si difficile à contenter, que Démosthène lui-même ne
+me satisfait pas entièrement. Non, ce Démosthène, qui a effacé tous les
+autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente
+et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme
+insatiable de perfection!»
+
+Voyez combien l'idéal est, dans les plus grands hommes, au-dessus de ce
+qu'ils ont tenté en tout genre. On vise toujours plus haut que nature;
+c'est la preuve de notre future destinée: VOUS SEREZ DES DIEUX! Nous ne
+sommes que des hommes!
+
+
+XI
+
+C'est dans ces traités ou dialogues sur la rhétorique, sur l'orateur,
+que l'esprit aussi critique que créateur de Cicéron donne sur les
+différents styles oratoires les préceptes qui gouverneront éternellement
+l'expression de la pensée humaine. C'est un cours complet de littérature
+parlée ou écrite.
+
+On s'étonne qu'un esprit aussi improvisateur ait été en même temps un
+esprit aussi analytique et aussi réfléchi: Semblable à un Archimède
+intellectuel, inventeur des plus miraculeux mécanismes, Cicéron démonte
+devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les
+ressorts, pour vous démontrer comment on persuade, on touche, on
+passionne, on apaise les hommes rassemblés. Mais, pour animer ces
+ressorts, il faut une âme.
+
+En lisant attentivement ces préceptes d'éloquence ou de style, on voit
+que le style et l'éloquence n'ont pas fait une seule découverte nouvelle
+depuis les préceptes ou les exemples de Cicéron. L'esprit humain était
+aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-même aussi
+bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos écoles
+qui n'ait été professé par ce grand maître.
+
+On croit voir César ou Napoléon dictant leurs commentaires sur l'art de
+la guerre, devant les champs de bataille où ils ont remporté leurs
+victoires ou subi leurs défaites. Ces écrits sur l'art de penser et
+d'écrire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait
+écrivain.
+
+Si vous voulez un modèle de ce style aussi amolli dans la félicité que
+vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au
+peuple romain à son retour dans sa patrie, après ses biens restitués et
+sa maison rebâtie aux frais de l'État. Voyez combien il sait relever sa
+reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre éloquente
+aux oreilles charmées de ses concitoyens. Ce n'est là en effet que du
+style, mais quel style!
+
+
+DISCOURS
+
+DE CICÉRON AU PEUPLE.
+
+«Romains, dans le temps où j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes
+biens pour votre sûreté, pour votre repos et le maintien de la concorde,
+je me suis adressé au souverain des dieux et à toutes les autres
+divinités; je leur ai demandé que, si jamais j'avais préféré mon intérêt
+à votre salut, ils me fissent éternellement subir la peine due à des
+calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait
+jusqu'alors, je m'étais uniquement proposé la conservation de la
+république, et si je me résignais à ce funeste départ dans la seule vue
+de vous sauver, en épuisant sur moi seul tous les traits de cette haine
+que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans
+leur coeur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le
+sénat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et
+donner quelques regrets à mon absence. Je reçois le prix de mon
+dévouement, et le jugement des dieux immortels, le témoignage du sénat,
+l'accord unanime de toute l'Italie, la déclaration même de mes ennemis
+et votre inappréciable bienfait, qui sont ma récompense, ont rempli mon
+âme de la joie la plus vive.
+
+«Quoique rien ne soit plus à désirer pour l'homme qu'une félicité
+toujours égale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troublé
+par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient été purs et
+sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque
+divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée.
+Quel plus doux présent de la nature que nos enfants! Les miens, et par
+mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractère, me sont
+plus chers que la vie: eh bien! le moment où je les ai vus naître m'a
+causé moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus.
+
+«Nulle société n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon
+frère: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le
+temps où j'ai été privé de lui et depuis le moment où vous nous avez
+réunis l'un à l'autre. Tout homme s'attache à ce qu'il possède:
+cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvrée m'est plus chère
+que ne l'était ma fortune quand je la possédais tout entière. Les
+privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que
+donnent de plaisir les amitiés, les habitudes de société, les rapports
+de voisinage et de clientèle, les pompes de nos jeux et la magnificence
+de nos fêtes.
+
+«Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considération
+publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient
+toujours paru, renouvelés aujourd'hui, se montrent à mes yeux avec plus
+d'éclat que s'ils n'avaient souffert aucune éclipse.
+
+«Et la patrie elle-même, ô dieux immortels! comment exprimer les
+sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable
+Italie! cités populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes!
+récoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanité dans
+les citoyens! quelle dignité dans la république! quelle majesté dans vos
+assemblées! Personne ne jouissait plus que moi de tous ces avantages.
+Mais, de même que la santé a plus de charmes après une maladie longue et
+cruelle, de même aussi tous ces biens, quand la jouissance en a été
+interrompue, ont plus d'agrément et de douceur que si l'on n'avait
+jamais cessé de les posséder.
+
+
+XII
+
+«Pourquoi donc toutes ces paroles? pourquoi, Romains? C'est pour vous
+faire sentir que tous les moyens de l'éloquence, que toutes les
+richesses du style s'épuiseraient en vain, sans pouvoir, je ne dis pas
+embellir et relever par un magnifique langage, mais seulement énoncer et
+retracer par un récit fidèle la grandeur et la multitude des bienfaits
+que vous avez répandus sur moi, sur mon frère et sur nos enfants. Je
+vous dois plus qu'aux auteurs de mes jours: ils m'ont fait naître
+enfant, et par vous je renais consulaire.
+
+«J'ai reçu d'eux un frère, avant que je pusse savoir ce que j'en devais
+attendre. Vous me l'avez rendu, après qu'il m'a donné des preuves
+admirables de sa tendresse pour moi. La république m'a été confiée quand
+elle allait périr: je l'ai recouvrée par vous, après que tous les
+citoyens ont enfin reconnu qu'un seul homme l'avait sauvée. Les dieux
+immortels m'ont accordé des enfants: vous me les avez rendus. Nos voeux
+avaient obtenu de leurs bontés beaucoup d'autres avantages: sans votre
+volonté, tous ces présents du ciel seraient perdus pour nous.
+
+«Vos honneurs enfin, à chacun desquels nous étions parvenus par une
+élévation progressive, vous nous les restituez tous en un seul et même
+jour; en sorte que les biens que nous tenions soit de nos parents, soit
+des dieux, soit de vous-mêmes, nous les recevons tous à la fois de la
+faveur du peuple romain tout entier. En même temps que la grandeur de
+votre bienfait surpasse tout ce que je puis dire, votre affection et
+votre bienveillance se sont déclarées d'une manière si touchante, que
+vous me semblez avoir non-seulement réparé mon infortune, mais ajouté
+un nouvel éclat à ma gloire.
+
+
+XIII
+
+«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon
+courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que
+l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été
+enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme
+forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon
+compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à
+lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire,
+mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin
+de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau
+courage.
+
+«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été
+malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée
+de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient
+possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son
+fils associée à ses infortunes; lorsque, plongé dans un marais, il avait
+dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens; lorsque, fuyant
+en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre et suppliant,
+implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes: mais il ajoutait
+qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens dont on l'avait
+dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui cette force et
+ce courage qu'il n'avait jamais perdus.
+
+«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il
+s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant,
+c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont
+ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les
+miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son coeur irrité ne
+méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis
+qu'autant que la république me le permettra.
+
+
+XIV
+
+«En un mot, Romains, quatre espèces d'hommes ont cherché à me perdre.
+Les uns m'ont poursuivi avec acharnement, par haine de ce que j'ai sauvé
+la patrie malgré eux; d'autres, sous le masque de l'amitié, m'ont
+indignement trahi; d'autres, n'ayant pu obtenir les honneurs, parce
+qu'ils n'ont rien fait pour les mériter, me les ont enviés et sont
+devenus jaloux de ma gloire; les autres enfin, préposés à la garde de la
+république, ont vendu ma vie, l'intérêt de l'État, la dignité du pouvoir
+dont ils étaient revêtus. Ma vengeance se proportionnera aux divers
+genres d'attaques dirigées contre moi: je me vengerai des mauvais
+citoyens, en veillant avec soin sur la république; des amis perfides, en
+ne leur accordant aucune confiance et en redoublant de précaution; des
+envieux, en ne travaillant que pour la vertu; des acquéreurs de
+provinces, en les rappelant à Rome et les forçant à rendre compte de
+leur administration.
+
+«Toutefois j'ai plus à coeur de trouver les moyens de m'acquitter envers
+vous que de chercher de quelle manière je punirai l'injustice et la
+cruauté de mes ennemis. Se venger est plus facile; il en coûte moins
+pour surpasser la méchanceté que pour égaler la bienfaisance et la
+vertu. D'ailleurs la vengeance n'est jamais une nécessité; la
+reconnaissance est toujours un devoir.
+
+«La haine peut être fléchie par les prières; des raisons politiques,
+l'utilité commune, peuvent la désarmer; les obstacles qu'elle éprouve
+peuvent la rebuter, et le temps peut l'éteindre. Ni les prières, ni les
+circonstances politiques, ni les difficultés, ni le temps, ne peuvent
+nous dispenser de la reconnaissance; ses droits sont imprescriptibles.
+Enfin l'homme qui met des bornes à sa vengeance trouve bientôt des
+approbateurs; mais celui qui, s'étant vu, comme moi, comblé de tous vos
+bienfaits, négligerait un moment de s'acquitter envers vous,
+s'attirerait les reproches les plus honteux. Il y aurait chez lui plus
+que de l'ingratitude: ce serait une impiété. Il n'en est point de la
+reconnaissance comme de l'acquittement d'une dette: l'homme qui retient
+l'argent qu'il doit ne s'est pas acquitté; s'il le rend, il ne le
+possède plus; mais celui qui a témoigné sa reconnaissance conserve
+encore le souvenir du bienfait, et ce souvenir lui-même est un nouveau
+payement.
+
+
+XV
+
+«Romains, je garderai religieusement la mémoire de ce que je vous dois,
+tant que je jouirai de la vie; et, lors même que j'aurai cessé de vivre,
+des monuments certains attesteront les bienfaits que j'ai reçus de vous.
+Je renouvelle donc la promesse que je vous ai faite, et je prends
+l'engagement solennel de ne jamais manquer ni d'activité pour saisir les
+moyens de servir la patrie, ni de courage pour repousser les dangers qui
+la menaceront, ni de sincérité pour exposer mes avis, ni d'indépendance
+en résistant pour elle aux volontés de quelques hommes, ni de
+persévérance en supportant les travaux, ni enfin du zèle le plus
+constant pour étendre et assurer tous vos avantages et tous vos
+intérêts.
+
+«Oui, Romains, vous que j'honore et que je révère à l'égal des dieux
+immortels, oui, mon voeu le plus ardent, le premier besoin de mon coeur
+sera toujours de paraître à vos yeux, aux yeux de votre postérité et de
+toutes les nations, digne d'une cité qui, par ses unanimes suffrages, a
+déclaré qu'elle ne se croirait rétablie dans sa majesté que lorsqu'elle
+m'aurait rétabli moi-même dans tous mes droits.»
+
+
+XVI
+
+Dix volumes contiendraient à peine ces plaidoyers et ces harangues
+politiques, autant de chefs-d'oeuvre de pensée, de sentiment et
+d'élocution, que nous parcourrons bientôt ensemble quand nous traiterons
+spécialement de l'éloquence. Mais laissons un moment Cicéron orateur et
+critique, et voyons Cicéron écrivain et philosophe. Il ne perd pas une
+ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa
+majesté en sortant du sénat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer
+cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignité, du beau
+travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet
+dans le dix-huitième siècle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste
+l'éternelle jeunesse des oeuvres de Cicéron.
+
+Le temps, cependant, ne nous a pas tout conservé de ces monuments de
+l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le Colisée, par
+ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage didactique, intitulé
+les _Académiques_; on n'en possède que des fragments.
+
+Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire
+assis il commence le second livre de ces _Académiques_! Cela rappelle le
+début de la profession de foi du _Vicaire savoyard_ de J.-J. Rousseau ou
+des _Soirées de Pétersbourg_ du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne
+harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte
+l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la
+campagne.
+
+«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en
+compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était
+arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route,
+il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous
+décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui
+nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille
+amitié. Nous nous mîmes en marche sur-le-champ pour le rejoindre. Nous
+étions encore à quelque distance de la villa, lorsque nous l'aperçûmes
+venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement et nous le
+reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long chemin.
+
+«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à
+Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je
+vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien
+apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables
+entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de
+nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire
+avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais
+il nous cache ce qu'il compose.--Point du tout, dit Varron; ce serait,
+selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai
+un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le
+nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez
+volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin.
+
+«--Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet ouvrage, et
+cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de notre ami Libon,
+dont vous connaissez la passion pour les lettres, que vous n'interrompez
+pas un seul instant ce travail, que vous y employez tous vos soins et
+que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une demande que je
+n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai, maintenant que
+j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces études qui me
+furent communes avec vous, et d'introduire dans notre littérature latine
+cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous qui écrivez sur
+tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque vous y excellez?»
+
+
+XVII
+
+Varron s'excuse sur la difficulté de se faire comprendre des esprits
+vulgaires en traitant en termes de l'école des sujets grecs dont les
+termes mêmes sont étrangers à la plupart des Romains. «Les épicuriens,
+dit-il, pensent tout simplement que le sort de l'homme et de la brute,
+c'est tout un.
+
+«Mais vous, qui êtes comme moi sectateur des principes plus
+spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon,
+avec quelle délicatesse ne faudra-t-il pas en développer la philosophie
+pour être compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous
+s'occupent de ces matières, aux écrivains grecs eux-mêmes.»
+
+«Vous avez raison, Varron,» répond Cicéron en rappelant avec la
+complaisance de l'amitié les beaux ouvrages poétiques et historiques
+composés par cet ami. «Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les
+choses telles qu'elles sont), pendant le temps où l'ambition, les
+honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au
+gouvernement de la république m'entravaient dans un réseau d'affaires et
+de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et,
+pour que le temps ne les altérât pas, je les renouvelais dans mes heures
+de loisir par la lecture.
+
+«Mais aujourd'hui que la fortune m'a frappé d'un coup terrible et que
+le fardeau du gouvernement ne pèse plus sur moi, je demande à la
+philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme
+l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble à la fois.
+Cette occupation sied parfaitement à mon âge; elle est plus que toute
+autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans
+ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.»
+
+Après cette introduction, les amis s'asseyent pour écouter Cicéron, qui
+commence ainsi:
+
+
+XVIII
+
+«Socrate me paraît être le premier, et tout le monde en tombe d'accord,
+qui rappela la philosophie des nuages et des mystères pour l'appliquer à
+la conduite morale des hommes et lui donner pour objet les vertus ou les
+vices; il pensait qu'il n'appartient pas à l'homme d'expliquer les
+choses occultes et qu'alors même que nous pourrions nous élever jusqu'à
+cette connaissance, elle ne nous servirait de rien pour bien vivre.»
+
+Il définit ensuite la philosophie pratique de Socrate et la philosophie
+spéculative de Platon, et il parsème son analyse de ses propres axiomes
+philosophiques à lui-même. Dieu, l'âme du monde, la providence ou la
+fortune (appelée ainsi parce qu'elle fait naître mille événements
+imprévus dont les causes existent, mais dont nous ne pouvons apercevoir
+de si bas ni prévoir ces causes) gouverne l'univers. L'esprit débute par
+la sensation, mais on ne reconnaît pas aux sens la faculté de juger. La
+vérité, la raison ou l'intelligence est l'unique juge des choses;... il
+adopte ces seules maximes éminemment spiritualistes. Qu'adoptons-nous de
+plus et de mieux aujourd'hui? La _raison_, la _providence_ ou la
+_divinité active_ dans les choses universelles sont-elles autrement
+définies par nos philosophes?
+
+Après avoir raconté toute l'histoire des écoles, des sectes, des
+philosophies grecque et romaine, il combat énergiquement le scepticisme
+ou la philosophie du doute, et il le combat par le plus beau des
+arguments: la conscience et la vertu.
+
+«L'idée seule de la vertu, dit-il, nous prouve que l'on peut comprendre
+et certifier certaines choses. Je demande pourquoi l'homme de bien, qui
+s'est résolu à souffrir tous les tourments plutôt que de trahir son
+devoir ou sa conscience, s'est imposé de si dures lois à lui-même
+lorsqu'il n'avait pour s'immoler ainsi ni motif ni raison. Une sagesse
+qui ne connaîtrait pas pourquoi elle est sage, est-ce une sagesse, oui
+ou non? Et d'abord, comment mériterait-elle de s'appeler sagesse?
+Comment ensuite oserait-elle prendre résolûment et poursuivre
+énergiquement un parti, s'il n'y a point de règles certaines qui la
+dirigent? Et si elle ne sait pas ce que c'est que le souverain bien (la
+vertu), comment serait-elle la vertu? Si l'homme donc ne peut connaître
+intuitivement ses devoirs, quel motif aura-t-il d'agir et quel attrait
+pourra-t-il sentir ou vers le mal ou vers le bien? Eh quoi! si je prouve
+ainsi aux sceptiques que leur doctrine anéantit la raison et la nature
+humaine, persisteront-ils dans leur doctrine?...»
+
+
+XIX
+
+La suite de cette argumentation de la raison contre le scepticisme est
+d'une force et d'une évidence qu'aucune philosophie et qu'aucune logique
+moderne n'ont surpassées.
+
+Les vérités nécessaires sont contemporaines de tous les temps, parce
+qu'elles sont nécessaires à tous les hommes.
+
+La philosophie raisonnée de Cicéron est égale à celle de Platon, mais
+Platon rêvait après avoir raisonné. Cicéron ne rêve jamais: il pense. Il
+écrit le code de la raison humaine; Platon n'en écrit que le poëme.
+
+«L'intelligence, poursuit-il, étant faite pour donner à l'homme la
+connaissance, elle aime la connaissance pour elle-même d'abord, car rien
+n'est plus délicieux pour l'esprit que la lumière, et elle l'aime
+ensuite pour ses conséquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence
+exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne
+à l'homme et donne assez d'évidence et de force à la philosophie pour
+produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la
+vie!»
+
+Il y a deux mille ans bientôt que le plus grand des orateurs et le plus
+honnête des hommes politiques de Rome écrivait ces lignes. Quelles
+lignes philosophiques plus belles ont donc été écrites depuis ces deux
+mille ans par nos orateurs, nos hommes d'État, nos philosophes? Oh! que
+ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquité! et que de
+philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait à l'origine des
+hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance sur les
+sagesses de Cicéron, de Confucius, et parler de progrès pour se nier son
+néant.
+
+
+XX
+
+Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des
+idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a
+pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui
+nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le
+mal, le vice ou la vertu.
+
+«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est
+dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt
+par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la
+lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute,
+dont vous vous déclarez les sectateurs, après nous avoir enveloppés de
+si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une dernière étincelle
+pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle figure et quelle
+langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur dans la clarté!
+
+«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi
+qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je
+suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais
+me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me
+donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible
+dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce
+guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus,
+constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course
+restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et
+l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où
+l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui
+fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc.
+
+Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant ne se
+relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique!
+
+Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les
+philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par
+Cicéron à la controverse.
+
+Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste,
+dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et
+la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien
+des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à
+nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres
+vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères;
+lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du
+plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le
+faux semblant et comme un plagiat de la vertu.»
+
+Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une
+grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le
+livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de
+Phidias au Parthénon, finit familièrement, ainsi qu'il a commencé, par
+une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les douceurs de
+pareils entretiens:
+
+«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau
+au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur
+la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble
+nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois
+d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais
+si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de
+ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si
+opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui
+méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la
+vie, etc.
+
+«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à
+ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos
+jardins de _Tusculum_, nous pourrons souvent débattre ensemble ces
+belles questions, etc.»
+
+Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées.
+
+
+XXI
+
+Voilà ce qui nous reste de ce livre des _Académiques_. Ce mélange de la
+vie publique et de la vie méditative, cette alternative de l'éloquence
+et de la philosophie dans la vie du même homme d'État, qui allait mourir
+sous le glaive des sicaires d'Antoine après avoir combattu les sicaires
+de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune
+moderne au même degré. Chatam et William Pitt n'élevaient pas leur âme à
+ces hauteurs sereines de la pensée; Mirabeau et Vergniaud perdaient la
+moitié de leur force en descendant des tribunes; ils n'écrivaient pas du
+même style sur les lois et sur la Divinité. Bossuet lui-même n'était pas
+homme public à la mesure de Cicéron; plus libre que l'orateur romain
+comme orateur, il n'avait à lutter ni contre les tumultes du sénat, ni
+contre les démagogues, ni contre la tyrannie de César, ni contre les
+assassins d'Antoine; il n'avait qu'à servir un roi, à ménager en pontife
+habile le prince et sa conscience, à mourir sur les escaliers de
+Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des
+faveurs d'Église conquises par son propre génie de théologien et
+d'écrivain. Si l'orateur est égal ou supérieur dans Bossuet, l'homme est
+plus universel et plus intrépide dans Cicéron. Ajoutons que, pour son
+temps, Cicéron est personnellement plus philosophe: car Bossuet répète
+la philosophie sacrée du christianisme, et sa force n'est que sa foi.
+
+
+XXII
+
+Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicéron, supérieur aux
+_Académiques_: ce sont les quatre livres sur les _vrais biens_ et les
+_vrais maux_, adressés à Brutus, son ami, aussi lettré que lui-même.
+
+Il commence par s'excuser, dans un préambule, d'importer dans la langue
+de Rome les philosophies originaires de la Grèce. Il se justifie
+victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres écrivains
+romains: «Quant à moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux,
+des orages, des discussions publiques, crois n'avoir jamais déserté le
+poste que le peuple romain m'avait confié, je crois devoir aussi, dans
+la mesure de mes forces, éclairer l'âme de mes concitoyens par mes
+travaux, mes études, mes veilles d'écrivain.
+
+«Ceux qui me blâment d'écrire sur la philosophie devraient être plus
+justes, ils devraient se rappeler que j'ai déjà beaucoup écrit sur
+d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et
+qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intérêt de ces grandes questions, et
+dont l'homme ait à retirer plus de véritable utilité? Si ma vie se
+prolonge, je ne renonce pas à traiter d'autres matières encore; mais
+quiconque voudra s'appliquer à étudier mes ouvrages de philosophie
+reconnaîtra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus
+de fruit.»
+
+Il part de là pour faire contre Épicure la plus magnifique théorie de la
+vertu et des différentes théories du bien qui ait été écrite en aucune
+langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la
+raison divinement parlée, qui divinise par sa plume la morale.
+Cependant il rend bientôt à Épicure son véritable caractère, en prouvant
+que la vertu (et par exemple l'amitié) est la véritable volupté. Dans
+cette page sur l'amitié, on sent l'homme qui a fait ses délices d'aimer
+et d'être aimé. C'est la vertu instinctive du caractère. Celui de
+Cicéron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne haïssait pas.
+
+
+XXIII
+
+Au début de son second livre sur le bien et le mal, Cicéron dit à ses
+amis: «Ne me regardez pas ainsi en silence, comme on regarde un homme
+qui va professer. Le vrai mode de traiter les sujets philosophiques,
+c'est l'échange mutuel des pensées, des objections et des réponses,
+c'est la conversation: causons.»
+
+
+XXIV
+
+Après avoir élagué toutes les subtilités scolastiques d'Épicure ou des
+autres prétendus sages, il préconise avec une admirable force de
+langage et de conscience les deux pivots de la vertu, l'HONNÊTE et la
+RAISON. Écoutez en passant ces définitions du bon sens:
+
+«L'_honnête_ est ce que l'on est forcé d'estimer par soi-même,
+abstraction faite de toute espèce d'intérêt personnel, etc.» (Quelle
+preuve de Dieu par la conscience!)
+
+«La _raison_ est cette intelligence si prompte et si vaste à la fois,
+cette sagacité de l'esprit qui pénètre les causes, discerne
+l'enchaînement de ces causes avec leurs conséquences, rapproche les
+ressemblances, découvre les semblables au milieu des diversités,
+conjoint l'avenir avec le présent, et embrasse ainsi d'un coup d'oeil le
+cours entier d'une existence bien enchaînée.
+
+«Par la raison, l'homme recherche la société des hommes; par elle il
+s'élève, de l'affection pour ses parents et pour ceux que la nature a
+rapprochés de son coeur, jusqu'à l'affection pour ses concitoyens,
+compris dans son amour, et enfin jusqu'à répandre sa tendresse sur
+l'humanité tout entière.» (_Caritas generi humani_, Évangile inné des
+sages de tous les siècles.)
+
+«Car l'homme, ajoute-t-il, doit se souvenir qu'il n'est pas seulement
+pour lui seul, mais pour les siens, pour sa patrie, et que c'est de la
+moindre partie de lui-même qu'il lui est permis de s'occuper; et, comme
+la nature nous a doués d'un invincible attrait pour la vérité, inspirés
+que nous sommes par ce noble instinct, nous aimons forcément tout ce qui
+est vrai et réel, comme la bonne foi, la fidélité, la candeur, la
+constance, et nous haïssons tout ce qui est faux et trompeur, comme la
+fraude, le parjure, la méchanceté, l'injustice.
+
+«Enfin la raison a je ne sais quelle supériorité majestueuse qui lui
+donne le droit de commander et qui lui fait mépriser de haut les
+événements humains, toujours élevée qu'elle est au-dessus de nos
+faiblesses et de nos erreurs. À ces trois vertus s'en joint une
+quatrième, qui a la même beauté et qui conspire avec elles pour la
+grandeur de l'homme: c'est l'amour de l'ordre.
+
+«La beauté essentielle de l'ordre avait d'abord frappé l'esprit dans
+l'univers visible, et c'est de là que nous l'avons transporté dans nos
+actions et dans nos paroles, _monde moral dont l'ordre est l'ornement_;
+puis vient la _modération_, ou la mesure qui nous fait éviter en tout
+l'excès ou la témérité, qui nous détourne d'offenser nos semblables par
+nos actions ou par nos discours, et de rien faire, en un mot, a qui soit
+indigne de la nature humaine.
+
+
+XXV
+
+«Voilà, mon cher Torquatus, la définition exacte de ce qu'on entend par
+l'HONNÊTE; c'est ce qui a fait dire proverbialement de l'homme de bien:
+_On peut frayer avec lui dans les ténèbres._»
+
+Que pensez-vous, lecteurs, de ces définitions de l'honnête, de la
+raison, de la vertu, datées de vingt siècles et écrites de la main d'un
+des plus sublimes écrivains de tous les siècles? Avez-vous une plus
+haute philosophie morale, une plus saine raison, une plus solide vertu,
+un plus beau style? Votre crépuscule n'est-il pas là?
+
+Saluez l'antiquité: elle sait tout, même ce que vous croyez avoir appris
+hier. Si ces lignes étaient trouvées par vous anonymes dans un volume de
+vos bibliothèques de Paris ou de Londres, ne les attribueriez-vous pas
+en conscience à Bacon, à Fénelon, à vos plus pures philosophies, à vos
+plus éloquentes plumes? Elles sont du consul, de l'orateur, du lutteur
+romain contre Catilina, du sauveur de la patrie, du maître de Brutus, de
+l'ami de Pompée, de l'amnistié de César, de la victime d'Antoine, se
+reposant au soir d'un jour agité, à quelques jours de sa mort, résigné à
+l'ombre de son jardin de Tusculum, au murmure de l'Anio, qui murmure
+encore tout près des ruines de sa maison de campagne.
+
+
+XXVI
+
+Et ce passage, sur l'immatérialité et sur l'immortalité de l'âme, qu'en
+direz-vous après l'avoir lu:
+
+«L'origine de notre âme ne saurait se trouver dans rien de ce qui est
+matériel, car la matière ne saurait produire la pensée, la connaissance,
+la mémoire, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans
+l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les éléments offrent de plus
+subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport
+quelconque avec la faculté que nous avons de percevoir les idées du
+passé, du présent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc venir que
+de Dieu seul; elle est essentiellement céleste et divine. Ce qui pense
+en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc
+nécessairement incorruptible et éternel; nous ne pouvons pas même
+concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de
+notre âme, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument séparé et
+indépendant des sens, comme une substance spirituelle qui connaît et qui
+meut tout.
+
+«Vous me direz: Et où est cette substance qui connaît et qui meut tout?
+et comment est-elle faite? Je vous réponds: Et où est votre âme? et
+comment se la représenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus.
+Mais, si je n'ai pas pour la comprendre tous les moyens que je voudrais
+bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j'ai? L'oeil voit
+et ne voit pas: ainsi notre âme, qui voit tant de choses, ne voit pas ce
+qu'elle est elle-même; mais pourtant elle a la conscience de sa pensée
+et de son action. Mais où habite-t-elle et qu'est-elle? C'est ce qu'il
+ne faut pas même chercher... Quand vous voyez l'ordre du monde et le
+mouvement réglé des corps célestes, n'en concluez-vous pas qu'il y a une
+intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet univers ait
+commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence, comme le croit
+Platon, soit qu'il existe de toute éternité et que cette intelligence en
+soit seulement la modératrice, comme le croit Aristote? Vous
+reconnaissez un Dieu à ses oeuvres et à la beauté du monde, quoique vous
+ne sachiez pas où est Dieu ni ce qu'il est: reconnaissez de même votre
+âme à son action continuelle et à la beauté de son oeuvre, qui est la
+vertu.»
+
+
+XXVII
+
+Et celui-ci, sur la divisibilité des sens et de l'âme, autrement appelée
+la mort:
+
+«Que faisons-nous quand nous séparons notre âme des objets terrestres,
+des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la
+méditation? Que faisons-nous autre chose qu'apprendre à mourir, puisque
+la mort n'est que la séparation de l'âme et du corps? Appliquons-nous
+donc à cette étude, si vous m'en croyez; mettons-nous à part de notre
+corps et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre sera
+semblable à la vie du ciel; et, quand nous serons au moment de rompre
+nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre âme vers les
+cieux.»
+
+Tout l'ascétisme chrétien qui allait éclore en Orient n'était-il pas là
+par pressentiment?
+
+Et celui-là, sur le noble désintéressement de la vertu, que les
+disciples d'Épicure appellent si faussement un habile égoïsme, et que
+Cicéron appelait, lui, de son vrai nom, un sacrifice de soi-même? Lisez:
+
+«Appliquez, dit-il, ces mêmes principes à la modération, à la
+tempérance, qui est la sage mesure des passions et qui les soumet à la
+raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur que de prendre sans
+témoins des plaisirs honteux? N'y a-t-il pas des actions d'elles-même
+infâmes, lors même que leur auteur échapperait à la flétrissure
+publique? Que font les hommes de coeur? N'est-ce qu'après avoir calculé
+leur intérêt qu'ils entrent dans le combat et qu'ils versent à flots
+leur sang pour la patrie? N'y sont-ils pas excités plutôt par une
+vertueuse impulsion de dévouement et par leur généreux courage? Et si ce
+grand Torquatus avait pu nous entendre, lequel de nous deux, je vous le
+demande, eût-il écouté plus volontiers, ou de moi, qui affirme qu'il n'a
+rien fait en songeant à lui, mais par amour de la république, ou de
+vous, qui soutenez qu'il n'a rien fait que pour lui seul? Le bien pour
+le bien, voilà la vraie maxime!»
+
+
+XXVIII
+
+Le début de son second livre, où il combat les stoïciens contre Caton,
+après avoir, dans le premier, combattu Épicure, est une mise en scène
+d'une digne, grave et douce familiarité.
+
+Lisez ceci; c'est une scène biblique de philosophie parlée entre ces
+deux patriarches de la pensée humaine, Cicéron et Caton:
+
+«J'étais à Tusculum, et, désirant me servir de quelques livres du jeune
+Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothèque, comme
+j'en avais l'usage.
+
+«J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais pas à rencontrer; il était
+assis et tout entouré de livres stoïciens.
+
+«Vous savez qu'il avait une avidité insatiable de lecture, jusque-là
+que, dans le sénat même, et pendant que les sénateurs s'assemblaient, il
+se mettait à lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait
+dans le public, et sans dérober pourtant un seul des instants qu'il
+devait aux intérêts de l'État. Aussi, jouissant d'un loisir aussi
+complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothèque, il semblait,
+si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir
+dévorer les livres. Nous étant donc ainsi rencontrés tous deux sans y
+songer, il se leva aussitôt. Nous échangeâmes ensuite les premières
+questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.--Qui vous
+amène ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si
+j'avais pensé que vous y fussiez, j'aurais été certainement vous y
+rendre visite.--Hier, lui dis-je, dès que les jeux furent commencés, je
+quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amené ici,
+c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voilà bien des
+trésors assemblés, Caton, et il faudra que notre jeune Lucullus les
+connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prît plaisir
+à ces livres qu'à toutes les autres beautés de ce séjour, et j'ai son
+éducation fort à coeur, quoiqu'elle vous appartienne plus qu'à personne,
+et que ce soit à vous de le rendre digne de son père, de notre Cépion et
+de vous-même, qui le touchez de si près. Mais ce n'est pas sans sujet
+que je m'intéresse à ce qui le regarde: j'y suis obligé par le souvenir
+de son aïeul Cépion, que j'ai toujours tenu en grande estime, comme vous
+le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des premiers hommes de
+la république s'il vivait, et j'ai continuellement devant les yeux
+Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de l'amitié et une
+communauté parfaite de sentiments et de vues m'unissent si
+tendrement.--Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chèrement la
+mémoire de deux hommes qui vous ont recommandé leurs enfants par leurs
+testaments, et je suis charmé de voir que vous aimez le jeune Lucullus.
+Quant au soin de son éducation, qui me regarde tout particulièrement,
+dites-vous, je m'en charge avec plaisir, mais il faut que vous le
+partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter, c'est qu'il me paraît déjà
+donner beaucoup de marques d'une belle âme et d'un noble esprit; mais
+vous voyez combien son âge est tendre.--Je le vois bien, lui dis-je, et
+c'est aussi dans cet âge qu'il faut l'initier à ces études et ouvrir son
+âme à ces sentiments qui le prépareront aux grandes choses qui
+l'attendent.--C'est à quoi il faut que nous travaillions ensemble, et de
+quoi nous nous entretiendrons plus d'une fois. Cependant asseyons-nous,
+s'il vous plaît. C'est ce que nous fîmes aussitôt.
+
+«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont
+donc ceux que vous venez chercher ici?--J'y venais prendre, lui dis-je,
+quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le
+loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à
+l'autre.--Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût
+incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au
+monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.»
+
+
+XXIX
+
+Cicéron démontre ensuite, avec une évidence véritablement révélatrice,
+que l'honnête, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature
+intellectuelle aussi irréfutable que le bien-être physique est un
+instinct de nos sens matériels; de là, dit-il, ces législations, aussi
+divines qu'humaines, qui établissent les rapports des hommes entre eux
+sur les bases d'une équité sociale, qui est la conscience publique du
+genre humain. Cependant il blâme dans le livre suivant l'excès des
+stoïciens, qui les porte à sacrifier entièrement le corps à l'âme. Cet
+excès, dit-il, n'est pas conforme à la nature complexe d'un être formé
+d'âme et de corps, et qui a été doué d'un instinct de conservation. La
+sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures:
+régler la nature, ce n'est pas la contredire.
+
+
+XXX
+
+Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du
+cinquième livre, réminiscence délicieuse du temps et des lieux où
+Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces de
+l'antiquité:
+
+«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais
+entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de
+mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain,
+que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous
+aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce
+temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous
+rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous
+entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte
+Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et
+qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que
+nous voulions. Alors Pison:--Est-ce par un dessein de la nature, nous
+dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons
+les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une
+partie de leur vie, nous nous sentons plus émus que quand nous écoutons
+le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?
+
+«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon
+me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses
+disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me
+rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque
+devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et
+Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même
+jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce
+palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes
+yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon
+aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de
+tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la
+mémoire.--Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus.
+Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de
+Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué
+une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes délices;
+l'image même d'Oedipe, qu'il représente venant ici et demandant dans ces
+vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout ému;
+ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remué.--Et moi, dit
+Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être rendu à Épicure, dont
+nous venons de passer les jardins, je vois s'écouler dans ces jardins
+bien des heures en compagnie de Phèdre, que j'aime plus qu'homme au
+monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours
+aux vivants; mais, quand je voudrais oublier Épicure, comment le
+pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit
+à grands traits par la peinture, mais encore gravé sur leurs coupes et
+sur leurs bagues?
+
+«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est
+peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes
+que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas
+surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de
+votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus
+attentivement aux grands personnages que les lieux fréquentés par eux.
+
+«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis
+le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le
+dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout
+présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces
+des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet
+hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois
+(car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire,
+demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute
+heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:--Puisque tout le monde,
+dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui
+a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où
+Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en
+effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:--Ne
+m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la
+plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au bruit des
+flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement de la place
+publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite pour voir
+le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont
+inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, que du sol
+jaillisse l'histoire.--Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait
+dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent
+esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les
+traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi
+nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y portez de
+vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez
+plaisir à reconnaître les vestiges.--Vous savez, dis-je alors à Pison,
+qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des
+encouragements que vous lui donnez.--Il faut donc, reprit-il avec son
+extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès
+de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la
+philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en
+état de mieux réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius,
+continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y
+sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que
+vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.--J'ai grand
+plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais
+vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là.
+Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»
+
+Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés,
+de ses vertus, _filles_, dit-il, de notre _liberté morale_ telles que la
+prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération,
+l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se
+compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.
+
+Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des _Tusculanes_, que la vie de
+Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme
+s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de
+style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des
+hommes en est en même temps le plus sage.
+
+Mais passons aux _Tusculanes_ elles-mêmes. Quelle lucidité! quelle
+souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique! quelle
+force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces leçons,
+s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe romain.
+Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de
+l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie
+comme dans l'éloquence.
+
+
+XXXI
+
+Les _Tusculanes_ prennent leur nom de la maison de campagne de Cicéron
+où ces _Méditations_ en prose furent composées par lui. Ces
+_Méditations_ étaient à la fois des loisirs, des perfectionnements de
+son âme, des consolations. La politique l'avait odieusement rejeté dans
+la vie inactive. Rome, en proie aux démagogues, à la soldatesque, à la
+tyrannie, à la gloire de mauvais aloi, n'était plus digne de lui; la
+pensée de Cicéron quittait ce monde vulgaire et pervers pour les régions
+sublimes et éternelles de la pensée.
+
+«Quand j'ai vu enfin, dit-il en commençant les _Tusculanes_, qu'il n'y
+avait presque plus rien à faire pour moi, ni au forum, ni au sénat, je
+me suis remis à une sorte d'étude dont le goût m'était toujours resté,
+mais que d'autres soucis avaient toujours interrompu ou ajourné:
+j'entends par cette étude la philosophie, qui renferme toutes les
+connaissances utiles à l'homme pour bien vivre.....
+
+«Les Grecs, dit-il, ont excellé plus que nous dans la poésie et dans les
+arts; nous les égalons seulement dans l'art oratoire né de la
+constitution même de Rome; hors de là nous leur sommes jusqu'ici
+inférieurs. Après avoir tenté moi-même de porter l'art oratoire à un
+point encore plus élevé que nos prédécesseurs romains, je m'efforce avec
+plus de zèle encore de mettre dans son jour cette philosophie, d'où j'ai
+tiré tout ce que je puis avoir développé d'éloquence.
+
+«Aristote, ce rare génie qui savait tout, jaloux de la gloire de
+l'orateur Isocrate, entreprit, à son exemple, d'enseigner l'art de la
+parole, et voulut allier la philosophie à l'éloquence. Je veux de même,
+sans oublier mon ancien caractère d'orateur, m'attacher aux matières de
+philosophie: je les trouve infiniment plus grandes, plus abondantes,
+plus fécondes que celles de la tribune; mon opinion a toujours été que
+ces questions élevées, pour ne rien dire de leur intérêt et de leur
+beauté, doivent être traitées avec étendue et avec toutes les
+perfections de style qui dépendent du langage. J'ai essayé si je
+pourrais y réussir, et j'ai même poussé si loin la chose que j'ai tenu
+des entretiens philosophiques à la manière des Grecs. Tout récemment,
+mon cher Brutus, après que vous fûtes parti de Tusculum, j'éprouvai mes
+forces devant un grand nombre d'amis. C'est ainsi que ces exercices
+oratoires d'autrefois, où j'avais pour but de me préparer au forum, et
+dont j'ai continué l'usage plus que personne, sont aujourd'hui remplacés
+par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer par ces amis le
+sujet sur lequel on voulait m'entendre, je discourais sur cette matière,
+assis ou debout, et, comme nous avons eu ces sortes d'entretiens pendant
+cinq jours, je les ai rédigés à loisir en autant de livres.»
+
+
+XXXII
+
+Voilà l'origine des cinq _Méditations_ ou _Tusculanes_ que nous allons,
+à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites
+sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille
+faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur
+la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute
+félicité humaine.
+
+Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement
+exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains
+étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les
+cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser
+et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme
+philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans
+César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites
+traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines
+souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun
+avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même:
+au peuple la fable, aux sages la vérité.
+
+Écoutez Cicéron, à la première page de la première _Tusculane_, sur le
+ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps:
+
+«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce
+pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois
+têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale
+mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse
+tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors
+d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges
+inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un
+nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre
+cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine,
+ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre
+peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.
+
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Pensez-vous que j'extravague jusqu'à donner là dedans?
+
+CICÉRON.
+
+«Vous n'y ajoutez pas foi?
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Pas le moins du monde.
+
+CICÉRON.
+
+«Vous avez, à la vérité, grand tort de l'avouer.
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Pourquoi, je vous prie?
+
+CICÉRON.
+
+«Parce que, si j'avais eu à vous réfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir
+une belle carrière.
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Qui ne serait éloquent sur un tel sujet?
+
+CICÉRON.
+
+«Tout est plein, cependant, de traités philosophiques où l'on se propose
+de le prouver.
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Peine perdue; car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir
+peur?
+
+CICÉRON.
+
+«Mais, s'il n'y a point de misérables dans les enfers, personne n'y est
+donc?
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Je n'y crois personne.»
+
+On voit qu'il y avait deux hommes dans les hommes supérieurs de Rome, le
+citoyen et le philosophe. Le philosophe se moquait de la religion
+officielle du citoyen. Cicéron était convaincu, comme César et comme
+Sénèque, que la superstition était incorrigible dans le peuple, et qu'il
+fallait se contenter de penser à part du vulgaire, sans lui contester
+ses dieux, ses élysées et ses enfers, peuplés de ses fables, de ses
+traditions et de ses rêves.
+
+
+XXXIII
+
+Mais l'existence d'une divinité une et suprême, l'immatérialité de l'âme
+et son immortalité sont confessées plus loin comme des vérités
+rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicité
+d'arguments qui n'ont jamais été surpassées. Lisez ces lignes du premier
+livre des _Tusculanes_:
+
+«Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos, Epaminondas le
+pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquité ou parmi les
+étrangers, moi-même, je le pouvais. Mais nous avons au dedans de nous je
+ne sais quel pressentiment des siècles futurs, et c'est dans les esprits
+les plus sublimes, c'est dans les âmes les plus élevées, que ce
+sentiment est le plus vif et qu'il éclate davantage. Ôtez ce
+pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie dans les
+travaux et dans les dangers? Je parle des grands coeurs. Et que
+cherchent aussi les poëtes, qu'à éterniser leur mémoire? Témoin celui
+qui dit:
+
+ «Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux;
+ Par lui furent chantés vos célèbres aïeux.
+
+«Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c'est
+que les enfants fassent vivre la sienne.
+
+«Qu'on ne me rende point de funèbres hommages, dit-il encore. Mais à
+quoi bon parler des poëtes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui
+n'aspirent à l'immortalité. Phidias, n'ayant pas la liberté d'écrire
+son nom sur le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et nos
+philosophes, dans les livres mêmes qu'ils composent sur le mépris de la
+gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de
+tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en
+quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après notre mort il y a quelque
+chose qui nous intéresse, nous devons nous rendre à cette opinion, et
+d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus
+de vertu, et qui, par conséquent, savent le mieux où tend la nature,
+sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter
+l'estime de la postérité . . . . . . . . . . . . . .
+
+«C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma _Consolation_, où je
+m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre
+l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et
+composé, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du
+feu.
+
+«Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la
+réflexion, qui puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, embrasser le
+présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces divines qualités,
+à moins que de remonter à Dieu. Et, par conséquent, l'âme est d'une
+nature singulière qui n'a rien de commun avec les éléments que nous
+connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un être qui a sentiment,
+intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est
+divin, et dès lors immortel. Dieu lui-même ne se présente à nous que
+sous cette idée d'un esprit pur, sans mélange, dégagé de toute matière
+corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de lui-même un
+mouvement éternel . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Car, enfin, que faisons-nous en nous éloignant des voluptés sensuelles,
+de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et même du soin de nos
+affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que
+faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même
+et que l'éloigner de son corps tout autant que cela se peut? Or détacher
+l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre à mourir? Pensons-y donc
+sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps,
+accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra déjà
+d'une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre
+essor quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours
+été sous le joug des sens auront peine à s'élever de dessus la terre,
+lors même qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles
+comme de ces prisonniers qui ont été plusieurs années dans les fers: ce
+n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre
+terme, nous vivrons enfin, car notre vie d'à présent, c'est une mort,
+et, si j'en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé.
+
+
+L'AUDITEUR.
+
+«Vous l'avez déploré assez dans votre _Consolation_. Je ne lis point cet
+ouvrage que je n'aie envie de me voir à la fin de mes jours, et cette
+envie, par tout ce que je viens d'entendre, augmente fort.
+
+CICÉRON.
+
+«Vos jours finiront, et, de force ou de gré, finiront bien vite, car le
+temps vole. Or, non-seulement la mort n'est point un mal, comme d'abord
+vous le pensiez; mais peut-être n'y a-t-il que des maux pour l'homme, à
+la mort près, qui est son unique bien, puisqu'elle doit ou nous rendre
+dieux nous-mêmes, ou nous faire vivre avec les dieux . . . . . . . . .
+
+«Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement
+d'une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien
+convaincus que l'on nous tire de prison, et que l'on nous ôte nos
+chaînes, afin qu'il nous arrive ou de retourner dans le séjour éternel,
+notre véritable patrie, ou d'être à jamais quittes de tout sentiment et
+de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue,
+tenons-nous dans une telle disposition d'esprit que ce jour, si terrible
+pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a été déterminé
+ou par les dieux immortels, ou par notre commune mère, la nature, ne
+doit être compté pour un mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce n'est
+pas une cause aveugle qui nous a créés: mais nous devons l'être
+certainement à quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle
+ne s'est pas donné le soin de nous produire et de nous conserver la vie,
+pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver toutes les misères
+de ce monde, dans une mort suivie d'un mal éternel. Regardons plutôt la
+mort comme un asile, comme un port qui nous attend. Plût à Dieu que nous
+y fussions menés à pleines voiles! Mais les vents auront beau nous
+retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions, quoique un peu
+tard. Or ce qui est pour tous une nécessité, serait-il pour moi seul un
+mal? Vous me demandiez une péroraison, en voilà une.»
+
+
+XXXIV
+
+On voit qu'il avait raison d'écrire ces belles lignes par lesquelles il
+se consolait de ne plus être que philosophe:
+
+«Dans la nécessité où je suis de renoncer aux affaires publiques, je
+n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et
+consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gré de ce qu'après
+avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au pouvoir d'un seul, je
+ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve à ceux
+qui possèdent l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues au sénat
+et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la philosophie aux
+délibérations de la politique sur les destinées de la patrie.»
+
+On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion
+raisonnée et le patriotisme en vue des devoirs imposés à l'homme par la
+Divinité, étaient pour Cicéron une même et sainte chose.
+
+«Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne
+s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos actes et de nos
+destins. Sur ce principe, que deviendraient la piété, la _sainteté_, la
+religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut
+savoir exactement accomplir... Il en est de la piété comme de toutes les
+autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles
+point de _sainteté_ (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elles
+point de culte, et dès lors que devient l'univers? Quel désordre et
+quelle anarchie dans l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je
+doute si éteindre la piété envers la divinité, ce ne serait pas anéantir
+du même coup la bonne foi, la conscience, la société humaine tout
+entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux dire
+l'instinct de la justice!...»
+
+
+XXXV
+
+Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trésor de
+ces loisirs philosophiques de Cicéron. Nous allons, dans un dernier
+entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse
+antique, résumée par la plus brillante parole de l'antiquité.
+
+C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se préparait à la mort
+dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidèles à sa mauvaise
+fortune, lui prêtaient encore l'oreille et le coeur; ses livres,
+recueillis avec amour en Grèce pendant ses voyages ou ses exils, lui
+ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plantés dans
+sa jeunesse à Tusculum ou à Astur, ses maisons des champs, ne lui
+avaient pas été ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa
+patrie et par la nécessité de ses créanciers. Les rigoles qu'il avait
+dérobées à l'_Anio præceps_ pour en irriguer ses jardins, qui
+murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques
+champêtres de leur rumeur et de leur fraîcheur; le temple sépulcral
+qu'il avait élevé à sa fille chérie pour diviniser ses regrets brillait
+encore à l'horizon de la Sabine comme un appel aux pensées graves et
+comme une promesse des éternelles réunions; il remplissait sa vie et il
+célébrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait périr,
+mais sûr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse.
+
+Tel était Cicéron au moment où il écrivait cette première _Tusculane_.
+Nous allons suivre sa plume jusqu'à la dernière ligne de cette grande
+vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalité.--Il ne se
+trompa pas.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+LXIVe ENTRETIEN.
+
+CICÉRON
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+I
+
+Les savants disent que l'atmosphère dont la terre est entourée a deux
+régions distinctes selon la distance à laquelle cette atmosphère se
+déroule autour de notre globe, et qu'ainsi, pendant que la partie de cet
+air ambiant qui touche à la terre est agitée, troublée, souvent
+bouleversée par les vents, les nuées, les orages, l'autre partie, la
+partie la plus haute de l'éther, ne sent pas ces convulsions aériennes,
+mais demeure calme et impassible dans une éternelle sérénité.
+
+C'est ainsi que l'esprit des philosophes ou des politiques, tels que
+Cicéron, échappe, en s'élevant dans les régions sereines et immuables de
+la pensée, aux préoccupations personnelles qui les agitent au milieu du
+sénat, du peuple, de la guerre civile, sur le sort de leur patrie ou sur
+leur propre sort, et que ces esprits sublimes se réfugient dans la
+philosophie et dans la religion pour ne plus entendre ou pour mépriser
+de si haut les bruits et les oscillations du monde.
+
+C'est ainsi que ce grand homme, séparé des rumeurs de Rome par les
+montagnes de la Sabine et par le rideau de ses arbres, écrivait ses
+_Tusculanes_, que nous vous analysions dans notre dernier entretien.
+
+C'est ainsi que les grands esprits, en ce moment, se séparent
+volontairement des préoccupations publiques et privées qui les
+assiégent, pour monter avec Cicéron dans les régions des pensées
+permanentes.
+
+
+II
+
+Une guerre inattendue a éveillé en sursaut l'Europe; une petite cour,
+qui a le courage de son ambition, a demandé le sang de la France au nom
+d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie.
+
+Le principe de la liberté va servir à doubler un trône au pied des
+Alpes; l'avenir dira si le sang français aura été versé pour des alliés
+reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entière
+indépendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexée par
+force à des Sardes, à des Niçards, à des Piémontais, à des Allobroges,
+ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclamé sous le canon
+d'un conquérant n'est pas un roi, mais un maître; les véritables
+souverainetés nationales sortent du sol et non du canon; un cri de
+victoire n'est pas une élection de la liberté, c'est l'élection de la
+force.
+
+Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre république de Gênes si
+elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont enclavé ses
+montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la monarchie
+alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la république
+aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la légitimité
+des vallées de Maurienne sur les flots libres de l'Adriatique. Écartez
+vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra l'aristocratie de
+Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres! C'est la péninsule
+tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la maison de Savoie,
+éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille que nous ne
+préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus dangereuse
+un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être dans les
+mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les fermer à
+son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger _toutes les
+nationalités_ italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne serait
+dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat de cette
+guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime,
+c'est-à-dire l'heure inévitable, n'avait pas sonné d'elle-même à l'heure
+des événements.
+
+Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille,
+le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse,
+l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se
+compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature
+allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la
+Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des
+puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme
+à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne
+de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a
+jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul
+tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir
+un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre
+de l'Italie par une confédération, et non par un monopole!
+
+
+III
+
+Revenons aux _Tusculanes_. Cicéron les écrivait au coeur de cette Italie
+en armes pour des ambitions qui se disputaient la liberté mourante de
+Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans les idées
+éternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu'à son dernier trait
+de plume et à son dernier soupir, dans ses méditations. Un homme
+quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus grand
+après la mort, de César ou de Cicéron qui pense seul à Tusculum, ou de
+la république qui tombe dépiécée entre les mains de trois ambitieux?
+Pour moi, c'est Cicéron.
+
+
+IV
+
+Dans ses secondes _Tusculanes_, il traite de la douleur; il se demande
+si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule pas
+combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi victorieusement
+ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au public.
+
+«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes
+contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc
+pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire,
+où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne
+peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit
+nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.»
+
+Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la
+mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de
+raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à
+mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y
+a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité.
+Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle
+devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour
+dans le style.
+
+Nos philosophes modernes, soit religieux, soit rationnels, n'ont pas au
+même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes ne
+raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient sur
+le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux uns
+la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.
+
+
+V
+
+Sa troisième _Tusculane_ disserte sur les maladies de l'âme, plus
+nombreuses, dit Cicéron, et plus irrémédiables que celles du corps,
+parce que le corps vicié peut être guéri par les soins de l'homme, mais
+que l'âme malade ne peut pas juger elle-même de son infirmité. Il
+attribue ces maladies de l'âme à la mauvaise éducation qui nous nourrit
+de préjugés et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les
+attribue aux fausses idées du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-même
+d'idées fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre
+ainsi dans une atmosphère de mensonge, d'erreur et de corruption. Jamais
+les défauts de l'éducation première n'ont été plus vigoureusement
+signalés que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau dans l_'Émile_,
+sont à une distance énorme du bon sens et de la logique de Cicéron. On
+sent que Rousseau déclame en rhéteur et que le Romain écrit en
+législateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires donnait
+au consul un sens des réalités qui manquait totalement au Platon de
+Genève.
+
+
+VI
+
+Vient ensuite une _Tusculane_ sur les combats que le sage doit livrer à
+ses passions. Il définit la passion un _mouvement violent du coeur en
+disproportion avec la raison_. Définirions-nous mieux aujourd'hui cette
+sensibilité qui n'est _passion_ que par son excès?
+
+Cicéron définit ensuite avec la même justesse toutes les passions qui
+affligent l'homme, et il distingue la passion, qui n'est qu'un
+mouvement instantané, du vice, qui est une habitude d'infirmité ou de
+dépravation de l'âme.
+
+«Mais ce qui fait, dit-il, la différence entre les infirmités de l'âme
+et celles du corps, c'est qu'il peut nous survenir des maladies
+corporelles sans qu'il y ait de notre faute, et que nous sommes toujours
+coupables de nos maladies de l'âme. Le corps, composé de matières, n'est
+pas libre; l'âme est coupable parce qu'elle est libre.»
+
+Quel traité de Fénelon ou de Nicole traite de morale en termes plus
+chrétiens?
+
+«Il y a d'ailleurs une grande différence entre les âmes grossières et
+celles qui ne le sont pas. Celles-ci, semblables à l'airain de Corinthe
+qui a de la peine à se rouiller, ne deviennent que difficilement malades
+et se rétablissent fort vite. Il n'en est pas de même des âmes
+grossières, et, de plus, celles qui sont d'un caractère excellent ne
+tombent pas en toute sorte de maladie; rien de ce qui est férocité,
+cruauté, ne les attaquera; il faut, pour trouver prise sur elles, que ce
+soit de ces passions qui paraissent tenir à l'humanité, telles que la
+tristesse, la crainte, la pitié. Une autre réflexion encore, c'est qu'il
+est moins aisé de guérir radicalement une passion que d'extirper ces
+vices de premier ordre qui combattent de front la vertu. Il faut plus de
+temps pour l'un que pour l'autre. On peut s'être défait de ses vices et
+conserver ses passions.»
+
+
+VII
+
+La belle définition de la vertu, santé de l'âme, n'est pas moins
+éternelle!... Une qualité permanente de l'âme, qui est la raison
+elle-même en action!... Son portrait du sage ou du vertueux n'est pas
+moins admirable de définition et de style.
+
+«Ainsi supérieure et à la tristesse et à toute autre passion, ainsi
+heureuse de les avoir toutes domptées, un reste de passion suffirait
+toujours, non-seulement pour priver l'âme de son repos, mais pour la
+rendre vraiment malade. Je ne vois donc rien que de mou et d'énervé
+dans le sentiment des péripatéticiens, qui regardent les passions comme
+nécessaires, pourvu, disent-ils, qu'on leur prescrive des bornes au delà
+desquelles ils ne les approuvent point. Mais prescrit-on des bornes au
+vice? ou direz-vous que de ne pas obéir à la raison, ce ne soit pas
+quelque chose de vicieux?
+
+«Or la raison ne vous dit-elle pas assez que tous ces objets qui
+existent dans votre âme, ou de fougueux désirs, ou de vains transports
+de joie, ne sont pas de vrais biens, et que ceux qui vous consternent ou
+qui vous épouvantent ne sont pas de vrais maux; mais que les divers
+excès ou de tristesse ou de joie sont également l'effet des préjugés qui
+vous aveuglent, préjugés dont le temps a bien la force à lui seul
+d'arrêter l'impression: car, quoi qu'il arrive, nul changement réel dans
+l'objet; cependant, à mesure que le temps l'éloigne, l'impression
+s'affaiblit dans les personnes les moins sensées, et par conséquent, à
+l'égard du sage, cette impression ne doit pas même commencer.»
+
+
+VIII
+
+Sa théorie des passions n'est pas moins sévère; son rigorisme n'admet
+pas même la sainte colère qui possède en apparence l'orateur indigné
+dans ses accès d'éloquence. Il veut que le sang-froid soit conservé
+jusque dans l'imprécation contre le crime ou le vice.
+
+«Quant à l'orateur, il ne lui sied nullement de se mettre en colère; il
+lui sied quelquefois de le feindre. Pensez-vous que je sois en courroux
+toutes les fois qu'il m'arrive de hausser le ton et de m'échauffer?
+Pensez-vous que, l'affaire étant jugée et absolument finie, quand il
+m'arrive de mettre mon discours par écrit, je sois en courroux, la plume
+à la main? Accius, qu'était-il en composant ses tragédies? Que
+croyez-vous qu'était Ésope, dans les endroits où il déclame avec le plus
+de feu?
+
+«Un orateur, qui sera vraiment orateur, aura encore plus de véhémence
+qu'un comédien, mais sans passion et toujours de sang-froid. Les
+passions même les plus estimables, telles que celles des grands hommes
+vertueux, ne doivent rien prendre sur la tranquillité de l'esprit. À
+l'égard de la tristesse, qui est la chose du monde la plus détestable,
+comment les philosophes en font-ils l'éloge!»
+
+
+IX
+
+Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère
+de toute vertu, ouvre la cinquième _Tusculane_. Cette apostrophe
+rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau
+y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de
+parler.
+
+«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la
+philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais
+ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu
+réfugier après avoir essuyé la plus horrible tempête. Philosophie,
+seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu et qui
+domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre humain
+sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire vivre
+en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as unis,
+premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens du
+mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu as
+inventé les lois, formé les moeurs, établi une police. Tu seras notre
+asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres temps
+nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous nous y
+livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour passé
+suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque s'en
+écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la tienne,
+qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a rassurés sur
+la crainte de la mort?
+
+«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage
+qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs
+l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie, quelqu'un
+ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on l'ingratitude au
+point d'outrager un maître qu'on devrait au moins respecter, quand même
+on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses leçons!
+
+«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers
+des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus
+reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines
+ont été des _philosophes_. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la
+chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne.
+
+«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà
+nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses,
+soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?»
+
+Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse
+s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de
+conviction dans toute cette oeuvre.
+
+«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le degré de perfection
+assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit, l'homme
+toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même, jusqu'au
+point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni abattre par
+la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par une folle
+joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je cherche. Rien
+sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni d'assez
+estimable pour lui enfler le coeur.
+
+«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y
+verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et
+qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui
+sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme
+sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui
+peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse
+nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre
+toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui
+fasse la fortune, se tranquilliser.»
+
+«Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, non-seulement
+celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites pour tenir à
+la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et jusqu'aux
+plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure, ou, après
+s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en revêtent tout
+de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un mouvement
+intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne produise des
+fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque obstacle, elles
+parviennent toutes au degré de perfection qui leur est propre.
+
+«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la
+puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont
+propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et,
+parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres;
+elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle
+a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés
+sous terre. Chaque animal, fidèle à son instinct, sans pouvoir changer
+sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.
+
+«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue
+essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente;
+si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui
+est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la
+divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même.
+Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions
+capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est
+la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le
+bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui
+est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la
+vertu est sa perfection.»
+
+
+X
+
+Les _Entretiens sur la nature des dieux_ suivirent les _Tusculanes_.
+L'orateur philosophe sentait grandir sa pensée, son talent et son
+courage, en abordant le plus grand objet de la pensée, la DIVINITÉ.
+
+Il commence par s'excuser d'oser écrire sur une matière aussi auguste:
+
+«Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes
+livres, je n'ignore pas qu'on en a parlé beaucoup, mais différemment.
+
+«Quelques-uns ont admiré d'où me venait cette ardeur toute nouvelle pour
+la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois
+précisément sur chaque matière.
+
+«D'autres enfin ont été surpris que tout à coup, me déclarant pour les
+intérêts d'une école abandonnée depuis longtemps, j'aie fait choix d'une
+secte qui, au lieu de nous éclairer, semble nous plonger dans les
+ténèbres. Mais ce goût pour la philosophie ne m'est pas si nouveau qu'on
+se l'imagine. Tout jeune que j'étais, je la cultivais beaucoup, et même,
+quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus que jamais.
+
+«On peut s'en convaincre par cette quantité de maximes philosophiques
+dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus
+savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez
+moi; par les grands maîtres qui m'ont formé, les illustres Diodotus,
+Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'études ont pour
+but de nous rendre sages, il me paraît que je ne les ai point démenties
+par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes
+propres affaires.
+
+«Si l'on demande pourquoi donc j'ai pensé si tard à écrire dans ce
+genre-ci, ma réponse est simple. Réduit à l'inaction depuis que l'état
+de la république exige qu'elle soit gouvernée par une seule tête, j'ai
+cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie,
+et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de
+si grandes matières fussent aussi traitées en notre langue. Je me sais
+d'autant meilleur gré d'y avoir travaillé que déjà mon exemple a eu la
+force d'inspirer à beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et même
+d'écrire.»
+
+Trois philosophes de sectes différentes prennent part à l'entretien,
+développant chacun son système théologique. C'est le traité de
+métaphysique le plus ardu et en même temps le plus lucide de
+l'antiquité. Les opinions absurdes des écoles païennes sur la
+multiplicité des dieux y sont dissipées par les éclats de rire
+philosophique. L'_unité_, l'_infinité_ et l'incorporéité de Dieu y sont
+démontrées comme la Providence elle-même; cette divinité en action y
+devient évidente.
+
+Il rejette avec mépris les fables olympiennes et toutes les formes des
+dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mépris encore l'athéisme,
+cécité morale.
+
+Les pages qu'il consacre à énumérer les preuves d'ordre, de plan,
+d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus éloquentes
+de toute son éloquence. Fénelon n'en approche pas, quoiqu'il en
+enrichisse son style; c'est le poëme entier de la création, une
+symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphée dans la bouche d'un
+orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrête
+ébloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir là où rien
+n'est à préférer.
+
+Mais après les miracles du monde matériel, écoutez-le décrire ceux de
+l'intelligence humaine:
+
+«Quand je viens ensuite à considérer l'âme même, l'esprit de l'homme, sa
+raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir
+point ces facultés, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages
+d'une Providence divine.
+
+«Eh! que n'ai-je votre éloquence, Cotta! De quelle manière vous
+traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'étendue de notre
+intelligence; comment nous savons réunir nos idées et lier celles qui
+suivent avec celles qui précèdent, établir des principes, tirer des
+conséquences, définir tout, le réduire à une exacte précision, et nous
+assurer par là si nous sommes parvenus à une science véritable, qui est
+le comble de la perfection, même dans un Dieu.
+
+«Quelle prérogative, quoique vos académiciens la dépriment, et même la
+refusent à l'homme, de connaître parfaitement les objets extérieurs par
+la perception des sens, jointe à l'application de l'esprit! On voit, par
+ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et là-dessus
+on invente les arts nécessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrément.
+Que l'éloquence est belle! qu'elle est divine, cette maîtresse de
+l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre
+ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous
+savons. Par elle nous consolons les affligés; par elle nous relevons le
+courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous
+réprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a imposé
+des lois, qui a formé les liens de la société civile, qui a fait quitter
+aux hommes leur vie sauvage et farouche.
+
+«Aussi ne croirait-on pas, à moins que d'y prendre bien garde, tout ce
+qu'il en a coûté à la nature pour nous donner la parole. Car il y a
+premièrement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une artère
+par où se transmet la voix dont le principe est dans notre esprit.
+Après, dans la bouche se trouve la langue, limitée par les dents. Elle
+fléchit, elle règle la voix, qui ne lui vient que confusément proférée.
+En la poussant, cette voix, contre les dents et contre d'autres parties
+de la bouche, elle articule, elle rend les sons distincts. Ce qui fait
+que les stoïciens comparent la langue à l'archet, les dents aux cordes
+et les narines au corps de l'instrument.
+
+«Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle
+utilité dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la
+moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur
+secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la
+lyre, de la flûte; voilà pour l'agréable. Pour le nécessaire, elles
+cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des
+habits, travaillent en cuivre, en fer.
+
+«L'esprit invente, les sens examinent, la main exécute. Tellement que,
+si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert, si nous avons
+des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est aux mains que
+nous le devons. Par notre travail, c'est-à-dire par nos mains, nous
+savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de fruits, ou qui
+se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne viendraient point
+sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux terrestres, des
+aquatiques et des volatiles, nous en avons partie à prendre, partie à
+nourrir.
+
+«Pour nos voitures nous domptons les quadrupèdes, dont la force et la
+vitesse suppléent à notre faiblesse et à notre lenteur; nous faisons
+porter des charges aux uns, le joug à d'autres. Nous faisons servir à
+nos usages la sagacité de l'éléphant et l'odorat du chien.
+
+«Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le
+prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent
+et d'or, quoique très-cachées, nous les trouvons et nous les employons à
+nos besoins ou à des ornements. Nous avons des arbres, ou qui ont été
+plantés à dessein, ou qui sont venus d'eux-mêmes; et nous les coupons,
+tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que pour
+bâtir et nous mettre à l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de quoi
+construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes les
+commodités de la vie.
+
+«Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par
+là, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et
+les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinité de choses utiles.
+Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les maîtres.
+
+«Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivières, les lacs, sont
+à nous; c'est nous qui semons les blés, qui plantons les arbres; nous
+fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrêtons les
+fleuves, nous les redressons, nous les détournons. En un mot, nos mains
+tâchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature.
+
+«Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pénétré même dans le ciel?
+
+«De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observé le cours des
+astres, leur lever, leur coucher; qui ait déterminé l'espace du jour, du
+mois, de l'année; qui ait prévu les éclipses du soleil et celles de la
+lune; qui les ait prédites à jamais, marquant leur grandeur, leur durée,
+leur temps précis. Et c'est dans ces réflexions que l'esprit humain a
+puisé la connaissance des dieux, connaissance qui produit la piété, la
+justice, toutes les vertus, d'où résulte une heureuse vie, semblable à
+celle des dieux, puisque dès lors nous les égalons, à l'immortalité
+près, dont nous n'avons nul besoin pour bien vivre.
+
+«Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouvé
+la supériorité de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la
+conformation de son corps, ni les qualités de son esprit, ne peuvent
+être l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'à
+montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a été fait
+exprès pour nous.»
+
+
+XI
+
+Dans son livre sur la _Nature des dieux_, il gardait encore quelques
+ménagements avec la théologie populaire et avec la religion de l'État;
+mais son livre sur la _Divination_, c'est-à-dire sur les mystères du
+culte romain, fut son véritable testament philosophique. Il n'y garde
+aucune mesure avec les erreurs officielles; il est déjà hors de la vie
+publique, il est âgé, il voit s'approcher pour lui la liberté de la mort
+à côté de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi
+à la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison
+de _Pouzzoles_, entre les bois et les flots de Naples, et il écrit ce
+livre de la _Divination_.
+
+Montesquieu l'admire, comme une histoire complète des superstitions
+païennes et des rites religieux du temps.
+
+Voltaire en profite pour montrer la supériorité théologique de l'Inde
+et de la Chine, à la même époque, sur les superstitions de Rome et de la
+Grèce.
+
+«Il y a des cas, dit-il, où il ne faut pas juger d'une nation par les
+usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après
+avoir conquis l'Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire
+romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d'Arsinoé, par
+la mer Rouge, et par l'océan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom,
+régnait alors; les annales de Chine nous le représentent comme un prince
+très-sage et très-savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César
+avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement par ses
+interprètes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple
+romain, aussi célèbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans
+l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé
+leurs années d'une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans
+les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les
+premières fêtes de l'hiver.
+
+Il apprend que cette nation entretient à grands frais un collége de
+prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer, et où l'on
+doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de boeuf, ou par la
+manière dont les poulets mangent l'orge.
+
+Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit
+dieu nommé Tagès, qui sortit de la terre en Toscane.
+
+Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu'ils appellent toujours
+Dieu très-bon et très grand. Cependant ils ont bâti un temple à une
+courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes
+chez elles de petits dieux pénates, hauts de quatre ou cinq pouces...
+L'empereur Yventi se met à rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord
+avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs
+qui ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; mais, comme
+l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations
+particulières avec les ambassadeurs.
+
+Il apprend que les pontifes romains ont été très-ignorants, mais que
+César réforme actuellement le calendrier.
+
+On lui avoue que le collége des augures a été établi dans les premiers
+temps de la barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution
+ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les
+honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais
+consultés; qu'au rapport d'un très-grand homme nommé Caton, jamais
+augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le
+plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire
+contre les augures un petit ouvrage, intitulé _de la Divination_, dans
+lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les
+prédictions et tous les sortiléges dont la terre est infatuée.
+L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; les
+interprètes le traduisent; il admire le livre et la république
+romaine.»
+
+
+XII
+
+Le début du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et
+la majesté de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme privé
+dans l'homme public:
+
+«Toutes les fois que j'ai songé aux meilleurs moyens d'être utile à ma
+patrie et de servir ainsi sans interruption les intérêts de la
+république, pensées qui me préoccupent souvent et longuement, rien ne
+m'a paru plus propre à ce dessein que d'ouvrir à mes concitoyens, comme
+je crois l'avoir déjà fait par plusieurs traités, la route aux nobles
+études.
+
+«Ainsi, dans celui que j'ai intitulé _Hortensius_, je les ai exhortés de
+tout mon pouvoir à se livrer à l'étude de la philosophie.
+
+«Dans mes quatre livres _Académiques_, je leur ai montré quelle sorte de
+philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus
+propre à former le goût.
+
+«Enfin, la connaissance des vrais biens et des vrais maux étant le
+fondement de toute la philosophie, j'ai épuisé ce sujet important dans
+cinq livres consacrés à faciliter l'intelligence de tout ce qu'on a dit
+pour et contre chaque système.
+
+«Dans cinq autres livres de dissertations, les _Tusculanes_, j'ai
+recherché quelles étaient, pour l'homme, les principales conditions du
+bonheur: le premier traite du mépris de la mort; le second, du courage à
+supporter la douleur; le troisième, des moyens d'adoucir les peines; le
+quatrième, des autres passions de l'âme; et le cinquième enfin développe
+cette maxime, qui jette un si vif éclat sur l'ensemble de la
+philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux terminés,
+j'ai écrit sur la _Nature des dieux_ trois livres, comprenant tout ce
+qui se rattache à cette question; et, pour remplir ma tâche dans toute
+son étendue, j'ai commencé à traiter de la divination. Quand j'aurai
+joint à ces deux livres, selon mon dessein, un traité du Destin,
+n'aurai-je pas épuisé la matière?
+
+«À ces ouvrages ajoutons six livres de la _République_, écrits à
+l'époque à laquelle je tenais les rênes du gouvernement de l'État;
+question immense, intimement liée à la philosophie et largement traitée
+par Platon, Aristote, Théophraste et toute la famille des
+péripatéticiens. Que dirai-je de ma _Consolation_, qui, après avoir
+remédié à mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espère, ceux
+des autres? Parmi ces divers écrits, j'ai publié dernièrement le traité
+de la _Vieillesse_, dédié à Atticus, mon ami; et, comme c'est
+principalement à la philosophie que l'homme doit sa vertu et son
+courage, mon éloge de Caton doit aussi prendre place dans cette
+collection.
+
+«Enfin, Aristote et Théophraste, hommes supérieurs par leur pénétration
+et leur fécondité, ayant joint les préceptes de l'éloquence à ceux de la
+philosophie, je dois rappeler ici, à leur exemple, mes écrits sur l'art
+oratoire, c'est-à-dire les trois _Dialogues_, le _Brutus_ et
+l'_Orateur_.
+
+«Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai
+voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y
+oppose, éclaircir en latin et rendre ainsi accessibles toutes les
+questions de la philosophie.
+
+«Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus élevée, et
+plus utile à la république, que celle qui consiste à instruire et à
+former la jeunesse, à une époque surtout où les moeurs de cette jeunesse
+se sont tellement relâchées qu'il est de notre devoir à tous de la
+contenir et de la guider?
+
+«Ce n'est pas que j'espère, ce qui n'est même pas à demander, que tous
+les jeunes gens se livrent à cette étude. Puissent quelques-uns s'y
+appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la
+république! Pour moi, je recueille déjà le fruit de mes travaux, puisque
+je vois des hommes d'un âge avancé, et en bien plus grand nombre que je
+ne l'espérais, prendre plaisir à lire mes ouvrages; et c'est ainsi que
+leur empressement à les étudier redouble de jour en jour mon zèle à les
+composer.
+
+«Pouvoir se passer des Grecs dans l'étude de la philosophie sera sans
+doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes
+projets s'exécutent. Au reste, le désir d'expliquer la philosophie, je
+l'ai conçu au milieu des malheurs et des guerres civiles de ma patrie,
+alors que je ne pouvais ni la défendre, selon ma coutume, ni demeurer
+oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus digne de moi.
+
+«Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutôt me sauront quelque gré si,
+lorsque la république a été à la merci d'un seul, je ne me suis ni
+caché, ni enfui, ni découragé, ni conduit en homme vainement irrité
+contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montré ni
+flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir
+honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps
+enseigné que les États sont sujets à certaines révolutions naturelles
+qui donnent le pouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple, et parfois à
+un seul.
+
+«Quand ma patrie fut tombée dans ce dernier état, dépouillé de mes
+anciennes fonctions, je repris ces études, qui, tout en calmant mes
+douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restât d'être encore
+utile à mes concitoyens.
+
+«Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et l'étude
+de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaçait pour
+moi le gouvernement de la république. Maintenant qu'on a recommencé à me
+consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes
+pensées, tous mes soins, appartiennent à la république, et la
+philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas
+l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce
+sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion.
+
+«Lorsque mon frère Quintus eut disserté sur la divination, comme on l'a
+vu dans le livre précédent, estimant que nous nous étions assez
+promenés, nous allâmes nous asseoir dans la bibliothèque de mon lycée.
+
+«Quintus, lui dis-je alors, vous avez très-bien et en bon stoïcien
+défendu l'opinion des stoïciens; et ce qui me plaît surtout, c'est que
+vous vous êtes appuyé sur des faits éclatants et mémorables, tirés de
+notre propre histoire.
+
+«Je dois maintenant répondre à ce que vous avez dit. Je le ferai, mais
+sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et me méfiant
+de moi-même; car, si je présentais quelque chose comme certain, je
+ferais le devin, moi qui nie la divination.
+
+«Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait à
+lui-même Carnéade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les
+choses sensibles? Mais, celles-là, nous les voyons, entendons, goûtons,
+sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de
+surnaturel, quelque effet de la prévision ou de l'inspiration de l'âme?
+Quel devin, s'il était privé de la vue comme Tirésias, pourrait
+discerner le blanc du noir, ou, s'il était sourd, distinguer les
+différences des voix et des sons?
+
+«La divination ne s'applique donc à aucun des objets de nos sens; je dis
+de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de
+l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler près des malades des devins,
+mais des médecins; et ceux qui veulent apprendre à jouer de la lyre ou
+de la flûte ne s'adressent pas aux aruspices, mais aux musiciens.
+
+«Il en est de même des lettres et des sciences.»
+
+Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrédulité
+philosophique; les superstitions tombées, qu'importent les réfutations?
+Mais Cicéron, à la dernière page, distingue, en législateur et en sage,
+ce qui touche à la piété de ce qui touche à la superstition; cette page
+mérite d'être conservée.
+
+C'est à la même époque qu'il écrivit le livre intitulé _du Destin_. Ce
+livre n'est qu'un débris, il n'en reste que quelques belles pages; on
+voit seulement que c'était un développement de son livre sur la
+divinité, et qu'il y portait, comme le poëte _Lucrèce_, mais d'une main
+plus religieuse que Lucrèce, des coups terribles aux superstitions
+païennes de son pays.
+
+Il voulait évidemment, avant de mourir, rendre témoignage à la vraie
+philosophie, l'unité et l'immatérialité de Dieu. On voit que ce problème
+éternel de la toute-puissance de la providence divine et de la liberté
+morale de l'homme agitait, dès cette époque, l'esprit humain, comme il
+l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, même dans les disputes des
+philosophes.
+
+Sa maison de campagne de _Pouzzoles_ est encore le lieu de la scène:
+
+«J'étais à Pouzzoles en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de
+mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur,
+l'art qui remplit ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés
+surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la
+paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait
+voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait
+se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls
+presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus
+de vingt rencontres; mais un jour nous trouvâmes plus de liberté, et
+nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire. Les
+premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations
+habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées
+sur la paix et le repos public.» . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+XIII
+
+C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'oeuvre, le livre de la
+_République_. Par république il entendait, non-seulement la chose
+publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet
+admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en
+société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se
+perpétuent en durée, en influence et en gloire.
+
+On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de
+pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus
+éloquent et le plus moral.
+
+Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers
+pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la
+république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la
+liberté sous la soldatesque, puis César sous le poignard d'une
+impuissante réaction d'honnêtes gens;
+
+Éloquent, parce qu'il était Cicéron;
+
+Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains.
+
+Aussi ce livre de la _République_ passait-il à Rome et en Grèce pour
+l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome.
+
+C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait
+été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au
+lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un _communisme_
+destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail
+rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par
+conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la
+communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des
+enfants; sacriléges contre le coeur humain, dérisions contre la nature,
+débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos jours
+par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature.
+
+Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le Platon, mais le Montesquieu
+romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est au-dessus du
+talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité.
+
+Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du
+monde et dans les cendres de Rome.
+
+À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits
+qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent
+dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et,
+quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des
+philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se
+servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce
+qu'on appelle des _palimpsestes_, ou manuscrits sur lesquels une seconde
+écriture recouvre et efface à demi le premier texte.
+
+Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et
+pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'oeuvre
+cicéronien de la _République_. M. Villemain, digne d'une telle oeuvre, a
+traduit et publié en France ces fragments.
+
+La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain, méritaient un
+tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront exhumer de ces
+cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite.
+
+
+XIV
+
+Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la
+_République_, il était à la fois historique, didactique, philosophique,
+c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur
+l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la
+république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.
+
+Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était
+Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des
+peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou
+la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de
+ces formes de gouvernement; il trouve la monarchie plus stable,
+l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il
+trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la
+démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure
+forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant
+ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de
+chacun.
+
+Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces
+trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat
+y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le
+peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative
+offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait?
+Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de
+consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le
+pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si
+enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du
+pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les tribuns
+du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les plébéiens des
+empiétements de l'aristocratie.
+
+Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron.
+
+Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une
+philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel,
+de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même.
+C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au
+gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les
+utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur
+comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître
+d'Alexandre.
+
+Cette odieuse maxime de nos jours: _La petite vertu tue la grande_,
+maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans
+les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est
+la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que
+pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais
+il n'y a pas deux morales, une pour l'homme, une pour le citoyen, parce
+qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le citoyen, selon
+Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il fut lui-même le
+plus bel exemple.
+
+«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant
+Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple
+entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être
+dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les
+infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur
+que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de
+bien ont plus réjoui mon coeur que la joie des méchants ne l'avait
+attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement
+moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?
+
+«J'avais tout prévu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes
+services. Quelle avait été ma conduite? La vie privée m'offrait plus de
+charmes qu'à tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les études
+libérales, si variées, si délicieuses pour l'esprit. Qu'une grande
+calamité vînt à nous frapper tous, du moins ne m'eût-elle pas plus
+particulièrement atteint; le sort commun eût été mon partage: eh bien!
+je n'avais pas hésité à affronter les plus terribles tempêtes, et, si je
+l'ose dire, la foudre elle-même, pour sauver mes concitoyens, et à
+dévouer ma tête pour le repos et la liberté de mon pays. Car notre
+patrie ne nous a point donné les trésors de la vie et de l'éducation
+pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour
+nos propres intérêts, protéger notre repos et abriter nos paisibles
+jouissances; mais pour avoir un titre sacré sur toutes les meilleures
+facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, les employer à
+la servir elle-même, et ne nous en abandonner l'usage qu'après en avoir
+tiré tout le parti que ses besoins réclament.
+
+«Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltérable recourent à
+des excuses qui ne méritent pas d'être écoutées. Le plus souvent,
+disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes
+indignes, à la société desquels il serait honteux de se trouver mêlé,
+avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout quand les
+passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de vouloir
+gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements
+aveugles et terribles de la multitude; c'est se dégrader que de
+descendre dans l'arène avec des adversaires sortis de la fange, qui
+n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages
+qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui
+ont un beau caractère et un grand coeur, pouvaient jamais ambitionner le
+pouvoir dans un but plus légitime que de secouer le joug des méchants,
+et ne point souffrir qu'ils mettent en pièces la république, qu'un jour
+les honnêtes gens voudraient enfin, mais vainement, relever de ses
+ruines!»
+
+Lisez ensuite cette belle définition du peuple: «Un peuple n'est pas
+toute agrégation d'hommes rassemblés par hasard, mais un peuple est une
+société formée sous la garantie des lois pour l'utilité réciproque de
+tous les citoyens.»
+
+La doctrine du prétendu _Contrat social_ de J.-J. Rousseau, qui
+attribue la formation de la société à une délibération, y est réfutée
+vingt siècles d'avance par Cicéron, qui attribue la société à l'instinct
+social, révélation de la nature humaine.
+
+
+XV
+
+Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines,
+qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicéron combat en homme vraiment
+politique les chimères antisociales de Platon sur l'égalité absolue des
+biens.
+
+Lisez encore:
+
+«Platon veut que la plus parfaite égalité préside à la distribution des
+terres et à l'établissement des demeures; il circonscrit dans les plus
+étroites limites sa république, plus désirable que possible; il nous
+présente enfin un modèle qui jamais n'existera, mais où nous lisons avec
+clarté les principes du gouvernement des États. Pour moi, si mes forces
+ne me trahissent pas, je veux appliquer les mêmes principes, non plus
+aux vains fantômes d'une cité imaginaire, mais à la plus puissante
+république du monde, et faire toucher en quelque façon du doigt les
+causes du bien et du mal dans l'ordre politique.
+
+«Après que les rois eurent gouverné Rome pendant deux cent quarante
+années, et un peu plus, en comptant les interrègnes, le peuple, qui
+bannit Tarquin, témoigna pour la royauté autant d'aversion qu'il avait
+montré d'attachement à ce gouvernement monarchique, à l'époque de la
+mort ou plutôt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se
+passer de roi; maintenant, après l'expulsion de Tarquin, le nom même de
+roi lui était odieux.»
+
+Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience
+autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le
+monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habileté et l'injustice,
+pourvu que l'habileté et l'injustice produisent la force. Cette
+argumentation de Cicéron, du juste contre l'utile, mériterait d'être
+gravée en lettres d'or sur les tables de marbre de tous les conseils des
+rois ou des peuples.
+
+Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement
+populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je
+refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique)
+qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.»
+
+
+XVI
+
+Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième livres, déchirés par les
+vers, ne nous présentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux
+éclate de quelque vérité lumineuse ou de quelque expression vive qui
+fait reconnaître le génie d'un sage et d'un politique. Seulement ces
+pensées n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'étrangeté de J.-J.
+Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes.
+
+Le livre sixième est heureusement mieux conservé; c'est là qu'on lit,
+après un entretien sur l'âme et sur ses destinées suprêmes, le songe de
+Scipion, excursion dans les régions éternelles. Lisez-le tout entier:
+c'est Cicéron dieu après Cicéron homme; la pensée humaine ne monte pas
+plus haut.
+
+C'est Scipion qui parle, et qui, après avoir professé la politique de la
+vertu, chante les récompenses que le ciel réserve aux vrais politiques:
+lisez toujours. Saint Augustin, qui a commenté le livre de la
+_République_ de Cicéron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel
+théologique de Fénelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des
+bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands évêques n'est pas plus
+ferme ni plus tendre dans l'immortalité de l'âme.
+
+
+XVII
+
+«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme
+vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le
+consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près
+du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime
+amitié.
+
+«Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, puis il
+leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi de la
+nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné, avant
+de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P.
+Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je
+vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros
+qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...
+
+«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république,
+et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse
+renaissant...
+
+«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore
+jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion
+l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles.
+Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue
+de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans
+un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition
+s'offrit à mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens;
+c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener pendant le
+sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius.
+
+«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé
+de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les
+traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir
+contemplé ses images.
+
+«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais
+lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que
+je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes
+armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres
+et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu
+élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens
+aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats;
+dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux
+derniers fondements, et tu mériteras pour ta valeur ce titre d'Africain
+que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé Carthage, tu
+seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu visiteras, comme
+ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie, l'Asie et la Grèce; tu
+seras nommé, pendant ton absence, consul pour la seconde fois; tu
+mettras fin à une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance.
+Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole, tu trouveras la
+république tout agitée par les menées de mon petit-fils.
+
+«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer
+et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route
+s'ouvrir, et le destin hésiter.
+
+«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se
+seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais
+chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur
+rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la
+république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de
+Scipion. C'est sur toi que se porteront les regards du sénat, des gens
+de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut de
+l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux
+échapper aux mains impies de tes proches.
+
+«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous
+côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne
+me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste.
+
+«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à
+défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur
+patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une
+félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers
+ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces
+réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme
+des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui
+conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....
+
+«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus
+cependant la force de lui demander s'il vivait encore, lui et Paul
+Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant plus. La
+véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent des liens
+du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la vie est
+réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers toi!... Je
+vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, me
+défendit de pleurer...
+
+«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de
+vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend
+l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi
+ne pas me hâter de venir dans votre société céleste?
+
+«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce
+que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison
+corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des
+hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple
+universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...
+
+«Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous les
+hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps;
+aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée, ne
+peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez
+abandonner le poste où Dieu vous a placés.
+
+«Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui
+t'ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété; pense au culte
+que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la
+patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans
+l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui, maintenant délivrés du corps,
+habitent le lieu que tu vois . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur
+au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d'une
+expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe
+lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de
+magnificence et de merveilles. Des étoiles que l'on n'aperçoit point
+d'ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des corps célestes se
+dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l'homme a pu jamais
+soupçonner. De tous les corps, le plus petit, qui est situé aux derniers
+confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d'une lumière
+empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la terre en
+grandeur. La terre elle-même me parut si petite que notre empire, qui
+n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais
+attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc
+toujours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure
+supérieure et sainte tu es appelé? . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration.
+Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je à mon père,
+quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle
+il me semble que nous soyons plongés?
+
+«Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le séjour
+des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en
+effet, relève tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes les
+choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes voeux,
+prétends-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quels imperceptibles
+espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes
+séparent ces quelques taches que forment les points habités. Les hommes,
+dispersés sur la terre, sont tellement isolés les uns des autres
+qu'entre les divers peuples il n'est point de communication possible. Tu
+les vois semés sur toutes les parties de cette sphère, perdus aux
+distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposés. Quelle
+gloire espérer de ceux pour qui l'on n'est pas?
+
+«Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de
+chacun de nous; quand même notre nom se transmettrait dans tout son
+éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui
+doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement
+déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas
+éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré
+dans les siècles à venir, lorsque tu ne l'as pas été dans les temps
+écoulés, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement
+meilleurs? . . . . . . . . . . . . . .
+
+«C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent
+tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la
+gloire humaine et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu
+veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton séjour naturel et
+ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du
+vulgaire.
+
+«Élève tes voeux au-dessus des récompenses humaines; que la vertu seule
+te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour
+elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils
+en parleront sans doute: mais la plus belle renommée est tenue captive
+dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don
+de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de
+la postérité!
+
+«Lorsqu'il eut ainsi parlé: Ô Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que
+les services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre
+fils, qui, depuis son enfance, a marché sur vos traces et sur celles de
+Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile héritage de
+gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts à la vue de ce prix
+inappréciable...
+
+«Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit périr, toi,
+tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui
+fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du
+doigt.
+
+«Sache donc que tu es divin; car c'est être divin que de sentir en soi
+la vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et
+de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable
+gouverne ses mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut l'univers en
+partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable.
+Exerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est
+pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme,
+accoutumée à ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa
+demeure céleste; elle y est portée d'autant plus rapidement qu'elle se
+sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler
+les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres. Mais,
+lorsque la mort vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs, qui se
+sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés
+aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines,
+leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre,
+et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs
+siècles.
+
+«À ces mots, il disparut, et je m'éveillai...»
+
+
+XVIII
+
+Tel est ce livre de politique divine autant qu'humaine. Cela est écrit,
+comme cela est pensé, _divinement_. On dirait que la lumière d'une belle
+âme y découle sans ombre sur le plus _bel esprit_ de tous les temps.
+
+Cicéron, après ce traité de haute politique, voulut écrire sur la
+législation, qui dérive de la politique; il écrivit le _Livre des Lois_;
+il devait bientôt écrire le _Livre des Devoirs_, afin que la
+civilisation tout entière eût pour ainsi dire son catéchisme dans ses
+oeuvres, comme elle l'avait dans son âme et dans sa vie. La législation,
+selon lui, n'était que la nature morale de l'homme bien interrogée, bien
+écoutée, bien rédigée selon les circonstances spéciales et les vrais
+intérêts du peuple romain.
+
+Nous ne vous analyserons pas ce livre: ce commentaire des lois romaines
+appartient plus à la jurisprudence qu'à la littérature. Admirez
+seulement avec quel art d'écrivain Cicéron embellit l'aridité de son
+sujet par les charmants péristyles du premier et du second discours sur
+les _Lois_:
+
+ATTICUS.
+
+«Voici sans doute le bois, et voici le chêne d'Arpinum. Je les reconnais
+tels que je les ai lus souvent dans le _Marius_. Si le chêne vit encore,
+ce ne peut être que celui-ci, car il est bien vieux.
+
+QUINTUS.
+
+«S'il vit encore, mon cher Atticus? il vivra toujours; car c'est le
+génie qui l'a planté, et jamais plant aussi durable n'a pu être semé par
+le travail du cultivateur que par les vers du poëte.
+
+ATTICUS.
+
+«Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les poëtes? Vous
+m'avez l'air, en louant votre frère, de vous donner votre voix.
+
+QUINTUS.
+
+«Soit; mais, tant que les lettres parleront notre langue, on ne manquera
+pas de trouver ici un chêne qui s'appelle le _chêne de Marius_, et ce
+chêne, comme l'a dit Scévola du _Marius_ même de mon frère,
+
+ Vieillira des siècles sans nombre.
+
+«Est-ce que par hasard votre Athènes aurait pu conserver dans la
+citadelle un éternel olivier? Ou montrerait-on encore aujourd'hui à
+Délos ce même palmier que l'Ulysse d'Homère y vit si grand et si
+flexible, et bien d'autres choses qui, en bien des lieux, vivent plus
+longtemps dans la tradition qu'elles n'ont pu subsister dans la nature?
+Ainsi que ce chêne chargé de glands d'où s'envola jadis
+
+ L'orgueilleux messager du monarque des cieux,
+
+soit celui-ci, j'y consens; mais, croyez-moi, quand les saisons et l'âge
+l'auront détruit, il y aura encore dans ce lieu le _chêne de Marius_.»
+
+Puis son interlocuteur l'engage à écrire l'histoire, genre, dit-il,
+éminemment oratoire et qui manque encore à Rome.
+
+
+IX
+
+Voyez maintenant le début du deuxième livre. Cela ressemble aux paysages
+du Poussin, où l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se
+promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de
+feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux.
+
+Cicéron était paysagiste comme Claude Lorrain.
+
+ATTICUS.
+
+«Mais, comme nous nous sommes assez promenés, et que d'ailleurs vous
+allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous
+changions de place, et que dans l'île qui est sur le Tibrène, car c'est,
+je pense, le nom de cette autre rivière, nous allions nous asseoir pour
+nous occuper du reste de la discussion?
+
+MARCUS.
+
+«Volontiers: c'est un lieu où je me plais, quand je veux méditer, lire
+ou écrire quelque chose.
+
+ATTICUS.
+
+«Moi, qui viens ici pour la première fois, je ne puis m'en rassasier:
+j'y prends en mépris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavés
+de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets
+d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je
+vois? Tout à l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez
+tout à la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour
+le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je
+m'étonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers
+et montagnes, trompé par vos discours et par vos vers), je m'étonnais
+que ce séjour vous plût si fort. Mais à présent je m'étonne que,
+lorsque vous vous éloignez de Rome, vous puissiez être ailleurs de
+préférence.
+
+MARCUS.
+
+«C'est lorsque j'ai la liberté de m'absenter plusieurs jours, surtout
+dans cette saison de l'année, que je viens chercher l'air pur et les
+charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai
+encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme
+moi: c'est qu'à proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle
+de mon frère Quintus. C'est ici que nous sommes nés d'une très-ancienne
+famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de
+nos aïeux. Que vous dirai-je?
+
+«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été
+agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible,
+et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie.
+Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du
+temps que, selon les anciennes moeurs, la maison était petite comme
+celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, c'est en ce lieu que je
+suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon coeur
+et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus agréable. Eh! ne
+nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour revoir son Ithaque,
+refusa l'immortalité?»
+
+Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains
+modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de
+leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a
+pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes,
+son Milly[1], son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées?
+
+[Note 1: Hélas! je ne les ai plus, mais ils ont mon coeur.
+
+_26 avril 1861._]
+
+
+XX
+
+Le livre _des Devoirs_, oeuvre de morale, par Cicéron, vint après les
+livres sur la république, la politique, la législation. C'était le
+citoyen, l'homme social après la société. On s'accorde donc dans tous
+les siècles à regarder ce livre _des Devoirs_ comme le traité de morale
+le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque pour le
+commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des tempêtes de
+Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome le manteau
+sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour la saisir
+à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple; et
+cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il avait
+les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son immortalité.
+Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il recommande à son
+fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement celui-ci:
+
+«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et
+que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources
+philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville
+et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et
+aux exemples de l'autre, je vous trouve à bonne école. Cependant, comme
+j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres grecques aux
+lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans l'exercice de
+l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la même méthode,
+pour en venir à posséder les deux langues avec une égale perfection.
+
+«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes
+compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes
+travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui
+elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans
+l'art de la parole et dans la sagesse.
+
+«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le
+aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que
+vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais
+cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord
+avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple
+fidèle de Socrate et de Platon en même temps; lisez-les, jugez du fond
+des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point
+d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître
+toutes les richesses de notre langue latine.
+
+«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la
+palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais,
+en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété,
+l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si
+je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien
+légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand
+soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie,
+dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.»
+
+Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, _Consolation
+sur la vieillesse_, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans
+toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce
+livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui.
+
+Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau de l'écrivain? n'y
+respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux?
+
+«Enfin la vieillesse ne doit pas s'effrayer de la mort, qu'elle
+contemple de plus près, et qui lui paraît, lorsqu'elle sait bien la
+juger, le terme d'un long et pénible voyage, le port longtemps souhaité.
+On n'est pas plus assuré de la vie à la fleur de l'âge qu'au déclin des
+ans: seulement la mort du vieillard a quelque chose de plus naturel et
+de plus doux; la vie avancée est comme le fruit mûr, qui se détache sans
+effort. Tout n'arrive-t-il pas au terme, et n'est-ce pas bien finir
+quand la satiété est venue?
+
+«Mais ce qui donne surtout à l'homme la force de contempler la mort sans
+effroi, c'est l'espérance de l'immortalité. Caton montre à ses jeunes
+amis que toutes les grandes âmes ont pressenti l'immortalité, et n'ont
+vu la véritable vie qu'au delà du tombeau.»
+
+Il rappelle les arguments des philosophes socratiques, et toutes les
+meilleures preuves qui, dans les temps anciens, s'étaient offertes à la
+raison pour établir la sublime vérité enseignée par Platon et par son
+divin maître.
+
+«Il me tarde, dit le vieux Romain, de partir pour cette assemblée
+céleste, pour ce divin conseil des âmes, d'aller rejoindre tous les
+grands hommes dont je vous parlais, et au milieu d'eux mon enfant
+chéri.»
+
+Qu'est-ce que la vieillesse, quand l'âme se voit à l'aurore d'un jour
+éternel?
+
+Tel est en substance ce traité _de la Vieillesse_, l'un des ouvrages les
+plus parfaits de Cicéron, et dont la lecture justifie si bien ce que
+disait Érasme:
+
+«Je ne sais point ce qu'éprouvent les autres en lisant Cicéron; mais je
+sais bien que, toutes les fois qu'il m'arrive de le lire (ce que je fais
+souvent), il me semble que l'esprit qui peut produire de si beaux
+ouvrages renferme quelque chose de divin.»
+
+C'est aussi ma pensée, et le génie de Cicéron a toujours été pour moi
+une preuve vivante de la divinité de l'esprit humain.
+
+
+XXI
+
+Voilà Cicéron écrivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du
+terme de ses jours, mais non des bornes de son génie. Quel écrivain lui
+comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et
+en même temps le plus parfait des hommes de pensée; ce n'est pas un
+littérateur, c'est la littérature elle-même tout entière.
+
+Les ouvrages de Cicéron retrouvés consoleraient le monde de la perte de
+tous les autres livres; c'est l'encyclopédie de l'âme, de la pensée et
+du talent.
+
+Voltaire a son étendue; mais il n'a ni son élévation, ni sa majesté, ni
+son éloquence, ni son enthousiasme, ni sa piété divine envers la
+Providence.
+
+Bossuet a sa virilité et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup
+d'oeil par-dessus les opinions de son pays, ni son universalité, ni sa
+perfection d'élocution; il ébauche le marbre, il ne le polit pas; le
+coup de ciseau reste dans la statue.
+
+Fénelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur.
+
+Montaigne a sa grâce gauloise, mais il n'a pas sa grâce attique et sa
+conviction dans le juste et le beau.
+
+Bacon a sa netteté, mais il n'a pas son abondance.
+
+Machiavel a sa perspicacité politique, mais il n'a pas sa vertu.
+
+J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilité de style, mais il n'a
+pas son bon sens.
+
+Mirabeau a ses éclairs; mais il n'a ni sa lumière permanente, ni sa
+sensibilité, ni sa philosophie dans le discours.
+
+Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son émotion, mais elles
+n'ont pas sa philosophie.
+
+Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme
+diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore
+pleine justice! Savez-vous pourquoi?
+
+C'est que l'_envie_, qui l'a tué, et qui a cloué sa langue divine sur
+la tribune de Rome avec l'épingle d'or d'une furie, n'a pas dit encore
+son dernier mot contre ce plus grand des Romains.
+
+L'envie est l'ombre que les sommités humaines font au reste des hommes;
+Cicéron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore.
+
+Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la
+liberté; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les
+événements et sa résignation désintéressée, et douloureuse cependant,
+avec César; les esprits courts lui reprochent son étendue; les esprits
+spéciaux lui reprochent son universalité; les esprits stériles lui
+reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa
+perfection continue; les impies lui reprochent sa piété; les sceptiques,
+sa foi; les excessifs, sa modération; les pervers, sa vertu.
+
+Ils ne voient pas, les petits, les insensés, les envieux, que sa gloire
+se compose précisément de tous ces reproches. Érasme, seul, a dit le
+vrai mot: «Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinité dans
+l'homme.»
+
+Je dis comme Érasme, et je vous conseille de lire et de relire Cicéron
+quand vous serez tenté de mépriser l'homme: il le grandit jusqu'à le
+diviniser à nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les littératures
+dans tous les âges; il a écrit, parlé, achevé la plus belle des langues
+occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que Cicéron, elle
+serait encore la reine des siècles.
+
+Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas
+du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gaëte contre ces
+Catilinas étrangers qui imposent à sa république, sous le nom de
+liberté, le joug monarchique, et sous le nom d'unité l'annexion à la
+Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confédération patriotique qui fut
+la nature, la gloire, et qui serait la résurrection durable et véritable
+de sa chère Italie!
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+LXVe ENTRETIEN
+
+J.-J. ROUSSEAU.
+
+SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+La politique spéculative a été en tout temps l'exercice le plus
+important et le plus passionnant des hautes intelligences parmi les
+écrivains (j'en excepte toutefois les religions, exercice plus relevé
+encore des spéculations humaines). Les fondateurs de religions sont les
+oracles réputés divins; les écrivains politiques sont les législateurs
+des nations. Les premiers gravent en traits de foudre les dogmes
+éternels ou imaginaires dans la conscience; les seconds écrivent en
+caractères de pierre ou de bronze les tables des lois ou les
+constitutions des sociétés politiques.
+
+Moïse, Zoroastre, Brama, Confucius, Solon, Lycurgue, Numa, furent de
+grands écrivains religieux et politiques; Aristote en Grèce, Cicéron
+dans l'Italie antique, Vico dans l'Italie moderne, Beccaria dans
+l'Italie d'hier, Montesquieu en France, furent des commentateurs et des
+dissertateurs érudits de ces législateurs primitifs, des critiques de
+génie des législations et des constitutions civiles des peuples.
+L'expérience et la raison tinrent la plume de ces sages; ils ne se
+livrèrent jamais aux séduisantes idéalités de leur imagination pour
+éblouir et fasciner les hommes par des perspectives d'institutions
+fantastiques qui donnent les rêves pour des réalités aux peuples; ils
+respectèrent trop la société pratique pour la démolir, afin de la
+remplacer de fond en comble par des chimères aboutissant à des ruines;
+ils étudièrent consciencieusement la nature de l'homme sociable dans tel
+temps, dans tels lieux, dans telles moeurs, à tel âge de sa vie
+publique, et ne lui présentèrent que des perfectionnements graduels ou
+des réformes modérées, au lieu de ces rajeunissements d'Éson qui tuent
+les empires sous prétexte de les rajeunir; en un mot, ces écrivains, les
+yeux toujours fixés sur l'expérience et sur l'histoire, ne furent ni des
+rêveurs, ni des utopistes, ni surtout des radicaux.
+
+Le radicalisme, ai-je dit il y a longtemps à la tribune de mon pays,
+n'est que le désespoir de la logique. Quand on ne sait pas tirer parti
+des réalités, on s'impatiente contre les sociétés, et on se jette dans
+ces violences de l'esprit qu'on appelle le _radicalisme_.
+
+Les radicaux sont des rêveurs dépaysés dans les réalités; l'impossible
+est leur punition: ils n'ont pas assez d'esprit pour comprendre les
+imperfections nécessaires des sociétés, composées d'êtres imparfaits.
+
+La première de leurs erreurs est de croire à la perfectibilité indéfinie
+de l'homme fini. Ils ne font ni lois ni constitutions pour les peuples,
+ils font des poëmes; leurs plans de sociétés sont l_'opium_ des
+imaginations malades des peuples; l'accès de délire qu'ils donnent aux
+hommes finit par des fureurs, et les fureurs finissent par
+l'anéantissement des sociétés. La barbarie recommence par l'excès de
+civilisation.
+
+
+II
+
+Le premier de ces écrivains législateurs de songes et constructeurs
+d'utopies politiques fut Platon en Grèce.
+
+J'ai voulu relire récemment sa constitution, modèle qu'il présente aux
+hommes comme un type des sociétés politiques accomplies; j'ose déclarer
+en toute conscience que le délire d'un insensé joint à la férocité d'un
+scélérat ne pouvait jamais arriver aux excès d'absurdité et aux excès
+d'immoralité de ce prétendu sage tombé en folie et en fureur pour avoir
+trop bu l'idéal dans la coupe de l'imagination.
+
+Esprit et coeur, sa _République_ est en tout le paradoxe de Dieu, le
+contre-pied de la nature, le roman de l'homme, depuis l'égalité des
+biens, aussi impossible à réaliser que le niveau constant des vagues sur
+la surface incessamment mobile de l'Océan; depuis la communauté des
+produits, produits aussi impossibles à répartir qu'à créer, puisque la
+répartition suppose l'infaillibilité divine dans le gouvernement, et que
+le produit lui-même suppose l'uniformité du travail dans l'oisif, qui
+consomme sans rien faire, et dans l'homme laborieux, qui travaille sans
+salaire; depuis la destruction de la famille, ce nid générateur et
+conservateur de l'espèce humaine, pour remplacer le père et la mère par
+une maternité métaphysique de l'État, qui n'a pas de lait, et par une
+paternité métaphysique de l'État, qui n'a pas d'entrailles; depuis la
+communauté des femmes, qui change l'amour en bestialité, jusqu'à la
+communauté des enfants, qui détruit la piété filiale en défendant aux
+enfants de connaître leur père; depuis le meurtre des nouveau-nés mal
+conformés, pour épurer la race, jusqu'au meurtre des vieillards, pour
+écarter des yeux le spectacle de la décadence et la céleste vertu de la
+compassion.
+
+Il ne manque au code du divin Platon que l'anthropophagie pour être le
+cloaque contre-nature et contre-humanité des immondices de la turpitude,
+de la démence et de la brutalité humaine, la Divinité renversée, le
+paradoxe de Dieu, de l'homme, de la femme, du vice et de la vertu, folie
+de l'orgueil philosophique qui, pour ne pas penser et sentir comme tout
+le monde, pense comme un fou et sent comme un criminel de lèse-nature et
+de lèse-Divinité.
+
+Encore une fois, voilà le divin Platon devenu utopiste en politique et
+voulant refaire l'oeuvre de Dieu mieux que Dieu, et composant une
+société avec des rêves, au lieu de la composer avec les instincts de la
+nature; et voilà ce que l'on fait admirer, sur parole, à des enfants
+pour pervertir en eux l'entendement par l'admiration pour l'absurde!
+Arrachez à cet homme ce surnom de _divin Platon_, et transportez-le à
+Socrate, l'homme du bon sens et de la réalité, qui épluchait trop sans
+doute, mais qui ne découvrait ses principes que dans la nature des
+choses et dans les instincts révélateurs de toute sagesse et de toute
+institution pratique digne du nom de _société_.
+
+
+III
+
+Ces philosophes de l'utopie, ces élucubrateurs de principes sociaux en
+contravention avec les traditions éternelles de la politique, de la
+nature; ces hommes qui se glorifient d'être _seuls_ et de penser à
+l'écart des siècles et des traditions sociales; ces constructeurs de
+nuages, comme les appelle le poëte véritablement divin (Homère), ont été
+communs dans tous les temps et dans tous les peuples, surtout dans les
+temps de décadence et dans les peuples en révolutions. La Grèce bavarde,
+le Bas-Empire stupidifié par la servitude, le moyen âge romain,
+fermentant d'un christianisme mal compris, corrompu par Platon, rêvant
+le règne de Dieu sur la terre, déconseillant le mariage, ce joug divin
+du couple humain, poussant les hommes et les femmes dans le célibat
+ascétique pour amener la fin du monde, tuant le travail et la famille
+par la communauté des biens et par l'égalité démagogique du nivellement
+dans la misère, faisant le monde viager et indigent, au lieu de le
+faire, comme le Créateur l'a fait, perpétuel par la propriété,
+patrimoine de la famille; l'Italie oisive, l'Allemagne rêveuse,
+l'Espagne mystique, l'Allemagne somnambule, la Hollande brumeuse,
+l'Angleterre audacieuse d'originalités excentriques, pullulèrent plus
+tard de ces machinistes de sociétés idéales, jeux d'osselets quelquefois
+terribles, comme les anabaptistes d'Allemagne et les jacqueries en
+France.
+
+La France, le sol du sens commun, fut le pays où germèrent le moins ces
+pavots enivrants des chimères sociales, et où ces poisons soporifiques
+moururent le plus tôt. Fénelon, presque seul, trop séductible par
+l'imagination et par le coeur, popularisa dans son _Télémaque_ ces idées
+impraticables de Platon et de Morus; il fit innocemment beaucoup de mal
+en ôtant aux Français le sentiment du réel en politique, et en les
+jetant dans les vagues rêveries de l'impraticabilité. Son _Salente_ est
+la capitale de l'absurde.
+
+On comprend, en lisant cette législation des songes, que Louis XIV, cet
+esprit simple, et Bossuet, ce génie de l'autorité, éloignèrent Fénelon
+du gouvernement des peuples et de l'éducation des princes. Les peuples
+vivent de vérités applicables, et les princes qui rêvent sont réveillés
+en sursaut par les catastrophes. Fénelon n'était nullement politique: il
+était ce que nous appelons _socialiste_, c'est-à-dire poëte du paradoxe,
+fabuliste de la société.
+
+Quand on étudie bien les origines de la révolution française, dans sa
+partie chimérique, radicale, niveleuse et révoltée contre la nature, la
+propriété, la famille, de Mably à Babeuf, on ne peut s'y tromper, le
+catéchisme de cette révolution sociale est dans _Télémaque_. Fénelon est
+un démagogue chrétien et doux, qui sème des vertus, et qui se trouve
+n'avoir semé que des passions affamées qu'il ne peut nourrir que
+d'ivraie.
+
+Son économie politique, qui supprime le travail en supprimant ce qu'il
+appelle le luxe, le luxe, cette chose sans nom, mystère inexplicable
+entre le consommateur et le producteur, seul mobile et seul répartiteur
+du travail, seul créateur de la richesse, cette économie politique de
+Fénelon serait le suicide de l'humanité, si l'humanité se laissait
+gouverner par la rhétorique, au lieu de se gouverner par les instincts
+de Dieu et du bon sens.
+
+
+IV
+
+Après Fénelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des
+sociétés. Il s'inspire évidemment de Fénelon, qui s'était inspiré de
+Platon. Ainsi les erreurs ont leur séduction comme les vérités: en
+remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine du monde, les sophistes
+s'engendrent et se perpétuent en génération de rhéteurs.
+
+Quand il se rencontre parmi ces rhéteurs sociaux un écrivain plus
+inspiré, plus éloquent, plus contagieux que les autres, et quand la
+naissance de cet écrivain, souverain de l'erreur, coïncide avec un
+ébranlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de
+son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs
+qui se complaisent au bercement de leur imagination par ses rêves, cet
+écrivain trouve des sectaires pour propager ses chimères, et des bras
+pour exécuter ses conceptions.
+
+Tel fut, au crépuscule de la révolution française, J.-J. Rousseau.
+
+Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que
+Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que
+l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait,
+où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une
+révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque
+Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de
+Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie
+humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque
+Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de
+l'éloquence française, contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de
+territoire; républicain dans une petite république toujours en
+fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il était petit
+et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par
+le temps, par sa nature au rôle de tribun des sentiments justes et des
+idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte
+révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans.
+
+
+V
+
+À lui seul il était une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'écrire
+comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec
+l'érudition seule; comme Fénelon, avec la charité seule, J.-J. Rousseau
+fut un des premiers écrivains en France qui écrivirent avec l'âme.
+
+L'âme est la littérature moderne; l'âme, c'est l'homme sous les mots;
+l'âme est la muse souveraine et convaincue des écrivains qui remuent les
+masses et le monde.
+
+Ceux-là naissent avec leur rhétorique dans leur coeur; ils allument
+parce qu'ils sont allumés. Leurs idées peuvent être fausses, leur style
+peut être inculte, mais leur sentiment les sauve et les immortalise
+quand leur âme a touché l'âme de leur siècle. Ils se répandent, pour
+ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les veines, dans le
+_sensorium_ de l'humanité. Ils font des masses et des siècles des échos
+du battement de leurs coeurs; ils vivent en tous, et tous vivent en eux.
+
+Nous ne voulons pas dire par là que l'âme de J.-J. Rousseau fût ce qu'on
+appelle une belle âme, une âme plus riche que les autres; loin de nous
+cette pensée. Nous la croyons, au contraire, une des âmes les plus
+subalternes, les plus égoïstes, âme _comédienne_ du beau, âme hypocrite
+du bien, âme repliée en dedans autour de sa personnalité maladive et
+mesquine, au lieu d'une âme expansive se répandant, par le sacrifice,
+sur le monde pour s'immoler à l'amour de tous; âme aride en vertu et
+fertile en phrases; âme jouant les fantasmagories de la vertu, mais
+rongée de vices sous le sépulcre blanchi de l'ostentation; âme qui, pour
+donner la contre-épreuve de sa nature, a les paroles belles et les actes
+pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier
+écrivain français de sentiment.
+
+De là, son éloquence intime, la plus pénétrante et la plus palpitante
+des éloquences, au lieu de l'éloquence extérieure qui fait plus de bruit
+que d'émotion; un Démosthène de solitude, dont la parole a le charme de
+la confidence au lieu de l'apparat du discours; un séducteur à voix
+basse, qui corrompt son élève sous prétexte de lui confesser lui-même
+ses honteuses immoralités.
+
+Mais, si c'est là son vice comme moraliste, c'est là sa force comme
+écrivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que
+son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est
+un tête-à-tête avec lui-même ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous
+enveloppe le plus de son individualité, en s'ouvrant à vous sans
+réserve. Semblable au serpent boa des forêts d'Amérique, il vous dévore
+en vous aspirant.
+
+
+VI
+
+Aussi le plus immortel de ses livres, ce sont les _Confessions_; tous
+les autres de ses ouvrages sont déjà à moitié morts, à l'exception des
+_Confessions_, vivantes par le charme, et du _Contrat social_, vivant
+par ses conséquences, qui se déroulent encore dans les faits européens.
+
+«Pour connaître l'eau,» disent les Persans, «il faut remonter à la
+source.»
+
+Pour se rendre compte du génie littéraire et des sophismes sociaux de
+J.-J. Rousseau, il faut le suivre de son berceau, dans une boutique
+d'horloger, jusqu'à sa tombe, dans le jardin d'un grand seigneur de
+Paris.
+
+Âme cynique dans son enfance, vicieuse dans sa jeunesse; soif de la
+gloire, par le paradoxe dans sa vie d'écrivain; recherche dédaigneuse de
+la société aristocratique dans son âge mûr; affectation de la popularité
+démocratique par le cynisme du désintéressement et par la pauvreté
+volontaire dans ses dernières années; démence évidente et suicide
+problématique à la fin.
+
+Voilà l'homme: tout sceptique par sa nature, par sa vie et par sa place
+dans la société dont il est la victime par sa faute, et dont il devient
+l'ennemi par l'envie et par l'ingratitude.
+
+Le récit de cette épopée d'un aventurier de génie, écrit par le héros et
+par l'auteur, est le poëme de la démocratie tout entière. C'est dans la
+vie du grand démocrate qu'il faut chercher, à travers quelques
+mensonges, la vérité sur l'écrivain et sur ses oeuvres, avant de passer
+à l'appréciation de ses principes.
+
+
+VII
+
+Le père de J.-J. Rousseau était horloger; un horloger à Genève est plus
+qu'un artisan, c'est un artiste et un commerçant. La grande manufacture
+d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, où la vie
+pastorale s'unit depuis le moyen âge à la vie industrielle, lui
+conservant les moeurs pures, tout en accroissant la modeste richesse des
+familles.
+
+La mère de J.-J. Rousseau était fille d'un ministre calviniste. Cette
+jeune personne avait reçu de la nature un esprit délicat, et de son père
+un esprit cultivé. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles
+fonctions du ménage, elle se livrait sans prétentions aux lectures les
+plus solides et les plus élégantes de la vie lettrée. On peut croire que
+cette mère donna, avec le sein, à son enfant, cette prédestination aux
+choses de l'esprit et cette sensibilité souffrante de l'âme qui forment
+le fond du caractère de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de
+pouvoir lui donner ses vertus. Son père, qui avait laissé sa femme
+jeune, belle et seule à Genève pour devenir horloger du sérail à
+Constantinople, donna sans doute à ce fils son goût d'aventures et de
+désordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant
+impressionnable, un écrivain sublime, un rêveur chimérique et un
+philosophe vicieux.
+
+«Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa _Vie_, comment
+mon père supporta cette perte de ma mère; mais je sais qu'il ne s'en
+consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier que ma
+naissance lui avait coûté la vie. Jamais il ne m'embrassa que je ne
+sentisse, à ses soupirs et à ses convulsives étreintes, qu'un regret
+amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres.
+Quand il me disait:--Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui
+disais:--Eh bien, mon père, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui
+tirait des larmes.--Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi!
+console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme!
+T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après
+l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le
+nom de la première dans la bouche et son image au fond du coeur.
+
+«Ma mère avait laissé des romans; nous les lisions après souper, mon
+père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture
+par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous
+lisions tour à tour, sans relâche, et passions les nuits à cette
+occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume;
+quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout
+honteux:--Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.»
+
+Quelles délicieuses pages! Combien un écrivain, qui sait puiser dans la
+vie familière le pathétique simple des scènes intimes, et fait d'une
+veillée entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mère morte,
+un drame muet qui remue le coeur dans des millions de poitrines,
+combien, disons-nous, un tel écrivain doit-il être, à son gré, le maître
+des coeurs, ou l'apôtre des vérités ou le roi des sophismes!
+
+
+VIII
+
+Une tante, qui chantait en cousant près de la fenêtre, donna à l'enfant
+les délices et le goût de la musique. Le _Devin du village_ vint de là.
+Tous nos goûts sont des réminiscences.
+
+Des détails puérils ou orduriers déparent et salissent ces belles
+sérénités de la première scène.
+
+Le père était de nouveau sorti de Genève. L'enfant recevait une
+éducation mercenaire à la campagne; il y puisait, avec des vices
+prématurés, une passion vraiment helvétique de la campagne, ce sourire
+de Dieu dans la nature.
+
+Cette passion de la campagne, cette frénésie de la solitude et de la
+contemplation, devinrent les deux notes de son talent. C'est la ville
+qui fait les vices; c'est la campagne qui fait les vertus.
+
+C'est elle aussi qui fait les poëtes. Rousseau y devint éloquent et
+pieux, mais il y devint aussi rêveur. La nature donne l'imagination,
+mais les hommes seuls donnent le bon sens. Rousseau fut trop l'élève des
+arbres, des eaux, des vents, du ciel, du soleil, des étoiles; il lui
+aurait fallu en même temps l'éducation d'une mère tendre et d'un père
+laborieux: tout cela lui manqua. Plus de mère, et un père errant qui
+aimait, mais qui abandonnait les enfants d'un premier foyer pour en
+chercher un autre à travers le monde; de là l'isolement et bientôt
+l'égoïsme de l'orphelin, qui, se sentant délaissé, se replia tout entier
+sur lui-même. Ce profond et cruel égoïsme du jeune horloger en fit
+bientôt un vagabond sans patrie, parce qu'il était sans famille.
+
+De sales amours, plus semblables à des turpitudes qu'à des affections,
+souillent à chaque instant ces pages de jeunesse, ignoble philosophie
+des sens dont les images font rougir la plus simple pudeur; sensualités
+grossières; fleurs de vices dans un printemps de sensations que Rousseau
+fait respirer à ses lecteurs et à ses lectrices, et dont il infecte
+l'odorat des siècles.
+
+Ces tableaux orduriers jouent la naïveté pour la corrompre; ils
+rappellent ces théâtres licencieux de Paris, au dernier siècle, où l'on
+faisait jouer à l'innocence le rôle prématuré du vice et où l'on
+sacrifiait des enfants à la sacrilége licence des spectateurs.
+
+Ces ordures des _Confessions_ n'offensent pas moins le goût que les
+moeurs. La corruption n'a pas de goût; ce n'est que l'infection de
+l'esprit, comme le vice est l'infection du coeur. Rousseau scandalise et
+déprave ici, au lieu de charmer. Quelle excuse peut alléguer un peintre
+de moeurs qui croit tout faire adorer de lui, jusqu'à ses immondices?
+Rousseau se croit-il donc le grand lama de l'Occident pour faire
+embrasser comme des reliques les plus viles traces de son humanité?
+
+Ces vices du goût, ces abjections d'images, sentent les inélégances
+natales d'un enfant sans mère qui prend ses polissonneries pour des
+phénomènes, et qui croit devoir les immortaliser comme des précocités de
+génie et d'originalité. Il y a de la crapule au fond de ce caractère
+comme il y en a au fond de cette vie.
+
+
+IX
+
+Placé en apprentissage chez un graveur de Genève, il prend l'exemple et
+le goût du libertinage, de l'oisiveté, de l'astuce et du vol domestique.
+
+Ces goûts lui font rechercher la compagnie des plus mauvais sujets de
+l'atelier. Il s'enivre, paresseusement et sans choix, de lectures qui
+donnent le vertige à ses yeux et à son imagination; il devient incapable
+d'aucun emploi honnête et sérieux de ses mains; il s'évade de Genève
+sans avoir d'autre but que de fuir tout ordre réglé et tout travail
+utile d'une société laborieuse; il veut de sa vie réelle faire un roman
+d'aventures semblables aux romans dont il est saturé. Il vagabonde au
+hasard; il bat la campagne de Genève et de Savoie sans savoir ce qu'il
+cherche et sans autre direction que le hasard. Un curé l'abrite; un
+gentilhomme savoyard, convertisseur de calvinistes, le sermonne et
+l'adresse à une charmante convertie, madame de Warens, qui gouverne une
+petite communauté de néophytes à Annecy, femme d'étrange nature, de
+figure séduisante, de mysticisme amoureux, de génie contradictoire, de
+bonté adorable, d'intrigue naïve, de faiblesse maternelle, de générosité
+angélique au milieu des plus pressantes angoisses de fortune. La
+présentation de la lettre de recommandation de Rousseau adolescent à
+cette jeune et belle protectrice, que Rousseau devait plus tard aimer,
+ruiner, déshonorer et immortaliser; cette présentation est une véritable
+scène du roman grec de _Daphnis et Chloé_. Rousseau la décrit comme le
+génie de la jeunesse sait seul décrire un pressentiment de l'amour dans
+un paysage de la moderne Arcadie.
+
+«Le lieu de la scène était un petit passage derrière sa maison, entre un
+ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à
+gauche, conduisant par une fausse porte à l'église. Prête à entrer dans
+l'église par cette porte, madame de Warens se retourna à ma voix. Que
+devins-je à cette vue? Je m'étais figuré une vieille dévote bien
+rechignée; je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins
+de douceur, un teint éblouissant, des formes séduisantes; rien n'échappa
+au rapide coup d'oeil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le
+sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne saurait
+manquer de mener en paradis.
+
+«Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main
+tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur la lettre de M. de
+Ponsverre (le gentilhomme qui le recommandait), revient à la mienne,
+qu'elle lit tout entière et qu'elle aurait relue encore si son laquais
+ne l'avait avertie qu'il était temps d'entrer.--Eh! mon enfant, me
+dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays
+bien jeune; c'est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse,
+elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à
+déjeuner; après la messe, j'irai causer avec vous..... Elle avait
+vingt-huit ans.
+
+«Louise-Éléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble
+et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé
+fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. Villardin
+de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas
+trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique,
+prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian, pour passer le lac
+et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa
+famille et son pays par une étourderie assez semblable à la mienne, et
+qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi.
+
+«Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa
+protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce
+qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, voyant que sur
+cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à Annecy, escortée par
+un détachement de ses gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de
+Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au couvent de la
+Visitation.
+
+«Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y vins, et elle en avait
+alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés
+qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans
+les traits; aussi la sienne était-elle encore dans son premier éclat.
+Elle avait un air caressant et tendre, un regard très-doux, un sourire
+angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels
+elle donnait un tour négligé qui la rendait très-piquante. Elle était
+petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille,
+quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle
+tête, un plus beau buste, de plus belles mains et de plus beaux bras.»
+
+
+X
+
+Madame de Warens et le clergé de la ville envoient le jeune prosélyte à
+Turin pour le faire instruire et lui faire faire son abjuration dans un
+hospice de catéchumènes. Il emporte, dans son coeur ému, sa conversion
+déjà faite dans l'image et dans le tendre accueil de la charmante femme;
+son imagination est souillée par les sordides exemples de débauche dont
+il est témoin parmi les faux convertis de l'hospice des faux
+catéchumènes de Turin; il troque sa religion contre un vil salaire.
+Abandonné à lui-même, il est réduit à chercher du pain dans la
+domesticité d'une riche famille piémontaise; des folies et des larcins
+l'en chassent. Il accuse, pour se justifier d'un léger soupçon, une
+pauvre servante innocente et la déshonore, sinon sans remords du moins
+sans pitié. Il s'associe à un vagabond pour montrer, à prix de petite
+monnaie, un jouet de physique au peuple des campagnes; il revient au
+seul asile qui lui reste, la maison et le coeur de madame de Warens. Il
+s'attache à la fortune et à la personne de cette charmante protectrice;
+elle l'emmène avec elle à Chambéry dans la retraite délicieusement
+occupée des _Charmettes_; elle y achève l'éducation littéraire de son
+protégé.
+
+À l'inverse de la première Héloïse, elle se laisse entraîner elle-même à
+une affection trop tendre pour son élève. En récompense de tant
+d'amitié, de maternité, d'amour et de sacrifices, Rousseau l'abandonne
+et la flétrit jusqu'à l'ignominie et jusqu'au ridicule, en divulguant à
+la postérité les faiblesses de sa bienfaitrice. Jamais l'amour et la
+bonté n'ont expié à un tel prix le malheur d'avoir rencontré un tel
+avilissement dans une telle ingratitude.
+
+Les lignes de J.-J. Rousseau sur madame de Warens font le désespoir du
+coeur humain; on se défie même de ses vertus en voyant comment elles
+sont changées en vices et exposées au pilori des siècles par celui qui
+reçut de cette femme la double vie du corps et du coeur. Pauvre femme,
+qui aime en songe un idéal d'innocence sous les traits d'un enfant
+abandonné et recueilli par elle, et qui, à son réveil, reconnaît qu'elle
+a réchauffé et allaité un monstre qui la dévore et qui la souille! Ce
+crime, selon moi, dépasse l'homme et ne dépasse pas Rousseau. C'est le
+forfait de la plume, c'est l'instrument du supplice de celle dont le
+seul sort fut de trop aimer son bourreau!...
+
+
+XI
+
+Madame de Warens cultiva ou fit cultiver à ses frais tous les dons
+enfouis de son protégé, même la musique. Il en avait l'instinct; il en
+épela assez les principes pour composer plus tard le _Devin du village_,
+idylle grecque écrite et chantée par un pasteur suisse qui se souvient,
+en notes, du ranz _des vaches_ de son hameau.
+
+Rousseau, comblé des dons de madame de Warens, qui s'appauvrit pour son
+élève, part pour Lyon avec son pauvre maître de chapelle; il l'abandonne
+à son premier malheur, comme les chiens ne font pas de l'aveugle
+indigent, qu'ils conduisent aux portes des hôpitaux. Le musicien, tombé
+dans la rue d'une atteinte de convulsions, est laissé là par le
+disciple, son compagnon de voyage, qui feint de ne pas le connaître.
+Vertu sublime d'avoir une telle âme, et de s'en glorifier à la face des
+hommes et de Dieu!
+
+À son retour à Chambéry, il n'y trouve plus madame de Warens. «Quant à
+ma désertion, dit-il, du pauvre maître de musique, je ne la trouvais pas
+si coupable.»
+
+Plus tard, cependant, il se la reproche; mais le maître, à qui on avait
+volé jusqu'à ses instruments, sa musique et son gagne-pain, était mort
+de cet abandon.
+
+
+XII
+
+En attendant le retour de madame de Warens à Chambéry, Rousseau
+cohabite, avec un aventurier musicien, chez un cordonnier de la ville
+dont il dépeint le ménage en traits méchants et ignobles, qui
+défigurent le pauvre peuple artisan, et font la caricature de ses moeurs
+et de ses misères. Amant prétendu de la nature, il méprise la simple
+beauté des jeunes filles de basse condition, pleines de prévenances et
+d'agaceries pour lui; il avoue ses goûts tout aristocratiques pour le
+rang, l'orgueil, la parure des jeunes personnes de haut rang et de haute
+fortune. Ce démocrate ne sent la beauté que vêtue de luxe et de vanités:
+son orgueil prévaut même sur la nature.
+
+
+XIII
+
+Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable délicatesse de
+pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une vallée des environs, de deux
+jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui
+allaient seules, à cheval, passer une journée de printemps dans une
+ferme de leurs parents. Théocrite n'est pas plus poëte, l'Albane n'est
+pas plus nu et plus naïf, Tibulle n'est pas plus ému que J.-J. Rousseau
+dans la description de cette journée bocagère, où l'innocence, mille
+fois plus séduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire rougir
+même la timidité des trois enfants. Ce sont des pages de cette candeur
+et de cette sensibilité qui feront de Rousseau écrivain le charmeur de
+la sensibilité, dont il a les couleurs sans en avoir la réalité.
+
+Son voyage à Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il
+reconduit dans sa famille, est une autre scène de ce genre naïf comme
+une pastorale d'Helvétie.
+
+Au retour, il joue un véritable histrionage en quêtant de ville en
+ville, à la suite d'un faux archimandrite de Jérusalem. L'ambassadeur de
+France à Lucerne le recueille par pitié pour sa jeunesse, et lui donne
+de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive à Lyon, reçoit
+des nouvelles de madame de Warens, revenue à Chambéry, l'y rejoint, s'y
+fait arpenteur de cadastre, puis maître de musique.
+
+Il se détache bientôt de sa protectrice, voyage à ses frais dans le midi
+de la France, s'y guérit d'une maladie imaginaire, entre comme
+précepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mépriser par
+quelques larcins de gourmandise, quitte de lui-même ce métier, accourt
+de nouveau aux Charmettes, espérant y retrouver son asile dans le coeur
+de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mère attachée à
+un autre aventurier, ruinée par les dissipations de ce parasite et par
+des entreprises d'industrie chimériques; il pleure sur son idée
+évanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt à Paris
+chargé de rêves et d'un système pour écrire la musique en chiffres, et
+le manuscrit d'une comédie plus que médiocre.
+
+Des lettres de M. de Mably et de l'abbé de Condillac, son frère, qu'il
+avait sollicitées à Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent à
+Paris dans la société de quelques hommes de lettres et de quelques
+érudits. Diderot est le plus digne d'être nommé. Esprit aventurier comme
+Rousseau, fils d'un artisan comme lui, coeur bon et évaporé qui se
+livrait à tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Génevois.
+Diderot eut bien à se repentir depuis de sa facilité à aimer un ingrat.
+
+Un hasard de société le lance de plein saut dans le cercle le plus
+aristocratique de Paris, au milieu de femmes de cour et d'hommes de
+lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques poésies
+récitées dans ces salons avec un succès d'étrangeté plus que de talent,
+et par son goût réel et inspiré pour la musique. Il ose chercher
+étourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre
+trop tendre qu'il écrit à cette femme indulgente, mais sévère, ne reçoit
+qu'un sourire de dédain pour réponse; mais l'intérêt de commisération
+qu'il inspire à madame de Broglie et à d'autres femmes de cette société
+lui fait obtenir un emploi de secrétaire intime du comte de Montaigu,
+ambassadeur de France à Venise, avec un appointement de cinquante louis.
+Il en était temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une
+presque indigence à Paris.
+
+
+XIV
+
+Arrivé à Venise, il dénigre ouvertement son ambassadeur, il travestit
+en titre de secrétaire d'ambassade de France les fonctions équivoques et
+domestiques de secrétaire salarié de l'ambassadeur.
+
+Ses prétentions déplacées et ses dénigrements amers contre son patron le
+rendent promptement insupportable à M. de Montaigu. Rousseau pousse
+l'exigence du parvenu jusqu'à vouloir dîner, malgré son ambassadeur,
+avec les têtes couronnées qui passent à Venise et qui invitent à leur
+table l'ambassadeur de France.
+
+Dans une de ces scènes amenée par la résistance du ministre aux
+ridicules prétentions de Rousseau, M. de Montaigu s'emporte et chasse
+brusquement Rousseau de sa présence et de son palais. Rousseau affecte
+de narguer son chef, reste à Venise malgré lui, emprunte à toutes mains
+pour payer son retour en France, et revient victime de son orgueil. Deux
+anecdotes d'une indécence révoltante sur une courtisane de Venise, sans
+autre sel que le cynisme des expressions, sont, avec ces rixes
+d'intérieur, les seules traces de sa résidence à Venise.
+
+Rentré à Paris, il s'acharne sur le caractère et sur l'ineptie de
+l'ambassadeur. Il n'en reçoit pas moins son salaire des mains de M. de
+Montaigu quelque temps après son retour à Paris.
+
+Les invectives de Rousseau contre l'ambassadeur choquèrent par leur
+véhémence les personnes qui l'avaient recommandé à cet homme de cour; on
+l'éloigna de ces maisons, dans lesquelles on l'avait si bien accueilli.
+Il s'en vengea en les prostituant aux railleries et à la haine de ses
+amis.
+
+Ce fut l'origine de sa colère contre les rangs supérieurs de l'ordre
+social, tant cultivés par lui jusque-là; il a la franchise un peu basse
+de l'avouer:
+
+«La justice et l'inutilité de mes plaintes, dit-il, me laissèrent dans
+l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où
+le bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne
+sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre. Deux choses
+l'empêchèrent de se développer en moi pour lors, comme il a fait dans la
+suite, etc.»
+
+
+XV
+
+Voilà l'origine du _Contrat social_. L'ordre réel eût été, sans doute,
+que le secrétaire domestique se substituât orgueilleusement dans son
+rang et dans ses fonctions à l'ambassadeur, et que Rousseau mangeât à la
+table des rois, tandis que les officiers de l'ambassadeur dîneraient
+humblement à l'hôtel de l'ambassade de France?
+
+C'est ainsi que l'orgueil déplace tout pour se faire à lui-même
+l'inégalité à son profit.
+
+La saine démocratie, qui est l'ordre par excellence, parce qu'elle est
+la justice et la charité entre les choses, a heureusement d'autres
+fondements que ces vengeances intéressées des petits contre les grands.
+
+
+XVI
+
+De ce jour-là, Rousseau cessa de prétendre à l'ambition des fonctions
+publiques, et ne prétendit plus pour toute ambition qu'à la singularité
+du désintéressement et de la pauvreté volontaire; au lieu de tendre en
+haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogène, si Rousseau eût vécu à
+Athènes, aurait eu en lui son héritier, pourvu qu'il fît du bruit dans
+ce tonneau.
+
+Il prit le logement et la table dans une pension d'hôtes à bas prix,
+tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui
+entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une
+jeune ouvrière de province, nièce de l'hôtesse, venue à Paris pour y
+vivre de son aiguille.
+
+Il s'attache à elle d'un amour de hasard. Cet amour, très-touchant et
+très-gracieux dans la candeur de la jeune Thérèse, est dépouillé de sa
+pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui flétrit l'amour même
+d'un blasphème de libertinage.
+
+Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble à une idylle dans les
+faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le
+consacrer par le mariage; il se donne à la pauvre Thérèse, et il ne se
+donne à elle que pour la jouissance et nullement pour la réciprocité du
+devoir. Thérèse est pour lui une jolie esclave dont il fait une ménagère
+et une concubine volontaire pour l'agrément de sa vie obscure, mais avec
+laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce caprice usé, il ne
+restera, pour la pauvre séduite, que le hasard de l'indigence et les
+charges de la maternité.
+
+Mais non, les fruits mêmes doux et amers de la maternité ne lui
+resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misère, pour
+soutenir sa vieillesse. On sait que, par une férocité d'égoïsme
+au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau
+attendait au chevet du lit de Thérèse le fruit de ses entrailles, et
+porta lui-même quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son
+manteau, à l'hôpital des orphelins abandonnés, les enfants de Thérèse,
+arrachés sans pitié aux bras, au sein, aux larmes de la mère, et, par un
+raffinement de prudence, le père enlevait à ces orphelins toute marque
+de reconnaissance, pour que son crime fût irréparable et pour qu'on ne
+pût jamais lui rapporter cette charge onéreuse de la paternité! Les
+preuves, à cet égard, ont été complétées et aggravées depuis la
+publication des _Confessions_!
+
+Or, pendant que Rousseau accomplissait ces exécutions presque
+infanticides, il écrivait, avec une affectation de sensibilité digne
+d'un Tartufe d'humanité, des malédictions systématiques et fausses sur
+le crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs enfants!
+proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu
+du lait appauvri ou fiévreux des femmes du monde. Le lait de l'hôpital
+et le vagabondage de l'enfant sans mère et sans père lui
+paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de
+Thérèse?--Si la démence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un
+tel contraste entre l'homme et l'écrivain, faudrait-il donc accuser
+l'homme de perversité et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que
+les soupçons de conspiration universelle contre nous sont une des formes
+du délire. Rousseau, honnête d'intention, était vicieux par folie. Il
+craignait, disait-il, que la société n'armât un jour contre lui le bras
+parricide de ses enfants!
+
+Quel drame expiatoire il y aurait à faire entre un fils inconnu de
+Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon, assassinant un
+étranger pour le dépouiller, et reconnaissant son père dans sa victime!
+Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thérèse jetés aux gémonies tout
+vivants par la barbarie d'un père insensé?
+
+Ah! combien la pauvre Thérèse, dans l'amour bestial d'un tel homme et
+après de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frémir de devenir
+mère!
+
+
+XVII
+
+Elle était aimante et fidèle cependant, par ce généreux abandon féminin
+de l'amante à son profanateur même. Elle suivait sa bonne et sa mauvaise
+fortune, elle lui gardait avec soumission et tendresse son ménage intime
+au retour des palais et des fêtes élégantes qu'il fréquentait pour y
+porter d'autres hommages et pour y chercher d'autres jouissances auprès
+d'autres femmes de ville et de cour qui caressaient mieux sa sensualité
+ou sa vanité. L'attachement de Thérèse pour Rousseau subsista jusqu'à sa
+mort, sans fidélité du côté de Rousseau. L'amour n'était plus pour lui
+qu'une domesticité commode plutôt qu'un attachement.
+
+
+XVIII
+
+Les nécessités de la vie et le goût de la musique le jettent dans la
+société artiste, lettrée, licencieuse de Paris. Il joue chez madame la
+marquise d'Épinay, femme opulente, spirituelle, galante, un rôle de
+confident et de favori de la maison qui lui donne quelques relations
+illustres.
+
+Sa musique naïve et semi-italienne le révèle aux théâtres de société; il
+tente de s'élever jusqu'à la scène de l'Opéra; ses comédies, ses
+poésies, ses romances, lui créent une demi-renommée de salon. Les
+philosophes admirent la sobriété de sa vie, les femmes du monde sa
+sensibilité; Diderot, son ami, soupçonne son éloquence et lui conseille
+quelque sophisme hardi, insolent, contre les idées qui servent de
+fondement au monde. Il prend la plume, il commence contre la société,
+contre les arts, contre la civilisation, cette série de paradoxes sur
+l'état de nature, c'est-à-dire l'état de barbarie: c'est là, selon lui,
+l'idéal de perfectibilité prêchée aux hommes.
+
+Une société corrompue alors jusqu'à la moelle sourit à ces contre-sens
+de la mauvaise humeur contre elle-même; elle prend pour de la profondeur
+et pour de la vertu cette philosophie très-éloquente et très-absurde du
+monde renversé. Rousseau est parvenu à se faire regarder; c'est un
+sauvage sublime, un ilote de la pensée, que la société admet dans ses
+salons pour le voir avec curiosité et pour l'entendre avec complaisance
+blasphémer avec un éloquent délire contre la pensée même qui fait son
+existence, sa force et sa gloire.
+
+Le suicide de toute civilisation commence par l'engouement pour cet
+aventurier de génie qui ne cherche pas la vérité, mais la nouveauté dans
+le sophisme. La France devient sa complice, et les fondements de l'ordre
+social sont ébranlés comme par un tremblement de logique dans la tête
+des hommes et dans le coeur des femmes.
+
+
+XIX
+
+Rousseau, en se voyant couronné pour son style par les académies,
+applaudi par les cours, encensé par les philosophes, se prend lui-même
+au sérieux; il adopte pour toute sa vie ce rôle de Diogène moderne, qui
+prétend renouveler la face du monde moral et politique du fond de sa
+prétentieuse obscurité.
+
+Il se cache comme l'oracle dans une vie volontairement ténébreuse afin
+de s'y faire rechercher.
+
+Il n'en souille pas moins ses moeurs et son union conjugale avec Thérèse
+dans des orgies d'abjecte débauche avec ses amis. Là une jeune fille,
+séduite et prêtée par son séducteur à ses convives, sert de victime à la
+lubricité de Grimm et de Rousseau; scène odieuse dont la confession même
+aggrave l'immoralité.
+
+Il entre comme caissier dans la maison de madame Dupin, il en sort
+après quelques jours de noviciat; il renonce à toute ambition de fortune
+par un travail régulier; il trouve qu'il est plus facile d'accepter la
+pauvreté que d'acquérir l'aisance. Il se fait copiste de musique à tant
+la page; ses patrons lui fournissent abondamment du travail et
+secourent, à son insu, Thérèse et sa mère, pour aider le pauvre ménage
+sans blesser les susceptibilités de l'orgueilleux copiste.
+
+Son humeur s'aigrit: il commence à verser ses soupçons et son
+ingratitude sur Diderot, coupable seulement de légèreté, de déclamation,
+et de zèle pour lui; il outrage Grimm, coupable de trop d'abandon et de
+trop de confiance dans son ami; il calomnie indignement ces deux hommes
+de coeur et d'honneur pour prix des services qu'ils lui ont rendus; il
+paye par la diffamation la célébrité qu'ils lui ont faite. Grimm
+s'indigne et s'éloigne; Diderot déclare à voix basse, mais avec une
+amère déception de coeur, qu'il a réchauffé dans son sein un _scélérat_.
+Rousseau reste seul, sans amis, mais entouré d'un prestige de culte pour
+ses talents et ses vertus qui lui font une atmosphère de fanatisme.
+
+
+XX
+
+À quarante ans passés cependant, cette renommée repose sur le
+charlatanisme du paradoxe anti-social plutôt que sur un ouvrage
+estimable. Le succès des paroles et de la musique de l'opéra du _Devin
+du village_ donné à Fontainebleau devant le roi, et à Paris l'année
+suivante, fit éclater de nouveau le nom de Rousseau et lui donna cette
+popularité que le théâtre donne en une soirée et que les plus beaux
+livres ne donnent qu'à force de temps.
+
+L'ivresse monta à la tête de la France et surtout des femmes; son nom
+courut avec ses notes sur toutes les lèvres. On crut sentir son âme dans
+ses mélodies, on ne la sentit que dans les oreilles.
+
+Le roi et madame de Pompadour lui donnent chacun une gratification en
+argent qui remet l'aisance dans son ménage.
+
+Dans un voyage à Genève, il passe avec Thérèse à Chambéry comme on
+repasse sur les traces de sa jeunesse dans un jardin couvert de ronces;
+il y trouve madame de Warens dans l'abandon et dans la misère; sa pitié
+est froide comme un passé refroidi.
+
+Il se le reproche, il jette quelque modique aumône dans cette main qui a
+tenu autrefois son coeur.
+
+Thérèse, plus tendre que l'ancien amant, baise cette main et y laisse
+une larme.
+
+Il va à Genève: il semble désirer de s'y fixer.
+
+Le voisinage de Ferney, où la popularité universelle de Voltaire à
+Ferney aurait éclipsé et subalternisé la renommée du Génevois, l'en
+éloigne. Il revient à Paris, et accepte un ermitage d'opéra dans le coin
+du jardin d'une femme galante, madame d'Épinay, à l'ombre de la forêt de
+Montmorency.
+
+
+XXI
+
+Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charité publique le
+père de Thérèse, pour alléger le poids du ménage; le vieillard comme
+l'enfant, ces deux fardeaux si doux du coeur, l'importunent. Il les
+sacrifie également à l'égoïsme, la divinité du moi; il garde la femme,
+parce qu'elle est servante nécessaire au foyer, à la solitude, à
+l'infirmité, à la vieillesse.
+
+L'ivresse de la nature au printemps le saisit la première nuit de son
+établissement à l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincère,
+éloquente, communicative sous sa plume; il se sent délivré de la société
+des hommes. Mais, hélas! dès le lendemain, il n'est pas délivré de
+lui-même: ses inquiétudes, ses soupçons, ses rivalités, ses haines, ses
+amours, ses ingratitudes, l'assiégent jusque sous les ombres de cette
+forêt et dans cette douce hospitalité d'une amie.
+
+Pour s'en distraire et pour prophétiser dans le désert, il divague dans
+la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique
+expérimental, et il ébauche le _Contrat social_ en politique imaginaire.
+
+Une femme évaporée lui demande follement un traité d'éducation, à lui,
+l'homme qui n'a jamais trouvé sa place dans le monde des hommes, qui
+n'a reçu d'éducation que celle des aventuriers, et dont toute la règle a
+été de n'en point avoir! On en verra le résultat dans l'_Émile_, livre
+qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui l'écrivit, comme
+rêverie, et tant de honte à ceux qui l'admirèrent comme code
+d'éducation.
+
+Le caractère de Rousseau se révèle tout entier dans les motifs d'égoïsme
+qui le jetèrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie.
+
+«Madame de Warens, écrit-il lui-même alors, vieillissait et
+s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse
+ici-bas; quant à Thérèse, je n'ai jamais senti la moindre étincelle
+d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits près d'elle n'ont
+jamais eu rien de spécial à sa personne.»
+
+Ce fut à cette époque, le milieu de la vie déjà passé, que Rousseau
+chercha dans sa seule imagination le fantôme de cet amour que son coeur
+ne lui avait jamais fait éprouver. Il écrivit son _Héloïse_, roman
+déclamatoire comme une rhétorique du sentiment, dissertation sur la
+métaphysique de la passion, passionné cependant, mais de cette passion
+qui brûle dans les phrases et qui gèle dans le coeur. Son imagination
+allumée pour Julie, l'amante pédantesque de son drame, se convertit un
+instant en amour réel, mais purement sensuel, pour madame d'Houdetot, sa
+voisine de campagne, femme très-séduisante, mais très-solidement
+attachée à Saint-Lambert, ami de Rousseau, et qui se plaisait dans la
+société de Rousseau par la réminiscence fidèle de Saint-Lambert absent.
+
+Rousseau, perverti cette fois par une passion folle, mais sincère,
+trahit l'amitié, et s'efforça de dérober à Saint-Lambert la fidélité de
+madame d'Houdetot. Elle ne lui laissa dérober que des coquetteries
+d'amitié et d'innocentes illusions de tendresse. Rousseau, dans un
+perpétuel délire, continuait à prêter au personnage de son roman les
+sentiments et les sensations de ses entretiens avec madame d'Houdetot;
+les amis de madame d'Épinay, Grimm et Diderot, informés par Thérèse du
+délire de Rousseau, raillèrent le philosophe amoureux, et contristèrent
+madame d'Houdetot et Saint-Lambert par des ricanements sur cette
+passion.
+
+L'âge et la sauvagerie de Rousseau pris en flagrant délit de ridicule,
+il découvrit que la curiosité de madame d'Épinay allait jusqu'à
+corrompre Thérèse pour avoir communication de la correspondance
+mystérieuse entre madame d'Houdetot et lui.
+
+Son orgueil se révolta contre ces tentatives d'espionnage, et contre ces
+connivences de Thérèse et de madame d'Épinay.
+
+Ces tripotages d'amour, de jalousie, de curiosité, d'humeur, bagatelles
+prenant l'importance de crimes devant une imagination ombrageuse et
+grossissante, dégénérèrent en inimitiés acharnées entre Rousseau et
+madame d'Épinay. Il s'éloigna d'elle, et se réfugia en plein hiver dans
+une autre maisonnette de Montmorency, où il vécut dans une volontaire
+indigence, indigence toutefois plus ostentatoire que réelle.
+
+Il avait renvoyé à Paris, assez durement, la mère octogénaire de
+Thérèse. L'aigreur de ses ressentiments contre Diderot, Grimm, le baron
+d'Holbach, ses premiers amis, le brouilla alors avec la secte des
+philosophes dont il avait été jusque-là le protégé.
+
+Cette haine rejaillit jusque sur Voltaire, qu'il confondit injustement
+avec ces athées radicaux de l'impiété. Voltaire, moins emphatique, mais
+toutefois plus réellement sensible, plaignit la démence de Rousseau, lui
+pardonna ses hostilités contre lui, et lui offrit, quand il fut
+persécuté, une hospitalité courageuse.
+
+
+XXII
+
+Pendant que Rousseau imprimait son roman de la _Nouvelle Héloïse_, il
+achevait son _Contrat social_, et, pendant qu'il écrivait cette diatribe
+contre toute aristocratie, il se façonnait à la courtisanerie la plus
+obséquieuse dans la société très-aristocratique du prince de Conti et de
+la duchesse de Luxembourg.
+
+Le prince de Conti était un de ces caractères et un de ces esprits mal
+faits, qui profitent de leur rang pour opprimer les petits, et qui
+profitent de leur popularité d'opposition à la royauté pour imposer au
+souverain; il flattait Rousseau, républicain, pour humilier la cour; il
+affectait des principes austères de Romain, et il tenait à Paris ou à
+l'Île-Adam, près de Montmorency, une cour de débauchés et de frondeurs.
+Il s'indignait contre les favorites royales de Louis XV, et des
+Pompadours et des Dubarrys subalternes gouvernaient sa maison.
+
+Quant à la duchesse de Luxembourg, elle avait été célèbre autrefois par
+sa beauté sous le nom de Boufflers, son premier mari. Elle avait été
+célèbre surtout par des faiblesses qui avaient scandalisé même ce temps
+de scandale. Devenue veuve, elle avait épousé un de ses anciens
+adorateurs, le duc de Luxembourg, illustre par son nom, insignifiant par
+son esprit, respectable par ses moeurs.
+
+Forcée par l'âge de renoncer à l'empire de la beauté, elle avait aspiré
+à l'empire de l'esprit, dont elle était assez digne. Le voisinage de
+Rousseau, déjà recherché du grand monde, lui avait paru une bonne
+fortune pour son salon: le rôle de Mécène d'un cynique insociable
+tentait toutes les femmes. Rousseau se prêtait à ses prévenances: la
+protection y était noblement déguisée sous l'amitié. Il accepta du duc
+et de la duchesse un appartement dans le petit château dépendant de
+leur somptueuse demeure dans le parc de Montmorency. Pour payer cette
+hospitalité, il fit pour la maréchale une copie manuscrite de la
+_Nouvelle Héloïse_; il en fit une autre pour madame d'Houdetot, qui dut
+y reconnaître l'amour qu'elle avait inspiré à l'auteur. Rousseau vivait
+du prix de ces copies et de la musique qu'on lui commandait par le désir
+d'obliger un homme illustre. Il en modérait lui-même le salaire pour que
+le travail manuel ne dégénérât pas en munificence humiliante pour lui.
+
+Son troisième ermitage au petit château était assiégé tout l'été des
+visites des plus grands seigneurs et des plus grandes dames, hôtes du
+maréchal. Ermite de cour dans un ermitage d'opéra, il jouait son rôle de
+sauvage dans une apparente séquestration. Il ne vit jamais plus de
+monde, et un monde plus choisi, que dans sa forêt.
+
+
+XXIII
+
+La _Nouvelle Héloïse_, roman d'idée autant et plus que roman de coeur,
+eut un succès de style et un effet d'éloquence qui passionna toutes les
+imaginations pour l'écrivain. On déifia l'amour dans l'auteur. Le nom de
+Rousseau se répandit et s'éleva aux proportions de l'engouement et du
+fanatisme.
+
+La déclamation à froid de certaines lettres de cette correspondance fut
+échauffée par le fond de passion qui brûlait sous la voluptueuse
+contagion des autres lettres; le style couvrit tout de son charme. Ce
+style, qui n'était ni grec, ni latin, ni français, mais helvétique,
+ravit par sa nouveauté toutes les oreilles: musique alpestre qui
+semblait un écho des montagnes, des lacs et des torrents de l'Helvétie.
+Ce fut une ivresse qui dura un demi-siècle, mais qui ne laisse,
+maintenant qu'elle est dissipée, que des pages froides dans des esprits
+vides.
+
+C'est que ce livre était de la nature des sophismes: il fut prestigieux,
+il ne fut pas naturel; la nature seule a dans les livres des effets
+immortels.
+
+Celui-là refroidirait aujourd'hui le coeur d'un amant, et éteindrait le
+sophisme même dans le ridicule des conceptions. C'est comme sur les
+Alpes de _Meilleraie_, un glacier qui brille, mais qui transit.
+
+Il écrivit presque en même temps l'_Émile_, livre d'un style admirable
+et d'une conception insensée. C'était un singulier contraste dans
+Rousseau qu'un homme écrivant un traité d'éducation pour le genre humain
+de la même main qui venait de jeter et qui jetait encore à cette époque
+ses enfants à l'hôpital des enfants trouvés pour y recevoir l'éducation
+de la misère, du hasard, et peut-être du vice et du crime.
+
+Père dénaturé, qui signalait sa tendresse menteuse pour l'humanité en
+faisant ces forçats de naissance appelés des enfants trouvés, dans ces
+tours, égouts de l'illégale population des cités.
+
+Aussi la fausseté de cette paternité humanitaire du sophiste de vertu
+éclate-t-elle à toutes les pages de ce ridicule système d'éducation dans
+un livre que la démence seule peut expliquer.
+
+Le premier de ces ridicules, c'est d'écrire, pour l'éducation
+universelle d'un peuple qui ne vit que de travail et de pauvreté, un
+livre qui suppose dans la famille et dans l'enfant qu'on élève une
+opulence de Sybarite ou des délicatesses de Lucullus, des palais, des
+jardins, des serviteurs de toutes sortes, des gouverneurs mercenaires
+attachés par des salaires sans mesure aux pas de chaque enfant, des
+voyages lointains à grands frais avec le luxe d'un fils de prince,
+voyages d'Alcibiade avec un Socrate à droite et un Platon à gauche de
+l'élève. Absurdités inexplicables, à moins d'avoir, comme le fils de
+Philippe, Aristote pour maître, la Macédoine pour héritage et le monde
+pour théâtre de ses vices ou de ses vertus. Les élèves de Rousseau dans
+l'_Émile_ seront donc un peuple de rois!
+
+On ne comprend pas aujourd'hui que l'engouement du dix-huitième siècle
+ait pris un seul jour au sérieux un livre soi-disant écrit pour le
+peuple, et dont tous les enseignements supposent dans les pères, les
+maîtres et les élèves la plus insolente aristocratie. Platon n'a rien
+rêvé de plus incompatible avec les réalités de l'espèce humaine.
+
+Une seule page de ce livre est d'un philosophe, d'un poëte et d'un sage;
+c'est celle où, au commencement d'un chapitre, véritable vestibule d'un
+panthéon moderne, Rousseau décrit l'horizon, la vie, la pensée d'un
+pauvre prêtre chrétien enseignant à un village, où il est exilé, le
+culte et la charité d'une communion universelle. C'est ce qu'on appelle
+la profession de foi du vicaire savoyard.
+
+Note de religion universelle, en effet, religion des sens et de l'âme
+qui ne froisse aucun dogme national, qui ne retranche aucune vertu
+humaine, mais qui embrasse et illumine tous les dogmes sincères et
+toutes les vertus naturelles dans une atmosphère de vie, de chaleur et
+de piété semblable au rejaillissement d'un même soleil sur la coupole
+d'Athènes, sur la cathédrale de Sainte-Sophie et sur les mosquées
+d'Arabie dans cet Orient plein de Dieu!
+
+Cette page de l'_Émile_ est ce qu'il y a certainement de mieux pensé, de
+mieux senti, de mieux écrit dans toutes les oeuvres de J.-J. Rousseau.
+C'est un fragment de cette éloquence lapidaire dont les monuments de
+l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce orphéique conservent les
+dogmes dans les inscriptions de leurs temples, retrouvées et déchiffrées
+par nos érudits; un alphabet épelé des vérités primitives, dont toutes
+les lettres rassemblées disent Dieu dans la nature et lois divines dans
+l'humanité.
+
+Voltaire lui-même, qui, en qualité d'esprit juste, abhorrait Rousseau,
+l'esprit faux, s'arrête et s'étonne, dans son dénigrement bien naturel,
+devant cet éclair sorti des ténèbres, et s'écrie:
+
+«Ô Rousseau! tu écris comme un fou et tu agis comme un méchant, mais tu
+viens de parler comme un sage et comme un juste! Lisez, mes amis, et
+saluons la vérité et la morale partout où elles éclatent, même dans la
+méchanceté et dans la démence.»
+
+C'est alors que Voltaire pardonne à Rousseau les injures qu'il en a
+reçues sans les avoir provoquées, et qu'il lui ouvre son coeur et sa
+maison pour l'abriter contre les persécutions et les exils dont Paris
+menace l'écrivain d'_Émile_ et d'_Héloïse_.
+
+
+XXIV
+
+Ces livres, quoique protégés par M. de Malesherbes, directeur de la
+librairie, gardien très-infidèle de l'intolérance du clergé, du
+parlement et de la police, étaient frappés d'anathème, et leur auteur de
+proscription. Mais la faveur des grands, de la cour, du public,
+éteignait ces foudres officielles, et faisait échapper Rousseau à ces
+vaines proscriptions, plus ostentatoires que dangereuses.
+
+Il s'en allait un moment, rentrait sans obstacle et attendait
+tranquillement dans la ville et dans le palais du prince de Conti la fin
+de ces persécutions peu sérieuses. La magie de son style le dérobait à
+toute atteinte des lois; tous ses lecteurs devenaient ses complices,
+pendant que ce livre était dans leurs mains.
+
+La guerre intestine qu'il avait déclarée aux philosophes, ses premiers
+prôneurs, lui avait créé entre le christianisme et l'athéisme une
+situation exceptionnelle qui lui faisait ce qu'on nomme un tiers-parti
+dans les assemblées. Nul ne confessait Dieu avec plus de foi et plus
+d'éloquence. L'athéisme, délire froid des sociétés expirantes, ne
+pouvait sortir des montagnes, des lacs et des glaciers d'un peuple
+pastoral comme la Suisse. La boue ne reflète rien: le ciel et les eaux
+sont le miroir matériel du Grand Être.
+
+Rousseau y avait trop souvent contemplé cette grande image, pour ne pas
+la reproduire dans ses écrits. Il y a peu de vraie morale, mais il y a
+une ardente piété dans son style. C'est par là qu'il vit: l'adoration
+est la vertu de l'intelligence.
+
+
+XXV
+
+À la première rumeur produite à Paris par l'apparition de son livre, il
+se sauve à Motiers-Travers, village de Neufchâtel, sous la protection du
+roi de Prusse; il y revêt le costume d'Arménien, fantaisie grotesque qui
+ressemble à un déguisement et qui n'est qu'une affiche. Cette puérilité
+dans un philosophe européen attire sur lui une attention qui s'attache
+plus à l'habit qu'à la personne. Bientôt il entre en querelles
+épistolaires avec les membres du gouvernement de Genève qui ont condamné
+ses principes religieux; et, pour leur prouver son christianisme, il
+abjure le catholicisme et se convertit dogmatiquement et pratiquement
+au calvinisme sous la direction du pasteur du village.
+
+Il communie à Motiers-Travers, comme Voltaire à Ferney, mais moins
+dérisoirement.
+
+Le pasteur et lui finissent par se brouiller et par s'excommunier pour
+des vétilles de sacristie; les habitants prennent parti pour leur
+prêtre, et lancent des pierres, pendant la nuit, contre les fenêtres de
+Rousseau. Il s'enfuit avec Thérèse, son esclave volontaire, dans la
+petite île de Saint-Pierre, appartenant au canton de Berne. Il n'a que
+le temps d'y rêver une félicité pastorale dans l'oisiveté d'un
+philosophe contemplatif; le gouvernement de Berne menace de l'expulser:
+il supplie ce gouvernement de le faire enfermer à vie, pour qu'au prix
+de sa liberté, il jouisse au moins d'un asile en Suisse.
+
+
+XXVI
+
+Un nouveau caprice de son imagination le rejette à Paris. Son costume
+d'Arménien le fait suivre dans les rues, et il se plaint de
+l'importunité qu'il provoque. Le grand historien anglais Hume a pitié de
+ses agitations: il se dévoue à le conduire en Angleterre et à lui
+trouver, avec une pension du roi, un asile champêtre dans le plus beau
+site du royaume pour passer en paix le reste de ses jours.
+
+Rousseau, déjà égaré par une véritable démence de coeur, reconnaît tous
+ces services d'un honnête homme en accusant de perfidie et de trahison
+cette providence de l'amitié. Hume s'étonne d'avoir réchauffé ce malade
+ramassé sur la route pour en recevoir les coups les plus iniques à sa
+renommée: il s'éloigne en le plaignant et en le méprisant.
+
+Rousseau revient à Paris, y continue une vie inquiète et inexplicable,
+moitié de génie, moitié de démence. Incapable d'activité dans la foule,
+incapable de repos dans la solitude, recueilli par la famille de
+Girardin, à Ermenonville, dans un dernier ermitage, il y meurt d'une
+mort problématique, naturelle selon les uns, volontaire selon les
+autres: le mystère après la folie.--Le moins raisonnable et le plus
+grand des écrivains des idées des temps modernes repose, jeté par le
+hasard, sous des peupliers, dans une petite île d'un jardin anglais, aux
+portes d'une capitale, lui qui, dans sa mort comme dans sa vie, sembla
+le plus misanthrope des hommes en société, et le plus incapable de se
+passer de leur enthousiasme.
+
+Énigme vivante, dont le seul mot est _imagination malade_. Homme qu'il
+faut plaindre, qu'il faut admirer, mais qu'il faut répudier comme
+législateur; car il n'y a jamais eu un rayon de bon sens, d'expérience
+et de vérité dans ses théories politiques, et il a perdu la démocratie
+en l'enivrant d'elle-même.
+
+C'est ce que nous allons essayer de vous prouver en commentant ici le
+_Contrat social_.
+
+
+XXVII
+
+Le _Contrat social_ est le livre fondamental de la révolution française.
+C'est sur cette pierre, pulvérisée d'avance, qu'elle s'est écroulée de
+sophismes; que pouvait-on édifier de durable sur tant de mensonges?
+
+Si le livre de la révolution française eût été écrit par Bacon, par
+Montesquieu, ou par Voltaire, trois grands esprits politiques, ce livre
+aurait pu réformer le monde sans le renverser; le catéchisme de la
+révolution française, écrit par J.-J. Rousseau, ne pouvait enfanter que
+des ruines, des échafauds et des crimes. Robespierre ne fut pas autre
+chose qu'un J.-J. Rousseau enragé, et enragé de quoi? De ce que les
+réalités ne se prêtaient pas aux chimères.
+
+Tel fut l'homme; voyons l'ouvrage.
+
+Nous allons procéder dans cet examen axiome par axiome, afin d'en mettre
+en relief la fausseté radicale, et, quand nous aurons entassé sous vos
+yeux assez de ces simulacres de pensées, assez de ces cadavres vides,
+pour vous convaincre que ce ne sont là que les sophismes d'un rêveur
+éveillé qui se moque de lui-même et des peuples, nous en démontrerons le
+néant.
+
+Nous nous résumerons, dans le prochain Entretien, sur la législation de
+la nature, et nous vous dirons à notre tour: Voilà la véritable société,
+telle que Dieu l'a instituée quand il a daigné créer l'homme sociable.
+Sur ce chemin de la nature et de la vérité, vous trouverez quelques
+progrès bornés par la condition _finie_ de l'élément imparfait de toute
+institution humaine: l'homme.
+
+Sur le chemin de la métaphysique et de l'utopie vous ne trouverez que
+des systèmes, des déceptions et des ruines. Dieu n'a pas voulu que, dans
+la science expérimentale par excellence, qui est la politique, la
+société pût réaliser ses rêves et se passer de l'épreuve du temps, de la
+connaissance des hommes, des leçons de l'histoire et du contrôle des
+réalités. Entre les rêveurs et les politiques, il y a les choses telles
+qu'elles sont, c'est-à-dire le possible.
+
+J'étais bien jeune quand j'écrivis ce vers, devenu proverbe:
+
+ Le réel est étroit, le possible est immense!
+
+Mais, tout jeune que j'étais, et tout poëte qu'on me reprochait d'être,
+j'avais un puissant sentiment du vrai ou du faux dans la politique;
+quoique très-dévoué aux progrès rationnels des idées et des institutions
+sociales, j'étais un ennemi né des utopies, ces mirages qu'on présente
+aux peuples comme des perspectives, et qui les égarent sur leur route,
+dans des déserts sans fruits et sans eaux. Mais, prématurément sensé,
+je croyais et je crois encore que, pour devenir législateur des sociétés
+humaines, il fallait un long et grave noviciat d'âge, d'études, de
+fréquentation des hommes, de pratique des affaires, de voyages parmi les
+peuples, les lois, les moeurs, les caractères des diverses contrées; le
+spectacle des choses humaines parmi les hommes, en ordre ou en anarchie;
+en un mot, une éducation complète et appropriée à l'auguste emploi que
+l'on se proposait de faire de sa sagesse, après l'avoir apprise; j'y
+ajoutais encore la vertu, cette sagesse pratique sans laquelle il n'y a
+pas d'inspiration divine dans le législateur.
+
+Si l'éducation est nécessaire dans le monde des arts, ou pour le plus
+vil des métiers d'ici-bas, comment supposer qu'elle soit moins
+indispensable pour le plus sublime et le plus difficile des arts, l'art
+d'instituer des sociétés et de gouverner des républiques ou des empires?
+
+Comment admettre ce génie inné ou improvisé de la législation dans le
+premier songeur venu, étranger même au pays pour lequel il écrit, et
+sorti de l'échoppe de son père artisan, pour dicter des lois à
+l'univers?
+
+Aucun génie, quelque grand qu'on le suppose, ne pourrait suffire à cette
+orgueilleuse tâche. Pour parler il faut connaître: sans avoir appris,
+que connaît-on? Rien, pas même soi!
+
+Zoroastre avait été pontife d'un empire immense, foyer d'une théocratie
+à la fois divine et politique, qui résumait toutes les clartés du monde
+primitif; ses lois n'étaient que des dogmes réformés par une longue
+expérience.
+
+Solon avait voyagé dans tout l'Orient, poëte et philosophe, recueillant
+pour sa patrie les miettes de la profonde sagesse orientale.
+
+Pythagore avait colonisé les grandes législations de la Grèce orphéique
+en Italie.
+
+Numa avait consulté des inspirations occultes qui étaient
+vraisemblablement les lois de Pythagore; la législation qu'il donna à
+Rome était et est restée trop savante pour être l'importation de hordes
+de barbares.
+
+Les feuilles de la sibylle n'étaient que les bribes éparses de quelque
+code d'antique législation.
+
+Le législateur des chrétiens, lui-même, ne voulut révéler ses doctrines
+qu'après avoir vécu pendant trente ans dans l'obscurité, à l'étranger,
+et quarante jours dans la sainteté du désert.
+
+Fût-on Orphée, on improvise un hymne, mais pas un code.
+
+Mahomet, le législateur de l'Arabie, voyagea dix ans, recueillit sa
+religion et ses lois chez les juifs et les chrétiens, en leur vendant
+ses chameaux et ses épices, et ne commença à prophétiser qu'après avoir
+souffert la persécution, première vertu de l'homme qui s'immole à sa
+patrie et à son Dieu.
+
+Dans les temps modernes, Bacon avait passé sa vie dans les hautes
+magistratures;
+
+Machiavel, dans les négociations diplomatiques, dans les conseils de sa
+république, dans les conciliabules des factieux, dans les mystères de
+l'ambition et des crimes de César Borgia, dans la confidence des papes
+et des Médicis, dans les tumultes des camps et du peuple.
+
+Voltaire avait vécu dans les intrigues de la régence, dans la diplomatie
+du cardinal de Fleury, dans la cour du grand Frédéric, dans la
+familiarité des rois et des ministres qui jouaient au jeu des batailles
+avec la fortune.
+
+Montesquieu avait mené une vie grave, studieuse, solitaire, et
+cependant affairée, à la tête d'une de ces hautes magistratures où se
+résument la philosophie des lois et l'administration de la justice des
+peuples.
+
+Tous ces hommes avaient touché à cette réalité des choses qui contrôle
+dans des esprits justes l'inanité des théories par la pratique des
+hommes. On conçoit que des esprits sains, exercés par de longues années
+de vie publique, écrivent dans leur maturité des tables de la loi, des
+codes sociaux, des commentaires sur les gouvernements des nations,
+appropriés aux caractères, aux moeurs, aux traditions, aux âges, à la
+situation géographique des États, aux circonstances, même politiques,
+des peuples dont ils éclairent les pas dans la route de leur
+civilisation.
+
+Ce sont les éclaireurs des nations qui marchent en avant ou qui
+regardent en arrière, pour leur enseigner le droit chemin à parcourir ou
+le chemin déjà parcouru, afin de bien orienter la colonne humaine. Ces
+phares vivants doivent être eux-mêmes pleins de lumières acquises par
+l'étude et la vertu: c'est là l'autorité de leur mission.
+
+
+XXVIII
+
+Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions
+préliminaires d'un sage, d'un législateur, d'un publiciste?
+
+Quelle éducation virile pour un instituteur politique que la sienne!
+Quelle autorité morale que sa vie! Quelle infaillibilité de vues que ses
+hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette
+séquestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilisé, qui
+ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au
+lieu de se soumettre aux lois générales de la société, s'impatiente
+constamment de ne pouvoir soumettre la société à son égoïsme!
+
+Quoi! voilà un enfant né dans la boutique d'un artisan, le point de vue
+le plus étroit pour voir le monde tout entier; car le défaut de
+l'artisan est précisément de ne rien voir d'ensemble, mais de tout
+rapporter à son seul outil, et à sa seule fonction dans la société:
+gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, se plaindre
+de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement les
+heureux oisifs;
+
+Voilà un enfant qui, dégoûté de l'honnête labeur paternel avant de
+l'avoir même essayé, se prend à rêver au lieu de limer, s'évade de
+l'atelier et de la boutique de son père, va de porte en porte courir les
+aventures, préférant le pain du vagabond au pain de la famille et du
+travail; vend son âme et sa foi avec une hypocrite légèreté au premier
+convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse
+dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion, à la porte;
+
+Voilà un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticité en
+domesticité dans des maisons étrangères, se faisant chasser de tous ces
+foyers honnêtes pour des sensualités ignobles, ou pour des larcins qu'il
+a la lâcheté de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et
+déshonorée!
+
+Voilà un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisiveté par une
+femme, aventurière elle-même, dont il partage le coeur et le pain sans
+honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori éternel de
+la postérité, véritable parricide, non de la main, mais du coeur, contre
+celle qui réchauffa dans son sein sa misère!
+
+Voilà un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser,
+épuise sa pauvre bourse pour aller à Paris chercher quelque autre
+fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pensée vers celle
+qui fut sa providence, de peur d'avoir pitié de sa dégradation!
+
+Voilà un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant à Paris, comme
+Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de légèreté et de
+licence, pour vivre de leurs vices, adulés, caressés et servis par lui!
+
+Voilà un secrétaire intime et salarié par un ambassadeur, qui veut
+usurper les fonctions, le rang et l'autorité d'un diplomate, qui affecte
+l'insolence d'un parvenu dans l'hôtel de France à Venise, qui s'en fait
+justement congédier, et qui revient calomnier et invectiver à Paris le
+caractère de son maître et de son protecteur, en recevant son argent de
+la même main dont il s'acharne sur celui qui le paye!
+
+Voilà ce serviteur infidèle qui suscite, par une si basse conduite, la
+juste réprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs
+dans la société opulente de Paris; qui renonce forcément, par suite de
+ce soulèvement contre lui, à l'ambition et à la fortune, désormais
+impossibles, et qui, pour être quelque chose, se fait cynique faute de
+pouvoir être parvenu!
+
+Voilà un cynique qui prend, non pour épouse, mais pour instrument de
+plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchaînée à sa vie par
+le déshonneur, par la faim et par le dévouement de son sexe aux
+vicissitudes de la vie!
+
+Voilà un époux qui arrache impitoyablement, à chaque enfantement de ce
+honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux
+sanglots de la mère, pour que ce commerce, au-dessous de celui des
+brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilité matérielle pour lui!
+
+Voilà un père, et quel père! un hypocrite prêcheur des devoirs et des
+dévouements de la maternité et de la paternité, le voilà qui renouvelle
+cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature
+à l'égoïsme impitoyable de l'infanticide!
+
+Voilà le maître d'une véritable esclave de ses plaisirs, qui ne laisse
+pas même à cette femme, victime de sa débauche comme maîtresse, victime
+de sa cruauté comme mère, l'illusion d'un amour exclusif, mais qui la
+rend, sans délicatesse, confidente ou témoin de ses infidélités avec des
+femmes vénales, ou de ses passions quintessenciées pour des femmes
+aristocratiques, qui lui permettaient les équivoques adorations de
+l'imagination pour leur beauté, ne voulant pas être amantes, mais
+consentant à être idoles!
+
+Voilà un écrivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure
+contre la société, la plus sainte des réalités, pour la faire douter
+d'elle-même, et pour obtenir de son étonnement le succès qu'il ne peut
+espérer de son estime! (_Discours à l'Académie de Dijon._)
+
+Voilà un romancier qui souffle sciemment dans le coeur des jeunes filles
+toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui attente à
+toutes les chastetés de l'imagination pour former une épouse chaste, et
+qui déclare à sa première page que celle qui lui livrera son coeur est
+perdue! (_La Nouvelle Héloïse._)
+
+Voilà un philosophe qui compose un système d'éducation exclusif pour
+l'aristocratie, cette exception du peuple, système tel qu'une nourrice
+de bonne maison n'oserait pas y débiter tant de chimères dans un conte
+de fées; système tel qu'un Aristote, dans la cour d'Alexandre, aurait
+besoin pour le proposer et pour l'exécuter que chaque père et chaque
+enfant appartinssent à la caste des opulents dans un peuple de satrapes!
+(_L'Émile._)
+
+Voilà un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en
+route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la pitié qu'il lui
+montre et de l'asile qu'il lui propose!
+
+Voilà un théiste qui, après avoir feint la profession de déisme
+contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute révélation
+surnaturelle, s'en va abjurer, dans une église de la Suisse, son
+catholicisme, son théisme, sa philosophie, et communier sous les deux
+espèces, de la main d'un pasteur de village;
+
+Enfin voilà un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur,
+et qui revient faire des constitutions de commande à Paris, pour la
+Pologne et pour la Corse, dont il ne connaît ni le ciel, ni le sol, ni
+la langue, ni les moeurs, ni les caractères, constitutions de rêves pour
+ces fantômes de peuples! bergeries politiques pour nos scènes d'opéra,
+dont toutes les institutions sont des décorations, des cérémonies, des
+rubans, des fêtes, des musiques, des danses assaisonnées de quelques
+axiomes absurdes et féroces pour rappeler les _Harmodius_ et les
+_Catons_, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse! (_Voir
+ces constitutions._)
+
+Voilà l'homme!
+
+
+XXIX
+
+Y a-t-il dans tout cela, et tout cela est toute la vie littérale de
+J.-J. Rousseau, y a-t-il dans tout cela la moindre condition de ce
+noviciat de raison, de vertu, de science, de voyages à travers le monde,
+d'études spéciales des institutions sociales, de pratique des choses et
+des hommes, de nature à former un législateur?
+
+Le prestige du style, l'éloquence des sophismes, la rêverie de
+l'imagination, l'orgueil du paradoxe, la prétention à la nouveauté, n'y
+sont-ils pas pour tout, la raison et l'expérience pour rien?
+
+Est-ce aux témérités d'esprit d'un romancier solitaire, est-ce aux
+excentricités d'un cynique révolté contre la société, est-ce au suprême
+bon sens du plus chimérique des rêveurs, après Platon, est-ce à un
+courtisan des boudoirs des femmes légères de cour et de ville du siècle
+de Louis XV, est-ce au génie malade et malsain qui n'a jamais pu
+assujettir sa vie à aucun travail sérieux, à aucune règle de sociabilité
+utile, à aucune hiérarchie civile, toujours prêt à changer de Dieu et de
+patrie, comme poussé par une Némésis vagabonde à travers les régions
+extrêmes de l'idéal ou du désespoir, depuis le délire jusqu'au suicide?
+
+Est-ce au moraliste, enfin, qui ne prêche jamais la vertu qu'aux autres
+dans ses phrases, et qui s'enveloppe pour lui-même, pour sa conduite
+privée, de tous les vices du plus abject égoïsme, depuis l'abandon de
+son père et l'ingratitude envers sa bienfaitrice, jusqu'au déshonneur
+de sa concubine, jusqu'à la condamnation sans crime de ses enfants,
+jusqu'à la diffamation de ses meilleurs amis, jusqu'à l'invective contre
+la pitié même qu'on lui prodigue?
+
+Est-ce à de tels signes, dans un tel homme, qu'on peut reconnaître le
+caractère, l'aptitude, l'inspiration sociale d'un de ces prophètes
+politiques que les siècles reconnaissent pour des législateurs, à
+l'infaillibilité du bon sens, aux trésors de l'expérience, à la
+sublimité des inspirations?
+
+Est-ce dans de tels vases fêlés et empoisonnés que Dieu verse ses
+révélations pour les communiquer aux peuples? Est-ce là un Zoroastre? un
+Moïse? un Confucius? un Lycurgue? un Solon? un Pythagore? Quelles
+lettres de crédit apportées à la démocratie moderne, que ce livre
+érotique et orgueilleux des _Confessions_, dont la seule vertu est
+l'impudeur! Confessions séduisantes, mais corruptrices, embusquées,
+comme une courtisane au coin de la rue, au commencement de la vie, pour
+embaucher la jeunesse, pour dévoiler les nudités de l'âme à
+l'innocence, et pour se glorifier de tous les vices en humiliant toutes
+les vertus!
+
+Non! un tel homme n'a pu être aimé des dieux, selon l'expression
+antique, et l'impureté de l'organe aurait altéré, en passant par sa
+bouche, l'évangile même du peuple dont on a voulu le faire, quelques
+années après, le Messie.
+
+Voyons cet évangile, dans son _Contrat social_.
+
+ LAMARTINE.
+
+(_La suite au mois prochain._)
+
+
+
+
+LXVIe ENTRETIEN
+
+J.-J. ROUSSEAU.
+
+SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+I
+
+Nous avons dit, dans le dernier Entretien, que J.-J. Rousseau, le
+premier des hommes doués du don d'écrire, était par sa nature, par son
+éducation, par sa place subalterne dans la société, par sa haine innée
+contre l'ordre social, par son égoïsme, par ses vices, le dernier des
+hommes comme législateur et comme politique, faux prophète s'il en fut
+jamais, et dont les dogmes, s'ils étaient adoptés par l'opinion séduite
+de son siècle, devaient nécessairement aboutir aux plus déplorables
+catastrophes pour le peuple qui se livrerait à ce philosophe des
+chimères.
+
+Nous avons été confondu d'étonnement, en lisant ces jours-ci le _Contrat
+social_, du néant sonore et creux de ce livre qui a fait une révolution,
+qui a prétendu faire une démocratie, et qui n'a pu faire qu'un chaos.
+
+Comment un peuple, qui possédait un Montesquieu, a-t-il été prendre un
+J.-J. Rousseau pour oracle?
+
+C'est qu'il est plus aisé de rêver que de penser; c'est que le vide a
+plus de vertiges que le plein; c'est que Montesquieu était la science,
+et que Jean-Jacques était le délire.
+
+Analysons cet évangile d'un peuple qui avait Mirabeau, et courait à
+Marat; les théories sont dignes des exécuteurs; tout mensonge est gros
+d'un crime.
+
+
+II
+
+Le livre commence par cet axiome:
+
+«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers!»
+
+De quel homme Rousseau prétend-il parler?
+
+Est-ce de l'homme isolé?
+
+Est-ce de l'homme social?
+
+Si c'est de l'homme isolé, tombé du sein de la femme sur le sein de la
+terre, l'homme enfant n'a d'autre liberté que celle de mourir en
+naissant, car sans la société préexistante entre la femme et son fruit
+conçu par une rencontre purement bestiale, la femme n'est pas même tenue
+à le relever du sol, à le réchauffer sur son sein et à l'abreuver du
+lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette société
+instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord
+d'un aliment mystérieux préparé pour lui par la nature, aussitôt qu'il
+est sevré, que devient-il?
+
+Non pas libre assurément, mais esclave de la faim, de la soif, du
+froid, de l'arbre qui lui donne ou lui refuse son fruit, de l'herbe qui
+pousse ou qui sèche sous sa main, de l'animal faible ou féroce qu'il
+dévore ou dont il est dévoré, de sa nudité qui l'expose à toutes les
+intempéries de l'atmosphère, esclave de tous les éléments, enfin; voilà
+l'homme naissant fastueusement déclaré libre par J.-J. Rousseau! Ajoutez
+que, s'il est rencontré dans son âge de faiblesse par un autre homme
+isolé plus fort que lui, il devient à l'instant sa victime ou son
+esclave; en sorte que le premier phénomène que présente la première
+société, c'est un maître et un esclave, un bourreau et une victime,
+jusqu'à ce que par les années la force du plus âgé devienne faiblesse,
+et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression, que les
+rôles changent, et que l'esclavage alternatif passe de l'un à l'autre
+avec la force brutale.
+
+Voilà l'homme libre de J.-J. Rousseau dans l'état de nature. Dire qu'un
+tel être naît libre, n'est-ce pas abuser de la dérision du langage et de
+l'ironie du raisonnement?
+
+Est-ce au contraire de l'homme en société que J.-J. Rousseau veut
+parler? Mais l'homme isolé y naît aussi nécessairement esclave de la
+société préexistante, que l'homme isolé dans l'état de nature y naît
+esclave des éléments et des autres hommes!
+
+Esclave de la Providence, qui le fait naître ici ou là, sans qu'il ait
+choisi ou accepté ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la
+condition, ni la famille où il surgit à l'existence; esclave de la mère
+qui l'accueille ou le repousse de son sein; esclave du père qui
+brutalement a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la
+famille qui s'élargit ou qui se ferme pour lui; esclave de frères ou de
+soeurs nés avant lui, qui en font leur serviteur et leur bête de somme
+pour se décharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de
+l'État qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger;
+esclave des lois établies qui lui prescrivent l'obéissance non délibérée
+aux prescriptions sociales; esclave du travail qui doit nourrir lui et
+ses frères; esclave de la mort, si le salut de la société lui demande sa
+vie sur les champs de bataille; esclave dans son corps, esclave dans son
+esprit, esclave dans son âme par la supériorité de force de tous contre
+un seul, par l'éducation qui lui impose ses idées, par la religion qui
+lui enseigne ses croyances; esclave de la volonté générale qui lui
+inflige ses punitions, ses expiations, même la mort.
+
+Voilà, soit dans l'état sauvage, soit dans l'état de société, voilà
+l'homme isolé et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou
+l'autre de ces hypothèses, l'axiome vrai, l'axiome évident est
+précisément l'axiome contraire à celui de ce législateur du paradoxe. Au
+lieu de lire: L'HOMME NAÎT LIBRE, ET PARTOUT IL EST DANS LES FERS,
+lisez: _l'homme naît esclave_, et il ne devient relativement libre qu'à
+mesure que la société l'affranchit de la tyrannie des éléments et de
+l'oppression de ses semblables par la moralité de ses lois et par la
+collection de ses forces sociales contre les violences individuelles.
+
+Mais que peut-on attendre d'un législateur, ou aussi grossièrement
+trompeur, ou aussi stupidement trompé dès sa première ligne? Et que
+peut-on attendre d'un démocrate dont le premier principe repose sur une
+vérité ainsi renversée?
+
+
+III
+
+En partant de ce principe ainsi renversé, et en posant à sa démocratie
+une base aussi fausse en arrière dans l'état soi-disant de nature, où
+peut aller J.-J. Rousseau, et où peut-il mener son peuple? Il le mène
+fatalement à l'inverse de toute sociabilité et de tout gouvernement,
+c'est-à-dire à l'inverse de toute perfection sociale, à la liberté
+absolue de l'individu, ce qui veut dire, comme nous venons de le voir, à
+l'esclavage absolu de tous ses semblables et de tous les éléments, à
+l'isolement, à l'égoïsme, à la tyrannie, à l'abrutissement, à la mort!
+
+Et voilà l'homme qu'un siècle entier a appelé philosophe!
+
+
+IV
+
+Le second axiome est celui-ci:
+
+«Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien;
+sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore
+mieux. Le droit de la société ne vient point de la nature.»
+
+Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obéissance, dénuée de
+toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que
+la contrainte et la force brutale, sans autorité morale, et alors
+l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce
+singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug
+des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection
+personnelle contre toutes les lois est en même temps le cri de guerre
+légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors nommez vous-même de
+son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!
+
+Le théoricien de l'athéisme moral, le _grand a-narchiste_ de l'humanité!
+Faites des lois après cette protestation contre toute autorité des lois!
+Faites des démocraties après cette invocation contre toute association
+des individus en peuples!
+
+Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses
+lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes!
+
+
+V
+
+Poursuivons.
+
+Voici la théorie de la famille:
+
+«Sitôt que le besoin que les enfants ont du père pour se conserver
+cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obéissance
+envers le père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants,
+rentrent également dans l'indépendance. Cette liberté commune est une
+conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa
+propre conservation; SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT À
+LUI-MÊME; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul, étant juge des
+moyens PROPRES À SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MAÎTRE!»
+
+Si la brute la plus dénuée de toute moralité écrivait un code de
+démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais
+non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit
+parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré,
+cependant le lion, par la vertu occulte de la paternité seulement
+bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et s'expose à la
+mort pour apporter la nourriture à son lionceau!
+
+Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème
+encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le
+plus sublime est DEVOIR.
+
+Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe
+spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres!
+Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme absolu, réduisant
+toute la sociabilité, même celle de l'amour, de la génération et du
+sang, à la grossière sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins
+physiques dans le père, dans la mère, dans l'enfant, blasphème qui donne
+pour toute moralité à cette trinité sainte de la famille, quoi? la basse
+gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre
+quand il est mûr, sans se soucier du tronc qui l'a porté, et qui fait
+relever la branche avec indifférence quand la branche est soulagée du
+fruit détaché!
+
+Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité
+aussi mystérieuse dans l'âme que dans les veines; ainsi la loi de
+solidarité génératrice, qui enchaîne la cause à l'effet dans les
+parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la loi d'équité,
+autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement
+affectueux, mais dévoué, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins,
+la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été
+l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir
+à ses propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme
+mûr de rendre à sa mère et à son père les trésors de coeur qu'il en a
+reçus enfant ou jeune homme; ainsi la piété filiale, nommée de ce nom
+dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et délicieux
+des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles
+de leur destinée au culte de Dieu!
+
+Ainsi enfin le culte même des tombeaux, commandé aux générations
+vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres
+prolongent la mémoire et les deuils jusqu'au delà des sépulcres, pour
+rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie
+future, où la grande parenté humaine confondra les pères, les mères,
+les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel embrassement de
+la renaissance!
+
+Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le
+spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi
+morale et tout sentiment, et à ne voir dans la divine loi de filiation
+de l'être pensant que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair
+humaine, qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne
+laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les
+débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans
+le même sillon!
+
+Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus dans toute
+sociabilité en ce monde!
+
+Étonnez-vous après cela de ce qu'un pareil législateur jette une
+dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par
+sa commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des
+générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique
+et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonnés,
+pour les punir sans doute d'être nés d'un père aussi dénaturé que ce
+sophiste législateur!
+
+
+VI
+
+Après l'établissement de tels principes, et en écartant toujours le seul
+principe divin de toute sociabilité, le Dieu qui a créé la souveraineté
+nécessaire en créant l'homme sociable, Rousseau cherche à tâtons le
+principe de la souveraineté. Où le trouverait-il, puisque, selon lui, la
+souveraineté n'est qu'un principe matériel et brutal, fondé seulement
+sur un intérêt physique et mutuel résultant de nos seuls besoins
+charnels ici-bas?
+
+Quand vous éteignez Dieu dans le ciel, comment verriez-vous la vérité
+sur la terre?
+
+Aussi, voyez comme le sophiste s'égare, se confond et se contredit dans
+cette recherche aveugle de la loi de souveraineté à faire accepter aux
+peuples! Où peut être l'autorité d'une souveraineté sociale qui ne puise
+pas son droit et sa force dans la source de tout droit et de toute
+force, la nature et la divinité?
+
+«Le droit, dit-il, n'ajoute rien à la force,» et quelques lignes plus
+loin il conteste le droit à la force. Reste le hasard; il lui répugne.
+Il imagine une convention explicite, préexistante à toute convention,
+c'est-à-dire un effet avant la cause, une absurdité palpable, pour toute
+explication du mystère social.
+
+Ne faut-il pas en effet que le peuple existe, qu'il existe en sol, en
+population, en société, en connaissance de ses intérêts, de ses droits,
+de ses devoirs, en civilisation et en volonté, avant de convenir qu'il
+se rassemblera en comices pour délibérer sur son existence, sur son mode
+de sociabilité, sur ses lois, sur sa république ou sur sa monarchie, et
+de donner ou de refuser son consentement à ces juges tombés du ciel ou
+sortis des forêts, Moïse, Lycurgue, Numa, Montesquieu ou Rousseau,
+sauvages chargés d'improviser la société et de faire voter le genre
+humain? Toute sagesse serait un scrutin de la barbarie!
+
+Une telle origine de la société, et de la politique, de la souveraineté
+des gouvernements, n'est-elle pas le délire de l'imagination? Les contes
+de fées racontés aux enfants par leurs nourrices ne sont-ils pas des
+chefs-d'oeuvre de bon sens et de logique auprès de ces contes bleus du
+législateur de l'ermitage de Montmorency?
+
+
+VII
+
+Quant à la SOUVERAINETÉ, c'est-à-dire à ce pouvoir légitime qui régit
+avec une autorité sacrée les empires, Rousseau la place, la déplace
+métaphysiquement ici ou là, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et
+lui suppose des qualités tellement abstraites, tellement
+contradictoires, qu'on ne sait plus à qui il faut obéir, et contre qui
+il faut se révolter; tantôt lui donnant des limites, tantôt la déclarant
+tyrannique; ici la proclamant indivisible, là divisée en cinq ou six
+pouvoirs, pondérés, fondés sur des conventions supérieures à toute
+convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe,
+n'existant qu'en un point de temps métaphysique que la volonté unanime
+doit renouveler à chaque respiration; déléguée, non déléguée,
+représentative et ne pouvant jamais être représentée; condamnant le
+peuple à tout faire partout et toujours par lui-même, lui défendant de
+rien faire que par ses magistrats; déclarant que le peuple ne peut
+jamais vouloir que le bien, déclarant quelques lignes plus loin la
+multitude incapable et perpétuellement mineure. Véritable Babel d'idées,
+confusion de langues qui ressemble à ces théologies du moyen âge où Dieu
+s'évapore dans les définitions scolastiques de ceux qui prétendent le
+définir!
+
+Le peuple souverain de Rousseau s'évanouit comme le Dieu des théologues:
+on ne sait à qui croire, on ne sait qui adorer dans leur théologie; on
+ne sait à qui obéir dans la souveraineté populaire de Rousseau. La
+souveraineté y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe,
+comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de
+métaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent!
+
+Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues!
+il serait mort avant de l'avoir trouvé pour l'appliquer aux nécessités
+urgentes et permanentes de son association nationale.
+
+
+VIII
+
+Quand Rousseau touche à la question des gouvernements, il devient plus
+inintelligible encore; il est impossible de tirer de ses divisions,
+subdivisions, pondérations, un seul mode de gouvernement applicable.
+
+Toute affirmation de pouvoir y est contredite par une négation.
+Démocratie, aristocratie, monarchie représentative, monarchie absolue,
+démagogie sans limites, sans capacité et sans responsabilité, théocratie
+sans contrôle et sans réforme possible; divinité de Dieu incarnée dans
+le pontife ou dans le corps sacerdotal, gouvernements mixtes, où les
+pouvoirs se gênent par les frottements ou bien s'équilibrent dans
+l'immobilité par les contre-poids; despotisme, tyrannie, anarchie, enfin
+maximes destructives de tout gouvernement, telle que celle-ci:
+
+«LA SOUVERAINETÉ NE PEUT ÊTRE REPRÉSENTÉE PAR LA MÊME RAISON QU'ELLE NE
+PEUT ÊTRE ALIÉNÉE, PARCE QU'ELLE CONSISTE DANS LA VOLONTÉ GÉNÉRALE, ET
+QUE LA VOLONTÉ NE SE REPRÉSENTE PAS!» Idéalité abstraite substituée à
+toute réalité pratique, et qui rend tout gouvernement impossible en le
+rendant purement _idéal_.
+
+Écoutez cette autre maxime, non moins anarchique par ses conséquences:
+«À L'INSTANT OÙ UN PEUPLE SE DONNE DES REPRÉSENTANTS, IL N'EST PLUS
+LIBRE, IL N'EXISTE PLUS!» Maxime qui conduirait le peuple à l'ubiquité
+de temps, de lieu, de fonction, d'aptitude, ou à la servitude et à
+l'anéantissement! Maxime que nous avons vu resurgir des théories
+métaphysiques de nos jours, maxime renouvelée des rêveries de J.-J.
+Rousseau; maxime qui ne renverse pas moins tout bon sens que toute
+société nationale!
+
+
+IX
+
+Plus loin, Rousseau prétend établir que, LES CITOYENS ÉTANT ÉGAUX (ce
+qui n'est pas plus vrai des hommes que des arbres), nul n'a le droit
+d'EXIGER QU'UN AUTRE FASSE CE QU'IL NE FAIT PAS LUI-MÊME, ce qui
+condamnerait le souverain à monter la garde à la porte de son propre
+palais, ou le général à combattre au même rang et au même poste que
+chacun de ses soldats!
+
+En matière de religion, J.-J. Rousseau professe dans le _Contrat social_
+la doctrine impie qui impose la tyrannie de l'État jusque dans
+l'inviolabilité des âmes, la doctrine de l'_unité de religion politique_
+dans l'État; SANS CELA, dit-il, jamais l'État ne sera bien constitué.
+
+Ainsi ce n'est pas seulement sa liberté que le citoyen doit céder au
+roi, c'est son âme. Dieu est le sujet du peuple ou du roi!
+
+Quel libéralisme dans ce législateur oppresseur de toute liberté! la
+philosophie et la théologie aboutissant à une religion civile et non
+divine!
+
+Là finit le livre, car la tyrannie populaire ou royale ne va pas plus
+loin! _Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis._
+
+Fermons donc ce livre, et plaignons le philosophe d'avoir rencontré un
+tel peuple pour l'admirer, et plaignons le peuple d'avoir eu un tel
+philosophe pour législateur!
+
+
+X
+
+Et maintenant que ce déplorable livre a porté ses fruits de démence et
+de perdition dans une démocratie avortée, faute de véritable philosophie
+dans son faux prophète, essayons de remettre un peu de bon sens dans la
+philosophie politique du peuple, et de substituer en matière de
+gouvernement quelques vérités pratiques, et par cela même divines, à ce
+monceau de chimères devenu un monceau de ruines sous la main égarée des
+sectaires d'un aveugle, qui écrivit de génie et qui pensa de hasard.
+
+
+XI
+
+Qu'est-ce que la société politique entre les hommes?
+
+Qu'est-ce que la première législation?
+
+Qu'est-ce que la souveraineté?
+
+Qu'est-ce que les gouvernements?
+
+Y a-t-il une seule forme de bon gouvernement? Y en a-t-il plusieurs
+également bonnes, selon les lieux et les temps, les âges et les
+caractères des peuples?
+
+Qu'est-ce que les lois?
+
+Qu'est-ce que l'administration des lois?
+
+Qu'est-ce que la famille?
+
+Qu'est-ce que la propriété?
+
+Qu'est-ce que la liberté?
+
+Qu'est-ce que l'égalité?
+
+Qu'est-ce que la perfection ou la décadence sociale?
+
+Quel est le mode de consulter de véritables et perpétuels oracles de la
+véritable politique?
+
+Raisonnons et ne rêvons pas; on n'a que trop rêvé depuis Rousseau:
+raisonnons d'après la nature.
+
+
+XII
+
+Et d'abord, qu'est-ce que la société politique?
+
+La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et FATALE
+dans le sens divin du mot fatal (_fatum, destinée_), est un acte par
+lequel l'homme, né forcément sociable, se constitue en société avec ses
+semblables.
+
+Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le
+prétendent J.-J. Rousseau et ses émules les publicistes
+semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et
+l'accroissement de ses jouissances physiques?
+
+Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie en effet
+les forces de l'individu par la force collective de l'association de
+tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration
+physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité
+de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus.
+
+Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins
+physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce
+spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la
+civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son
+Créateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois
+avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême; c'est le
+dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice;
+
+En un mot, c'est la vertu.
+
+Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier
+lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas
+un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait
+une humanité.
+
+La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite:
+c'est une vertu, c'est une religion!
+
+Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici
+dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence,
+élève le législateur véritable à la dignité d'oracle, fait du
+commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour
+de la patrie un culte, et du dévouement des citoyens au gouvernement une
+sainteté.
+
+Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifié,
+sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande: Qu'est-ce que
+le premier législateur? Et je me réponds:
+
+Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait
+l'homme; c'est celui qui, en faisant l'homme, a mis en germe dans l'âme
+de sa créature ces lois, non écrites, mais vivantes, consonnances
+divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la nature de Dieu,
+consonnances qui font que, quand le _Verbe extérieur_, la loi parlée se
+fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de loi pour fonder et
+perfectionner sa société civile, la conscience de tout homme, comme un
+instrument monté au diapason divin, se dit involontairement: C'EST
+JUSTE; c'est Dieu qui parle en nous par la consonnance de notre esprit
+avec sa loi! Obéissons pour notre avantage, obéissons pour la gloire de
+Dieu!
+
+Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en nous
+l'écho préexistant de ses lois, la conscience, cet écho humain de la
+justice divine!
+
+Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le
+sentiment de la justice, cette sanction de la loi?
+
+Donc le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères,
+ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-là emportent avec
+elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur
+est celui qui dit en nous: Cette loi est juste, et, parce qu'elle est
+juste, elle est utile, elle est obligatoire.
+
+Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir
+religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.
+
+Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle
+est devoir envers Dieu lui-même, père et législateur.
+
+Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.
+
+Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la
+société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son
+législateur est divin.
+
+Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la
+société économique des Américains du Nord.
+
+L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi la
+plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le
+corps, sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais elle a un but
+supérieur: élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par la piété
+envers Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité
+de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification du
+Créateur par sa créature; en un mot, diviniser la société mortelle
+autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son
+éternelle divinisation dans un autre séjour.
+
+J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la
+législation sociale. Serait-ce une oeuvre bien digne d'un Dieu que la
+création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter
+en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que
+la mort, fauchant à son tour cette race ruminante à gerbes plus
+épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons?
+
+Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que
+pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence
+divine daignerait-il seulement y tomber?
+
+Ôtez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir
+donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une
+mâchoire.
+
+Voilà cependant la législation de J.-J. Rousseau!
+
+
+XIII
+
+Et la souveraineté, dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la
+définir, parlons-en à notre tour.
+
+Qu'est-ce, selon lui et ses disciples, que la souveraineté, cette
+régulatrice absolue et nécessaire de toute société politique?
+
+C'est, selon la meilleure de ces innombrables définitions, la volonté
+universelle des êtres associés.
+
+Mais, répondrons-nous aux sophistes, indépendamment de ce que cette
+volonté, supposée unanime, n'est jamais unanime, qu'il y a toujours
+majorité et minorité, et que la supposition d'une volonté unanime, là où
+il y a majorité et minorité, est toujours la tyrannie de la volonté la
+plus nombreuse sur la volonté la moins nombreuse;
+
+Indépendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorité
+n'existe pas, ou n'existe que fictivement;
+
+Indépendamment enfin de ce que le droit de vouloir, en cette matière si
+ardue et si métaphysique de législation, suppose la capacité réelle de
+vouloir et même de comprendre, capacité qui n'existe pas au même degré
+dans les citoyens;
+
+Indépendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matière sociale,
+suppose un désintéressement égal à la capacité dans le législateur, et
+que ce désintéressement n'existe pas dans celui dont la volonté
+intéressée va faire la loi;
+
+Indépendamment de tout cela, disons-nous, si la souveraineté n'était que
+la volonté générale, cette volonté générale, modifiée tous les jours et
+à toute heure par les nouveaux venus à la vie et par les partants pour
+la mort, nécessiterait donc tous les jours et à toute seconde de leur
+existence une nouvelle constatation de la volonté générale, tellement
+que cette souveraineté, à peine proclamée, cesserait aussitôt d'être;
+que la souveraineté recommencerait et cesserait d'être en même temps, à
+tous les clignements d'yeux des hommes associés, et qu'en étant toujours
+en problème la souveraineté cesserait toujours d'être en réalité?
+
+Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu'à condition
+d'être abstrait, et qui s'évanouit dès qu'on l'applique?
+
+Or la souveraineté ne peut être une fiction, puisqu'elle est chargée de
+régir les plus formidables des réalités, les intérêts, les passions et
+l'existence même des peuples.
+
+
+XIV
+
+Toutes les autres définitions que J.-J. Rousseau et ses disciples font
+de la souveraineté ne méritent pas même l'honneur d'une réfutation;
+celle-ci était spécieuse, les autres ne sont pas même des sophismes,
+elles ne sont que des paradoxes. C'est plus haut, c'est plus profond
+qu'il faut, selon nous, découvrir et adorer la véritable souveraineté
+sociale.
+
+Cherchons.
+
+
+XV
+
+La société est-elle ou n'est-elle pas de droit divin?
+
+En d'autres termes, la sociabilité humaine, qui ne peut exister sans
+souveraineté, n'est-elle pas une création de Dieu préexistant et
+coexistant avec l'homme sociable?
+
+Très-évidemment oui! L'homme a été créé par Dieu un être essentiellement
+sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'être sociable,
+il cesse d'exister; l'état de société lui est aussi nécessaire pour
+exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa
+vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses
+conservations, par toutes ses multiplications, par toutes ses
+perpétuations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la société, comme la
+société a besoin de la souveraineté. Contemplez la nature.
+
+L'homme en a besoin même pour naître et avant d'être né. Si Dieu avait
+voulu que l'homme naquît et vécût isolé, il l'aurait fait enfant de la
+terre ou de lui-même, sans l'intervention mystérieuse des sexes, et sans
+l'intervention féconde de ce second créateur qu'on nomme l'amour, et qui
+est la première et la plus irrésistible sociabilité des éléments et des
+âmes.
+
+Il l'aurait fait naître dans toute sa force, dans le développement
+accompli de ses facultés physiques et morales, sans aucune de ces
+gradations de l'âge, sans aucune de ces impuissances, de ces faiblesses,
+de ces ignorances de l'enfant nouveau-né, qui condamne le nouveau-né à
+la société de la mère, ou à la mort, si la mère lui refuse la mamelle,
+si le père lui refuse la protection, la nourriture pour subsister; et,
+quand la mamelle tarit pour l'enfant, la mère, elle-même, que
+deviendrait-elle avec son enfant sur les bras, sans la société du père,
+que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent par un double
+instinct de vertu désintéressée à ces deux mêmes êtres dépendants de
+lui?
+
+La mère et le père vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus
+incapables de se nourrir et de se protéger eux-mêmes, que
+deviendraient-ils si les enfants, dénués, comme ceux que suppose
+Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute piété
+filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime
+et douce société de la famille?
+
+Voilà donc dans cette trinité du père, de la mère, de l'enfant,
+nécessaires les uns aux autres sous peine de mort, la preuve évidente
+que la sociabilité et l'humanité, c'est un même mot.
+
+Or, comme la souveraineté, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance sont
+deux conditions, absolues aussi, de toute société grande et petite,
+voilà donc la preuve évidente que _la souveraineté, c'est la nature_.
+
+Ce n'est là ni une convention délibérée sans langue et sans
+raisonnement, ni un droit de la force toujours contre-balancée par cent
+autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hérédité,
+sans ancêtres, ni une démocratie sans égalité possible, qui ont pu
+inventer et proclamer cette souveraineté chimérique de J.-J. Rousseau.
+
+C'est la nature: elle seule était assez révélatrice des lois sociales
+pour inculquer à l'humanité cette condition de son existence; elle seule
+était assez puissante pour faire obéir cette humanité, égoïste et
+toujours révoltée, à cette dure condition naturelle de la sociabilité
+qu'on nomme souveraineté. Or, comme la nature, c'est l'oracle du
+Créateur, par les instincts propres à chacune de ses créatures, la
+souveraineté, c'est donc Dieu!
+
+Pourquoi chercher dans les définitions quintessenciées et amphigouriques
+des écoles le principe de la souveraineté? Le principe, c'est Dieu, qui
+a voulu que l'homme sociable et perfectible développât comme un
+magnifique spectacle devant lui ce phénomène matériel, et surtout
+intellectuel, et encore plus moral, de la société; et c'est la nature,
+interprète de Dieu, qui a donné à l'homme dans tous ses instincts le
+germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette souveraineté
+sans laquelle aucune société ne subsiste, parce qu'aucune loi n'est
+obéie.
+
+La véritable autorité sociale, qu'on appelle souveraineté, est donc
+divine; divine, parce qu'elle est naturelle.
+
+Voilà la souveraineté, voilà l'autorité morale, voilà l'obéissance
+obligatoire, voilà les titres et la sanction de la loi.
+
+Religion innée, dans ce système la société mérite ce vrai nom, car elle
+relie les hommes entre eux, et les agglomérations d'hommes à Dieu! Bien
+obéir, c'est honorer l'auteur de toute obéissance; bien gouverner, c'est
+refléter Dieu dans les lois; bien défendre les lois, les gouvernements
+et les peuples, c'est être le ministre de la nature et de la divinité.
+La vraie souveraineté, c'est la vice-divinité dans les lois.
+
+
+XVI
+
+Et qu'est-ce que les gouvernements?
+
+Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social
+par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses
+moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les
+sociétés se composent: familles d'abord, tribus après, peuplades
+ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe
+que la souveraineté soit multiple, comme dans les républiques, ou une,
+comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royautés
+limitées, ou représentative, comme dans les pouvoirs électifs: pourvu
+que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y
+est maintenue.
+
+Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni
+absolument bonnes, ni absolument mauvaises en elles-mêmes: elles sont
+relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus ou moins
+bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de servir;
+tout dépend de l'âge, du caractère, des moeurs, des habitudes, du
+nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des
+peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement.
+Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement
+sacerdotale en Judée et en Égypte, royale en Perse, aristocratique en
+Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome
+moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et
+hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne,
+équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en
+Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile,
+inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement
+varie partout, la souveraineté jamais.
+
+Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au
+démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome
+asservie dans le bas empire, du César païen au pontife chrétien
+souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son
+fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés
+tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils
+remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des
+soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher
+le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux
+Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à
+la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la
+dictature de la nation debout; de la république au second empire, second
+empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment
+plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter
+de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les
+contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups
+qui, si la France ne prononce pas le _quos ego_ à cette tempête des
+Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de
+Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du
+hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la
+souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours présente,
+n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct
+conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à
+l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.
+
+On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du
+chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes
+sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les
+théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des
+rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les
+républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des
+soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les
+démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté
+administrée par des mains intéressées, perverses, violentes,
+tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté,
+c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société
+imparfaite, même détestable; par la loi même de la nécessité: LA
+SOUVERAINETÉ DE LA NATURE.
+
+
+XVII
+
+Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements
+plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de
+l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des
+conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois
+heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, de
+révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs
+législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois
+précaires des lois non écrites de la nature sociale révélées par Dieu
+lui-même à l'humanité.
+
+Les gouvernements font les lois.
+
+Qu'est-ce donc que les lois?
+
+Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les
+gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou
+moins durable, en justice plus ou moins parfaite, en moralité plus ou
+moins sainte entre eux.
+
+Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre
+la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la
+nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour
+conserver aux hommes les bienfaits de la société.
+
+Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience et de
+révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies,
+utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle.
+
+Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires
+d'homme à homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus
+elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent,
+sanctifient, divinisent la société.
+
+Ces trois caractères de la loi, la règle, la justice, la moralité, sont
+donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et
+s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice,
+s'accomplit enfin par la moralité.
+
+Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même
+s'évanouit.
+
+Justice entre les hommes, sans quoi la société n'est que tyrannie.
+
+Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit
+pas seulement matérielle, mais vertueuse, et pour que l'âme de l'homme
+ne progresse pas moins que sa race périssable dans une civilisation
+vraiment divine et indéfinie sur cette terre, et au delà de cette terre.
+
+Voilà les trois caractères de la loi!
+
+Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la
+moralité, de la divinité, à cette législation toute utilitaire, toute
+mécanique, toute matérielle et toute cadavéreuse du _Contrat social_ de
+J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce système il y a contrat entre
+les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système, à nous, il y
+a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme,
+la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les
+éternités.
+
+Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus
+monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus
+démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de
+justice divine, de moralité supérieure à l'abjecte matérialité des
+intérêts purement physiques de l'espèce humaine.
+
+En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent
+le plus d'utilités.
+
+Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de
+vertus!
+
+Il y a un monde entre ces deux systèmes.
+
+Lisez le _Contrat social_, et demandez-vous, en finissant la lecture, si
+vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu.
+
+Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme
+sur la montagne, de l'islamisme même dans le Coran, et demandez-vous si
+vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de
+la législation du _Contrat social_ et de la civilisation matérialiste de
+nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre
+la machine et l'âme, entre la terre et le ciel.
+
+Voilà notre civilisation: la vôtre broute, la nôtre aime; choisissez!
+
+
+XVIII
+
+De ces lois promulguées par les gouvernements, expression diverse de la
+souveraineté de la nature, les unes sont purement réglementaires,
+accidentelles, circonstancielles, passagères comme les besoins, les
+temps, les intérêts fugitifs des nations; les autres, et en très-petit
+nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'est-à-dire résultantes de
+l'organisation même de l'homme, et nécessaires à l'homme en société,
+quelque gouvernement du reste qu'il ait adopté pour vivre en
+civilisation.
+
+Les préceptes de ces lois organiques, qui sont les mêmes en principe
+chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la
+vie, la famille, la propriété, l'hérédité, le gouvernement, la morale,
+la religion, la défense de la patrie, héritage commun à toutes les
+nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du
+riche à l'indigent, la mutualité des devoirs, l'éducation,
+l'application de la justice, l'expiation des crimes ou des actes
+attentatoires à la société qui est la vie de tous, et que tous appellent
+crimes.
+
+Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complète, de
+toutes ces lois organiques émanées pour ainsi dire du Législateur
+suprême: la nature de l'homme? Lisez les décalogues antiques des
+législations primitives profanes et sacrées. C'est là que vous voyez et
+que vous entendez la souveraineté de la nature, s'exprimant par ces lois
+instinctives qui révèlent le Créateur de l'homme sociable dans les
+prescriptions nécessaires à toute société politique.
+
+Quel est le premier besoin de l'homme venu à la vie? C'est le besoin de
+conserver la première de ses propriétés, la VIE. Aussi la défense de
+tuer et le droit de réprimer et de punir celui qui tue sont-ils placés
+en tête de toute législation sociale: TU NE TUERAS PAS. Cette propriété
+de la vie par celui qui la possède est tellement instinctive, unanime et
+de droit divin, puisqu'elle est d'inspiration de la nature, que vous ne
+trouvez pas une législation primitive ou un code moderne où elle ne soit
+écrite à la première page. L'instinct dit: Je veux vivre; la nature
+dit: Tu as le droit de vivre; la loi dit: Tu vivras. C'est le décret de
+la souveraineté de la nature, et, en l'écrivant dans ton droit de vivre,
+elle a écrit en même temps ta destinée d'être sociable: car, sans la
+société naturelle, tu ne vivrais pas, et, sans la société légale, tu
+aurais bientôt cessé de vivre.
+
+La défense du meurtre est donc la première des lois révélées par la
+souveraineté de la nature.
+
+Si tu fais mourir, tu mourras, est la première aussi des lois écrites
+par la souveraineté sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit,
+et c'est de droit divin qu'il s'est groupé en société pour vivre.
+
+
+XIX
+
+De ce droit divin de vivre résulte pour lui le droit d'exercer, sous la
+garantie de la société, tous les autres droits indispensables à son
+existence.
+
+Le second de ces droits, c'est le droit de s'approprier toutes les
+choses nécessaires à son existence, sous la garantie de la société, qui
+doit la même inviolabilité à tous ses membres. De là, les lois sociales
+sur la propriété, lois sans lesquelles l'homme ne pourrait subsister que
+de crimes. Or, comme le crime serait mutuel, l'homme cesserait
+promptement d'exister.
+
+La propriété, et la propriété individuelle, est un des décrets du droit
+divin, sur lesquels la philosophie, si dérisoirement nommée socialiste,
+de J.-J. Rousseau, a répandu dans ces derniers temps le plus de
+ténèbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de
+toute société, et par conséquent de toute humanité sur la terre. C'est
+là que l'insurrection de l'ignorance et de la démence contre la
+souveraineté de la nature a été et est encore le plus blasphématoire de
+la société politique. On dirait que l'excès même d'évidence du droit de
+propriété a aveuglé, en les éblouissant, ces insurgés contre la nature
+qu'on appelle _socialistes_, sans doute comme on appelait à Rome les
+destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient anéanties.
+
+Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres,
+indigents même, la vérité sur ce mystère sacré des lois de la propriété.
+Jamais la souveraineté de la nature n'a parlé plus clairement que dans
+cette révélation instinctive qui dit à l'homme par tous ses besoins: Tu
+posséderas, ou tu mourras.
+
+
+XX
+
+L'homme physique est un être qui ne subsiste que des éléments qu'il
+s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y
+développant jusqu'à la mort. C'est l'être propriétaire et héréditaire
+par excellence; sitôt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de
+lui, avant lui, après lui, il cesse d'exister.
+
+Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mère la vie occulte et
+germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paraître au
+jour. En paraissant à la lumière, et avant de pouvoir exercer ses
+organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains les
+mamelles, ces sources de vie, périssant à l'instant si on le dépossède
+de ce lait qui lui appartient, car il a été filtré pour lui dans les
+veines de la femme.
+
+Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part à lui destinée par
+la mesure de ses membres qui le remplissent, et qui lui appartient, en
+s'agrandissant, à la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements
+dans le nid; et, s'il en est dépossédé, il périt étouffé, faute de place
+au soleil.
+
+Il s'approprie, par l'acte même de la respiration, l'air nécessaire au
+jeu de ses poumons et à la circulation de son sang, et, si on l'en
+dépossède, il étouffe, il meurt exproprié de sa part d'air respirable.
+
+Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout
+ce qu'il éclaire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppléer le soleil
+absent, et il meurt s'il est dépossédé de tout calorique, partie obligée
+de son existence.
+
+Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumière, sans laquelle ses mains
+et ses pieds deviennent inutiles à sa subsistance et à ses mouvements,
+et il languit dépossédé de sa part au jour.
+
+Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe des sillons, la chair des
+animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on l'en
+exproprie, il meurt dépossédé de sa part à l'alimentation nécessaire à
+la vie, convive affamé chassé du banquet terrestre; et ce banquet même
+tarit pour tous les convives: car, si la terre n'est pas possédée par
+celui qui l'ensemence et la moissonne, nul n'a intérêt à la cultiver et
+à l'ensemencer. Morte la propriété, morte la terre; morte la terre,
+morte l'humanité!
+
+Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la
+race humaine. Il ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut
+les plaindre et les réprimer comme suicides. Leur crime n'est
+qu'ignorance, leur crime même n'est qu'utopie, c'est de la vertu en
+délire; mais le délire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que
+celui du crime.
+
+Cette contagion a possédé Platon, les premiers économistes populaires,
+affamés de l'école néo-chrétienne, les sectaires musulmans de la
+Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et
+de rêves, et enfin les philosophes prolétaires de nos jours, insensés
+de misère, vivant du travail industriel, et demandant l'extinction du
+capital pour multiplier le revenu, l'anéantissement du travail pour
+multiplier le salaire, et l'égalité du salaire pour égaliser l'oisiveté
+avec le travail!
+
+Ô esprit humain! jusqu'où peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie
+prétend se substituer à l'esprit de bon sens, et inventer une
+souveraineté de l'absurde en opposition avec la souveraineté de
+l'instinct!
+
+Il faudrait des volumes pour énumérer toutes les choses physiques et
+morales qui forment l'inventaire des propriétés physiques et morales
+nécessaires à la vie de l'humanité; ce sont ces choses qui ont fait de
+l'homme, en comparaison des autres êtres qui ne possèdent que ce qu'ils
+dérobent, le premier des êtres, L'ÊTRE PROPRIÉTAIRE, le plus beau nom de
+l'homme!
+
+
+XXI
+
+Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi
+nécessaire à l'espèce humaine que la respiration, l'hérédité, qui n'est
+que la propriété de la famille continuée après l'individu, n'est pas
+moins indispensable à la famille.
+
+Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la
+continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de
+famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de
+sociabilité absolue.
+
+Supposez, en effet, que le père en mourant emporte avec lui tout son
+droit de propriété dans la tombe, et que la propriété soit viagère dans
+le chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que
+devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les
+filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les
+infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion
+du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils
+étrangers, la glane dans le sillon sans coeur, le vagabondage à travers
+la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation des
+membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces coeurs qui
+ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette patrie des âmes,
+cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué pour la famille; les
+moeurs, l'éducation des enfants, la piété filiale et la reconnaissance
+du sang pour la source d'où il a coulé et qui y remonte par la mémoire
+en action qu'on appelle tendresse des fils pour leur père et leur mère;
+tout cela (et c'est tout l'homme, toute la société), tout cela,
+disons-nous, périt avec l'hérédité des biens dans la loi. Sans
+l'hérédité la propriété n'est plus qu'un court égoïsme, un usufruit qui
+laisse périr la meilleure partie de l'homme, l'avenir!
+
+Ces philosophes à rebours qui proclament que _la propriété, c'est le
+vol_, et l'hérédité un privilége, volent en même temps à l'homme la
+meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence, et
+constituent au profit de leur viagèreté jalouse et personnelle le
+privilége du néant.
+
+Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les
+prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins,
+aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après
+la mort du propriétaire, et de se coucher sur le bûcher du chef de la
+famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer!
+
+Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la propriété et
+l'hérédité des biens contre le pillage universel ou périodique, qui
+commence par des sophismes et qui finit par des jacqueries.
+
+La souveraineté de la nature dit à l'homme: Tu seras propriétaire, sous
+peine de mort de l'individu; et la souveraineté de la nature dit à la
+propriété: Tu seras héréditaire, sous peine de mort de la famille;
+enfin, la souveraineté de la nature dit à la société: Tu seras
+héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des
+attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de
+l'espèce. «Je n'ai pas seulement «créé les pères,» fait dire le sage
+persan au Créateur, «j'ai créé les fils et les générations des fils sur
+la terre. L'hérédité est la propriété des fils; les lois doivent la
+garder plus jalousement encore que celle des pères, car ces possesseurs
+ne sont pas encore nés pour la défendre eux-mêmes. Il faut leur réserver
+leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.»
+
+
+XXII
+
+Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent
+par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de
+l'hérédité des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi
+unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la
+propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les
+filles, les enfants, les parents du chef de la famille.
+
+On cherche encore avec une certaine hésitation, balancée entre des
+raisons contraires et très-douteuses, si ces parts des survivants dans
+l'héritage doivent être égales, presque égales, ou tout à fait inégales;
+on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du
+propriétaire, qui est aussi le supplément de l'autorité paternelle, si
+nécessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrôle de
+l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse,
+cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété, ce
+droit du premier occupant dans la vie, doit être la loi de l'hérédité.
+On se demande si les sexes doivent faire des différences dans la loi de
+partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de minorité,
+espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent posséder
+des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez défendre. On
+se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre forcément hors du
+foyer de la famille un maître ou un époux qui les assujettit à son
+empire, elles doivent emporter dans des familles étrangères la propriété
+héréditaire de leur propre famille. On se demande si les fils nés après
+l'aîné du lit paternel, doivent être déshérités de tout ou d'une partie
+par le droit d'aînesse qui les prime dans la vie.
+
+Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions
+équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés,
+contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des
+législations aussi variées que les climats, les natures de propriétés,
+les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles,
+les aristocraties ou les démocraties.
+
+Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unité de l'hérédité,
+ou sur cette répartition de l'hérédité entre les porteurs d'un même
+titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la
+souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement
+aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes,
+qui prend la parole et qui parle seule.
+
+Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs
+nécessités et leurs évidences, le principe, infiniment moins évident,
+infiniment moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage,
+flotte au gré du temps, des moeurs, des formes monarchiques,
+aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale.
+
+Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice
+innée qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la
+forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée
+entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité ou
+l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des
+droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de
+plusieurs, ou à la souveraineté de tout le peuple. Le juste et l'utile
+font ou défont, selon les lieux, l'hérédité. L'hérédité des biens dans
+la famille est en général la mesure correspondante de l'hérédité de
+l'État, ou de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des enfants, ou de
+l'hérédité même des trônes.
+
+L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle,
+du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père
+universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans
+l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du
+Benjamin du père; le père se continue dans celui que Dieu lui a envoyé
+le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses
+frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas: elle revit dans l'aîné,
+ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race.
+
+Ce droit d'aînesse, contre lequel l'égalité moderne s'est si
+énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son
+code en France, n'a pas été si complétement effacé encore chez les
+autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques.
+Il ne le sera vraisemblablement jamais.
+
+Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est gouverné par les
+instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec plus de ténacité
+que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque constamment la
+loi française de l'égalité des partages, en privilégiant les aînés de
+ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le père de
+famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté naturelle
+en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant qu'il est en
+lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un chef de
+maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté
+domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au
+lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la
+moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un
+troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence
+la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille
+dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever
+celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants
+quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et
+à la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle
+aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce qui est
+héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie même,
+prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que
+l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton
+droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille
+est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en
+constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité
+conservatrice dans l'aîné de tes fils.
+
+
+XXIII
+
+Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des
+partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois
+points de vue très-différents:
+
+L'individu,
+
+La famille,
+
+L'État.
+
+La révolution française, trop irritée contre les excès de la loi
+d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu.
+
+De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les
+droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront
+égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même
+droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à
+répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour
+convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme
+devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à
+l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation,
+d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son
+sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre
+l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à
+l'enfant doué des facultés de l'esprit et du coeur, privilégié par ces
+dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé,
+est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du
+père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes
+pareils, autant de mensonges.
+
+La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc professé
+en fait autant de mensonges que de principes, en supposant l'égalité des
+titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, c'est-à-dire de
+droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans l'héritage des
+biens du père est donc un sophisme devant la nature; aussi l'instinct
+dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie de J.-J.
+Rousseau et de ses disciples. La révolution française, elle-même, n'a
+pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature et de la
+vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux pères, dans
+leur testament, le droit de privilégier dans une certaine proportion les
+premiers nés ou les privilégiés de leur coeur parmi leurs enfants.
+
+
+XXIV
+
+Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de
+l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du
+point de l'individu, la question change de face, et la concentration de
+la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que
+la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de
+_majorat_, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit
+commun dans tous les pays où la monarchie se perpétue et s'affermit
+elle-même par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les
+familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du
+domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la
+génération qui est après lui, puisque la terre principale, l'_État_,
+comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le
+possesseur viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la
+famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce
+qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme
+l'État.
+
+Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de
+ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés,
+qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de
+l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son
+inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, pour
+la famille, pour l'agriculture, pour les moeurs, pour la politique, dans
+cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la famille! Une
+famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une seule génération
+est une famille perdue pour l'État; en perdant sa fortune stable dans
+une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles,
+ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens
+de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les
+pauvres d'une contrée rurale, se brisent; la reconnaissance, la
+considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la
+société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en
+peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de
+fixité. Les opinions flottent comme les moeurs; la rotation sans limite
+de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de
+s'établir; la roue de la fortune, en tournant si vite, précipite tout
+dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple même n'a plus ni
+protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour
+défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop
+la terre, elle ruine les moeurs; en nivelant sans cesse les biens, elle
+abaisse les âmes.
+
+Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que
+rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité
+traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que
+l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La
+famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État
+le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite
+par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale
+devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans
+un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination
+sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable
+chef-d'oeuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des
+biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli
+démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est
+organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y
+renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes
+isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de nationalité; en
+tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares
+vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'égalité.
+
+
+XXV
+
+Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a deux choses qu'on appelle
+de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en même
+temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de
+l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans
+les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-J. Rousseau et
+des législateurs prolétaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de
+leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs
+chimères.
+
+La justice est une révélation divine qui n'a été inventée par aucun
+sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage
+ou civilisé, a apportée dans sa conscience humaine ou dans son instinct
+organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté un sens
+invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité, c'est le
+vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, aucune société
+n'aurait pu exister une heure.
+
+L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour
+ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme
+pèse forcément en lui-même si tel de ces poids est égal à l'autre, et si
+l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres
+termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas
+exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme,
+l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux; l'homme le sent,
+Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît: voilà la justice.
+
+
+XXVI
+
+La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les
+hommes devant Dieu et devant la société morale; c'est-à-dire que la
+conscience dit à l'homme: L'homme, ton semblable, a les mêmes droits
+moraux que toi devant le même père, qui est Dieu, et devant la même
+mère, qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité tout
+entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a créé
+avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de sa
+justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son intelligence
+et à ses forces, la même part de ses charges, de ses sacrifices, de ses
+lois dans l'ordre moral.
+
+De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines
+entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par
+l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la
+légalité de l'État.
+
+C'est ce qu'on a appelé avec parfaite raison l'égalité devant Dieu et
+devant la loi. Point de privilége contre la révélation divine manifestée
+par l'instinct universel: la conscience. Quand bien même l'homme
+voudrait en créer, de ces priviléges contre Dieu, il ne le pourrait pas:
+c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, il trouverait
+l'insurrection en lui, sa conscience, à _lui_, se révolterait contre
+_lui_: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?
+
+La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution
+française a proclamé cette justice dans la proclamation de cette égalité
+abstraite et divine _devant la loi_; ce qui veut dire et ce qui dit: «Il
+n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux
+consciences, il n'y a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, la
+loi morale, l'humanité, voient des égaux dans tous les hommes venant en
+ce monde!»
+
+
+XXVII
+
+Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc
+l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société
+doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par
+égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout
+entière.
+
+Voilà la révolution française, voilà la sublime démocratie divine
+entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits
+politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des
+sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que
+l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.
+
+Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des
+biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou
+peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on
+appelle le _fait accompli_? Doit-elle planer comme une Némésis de
+l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui
+dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu
+qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de
+droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle,
+à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux
+qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce
+une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et
+violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au
+présent, tout avenir à la possession, tout mobile au travail, toute
+solidité à l'établissement des familles, des nations, même des
+individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée
+que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par
+l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?
+
+Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des
+biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur
+égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a
+voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le
+seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le
+but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de
+cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des
+socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans
+les hommes et dans les choses?
+
+Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez
+insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et
+parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou
+consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la
+misère, et je vous condamne à être également misérables pour vous
+empêcher d'être réciproquement envieux!
+
+Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée
+par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître
+que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de
+blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se
+fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la
+fondation d'une famille.
+
+De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et
+l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une
+procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le
+travail, récompense de l'activité humaine!--Il n'y aurait plus
+d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait
+plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y
+aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.
+
+Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié,
+l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort
+de la machine humaine brisé. L'homme content de mourir de faim, pourvu
+qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la
+jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité,
+heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!...
+
+Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J.
+Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse
+le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.
+
+
+
+
+ATLAS DUFOUR[2]
+
+[Note 2: Nous apprenons, en envoyant ces feuilles à l'impression, que M.
+Dufour, l'auteur de ces magnifiques cartes, épuisé avant l'âge par ce
+travail surhumain de tant d'années, vient de laisser tomber de sa main
+le compas, seul instrument du salut de sa pauvre famille, et que son
+seul moyen d'exister aujourd'hui est une part du prix de cet atlas qui
+lui coûte son infirmité précoce. Nous espérons que cette infortune de
+l'éminent géographe plaidera mieux que nous en faveur d'un ouvrage rendu
+plus intéressant encore par le travail incomparable de l'illustre
+graveur Dyonnet.]
+
+PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER.
+
+
+Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les
+pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une oeuvre
+périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous
+contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et
+nous déclarons sincèrement à nos lecteurs que, bien loin de céder en
+cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique
+atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothèque, c'est
+nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans l'intérêt de la science
+et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans
+notre recueil.
+
+Nous l'avons fait dans une double intention.--Premièrement, pour
+répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus
+nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des
+savants ou des ignorants en cette matière.--Secondement, pour servir et
+pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant
+toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense
+que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par
+être appréciée à la mesure de ses services.
+
+Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont
+immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est
+aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur
+quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut
+construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut
+se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile
+à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit
+emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route,
+ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les moeurs, ni les
+philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se
+contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent
+dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies,
+l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour
+que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand
+instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit
+l'homme,--on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la
+passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où
+serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de
+Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?
+
+Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel
+atlas.
+
+La politique est de plus en plus la passion de ce siècle; elle doit
+être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les
+événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à
+la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec
+connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les
+acteurs?
+
+Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine;
+nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des
+États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous
+avons une armée en Syrie, nous en avons une au coeur de l'Italie, à
+Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne
+passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité
+de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des
+Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est
+plus qu'un comptoir.
+
+Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette
+prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en
+monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la
+capacité, tant de siècles avant qu'Alexandre essayât de fonder son
+empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant que
+l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?
+
+Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans
+la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la
+destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine
+du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais
+porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être
+meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de
+plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se
+préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient?
+
+La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'oeil sur
+l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie
+d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du
+monde antérieur à Pékin!
+
+Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux
+flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation?
+
+Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce que le Japon, et quelle vaine
+manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous pousse à
+aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières pacifiques
+et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes agitateurs du
+monde, qui veulent imposer des moeurs européennes à des peuples qui
+vivent de dogmes asiatiques?
+
+Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de
+populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent
+vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent
+aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour
+que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la
+servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les
+massacreurs de demain?
+
+Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple
+innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs
+moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de
+couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le
+croissant y a toujours respecté la croix, malgré les calomnies insignes
+et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent la guerre
+à ces chrétiens de la paix.
+
+Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple
+fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec
+les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur
+culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur
+mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité
+dans les mêmes montagnes.
+
+Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem,
+les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu
+nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers,
+les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les
+Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de
+soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient,
+peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est
+travail, et que le travail règle et conserve les moeurs; peuple plus
+épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État par ses
+turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec
+l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son
+christianisme et la sécurité de son commerce.
+
+Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race
+active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de
+sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et
+dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons
+turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la
+tête de leur pacha.
+
+Voilà la Syrie; à moins de la dépeupler, d'y détruire une race par
+l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: _solitudinem faciunt_, que
+voulez-vous faire? Une intervention française à perpétuité n'y
+appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et
+de bataille à perpétuité; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de
+villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars
+des centaines de mille hommes européens s'entr'égorgeant sur leur flotte
+et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent fois imposer
+la responsabilité de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui depuis
+mille ans l'ont laissé chrétien, et le rendre libre et prospère en
+prêtant force au Grand Seigneur, libéral, quelquefois faible, jamais
+sciemment oppresseur?
+
+J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du
+Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre
+inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de
+l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose
+aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon
+avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la
+vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la
+fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque,
+éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la
+montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes
+l'ordre, l'égalité et la paix.
+
+Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de
+ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous laissez
+conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui
+l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de
+l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération,
+république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête
+sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux?
+
+Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses
+archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires,
+ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples,
+Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre,
+apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité.
+Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son
+petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire
+presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles,
+ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais
+assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels.
+Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe,
+que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre d'elle-même, dépend
+des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au lieu de
+la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son poids sur
+la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que la France
+perd au midi et à l'orient?
+
+Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice,
+aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le
+midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie,
+agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt
+nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de
+vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à
+chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le
+Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de
+montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont.
+
+Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide
+laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental:
+qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer
+l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous à opposer au
+lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre, et
+avant-garde de la Russie coalisée contre vous?
+
+Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel
+vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance
+radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance,
+à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame
+géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie
+et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement
+toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former
+contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière
+du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change
+complétement la situation défensive de la France en changeant la
+géographie des puissances contiguës?
+
+La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est
+l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement
+chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement
+par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de
+l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la monarchie du
+Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est pour la France
+changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une Italie
+nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de
+l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait
+à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie.
+
+Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en
+monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique
+changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre
+nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la
+Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à
+la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées
+de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots
+qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la
+France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur
+ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos
+publicistes illusionnés par leur imprudente générosité.
+
+Avec du coeur on fait de nobles imprudences; avec des mots on soulève
+des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des
+frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de
+réfléchir.
+
+En parcourant d'un oeil attentif toutes ces belles cartes réunies par un
+lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre
+l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique
+du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est
+essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment
+définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on
+marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait
+lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de
+vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands
+géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des
+Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas
+de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des
+Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure
+avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui refait la moitié du globe
+chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de l'Angleterre,
+qui fait une monarchie navale et commerciale avec les pavillons de ses
+vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses bataillons de Memphis
+à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien retenir, et qui, de
+cette géographie napoléonienne de la conquête sans but, ne conserve pas
+même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui, après tant d'empires
+parcourus, en ne laissant partout que des traces de sang français versé
+pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite par l'équilibre des
+droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition d'un seul la
+résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un moment par une ou
+deux batailles que pour se rétablir bien vite par la réaction naturelle
+de la liberté et de la paix.
+
+Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant
+du globe, qui vous dit la biographie complète du globe, des temps, des
+races, des idées, des religions, des empires, par où l'humanité a passé,
+passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les
+historiens profanes appellent gloire, civilisation, puissance, et que
+les philosophes appellent néant! Car la géographie, surtout, enseigne la
+sagesse, cette saine appréciation des choses mortelles; et, quand on
+voit dans l'_Atlas géographique et historique_ ces grands déserts qui
+furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient jadis contenir
+leur population, et qui débordaient en colonies inépuisables pour aller
+peupler des continents nouveaux; quand on voit la place de ces
+fourmilières de peuples marquée seulement par un nom à déchiffrer sur un
+monolithe couché dans le sable, on se demande si c'était, pour ces
+torrents d'hommes engloutis, la peine de naître, de vivre, de combattre
+et de mourir sur la terre, et on se répond avec tristesse: Non,
+l'humanité n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce petit globe,
+encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux soleils, et,
+quand elle a été, c'est comme si elle n'avait pas été! Vaut-il la peine
+d'écrire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa trace? Vaut-il la
+peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui elle se résume
+pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd même en poursuivant sa
+route dans le brouillard de la distance?
+
+Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on considère
+seulement l'humanité au point de vue de son passage rapide sur ce globe.
+Deux points suffiraient sur ce globe géographique, comme pour marquer sa
+naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli.
+
+Considérée comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire,
+de république, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans
+l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce
+qu'elle remue n'est que poussière, tout ce qu'elle crée n'est que néant,
+tout ce qu'elle laisse après elle n'est qu'éblouissement, puis nuit
+profonde.
+
+Mais si l'on considère de l'humanité son âme, son intelligence, sa
+moralité, sa destinée évidemment supérieure à cette vie et à cette mort
+entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage
+qu'elle rend à ce maître suprême de ses destinées individuelles ou
+collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle paraît
+être le noeud par sa double nature de corps et de pensée, sa conscience,
+faculté involontaire, révélation, non de la vérité, mais de la justice,
+son instinct évidemment religieux, son inquiétude sacrée qui lui fait
+chercher son Dieu, avant tout créature sacerdotale, chargée spécialement
+par l'Auteur des êtres de lui rapporter en holocauste les prémices de ce
+globe, la dîme de l'intelligence, la gerbe de l'autel, l'encens des
+choses créées, la foi, l'amour, l'hymne des créations muettes, la parole
+qui révèle, le cri qui implore, l'obéissance qui anéantit le néant
+devant l'Être unique, le chant intérieur qui célèbre l'enthousiasme, qui
+soulève comme une aile divine l'humanité alourdie par le poids de la
+matière, et qui la précipite dans le foyer de sa spiritualité pour y
+déposer son principe de mort et pour y revêtir d'échelons en échelons sa
+vraie vie, son immortalité dans son union à son principe immortel! voilà
+ce qui grandit démesurément à la proportion des choses infinies cette
+petite fourmilière inaperçue sur ce petit globe à peine aperçu lui-même
+dans cette poussière de mondes lumineux que l'astronomie nous dévoile à
+travers la nuit! Voilà la géographie de l'âme, qui donne seule de
+l'importance à cette géographie terrestre, et qui fait suivre d'un oeil
+curieux les routes, les stations, les progrès, les bornes, les
+catastrophes des empires, conduisant par des voies visibles l'humanité
+au but invisible, mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa
+grandeur ailleurs, c'est-à-dire de sa moralité!
+
+L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il
+pense; ne mesurez pas le globe par son diamètre, mesurez-le par la masse
+de pensées qui en est sortie. Cette pensée est plus vaste que la
+circonférence de toutes ces sphères flottantes qu'aucun de vos chiffres
+ne peut calculer.
+
+Vous voyez que la géographie, bien comprise, est aussi un cours
+d'intelligence et de théologie. Les mondes ne sont-ils pas les
+caractères de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini écrit ses
+leçons à l'intelligence de ses créatures, le catéchisme de l'infini?
+
+Si j'étais père de famille, au lieu d'être un solitaire de l'existence
+entre deux générations tranchées par la mort, du passé et de l'avenir de
+ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intérêt du
+tombeau; ou si j'étais un instituteur de la jeunesse, chargé de lui
+enseigner le plus rapidement et le plus éloquemment possible ce que tout
+homme doit savoir du globe et de la race à laquelle il appartient, pour
+être vraiment intelligent de lui-même, je suspendrais un globe terrestre
+au plancher de ma modeste école, et j'expliquerais, avec ce miraculeux
+démonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place et le
+mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements de
+cette armée des astres, qui exécutent, chacun à son rang et à son heure,
+la divine stratégie des mondes.
+
+Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre école avec
+les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mènerais par la main mes petits
+astronomes et mes petits géographes d'abord devant le globe, puis devant
+ces cartes où ce globe se décompose en surfaces planes sur lesquelles
+sont gravées, époque par époque, les superficies terrestres qui furent,
+ou qui sont, ou qui seront des empires humains. À chacune de ces
+superficies géographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui
+donne sa signification, son caractère, sa corrélation avec les peuples
+voisins, avec les temps, avec les idées, les religions, la politique de
+telle ou telle date du globe.
+
+Quand nous aurions achevé ensemble ce tour du globe, cette chronologie
+des choses humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrés, parcourue
+lentement en une année de stations devant ces cartes, et que les volumes
+de l'histoire lue sur place joncheraient à nos pieds le plancher de
+notre école, semblable à un navire qui aurait fait la circumnavigation
+du globe et du temps, j'appellerais un à un mes petits géographes,
+compagnons de notre navigation sur place; je leur demanderais d'être à
+leur tour les pilotes de notre longue et universelle expédition sur tant
+de mers, de côtes, de fleuves, de montagnes, de terres inconnues; de
+nous dire où nous en sommes de cet itinéraire géographique entrepris
+ensemble et accompli en une année d'études aussi variées
+qu'intéressantes. Quel est ce continent? Quel est ce climat? Quels sont
+les animaux, les fruits, les céréales, les commerces? Quelle était la
+langue, quelle est la religion, les lois, les moeurs, la politique, les
+dynasties ou les républiques? Par qui fondées, par qui déclinantes, par
+qui remplacées? Quelle renommée ont-elles laissée sur leurs ruines?
+Quels sont les deux ou trois grands hommes qui ont signalé leur
+existence dans ces régions, par ces hautes vertus ou par ces exécrables
+crimes qui font vénérer à jamais ou détester les prodiges de bien ou les
+monstruosités de mal qui honorent ou déshonorent notre espèce? Comment
+ces nations taries se sont-elles perdues comme des fleuves absorbés dans
+des nations nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la
+mémoire des hommes? Par qui ont-elles été remplacées?
+
+En un mot, la main d'un enfant, grâce à cet atlas mnémonique du monde,
+nous décrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'à
+nos jours les destinées universelles de la terre; vous auriez cherché à
+faire un simple géographe, et vous auriez fait un historien, un
+moraliste, un philosophe, un politique, un théologien universel, un
+homme enfin embrassant d'un coup d'oeil toutes les faces de l'humanité.
+
+Notre cours de géographie serait devenu naturellement et nécessairement
+un cours d'humanité tout entière. Sur ces océans de continents,
+d'empires, de royaumes, de provinces, d'îles, de mers, de fleuves, de
+montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessiné cet
+atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous
+enseignerait l'univers!
+
+Quel père de famille ne voudra se procurer ce merveilleux instrument de
+science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a créé, pour abréger
+le globe et pour l'éclairer sur toutes ses faces, afin que les lieux
+racontent les choses, que les choses rappellent les hommes, que les
+hommes retracent leur histoire, que les _cosmos_ soient contenus dans
+quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages,
+muettes jusqu'ici, mais rendues tout-à-coup plus éloquentes qu'une
+bibliothèque, soient devenues la photographie parlante du monde où nous
+passons sans le connaître, mais qui nous dira lui-même, pendant que nous
+passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera?
+
+Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes
+milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrémités
+de l'empire; combien le voyage eût été plus instructif et plus
+intéressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous
+eût raconté en même temps tout ce qui s'était passé avant vous sur
+chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait
+reproduit ainsi tous les faits et tous les acteurs, en même temps qu'il
+reproduisait le lieu de la scène de tous ces grands drames de
+l'humanité!
+
+C'est ce que fait l'ATLAS que M. Le Chevalier édite aujourd'hui pour
+ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent
+profiter de la vie.
+
+Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'acquisition de cet
+instrument de lumière, qui double le jour en le répercutant.
+
+ LAMARTINE.
+
+FIN DU TOME ONZIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature, by
+Alphonse de Lamartine
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Project Gutenberg's Cours Familier de Littérature, by Alphonse de Lamartine
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Cours Familier de Littérature
+ (Volume 11)
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+Author: Alphonse de Lamartine
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+Release Date: February 2, 2012 [EBook #38736]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="tn">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME ONZIÈME</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1861</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">XI</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> LXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="center">Premier de la sixième année.</P>
+
+<h3>SUITE DE LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>«La nature, qui prédestinait l'Angleterre à cette importance, lui avait
+donné un caractère qui a ses défauts sans doute, mais qui a la
+prédestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les
+conditions du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> d'eux-mêmes et des autres: ils sont
+réfléchis, ils sont audacieux et ils sont persévérants. Leur génie est
+naturellement hiérarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois
+humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment
+égoïste de leur supériorité leur donne un orgueil collectif et national
+qui fait une partie de leur force comme peuple. <i>Je m'estime quand je me
+compare</i>, c'est le mot des Anglais.</p>
+
+<p>Ils ont le sentiment de la liberté, par suite de cet orgueil; mais ils
+ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur
+civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans
+les mobiles démocraties, gouvernements des passions et des caprices du
+peuple; la hiérarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de
+la durée. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme
+au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs
+classes subalternes.</p>
+
+<p>Une monarchie, pour personnifier seulement leur majesté nationale; une
+aristocratie, pour perpétuer leur civilisation; un peuple libre, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span>
+pour justifier leur orgueil civique: voilà leur trinité nationale.
+Liberté à la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre
+partout; mais ordre raisonné plutôt qu'imposé. Quelle république, quelle
+noblesse, quelle royauté dans un même peuple! Celui qui ne l'admire pas
+n'est pas digne de parler des sociétés civiles.</p>
+
+<p>De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est
+résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez
+eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie
+véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées
+desservies par les Océans.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Or la France peut-elle espérer un allié fidèle, solide, permanent, dans
+ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec
+courage: non! L'égalité de grandeur, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> quoique de grandeur diverse
+dans les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que
+l'Angleterre renonçât à la terre ou que la France renonçât à la mer, et
+que chacun de ces deux peuples se contentât de l'empire d'un seul des
+deux éléments. Voyez le blocus continental de Napoléon provoquant le
+blocus maritime de l'Angleterre! L'orgueil légitime de l'Angleterre
+n'abdiquera jamais (et nous ne l'en blâmons pas) une grande part
+d'influence et d'action sur le continent européen.</p>
+
+<p>L'ambition, légitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de
+prétention navale considérable sur les mers. Son commerce n'en aurait
+pas besoin; ses colonies pourraient s'anéantir sans ruiner la mère
+patrie, décoration plutôt qu'élément vital de sa puissance: mais son
+aptitude à la marine militaire, mais ses grandes gloires et la défense
+de ses côtes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et
+l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes
+choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la
+passion, troisième élément plus indomptable <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> encore que les deux
+autres; la passion de la rivalité, qu'une grande nécessité peut faire
+taire un moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui
+se combattent dans le sein de leur mère, l'Europe.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise,
+ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être
+bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à
+l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme
+cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit
+régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de
+l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans
+une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de
+s'informer de quel parti est <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> l'Angleterre, toujours et
+invariablement du parti opposé à l'avis de la France; et il en est de
+même de la France, quoique avec moins d'animosité systématique.</p>
+
+<p>Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se
+compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique
+en paix officielle avec Londres.</p>
+
+<p>L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des
+soldats.</p>
+
+<p>Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut
+intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et
+proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la
+légitimité des insurrections des armées et des insurrections
+antimonarchiques des peuples.</p>
+
+<p>La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des
+colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique
+précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de
+l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à
+la France.</p>
+
+<p>La France veut refréner les Barbaresques sur <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> la côte d'Afrique:
+l'Angleterre conteste l'occupation très-inoffensive de l'Algérie.</p>
+
+<p>En 1858, la France veut intervenir en Italie, à tort ou à droit, contre
+l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de
+toute son éloquence dans ses tribunes.</p>
+
+<p>La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralité
+envers le reste de l'Italie après ses victoires: l'Angleterre change à
+l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonnée par la
+France, et pousse le Piémont, la France, l'Italie entière aux extrémités
+où nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, même dans
+l'anarchie du continent.</p>
+
+<p>La France veut, très-sagement cette fois, se prémunir sur ses frontières
+du midi contre une Italie unitaire, alliée des Anglais: l'Angleterre
+proteste contre cette prudence trop légitime, et crie à la conquête,
+quand il n'y a de conquérant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet
+britannique.</p>
+
+<p>Ainsi partout, ainsi toujours, dès qu'il y a une folie française sur un
+point du globe, <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> l'Angleterre est là pour en profiter; dès qu'il
+y a un intérêt légitime de la France quelque part, l'Angleterre est là
+pour le combattre. Comment chercher une alliance politique organique
+dans une si vigilante inimitié? N'y pensez pas: ce qu'il faut à la
+France et à la civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est
+la paix, la paix difficile, la paix agitée, mais la paix méritoire, la
+paix utile au monde, mais la paix l'&oelig;il ouvert et la main armée.</p>
+
+<p>En résumé, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais!</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Après l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens à la nature,
+que voyez-vous? la Russie.</p>
+
+<p>La Russie sera certainement un jour une alliance très-puissante et
+très-fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêt, pour
+la France. Napoléon a tenu cette alliance russo-orientale <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> dans
+la main après qu'il avait décomposé l'Allemagne et conquis l'Italie
+jusqu'à Naples; mais il a brisé cette alliance, en la jetant à terre
+dans un mouvement d'impatience, pour tenter son expédition chimérique de
+Moscovie, et en forçant du même coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie à
+secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en
+perspective, a reculé pour nous dans un horizon de plusieurs siècles; et
+pourquoi? Vous allez le comprendre.</p>
+
+<p>Les alliances se fondent sur un intérêt commun.</p>
+
+<p>Quels sont aujourd'hui les intérêts de la Russie? Elle en a deux: se
+consolider en Pologne, empiéter sur les provinces du Danube, s'annexer
+les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie
+d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie
+asiatique, posséder le littoral de la mer Noire, s'y créer une marine
+militaire sur les débris de sa marine détruite de Sébastopol; s'emparer
+ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher
+de là d'un côté, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et
+<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> vers le Nil; marcher de l'autre côté, par la Grèce et l'Albanie,
+vers le fond de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras
+ainsi étendus, étreindre l'empire de Constantin annexé à l'empire de
+Pierre le Grand. Voilà son destin, voilà sa nature, voilà sa pensée,
+même quand elle ne pense pas: la force des choses pense sans elle.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le
+contraire de ces intérêts russes.</p>
+
+<p>Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne,
+comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates,
+serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France
+libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un
+empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser
+l'Autriche, notre <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> seul boulevard contre cette pression des
+successeurs de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes.</p>
+
+<p>Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les
+Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de
+deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de
+soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions
+d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares,
+politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les
+vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle
+alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes.
+Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les
+Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier
+sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter
+cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies,
+auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les
+fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre
+l'alliance antipolonaise; la France catholique <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> aurait crié
+anathème contre le patriarche grec.</p>
+
+<p>La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les
+escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de
+Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception
+peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls
+de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la
+Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes
+et des Français.</p>
+
+<p>L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses
+armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu
+pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré
+les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie
+royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un
+ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas;
+mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les
+historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla
+jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> qu'elle ne fut
+jamais qu'un sujet de conversation entre des diplomates français
+étourdis et impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous,
+forfanterie de cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme
+une menace, mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou
+imaginé l'impossible.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Et en Orient, quels sont les intérêts de la France? Sont-ils, comme on
+le dit, de doubler l'omnipotence de la Russie en lui livrant pour
+dépouille la moitié la plus fertile, la plus opulente, la plus maritime
+du monde méditerranéen, dont la France est la plus tributaire par ses
+ports sur cette mer de tous les commerces?</p>
+
+<p>Ces intérêts sont-ils d'étendre cet empire russe, déjà si débordant, de
+Varsovie à Babylone, de la Laponie à l'extrême Arabie, de la mer du
+Nord à la mer de l'Inde?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> Sont-ils de réunir quatre cents millions de sujets sous un seul
+sceptre?</p>
+
+<p>Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel
+empire avec la France par la Méditerranée, en lui livrant les portes des
+Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontières
+maritimes de la Russie?</p>
+
+<p>Si c'est là votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc
+avez-vous fait, très-sagement et très-héroïquement, il y a quatre ans,
+la guerre de Crimée? pourquoi donc avez-vous coulé sous vos boulets,
+dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port
+prématuré de Sébastopol? Étiez-vous fous alors, ou êtes-vous sages
+aujourd'hui, de livrer l'indépendance de l'univers aux czars, dans
+l'intérêt d'un petit prince des Alpes qui veut régner à Rome et à
+Naples plutôt qu'à Turin?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> VII</h4>
+
+<p>Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité
+de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais
+qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de
+l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance,
+très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être
+anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie
+britannique et avec l'ambition moscovite.</p>
+
+<p>Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des
+subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si
+elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur
+ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de
+sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la
+France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre
+le <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin
+qui n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces,
+dans ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne
+au moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec
+complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un
+bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à
+Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du
+vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après
+son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La
+Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de
+Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à
+laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de
+se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est
+qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune
+négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie
+acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence,
+n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> de
+décomposer pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale.
+Quelle alliance sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui
+représente l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au
+c&oelig;ur de l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde
+contre nous en deçà du Rhin, qui représente enfin l'<i>unité allemande</i> en
+espérance dans l'Allemagne du Nord? L'<i>unité allemande</i>, la perspective
+la plus antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de
+l'absurde, génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes!
+l'abaissement de notre puissance en Europe! quatre-vingts millions
+d'Allemands groupés en une seule puissance active contre trente-six
+millions de Français! unité destructive de tout équilibre et de toute
+paix, unité de l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la
+France que le rêve antifrançais de l'<i>unité</i> de l'Italie à laquelle nous
+sommes assez aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce
+autre chose que la coalition en permanence contre la France?</p>
+
+<p>Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat
+que l'unité allemande, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> sous la monarchie de la Prusse, serait
+donc tout simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un
+illuminé peut la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un
+prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et
+favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples
+que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la
+satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour
+l'extension illimitée de la Russie.</p>
+
+<p>Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.</p>
+
+<p>J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le
+cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous
+récrier, étudions.</p>
+
+<p>Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la
+monarchie universelle <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> de Charles-Quint; aujourd'hui que la
+Russie, improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons
+en Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la
+Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque
+allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche?
+C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre
+l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le
+versant oriental de la mer ottomane. Nous disons <i>seul</i>, parce que du
+côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de
+résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique;
+livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de
+l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les
+dépouilles.</p>
+
+<p>Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient
+n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre
+la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France?
+L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie,
+huit cent mille hommes que nous <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> n'avons ni à lever ni à payer
+pour défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence
+moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne
+serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire
+d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne
+font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est
+naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les
+cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la
+nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui
+les contractent pour le salut commun.</p>
+
+<p>Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est
+l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de
+la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité
+allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en
+permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous?
+La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de
+l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité
+allemande, <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> exactement les mêmes intérêts que la France?
+L'alliance, de ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas
+écrite par la communauté des intérêts de la France et de la maison
+d'Autriche? Favoriser de ses v&oelig;ux ou de sa diplomatie la Prusse
+contre l'Autriche, n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la
+France? Aussi voyez avec quel instinct révélateur de haine contre la
+France l'Angleterre, depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle
+pas toujours cultivé à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance
+obstinée de l'Angleterre avec le cabinet de Berlin doit éclairer le
+cabinet des Tuileries: l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une
+alliance française.</p>
+
+<p>Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet
+de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis
+quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si
+elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer,
+vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était
+moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et
+ses amours cachent toujours un <i>mal-vouloir</i> <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> contre la France.
+Votre boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le
+cabinet de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le
+danger!&mdash;témoin l'<i>unité italienne</i> et l'<i>unité allemande</i>, ces deux
+écueils où l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Ces deux grands intérêts vitaux, résister au débordement russe en
+Occident et en Orient, et résister à l'unité allemande bien plus encore
+qu'à l'unité italienne, sont donc deux intérêts communs, identiques à
+l'Autriche et à la France. L'alliance sur ces deux points entre la
+France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais imposée. Supposez
+un moment par la pensée que l'Autriche se soit évanouie dans la nuit,
+que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorbé tous les
+membres de la confédération allemande, que l'unité de l'Allemagne
+<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> fasse le pendant de l'unité italienne, et demandez-vous ce qu'il
+en serait de la France à son réveil!&mdash;Partisans dénaturés de ces unités
+antifrançaises, savez-vous ce que vous aurez? <span class="smcap">L'unité russe</span>!&mdash;Voilà ce
+qu'à votre insu vous poursuivez! Ô Mirabeau! ô grande clairvoyance
+éteinte avant le temps, tu l'avais prévu, tu l'avais dit! Mais alors la
+France n'avait pas le vertige des unités, qui sont sa perte, contre les
+fédérations et contre les équilibres, qui font son salut!</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Pourquoi donc, me dira-t-on, ce système d'alliance que vous proclamez le
+seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore?
+Pourquoi les cent voix populaires de la France répètent-elles, à la
+suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre
+l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et
+qu'ils n'ont pas encore <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> réfléchi à ce qu'ils proclament; c'est
+ensuite parce que le vieil écho des casernes impériales du premier
+empire n'a pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre
+à l'Autriche depuis Leipzig jusqu'à Fontainebleau; c'est enfin parce que
+deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont
+malheureusement interposées entre la France et l'Autriche depuis les
+traités de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout,
+devaient, tant qu'elles n'étaient pas tranchées, empêcher la France et
+l'Autriche de se reconnaître et de s'allier.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si
+mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers
+diplomatiques.</p>
+
+<p>Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y
+oppose, détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire
+ottoman. Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en
+Occident; les remplira qui pourra!</p>
+
+<p>Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre
+sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir.</p>
+
+<p>Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?</p>
+
+<p>Qu'arriverait-il de l'Europe?</p>
+
+<p>On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées,
+possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace
+peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une
+même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des
+Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un
+empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en
+était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle
+croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au
+profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou
+l'extermination des Ottomans; mais cette statistique <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> de
+l'empire ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont
+les intéressés bercent les multitudes.</p>
+
+<p>Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie
+religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des
+chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont
+jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur
+culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant
+de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme,
+proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela
+autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha
+processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer
+solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à
+toutes les religions.</p>
+
+<p>La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans
+toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni
+persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent
+seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs
+paroles le culte mahométan. On partagea les <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> temples entre les
+religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes.</p>
+
+<p>Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui
+couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient
+proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit,
+comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus
+nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de
+leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les
+monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages
+éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond
+de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout
+crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses
+trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se
+ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes
+des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population,
+exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée
+dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de
+l'industrie, du <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> commerce, de la navigation, de la prospérité
+dans tout l'empire?</p>
+
+<p>Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme,
+que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la
+Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie
+soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit
+chrétienne?</p>
+
+<p>Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure,
+jusqu'aux pieds du <i>Taurus</i>, les villages chrétiens soient mêlés aux
+villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle
+des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse,
+dans toutes ces parties de l'empire?</p>
+
+<p>Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction
+dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les
+chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent,
+possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de
+leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la
+différence.</p>
+
+<p>Ils administrent mal, voilà tout leur crime <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> aux yeux des
+Européens. Ce vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on
+peut même dire qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise
+administration; il tient aux lieux, aux climats, à la configuration des
+terres, aux montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles
+profondeurs de plaines incultes, comment l'administration des tribus
+peut-elle être autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et
+indirecte? Comment des peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici,
+demain à cent lieues, suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver
+dans les steppes, toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux
+leurs familles et leurs tentes, comment de pareilles populations
+pourraient-elles se prêter au genre d'administration directe, uniforme
+et sédentaire de l'Europe? La tente et la maison établissent des modes
+d'administration et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des
+systèmes représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des
+tribunes à des peuples qui parlent des langues différentes; donnez la
+liberté de la presse aux sauvages Kurdes des frontières de <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span>
+Perse; donnez des préfets et des receveurs généraux aux huttes des
+Tartares, aux tentes errantes de l'Éthiopie ou de la Mecque!</p>
+
+<p>Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des
+peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables,
+est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté
+à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de
+leurs chevaux la liberté illimitée du désert!</p>
+
+<p>L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen,
+vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il
+faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître
+l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau;
+en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source
+dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte,
+des nuées encore inconnues de l'Abyssinie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> XII</h4>
+
+<p>Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou
+errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer,
+en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant
+sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais
+que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou
+quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment
+remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le
+concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou
+non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez
+intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour
+gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs;
+mais ce fait n'existe pas. Il y a, en <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> effet, dans l'empire plus
+de population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des
+<i>Éthiopiens</i>, des <i>Cophtes</i>, des <i>Abyssins</i>, des <i>Égyptiens</i>, des
+<i>Arabes</i>, des <i>Bédouins</i>, des <i>Kurdes</i>, des <i>Syriens</i> natifs, des
+<i>Syriens grecs</i>, des <i>Juifs</i> de Jérusalem et des <i>Juifs</i> de Samarie, des
+<i>Mutualis</i>, des <i>Druses</i>, des <i>Maronites</i>, des <i>Insulaires</i>, des
+<i>Candiotes</i>, des <i>Cypriotes</i>, des <i>Arméniens</i>, des <i>Tartares</i>, des
+<i>Caucasiens</i>, des <i>Hymirètes</i>, des <i>Bulgares</i>, des <i>Serbes</i>, des
+<i>Albanais</i>, des <i>Grecs</i> surtout en nombre considérable; en tout, je
+crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de m&oelig;urs, de
+sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.</p>
+
+<p>Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y
+existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman,
+si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la
+violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion
+semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les
+unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent,
+de manière <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> à former un noyau, une unité quelconque de peuple;
+mais elles sont séparées par d'autres groupes de populations différentes
+qui interceptent les communications entre elles et qui leur sont
+antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder
+aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le
+granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus
+se conglomérer en masse imposante.</p>
+
+<p>Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le
+Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen
+par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la
+Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis
+elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des
+millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les
+îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est
+noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au
+delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span>
+comparée aux Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin
+elle se perd au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes,
+kurdes, persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les
+peuples noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez
+agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour
+s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population
+héritière des Turcs.»</p>
+
+<p>Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres,
+disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre
+elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races
+vivent, et que, si l'on mettait aux voix <i>à qui l'empire</i>, il n'y a pas
+une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt
+qu'aux Grecs; aux Turcs <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs
+plutôt qu'aux Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races
+faibles et tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour
+nous défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire
+turc que le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales
+qui nous haïssent.»</p>
+
+<p>La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante
+des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races
+ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se
+dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les
+Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la
+Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les
+Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la
+paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs
+schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces
+conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les
+antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs
+<span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces
+querelles, le saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie
+stupide de ces sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie
+surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par
+les puissances européennes elles-mêmes?</p>
+
+<p>Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer
+trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les
+Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette
+monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais
+nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu,
+à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du
+danger de livrer l'empire <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> ottoman aux Russes. La France, sans
+s'informer si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a
+versé le sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a
+bien fait. Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de
+la liberté et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a
+été là à sa place, à la tête de la civilisation contre la force.</p>
+
+<p>Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne
+serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour
+la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait
+la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée,
+la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première
+puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes
+françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que
+l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait
+le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.</p>
+
+<p>Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les
+Russes, les Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> les Anglais, et l'Orient ne serait que
+le champ de bataille de l'Europe.</p>
+
+<p>Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera
+et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité
+navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié?
+Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en
+Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements?
+Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la
+Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant
+nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre,
+et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La
+puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la
+France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare
+de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses
+rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter
+ou leur livrer une telle proie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> XV</h4>
+
+<p>L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une démolition
+prochaine qui donnera de l'air à l'Europe, de la place aux rivalités de
+l'Europe, de la paix aux intérêts rivaux des puissances, des progrès aux
+civilisations chrétiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une
+guerre aussi vaste, aussi prolongée que les ambitions de l'Europe; ou
+bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la
+civilisation européenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient à
+la fois.</p>
+
+<p>Ces deux civilisations tendent à se rapprocher et à se fondre: votre
+politique est de favoriser ce progrès parallèle, en maintenant l'empire
+ottoman à la place qu'il occupe sur la carte, et en protégeant par un
+grand <i>concordat politique</i> avec le chef nominal, et en ce moment
+très-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du
+Grand-Seigneur par le <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> gouvernement, et tributaires de l'Europe
+par l'origine, les m&oelig;urs, les religions; c'est ce grand <i>concordat</i>
+entre la Turquie et l'Europe qui doit être en ce moment la pensée
+dominante de la diplomatie française. Que la France y pense. Elle aura
+fait ainsi plus qu'une conquête: elle aura fait l'ordre français en
+Turquie, au lieu du désordre européen.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>L'autre question, c'est l'Italie; elle brûle en ce moment, et l'incendie
+imprévoyant que le Piémont y a allumé, et que la France n'a pas étouffé
+à temps, menace de consumer toute l'Europe.</p>
+
+<p>Essayons d'en décomposer les éléments et d'en chercher une solution
+compatible avec le rétablissement de l'équilibre et avec le maintien de
+la paix en Europe.</p>
+
+<p>La diplomatie n'était autrefois que nationale; <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> depuis la
+révolution, la diplomatie est en quelque sorte européenne. On ne
+traitait qu'avec les cours; on traite maintenant, dans une certaine
+proportion, avec l'opinion. L'élément nouveau appelé l'opinion, force
+morale, s'est mêlé aux autres éléments de force matérielle que les
+négociations et les traités avaient pour objet de concilier et
+d'asseoir.</p>
+
+<p>Cela est nécessaire à dire, avant de parler de ce qui se remue
+aujourd'hui en Italie.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel
+de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par
+l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait
+depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes
+puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe.
+Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs
+gouvernements. <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> L'Italie cherchait les occasions de devenir libre
+et grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde
+était toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les
+classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en
+haut que les peuples pensent, c'est par le c&oelig;ur que les peuples
+sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.</p>
+
+<p>Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne,
+était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a
+beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête
+ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas,
+mais les armées manquaient aux tribuns.</p>
+
+<p>Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont,
+race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par
+des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt
+pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses
+deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre
+en main sa cause, je vais en faire la mienne. <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Ma monarchie,
+jusqu'ici de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des
+monarchies, va grandir en un moment, non pas comme une puissance
+régulière et par un accroissement progressif, mais à la manière des
+explosions révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions
+d'âmes, d'un trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une
+armée de cinq ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée.
+Monarque d'une si riche péninsule, chef courageux d'une si imposante
+armée, présent par l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou
+six capitales, maître de mille lieues de côtes couvertes de ports
+militaires sur la Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les
+fermer aux escadres ou aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire
+compter l'Autriche et au besoin la France avec moi; c'est un terrible
+poids à placer ou à déplacer dans la balance du continent que trente
+millions d'âmes, cinq cent mille hommes, l'alliance nécessaire de
+l'Angleterre et un drapeau qui sera, à mon gré, selon les
+circonstances, celui de la monarchie <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> absolue, celui de la
+dictature soldatesque, ou celui de la révolution!»</p>
+
+<p>Que dites-vous de l'ambition d'un si grand c&oelig;ur dans un si petit
+prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans
+doute; mais la France aussi n'est plus la France!</p>
+
+<p>En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de
+soldats sur nos Alpes;</p>
+
+<p>En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million
+d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;</p>
+
+<p>En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une <i>armada</i>
+britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au
+premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de
+l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de
+Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot:
+Il n'y a plus de Pyrénées!</p>
+
+<p>Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a
+saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie.
+L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> prendre une
+position si redoutable contre la France.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>La France, cependant, qui devait se borner à empêcher les envahissements
+autrichiens contre le Piémont, à prévenir les interventions étrangères
+dans les États italiens, à favoriser, sans y intervenir de la main, le
+système fédératif entre les nationalités italiennes, la France a prêté
+deux cent mille hommes, des millions et deux victoires à la pensée
+antifrançaise du Piémont. Nous ignorons ses motifs, à plus longue vue
+que les nôtres, sans doute; les cabinets à une seule tête sont les plus
+sûrs des secrets d'État.</p>
+
+<p>Mais nous voyons se développer jusqu'ici une diplomatie
+anglo-piémontaise de nature à donner un jour de grands motifs
+d'inquiétude à la France sur sa sécurité en cas de guerre avec le
+continent ou en cas de guerre <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> avec la Grande-Bretagne. Car ne
+nous faisons pas d'illusion sur l'éternelle reconnaissance et sur
+l'indissoluble alliance entre la France et la monarchie piémontaise de
+l'Italie <i>une</i>: les rois hommes d'honneur, les ministres qui se
+respectent, peuvent être reconnaissants par honneur, par pudeur, par
+intérêt momentané; mais les rois meurent, les ministres passent, les
+cabinets restent avec l'esprit de leur situation géographique en Europe.
+Or l'allié nécessaire de l'Angleterre sur le trône unique de l'Italie,
+trop voisin de la France, ne sera jamais un allié de la France contre la
+volonté de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Si nous voulons des alliés sûrs au delà des Alpes, et nous avons le
+droit de les vouloir, ne permettons pas à une seule maison royale
+d'affecter la monarchie universelle de l'Italie, et de retourner contre
+nous, à la merci de l'Angleterre, cette monarchie universelle que nous
+aurions nous-mêmes fondée contre nous-mêmes. Où serait l'équilibre? où
+serait la paix?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> XIX</h4>
+
+<p>Que devons-nous, libéralement et nationalement, à l'Italie?</p>
+
+<p>Empêcher l'Autriche d'empiéter sur les États italiens, piémontais ou
+autres dont les traités ont garanti l'indépendance, afin que l'Italie,
+destinée à être libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop
+pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mêmes
+au midi de l'Europe.</p>
+
+<p>Que devons-nous de plus à l'Italie, le Piémont compris?</p>
+
+<p>Des v&oelig;ux sincères, et des bons offices licites au besoin, pour que
+ces diverses et inconsistantes nationalités constituées dans la
+Péninsule se développent en institutions propres, favorables à leur
+liberté, et se groupent en confédérations indépendantes pour se protéger
+mutuellement contre l'Autriche ou contre toute <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> autre puissance
+armée, anglaise, russe, prussienne, même piémontaise, qui tenterait ou
+de les conquérir ou de les monopoliser à son profit. Enfin nous lui
+devons une force française, toujours prête à garantir cette
+confédération italienne.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous devons à l'Italie, et pas plus; mais ce que nous
+impose le Piémont, encouragé dans son <i>ambition à outrance</i> par
+l'Angleterre, est-ce bien cela?</p>
+
+<p>Quoi! devons-nous au Piémont deux victoires par mois et cinquante mille
+hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que
+françaises, à la formidable unité d'une monarchie piémontaise, où nous
+devons avoir l'&oelig;il, si nous n'y avons pas la main?</p>
+
+<p>Devons-nous au Piémont le fardeau à perpétuité de deux cent mille
+hommes, toujours sur pied pour aller défendre au besoin, à toute heure,
+la monarchie unitaire du Piémont contre quiconque voudra, du nord ou du
+midi, résister à ce monopole de la maison de Savoie?</p>
+
+<p>Devons-nous au Piémont le sacrifice de tout ce qui a constitué
+jusqu'ici, parmi les sociétés civilisées, ce qu'on appelle <i>le droit
+public</i>, le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> droit des gens: le respect des traités, la sainteté
+des limites, la légitimité des possessions traditionnelles,
+l'inviolabilité des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui
+devons-nous le droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces
+neutres et dans toutes les capitales où un caprice ambitieux le porte,
+au nom d'une prétendue nationalité que le Piémont invoque pour lui en la
+foulant aux pieds chez les autres?</p>
+
+<p>Devons-nous au Piémont le débordement, sans déclaration de guerre et
+sans titre, de ses baïonnettes dans toutes les principautés à sa
+convenance dans l'Italie septentrionale?</p>
+
+<p>Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main
+armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre
+fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté
+des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold,
+le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône?</p>
+
+<p>Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais,
+dans ces États du <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> pape avec lesquels le Piémont n'était pas en
+guerre, et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome,
+semblaient devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des
+territoires? Le drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle
+irrévérence, je ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés
+intimes à qui nous venions de rendre des services aussi éclatants que
+Magenta et Solferino?</p>
+
+<p>Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée
+piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de
+Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples
+portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et
+d'alliance?</p>
+
+<p>Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans
+Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un
+royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement
+d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime
+par la maison de Savoie?</p>
+
+<p>Devions-nous au roi de Piémont le droit <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> impuni d'aller, à la
+tête d'une armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son
+dernier asile, à Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du
+despotisme de son père, n'avait pas même permis de commettre des fautes
+qui motivent l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce
+droit des boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des
+enfants, des jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on
+n'est pas en guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de
+la même famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui
+veut universaliser la monarchie?</p>
+
+<p>Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que,
+pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau
+prétexte de la liberté à porter aux peuples.</p>
+
+<p>La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée;
+la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la
+pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte,
+n'est qu'une ignominieuse servitude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et
+incontestable de se donner la liberté chez eux, de détruire ou de
+constituer le gouvernement national qui leur convient; mais nul n'a
+droit de leur imposer, sous le nom de <i>liberté</i> et le canon sur la
+gorge, la monarchie de la maison de Savoie.</p>
+
+<p>Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de
+l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait
+à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de
+ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et
+aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand <i>hors
+la loi</i>, <i>ex lege</i>, du droit des nations.</p>
+
+<p>Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en
+lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de
+la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi
+responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte
+elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour
+défendre son royaume et pour l'agrandir <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> contre ces mêmes
+envahissements qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.</p>
+
+<p>La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne
+pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français
+versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité
+monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national
+créé contre la sécurité de la nation française.</p>
+
+<p>C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour
+toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des
+trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne
+plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu
+de droit public!</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>La France ne fera certainement pas la partie si belle à ses dangereux
+alliés de Turin, <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> et à ses adversaires naturels de Londres.</p>
+
+<p>Que fera-t-elle, si elle est bien inspirée par l'évidence des dangers
+futurs que l'unité monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle
+situation que cette unité monarchique piémontaise donne contre nous en
+permanence à l'Angleterre, nous prépare?</p>
+
+<p>Elle se dira, dans sa sagesse, ceci:</p>
+
+<p>Le mouvement libéral, national, né de lui-même, de son sol et de sa
+pensée en Italie, est beau de souvenir et d'espérance.</p>
+
+<p>L'aspiration d'une grande race éclairée, courageuse, à rentrer en
+possession d'elle-même, est un droit; c'est la légitimité de l'âme des
+nations.</p>
+
+<p>Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au
+besoin favoriser ce droit, s'il était nié ou attaqué dans son exercice
+par des puissances étrangères à l'Italie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> XXI</h4>
+
+<p>Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de
+l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive
+ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays
+le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes
+rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au
+secours de l'indépendance du Piémont.</p>
+
+<p>Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri
+par les institutions de Léopold I<sup>er</sup>, s'affranchisse d'une dynastie
+qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son
+ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution
+spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne
+vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> XXII</h4>
+
+<p>Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur
+libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement
+politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille
+être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté
+traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la
+nation romaine par des institutions représentatives et par des
+administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient
+<i>Pétrarque</i>, <i>Rienzi</i>, <i>Dante</i>, les souvenirs de sa république avec le
+séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous
+immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la
+puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre
+les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux
+est le droit <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> commun: le droit des peuples, le droit des
+républiques, le droit des théocraties, je dirai plus, le droit du
+destin. Ne mettons pas la main entre la Providence et son &oelig;uvre.
+L'&oelig;uvre que vous voudrez faire sera précaire; l'&oelig;uvre qu'elle
+accomplira elle-même par la main des peuples et par la main de son
+premier ministre, le temps, sera durable. Qui a donné au Piémont le
+droit de juger ou de préjuger de la volonté des Toscans, des Romains,
+des Napolitains, des Siciliens, et de préjuger de la volonté vraie de
+ces peuples à son profit? Le jugement des intéressés exprimé par des
+armées et rédigé par des conquêtes est suspect à tout le monde.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle
+ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à
+cultiver un jardin royal pour toute instruction <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> politique,
+monte, encore enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un
+orage; qu'ensuite il jette une constitution hasardée à ses peuples pour
+apaiser l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements
+royaux derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant
+qu'elle les ramasse;</p>
+
+<p>Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres
+incapables ou perfides;</p>
+
+<p>Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se
+joindre à ses ennemis;</p>
+
+<p>Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des
+Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir;
+qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères,
+ses jeunes s&oelig;urs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec
+la majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa
+patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les
+Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté
+les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre,
+avec ses armées dans le royaume, et <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> vienne, auxiliaire de
+l'expulsion, écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le
+dernier palais d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son
+parent innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par
+ses canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation
+impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même
+de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la
+diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles
+audaces contre le droit des peuples?&mdash;Aussi voyez comme l'orgueil
+national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile
+commence à protester par son soulèvement de c&oelig;ur contre une annexion
+aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur
+paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!</p>
+
+<p>Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son
+libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par
+un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume,
+ces millions d'hommes de c&oelig;ur, regardant disposer <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> d'eux
+comme d'un troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le
+roi de Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs
+pareils de population, contre tout droit et contre toute nature,
+peuvent-ils faire augurer au monde politique pour une unité monarchique
+de l'Italie, dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente
+pour tête que des gueules de canon?</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Mais, si cette unité piémontaise de l'Italie, conception désespérée
+d'une péninsule justement impatiente de nationalité qui ressuscite, ne
+présente à l'Italie monarchisée qu'une perspective de déchirement
+intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne présente, au premier
+grand trouble européen, que la perspective d'un reflux redoutable de
+l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unité de la monarchie
+de Turin, à Naples, à Palerme, à <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Rome, à Florence, à Milan,
+présente-t-elle à la diplomatie pacifique de la France dans un prochain
+avenir?</p>
+
+<p>Examinons, et récapitulons:</p>
+
+<p>Nous avons vu que l'alliance autrichienne était la seule alliance
+d'équilibre et de paix pour la France, d'ici à très-longtemps.</p>
+
+<p>Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tête d'un roi de Piémont,
+rend à jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche.</p>
+
+<p>Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tête d'un roi
+soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Piémontais,
+tendra éternellement par sa nature à inquiéter l'Autriche, non-seulement
+en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, dès
+aujourd'hui, former des légions hongroises et proclamer hautement le
+plan d'insurger la Hongrie et de démembrer l'Autriche?</p>
+
+<p>Or la seule menace d'insurger la Hongrie précipite de nouveau l'Autriche
+dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes
+français et italiens, complices à leur insu de cette pensée
+antifrançaise et antiitalienne: «Prenez-y garde! la première
+insurrection <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> fomentée par vous en Hongrie refait la sainte
+alliance.</p>
+
+<p>«La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-là tous leurs ressentiments,
+pour écraser de leurs armées combinées les mouvements de la Hongrie, qui
+pourraient remuer aussi la Pologne.&mdash;Avais-je tort? Demandez-le au
+congrès de Varsovie: tout son mystère est percé à jour par qui sait lire
+à travers les murailles.»</p>
+
+<p>La monarchie unitaire piémontaise en Italie, à la tête de cinq cent
+mille hommes, et l'Autriche toujours menacée, seraient donc sans cesse
+l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se défendre et
+reconquérir.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Qu'en résultera-t-il pour nous, France?</p>
+
+<p>Serons-nous alliés à tout prix de la monarchie unitaire du Piémont en
+Italie?</p>
+
+<p>Serons-nous alliés de l'Autriche?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Si nous sommes alliés de l'Autriche, nous agirons contre notre
+nature et contre nos intérêts en aidant l'Autriche à reprendre une
+situation prépondérante en Italie.</p>
+
+<p>Si nous sommes alliés de l'unité monarchique piémontaise en Italie, nous
+serons quatre puissances militaires réunies en une seule agression
+contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie.</p>
+
+<p>Qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>Nous anéantirons inévitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance
+contre elle. Or, l'Autriche anéantie stupidement par nous,
+qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que
+toute chose au monde.</p>
+
+<p>Premièrement, nous aurons fait cette monstruosité antifrançaise, l'<span class="smcap">unité
+de l'Allemagne</span> sous la main anglaise de la Prusse, c'est-à-dire l'unité
+de cinquante millions d'Allemands liés à l'Angleterre contre trente-six
+millions de Français seuls dans le monde.</p>
+
+<p>Secondement, nous aurons renversé, en détruisant l'Autriche, notre seul
+boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et
+sur l'Italie. Le monde sera, quand <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> la Russie voudra, moscovite.
+Il n'y aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien
+la France, sans alliance, sera obligée de descendre à la subalternité
+des puissances secondaires; ou bien encore la France, comme après
+Azincourt, sera obligée de se reconquérir elle-même par une énergie qui
+est en elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son
+sang.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous aura coûté la monarchie unitaire du Piémont en Italie!
+Je défie le logicien diplomate le plus intrépide d'arriver pour la
+France à un autre résultat d'une monarchie unitaire italienne suscitée
+par l'Angleterre et réalisée dans la maison de Savoie.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Quelle doit donc être, dans une crise si délicate, si compliquée et si
+destructive de l'équilibre européen, la conduite diplomatique de la
+France?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Cette conduite nous est tracée par les considérations
+très-irréfutables que nous venons de dérouler devant vous.</p>
+
+<p>Ces considérations, je les récapitule en finissant:</p>
+
+<p>L'alliance russe est prématurée de plusieurs siècles pour la France.
+Cette alliance livrerait l'Orient à la Russie sans fortifier la France
+en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimitié à
+mort de l'Angleterre.</p>
+
+<p>L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa
+situation géographique, la pointe de l'épée russe sur le c&oelig;ur de la
+France; puisque, par son ambition et par ses affinités traditionnelles,
+la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa
+rivalité germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unité
+allemande, unité que nous devons craindre comme la mort.</p>
+
+<p>L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature,
+ne peut pas abdiquer la prépondérance sur les mers, et que la France,
+par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prépondérance sur le continent.</p>
+
+<p>Deux rivalités légitimes et organiques s'opposent <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> ainsi à la
+sincérité d'une alliance anglo-française.</p>
+
+<p>Ces deux grands peuples peuvent être pacifiés, jamais alliés, tant que
+la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre
+voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui;
+l'alliance, non! Ces deux individualités ne sont pas condamnées à se
+faire la guerre, mais elles sont destinées à se faire toujours
+contre-poids.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqué les
+pensées gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en
+Europe, et même d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas,
+l'alliance autrichienne est la seule qui réponde à la fois à tous les
+intérêts légitimes de l'Autriche et à tous les intérêts de sérieuse et
+de légitime grandeur de la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> La France seule empêche la Prusse de conspirer l'unité allemande
+par l'anéantissement de l'Autriche;</p>
+
+<p>La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie;</p>
+
+<p>La France prévient, de concert avec l'Autriche, le démembrement européen
+de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire à la Russie, toujours
+convoitante.</p>
+
+<p>Tous ces intérêts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne.</p>
+
+<p>De son côté, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne méridionale contre
+la Prusse, empêche l'accomplissement fatal de l'unité allemande, qui
+serait la fin de tout équilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et
+sur le Danube ottoman. L'Autriche est le <i>nec plus ultra</i>, la colonne
+d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard
+découvrirait la France.</p>
+
+<p>L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie.
+Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc nécessaires
+l'une à l'autre.</p>
+
+<p>Le seul obstacle de l'alliance entre la France <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> et l'Autriche,
+c'était l'Italie. Cet obstacle est à moitié renversé depuis la campagne
+de France en Italie, et depuis le refoulement des prétentions
+autrichiennes au pied des Alpes et sur l'extrême rive de l'Adriatique.</p>
+
+<p>Rien de plus négociable aujourd'hui qu'une constitution géographique de
+la Vénétie qui donne à la fois satisfaction à l'indépendance fédérative
+de l'Italie, et satisfaction à la dignité nationale et à la sécurité
+militaire de cette frontière de l'Allemagne du midi.</p>
+
+<p>Si la France met à ce prix une alliance permanente avec le cabinet de
+Vienne, l'Autriche donnera la main à la seule main qui peut la sauver
+d'immenses hasards.</p>
+
+<p>L'article unique de ce traité d'alliance indissoluble est celui-ci:</p>
+
+<p>La France sanctionne, en cas de guerre défensive contre la Prusse,
+toutes les conquêtes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne.
+L'Autriche sanctionne, en cas de guerre défensive avec la Prusse, toutes
+les conquêtes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> XXVIII</h4>
+
+<p>Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un siècle; car ce sera
+la coalition éventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six
+cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre, à cause de la
+Belgique; ni la Prusse, à cause des limites du Rhin; ni la Russie, à
+cause du Danube, ne porteront défi à ces douze cent mille hommes,
+soldats de la paix.</p>
+
+<p>Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend
+maîtresses de l'équilibre du monde, ou maîtresses de leur agrandissement
+pour venger cet équilibre! Croyez-moi, voilà l'alliance du destin de
+l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la
+venger!</p>
+
+<p>L'unité monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une
+menace perpétuelle à l'Autriche, si la France préfère l'alliance de
+<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> guerre de Turin à l'alliance de paix avec l'Autriche.</p>
+
+<p>La France doit-elle autre chose à l'Italie que la liberté et
+l'indépendance?</p>
+
+<p>Doit-elle un trône de trente millions d'hommes à la maison de Savoie?</p>
+
+<p>Lui doit-elle à tout prix des conquêtes italiennes faites contre son
+avis, contre ses intérêts français, contre le droit des nations, contre
+la liberté même des États italiens, qui préféreraient à la monarchie
+piémontaise un gouvernement propre?</p>
+
+<p>Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Piémont. Le roi de
+Piémont abuse évidemment de l'héroïsme; brave comme s'il n'était que
+soldat, et encouragé à tout oser par l'Angleterre, à qui tout convient
+de ce qui peut nous nuire, le roi de Piémont, comme le grand Condé, qui
+jetait son chapeau au milieu de la mêlée, a jeté sa couronne de
+Sardaigne par-dessus les Apennins à Florence, à Rome, à Naples, à
+Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce
+à la France à la lui rapporter?</p>
+
+<p>Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> un intérêt italien,
+ni un intérêt français: c'est un intérêt anglais et une folie sarde.</p>
+
+<p>L'intérêt italien, c'est une confédération italienne, une république
+d'États avec une diète nationale. Une telle fédération est le droit de
+l'Italie indépendante, constituée; la confédération garantit l'Italie
+contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-même
+sont intéressées à reconnaître cette fédération pacificatrice, qui
+garantit l'inviolabilité de l'Italie contre tout le monde, et qui leur
+défend à elles-mêmes d'attenter à l'Italie libre, mais qui ne leur
+défend plus de former l'alliance de l'équilibre et de la paix.</p>
+
+<p>Le seul obstacle à l'alliance franco-autrichienne, c'était l'Italie;
+depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le
+Piémont cesse d'en affecter la domination. Une négociation forte et
+prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vénétie,
+rendue à elle-même, et non annexée au Piémont. Assez combattu!
+négocions. Mais négocions pour une Italie libre, et non pour une Italie
+sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> XXIX</h4>
+
+<p>Nous sommes les diplomates de l'équilibre et de la paix; nous n'en
+rougissons pas devant les fanatiques du détrônement universel,
+transformés tout à coup en fanatiques du trône unique. Nous croyons que
+la forme fédérative, cette république de nations, est la seule forme qui
+assurera dignement la durée de l'indépendance italienne, et la seule
+aussi qui ne livre pas à l'Angleterre une position continentale neuve et
+menaçante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la
+monarchie militaire et unitaire du Piémont écartée, le système fédéral
+n'éprouvera aucune opposition sérieuse de l'Europe, excepté de la part
+de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vénétie se dénouera
+plus aisément par la négociation qu'elle ne se tranchera par la guerre.
+<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Nous croyons qu'une fois cette question de la Vénétie partagée
+ou résolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830,
+l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et
+de la grandeur des deux peuples.</p>
+
+<p>Nous le croyons avec tant de foi que, malgré notre amour de la paix, si
+le Piémont et l'Angleterre s'obstinaient, le Piémont par ambition,
+l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prévision de nos
+embarras, à ruiner le système d'une Italie fédérale, à élever avec les
+débris de tant d'États un trône, italien de nom, anglais de base,
+antifrançais d'intention, sur toute la péninsule; et si le Piémont et
+l'Angleterre mettaient l'élévation de ce trône au prix de la paix ou de
+la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirions
+franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit
+être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous
+dirons: Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!...</p>
+
+<p>La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce
+n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir.
+Qu'est-ce <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de
+notre sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place
+à l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. Le système fédératif,
+républicain ici, monarchique là, fait de la péninsule régénérée les
+<span class="smcap">États-Unis italiens</span>. Cela ne vaut-il pas le trône improvisé et précaire
+de la maison de Savoie?</p>
+
+<p>Les <span class="smcap">États-Unis italiens</span> seront défendus par tout le monde, même par
+l'Autriche. Le trône unique de la maison de Savoie sera continuellement
+contesté par l'Italie, éternellement menacé par tout le monde; ce ne
+sera qu'une dictature imposée aux peuples d'Italie par des baïonnettes,
+au lieu d'une liberté fédérale laissant à chaque nationalité italienne
+son caractère, sa noblesse et sa dignité.</p>
+
+<p>L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre à perpétuité.
+Choisissez!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> XXX</h4>
+
+<p>Ainsi aurait parlé M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix
+du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrès!</p>
+
+<p>Les <i>États-Unis italiens</i>, voilà le mot de la situation, voilà la
+politique de la France, voilà la gloire et la liberté de l'Italie. Le
+reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> LXII<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>CICÉRON</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cicéron est le plus grand <i>homme littéraire</i> qui ait jamais existé parmi
+les hommes de toutes les races humaines et de tous les siècles, si nous
+en exceptons peut-être <i>Confucius</i>. Les uns ont été plus poëtes, les
+autres aussi éloquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi
+philosophes, ceux-là aussi écrivains; mais nul, sans en excepter
+Voltaire, n'a été, dans tous les exercices de la pensée, de la parole ou
+de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi élevé, aussi universel,
+aussi complet <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> que Cicéron. C'est le nom culminant de toute
+littérature antique; il résume en lui deux mondes, le monde grec et le
+monde romain. Celui qui connaîtrait bien les &oelig;uvres de Cicéron
+connaîtrait à peu près tout ce que les hommes ont pensé, dit et écrit de
+plus juste et de plus parfait sur ce globe, avant l'Évangile.</p>
+
+<p>Nous allons essayer de vous faire apprécier ce grand esprit; si nous y
+réussissons, vous pourrez dire que vous avez vécu avec la meilleure
+compagnie de tous les siècles, avec la plus haute personnification de
+l'homme de lettres.</p>
+
+<p>Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons écrite dans un autre
+ouvrage. Grâce à cette étude approfondie de sa vie et grâce à sa
+correspondance, nous le connaissons comme s'il eût été un de nos
+collègues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie
+privée.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne réunit autant de
+facultés diverses et <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> puissantes que Cicéron. Poëte, philosophe,
+citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de
+la république, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte,
+orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur
+d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement
+et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement
+des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt
+aux affaires publiques de sa patrie, qui étaient alors les affaires de
+l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et
+ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la
+Divinité, à mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-même!</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la
+contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des
+indécisions regrettables, à la fin de sa vie, envers les tyrans de sa
+patrie. Mais ces deux <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> fautes, si on étudie bien son histoire, ne
+sont pas les fautes de son caractère: elles sont surtout les fautes de
+son temps.</p>
+
+<p>La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où une
+religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines, n'avait
+pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité,
+qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans
+la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de
+Dieu.</p>
+
+<p>Et, quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies
+qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la
+république romaine, à la corruption des m&oelig;urs, à la lâcheté du
+peuple, à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste
+envers ce grand homme. À aucune époque de sa carrière civile il n'a
+montré devant son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il
+ne faiblit pas devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette
+force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la république
+contre César, il lui fallait un point d'appui dans la république: il n'y
+en avait plus. Ce n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span>
+ce fut le point d'appui. On peut plaindre le temps, mais non accuser le
+citoyen.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut
+propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir
+dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces
+divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent
+un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le
+décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là
+est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur,
+celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la
+fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces
+aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand
+détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On
+n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de
+dépasser quand <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> il créait une intelligence plus universelle ou
+une âme plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers,
+écrivait l'<i>Anti-Caton</i>, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des
+poëmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au
+barreau, haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement
+au sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en
+Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de
+littérature à Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie
+qui faisait l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il
+était plus universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de
+l'antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle,
+nous effacerons ces barrières jalouses et arbitraires que notre
+civilisation moderne place entre les facultés de la nature et les
+services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa
+patrie.</p>
+
+<p>Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un
+magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte
+d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des
+rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et plus
+beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un
+fragment, mais un ensemble.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres
+de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle
+qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a
+besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses
+traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par
+l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son
+image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à
+recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez,
+aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en
+lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se
+répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore,
+passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce
+détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> amaigries par
+les contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux
+harangues. Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que
+l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée,
+qui se posait et qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On
+voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute
+l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se
+levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole.</p>
+
+<p>Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de
+clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait
+quand il traversait la place pour monter aux <i>rostres</i>. Il tenait à la
+main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes,
+ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de
+ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique,
+n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de
+l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les
+offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à
+plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les
+couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> aux
+oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à
+cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies
+et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice,
+toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui
+n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour
+se rendre visible à l'humanité.</p>
+
+<p>Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la
+fréquentation du <i>forum</i>, à juger ses orateurs en artiste, appréciait
+dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait
+l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur
+et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa
+majesté.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome,
+nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par
+le courage et la vertu, comme <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> toutes les mères où se moulent les
+grands hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice,
+dit la rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant,
+le salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet
+enfant répandaient dans le c&oelig;ur de sa mère et de sa nourrice on ne
+sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées.</p>
+
+<p>Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait
+obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans
+rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une
+fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré
+la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome,
+cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois
+déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient
+distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes
+inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à
+Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit
+isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant
+d'y faire éclore un fruit consommé. <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> En remontant de quelques
+générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le
+grand homme que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi
+dans la famille poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de
+seconde inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père,
+et surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus
+frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de
+beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'&oelig;uvre dans
+les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard
+de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans
+une seule âme les vertus des âmes de cent générations.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de
+Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le
+c&oelig;ur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et
+romaines l'enfant, qui <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> promettait de bonne heure tant de gloire
+à sa maison.</p>
+
+<p>La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la
+littérature latine a été depuis pour nous: la tradition de l'esprit
+humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées.</p>
+
+<p>La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion
+plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut, en sortant du
+berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses
+intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement
+reconnue autour de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire,
+dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie.</p>
+
+<p>Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes
+<i>roi des écoliers</i>; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des
+leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et
+ils lui faisaient d'eux-mêmes cortége jusqu'à la porte de sa maison,
+comme au patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée
+parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on
+l'acclame comme un phénomène; et, comme les phénomènes sont isolés et
+ne se <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi
+les hommes, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune
+Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et
+aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine!</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe
+du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les réalités
+futures de l'existence; elle remue les fantômes de toutes choses avant
+de remuer les choses elles-mêmes; elle est le prélude des pensées et le
+pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron,
+Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la poésie: c'est
+le luxe des séves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les
+orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois
+dans sa vie!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> IX</h4>
+
+<p>Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si
+souverain orateur que parce qu'il fut poëte. La poésie est l'arsenal de
+l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud:
+partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poëtes; ce qu'on retient
+à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes
+d'être chantées et perpétuées par des vers.</p>
+
+<p>En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le
+placèrent, disent les histoires, parmi les poëtes renommés de son temps.
+Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.</p>
+
+<p>Il étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette
+science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de
+Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores
+à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant
+tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur
+la terre, pour se <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> former à lui-même dans son âme un trésor
+intarissable de vérités, d'exemples, d'images, d'élocution, de beauté
+morale et civique, il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ce
+trésor pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre
+gloire, immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des
+buts et un des prix de la vertu.</p>
+
+<p>Il suivait assidûment aussi, à la même époque, les séances des tribunaux
+et les séances du <i>forum</i>, ce tribunal des délibérations politiques
+devant le peuple écoutant, regardant agir les grands maîtres de la
+tribune de son temps, Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout
+Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses
+traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple, et il
+s'étudiait, en rentrant chez lui, à reproduire de mémoire sous sa plume
+les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son
+esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte
+s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres
+et sur les destinées de Marius, son grand compatriote.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> X</h4>
+
+<p>Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent
+les empires ou les républiques, au moment où leurs institutions les ont
+élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence
+permet à un peuple de parvenir. Arrivées à ce point culminant de leur
+existence et de leur principe, les nations commencent à chanceler sur
+elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un
+vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature.
+C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les
+plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus
+atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron
+apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de
+la décomposition de la république romaine; en sorte que son histoire,
+mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, est
+à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables
+de <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands
+crimes, des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes
+de Rome.</p>
+
+<p>La liberté, la servitude de l'univers, se conquièrent, se perdent, se
+jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme
+d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'écho de
+l'univers.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Le principe de la république romaine était l'annexion d'abord de
+l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la
+domination des Romains. Grandir était leur loi; on ne grandit en
+territoire que par la guerre, la guerre était donc la fatalité de ce
+peuple. D'abord défensive dans ses commencements, la guerre romaine
+était devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la
+gloire donne la popularité; la popularité donne aux ambitieux la
+puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution: il
+donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait, des
+triomphateurs, des candidats à la tyrannie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> XII</h4>
+
+<p>Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre
+universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes
+aussi, étaient devenues nécessaires.</p>
+
+<p>De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la
+liberté et au pouvoir tout moral des lois.</p>
+
+<p>Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises
+ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et
+du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions
+militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles.</p>
+
+<p>Celles qui étaient licenciées, après qu'on leur avait partagé des
+terres, formaient, dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome, des
+noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à
+donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> aux
+tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux.</p>
+
+<p>Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et
+subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient
+destinées à subjuguer le monde.</p>
+
+<p>Les Romains avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur
+renvoyait des tyrans domestiques. Déjà l'épée se jouait des lois; déjà,
+sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux
+et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats.
+Les gouverneurs de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient
+leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome
+n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais
+où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions,
+où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux
+étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps.</p>
+
+<p>Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron revêtit
+la robe virile pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de
+magistrat sur la scène du temps.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> XIII</h4>
+
+<p>Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et
+avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait
+pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le
+sénat. Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légions à la
+démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses
+assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie.</p>
+
+<p>Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui
+avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées
+contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les
+égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le
+rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé
+les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis
+abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple,
+et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés,
+subjugués, ensanglantés par lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Une guerre qu'on appelait la <i>guerre sociale</i>, guerre des
+auxiliaires de la république contre Rome elle-même, avait compliqué
+encore, par l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de
+passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les
+bons citoyens de Rome s'enrôlèrent pour défendre la patrie, même sous la
+dictature d'un tyran.</p>
+
+<p>Cicéron suivit dans le camp de Sylla son modèle et son maître, l'orateur
+Hortensius. Il en revint, avec les légions victorieuses de Sylla, pour
+assister avec horreur à l'éclipse de toute liberté, aux dictatures, aux
+proscriptions, aux égorgements de Rome.</p>
+
+<p>Son extrême jeunesse et sa vie studieuse à Arpinum le dérobèrent, non au
+malheur, mais au danger du temps. Il reparut à Rome après le
+rétablissement violent, mais régulier, des choses et du sénat par Sylla.</p>
+
+<p>Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par
+l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi
+à l'estime et à la reconnaissance du peuple avant de briguer ses
+suffrages pour les magistratures. Il publia en même temps des livres
+sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoire, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> qui
+décelaient la profondeur et l'universalité de ses études.</p>
+
+<p>Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les
+plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection,
+inconnue jusqu'à ce jeune homme, dans la discussion des causes privées.
+Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des
+témoignages, élévation des pensées, puissance des raisonnements,
+harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de
+l'esprit, pathétique du c&oelig;ur, grâce et insinuation des exordes, force
+et foudre des péroraisons, beauté de la diction, majesté de la personne,
+dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au
+sommet de l'art et de la renommée.</p>
+
+<p>Ses discours, préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à
+loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés
+studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris
+fragments par fragments, tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins,
+tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis,
+soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en
+public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>
+foule, enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille
+de l'imprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité
+de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ces discours
+existent, revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des
+événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils
+forment des volumes; ils sont restés monuments de l'esprit humain.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du
+jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps
+fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de
+clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur,
+ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort
+pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son
+exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop
+tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue
+gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ses
+amis d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée
+pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait
+légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait
+osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la
+Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et
+à visiter Athènes.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus
+renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui
+dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses
+immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à
+la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui
+n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se
+proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir
+à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans
+la recherche du vrai, dans la jouissance <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> de l'art. Mais sa
+santé se rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus
+célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre
+discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration
+pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait
+vaincus par les armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il
+leur donnait des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction,
+d'harmonie, d'intonation, de geste.</p>
+
+<p>La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et
+qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva
+Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et
+il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les
+grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si
+ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et
+ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité,
+objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de
+Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre
+part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> «Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus
+grande gloire et la plus honnête?&mdash;En suivant toujours tes propres
+inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle.</p>
+
+<p>Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en
+effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne
+s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne
+faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les
+jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.</p>
+
+<p>On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des
+hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses
+immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme <i>grécisé</i>, philosophe
+spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire
+méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.</p>
+
+<p>Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> continua à se
+perfectionner en silence par le seul amour du beau et du bien.</p>
+
+<p>Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène
+romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les
+intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait
+d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait
+à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui
+achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui
+consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse
+de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui
+ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses,
+qu'on nomme le beau.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le
+conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas
+priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux,
+l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu
+et l'éloquence ne lui avaient été données, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> lui disaient-ils,
+que comme deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre
+les hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie,
+entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»</p>
+
+<p>Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la <i>questure</i> la même année
+où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles
+Hortensius et Cotta, sollicitèrent le <i>consulat</i>, première magistrature
+de Rome, qui durait un an.</p>
+
+<p>Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps
+ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant
+tous les trois.</p>
+
+<p>La <i>questure</i> était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat.
+Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et
+d'approvisionner Rome.</p>
+
+<p>Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la
+Sicile à Cicéron.</p>
+
+<p>Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple
+romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout
+entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de
+rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique.
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Il y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands
+génies que la mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit
+restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.</p>
+
+<p>Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse
+faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce
+nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une
+immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions,
+dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses
+agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple
+mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses
+yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune
+modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que
+sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette
+maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui
+assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le
+nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter
+par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le
+plus dans la foule, et de les <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> saluer tous par leur nom quand
+ils l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un
+affranchi, qu'on appelait le <i>nomenclateur</i>, et qui suivait toujours les
+candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix
+basse, le nom des citoyens.</p>
+
+<p>Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages
+personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut
+jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la
+justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix
+pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés
+et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton,
+Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre,
+d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant
+son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche
+et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre
+les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de
+campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le
+bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe,
+séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> ces
+retraites comme un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence,
+les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à
+l'entretien avec ses amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la
+promenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il
+avait recueillies, d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant
+aucune pour le travail, le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec
+le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le
+bruit du jour dans toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps
+reprenait l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette
+vibration nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des
+vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec
+les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas
+encore envié.</p>
+
+<p>La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa
+vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa
+carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par
+le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de
+mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> XVIII</h4>
+
+<p>De charge en charge, par la protection de Pompée, chef de l'aristocratie
+conservatrice de Rome, Cicéron fut élevé à la charge suprême de la
+république, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles
+furent l'occasion de sa plus vive éloquence d'homme d'État.</p>
+
+<p>Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé,
+factions représentées dans Marius, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt
+après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des
+patriciens et des plébéiens qui déchiraient la république depuis
+quelques années, il y avait à Rome une faction de l'anarchie, de la
+démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui
+n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre
+sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du
+gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne
+toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> d'abord la populace, écume du peuple, qui s'imprègne et qui se
+corrompt de tous les vices du temps, et qui flotte, à la surface des
+grandes villes, au vent de toutes les séditions.</p>
+
+<p>C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves,
+rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et
+toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient pas
+pour leur faire leur juste place.</p>
+
+<p>C'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de
+Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans
+certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur
+médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant
+épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur
+fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux
+séditions de la patrie.</p>
+
+<p>Enfin c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de
+Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant
+gardé le crédit en perdant les vertus de leur ancêtres, corrompus de
+m&oelig;urs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de
+scandales, indifférents d'opinions, avides de fortune, trahissant
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> leur sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom,
+se faisaient les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices
+masqués ou démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue
+et leur grandeur future dans l'abîme de leur patrie!</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir,
+les ferments et les fauteurs de bouleversements.</p>
+
+<p>Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions liguées pour la
+ruine de la république, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef,
+était Catilina.</p>
+
+<p>Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace
+effrontée, audace que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme,
+d'une renommée militaire, seule qualité qu'on ne peut lui contester,
+d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices
+dans les parties honteuses du c&oelig;ur humain; soupçonné, sinon
+convaincu, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> du meurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie
+Appienne, d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes
+que des crimes; mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa
+popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de
+liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs,
+sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse
+renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont
+beaucoup l'accusaient tout bas.</p>
+
+<p>Catilina était encore préteur: il avait élevé son ambition jusqu'au
+consulat.</p>
+
+<p>À peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand
+orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir,
+d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les
+soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves, à l'assassinat de
+Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une
+occasion de revanche, et une dictature de crimes pour lui et pour ses
+complices.</p>
+
+<p>Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins un
+confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> XX</h4>
+
+<p>À l'immense rumeur d'une si vaste conspiration, dont les têtes seules
+étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout l'existence,
+Cicéron rassemble le sénat, et somme Catilina d'avouer ou de désavouer
+son crime. «Mon crime? répond insolemment le factieux; est-ce donc un
+crime de vouloir donner une tête à la puissance décapitée de la
+multitude, quand le sénat, qui est la tête du gouvernement, n'a plus de
+corps et ne peut rien pour la patrie?»</p>
+
+<p>À ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace,
+donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.</p>
+
+<p>Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa
+patrie; il envoie à Manlius, un de ses complices, qui commandait un
+corps de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de
+marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un
+des conjurés, qui doit à <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> heure fixe en rassembler le peuple et
+diriger les mouvements. Les armes, les torches, sont prêtes; les
+édifices, les victimes, comptés: Cicéron est la première de ces
+victimes. C'est dans le sang de son premier citoyen que les scélérats
+doivent éteindre les lois antiques de Rome.</p>
+
+<p>Une femme illustre, maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au
+complot, court dans la nuit avertir Cicéron de fermer le lendemain sa
+maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du
+jour à la porte du consul, dont ils avaient promis la tête; ils trouvent
+cette porte gardée par une poignée de bons citoyens. Cicéron vivant, la
+ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le sénat un
+guide. L'exécution du complot est ajournée.</p>
+
+<p>Cicéron n'ajourne pas la vigilance; il convoque le sénat, à la première
+heure du jour, dans le temple fortifié de Jupiter Stator, ou
+conservateur de Rome.</p>
+
+<p>Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves contre
+lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul.</p>
+
+<p>À son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina,
+comme pour se préserver de la contagion ou même du soupçon du crime.
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur.</p>
+
+<p>Cicéron, indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi
+public la terrible et éloquente apostrophe qui a laissé sur le nom de
+Catilina la même trace que le feu du ciel laisse sur un monument
+foudroyé. La pensée s'y précipite sans haleine en paroles courtes, comme
+si l'impatience et l'indignation essoufflaient le génie. En voici
+quelques mots qui feront juger l'orateur et le criminel:</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
+temps ta rage éludera-t-elle nos lois? À quel terme s'arrêtera ton
+audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les
+forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni
+ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour
+cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien
+n'a pu t'ébranler? Tu ne vois <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> pas que tes projets sont
+découverts? Ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de
+toutes parts! Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la
+nuit dernière et celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu t'es
+rendu? quels complices tu as réunis? quelles résolutions tu as prises? Ô
+temps! ô m&oelig;urs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul
+les voit, et Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat;
+il est admis au conseil de la république; il choisit parmi nous et
+marque de l'&oelig;il ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de
+courage, nous croyons faire assez pour la patrie si nous évitons sa
+fureur et ses poignards! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû
+t'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux
+nous frapper. Le premier des Gracques essayait contre l'ordre établi des
+innovations dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P.
+Scipion, qui cependant n'était pas magistrat, l'en punit par la mort. Et
+lorsque Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre de carnage et
+d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas!</p>
+
+<p>«Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la république
+des changements <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> que méditait Spurius Mélius, le tua de sa
+propre main: de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il
+n'est plus ce temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper
+avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharné.
+Aujourd'hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un
+pouvoir terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet ordre,
+ne manquent à la république; nous seuls, je le dis ouvertement, nous
+seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs.....
+......Rappelle à ta mémoire l'avant-dernière nuit, et tu comprendras que
+je veille encore avec plus d'activité pour le salut de la république que
+toi pour sa perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit tu te rendis (je
+te parlerai sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se
+réunirent en grand nombre les complices de tes criminelles fureurs.
+Oses-tu le nier? Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le
+nies; car je vois ici dans le sénat des hommes qui étaient avec toi.
+Dieux immortels! Où sommes-nous? Dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous?
+Quel gouvernement est le nôtre? Ici, Pères conscrits, ici même, parmi
+les membres de cette assemblée, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> dans ce conseil auguste où se
+pèsent les destinées de l'univers, des traîtres conspirent ma perte, la
+vôtre, celle de Rome, celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul
+les voit et prend leur avis sur les grands intérêts de l'État; quand
+leur sang devrait déjà couler, il ne les blesse pas même d'une parole
+offensante. Oui, Catilina, tu as été chez Léca l'avant-dernière nuit; tu
+as partagé l'Italie entre tes complices; tu as marqué les lieux où ils
+devaient se rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que
+tu emmènerais avec toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun
+allumerait l'incendie; tu as déclaré que le moment de ton départ était
+arrivé; que, si tu retardais de quelques instants, c'était parce que je
+vivais encore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains qui, pour
+te délivrer de cette inquiétude, t'ont promis de venir chez moi cette
+nuit-là même, un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit. À
+peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me suis entouré d'une
+garde plus nombreuse et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui,
+sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour
+m'arracher la vie. Je les ai nommés d'avance à plusieurs de nos
+premiers <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> citoyens, et j'avais annoncé l'heure où ils se
+présenteraient................</p>
+
+<p>«Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de
+l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui
+ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du
+consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des
+Comices, armé d'un poignard? que tu avais aposté une troupe d'assassins
+pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le
+repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton
+bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes;
+ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis.
+Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul,
+n'as-tu pas attenté à ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de
+toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse
+semblait rendre inévitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes
+succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé.
+Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts.
+Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il été arraché
+de tes mains! Combien de fois un hasard <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> imprévu l'en a-t-il
+fait tomber! Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt.
+Dis-nous donc sur quel affreux autel tu l'as consacré, et quel v&oelig;u
+sacrilége t'oblige à le plonger dans le sein du consul!</p>
+
+<p>«À quelle vie, Catilina, es-tu désormais condamné! car je veux te parler
+en ce moment, non plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec la
+pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer dans le sénat: eh bien,
+dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches,
+quel est celui qui a daigné te saluer? Si personne, avant toi, n'essuya
+jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du sénat prononce
+le flétrissant arrêt si fortement exprimé par son silence? N'as-tu pas
+vu, à ton arrivée, tous les siéges rester vides autour de toi? N'as-tu
+pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort,
+quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser désert tout ce côté
+de l'enceinte? Comment peux-tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te
+le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te
+redoutent, je me croirais forcé d'abandonner ma maison; et tu ne crois
+pas devoir abandonner la ville! Si mes concitoyens, prévenus d'injustes
+soupçons, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> me haïssaient comme ils te haïssent, j'aimerais mieux
+me priver de leur vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités; et
+toi, quand une conscience criminelle t'avertit que depuis longtemps ils
+ne te doivent que de l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux
+pour qui ton aspect est un cruel supplice! Si les auteurs de tes jours
+tremblaient devant toi, s'ils te poursuivaient d'une haine
+irréconciliable, sans doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs
+yeux. La patrie, qui est notre mère commune, te hait: elle te craint;
+depuis longtemps elle a jugé les desseins parricides qui t'occupent tout
+entier. Tu te révolteras contre son jugement! tu braveras sa puissance!
+eh quoi! tu mépriseras son autorité sacrée! Je crois l'entendre en ce
+moment t'adresser la parole: Catilina, semble-t-elle te dire, depuis
+quelques années, il ne s'est pas commis un forfait dont tu ne sois
+l'auteur, pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul as eu le
+privilége d'égorger impunément les citoyens, de tyranniser et de piller
+les alliés. Contre toi les lois sont muettes et les tribunaux
+impuissants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d'outrages
+méritaient toute ma colère: je les ai dévorés en silence. Mais être
+condamnée à de <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> perpétuelles alarmes à cause de toi seul, ne
+voir jamais mon repos menacé que ce ne soit par Catilina, ne redouter
+aucun complot qui ne soit lié à ta détestable conspiration, c'est un
+sort auquel je ne peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi des
+terreurs qui m'obsèdent: si elles sont fondées, afin que je ne périsse
+point; si elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre.»</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>À part un peu de déclamation plus oratoire que politique, l'éloquence
+humaine a-t-elle bouillonné jamais dans aucune poitrine en pareils
+accents? Voilà Cicéron orateur politique.</p>
+
+<p>Nous avons assisté de nos jours, dans un pays aussi lettré que Rome,
+dans des temps aussi révolutionnaires que le temps de Cicéron, à des
+scènes d'éloquence aussi décisives que celle du sénat romain, entre des
+hommes de bien, des hommes de subversion, des ambitieux, des factieux,
+des Catilinas, des Clodius, des Cicérons, des Pompées, des Césars
+modernes; nous <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> avons assisté, disons-nous, aux drames les plus
+tumultueux et les plus sanglants de notre époque: mais nous n'avons
+jamais entendu des accents où la colère et le génie oratoire, le crime
+ou la vertu vociférés par des lèvres humaines, fussent autant fondus en
+lave ou en foudre dans des harangues si ardentes d'invectives, si
+solennelles de vertu et si accomplies de langage!</p>
+
+<p>Il faut remonter à Vergniaud, parlant devant les assassins qui
+l'attendent à la porte de la Convention, pour comparer quelque chose à
+cette colère de la vertu et à ce défi à la mort. Les passions n'ont pas
+baissé de nos jours; mais l'éloquence littéraire a perdu les foudres
+dont Démosthène, Cicéron, Vergniaud, ébranlaient leurs tribunes et
+pulvérisaient les factions ou la tyrannie. Qu'est-ce que le harangueur
+parlementaire d'aujourd'hui (sauf de rares exceptions) auprès de ces
+héros du discours? Le métier tue l'art: la voix tonne, la poitrine n'y
+résonne pas; il y a un rôle dans la harangue, il n'y a point d'âme et
+par conséquent point d'immortalité. Essayez de relire, après que la
+vibration de la voix a cessé de tinter dans l'oreille: vous ne le pouvez
+pas; tout s'est évaporé avec le geste et le son de voix. L'engouement
+<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> de parti exalte de tels hommes comme des gladiateurs de
+théâtre. On les appelle des Cicérons et des Démosthènes: ils ne sont que
+des musiciens de phrases. Où sont-ils aux jours des tempêtes civiles?
+Ils sont disparus, ils sont muets, ils sont ensevelis dans l'ombre de
+leur Tusculum, adorant l'écho, suivant la timide sagesse de Pythagore.
+De là ils nourrissent de flatteries obligées l'espérance, toujours
+ajournée, des partis, dont ils se proclament les ministres, ministres
+des songes qui endorment depuis trente ans leurs clients... Et ils
+accusent les hommes de c&oelig;ur qui se jettent dans le gouffre pour le
+combler, et ils dénoncent à la haine ou à l'ingratitude des sectes ou
+des cours ceux qui se brûlent les mains en tirant leur patrie de
+l'incendie, allumé par les torches de leurs discours! Et ils conseillent
+les épurations à leur patrie, pour rester seuls à la perdre et à la
+flatter jusqu'à la fin! Voilà ces hommes!</p>
+
+<p>Mais revenons à l'éloquence patriotique et virile de Cicéron.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> XXIII</h4>
+
+<p>Catilina, frappé d'effroi par la parole de Cicéron, s'enfuit jusqu'en
+Toscane.</p>
+
+<p>Cicéron prend sur lui d'achever le coup d'État contre la démagogie en
+immolant les complices de Catilina.</p>
+
+<p>Se croyant sûr de l'appui de Pompée, il poursuit les démagogues jusque
+dans la personne de Clodius.</p>
+
+<p>Clodius était ami du jeune César.</p>
+
+<p>César, patricien corrompu, cherchait un appui dans la plèbe romaine; il
+commençait la tyrannie, comme elle commence toujours, par la licence; il
+soutenait, à ce titre, Clodius; il affectait de l'intérêt pour Catilina.</p>
+
+<p>Clodius ameutait le peuple contre Cicéron.</p>
+
+<p>Pompée s'isolait majestueusement à la campagne.</p>
+
+<p>Cicéron, poursuivi et menacé jusque dans sa maison par les sicaires de
+Clodius, invoquait en vain le peuple, qu'il avait sauvé: le peuple
+l'abandonnait lâchement à ses ennemis. Les consuls, intimidés,
+fermaient les yeux <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> pour ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas la
+force de punir. Cicéron fut obligé de s'exiler. Un <i>plébiscite</i> rédigé
+par Clodius lui interdit le sol romain jusqu'à une distance de cinq
+cents milles.</p>
+
+<p>Le sauveur de Rome chercha asile en Grèce: c'était la patrie de son âme.</p>
+
+<p>Pendant qu'il débarquait au Pirée, port d'Athènes, Clodius, suivi d'une
+bande de populace, incendiait sa maison à Rome, ravageait ses maisons de
+campagne et faisait vendre à l'encan jusqu'à ses livres. Mais le respect
+pour Cicéron et la répugnance à s'enrichir de ses dépouilles étaient
+tels que les livres et les jardins restèrent sans acheteurs.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans
+sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui
+avaient appris à tant aimer.</p>
+
+<p>Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la
+terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare
+pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> du parti de
+Catilina et les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui
+demander compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de
+Lentulus et de Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de
+sang qui semblait le devancer et le poursuivre, et se réfugia à
+Thessalonique, colonie romaine au fond de la Méditerranée, au pied des
+montagnes de la Macédoine.</p>
+
+<p>«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher
+Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes
+malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter
+ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas
+moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon
+héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à
+l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces
+malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de
+mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à
+Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme
+ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut
+<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me
+reste de temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les
+finir!... Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais
+y a-t-il une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la
+mienne? Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence,
+doué de telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique,
+d'estime et d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?...
+Puis-je oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore
+aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à
+quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère,
+enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre
+inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes
+larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil),
+je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de
+désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je
+sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute
+que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> parlez,
+dans votre dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a
+faite de mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se
+lève accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le
+sentiment des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature
+qu'ils s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère
+présente comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes
+amis ne m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer
+le c&oelig;ur par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une
+résolution et une attitude de coupable suppliant, indignes de moi?
+Pourquoi n'ai-je pas affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je
+serais mort glorieusement à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de
+ma victoire!... Mais pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur
+moi plus que sur vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est
+moins pour m'accuser moi-même que pour me rendre ces fautes plus
+pardonnables en y associant un autre moi-même!...</p>
+
+<p>Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis
+rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire,
+<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> me poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne
+voudrais pas m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il
+arrivait quelque changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne
+fusse trop longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier
+dans votre maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien
+indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour
+être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma
+patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable
+existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement,
+ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus
+courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de
+la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou
+l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à
+moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon
+frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai
+pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> XXV</h4>
+
+<p>Mais au moment où Cicéron se préparait à mourir, pour se punir lui-même
+du crime de ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre
+infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome
+vers celui qui l'avait sauvée, par son éloquence et par son courage, de
+la nécessité des dictateurs ou de la honte des anarchies.</p>
+
+<p>Clodius, sans contre-poids, obligé d'enchérir chaque jour sur les
+démences et sur les excès de la veille, afin de rester à la tête de la
+populace, à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à
+fatiguer la licence elle-même et à inquiéter Pompée, non-seulement sur
+sa puissance, mais sur sa vie: il menaçait également César jusqu'au sein
+de son armée des Gaules. César, Pompée, le sénat, les patriciens
+opprimés, les plébéiens vertueux, se liguèrent sourdement pour inspirer
+au peuple l'horreur de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme
+qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangues, à la popularité
+perverse du tribun.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> XXVI</h4>
+
+<p>Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius,
+osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune.</p>
+
+<p>Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et qui
+avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses
+sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand
+proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita
+Fabricius de la tribune, dispersa le cortége des amis de Cicéron, et
+couvrit de cadavres la place publique.</p>
+
+<p>Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de
+Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés
+sur les marches de la tribune.</p>
+
+<p>Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son
+collègue.</p>
+
+<p>Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la
+main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin
+d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> À la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun
+Milon et du préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les
+satellites du démagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice
+dans Rome que celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une
+troupe de gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius.</p>
+
+<p>Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et
+encouragé à l'audace par l'indignation du peuple, qui commençait à
+rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron.</p>
+
+<p>Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du
+trésor public.</p>
+
+<p>Pompée lui-même sortit de son apathie, et rentra à Rome pour y rétablir
+les lois et pour y appuyer de l'autorité des armes le rappel de Cicéron.</p>
+
+<p>Le retour de l'orateur à Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'à
+Rome.</p>
+
+<p>Clodius, à la tête de la populace, osa l'affronter encore. Cicéron fut
+obligé de s'abriter contre ce persécuteur dans sa retraite d'Antium et
+dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y
+composa. Ce fut l'époque poétique de sa vie; le loisir et l'infortune
+<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le refirent poëte. Ses poëmes, perdus aujourd'hui, étaient,
+dit-on, dignes de son éloquence.</p>
+
+<p>Cependant un honnête homme indigné, Milon, tua Clodius.</p>
+
+<p>Cicéron revint à Rome pour y défendre Milon devant ses juges.</p>
+
+<p>Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a évidemment imité une
+des figures les plus hardies de la péroraison du discours de Cicéron
+pour son ami et son vengeur Milon.</p>
+
+<p>«Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine, je déclame avec plus de
+passion que de vérité contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute
+personne n'eut plus que moi le droit de haïr Clodius; mais c'était
+l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait à peine égaler
+l'horreur qu'il inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni
+même de concevoir à quel point de scélératesse ce monstre était parvenu.
+Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos
+pensées sont libres, et notre âme peut se rendre de simples fictions
+aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je,
+qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition
+<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> que Clodius revivra... Eh quoi! vous pâlissez! Quelles seraient
+donc vos terreurs s'il était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la
+seule pensée qu'il puisse vivre vous pénètre d'un tel
+effroi!..............</p>
+
+<p>«Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux qui tuèrent des tyrans.
+Que n'ai-je pas vu dans Athènes et dans les autres villes de la Grèce!
+Quelles fêtes instituées en mémoire de ces généreux citoyens! quels
+hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte même des peuples
+consacrent leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de décerner des
+honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de
+forfaits, vous souffririez qu'on le traîne au supplice!..</p>
+
+<p>«Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui préside à toute la
+nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un
+principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence
+souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste
+univers! Osera-t-on la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos
+sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? Mais cette âme qui est
+en nous, par qui nous pensons et prévoyons, qui m'inspire en ce moment
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> où je parle devant vous, notre âme aussi n'est-elle pas
+invisible? Qui sait quelle est son essence? qui peut dire où elle
+réside? C'est donc cette puissance éternelle, à qui notre empire a dû
+tant de fois des succès et des prospérités incroyables, c'est elle qui a
+détruit et anéanti ce monstre, et lui a suggéré la pensée d'irriter par
+sa violence et d'attaquer à main armée le plus courageux des hommes,
+afin qu'il fût vaincu par un citoyen dont la défaite lui aurait pour
+jamais assuré la licence et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été
+conduit par un conseil humain; il n'est pas même un effet ordinaire de
+la protection des immortels. Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être
+émus en voyant tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste
+vengeance. Je vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels
+associés au même culte que les nôtres, et non moins anciens que les
+autels du peuple romain, etc.»</p>
+
+<p>C'est là l'apparition personnifiée de la <i>hideuse</i> banqueroute qui
+faisait tressaillir l'Assemblée nationale dans la prosopopée de
+Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de
+Cicéron qui sont la divinité <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> de l'éloquence; il en appela à la
+raison, jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicéron
+montait plus haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter.</p>
+
+<p>«Ô Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misérable, si elle perd un
+tel défenseur! Mais finissons: les larmes étouffent ma voix, et Milon ne
+doit pas être défendu par des larmes!...» Les sanglots du peuple
+coupèrent ses dernières paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les
+assemblées parlementaires ont des colères et jamais de larmes. Quant à
+nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois,
+ce peuple, pleurer d'émotion honnête et patriotique, comme les Romains
+de Cicéron.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Cicéron fut nommé pontife, puis proconsul en Syrie. Il commanda des
+légions; il pacifia les provinces orientales de la république; il s'y
+fit adorer pour sa justice et pour sa bonté. Les étrangers l'appelèrent
+le père des alliés de Rome et des tributaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Revenu à Rome, il y tomba en pleine guerre civile.</p>
+
+<p>César avait passé le Rubicon, en jetant au hasard le sort de la
+république.</p>
+
+<p>Pompée, resté à Rome avec les derniers hommes libres et vertueux de la
+patrie, s'associait à Cicéron.</p>
+
+<p>César caressait l'orateur pour l'entraîner dans son crime.</p>
+
+<p>Cicéron flottait de l'un à l'autre, tâchant de prévenir le choc de ces
+deux grands rivaux.</p>
+
+<p>Ses anxiétés usaient, non sa vertu, mais son caractère.</p>
+
+<p>Sa haute intelligence lui montrait des deux côtés des dangers presque
+égaux pour la patrie: l'anarchie et la faiblesse avec Pompée, la
+violence et la tyrannie avec César.</p>
+
+<p>Ses lettres, à cette époque, sont la confession d'un homme de bien; il
+méprise presque autant le parti de Pompée qu'il déteste celui de César.
+La postérité a vu en cela de la faiblesse; ce n'était, hélas! que de la
+profondeur de jugement. Les hommes de génie sont jugés par les esprits
+médiocres: c'est le secret des accusations de la postérité contre la
+vertu civique de Cicéron. Il y a des temps si malheureux que les
+meilleurs patriotes n'ont le choix qu'entre <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> deux calamités pour
+leur patrie. Qui oserait s'étonner que ces grands patriotes hésitent à
+choisir? Telle était la situation de Cicéron.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>À la fin, la vertu, plus que la conviction, l'entraîna dans le parti de
+Pompée; il savait qu'il se perdait, mais il se perdait avec Caton et
+Brutus. Mieux vaut la mort avec les honnêtes gens que la victoire avec
+les pervers.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas. Pompée, fugitif d'Italie, alla perdre la bataille
+de la république en Épire. Pharsale fut le champ de bataille et le
+tombeau de la liberté du monde.</p>
+
+<p>Pompée s'enfuit en Égypte, et meurt sur le rivage par la main d'un
+assassin soudoyé, qui veut offrir sa tête en présent à César.</p>
+
+<p>Caton meurt en philosophant sur l'immortalité de l'âme.</p>
+
+<p>Brutus meurt dans un blasphème ironique sur l'inanité de la vertu.</p>
+
+<p>Cicéron, amnistié par le vainqueur, vit et revient pleurer la république
+en Italie.</p>
+
+<p>César s'excuse auprès de Cicéron de sa victoire; il va lui-même le
+visiter dans sa retraite <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> en Campanie; il lui demande, pour
+ainsi dire, grâce pour son triomphe; il ne croit pas le monde conquis,
+si Cicéron n'a pas ratifié la fortune.</p>
+
+<p>Cicéron cède à demi à tant de caresses; il revient à Rome, il y reprend
+son rôle de défenseur des citoyens; il invoque, dans des harangues trop
+adulatrices, la magnanimité de César pour les vaincus de Pharsale; il
+admire l'homme dans César, tout en détestant le tyran.</p>
+
+<p>L'abstention complète eût été plus digne, l'exil même eût été plus
+stoïque: c'est sur cette époque de sa vie que les admirateurs de Cicéron
+auraient eu besoin de jeter un voile d'indulgence. Mais, s'il y eut
+complaisance envers la fortune dans cette conduite du grand orateur
+romain, il n'y eut jamais complicité avec César. Cicéron désespéra de la
+liberté romaine: mais ce désespoir, trop fondé en fait, ne fut jamais
+une trahison; il continua à déplorer à haute voix la chute de l'antique
+constitution et de maudire en secret César. Quand César tomba sous la
+conspiration des honnêtes gens de Rome, tels que Brutus, Cassius, Caton,
+Cicéron se réjouit de leur courage, et se rangea, sans hésiter, de leur
+parti.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> XXIX</h4>
+
+<p>On sait que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et
+Cicéron, les regrets de la liberté perdue, par les complaisances.</p>
+
+<p>Vers le même temps, quoiqu'il eût déjà passé la soixantième année de sa
+vie, il répudia sa première femme Térentia, coupable de l'avoir négligé
+pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune,
+très-belle, très-riche, qu'un père mourant lui avait confiée.</p>
+
+<p>Éprise du génie et de la renommée de son second père, cette jeune
+Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance
+des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sévères et
+les plus fécondes de sa vie; elles furent courtes.</p>
+
+<p>La mort lui ayant enlevé bientôt après sa fille Tullia, délices et
+orgueil de son c&oelig;ur, il en conçut une telle douleur qu'il s'offensa
+de ce que cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle
+épouse, jalouse, sans doute, de n'être pas le seul objet de ses
+tendresses, et <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> qu'il s'éloigna d'elle et se renferma dans la
+solitude avec ses larmes et son génie.</p>
+
+<p>C'est là qu'il écrivit, sans relâche et sans lassitude, ses plus belles
+&oelig;uvres littéraires.</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Bien qu'il n'eût trempé en rien dans le meurtre de César, Cicéron fut
+coupable, aux yeux d'Antoine, de Lépide et d'Octave, neveu de César, de
+s'être trop réjoui de la mort du tyran.</p>
+
+<p>Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans
+Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues,
+appelées les <i>Philippiques</i>, par allusion aux harangues de Démosthène
+contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron.</p>
+
+<p>Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant
+mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix,
+Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin
+accordée.</p>
+
+<p>Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave
+commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais
+craignait tout d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce
+débauché. Les hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles
+ont moins de force contre leur passion.</p>
+
+<p>Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être
+était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands
+esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les
+autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa
+vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec
+ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le
+cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la
+tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le
+pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se
+décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas
+errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de
+campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.</p>
+
+<p>Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en
+s'éloignant de Tusculum, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> trop voisin de Rome. Il quitta ce
+séjour avec son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le
+chérissait comme un père. Il se retira dans sa maison plus reculée
+d'Astura, séjour de deuil où il avait, comme on l'a vu, nourri la
+mélancolie de la mort de sa fille Tullia: l'âpreté du lieu et la
+profondeur des bois semblaient l'abriter de la scélératesse des hommes.</p>
+
+<p>Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques
+jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui
+s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se
+donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près.
+Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de
+seconde famille que la reconnaissance, les lois et les m&oelig;urs
+attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme
+tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait
+conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant,
+avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la
+république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il
+était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> que sa mort
+fût inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux;
+que, Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des
+légions fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à
+combattre les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre
+ces derniers des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une
+cause qui n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron
+et Brutus; ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la
+vertu et la liberté.</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. Il quitta sa retraite
+d'Astura avec son frère et le cortége de ses esclaves et de ses
+familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère
+qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait
+quitté Rome et Tusculum aux premières rumeurs de sa proscription ne lui
+avaient pas permis d'emporter l'or ou l'argent nécessaire pour une
+longue expatriation. À peine <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> était-il sur la route, qu'il
+réfléchit à l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille
+et ses amis pendant son exil, et fit arrêter sa litière (fort brancard
+fermé par des rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voiture
+aux riches Romains), et il fit approcher celle de son frère Quintus, qui
+marchait derrière lui.</p>
+
+<p>Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin, et les
+porteurs éloignés; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin
+par les portières. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre
+et le plus oublié des deux, retournerait seul à Antium, leur pays natal;
+qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il
+rejoindrait en toute hâte Cicéron dans sa maison de la côte de Gaëte, où
+il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme
+s'ils avaient eu le pressentiment de leur éternelle séparation, se
+récrièrent sur l'extrémité de leur malheur, qui ne leur permettait pas
+même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à
+la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre,
+se séparèrent et se rapprochèrent plusieurs fois, comme dans un dernier
+adieu.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> XXXII</h4>
+
+<p>Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des
+montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicéron poursuivit sa route
+vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère.</p>
+
+<p>Il possédait, dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'on voit
+encore aujourd'hui son tombeau s'élever comme un écueil de la gloire
+auprès des écueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous
+les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les
+grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le
+regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et
+silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle
+d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines,
+de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les
+flots. Les vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en
+rafraîchissant la température; des jardins en <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> terrasses
+descendaient d'étages en étages de la maison aérée à la plage humide;
+des cavernes naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques,
+entrecoupées de bassins où l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux
+invisibles, renouvelait la fraîcheur, y servaient de bains. Un temple
+domestique, vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille
+Tullia, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de
+marbre de Paros, à demi voilés par les orangers, les lauriers, les
+figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui
+tapissent éternellement cette côte, où nous avons si souvent rêvé.</p>
+
+<p>C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du
+départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à
+plusieurs journées d'étape de Rome; la Campanie était libre de troupes,
+et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi
+vite que sa vengeance.</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils
+arrivés secrètement <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> dans leur villa paternelle d'Antium, pour y
+vendre leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la
+vengeance domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs,
+et qu'ils furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom.</p>
+
+<p>À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent
+avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue
+jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire
+voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances
+des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette
+dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du c&oelig;ur et de
+la reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de
+la plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à
+quelque distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques
+milles, abîmé dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit
+signe à ses rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux
+flots.</p>
+
+<p>Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait
+résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les
+veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> du moins, en
+mourant, d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce
+parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une
+<i>furie</i> qui ne le laissât reposer jamais!...</p>
+
+<p>La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant
+d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il
+navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par
+on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa
+maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses
+serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La
+galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait,
+interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens
+ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs
+de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières
+lames pour jeter l'ancre <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> au pied du promontoire, une nuée de
+corbeaux, oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple,
+s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la
+galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la
+grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.</p>
+
+<p>Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions
+populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en
+monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et,
+s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou
+pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de
+sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour.</p>
+
+<p>Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi
+vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de
+revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils
+eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux
+soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des
+assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un
+instinct caché. L'un <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à
+la brise de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec
+son bec le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le
+visage et sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.</p>
+
+<p>À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron
+s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à
+eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et
+moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux,
+attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de
+ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et
+semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches
+mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une
+douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent,
+par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où
+la galère l'attendait à l'ancre.</p>
+
+<p>À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés
+par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur
+épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les
+solde, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de
+la terre, et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se
+précipitèrent vers la maison.</p>
+
+<p>L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le
+grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la
+mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les
+serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la
+retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et
+lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent,
+disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par
+lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé
+Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle
+son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel,
+Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de
+la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes
+et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au
+rivage.</p>
+
+<p>À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses
+irrésolutions, et qui repose <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> enfin son âme dans la certitude de
+la mort, Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à
+ses esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui
+obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son
+genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de
+corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque,
+et, regardant d'un &oelig;il intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite
+la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un
+homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.</p>
+
+<p>Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour
+qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du
+triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.</p>
+
+<h4>XXXV</h4>
+
+<p>Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple
+pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius
+<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple.
+«C'en est assez!» s'écria Antoine en apercevant le visage livide de
+celui qui l'avait fait si souvent pâlir lui-même; «voilà les
+proscriptions finies!» témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de
+Cicéron lui valait à elle seule une multitude de victimes, et délivrait
+son ambition de la dernière vertu de Rome.</p>
+
+<p>Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains
+coupées, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute
+éloquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le
+geste et la voix.</p>
+
+<p>Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance;
+elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la
+plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la
+perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames
+romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle était l'image, le
+supplice au delà de la mort: honte éternelle de son sexe et du peuple
+romain!</p>
+
+<p>Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république: Octave
+prévalut. La tyrannie, <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse
+de la liberté, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute
+vertu; elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de
+leurs maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes
+de dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et
+le supplice en masse du genre humain.</p>
+
+<p>Voilà la vie de Cicéron, orateur et homme d'État: maintenant voyons ses
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> LXIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>CICÉRON</h3>
+
+<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>On vient de voir, dans le précédent entretien, que toute la vie de
+Cicéron ne fut qu'un admirable équilibre entre la pensée et l'action:
+homme d'État pendant les convulsions politiques de sa patrie, il
+devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularité ou
+l'exil lui faisaient à la campagne ou hors de l'Italie. Cet équilibre
+dans les deux exercices <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> alternatifs des grandes facultés de
+l'homme est la condition de son développement le plus complet sur la
+terre. La pensée, nourrie par l'étude, prépare à l'action politique;
+l'action politique donne un corps à la pensée, exerce le caractère,
+enseigne par l'expérience les choses humaines et construit en nous le
+suprême résultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens
+appelaient la sagesse).</p>
+
+<p>Je sais bien que l'envie et la médiocrité, qui veulent tout rabaisser à
+leur niveau, contestent dans ce siècle la possibilité de cet équilibre
+entre les facultés de l'homme d'action et les facultés de l'homme de
+pensée. Mais l'histoire de tous les siècles et de tous les pays proteste
+contre cet axiome; Moïse, David en Judée, Confucius en Chine, Mahomet en
+Arabie, Solon et Démosthène en Grèce, Scipion, Cicéron et César à Rome,
+Dante et Machiavel à Florence, vingt hommes d'État historiques, à la
+fois grands orateurs, grands écrivains, grands courages, attestent la
+compatibilité puissante de l'action et de la pensée.</p>
+
+<p>C'est plutôt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est
+le diminuer de moitié, c'est vouloir des têtes sans bras ou des
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> bras sans tête. Si l'on aperçoit une insuffisance dans quelques
+grands hommes d'action, c'est que la pensée, à un certain degré, leur
+manque. Si l'on sent la faiblesse dans quelques grands hommes de
+lettres, c'est que l'action n'a pas retrempé leur âme dans la réalité
+des choses. Laissons donc l'envie et la médiocrité se consoler de leur
+impuissance en mutilant les puissantes natures: elles seront toujours
+écrasées toutes les fois qu'il naîtra un vrai grand homme, et qu'il
+naîtra une vraie postérité pour le juger.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Jamais cet équilibre entre les deux facultés, penser et agir, ne fut
+plus caractérisé que dans Cicéron. On sait que Rome formait par ses
+institutions des hommes tout entiers, précisément parce qu'elle les
+employait tout entiers, au forum, au sénat, dans les magistratures, dans
+les pontificats, dans les proconsulats, dans les lettres, à la guerre.
+Cicéron fut un Romain complet.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> III</h4>
+
+<p>On s'étonne, en réfléchissant à ses accablantes occupations d'homme
+public, comme défenseur ou accusateur devant les tribunaux, comme
+orateur politique devant le peuple ou au sénat, comme consul dans des
+temps d'orages civils, comme proconsul en Asie, comme général d'armée,
+comme administrateur de provinces, comme candidat aux magistratures,
+comme aspirant au triomphe, comme conseil de Pompée, comme ami de
+Brutus, comme ennemi de Clodius ou d'Antoine, comme tuteur et victime
+d'Octave; on s'étonne, disons-nous, qu'il soit resté tant de loisirs à
+cet esprit universel pour toutes les parties de la littérature depuis la
+rhétorique et la poésie jusqu'à la philosophie et la religion. On
+s'étonne bien plus quand on contemple le degré de perfection auquel il a
+porté tous ces ouvrages. Trente-quatre volumes ont à peine suffi à les
+contenir. Nous n'avons pas tout. Voltaire seul, dans les temps
+modernes, a autant écrit; mais Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> maître, pendant une
+longue vie, de ses heureux loisirs, n'était ni orateur dans les causes
+privées, ni orateur dans les causes publiques, ni proconsul, ni général
+d'armée, ni consul, ni lieutenant de Pompée, ni négociateur avec César,
+ni accusateur de Catilina, ni sauveur de la patrie, ni proscrit, ni
+victime des triumvirs.</p>
+
+<p>Sa liberté et sa retraite, tantôt à Potsdam chez un roi lettré, tantôt à
+Cirey chez une amie, tantôt à Ferney chez lui-même, doublaient sa vie.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée
+par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il
+faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure
+dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne
+sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par
+les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir.</p>
+
+<p>C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps
+des études. <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Cet amour était très-habituel aux grands Romains,
+nourris par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol
+de la Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient
+couverts de leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla,
+César, Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout
+des <i>villas</i> où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt
+qu'il avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu
+de ses livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux
+amis. Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume
+les imperfections de la parole; il dictait les règles des différents
+genres d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait
+la philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries
+sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et
+expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin
+il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y
+découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la
+vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> à
+travers le nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de
+ces théologies philosophiques par des traités familiers sur la
+vieillesse, lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne
+de sa vie. Parcourons ses &oelig;uvres.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>La première des &oelig;uvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de
+ses discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les
+parcourions même rapidement dans ce coup d'&oelig;il sur cet écrivain
+monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année
+prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes.
+L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la
+plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle
+ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à
+l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y
+survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain
+accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Bossuet,
+Chatam, Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour,
+gravent pour l'éternité.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et
+populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle
+pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la
+fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la
+péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la
+clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments,
+l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles
+l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction
+aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat,
+des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et
+des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la
+mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême,
+la loi de la <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> place publique, c'était la parole. Elle fut
+longtemps aussi presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à
+modérer le peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le
+soulever; Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société
+romaine; César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses
+vices à son ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans,
+homme nouveau comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration
+héréditaire sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces
+émules. La nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes;
+l'habitude de plaider des questions judiciaires devant les tribunaux
+inférieurs l'avait exercé.</p>
+
+<p>Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler
+devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes
+politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.</p>
+
+<p>Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les
+orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la
+parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute
+l'élégance classiques, toute <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> la grâce, tout l'atticisme de la
+parole écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on
+multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec
+cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant
+l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale,
+était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la
+poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée
+ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple
+exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le
+diapason à la voix de l'orateur.</p>
+
+<p>Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner
+l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont
+les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait
+charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient
+l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron
+donnent les règles dans leurs traités.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> VII</h4>
+
+<p>Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et
+d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers
+discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la
+Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de
+comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours
+de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs
+de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France,
+l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de
+Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la
+Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers
+discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires:
+l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était
+pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron
+dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute
+l'<i>invention</i>, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> de toute la <i>disposition</i>, de tout le
+<i>pathétique</i>, de toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui
+veut faire partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les
+victimes, sa colère, sa fureur même, contre l'accusé.</p>
+
+<p>Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes
+politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation
+juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme
+perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.</p>
+
+<p>Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent
+mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la
+patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence
+d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas
+parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en
+conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc
+ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le
+conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome?</p>
+
+<p>Le secret de cette inconséquence et de cette <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> faiblesse
+apparente, c'est que Cicéron parlait devant César et devant les amis de
+César; il savait, sans pouvoir le prouver, que César et les amis de
+César, dans le sénat, étaient secrètement complices de Catilina, mais il
+n'avait point de preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires
+parmi la multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa
+parole leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur
+Catilina seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir
+de peur d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui
+ont fait accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne
+savaient pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle
+apostrophe, et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles
+cachaient, comme le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du
+c&oelig;ur du consul!</p>
+
+<p>«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
+temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où
+s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la
+nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville,
+ni tout le peuple en alarme, ni <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> le concours de tous les bons
+citoyens, ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni
+même l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne
+ici, tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont
+découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de
+toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la
+nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as
+rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô
+m&oelig;urs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit
+encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le
+conseil de la république! il marque de l'&oelig;il ceux d'entre nous qu'il
+a désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir
+assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a
+longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire
+conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que
+j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et
+non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore.
+Tu ne périras que lorsqu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> aura pas un seul citoyen, si
+méchant qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne
+convienne que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras
+comme tu vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de
+surveillants et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne
+puisses faire un seul mouvement, un seul effort contre la république.
+Des yeux toujours attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me
+répondront de toutes tes démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir.
+Et que peux-tu espérer encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes
+assemblées criminelles, quand le bruit de ta conjuration se fait
+entendre à travers les murs où tu crois te renfermer? Tout ce que tu
+fais est connu de moi, comme de toi-même. Veux-tu que je t'en donne la
+preuve? Te souvient-il que j'ai dit dans le sénat qu'avant le 6 des
+calendes de novembre, Mallius, le ministre de tes forfaits, aurait pris
+les armes et levé l'étendard de la rébellion? Eh bien! me suis-je
+trompé, non-seulement sur le fait, tout horrible, tout incroyable qu'il
+est, mais sur le jour? J'ai annoncé en plein sénat quel jour tu avais
+marqué pour <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> le meurtre des sénateurs: te souviens-tu que ce
+jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens sortirent de Rome,
+bien moins pour se dérober à tes coups que pour réunir contre toi les
+forces de la république, te souviens-tu que ce jour-là je sus prendre de
+telles précautions, qu'il ne te fut pas possible de rien tenter contre
+nous, quoique tu eusses dit publiquement que, malgré le départ de
+quelques-uns de tes ennemis, il te restait encore assez de victimes? Et
+le jour même des calendes de novembre, où tu te flattais de te rendre
+maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu que j'avais pris mes mesures
+pour que cette colonie fût en état de défense? Tu ne peux faire un pas,
+tu n'as pas une pensée dont je n'aie sur-le-champ la connaissance. Enfin
+rappelle-toi cette dernière nuit, et tu vas voir que j'ai encore plus de
+vigilance pour le salut de la république que tu n'en as pour sa perte.
+J'affirme que cette nuit tu t'es rendu, avec un cortége d'armuriers,
+dans la maison de Lecca; est-ce parler clairement? qu'un grand nombre de
+ces malheureux que tu associes à tes crimes s'y sont rendus en même
+temps. Ose le nier: tu te <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> tais! Parle; je puis te convaincre.
+Je vois ici, dans cette assemblée, plusieurs de ceux qui étaient avec
+toi. Dieux immortels! où sommes-nous? dans quelle ville, ô ciel!
+vivons-nous? Dans quel état est la république! Ici, ici même, parmi
+nous, pères conscrits, dans ce conseil, le plus auguste et le plus saint
+de l'univers, sont assis ceux qui méditent la ruine de Rome et de
+l'empire; et moi, consul, je les vois et je leur demande leur avis, et,
+ceux qu'il faudrait faire traîner au supplice, ma voix ne les a pas même
+encore attaqués! Oui, cette nuit, Catilina, c'est dans la maison de
+Lecca que tu as distribué les postes de l'Italie, que tu as nommé ceux
+des tiens que tu amènerais avec toi, ceux que tu laisserais dans ces
+murs, que tu as désigné les quartiers de la ville où il faudrait mettre
+le feu. Tu as fixé le moment de ton départ; tu as dit que la seule chose
+qui pût t'arrêter, c'est que je vivais encore. Deux chevaliers romains
+ont offert de te délivrer de moi, et ont promis de m'égorger dans mon
+lit avant le jour. Le conseil de tes brigands n'était pas séparé que
+j'étais informé de tout. Je me suis mis en défense; j'ai fait refuser
+l'entrée de ma maison <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> à ceux qui se sont présentés chez moi,
+comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que j'avais nommés
+d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens, et l'heure était
+celle que j'avais marquée.</p>
+
+<p>«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les
+portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius
+t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te
+ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands;
+délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des
+murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le
+souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas.
+Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul,
+j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y
+arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas
+un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet
+d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait
+pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été
+souillées? enfin <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> quelle est la vie que tu mènes? car je veux
+bien te parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites,
+mais avec la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans
+cette assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi
+lesquels tu as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui
+tu aies obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé
+un semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi,
+quand le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a
+déjà condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour
+de toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont
+aussitôt quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel
+front, avec quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations?
+Si mes esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils
+me voyaient du même &oelig;il dont tout le monde te voit ici,
+j'abandonnerais ma propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie,
+à fuir dans quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée
+cette vie coupable réservée aux supplices! Je t'entends <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> me
+répondre que tu es prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton
+exil. Non, je ne le proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à
+portée de connaître ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en
+puisses douter. Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot
+d'exil, exile-toi de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce
+silence? et t'en faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à
+Marcellus, tout consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat.
+Mais c'est à toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et,
+quand le sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait,
+il prononce: son silence est un décret.</p>
+
+<p>«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui
+entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant,
+reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à
+retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te
+suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu
+brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un
+ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné;
+achève, en t'y rendant, <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> d'exciter contre moi cette inimitié
+dont tu te promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un
+nouveau sujet de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est
+dévoué; sors avec la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius;
+déclare à l'État une guerre impie; va te jeter dans ce repaire où
+t'appelle depuis longtemps ta fureur insensée. Là, combien tu seras
+satisfait! quels plaisirs dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible
+joie tu vas te livrer lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras
+plus ni voir ni entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères
+conscrits, écoutez avec attention, et gravez dans votre mémoire la
+réponse que je crois devoir faire à des plaintes qui semblent, je
+l'avoue, avoir quelque justice. Je crois entendre la Patrie, cette
+Patrie qui m'est plus chère que ma vie, je crois l'entendre me dire:
+Cicéron, que fais-tu? Quoi! celui que tu reconnais pour mon ennemi,
+celui qui va porter la guerre dans mon sein, qu'on attend dans un camp
+de rebelles, l'auteur du crime, le chef de la conjuration, le corrupteur
+des citoyens, tu le laisses sortir de Rome! tu l'envoies prendre les
+armes contre la république! <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> tu ne le fais pas charger de fers,
+traîner à la mort! tu ne le livres pas au plus affreux supplice! Qui
+t'arrête? Est-ce la discipline de nos ancêtres? Mais souvent des
+particuliers même ont puni de mort des citoyens séditieux. Sont-ce les
+lois qui ont borné le châtiment des citoyens coupables? Mais ceux qui se
+sont déclarés contre la république n'ont jamais joui des droits de
+citoyen. Crains-tu les reproches de la génération suivante? Mais le
+peuple romain qui t'a conduit de si bonne heure par tous les degrés
+d'élévation jusqu'à la première de ses dignités, sans nulle
+recommandation de tes ancêtres, sans te connaître autrement que par
+toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien peu de
+reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte qui te
+fasse oublier le salut de tes concitoyens!</p>
+
+<p>«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut
+m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru
+que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne
+l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands
+hommes de la république se sont honorés <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> par la mort de
+Flaccus, de Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que
+la postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois
+plus coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible
+qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes
+principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se
+fait par la vertu.</p>
+
+<p>«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas
+tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce
+sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire.</p>
+
+<p>«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants,
+si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de
+tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp
+de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait
+conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous
+menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène
+avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors,
+non-seulement nous aurons détruit <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> cette peste qui s'est accrue
+et nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux
+semences de la corruption.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés
+de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et
+de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon
+consulat.</p>
+
+<p>«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort
+nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le
+venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le
+répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se
+rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul
+dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans
+le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin
+qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments
+pour la république.</p>
+
+<p>«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez
+de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> des
+chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord
+et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez
+craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et
+puni.</p>
+
+<p>«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les
+satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je,
+Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter
+Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices
+que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire
+romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et
+la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces
+déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes
+forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les
+supplices.»</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Nous ne donnerons aujourd'hui que cet éclair de l'éloquence parlée de
+Cicéron. Les <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> innombrables citations que nous pourrions en faire
+vous montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce
+débordement, cet ordre, cette majesté, cette véhémence, cette haute
+convenance dominant la passion elle-même, cette habileté instinctive qui
+dit tout ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut être dit,
+enfin cette vigueur de l'honnête homme qui prête le nerf de la
+conscience aux formes les plus académiques de l'art. Mais ce n'est pas
+le moment. Ce que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui,
+c'est l'homme, c'est l'esprit transcendant, c'est le lettré, c'est
+l'écrivain, c'est le philosophe. Il est assez connu comme orateur
+accompli; il ne l'est pas assez comme intelligence suprême et
+universelle.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les
+proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les
+consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes
+Romains les préceptes de <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> l'art oratoire, dont il leur avait
+donné déjà tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur
+l'<i>Orateur</i>, il apprécie dignement le grand art qu'il se propose
+d'enseigner:</p>
+
+<p>«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir,
+par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés,
+charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir
+à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les
+peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus
+admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se
+faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de
+plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné,
+rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui
+soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la
+religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux,
+de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont
+abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur
+liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours
+<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à
+celle des autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!»</p>
+
+<p>De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur
+l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son
+temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont
+eux-mêmes des chefs-d'&oelig;uvre de sentiment, de raison, de patriotisme.
+Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont
+il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de
+triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord
+Chatam, le père de Pitt:</p>
+
+<p>«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui
+l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai
+en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu
+as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as
+foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de
+semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens
+qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>
+crains, étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté;
+et, quand il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore,
+autant que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.»</p>
+
+<p>«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On
+rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus
+forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les
+fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse
+ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus
+assista même à la rédaction du décret.</p>
+
+<p>«Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les
+derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions dû
+l'entendre toujours, nous venions au sénat, après sa mort, pour regarder
+encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi,
+dans l'assemblée même, d'une douleur de côté, suivie d'une sueur
+abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fièvre, et
+au bout de sept jours il n'était plus. Ô trompeuses espérances des
+hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>
+projets et de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre
+carrière!</p>
+
+<p>«Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum,
+il était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers et
+par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et
+les honneurs attachés aux grandes places; et l'année qui suivit son
+consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du
+premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à
+coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir!</p>
+
+<p>«Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour
+tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la
+république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie,
+mais lui ont accordé la mort.</p>
+
+<p>«Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il
+n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite
+désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a
+point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république
+qui l'avait fait le premier de ses citoyens, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> lorsque elle-même
+était la première des républiques.</p>
+
+<p>«Mais, puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune,
+je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces
+mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois
+dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la
+mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas
+heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de
+Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que
+Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne
+demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut
+réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa
+fin? La tête sanglante de cet homme à qui tant de citoyens devaient leur
+salut, fut attachée à cette même tribune où, pendant son consulat, il
+avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa
+censure, il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête
+tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère
+Lucius; <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> en sorte que celui qui n'a pas été témoin de ces
+horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république.</p>
+
+<p>«Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent
+Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la
+statue de Vesta teinte du sang de son collègue, le grand pontife
+Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient
+attachés à lui: Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours
+après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses
+ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au
+même parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'éloquence
+romaine, attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus
+lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour
+la république! Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'éclat de ta
+vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a
+veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait
+tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait
+sauvé d'une mort violente, c'eût été <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> pour te rendre témoin des
+funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement à gémir sur la
+tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur
+parti, souillée par le carnage des citoyens.»</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Voilà la rhétorique de ce grand c&oelig;ur. Cela ne ressemble guère à celle
+de la Harpe. Le génie et le civisme éclatent sous l'enseignement du
+maître de paroles.</p>
+
+<p>Il passe de là aux règles les plus techniques de l'art; il les énumère
+avec une admirable sagacité. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait
+ni de lui-même, ni de son seul rival dans l'antiquité, Démosthène:</p>
+
+<p>«Je suis, dit-il, si difficile à contenter, que Démosthène lui-même ne
+me satisfait pas entièrement. Non, ce Démosthène, qui a effacé tous les
+autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente
+et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme
+insatiable de perfection!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Voyez combien l'idéal est, dans les plus grands hommes,
+au-dessus de ce qu'ils ont tenté en tout genre. On vise toujours plus
+haut que nature; c'est la preuve de notre future destinée: <span class="smcap">Vous serez
+des dieux!</span> Nous ne sommes que des hommes!</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>C'est dans ces traités ou dialogues sur la rhétorique, sur l'orateur,
+que l'esprit aussi critique que créateur de Cicéron donne sur les
+différents styles oratoires les préceptes qui gouverneront éternellement
+l'expression de la pensée humaine. C'est un cours complet de littérature
+parlée ou écrite.</p>
+
+<p>On s'étonne qu'un esprit aussi improvisateur ait été en même temps un
+esprit aussi analytique et aussi réfléchi: Semblable à un Archimède
+intellectuel, inventeur des plus miraculeux mécanismes, Cicéron démonte
+devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les
+ressorts, pour vous démontrer comment on persuade, on touche, on
+passionne, on apaise les hommes rassemblés. <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Mais, pour animer
+ces ressorts, il faut une âme.</p>
+
+<p>En lisant attentivement ces préceptes d'éloquence ou de style, on voit
+que le style et l'éloquence n'ont pas fait une seule découverte nouvelle
+depuis les préceptes ou les exemples de Cicéron. L'esprit humain était
+aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-même aussi
+bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos écoles
+qui n'ait été professé par ce grand maître.</p>
+
+<p>On croit voir César ou Napoléon dictant leurs commentaires sur l'art de
+la guerre, devant les champs de bataille où ils ont remporté leurs
+victoires ou subi leurs défaites. Ces écrits sur l'art de penser et
+d'écrire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait
+écrivain.</p>
+
+<p>Si vous voulez un modèle de ce style aussi amolli dans la félicité que
+vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au
+peuple romain à son retour dans sa patrie, après ses biens restitués et
+sa maison rebâtie aux frais de l'État. Voyez combien il sait relever sa
+reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre éloquente
+aux <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> oreilles charmées de ses concitoyens. Ce n'est là en effet
+que du style, mais quel style!</p>
+
+<p class="center">DISCOURS<br>
+DE CICÉRON AU PEUPLE.</p>
+
+<p>«Romains, dans le temps où j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes
+biens pour votre sûreté, pour votre repos et le maintien de la concorde,
+je me suis adressé au souverain des dieux et à toutes les autres
+divinités; je leur ai demandé que, si jamais j'avais préféré mon intérêt
+à votre salut, ils me fissent éternellement subir la peine due à des
+calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait
+jusqu'alors, je m'étais uniquement proposé la conservation de la
+république, et si je me résignais à ce funeste départ dans la seule vue
+de vous sauver, en épuisant sur moi seul tous les traits de cette haine
+que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans
+leur c&oelig;ur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le
+sénat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et
+donner quelques <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> regrets à mon absence. Je reçois le prix de mon
+dévouement, et le jugement des dieux immortels, le témoignage du sénat,
+l'accord unanime de toute l'Italie, la déclaration même de mes ennemis
+et votre inappréciable bienfait, qui sont ma récompense, ont rempli mon
+âme de la joie la plus vive.</p>
+
+<p>«Quoique rien ne soit plus à désirer pour l'homme qu'une félicité
+toujours égale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troublé
+par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient été purs et
+sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque
+divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée.
+Quel plus doux présent de la nature que nos enfants! Les miens, et par
+mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractère, me sont
+plus chers que la vie: eh bien! le moment où je les ai vus naître m'a
+causé moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus.</p>
+
+<p>«Nulle société n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon
+frère: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le
+temps où j'ai été privé de lui et <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> depuis le moment où vous nous
+avez réunis l'un à l'autre. Tout homme s'attache à ce qu'il possède:
+cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvrée m'est plus chère
+que ne l'était ma fortune quand je la possédais tout entière. Les
+privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que
+donnent de plaisir les amitiés, les habitudes de société, les rapports
+de voisinage et de clientèle, les pompes de nos jeux et la magnificence
+de nos fêtes.</p>
+
+<p>«Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considération
+publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient
+toujours paru, renouvelés aujourd'hui, se montrent à mes yeux avec plus
+d'éclat que s'ils n'avaient souffert aucune éclipse.</p>
+
+<p>«Et la patrie elle-même, ô dieux immortels! comment exprimer les
+sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable
+Italie! cités populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes!
+récoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanité dans
+les citoyens! quelle dignité dans la république! quelle majesté dans vos
+assemblées! Personne ne jouissait plus que <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> moi de tous ces
+avantages. Mais, de même que la santé a plus de charmes après une
+maladie longue et cruelle, de même aussi tous ces biens, quand la
+jouissance en a été interrompue, ont plus d'agrément et de douceur que
+si l'on n'avait jamais cessé de les posséder.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>«Pourquoi donc toutes ces paroles? pourquoi, Romains? C'est pour vous
+faire sentir que tous les moyens de l'éloquence, que toutes les
+richesses du style s'épuiseraient en vain, sans pouvoir, je ne dis pas
+embellir et relever par un magnifique langage, mais seulement énoncer et
+retracer par un récit fidèle la grandeur et la multitude des bienfaits
+que vous avez répandus sur moi, sur mon frère et sur nos enfants. Je
+vous dois plus qu'aux auteurs de mes jours: ils m'ont fait naître
+enfant, et par vous je renais consulaire.</p>
+
+<p>«J'ai reçu d'eux un frère, avant que je pusse savoir ce que j'en devais
+attendre. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Vous me l'avez rendu, après qu'il m'a donné des
+preuves admirables de sa tendresse pour moi. La république m'a été
+confiée quand elle allait périr: je l'ai recouvrée par vous, après que
+tous les citoyens ont enfin reconnu qu'un seul homme l'avait sauvée. Les
+dieux immortels m'ont accordé des enfants: vous me les avez rendus. Nos
+v&oelig;ux avaient obtenu de leurs bontés beaucoup d'autres avantages: sans
+votre volonté, tous ces présents du ciel seraient perdus pour nous.</p>
+
+<p>«Vos honneurs enfin, à chacun desquels nous étions parvenus par une
+élévation progressive, vous nous les restituez tous en un seul et même
+jour; en sorte que les biens que nous tenions soit de nos parents, soit
+des dieux, soit de vous-mêmes, nous les recevons tous à la fois de la
+faveur du peuple romain tout entier. En même temps que la grandeur de
+votre bienfait surpasse tout ce que je puis dire, votre affection et
+votre bienveillance se sont déclarées d'une manière si touchante, que
+vous me semblez avoir non-seulement réparé mon infortune, mais ajouté
+un nouvel éclat à ma gloire.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> XIII</h4>
+
+<p>«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon
+courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que
+l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été
+enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme
+forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon
+compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à
+lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire,
+mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin
+de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau
+courage.</p>
+
+<p>«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été
+malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée
+de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient
+possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son
+fils associée à ses <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> infortunes; lorsque, plongé dans un marais,
+il avait dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens;
+lorsque, fuyant en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre
+et suppliant, implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes:
+mais il ajoutait qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens
+dont on l'avait dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui
+cette force et ce courage qu'il n'avait jamais perdus.</p>
+
+<p>«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il
+s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant,
+c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont
+ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les
+miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son c&oelig;ur irrité ne
+méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis
+qu'autant que la république me le permettra.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>«En un mot, Romains, quatre espèces d'hommes ont cherché à me perdre.
+Les uns <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> m'ont poursuivi avec acharnement, par haine de ce que
+j'ai sauvé la patrie malgré eux; d'autres, sous le masque de l'amitié,
+m'ont indignement trahi; d'autres, n'ayant pu obtenir les honneurs,
+parce qu'ils n'ont rien fait pour les mériter, me les ont enviés et sont
+devenus jaloux de ma gloire; les autres enfin, préposés à la garde de la
+république, ont vendu ma vie, l'intérêt de l'État, la dignité du pouvoir
+dont ils étaient revêtus. Ma vengeance se proportionnera aux divers
+genres d'attaques dirigées contre moi: je me vengerai des mauvais
+citoyens, en veillant avec soin sur la république; des amis perfides, en
+ne leur accordant aucune confiance et en redoublant de précaution; des
+envieux, en ne travaillant que pour la vertu; des acquéreurs de
+provinces, en les rappelant à Rome et les forçant à rendre compte de
+leur administration.</p>
+
+<p>«Toutefois j'ai plus à c&oelig;ur de trouver les moyens de m'acquitter
+envers vous que de chercher de quelle manière je punirai l'injustice et
+la cruauté de mes ennemis. Se venger est plus facile; il en coûte moins
+pour surpasser la méchanceté que pour égaler la <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> bienfaisance
+et la vertu. D'ailleurs la vengeance n'est jamais une nécessité; la
+reconnaissance est toujours un devoir.</p>
+
+<p>«La haine peut être fléchie par les prières; des raisons politiques,
+l'utilité commune, peuvent la désarmer; les obstacles qu'elle éprouve
+peuvent la rebuter, et le temps peut l'éteindre. Ni les prières, ni les
+circonstances politiques, ni les difficultés, ni le temps, ne peuvent
+nous dispenser de la reconnaissance; ses droits sont imprescriptibles.
+Enfin l'homme qui met des bornes à sa vengeance trouve bientôt des
+approbateurs; mais celui qui, s'étant vu, comme moi, comblé de tous vos
+bienfaits, négligerait un moment de s'acquitter envers vous,
+s'attirerait les reproches les plus honteux. Il y aurait chez lui plus
+que de l'ingratitude: ce serait une impiété. Il n'en est point de la
+reconnaissance comme de l'acquittement d'une dette: l'homme qui retient
+l'argent qu'il doit ne s'est pas acquitté; s'il le rend, il ne le
+possède plus; mais celui qui a témoigné sa reconnaissance conserve
+encore le souvenir du bienfait, et ce souvenir lui-même est un nouveau
+payement.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> XV</h4>
+
+<p>«Romains, je garderai religieusement la mémoire de ce que je vous dois,
+tant que je jouirai de la vie; et, lors même que j'aurai cessé de vivre,
+des monuments certains attesteront les bienfaits que j'ai reçus de vous.
+Je renouvelle donc la promesse que je vous ai faite, et je prends
+l'engagement solennel de ne jamais manquer ni d'activité pour saisir les
+moyens de servir la patrie, ni de courage pour repousser les dangers qui
+la menaceront, ni de sincérité pour exposer mes avis, ni d'indépendance
+en résistant pour elle aux volontés de quelques hommes, ni de
+persévérance en supportant les travaux, ni enfin du zèle le plus
+constant pour étendre et assurer tous vos avantages et tous vos
+intérêts.</p>
+
+<p>«Oui, Romains, vous que j'honore et que je révère à l'égal des dieux
+immortels, oui, mon v&oelig;u le plus ardent, le premier besoin de mon
+c&oelig;ur sera toujours de paraître à vos yeux, aux yeux de votre
+postérité et de toutes les nations, digne d'une cité qui, par ses
+unanimes <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> suffrages, a déclaré qu'elle ne se croirait rétablie
+dans sa majesté que lorsqu'elle m'aurait rétabli moi-même dans tous mes
+droits.»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Dix volumes contiendraient à peine ces plaidoyers et ces harangues
+politiques, autant de chefs-d'&oelig;uvre de pensée, de sentiment et
+d'élocution, que nous parcourrons bientôt ensemble quand nous traiterons
+spécialement de l'éloquence. Mais laissons un moment Cicéron orateur et
+critique, et voyons Cicéron écrivain et philosophe. Il ne perd pas une
+ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa
+majesté en sortant du sénat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer
+cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignité, du beau
+travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet
+dans le dix-huitième siècle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste
+l'éternelle jeunesse des &oelig;uvres de Cicéron.</p>
+
+<p>Le temps, cependant, ne nous a pas tout <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> conservé de ces
+monuments de l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le
+Colisée, par ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage
+didactique, intitulé les <i>Académiques</i>; on n'en possède que des
+fragments.</p>
+
+<p>Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire
+assis il commence le second livre de ces <i>Académiques</i>! Cela rappelle le
+début de la profession de foi du <i>Vicaire savoyard</i> de J.-J. Rousseau ou
+des <i>Soirées de Pétersbourg</i> du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne
+harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte
+l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la
+campagne.</p>
+
+<p>«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en
+compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était
+arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route,
+il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous
+décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui
+nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille
+amitié. Nous <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> nous mîmes en marche sur-le-champ pour le
+rejoindre. Nous étions encore à quelque distance de la villa, lorsque
+nous l'aperçûmes venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement
+et nous le reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long
+chemin.</p>
+
+<p>«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à
+Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je
+vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien
+apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables
+entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de
+nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire
+avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais
+il nous cache ce qu'il compose.&mdash;Point du tout, dit Varron; ce serait,
+selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai
+un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le
+nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez
+volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> «&mdash;Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet
+ouvrage, et cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de
+notre ami Libon, dont vous connaissez la passion pour les lettres, que
+vous n'interrompez pas un seul instant ce travail, que vous y employez
+tous vos soins et que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une
+demande que je n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai,
+maintenant que j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces
+études qui me furent communes avec vous, et d'introduire dans notre
+littérature latine cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous
+qui écrivez sur tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque
+vous y excellez?»</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Varron s'excuse sur la difficulté de se faire comprendre des esprits
+vulgaires en traitant en termes de l'école des sujets grecs dont les
+termes mêmes sont étrangers à la plupart des Romains. «Les épicuriens,
+dit-il, pensent tout <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> simplement que le sort de l'homme et de la
+brute, c'est tout un.</p>
+
+<p>«Mais vous, qui êtes comme moi sectateur des principes plus
+spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon,
+avec quelle délicatesse ne faudra-t-il pas en développer la philosophie
+pour être compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous
+s'occupent de ces matières, aux écrivains grecs eux-mêmes.»</p>
+
+<p>«Vous avez raison, Varron,» répond Cicéron en rappelant avec la
+complaisance de l'amitié les beaux ouvrages poétiques et historiques
+composés par cet ami. «Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les
+choses telles qu'elles sont), pendant le temps où l'ambition, les
+honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au
+gouvernement de la république m'entravaient dans un réseau d'affaires et
+de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et,
+pour que le temps ne les altérât pas, je les renouvelais dans mes heures
+de loisir par la lecture.</p>
+
+<p>«Mais aujourd'hui que la fortune m'a frappé d'un coup terrible et que
+le fardeau du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> ne pèse plus sur moi, je demande à
+la philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme
+l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble à la fois.
+Cette occupation sied parfaitement à mon âge; elle est plus que toute
+autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans
+ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.»</p>
+
+<p>Après cette introduction, les amis s'asseyent pour écouter Cicéron, qui
+commence ainsi:</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>«Socrate me paraît être le premier, et tout le monde en tombe d'accord,
+qui rappela la philosophie des nuages et des mystères pour l'appliquer à
+la conduite morale des hommes et lui donner pour objet les vertus ou les
+vices; il pensait qu'il n'appartient pas à l'homme d'expliquer les
+choses occultes et qu'alors même que nous pourrions nous élever jusqu'à
+cette connaissance, elle ne nous servirait de rien pour bien vivre.»</p>
+
+<p>Il définit ensuite la philosophie pratique de <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Socrate et la
+philosophie spéculative de Platon, et il parsème son analyse de ses
+propres axiomes philosophiques à lui-même. Dieu, l'âme du monde, la
+providence ou la fortune (appelée ainsi parce qu'elle fait naître mille
+événements imprévus dont les causes existent, mais dont nous ne pouvons
+apercevoir de si bas ni prévoir ces causes) gouverne l'univers. L'esprit
+débute par la sensation, mais on ne reconnaît pas aux sens la faculté de
+juger. La vérité, la raison ou l'intelligence est l'unique juge des
+choses;... il adopte ces seules maximes éminemment spiritualistes.
+Qu'adoptons-nous de plus et de mieux aujourd'hui? La <i>raison</i>, la
+<i>providence</i> ou la <i>divinité active</i> dans les choses universelles
+sont-elles autrement définies par nos philosophes?</p>
+
+<p>Après avoir raconté toute l'histoire des écoles, des sectes, des
+philosophies grecque et romaine, il combat énergiquement le scepticisme
+ou la philosophie du doute, et il le combat par le plus beau des
+arguments: la conscience et la vertu.</p>
+
+<p>«L'idée seule de la vertu, dit-il, nous prouve que l'on peut comprendre
+et certifier certaines choses. Je demande pourquoi <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> l'homme de
+bien, qui s'est résolu à souffrir tous les tourments plutôt que de
+trahir son devoir ou sa conscience, s'est imposé de si dures lois à
+lui-même lorsqu'il n'avait pour s'immoler ainsi ni motif ni raison. Une
+sagesse qui ne connaîtrait pas pourquoi elle est sage, est-ce une
+sagesse, oui ou non? Et d'abord, comment mériterait-elle de s'appeler
+sagesse? Comment ensuite oserait-elle prendre résolûment et poursuivre
+énergiquement un parti, s'il n'y a point de règles certaines qui la
+dirigent? Et si elle ne sait pas ce que c'est que le souverain bien (la
+vertu), comment serait-elle la vertu? Si l'homme donc ne peut connaître
+intuitivement ses devoirs, quel motif aura-t-il d'agir et quel attrait
+pourra-t-il sentir ou vers le mal ou vers le bien? Eh quoi! si je prouve
+ainsi aux sceptiques que leur doctrine anéantit la raison et la nature
+humaine, persisteront-ils dans leur doctrine?...»</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>La suite de cette argumentation de la raison contre le scepticisme est
+d'une force et d'une évidence <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> qu'aucune philosophie et
+qu'aucune logique moderne n'ont surpassées.</p>
+
+<p>Les vérités nécessaires sont contemporaines de tous les temps, parce
+qu'elles sont nécessaires à tous les hommes.</p>
+
+<p>La philosophie raisonnée de Cicéron est égale à celle de Platon, mais
+Platon rêvait après avoir raisonné. Cicéron ne rêve jamais: il pense. Il
+écrit le code de la raison humaine; Platon n'en écrit que le poëme.</p>
+
+<p>«L'intelligence, poursuit-il, étant faite pour donner à l'homme la
+connaissance, elle aime la connaissance pour elle-même d'abord, car rien
+n'est plus délicieux pour l'esprit que la lumière, et elle l'aime
+ensuite pour ses conséquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence
+exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne
+à l'homme et donne assez d'évidence et de force à la philosophie pour
+produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la
+vie!»</p>
+
+<p>Il y a deux mille ans bientôt que le plus grand des orateurs et le plus
+honnête des hommes politiques de Rome écrivait ces lignes. Quelles
+lignes philosophiques plus belles ont donc été écrites depuis ces deux
+mille ans par nos orateurs, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> nos hommes d'État, nos philosophes?
+Oh! que ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquité! et
+que de philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait à
+l'origine des hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance
+sur les sagesses de Cicéron, de Confucius, et parler de progrès pour se
+nier son néant.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des
+idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a
+pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui
+nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le
+mal, le vice ou la vertu.</p>
+
+<p>«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est
+dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt
+par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la
+lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute,
+dont vous vous déclarez <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> les sectateurs, après nous avoir
+enveloppés de si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une
+dernière étincelle pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle
+figure et quelle langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur
+dans la clarté!</p>
+
+<p>«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi
+qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je
+suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais
+me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me
+donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible
+dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce
+guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus,
+constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course
+restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et
+l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où
+l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui
+fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant
+ne se relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique!</p>
+
+<p>Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les
+philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par
+Cicéron à la controverse.</p>
+
+<p>Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste,
+dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et
+la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien
+des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à
+nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres
+vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères;
+lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du
+plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le
+faux semblant et comme un plagiat de la vertu.»</p>
+
+<p>Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une
+grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le
+livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de
+Phidias au Parthénon, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> finit familièrement, ainsi qu'il a
+commencé, par une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les
+douceurs de pareils entretiens:</p>
+
+<p>«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau
+au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur
+la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble
+nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois
+d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais
+si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de
+ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si
+opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui
+méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la
+vie, etc.</p>
+
+<p>«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à
+ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos
+jardins de <i>Tusculum</i>, nous pourrons souvent débattre ensemble ces
+belles questions, etc.»</p>
+
+<p>Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> XXI</h4>
+
+<p>Voilà ce qui nous reste de ce livre des <i>Académiques</i>. Ce mélange de la
+vie publique et de la vie méditative, cette alternative de l'éloquence
+et de la philosophie dans la vie du même homme d'État, qui allait mourir
+sous le glaive des sicaires d'Antoine après avoir combattu les sicaires
+de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune
+moderne au même degré. Chatam et William Pitt n'élevaient pas leur âme à
+ces hauteurs sereines de la pensée; Mirabeau et Vergniaud perdaient la
+moitié de leur force en descendant des tribunes; ils n'écrivaient pas du
+même style sur les lois et sur la Divinité. Bossuet lui-même n'était pas
+homme public à la mesure de Cicéron; plus libre que l'orateur romain
+comme orateur, il n'avait à lutter ni contre les tumultes du sénat, ni
+contre les démagogues, ni contre la tyrannie de César, ni contre les
+assassins d'Antoine; il n'avait qu'à servir un roi, à ménager en pontife
+habile le prince et sa conscience, à mourir sur <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> les escaliers
+de Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des
+faveurs d'Église conquises par son propre génie de théologien et
+d'écrivain. Si l'orateur est égal ou supérieur dans Bossuet, l'homme est
+plus universel et plus intrépide dans Cicéron. Ajoutons que, pour son
+temps, Cicéron est personnellement plus philosophe: car Bossuet répète
+la philosophie sacrée du christianisme, et sa force n'est que sa foi.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicéron, supérieur aux
+<i>Académiques</i>: ce sont les quatre livres sur les <i>vrais biens</i> et les
+<i>vrais maux</i>, adressés à Brutus, son ami, aussi lettré que lui-même.</p>
+
+<p>Il commence par s'excuser, dans un préambule, d'importer dans la langue
+de Rome les philosophies originaires de la Grèce. Il se justifie
+victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres écrivains
+romains: «Quant à moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux,
+des orages, des discussions <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> publiques, crois n'avoir jamais
+déserté le poste que le peuple romain m'avait confié, je crois devoir
+aussi, dans la mesure de mes forces, éclairer l'âme de mes concitoyens
+par mes travaux, mes études, mes veilles d'écrivain.</p>
+
+<p>«Ceux qui me blâment d'écrire sur la philosophie devraient être plus
+justes, ils devraient se rappeler que j'ai déjà beaucoup écrit sur
+d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et
+qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intérêt de ces grandes questions, et
+dont l'homme ait à retirer plus de véritable utilité? Si ma vie se
+prolonge, je ne renonce pas à traiter d'autres matières encore; mais
+quiconque voudra s'appliquer à étudier mes ouvrages de philosophie
+reconnaîtra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus
+de fruit.»</p>
+
+<p>Il part de là pour faire contre Épicure la plus magnifique théorie de la
+vertu et des différentes théories du bien qui ait été écrite en aucune
+langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la
+raison divinement parlée, qui divinise par sa plume la <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> morale.
+Cependant il rend bientôt à Épicure son véritable caractère, en prouvant
+que la vertu (et par exemple l'amitié) est la véritable volupté. Dans
+cette page sur l'amitié, on sent l'homme qui a fait ses délices d'aimer
+et d'être aimé. C'est la vertu instinctive du caractère. Celui de
+Cicéron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne haïssait pas.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Au début de son second livre sur le bien et le mal, Cicéron dit à ses
+amis: «Ne me regardez pas ainsi en silence, comme on regarde un homme
+qui va professer. Le vrai mode de traiter les sujets philosophiques,
+c'est l'échange mutuel des pensées, des objections et des réponses,
+c'est la conversation: causons.»</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Après avoir élagué toutes les subtilités scolastiques d'Épicure ou des
+autres prétendus sages, il préconise avec une admirable force de
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> langage et de conscience les deux pivots de la vertu, l'<span class="smcap">HONNÊTE</span>
+et la <span class="smcap">RAISON</span>. Écoutez en passant ces définitions du bon sens:</p>
+
+<p>«L'<i>honnête</i> est ce que l'on est forcé d'estimer par soi-même,
+abstraction faite de toute espèce d'intérêt personnel, etc.» (Quelle
+preuve de Dieu par la conscience!)</p>
+
+<p>«La <i>raison</i> est cette intelligence si prompte et si vaste à la fois,
+cette sagacité de l'esprit qui pénètre les causes, discerne
+l'enchaînement de ces causes avec leurs conséquences, rapproche les
+ressemblances, découvre les semblables au milieu des diversités,
+conjoint l'avenir avec le présent, et embrasse ainsi d'un coup d'&oelig;il
+le cours entier d'une existence bien enchaînée.</p>
+
+<p>«Par la raison, l'homme recherche la société des hommes; par elle il
+s'élève, de l'affection pour ses parents et pour ceux que la nature a
+rapprochés de son c&oelig;ur, jusqu'à l'affection pour ses concitoyens,
+compris dans son amour, et enfin jusqu'à répandre sa tendresse sur
+l'humanité tout entière.» (<i>Caritas generi humani</i>, Évangile inné des
+sages de tous les siècles.)</p>
+
+<p>«Car l'homme, ajoute-t-il, doit se souvenir <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> qu'il n'est pas
+seulement pour lui seul, mais pour les siens, pour sa patrie, et que
+c'est de la moindre partie de lui-même qu'il lui est permis de
+s'occuper; et, comme la nature nous a doués d'un invincible attrait pour
+la vérité, inspirés que nous sommes par ce noble instinct, nous aimons
+forcément tout ce qui est vrai et réel, comme la bonne foi, la fidélité,
+la candeur, la constance, et nous haïssons tout ce qui est faux et
+trompeur, comme la fraude, le parjure, la méchanceté, l'injustice.</p>
+
+<p>«Enfin la raison a je ne sais quelle supériorité majestueuse qui lui
+donne le droit de commander et qui lui fait mépriser de haut les
+événements humains, toujours élevée qu'elle est au-dessus de nos
+faiblesses et de nos erreurs. À ces trois vertus s'en joint une
+quatrième, qui a la même beauté et qui conspire avec elles pour la
+grandeur de l'homme: c'est l'amour de l'ordre.</p>
+
+<p>«La beauté essentielle de l'ordre avait d'abord frappé l'esprit dans
+l'univers visible, et c'est de là que nous l'avons transporté dans nos
+actions et dans nos paroles, <i>monde moral dont l'ordre est l'ornement</i>;
+puis vient la <i>modération</i>, ou la mesure qui nous fait éviter en
+<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> tout l'excès ou la témérité, qui nous détourne d'offenser nos
+semblables par nos actions ou par nos discours, et de rien faire, en un
+mot, a qui soit indigne de la nature humaine.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>«Voilà, mon cher Torquatus, la définition exacte de ce qu'on entend par
+l'<span class="smcap">honnête</span>; c'est ce qui a fait dire proverbialement de l'homme de bien:
+<i>On peut frayer avec lui dans les ténèbres.</i>»</p>
+
+<p>Que pensez-vous, lecteurs, de ces définitions de l'honnête, de la
+raison, de la vertu, datées de vingt siècles et écrites de la main d'un
+des plus sublimes écrivains de tous les siècles? Avez-vous une plus
+haute philosophie morale, une plus saine raison, une plus solide vertu,
+un plus beau style? Votre crépuscule n'est-il pas là?</p>
+
+<p>Saluez l'antiquité: elle sait tout, même ce que vous croyez avoir appris
+hier. Si ces lignes étaient trouvées par vous anonymes dans un volume de
+vos bibliothèques de Paris ou de Londres, ne les attribueriez-vous pas
+en conscience à Bacon, à Fénelon, à vos plus pures <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>
+philosophies, à vos plus éloquentes plumes? Elles sont du consul, de
+l'orateur, du lutteur romain contre Catilina, du sauveur de la patrie,
+du maître de Brutus, de l'ami de Pompée, de l'amnistié de César, de la
+victime d'Antoine, se reposant au soir d'un jour agité, à quelques jours
+de sa mort, résigné à l'ombre de son jardin de Tusculum, au murmure de
+l'Anio, qui murmure encore tout près des ruines de sa maison de
+campagne.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Et ce passage, sur l'immatérialité et sur l'immortalité de l'âme, qu'en
+direz-vous après l'avoir lu:</p>
+
+<p>«L'origine de notre âme ne saurait se trouver dans rien de ce qui est
+matériel, car la matière ne saurait produire la pensée, la connaissance,
+la mémoire, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans
+l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les éléments offrent de plus
+subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport
+quelconque avec la faculté que nous avons <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de percevoir les
+idées du passé, du présent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc
+venir que de Dieu seul; elle est essentiellement céleste et divine. Ce
+qui pense en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc
+nécessairement incorruptible et éternel; nous ne pouvons pas même
+concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de
+notre âme, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument séparé et
+indépendant des sens, comme une substance spirituelle qui connaît et qui
+meut tout.</p>
+
+<p>«Vous me direz: Et où est cette substance qui connaît et qui meut tout?
+et comment est-elle faite? Je vous réponds: Et où est votre âme? et
+comment se la représenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus.
+Mais, si je n'ai pas pour la comprendre tous les moyens que je voudrais
+bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j'ai? L'&oelig;il
+voit et ne voit pas: ainsi notre âme, qui voit tant de choses, ne voit
+pas ce qu'elle est elle-même; mais pourtant elle a la conscience de sa
+pensée et de son action. Mais où habite-t-elle et qu'est-elle? C'est ce
+qu'il ne faut pas même chercher... Quand vous voyez l'ordre du <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>
+monde et le mouvement réglé des corps célestes, n'en concluez-vous pas
+qu'il y a une intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet
+univers ait commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence,
+comme le croit Platon, soit qu'il existe de toute éternité et que cette
+intelligence en soit seulement la modératrice, comme le croit Aristote?
+Vous reconnaissez un Dieu à ses &oelig;uvres et à la beauté du monde,
+quoique vous ne sachiez pas où est Dieu ni ce qu'il est: reconnaissez de
+même votre âme à son action continuelle et à la beauté de son &oelig;uvre,
+qui est la vertu.»</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Et celui-ci, sur la divisibilité des sens et de l'âme, autrement appelée
+la mort:</p>
+
+<p>«Que faisons-nous quand nous séparons notre âme des objets terrestres,
+des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la
+méditation? Que faisons-nous autre chose qu'apprendre à mourir, puisque
+la mort n'est que la séparation de l'âme et du corps? Appliquons-nous
+<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> donc à cette étude, si vous m'en croyez; mettons-nous à part de
+notre corps et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre
+sera semblable à la vie du ciel; et, quand nous serons au moment de
+rompre nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre âme
+vers les cieux.»</p>
+
+<p>Tout l'ascétisme chrétien qui allait éclore en Orient n'était-il pas là
+par pressentiment?</p>
+
+<p>Et celui-là, sur le noble désintéressement de la vertu, que les
+disciples d'Épicure appellent si faussement un habile égoïsme, et que
+Cicéron appelait, lui, de son vrai nom, un sacrifice de soi-même? Lisez:</p>
+
+<p>«Appliquez, dit-il, ces mêmes principes à la modération, à la
+tempérance, qui est la sage mesure des passions et qui les soumet à la
+raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur que de prendre sans
+témoins des plaisirs honteux? N'y a-t-il pas des actions d'elles-même
+infâmes, lors même que leur auteur échapperait à la flétrissure
+publique? Que font les hommes de c&oelig;ur? N'est-ce qu'après avoir calculé
+leur intérêt qu'ils entrent dans le combat et qu'ils versent à flots
+leur sang pour la patrie? N'y sont-ils pas excités <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> plutôt par
+une vertueuse impulsion de dévouement et par leur généreux courage? Et
+si ce grand Torquatus avait pu nous entendre, lequel de nous deux, je
+vous le demande, eût-il écouté plus volontiers, ou de moi, qui affirme
+qu'il n'a rien fait en songeant à lui, mais par amour de la république,
+ou de vous, qui soutenez qu'il n'a rien fait que pour lui seul? Le bien
+pour le bien, voilà la vraie maxime!»</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Le début de son second livre, où il combat les stoïciens contre Caton,
+après avoir, dans le premier, combattu Épicure, est une mise en scène
+d'une digne, grave et douce familiarité.</p>
+
+<p>Lisez ceci; c'est une scène biblique de philosophie parlée entre ces
+deux patriarches de la pensée humaine, Cicéron et Caton:</p>
+
+<p>«J'étais à Tusculum, et, désirant me servir de quelques livres du jeune
+Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothèque, comme
+j'en avais l'usage.</p>
+
+<p>«J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> pas à rencontrer; il
+était assis et tout entouré de livres stoïciens.</p>
+
+<p>«Vous savez qu'il avait une avidité insatiable de lecture, jusque-là
+que, dans le sénat même, et pendant que les sénateurs s'assemblaient, il
+se mettait à lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait
+dans le public, et sans dérober pourtant un seul des instants qu'il
+devait aux intérêts de l'État. Aussi, jouissant d'un loisir aussi
+complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothèque, il semblait,
+si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir
+dévorer les livres. Nous étant donc ainsi rencontrés tous deux sans y
+songer, il se leva aussitôt. Nous échangeâmes ensuite les premières
+questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.&mdash;Qui vous
+amène ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si
+j'avais pensé que vous y fussiez, j'aurais été certainement vous y
+rendre visite.&mdash;Hier, lui dis-je, dès que les jeux furent commencés, je
+quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amené ici,
+c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voilà bien des
+trésors assemblés, Caton, et <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> il faudra que notre jeune Lucullus
+les connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prît
+plaisir à ces livres qu'à toutes les autres beautés de ce séjour, et
+j'ai son éducation fort à c&oelig;ur, quoiqu'elle vous appartienne plus
+qu'à personne, et que ce soit à vous de le rendre digne de son père, de
+notre Cépion et de vous-même, qui le touchez de si près. Mais ce n'est
+pas sans sujet que je m'intéresse à ce qui le regarde: j'y suis obligé
+par le souvenir de son aïeul Cépion, que j'ai toujours tenu en grande
+estime, comme vous le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des
+premiers hommes de la république s'il vivait, et j'ai continuellement
+devant les yeux Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de
+l'amitié et une communauté parfaite de sentiments et de vues m'unissent
+si tendrement.&mdash;Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chèrement
+la mémoire de deux hommes qui vous ont recommandé leurs enfants par
+leurs testaments, et je suis charmé de voir que vous aimez le jeune
+Lucullus. Quant au soin de son éducation, qui me regarde tout
+particulièrement, dites-vous, je m'en charge avec <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> plaisir,
+mais il faut que vous le partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter,
+c'est qu'il me paraît déjà donner beaucoup de marques d'une belle âme et
+d'un noble esprit; mais vous voyez combien son âge est tendre.&mdash;Je le
+vois bien, lui dis-je, et c'est aussi dans cet âge qu'il faut l'initier
+à ces études et ouvrir son âme à ces sentiments qui le prépareront aux
+grandes choses qui l'attendent.&mdash;C'est à quoi il faut que nous
+travaillions ensemble, et de quoi nous nous entretiendrons plus d'une
+fois. Cependant asseyons-nous, s'il vous plaît. C'est ce que nous fîmes
+aussitôt.</p>
+
+<p>«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont
+donc ceux que vous venez chercher ici?&mdash;J'y venais prendre, lui dis-je,
+quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le
+loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à
+l'autre.&mdash;Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût
+incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au
+monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> XXIX</h4>
+
+<p>Cicéron démontre ensuite, avec une évidence véritablement révélatrice,
+que l'honnête, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature
+intellectuelle aussi irréfutable que le bien-être physique est un
+instinct de nos sens matériels; de là, dit-il, ces législations, aussi
+divines qu'humaines, qui établissent les rapports des hommes entre eux
+sur les bases d'une équité sociale, qui est la conscience publique du
+genre humain. Cependant il blâme dans le livre suivant l'excès des
+stoïciens, qui les porte à sacrifier entièrement le corps à l'âme. Cet
+excès, dit-il, n'est pas conforme à la nature complexe d'un être formé
+d'âme et de corps, et qui a été doué d'un instinct de conservation. La
+sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures:
+régler la nature, ce n'est pas la contredire.</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du
+cinquième livre, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> réminiscence délicieuse du temps et des lieux
+où Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces
+de l'antiquité:</p>
+
+<p>«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais
+entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de
+mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain,
+que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous
+aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce
+temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous
+rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous
+entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte
+Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et
+qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que
+nous voulions. Alors Pison:&mdash;Est-ce par un dessein de la nature, nous
+dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons
+les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une
+partie de leur vie, nous <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> nous sentons plus émus que quand nous
+écoutons le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?</p>
+
+<p>«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon
+me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses
+disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me
+rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque
+devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et
+Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même
+jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce
+palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes
+yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon
+aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de
+tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la
+mémoire.&mdash;Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus.
+Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de
+Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué
+une si profonde admiration, vous le <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> savez, et qui fait mes
+délices; l'image même d'&OElig;dipe, qu'il représente venant ici et
+demandant dans ces vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se
+trouve, m'a tout ému; ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a
+remué.&mdash;Et moi, dit Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être
+rendu à Épicure, dont nous venons de passer les jardins, je vois
+s'écouler dans ces jardins bien des heures en compagnie de Phèdre, que
+j'aime plus qu'homme au monde. Il est vrai que, averti par l'ancien
+proverbe, je pense toujours aux vivants; mais, quand je voudrais oublier
+Épicure, comment le pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait,
+non-seulement reproduit à grands traits par la peinture, mais encore
+gravé sur leurs coupes et sur leurs bagues?</p>
+
+<p>«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est
+peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes
+que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas
+surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de
+votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus
+attentivement <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> aux grands personnages que les lieux fréquentés
+par eux.</p>
+
+<p>«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis
+le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le
+dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout
+présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces
+des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet
+hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois
+(car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire,
+demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute
+heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:&mdash;Puisque tout le monde,
+dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui
+a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où
+Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en
+effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:&mdash;Ne
+m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la
+plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>
+bruit des flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement
+de la place publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite
+pour voir le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les
+souvenirs sont inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait,
+que du sol jaillisse l'histoire.&mdash;Les recherches, lui dit Pison, quand
+on les fait dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont
+d'un excellent esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous
+mettre sur les traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit
+curieux. Aussi nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y
+portez de vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous
+prenez plaisir à reconnaître les vestiges.&mdash;Vous savez, dis-je alors à
+Pison, qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des
+encouragements que vous lui donnez.&mdash;Il faut donc, reprit-il avec son
+extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès
+de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la
+philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en
+état de mieux <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius,
+continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y
+sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que
+vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.&mdash;J'ai grand
+plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais
+vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là.
+Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»</p>
+
+<p>Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés,
+de ses vertus, <i>filles</i>, dit-il, de notre <i>liberté morale</i> telles que la
+prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération,
+l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se
+compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.</p>
+
+<p>Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des <i>Tusculanes</i>, que la vie de
+Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme
+s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de
+style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des
+hommes en est en même temps le plus sage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> Mais passons aux <i>Tusculanes</i> elles-mêmes. Quelle lucidité!
+quelle souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique!
+quelle force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces
+leçons, s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe
+romain. Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de
+l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie
+comme dans l'éloquence.</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Les <i>Tusculanes</i> prennent leur nom de la maison de campagne de Cicéron
+où ces <i>Méditations</i> en prose furent composées par lui. Ces
+<i>Méditations</i> étaient à la fois des loisirs, des perfectionnements de
+son âme, des consolations. La politique l'avait odieusement rejeté dans
+la vie inactive. Rome, en proie aux démagogues, à la soldatesque, à la
+tyrannie, à la gloire de mauvais aloi, n'était plus digne de lui; la
+pensée de Cicéron quittait ce monde vulgaire et pervers pour les régions
+sublimes et éternelles de la pensée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> «Quand j'ai vu enfin, dit-il en commençant les <i>Tusculanes</i>,
+qu'il n'y avait presque plus rien à faire pour moi, ni au forum, ni au
+sénat, je me suis remis à une sorte d'étude dont le goût m'était
+toujours resté, mais que d'autres soucis avaient toujours interrompu ou
+ajourné: j'entends par cette étude la philosophie, qui renferme toutes
+les connaissances utiles à l'homme pour bien vivre.....</p>
+
+<p>«Les Grecs, dit-il, ont excellé plus que nous dans la poésie et dans les
+arts; nous les égalons seulement dans l'art oratoire né de la
+constitution même de Rome; hors de là nous leur sommes jusqu'ici
+inférieurs. Après avoir tenté moi-même de porter l'art oratoire à un
+point encore plus élevé que nos prédécesseurs romains, je m'efforce avec
+plus de zèle encore de mettre dans son jour cette philosophie, d'où j'ai
+tiré tout ce que je puis avoir développé d'éloquence.</p>
+
+<p>«Aristote, ce rare génie qui savait tout, jaloux de la gloire de
+l'orateur Isocrate, entreprit, à son exemple, d'enseigner l'art de la
+parole, et voulut allier la philosophie à l'éloquence. Je veux de même,
+sans oublier mon ancien caractère d'orateur, m'attacher <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> aux
+matières de philosophie: je les trouve infiniment plus grandes, plus
+abondantes, plus fécondes que celles de la tribune; mon opinion a
+toujours été que ces questions élevées, pour ne rien dire de leur
+intérêt et de leur beauté, doivent être traitées avec étendue et avec
+toutes les perfections de style qui dépendent du langage. J'ai essayé si
+je pourrais y réussir, et j'ai même poussé si loin la chose que j'ai
+tenu des entretiens philosophiques à la manière des Grecs. Tout
+récemment, mon cher Brutus, après que vous fûtes parti de Tusculum,
+j'éprouvai mes forces devant un grand nombre d'amis. C'est ainsi que ces
+exercices oratoires d'autrefois, où j'avais pour but de me préparer au
+forum, et dont j'ai continué l'usage plus que personne, sont aujourd'hui
+remplacés par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer par ces
+amis le sujet sur lequel on voulait m'entendre, je discourais sur cette
+matière, assis ou debout, et, comme nous avons eu ces sortes
+d'entretiens pendant cinq jours, je les ai rédigés à loisir en autant
+de livres.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> XXXII</h4>
+
+<p>Voilà l'origine des cinq <i>Méditations</i> ou <i>Tusculanes</i> que nous allons,
+à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites
+sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille
+faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur
+la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute
+félicité humaine.</p>
+
+<p>Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement
+exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains
+étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les
+cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser
+et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme
+philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans
+César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites
+traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>
+souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun
+avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même:
+au peuple la fable, aux sages la vérité.</p>
+
+<p>Écoutez Cicéron, à la première page de la première <i>Tusculane</i>, sur le
+ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps:</p>
+
+<p>«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce
+pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois
+têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale
+mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse
+tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors
+d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges
+inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un
+nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre
+cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine,
+ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre
+peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Pensez-vous que j'extravague jusqu'à donner là dedans?</p>
+
+<p class="acteur">CICÉRON.</p>
+
+<p>«Vous n'y ajoutez pas foi?</p>
+
+<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Pas le moins du monde.</p>
+
+<p class="acteur">CICÉRON.</p>
+
+<p>«Vous avez, à la vérité, grand tort de l'avouer.</p>
+
+<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Pourquoi, je vous prie?</p>
+
+<p class="acteur">CICÉRON.</p>
+
+<p>«Parce que, si j'avais eu à vous réfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir
+une belle carrière.</p>
+
+<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Qui ne serait éloquent sur un tel sujet?</p>
+
+<p class="acteur">CICÉRON.</p>
+
+<p>«Tout est plein, cependant, de traités philosophiques où l'on se propose
+de le prouver.</p>
+
+<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Peine perdue; car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir
+peur?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> CICÉRON.</p>
+
+<p>«Mais, s'il n'y a point de misérables dans les enfers, personne n'y est
+donc?</p>
+
+<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Je n'y crois personne.»</p>
+
+<p>On voit qu'il y avait deux hommes dans les hommes supérieurs de Rome, le
+citoyen et le philosophe. Le philosophe se moquait de la religion
+officielle du citoyen. Cicéron était convaincu, comme César et comme
+Sénèque, que la superstition était incorrigible dans le peuple, et qu'il
+fallait se contenter de penser à part du vulgaire, sans lui contester
+ses dieux, ses élysées et ses enfers, peuplés de ses fables, de ses
+traditions et de ses rêves.</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>Mais l'existence d'une divinité une et suprême, l'immatérialité de l'âme
+et son immortalité sont confessées plus loin comme des vérités
+rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicité
+d'arguments qui n'ont jamais été surpassées. Lisez ces lignes du premier
+livre des <i>Tusculanes</i>:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> «Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos,
+Epaminondas le pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquité
+ou parmi les étrangers, moi-même, je le pouvais. Mais nous avons au
+dedans de nous je ne sais quel pressentiment des siècles futurs, et
+c'est dans les esprits les plus sublimes, c'est dans les âmes les plus
+élevées, que ce sentiment est le plus vif et qu'il éclate davantage.
+Ôtez ce pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie
+dans les travaux et dans les dangers? Je parle des grands c&oelig;urs. Et
+que cherchent aussi les poëtes, qu'à éterniser leur mémoire? Témoin
+celui qui dit:</p>
+
+<p class="poem10">«Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux;<br>
+ Par lui furent chantés vos célèbres aïeux.</p>
+
+<p>«Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c'est
+que les enfants fassent vivre la sienne.</p>
+
+<p>«Qu'on ne me rende point de funèbres hommages, dit-il encore. Mais à
+quoi bon parler des poëtes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui
+n'aspirent à l'immortalité. Phidias, n'ayant pas la liberté d'écrire
+son nom sur <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et
+nos philosophes, dans les livres mêmes qu'ils composent sur le mépris de
+la gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de
+tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en
+quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après notre mort il y a quelque
+chose qui nous intéresse, nous devons nous rendre à cette opinion, et
+d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus
+de vertu, et qui, par conséquent, savent le mieux où tend la nature,
+sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter
+l'estime de la postérité<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<p>«C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma <i>Consolation</i>, où je
+m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre
+l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et
+composé, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du
+feu.</p>
+
+<p>«Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la
+réflexion, qui <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir,
+embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces
+divines qualités, à moins que de remonter à Dieu. Et, par conséquent,
+l'âme est d'une nature singulière qui n'a rien de commun avec les
+éléments que nous connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un être
+qui a sentiment, intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est
+céleste, il est divin, et dès lors immortel. Dieu lui-même ne se
+présente à nous que sous cette idée d'un esprit pur, sans mélange,
+dégagé de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et
+qui a de lui-même un mouvement éternel<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<p>«Car, enfin, que faisons-nous en nous éloignant des voluptés sensuelles,
+de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et même du soin de nos
+affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que
+faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même
+et que l'éloigner de son corps tout autant que cela se peut? Or détacher
+l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre à mourir? Pensons-y donc
+<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps,
+accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra déjà
+d'une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre
+essor quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours
+été sous le joug des sens auront peine à s'élever de dessus la terre,
+lors même qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles
+comme de ces prisonniers qui ont été plusieurs années dans les fers: ce
+n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre
+terme, nous vivrons enfin, car notre vie d'à présent, c'est une mort,
+et, si j'en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé.</p>
+
+<p class="acteur">L'AUDITEUR.</p>
+
+<p>«Vous l'avez déploré assez dans votre <i>Consolation</i>. Je ne lis point cet
+ouvrage que je n'aie envie de me voir à la fin de mes jours, et cette
+envie, par tout ce que je viens d'entendre, augmente fort.</p>
+
+<p class="acteur">CICÉRON.</p>
+
+<p>«Vos jours finiront, et, de force ou de gré, finiront bien vite, car le
+temps vole. Or, non-seulement la mort n'est point un mal, comme
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> d'abord vous le pensiez; mais peut-être n'y a-t-il que des maux
+pour l'homme, à la mort près, qui est son unique bien, puisqu'elle doit
+ou nous rendre dieux nous-mêmes, ou nous faire vivre avec les
+dieux<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<p>«Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement
+d'une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien
+convaincus que l'on nous tire de prison, et que l'on nous ôte nos
+chaînes, afin qu'il nous arrive ou de retourner dans le séjour éternel,
+notre véritable patrie, ou d'être à jamais quittes de tout sentiment et
+de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue,
+tenons-nous dans une telle disposition d'esprit que ce jour, si terrible
+pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a été déterminé
+ou par les dieux immortels, ou par notre commune mère, la nature, ne
+doit être compté pour un mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce n'est
+pas une cause aveugle qui nous a créés: mais nous devons l'être
+certainement à quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle
+ne s'est pas donné le soin de <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> nous produire et de nous
+conserver la vie, pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver
+toutes les misères de ce monde, dans une mort suivie d'un mal éternel.
+Regardons plutôt la mort comme un asile, comme un port qui nous attend.
+Plût à Dieu que nous y fussions menés à pleines voiles! Mais les vents
+auront beau nous retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions,
+quoique un peu tard. Or ce qui est pour tous une nécessité, serait-il
+pour moi seul un mal? Vous me demandiez une péroraison, en voilà une.»</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>On voit qu'il avait raison d'écrire ces belles lignes par lesquelles il
+se consolait de ne plus être que philosophe:</p>
+
+<p>«Dans la nécessité où je suis de renoncer aux affaires publiques, je
+n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et
+consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gré de ce qu'après
+avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> pouvoir d'un
+seul, je ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve
+à ceux qui possèdent l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues
+au sénat et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la
+philosophie aux délibérations de la politique sur les destinées de la
+patrie.»</p>
+
+<p>On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion
+raisonnée et le patriotisme en vue des devoirs imposés à l'homme par la
+Divinité, étaient pour Cicéron une même et sainte chose.</p>
+
+<p>«Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne
+s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos actes et de nos
+destins. Sur ce principe, que deviendraient la piété, la <i>sainteté</i>, la
+religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut
+savoir exactement accomplir... Il en est de la piété comme de toutes les
+autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles
+point de <i>sainteté</i> (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elles
+point de culte, et dès lors que devient l'univers? Quel désordre et
+quelle anarchie dans l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je
+doute si <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> éteindre la piété envers la divinité, ce ne serait pas
+anéantir du même coup la bonne foi, la conscience, la société humaine
+tout entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux
+dire l'instinct de la justice!...»</p>
+
+<h4>XXXV</h4>
+
+<p>Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trésor de
+ces loisirs philosophiques de Cicéron. Nous allons, dans un dernier
+entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse
+antique, résumée par la plus brillante parole de l'antiquité.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se préparait à la mort
+dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidèles à sa mauvaise
+fortune, lui prêtaient encore l'oreille et le c&oelig;ur; ses livres,
+recueillis avec amour en Grèce pendant ses voyages ou ses exils, lui
+ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plantés dans
+sa jeunesse à Tusculum ou à Astur, ses maisons des champs, ne lui
+avaient pas été ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa
+patrie et par la nécessité de ses créanciers. Les rigoles qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> avait dérobées à l'<i>Anio præceps</i> pour en irriguer ses jardins,
+qui murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques
+champêtres de leur rumeur et de leur fraîcheur; le temple sépulcral
+qu'il avait élevé à sa fille chérie pour diviniser ses regrets brillait
+encore à l'horizon de la Sabine comme un appel aux pensées graves et
+comme une promesse des éternelles réunions; il remplissait sa vie et il
+célébrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait périr,
+mais sûr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse.</p>
+
+<p>Tel était Cicéron au moment où il écrivait cette première <i>Tusculane</i>.
+Nous allons suivre sa plume jusqu'à la dernière ligne de cette grande
+vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalité.&mdash;Il ne se
+trompa pas.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> LXIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>CICÉRON</h3>
+
+<p class="center">TROISIÈME PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les savants disent que l'atmosphère dont la terre est entourée a deux
+régions distinctes selon la distance à laquelle cette atmosphère se
+déroule autour de notre globe, et qu'ainsi, pendant que la partie de cet
+air ambiant qui touche à la terre est agitée, troublée, souvent
+bouleversée par les vents, les nuées, les orages, l'autre partie, la
+partie la plus haute de l'éther, <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> ne sent pas ces convulsions
+aériennes, mais demeure calme et impassible dans une éternelle sérénité.</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'esprit des philosophes ou des politiques, tels que
+Cicéron, échappe, en s'élevant dans les régions sereines et immuables de
+la pensée, aux préoccupations personnelles qui les agitent au milieu du
+sénat, du peuple, de la guerre civile, sur le sort de leur patrie ou sur
+leur propre sort, et que ces esprits sublimes se réfugient dans la
+philosophie et dans la religion pour ne plus entendre ou pour mépriser
+de si haut les bruits et les oscillations du monde.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ce grand homme, séparé des rumeurs de Rome par les
+montagnes de la Sabine et par le rideau de ses arbres, écrivait ses
+<i>Tusculanes</i>, que nous vous analysions dans notre dernier entretien.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les grands esprits, en ce moment, se séparent
+volontairement des préoccupations publiques et privées qui les
+assiégent, pour monter avec Cicéron dans les régions des pensées
+permanentes.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> II</h4>
+
+<p>Une guerre inattendue a éveillé en sursaut l'Europe; une petite cour,
+qui a le courage de son ambition, a demandé le sang de la France au nom
+d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie.</p>
+
+<p>Le principe de la liberté va servir à doubler un trône au pied des
+Alpes; l'avenir dira si le sang français aura été versé pour des alliés
+reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entière
+indépendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexée par
+force à des Sardes, à des Niçards, à des Piémontais, à des Allobroges,
+ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclamé sous le canon
+d'un conquérant n'est pas un roi, mais un maître; les véritables
+souverainetés nationales sortent du sol et non du canon; un cri de
+victoire n'est pas une élection de la liberté, c'est l'élection de la
+force.</p>
+
+<p>Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> république de
+Gênes si elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont
+enclavé ses montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la
+monarchie alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la
+république aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la
+légitimité des vallées de Maurienne sur les flots libres de
+l'Adriatique. Écartez vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra
+l'aristocratie de Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres!
+C'est la péninsule tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la
+maison de Savoie, éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille
+que nous ne préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus
+dangereuse un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être
+dans les mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les
+fermer à son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger <i>toutes
+les nationalités</i> italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne
+serait dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat
+de cette guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime,
+c'est-à-dire l'heure inévitable, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> n'avait pas sonné d'elle-même
+à l'heure des événements.</p>
+
+<p>Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille,
+le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse,
+l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se
+compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature
+allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la
+Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des
+puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme
+à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne
+de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a
+jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul
+tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir
+un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre
+de l'Italie par une confédération, et non par un monopole!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> III</h4>
+
+<p>Revenons aux <i>Tusculanes</i>. Cicéron les écrivait au c&oelig;ur de cette
+Italie en armes pour des ambitions qui se disputaient la liberté
+mourante de Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans
+les idées éternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu'à son
+dernier trait de plume et à son dernier soupir, dans ses méditations. Un
+homme quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus
+grand après la mort, de César ou de Cicéron qui pense seul à Tusculum,
+ou de la république qui tombe dépiécée entre les mains de trois
+ambitieux? Pour moi, c'est Cicéron.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Dans ses secondes <i>Tusculanes</i>, il traite de la douleur; il se demande
+si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> pas combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi
+victorieusement ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au
+public.</p>
+
+<p>«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes
+contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc
+pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire,
+où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne
+peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit
+nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.»</p>
+
+<p>Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la
+mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de
+raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à
+mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y
+a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité.
+Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle
+devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour
+dans le style.</p>
+
+<p>Nos philosophes modernes, soit religieux, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> soit rationnels,
+n'ont pas au même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes
+ne raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient
+sur le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux
+uns la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Sa troisième <i>Tusculane</i> disserte sur les maladies de l'âme, plus
+nombreuses, dit Cicéron, et plus irrémédiables que celles du corps,
+parce que le corps vicié peut être guéri par les soins de l'homme, mais
+que l'âme malade ne peut pas juger elle-même de son infirmité. Il
+attribue ces maladies de l'âme à la mauvaise éducation qui nous nourrit
+de préjugés et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les
+attribue aux fausses idées du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-même
+d'idées fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre
+ainsi dans une atmosphère de <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> mensonge, d'erreur et de
+corruption. Jamais les défauts de l'éducation première n'ont été plus
+vigoureusement signalés que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau
+dans l<i>'Émile</i>, sont à une distance énorme du bon sens et de la logique
+de Cicéron. On sent que Rousseau déclame en rhéteur et que le Romain
+écrit en législateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires
+donnait au consul un sens des réalités qui manquait totalement au Platon
+de Genève.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Vient ensuite une <i>Tusculane</i> sur les combats que le sage doit livrer à
+ses passions. Il définit la passion un <i>mouvement violent du c&oelig;ur en
+disproportion avec la raison</i>. Définirions-nous mieux aujourd'hui cette
+sensibilité qui n'est <i>passion</i> que par son excès?</p>
+
+<p>Cicéron définit ensuite avec la même justesse toutes les passions qui
+affligent l'homme, et il distingue la passion, qui n'est qu'un
+mouvement <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> instantané, du vice, qui est une habitude d'infirmité
+ou de dépravation de l'âme.</p>
+
+<p>«Mais ce qui fait, dit-il, la différence entre les infirmités de l'âme
+et celles du corps, c'est qu'il peut nous survenir des maladies
+corporelles sans qu'il y ait de notre faute, et que nous sommes toujours
+coupables de nos maladies de l'âme. Le corps, composé de matières, n'est
+pas libre; l'âme est coupable parce qu'elle est libre.»</p>
+
+<p>Quel traité de Fénelon ou de Nicole traite de morale en termes plus
+chrétiens?</p>
+
+<p>«Il y a d'ailleurs une grande différence entre les âmes grossières et
+celles qui ne le sont pas. Celles-ci, semblables à l'airain de Corinthe
+qui a de la peine à se rouiller, ne deviennent que difficilement malades
+et se rétablissent fort vite. Il n'en est pas de même des âmes
+grossières, et, de plus, celles qui sont d'un caractère excellent ne
+tombent pas en toute sorte de maladie; rien de ce qui est férocité,
+cruauté, ne les attaquera; il faut, pour trouver prise sur elles, que ce
+soit de ces passions qui paraissent tenir à l'humanité, telles que la
+tristesse, la crainte, la <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> pitié. Une autre réflexion encore,
+c'est qu'il est moins aisé de guérir radicalement une passion que
+d'extirper ces vices de premier ordre qui combattent de front la vertu.
+Il faut plus de temps pour l'un que pour l'autre. On peut s'être défait
+de ses vices et conserver ses passions.»</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>La belle définition de la vertu, santé de l'âme, n'est pas moins
+éternelle!... Une qualité permanente de l'âme, qui est la raison
+elle-même en action!... Son portrait du sage ou du vertueux n'est pas
+moins admirable de définition et de style.</p>
+
+<p>«Ainsi supérieure et à la tristesse et à toute autre passion, ainsi
+heureuse de les avoir toutes domptées, un reste de passion suffirait
+toujours, non-seulement pour priver l'âme de son repos, mais pour la
+rendre vraiment malade. Je ne vois donc rien que de mou et d'énervé
+dans le sentiment des péripatéticiens, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> qui regardent les
+passions comme nécessaires, pourvu, disent-ils, qu'on leur prescrive des
+bornes au delà desquelles ils ne les approuvent point. Mais prescrit-on
+des bornes au vice? ou direz-vous que de ne pas obéir à la raison, ce ne
+soit pas quelque chose de vicieux?</p>
+
+<p>«Or la raison ne vous dit-elle pas assez que tous ces objets qui
+existent dans votre âme, ou de fougueux désirs, ou de vains transports
+de joie, ne sont pas de vrais biens, et que ceux qui vous consternent ou
+qui vous épouvantent ne sont pas de vrais maux; mais que les divers
+excès ou de tristesse ou de joie sont également l'effet des préjugés qui
+vous aveuglent, préjugés dont le temps a bien la force à lui seul
+d'arrêter l'impression: car, quoi qu'il arrive, nul changement réel dans
+l'objet; cependant, à mesure que le temps l'éloigne, l'impression
+s'affaiblit dans les personnes les moins sensées, et par conséquent, à
+l'égard du sage, cette impression ne doit pas même commencer.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> VIII</h4>
+
+<p>Sa théorie des passions n'est pas moins sévère; son rigorisme n'admet
+pas même la sainte colère qui possède en apparence l'orateur indigné
+dans ses accès d'éloquence. Il veut que le sang-froid soit conservé
+jusque dans l'imprécation contre le crime ou le vice.</p>
+
+<p>«Quant à l'orateur, il ne lui sied nullement de se mettre en colère; il
+lui sied quelquefois de le feindre. Pensez-vous que je sois en courroux
+toutes les fois qu'il m'arrive de hausser le ton et de m'échauffer?
+Pensez-vous que, l'affaire étant jugée et absolument finie, quand il
+m'arrive de mettre mon discours par écrit, je sois en courroux, la plume
+à la main? Accius, qu'était-il en composant ses tragédies? Que
+croyez-vous qu'était Ésope, dans les endroits où il déclame avec le plus
+de feu?</p>
+
+<p>«Un orateur, qui sera vraiment orateur, aura encore plus de véhémence
+qu'un comédien, mais sans passion et toujours de sang-froid. <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>
+Les passions même les plus estimables, telles que celles des grands
+hommes vertueux, ne doivent rien prendre sur la tranquillité de
+l'esprit. À l'égard de la tristesse, qui est la chose du monde la plus
+détestable, comment les philosophes en font-ils l'éloge!»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère
+de toute vertu, ouvre la cinquième <i>Tusculane</i>. Cette apostrophe
+rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau
+y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de
+parler.</p>
+
+<p>«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la
+philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais
+ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu
+réfugier après avoir essuyé la plus horrible <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> tempête.
+Philosophie, seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu
+et qui domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre
+humain sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire
+vivre en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as
+unis, premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens
+du mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu
+as inventé les lois, formé les m&oelig;urs, établi une police. Tu seras
+notre asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres
+temps nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous
+nous y livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour
+passé suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque
+s'en écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la
+tienne, qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a
+rassurés sur la crainte de la mort?</p>
+
+<p>«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage
+qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie,
+quelqu'un ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on
+l'ingratitude au point d'outrager un maître qu'on devrait au moins
+respecter, quand même on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses
+leçons!</p>
+
+<p>«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers
+des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus
+reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines
+ont été des <i>philosophes</i>. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la
+chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne.</p>
+
+<p>«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà
+nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses,
+soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?»</p>
+
+<p>Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse
+s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de
+conviction dans toute cette &oelig;uvre.</p>
+
+<p>«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> degré de
+perfection assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit,
+l'homme toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même,
+jusqu'au point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni
+abattre par la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par
+une folle joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je
+cherche. Rien sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni
+d'assez estimable pour lui enfler le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y
+verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et
+qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui
+sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme
+sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui
+peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse
+nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre
+toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui
+fasse la fortune, se tranquilliser.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> «Toutes ses productions sont parfaites en leur genre,
+non-seulement celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites
+pour tenir à la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et
+jusqu'aux plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure,
+ou, après s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en
+revêtent tout de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un
+mouvement intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne
+produise des fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque
+obstacle, elles parviennent toutes au degré de perfection qui leur est
+propre.</p>
+
+<p>«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la
+puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont
+propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et,
+parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres;
+elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle
+a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés
+sous terre. Chaque animal, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> fidèle à son instinct, sans pouvoir
+changer sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.</p>
+
+<p>«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue
+essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente;
+si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui
+est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la
+divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même.
+Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions
+capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est
+la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le
+bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui
+est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la
+vertu est sa perfection.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> X</h4>
+
+<p>Les <i>Entretiens sur la nature des dieux</i> suivirent les <i>Tusculanes</i>.
+L'orateur philosophe sentait grandir sa pensée, son talent et son
+courage, en abordant le plus grand objet de la pensée, la <span class="smcap">Divinité</span>.</p>
+
+<p>Il commence par s'excuser d'oser écrire sur une matière aussi auguste:</p>
+
+<p>«Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes
+livres, je n'ignore pas qu'on en a parlé beaucoup, mais différemment.</p>
+
+<p>«Quelques-uns ont admiré d'où me venait cette ardeur toute nouvelle pour
+la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois
+précisément sur chaque matière.</p>
+
+<p>«D'autres enfin ont été surpris que tout à coup, me déclarant pour les
+intérêts d'une école abandonnée depuis longtemps, j'aie fait choix d'une
+secte qui, au lieu de nous éclairer, semble nous plonger dans les
+ténèbres. Mais <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ce goût pour la philosophie ne m'est pas si
+nouveau qu'on se l'imagine. Tout jeune que j'étais, je la cultivais
+beaucoup, et même, quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus
+que jamais.</p>
+
+<p>«On peut s'en convaincre par cette quantité de maximes philosophiques
+dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus
+savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez
+moi; par les grands maîtres qui m'ont formé, les illustres Diodotus,
+Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'études ont pour
+but de nous rendre sages, il me paraît que je ne les ai point démenties
+par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes
+propres affaires.</p>
+
+<p>«Si l'on demande pourquoi donc j'ai pensé si tard à écrire dans ce
+genre-ci, ma réponse est simple. Réduit à l'inaction depuis que l'état
+de la république exige qu'elle soit gouvernée par une seule tête, j'ai
+cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie,
+et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de
+si <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> grandes matières fussent aussi traitées en notre langue. Je
+me sais d'autant meilleur gré d'y avoir travaillé que déjà mon exemple a
+eu la force d'inspirer à beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et même
+d'écrire.»</p>
+
+<p>Trois philosophes de sectes différentes prennent part à l'entretien,
+développant chacun son système théologique. C'est le traité de
+métaphysique le plus ardu et en même temps le plus lucide de
+l'antiquité. Les opinions absurdes des écoles païennes sur la
+multiplicité des dieux y sont dissipées par les éclats de rire
+philosophique. L'<i>unité</i>, l'<i>infinité</i> et l'incorporéité de Dieu y sont
+démontrées comme la Providence elle-même; cette divinité en action y
+devient évidente.</p>
+
+<p>Il rejette avec mépris les fables olympiennes et toutes les formes des
+dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mépris encore l'athéisme,
+cécité morale.</p>
+
+<p>Les pages qu'il consacre à énumérer les preuves d'ordre, de plan,
+d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus éloquentes
+de toute son éloquence. Fénelon n'en approche pas, quoiqu'il en
+enrichisse son style; <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> c'est le poëme entier de la création, une
+symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphée dans la bouche d'un
+orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrête
+ébloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir là où rien
+n'est à préférer.</p>
+
+<p>Mais après les miracles du monde matériel, écoutez-le décrire ceux de
+l'intelligence humaine:</p>
+
+<p>«Quand je viens ensuite à considérer l'âme même, l'esprit de l'homme, sa
+raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir
+point ces facultés, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages
+d'une Providence divine.</p>
+
+<p>«Eh! que n'ai-je votre éloquence, Cotta! De quelle manière vous
+traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'étendue de notre
+intelligence; comment nous savons réunir nos idées et lier celles qui
+suivent avec celles qui précèdent, établir des principes, tirer des
+conséquences, définir tout, le réduire à une exacte précision, et nous
+assurer par là si nous sommes parvenus à une science véritable,
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> qui est le comble de la perfection, même dans un Dieu.</p>
+
+<p>«Quelle prérogative, quoique vos académiciens la dépriment, et même la
+refusent à l'homme, de connaître parfaitement les objets extérieurs par
+la perception des sens, jointe à l'application de l'esprit! On voit, par
+ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et là-dessus
+on invente les arts nécessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrément.
+Que l'éloquence est belle! qu'elle est divine, cette maîtresse de
+l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre
+ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous
+savons. Par elle nous consolons les affligés; par elle nous relevons le
+courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous
+réprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a imposé
+des lois, qui a formé les liens de la société civile, qui a fait quitter
+aux hommes leur vie sauvage et farouche.</p>
+
+<p>«Aussi ne croirait-on pas, à moins que d'y prendre bien garde, tout ce
+qu'il en a coûté <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> à la nature pour nous donner la parole. Car il
+y a premièrement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une
+artère par où se transmet la voix dont le principe est dans notre
+esprit. Après, dans la bouche se trouve la langue, limitée par les
+dents. Elle fléchit, elle règle la voix, qui ne lui vient que
+confusément proférée. En la poussant, cette voix, contre les dents et
+contre d'autres parties de la bouche, elle articule, elle rend les sons
+distincts. Ce qui fait que les stoïciens comparent la langue à l'archet,
+les dents aux cordes et les narines au corps de l'instrument.</p>
+
+<p>«Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle
+utilité dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la
+moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur
+secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la
+lyre, de la flûte; voilà pour l'agréable. Pour le nécessaire, elles
+cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des
+habits, travaillent en cuivre, en fer.</p>
+
+<p>«L'esprit invente, les sens examinent, la <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> main exécute.
+Tellement que, si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert,
+si nous avons des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est
+aux mains que nous le devons. Par notre travail, c'est-à-dire par nos
+mains, nous savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de
+fruits, ou qui se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne
+viendraient point sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux
+terrestres, des aquatiques et des volatiles, nous en avons partie à
+prendre, partie à nourrir.</p>
+
+<p>«Pour nos voitures nous domptons les quadrupèdes, dont la force et la
+vitesse suppléent à notre faiblesse et à notre lenteur; nous faisons
+porter des charges aux uns, le joug à d'autres. Nous faisons servir à
+nos usages la sagacité de l'éléphant et l'odorat du chien.</p>
+
+<p>«Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le
+prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent
+et d'or, quoique très-cachées, nous les trouvons et nous les employons à
+nos besoins ou à des ornements. Nous avons des <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> arbres, ou qui
+ont été plantés à dessein, ou qui sont venus d'eux-mêmes; et nous les
+coupons, tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que
+pour bâtir et nous mettre à l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de
+quoi construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes
+les commodités de la vie.</p>
+
+<p>«Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par
+là, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et
+les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinité de choses utiles.
+Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les maîtres.</p>
+
+<p>«Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivières, les lacs, sont
+à nous; c'est nous qui semons les blés, qui plantons les arbres; nous
+fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrêtons les
+fleuves, nous les redressons, nous les détournons. En un mot, nos mains
+tâchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature.</p>
+
+<p>«Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pénétré même dans le ciel?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> «De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observé le
+cours des astres, leur lever, leur coucher; qui ait déterminé l'espace
+du jour, du mois, de l'année; qui ait prévu les éclipses du soleil et
+celles de la lune; qui les ait prédites à jamais, marquant leur
+grandeur, leur durée, leur temps précis. Et c'est dans ces réflexions
+que l'esprit humain a puisé la connaissance des dieux, connaissance qui
+produit la piété, la justice, toutes les vertus, d'où résulte une
+heureuse vie, semblable à celle des dieux, puisque dès lors nous les
+égalons, à l'immortalité près, dont nous n'avons nul besoin pour bien
+vivre.</p>
+
+<p>«Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouvé
+la supériorité de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la
+conformation de son corps, ni les qualités de son esprit, ne peuvent
+être l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'à
+montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a été fait
+exprès pour nous.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> XI</h4>
+
+<p>Dans son livre sur la <i>Nature des dieux</i>, il gardait encore quelques
+ménagements avec la théologie populaire et avec la religion de l'État;
+mais son livre sur la <i>Divination</i>, c'est-à-dire sur les mystères du
+culte romain, fut son véritable testament philosophique. Il n'y garde
+aucune mesure avec les erreurs officielles; il est déjà hors de la vie
+publique, il est âgé, il voit s'approcher pour lui la liberté de la mort
+à côté de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi
+à la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison
+de <i>Pouzzoles</i>, entre les bois et les flots de Naples, et il écrit ce
+livre de la <i>Divination</i>.</p>
+
+<p>Montesquieu l'admire, comme une histoire complète des superstitions
+païennes et des rites religieux du temps.</p>
+
+<p>Voltaire en profite pour montrer la supériorité théologique de l'Inde
+et de la Chine, à <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> la même époque, sur les superstitions de Rome
+et de la Grèce.</p>
+
+<p>«Il y a des cas, dit-il, où il ne faut pas juger d'une nation par les
+usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après
+avoir conquis l'Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire
+romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d'Arsinoé, par
+la mer Rouge, et par l'océan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom,
+régnait alors; les annales de Chine nous le représentent comme un prince
+très-sage et très-savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César
+avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement par ses
+interprètes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple
+romain, aussi célèbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans
+l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé
+leurs années d'une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans
+les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les
+premières fêtes de l'hiver.</p>
+
+<p>Il apprend que cette nation entretient à <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> grands frais un
+collége de prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer,
+et où l'on doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de b&oelig;uf,
+ou par la manière dont les poulets mangent l'orge.</p>
+
+<p>Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit
+dieu nommé Tagès, qui sortit de la terre en Toscane.</p>
+
+<p>Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu'ils appellent toujours
+Dieu très-bon et très grand. Cependant ils ont bâti un temple à une
+courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes
+chez elles de petits dieux pénates, hauts de quatre ou cinq pouces...
+L'empereur Yventi se met à rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord
+avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs
+qui ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; mais, comme
+l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations
+particulières avec les ambassadeurs.</p>
+
+<p>Il apprend que les pontifes romains ont <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> été très-ignorants,
+mais que César réforme actuellement le calendrier.</p>
+
+<p>On lui avoue que le collége des augures a été établi dans les premiers
+temps de la barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution
+ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les
+honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais
+consultés; qu'au rapport d'un très-grand homme nommé Caton, jamais
+augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le
+plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire
+contre les augures un petit ouvrage, intitulé <i>de la Divination</i>, dans
+lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les
+prédictions et tous les sortiléges dont la terre est infatuée.
+L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; les
+interprètes le traduisent; il admire le livre et la république
+romaine.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> XII</h4>
+
+<p>Le début du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et
+la majesté de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme privé
+dans l'homme public:</p>
+
+<p>«Toutes les fois que j'ai songé aux meilleurs moyens d'être utile à ma
+patrie et de servir ainsi sans interruption les intérêts de la
+république, pensées qui me préoccupent souvent et longuement, rien ne
+m'a paru plus propre à ce dessein que d'ouvrir à mes concitoyens, comme
+je crois l'avoir déjà fait par plusieurs traités, la route aux nobles
+études.</p>
+
+<p>«Ainsi, dans celui que j'ai intitulé <i>Hortensius</i>, je les ai exhortés de
+tout mon pouvoir à se livrer à l'étude de la philosophie.</p>
+
+<p>«Dans mes quatre livres <i>Académiques</i>, je leur ai montré quelle sorte de
+philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus
+propre à former le goût.</p>
+
+<p>«Enfin, la connaissance des vrais biens et <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> des vrais maux
+étant le fondement de toute la philosophie, j'ai épuisé ce sujet
+important dans cinq livres consacrés à faciliter l'intelligence de tout
+ce qu'on a dit pour et contre chaque système.</p>
+
+<p>«Dans cinq autres livres de dissertations, les <i>Tusculanes</i>, j'ai
+recherché quelles étaient, pour l'homme, les principales conditions du
+bonheur: le premier traite du mépris de la mort; le second, du courage à
+supporter la douleur; le troisième, des moyens d'adoucir les peines; le
+quatrième, des autres passions de l'âme; et le cinquième enfin développe
+cette maxime, qui jette un si vif éclat sur l'ensemble de la
+philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux terminés,
+j'ai écrit sur la <i>Nature des dieux</i> trois livres, comprenant tout ce
+qui se rattache à cette question; et, pour remplir ma tâche dans toute
+son étendue, j'ai commencé à traiter de la divination. Quand j'aurai
+joint à ces deux livres, selon mon dessein, un traité du Destin,
+n'aurai-je pas épuisé la matière?</p>
+
+<p>«À ces ouvrages ajoutons six livres de la <i>République</i>, écrits à
+l'époque à laquelle je <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> tenais les rênes du gouvernement de
+l'État; question immense, intimement liée à la philosophie et largement
+traitée par Platon, Aristote, Théophraste et toute la famille des
+péripatéticiens. Que dirai-je de ma <i>Consolation</i>, qui, après avoir
+remédié à mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espère, ceux
+des autres? Parmi ces divers écrits, j'ai publié dernièrement le traité
+de la <i>Vieillesse</i>, dédié à Atticus, mon ami; et, comme c'est
+principalement à la philosophie que l'homme doit sa vertu et son
+courage, mon éloge de Caton doit aussi prendre place dans cette
+collection.</p>
+
+<p>«Enfin, Aristote et Théophraste, hommes supérieurs par leur pénétration
+et leur fécondité, ayant joint les préceptes de l'éloquence à ceux de la
+philosophie, je dois rappeler ici, à leur exemple, mes écrits sur l'art
+oratoire, c'est-à-dire les trois <i>Dialogues</i>, le <i>Brutus</i> et
+l'<i>Orateur</i>.</p>
+
+<p>«Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai
+voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y
+oppose, éclaircir en latin et rendre ainsi accessibles <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> toutes
+les questions de la philosophie.</p>
+
+<p>«Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus élevée, et
+plus utile à la république, que celle qui consiste à instruire et à
+former la jeunesse, à une époque surtout où les m&oelig;urs de cette
+jeunesse se sont tellement relâchées qu'il est de notre devoir à tous de
+la contenir et de la guider?</p>
+
+<p>«Ce n'est pas que j'espère, ce qui n'est même pas à demander, que tous
+les jeunes gens se livrent à cette étude. Puissent quelques-uns s'y
+appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la
+république! Pour moi, je recueille déjà le fruit de mes travaux, puisque
+je vois des hommes d'un âge avancé, et en bien plus grand nombre que je
+ne l'espérais, prendre plaisir à lire mes ouvrages; et c'est ainsi que
+leur empressement à les étudier redouble de jour en jour mon zèle à les
+composer.</p>
+
+<p>«Pouvoir se passer des Grecs dans l'étude de la philosophie sera sans
+doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes
+projets s'exécutent. Au reste, le <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> désir d'expliquer la
+philosophie, je l'ai conçu au milieu des malheurs et des guerres civiles
+de ma patrie, alors que je ne pouvais ni la défendre, selon ma coutume,
+ni demeurer oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus
+digne de moi.</p>
+
+<p>«Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutôt me sauront quelque gré si,
+lorsque la république a été à la merci d'un seul, je ne me suis ni
+caché, ni enfui, ni découragé, ni conduit en homme vainement irrité
+contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montré ni
+flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir
+honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps
+enseigné que les États sont sujets à certaines révolutions naturelles
+qui donnent le pouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple, et parfois à
+un seul.</p>
+
+<p>«Quand ma patrie fut tombée dans ce dernier état, dépouillé de mes
+anciennes fonctions, je repris ces études, qui, tout en calmant mes
+douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restât d'être encore
+utile à mes concitoyens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> «Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et
+l'étude de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaçait
+pour moi le gouvernement de la république. Maintenant qu'on a recommencé
+à me consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes
+pensées, tous mes soins, appartiennent à la république, et la
+philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas
+l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce
+sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion.</p>
+
+<p>«Lorsque mon frère Quintus eut disserté sur la divination, comme on l'a
+vu dans le livre précédent, estimant que nous nous étions assez
+promenés, nous allâmes nous asseoir dans la bibliothèque de mon lycée.</p>
+
+<p>«Quintus, lui dis-je alors, vous avez très-bien et en bon stoïcien
+défendu l'opinion des stoïciens; et ce qui me plaît surtout, c'est que
+vous vous êtes appuyé sur des faits éclatants et mémorables, tirés de
+notre propre histoire.</p>
+
+<p>«Je dois maintenant répondre à ce que vous <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> avez dit. Je le
+ferai, mais sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et
+me méfiant de moi-même; car, si je présentais quelque chose comme
+certain, je ferais le devin, moi qui nie la divination.</p>
+
+<p>«Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait à
+lui-même Carnéade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les
+choses sensibles? Mais, celles-là, nous les voyons, entendons, goûtons,
+sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de
+surnaturel, quelque effet de la prévision ou de l'inspiration de l'âme?
+Quel devin, s'il était privé de la vue comme Tirésias, pourrait
+discerner le blanc du noir, ou, s'il était sourd, distinguer les
+différences des voix et des sons?</p>
+
+<p>«La divination ne s'applique donc à aucun des objets de nos sens; je dis
+de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de
+l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler près des malades des devins,
+mais des médecins; et ceux qui veulent apprendre à jouer de la lyre ou
+de la flûte ne <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> s'adressent pas aux aruspices, mais aux
+musiciens.</p>
+
+<p>«Il en est de même des lettres et des sciences.»</p>
+
+<p>Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrédulité
+philosophique; les superstitions tombées, qu'importent les réfutations?
+Mais Cicéron, à la dernière page, distingue, en législateur et en sage,
+ce qui touche à la piété de ce qui touche à la superstition; cette page
+mérite d'être conservée.</p>
+
+<p>C'est à la même époque qu'il écrivit le livre intitulé <i>du Destin</i>. Ce
+livre n'est qu'un débris, il n'en reste que quelques belles pages; on
+voit seulement que c'était un développement de son livre sur la
+divinité, et qu'il y portait, comme le poëte <i>Lucrèce</i>, mais d'une main
+plus religieuse que Lucrèce, des coups terribles aux superstitions
+païennes de son pays.</p>
+
+<p>Il voulait évidemment, avant de mourir, rendre témoignage à la vraie
+philosophie, l'unité et l'immatérialité de Dieu. On voit que ce problème
+éternel de la toute-puissance de la providence divine et de la liberté
+morale de l'homme agitait, dès cette époque, l'esprit <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> humain,
+comme il l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, même dans les
+disputes des philosophes.</p>
+
+<p>Sa maison de campagne de <i>Pouzzoles</i> est encore le lieu de la scène:</p>
+
+<p>«J'étais à Pouzzoles en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de
+mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur,
+l'art qui remplit ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés
+surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la
+paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait
+voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait
+se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls
+presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus
+de vingt rencontres; mais un jour nous trouvâmes plus de liberté, et
+nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire. Les
+premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations
+habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées
+sur <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> la paix et le repos public.»
+<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'&oelig;uvre, le livre de la
+<i>République</i>. Par république il entendait, non-seulement la chose
+publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet
+admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en
+société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se
+perpétuent en durée, en influence et en gloire.</p>
+
+<p>On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de
+pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus
+éloquent et le plus moral.</p>
+
+<p>Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers
+pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la
+république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la
+liberté sous la <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> soldatesque, puis César sous le poignard d'une
+impuissante réaction d'honnêtes gens;</p>
+
+<p>Éloquent, parce qu'il était Cicéron;</p>
+
+<p>Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains.</p>
+
+<p>Aussi ce livre de la <i>République</i> passait-il à Rome et en Grèce pour
+l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait
+été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au
+lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un <i>communisme</i>
+destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail
+rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par
+conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la
+communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des
+enfants; sacriléges contre le c&oelig;ur humain, dérisions contre la
+nature, débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos
+jours par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature.</p>
+
+<p>Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Platon, mais le
+Montesquieu romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est
+au-dessus du talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité.</p>
+
+<p>Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du
+monde et dans les cendres de Rome.</p>
+
+<p>À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits
+qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent
+dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et,
+quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des
+philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se
+servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce
+qu'on appelle des <i>palimpsestes</i>, ou manuscrits sur lesquels une seconde
+écriture recouvre et efface à demi le premier texte.</p>
+
+<p>Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et
+pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'&oelig;uvre
+cicéronien de la <i>République</i>. M. Villemain, digne d'une telle &oelig;uvre,
+a traduit et publié en France ces fragments.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain,
+méritaient un tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront
+exhumer de ces cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la
+<i>République</i>, il était à la fois historique, didactique, philosophique,
+c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur
+l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la
+république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était
+Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des
+peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou
+la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de
+ces formes de gouvernement; <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> il trouve la monarchie plus stable,
+l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il
+trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la
+démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure
+forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant
+ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de
+chacun.</p>
+
+<p>Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces
+trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat
+y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le
+peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative
+offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait?
+Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de
+consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le
+pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si
+enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du
+pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>
+tribuns du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les
+plébéiens des empiétements de l'aristocratie.</p>
+
+<p>Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron.</p>
+
+<p>Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une
+philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel,
+de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même.
+C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au
+gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les
+utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur
+comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître
+d'Alexandre.</p>
+
+<p>Cette odieuse maxime de nos jours: <i>La petite vertu tue la grande</i>,
+maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans
+les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est
+la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que
+pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais
+il n'y a <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> pas deux morales, une pour l'homme, une pour le
+citoyen, parce qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le
+citoyen, selon Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il
+fut lui-même le plus bel exemple.</p>
+
+<p>«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant
+Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple
+entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être
+dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les
+infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur
+que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de
+bien ont plus réjoui mon c&oelig;ur que la joie des méchants ne l'avait
+attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement
+moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?</p>
+
+<p>«J'avais tout prévu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes
+services. Quelle avait été ma conduite? La vie privée m'offrait plus de
+charmes qu'à tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les études
+libérales, si variées, si délicieuses pour l'esprit. Qu'une <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>
+grande calamité vînt à nous frapper tous, du moins ne m'eût-elle pas
+plus particulièrement atteint; le sort commun eût été mon partage: eh
+bien! je n'avais pas hésité à affronter les plus terribles tempêtes, et,
+si je l'ose dire, la foudre elle-même, pour sauver mes concitoyens, et à
+dévouer ma tête pour le repos et la liberté de mon pays. Car notre
+patrie ne nous a point donné les trésors de la vie et de l'éducation
+pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour
+nos propres intérêts, protéger notre repos et abriter nos paisibles
+jouissances; mais pour avoir un titre sacré sur toutes les meilleures
+facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, les employer à
+la servir elle-même, et ne nous en abandonner l'usage qu'après en avoir
+tiré tout le parti que ses besoins réclament.</p>
+
+<p>«Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltérable recourent à
+des excuses qui ne méritent pas d'être écoutées. Le plus souvent,
+disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes
+indignes, à la société desquels il serait honteux de se trouver
+<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> mêlé, avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout
+quand les passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de
+vouloir gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements
+aveugles et terribles de la multitude; c'est se dégrader que de
+descendre dans l'arène avec des adversaires sortis de la fange, qui
+n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages
+qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui
+ont un beau caractère et un grand c&oelig;ur, pouvaient jamais ambitionner
+le pouvoir dans un but plus légitime que de secouer le joug des
+méchants, et ne point souffrir qu'ils mettent en pièces la république,
+qu'un jour les honnêtes gens voudraient enfin, mais vainement, relever
+de ses ruines!»</p>
+
+<p>Lisez ensuite cette belle définition du peuple: «Un peuple n'est pas
+toute agrégation d'hommes rassemblés par hasard, mais un peuple est une
+société formée sous la garantie des lois pour l'utilité réciproque de
+tous les citoyens.»</p>
+
+<p>La doctrine du prétendu <i>Contrat social</i> de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> J.-J. Rousseau,
+qui attribue la formation de la société à une délibération, y est
+réfutée vingt siècles d'avance par Cicéron, qui attribue la société à
+l'instinct social, révélation de la nature humaine.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines,
+qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicéron combat en homme vraiment
+politique les chimères antisociales de Platon sur l'égalité absolue des
+biens.</p>
+
+<p>Lisez encore:</p>
+
+<p>«Platon veut que la plus parfaite égalité préside à la distribution des
+terres et à l'établissement des demeures; il circonscrit dans les plus
+étroites limites sa république, plus désirable que possible; il nous
+présente enfin un modèle qui jamais n'existera, mais où nous lisons avec
+clarté les principes du gouvernement des États. Pour moi, si mes forces
+ne me trahissent pas, je veux appliquer <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> les mêmes principes,
+non plus aux vains fantômes d'une cité imaginaire, mais à la plus
+puissante république du monde, et faire toucher en quelque façon du
+doigt les causes du bien et du mal dans l'ordre politique.</p>
+
+<p>«Après que les rois eurent gouverné Rome pendant deux cent quarante
+années, et un peu plus, en comptant les interrègnes, le peuple, qui
+bannit Tarquin, témoigna pour la royauté autant d'aversion qu'il avait
+montré d'attachement à ce gouvernement monarchique, à l'époque de la
+mort ou plutôt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se
+passer de roi; maintenant, après l'expulsion de Tarquin, le nom même de
+roi lui était odieux.»</p>
+
+<p>Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience
+autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le
+monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habileté et l'injustice,
+pourvu que l'habileté et l'injustice produisent la force. Cette
+argumentation de Cicéron, du juste contre l'utile, mériterait d'être
+gravée en lettres d'or sur <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> les tables de marbre de tous les
+conseils des rois ou des peuples.</p>
+
+<p>Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement
+populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je
+refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique)
+qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième livres, déchirés par les
+vers, ne nous présentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux
+éclate de quelque vérité lumineuse ou de quelque expression vive qui
+fait reconnaître le génie d'un sage et d'un politique. Seulement ces
+pensées n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'étrangeté de J.-J.
+Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes.</p>
+
+<p>Le livre sixième est heureusement mieux conservé; c'est là qu'on lit,
+après un entretien sur l'âme et sur ses destinées suprêmes, le <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>
+songe de Scipion, excursion dans les régions éternelles. Lisez-le tout
+entier: c'est Cicéron dieu après Cicéron homme; la pensée humaine ne
+monte pas plus haut.</p>
+
+<p>C'est Scipion qui parle, et qui, après avoir professé la politique de la
+vertu, chante les récompenses que le ciel réserve aux vrais politiques:
+lisez toujours. Saint Augustin, qui a commenté le livre de la
+<i>République</i> de Cicéron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel
+théologique de Fénelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des
+bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands évêques n'est pas plus
+ferme ni plus tendre dans l'immortalité de l'âme.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme
+vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le
+consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près
+du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime
+amitié.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> «Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant,
+puis il leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi
+de la nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné,
+avant de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P.
+Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je
+vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros
+qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...</p>
+
+<p>«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république,
+et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse
+renaissant...</p>
+
+<p>«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore
+jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion
+l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles.
+Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue
+de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans
+un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition
+s'offrit à mon <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> esprit, tout plein encore de l'objet de nos
+entretiens; c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener
+pendant le sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius.</p>
+
+<p>«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé
+de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les
+traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir
+contemplé ses images.</p>
+
+<p>«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais
+lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que
+je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes
+armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres
+et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu
+élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens
+aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats;
+dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux
+derniers fondements, et tu mériteras <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> pour ta valeur ce titre
+d'Africain que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé
+Carthage, tu seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu
+visiteras, comme ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie,
+l'Asie et la Grèce; tu seras nommé, pendant ton absence, consul pour la
+seconde fois; tu mettras fin à une guerre des plus importantes, tu
+ruineras Numance. Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole,
+tu trouveras la république tout agitée par les menées de mon petit-fils.</p>
+
+<p>«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer
+et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route
+s'ouvrir, et le destin hésiter.</p>
+
+<p>«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se
+seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais
+chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur
+rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la
+république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de
+Scipion. C'est sur toi que se porteront les <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> regards du sénat,
+des gens de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut
+de l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux
+échapper aux mains impies de tes proches.</p>
+
+<p>«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous
+côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne
+me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste.</p>
+
+<p>«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à
+défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur
+patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une
+félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers
+ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces
+réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme
+des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui
+conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....</p>
+
+<p>«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus
+cependant la force <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> de lui demander s'il vivait encore, lui et
+Paul Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant
+plus. La véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent
+des liens du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la
+vie est réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers
+toi!... Je vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant,
+me défendit de pleurer...</p>
+
+<p>«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de
+vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend
+l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi
+ne pas me hâter de venir dans votre société céleste?</p>
+
+<p>«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce
+que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison
+corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des
+hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple
+universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> «Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous
+les hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du
+corps; aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée,
+ne peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez
+abandonner le poste où Dieu vous a placés.</p>
+
+<p>«Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui
+t'ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété; pense au culte
+que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la
+patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans
+l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui, maintenant délivrés du corps,
+habitent le lieu que tu vois<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<p>«Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur
+au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d'une
+expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe
+lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de
+magnificence et de merveilles. Des étoiles que l'on n'aperçoit point
+d'ici-bas parurent <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> à mes regards, et la grandeur des corps
+célestes se dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l'homme a pu
+jamais soupçonner. De tous les corps, le plus petit, qui est situé aux
+derniers confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d'une
+lumière empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la
+terre en grandeur. La terre elle-même me parut si petite que notre
+empire, qui n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais
+attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc
+toujours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure
+supérieure et sainte tu es appelé?<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<p>«Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration.
+Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je à mon père,
+quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle
+il me semble que nous soyons plongés?</p>
+
+<p>«Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le séjour
+des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en
+effet, relève tes yeux vers ces régions <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> célestes, méprise
+toutes les choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes
+v&oelig;ux, prétends-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quels
+imperceptibles espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles
+vastes solitudes séparent ces quelques taches que forment les points
+habités. Les hommes, dispersés sur la terre, sont tellement isolés les
+uns des autres qu'entre les divers peuples il n'est point de
+communication possible. Tu les vois semés sur toutes les parties de
+cette sphère, perdus aux distances les plus lointaines, sur les plans
+les plus opposés. Quelle gloire espérer de ceux pour qui l'on n'est pas?</p>
+
+<p>«Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de
+chacun de nous; quand même notre nom se transmettrait dans tout son
+éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui
+doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement
+déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas
+éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré
+dans les siècles à venir, <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> lorsque tu ne l'as pas été dans les
+temps écoulés, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement
+meilleurs?<span class="lspaced1">.......................</span></p>
+
+<p>«C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent
+tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la
+gloire humaine et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu
+veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton séjour naturel et
+ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du
+vulgaire.</p>
+
+<p>«Élève tes v&oelig;ux au-dessus des récompenses humaines; que la vertu
+seule te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour
+elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils
+en parleront sans doute: mais la plus belle renommée est tenue captive
+dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don
+de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de
+la postérité!</p>
+
+<p>«Lorsqu'il eut ainsi parlé: Ô Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que
+les services rendus <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> à la patrie nous ouvrent les portes du
+ciel, votre fils, qui, depuis son enfance, a marché sur vos traces et
+sur celles de Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile
+héritage de gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts à la vue de ce
+prix inappréciable...</p>
+
+<p>«Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit périr, toi,
+tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui
+fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du
+doigt.</p>
+
+<p>«Sache donc que tu es divin; car c'est être divin que de sentir en soi
+la vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et
+de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable
+gouverne ses mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut l'univers en
+partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable.
+Exerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est
+pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme,
+accoutumée à ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa
+demeure céleste; elle y est portée d'autant <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> plus rapidement
+qu'elle se sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à
+contempler les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres.
+Mais, lorsque la mort vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs,
+qui se sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés
+aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines,
+leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre,
+et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs
+siècles.</p>
+
+<p>«À ces mots, il disparut, et je m'éveillai...»</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Tel est ce livre de politique divine autant qu'humaine. Cela est écrit,
+comme cela est pensé, <i>divinement</i>. On dirait que la lumière d'une belle
+âme y découle sans ombre sur le plus <i>bel esprit</i> de tous les temps.</p>
+
+<p>Cicéron, après ce traité de haute politique, voulut écrire sur la
+législation, qui dérive de la <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> politique; il écrivit le <i>Livre
+des Lois</i>; il devait bientôt écrire le <i>Livre des Devoirs</i>, afin que la
+civilisation tout entière eût pour ainsi dire son catéchisme dans ses
+&oelig;uvres, comme elle l'avait dans son âme et dans sa vie. La
+législation, selon lui, n'était que la nature morale de l'homme bien
+interrogée, bien écoutée, bien rédigée selon les circonstances spéciales
+et les vrais intérêts du peuple romain.</p>
+
+<p>Nous ne vous analyserons pas ce livre: ce commentaire des lois romaines
+appartient plus à la jurisprudence qu'à la littérature. Admirez
+seulement avec quel art d'écrivain Cicéron embellit l'aridité de son
+sujet par les charmants péristyles du premier et du second discours sur
+les <i>Lois</i>:</p>
+
+<p class="acteur">ATTICUS.</p>
+
+<p>«Voici sans doute le bois, et voici le chêne d'Arpinum. Je les reconnais
+tels que je les ai lus souvent dans le <i>Marius</i>. Si le chêne vit encore,
+ce ne peut être que celui-ci, car il est bien vieux.</p>
+
+<p class="acteur">QUINTUS</p>.
+
+<p>«S'il vit encore, mon cher Atticus? il vivra toujours; car c'est le
+génie qui l'a planté, et <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> jamais plant aussi durable n'a pu être
+semé par le travail du cultivateur que par les vers du poëte.</p>
+
+<p class="acteur">ATTICUS.</p>
+
+<p>«Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les poëtes? Vous
+m'avez l'air, en louant votre frère, de vous donner votre voix.</p>
+
+<p class="acteur">QUINTUS.</p>
+
+<p>«Soit; mais, tant que les lettres parleront notre langue, on ne manquera
+pas de trouver ici un chêne qui s'appelle le <i>chêne de Marius</i>, et ce
+chêne, comme l'a dit Scévola du <i>Marius</i> même de mon frère,</p>
+
+<p class="poem10">Vieillira des siècles sans nombre.</p>
+
+<p>«Est-ce que par hasard votre Athènes aurait pu conserver dans la
+citadelle un éternel olivier? Ou montrerait-on encore aujourd'hui à
+Délos ce même palmier que l'Ulysse d'Homère y vit si grand et si
+flexible, et bien d'autres choses qui, en bien des lieux, vivent plus
+longtemps dans la tradition qu'elles n'ont pu subsister dans la nature?
+Ainsi que ce chêne chargé de glands d'où s'envola jadis</p>
+
+<p class="poem10">L'orgueilleux messager du monarque des cieux,</p>
+
+<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> soit celui-ci, j'y consens; mais, croyez-moi, quand les saisons
+et l'âge l'auront détruit, il y aura encore dans ce lieu le <i>chêne de
+Marius</i>.»</p>
+
+<p>Puis son interlocuteur l'engage à écrire l'histoire, genre, dit-il,
+éminemment oratoire et qui manque encore à Rome.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Voyez maintenant le début du deuxième livre. Cela ressemble aux paysages
+du Poussin, où l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se
+promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de
+feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux.</p>
+
+<p>Cicéron était paysagiste comme Claude Lorrain.</p>
+
+<p class="acteur">ATTICUS.</p>
+
+<p>«Mais, comme nous nous sommes assez promenés, et que d'ailleurs vous
+allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous
+changions de place, et que dans <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> l'île qui est sur le Tibrène,
+car c'est, je pense, le nom de cette autre rivière, nous allions nous
+asseoir pour nous occuper du reste de la discussion?</p>
+
+<p class="acteur">MARCUS.</p>
+
+<p>«Volontiers: c'est un lieu où je me plais, quand je veux méditer, lire
+ou écrire quelque chose.</p>
+
+<p class="acteur">ATTICUS.</p>
+
+<p>«Moi, qui viens ici pour la première fois, je ne puis m'en rassasier:
+j'y prends en mépris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavés
+de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets
+d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je
+vois? Tout à l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez
+tout à la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour
+le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je
+m'étonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers
+et montagnes, trompé par vos discours et par vos vers), je m'étonnais
+que ce séjour vous plût si fort. Mais à présent je m'étonne <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+que, lorsque vous vous éloignez de Rome, vous puissiez être ailleurs de
+préférence.</p>
+
+<p class="acteur">MARCUS.</p>
+
+<p>«C'est lorsque j'ai la liberté de m'absenter plusieurs jours, surtout
+dans cette saison de l'année, que je viens chercher l'air pur et les
+charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai
+encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme
+moi: c'est qu'à proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle
+de mon frère Quintus. C'est ici que nous sommes nés d'une très-ancienne
+famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de
+nos aïeux. Que vous dirai-je?</p>
+
+<p>«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été
+agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible,
+et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie.
+Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du
+temps que, selon les anciennes m&oelig;urs, la maison était petite comme
+celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> c'est en ce lieu
+que je suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon
+c&oelig;ur et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus
+agréable. Eh! ne nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour
+revoir son Ithaque, refusa l'immortalité?»</p>
+
+<p>Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains
+modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de
+leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a
+pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes,
+son Milly<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées?</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Le livre <i>des Devoirs</i>, &oelig;uvre de morale, par Cicéron, vint après les
+livres sur la république, la politique, la législation. C'était le
+citoyen, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> l'homme social après la société. On s'accorde donc
+dans tous les siècles à regarder ce livre <i>des Devoirs</i> comme le traité
+de morale le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque
+pour le commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des
+tempêtes de Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome
+le manteau sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour
+la saisir à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple;
+et cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il
+avait les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son
+immortalité. Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il
+recommande à son fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement
+celui-ci:</p>
+
+<p>«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et
+que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources
+philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville
+et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et
+aux exemples de l'autre, <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> je vous trouve à bonne école.
+Cependant, comme j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres
+grecques aux lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans
+l'exercice de l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la
+même méthode, pour en venir à posséder les deux langues avec une égale
+perfection.</p>
+
+<p>«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes
+compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes
+travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui
+elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans
+l'art de la parole et dans la sagesse.</p>
+
+<p>«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le
+aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que
+vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais
+cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord
+avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple
+fidèle de Socrate et de Platon en même <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> temps; lisez-les, jugez
+du fond des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point
+d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître
+toutes les richesses de notre langue latine.</p>
+
+<p>«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la
+palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais,
+en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété,
+l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si
+je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien
+légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand
+soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie,
+dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.»</p>
+
+<p>Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, <i>Consolation
+sur la vieillesse</i>, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans
+toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce
+livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui.</p>
+
+<p>Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> de l'écrivain?
+n'y respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux?</p>
+
+<p>«Enfin la vieillesse ne doit pas s'effrayer de la mort, qu'elle
+contemple de plus près, et qui lui paraît, lorsqu'elle sait bien la
+juger, le terme d'un long et pénible voyage, le port longtemps souhaité.
+On n'est pas plus assuré de la vie à la fleur de l'âge qu'au déclin des
+ans: seulement la mort du vieillard a quelque chose de plus naturel et
+de plus doux; la vie avancée est comme le fruit mûr, qui se détache sans
+effort. Tout n'arrive-t-il pas au terme, et n'est-ce pas bien finir
+quand la satiété est venue?</p>
+
+<p>«Mais ce qui donne surtout à l'homme la force de contempler la mort sans
+effroi, c'est l'espérance de l'immortalité. Caton montre à ses jeunes
+amis que toutes les grandes âmes ont pressenti l'immortalité, et n'ont
+vu la véritable vie qu'au delà du tombeau.»</p>
+
+<p>Il rappelle les arguments des philosophes socratiques, et toutes les
+meilleures preuves qui, dans les temps anciens, s'étaient offertes à la
+raison pour établir la sublime vérité enseignée par Platon et par son
+divin maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> «Il me tarde, dit le vieux Romain, de partir pour cette
+assemblée céleste, pour ce divin conseil des âmes, d'aller rejoindre
+tous les grands hommes dont je vous parlais, et au milieu d'eux mon
+enfant chéri.»</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la vieillesse, quand l'âme se voit à l'aurore d'un jour
+éternel?</p>
+
+<p>Tel est en substance ce traité <i>de la Vieillesse</i>, l'un des ouvrages les
+plus parfaits de Cicéron, et dont la lecture justifie si bien ce que
+disait Érasme:</p>
+
+<p>«Je ne sais point ce qu'éprouvent les autres en lisant Cicéron; mais je
+sais bien que, toutes les fois qu'il m'arrive de le lire (ce que je fais
+souvent), il me semble que l'esprit qui peut produire de si beaux
+ouvrages renferme quelque chose de divin.»</p>
+
+<p>C'est aussi ma pensée, et le génie de Cicéron a toujours été pour moi
+une preuve vivante de la divinité de l'esprit humain.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> XXI</h4>
+
+<p>Voilà Cicéron écrivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du
+terme de ses jours, mais non des bornes de son génie. Quel écrivain lui
+comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et
+en même temps le plus parfait des hommes de pensée; ce n'est pas un
+littérateur, c'est la littérature elle-même tout entière.</p>
+
+<p>Les ouvrages de Cicéron retrouvés consoleraient le monde de la perte de
+tous les autres livres; c'est l'encyclopédie de l'âme, de la pensée et
+du talent.</p>
+
+<p>Voltaire a son étendue; mais il n'a ni son élévation, ni sa majesté, ni
+son éloquence, ni son enthousiasme, ni sa piété divine envers la
+Providence.</p>
+
+<p>Bossuet a sa virilité et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup
+d'&oelig;il par-dessus les opinions de son pays, ni son universalité, ni
+sa perfection d'élocution; il ébauche le marbre, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> il ne le
+polit pas; le coup de ciseau reste dans la statue.</p>
+
+<p>Fénelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur.</p>
+
+<p>Montaigne a sa grâce gauloise, mais il n'a pas sa grâce attique et sa
+conviction dans le juste et le beau.</p>
+
+<p>Bacon a sa netteté, mais il n'a pas son abondance.</p>
+
+<p>Machiavel a sa perspicacité politique, mais il n'a pas sa vertu.</p>
+
+<p>J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilité de style, mais il n'a
+pas son bon sens.</p>
+
+<p>Mirabeau a ses éclairs; mais il n'a ni sa lumière permanente, ni sa
+sensibilité, ni sa philosophie dans le discours.</p>
+
+<p>Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son émotion, mais elles
+n'ont pas sa philosophie.</p>
+
+<p>Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme
+diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore
+pleine justice! Savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>C'est que l'<i>envie</i>, qui l'a tué, et qui a cloué <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> sa langue
+divine sur la tribune de Rome avec l'épingle d'or d'une furie, n'a pas
+dit encore son dernier mot contre ce plus grand des Romains.</p>
+
+<p>L'envie est l'ombre que les sommités humaines font au reste des hommes;
+Cicéron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore.</p>
+
+<p>Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la
+liberté; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les
+événements et sa résignation désintéressée, et douloureuse cependant,
+avec César; les esprits courts lui reprochent son étendue; les esprits
+spéciaux lui reprochent son universalité; les esprits stériles lui
+reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa
+perfection continue; les impies lui reprochent sa piété; les sceptiques,
+sa foi; les excessifs, sa modération; les pervers, sa vertu.</p>
+
+<p>Ils ne voient pas, les petits, les insensés, les envieux, que sa gloire
+se compose précisément de tous ces reproches. Érasme, seul, a dit le
+vrai mot: «Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinité dans
+l'homme.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Je dis comme Érasme, et je vous conseille de lire et de relire
+Cicéron quand vous serez tenté de mépriser l'homme: il le grandit
+jusqu'à le diviniser à nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les
+littératures dans tous les âges; il a écrit, parlé, achevé la plus belle
+des langues occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que
+Cicéron, elle serait encore la reine des siècles.</p>
+
+<p>Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas
+du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gaëte contre ces
+Catilinas étrangers qui imposent à sa république, sous le nom de
+liberté, le joug monarchique, et sous le nom d'unité l'annexion à la
+Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confédération patriotique qui fut
+la nature, la gloire, et qui serait la résurrection durable et véritable
+de sa chère Italie!</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> LXV<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>J.-J. ROUSSEAU.<br>
+SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.</h3>
+
+<p class="center">PREMIÈRE PARTIE</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>La politique spéculative a été en tout temps l'exercice le plus
+important et le plus passionnant des hautes intelligences parmi les
+écrivains (j'en excepte toutefois les religions, exercice plus relevé
+encore des spéculations humaines). Les fondateurs de religions sont
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> les oracles réputés divins; les écrivains politiques sont les
+législateurs des nations. Les premiers gravent en traits de foudre les
+dogmes éternels ou imaginaires dans la conscience; les seconds écrivent
+en caractères de pierre ou de bronze les tables des lois ou les
+constitutions des sociétés politiques.</p>
+
+<p>Moïse, Zoroastre, Brama, Confucius, Solon, Lycurgue, Numa, furent de
+grands écrivains religieux et politiques; Aristote en Grèce, Cicéron
+dans l'Italie antique, Vico dans l'Italie moderne, Beccaria dans
+l'Italie d'hier, Montesquieu en France, furent des commentateurs et des
+dissertateurs érudits de ces législateurs primitifs, des critiques de
+génie des législations et des constitutions civiles des peuples.
+L'expérience et la raison tinrent la plume de ces sages; ils ne se
+livrèrent jamais aux séduisantes idéalités de leur imagination pour
+éblouir et fasciner les hommes par des perspectives d'institutions
+fantastiques qui donnent les rêves pour des réalités aux peuples; ils
+respectèrent trop la société pratique pour la démolir, afin de la
+remplacer de fond en comble par des chimères aboutissant à des ruines;
+ils étudièrent consciencieusement <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> la nature de l'homme sociable
+dans tel temps, dans tels lieux, dans telles m&oelig;urs, à tel âge de sa
+vie publique, et ne lui présentèrent que des perfectionnements graduels
+ou des réformes modérées, au lieu de ces rajeunissements d'Éson qui
+tuent les empires sous prétexte de les rajeunir; en un mot, ces
+écrivains, les yeux toujours fixés sur l'expérience et sur l'histoire,
+ne furent ni des rêveurs, ni des utopistes, ni surtout des radicaux.</p>
+
+<p>Le radicalisme, ai-je dit il y a longtemps à la tribune de mon pays,
+n'est que le désespoir de la logique. Quand on ne sait pas tirer parti
+des réalités, on s'impatiente contre les sociétés, et on se jette dans
+ces violences de l'esprit qu'on appelle le <i>radicalisme</i>.</p>
+
+<p>Les radicaux sont des rêveurs dépaysés dans les réalités; l'impossible
+est leur punition: ils n'ont pas assez d'esprit pour comprendre les
+imperfections nécessaires des sociétés, composées d'êtres imparfaits.</p>
+
+<p>La première de leurs erreurs est de croire à la perfectibilité indéfinie
+de l'homme fini. Ils ne font ni lois ni constitutions pour les peuples,
+<span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ils font des poëmes; leurs plans de sociétés sont l<i>'opium</i> des
+imaginations malades des peuples; l'accès de délire qu'ils donnent aux
+hommes finit par des fureurs, et les fureurs finissent par
+l'anéantissement des sociétés. La barbarie recommence par l'excès de
+civilisation.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le premier de ces écrivains législateurs de songes et constructeurs
+d'utopies politiques fut Platon en Grèce.</p>
+
+<p>J'ai voulu relire récemment sa constitution, modèle qu'il présente aux
+hommes comme un type des sociétés politiques accomplies; j'ose déclarer
+en toute conscience que le délire d'un insensé joint à la férocité d'un
+scélérat ne pouvait jamais arriver aux excès d'absurdité et aux excès
+d'immoralité de ce prétendu sage tombé en folie et en fureur pour avoir
+trop bu l'idéal dans la coupe de l'imagination.</p>
+
+<p>Esprit et c&oelig;ur, sa <i>République</i> est en tout le paradoxe de Dieu, le
+contre-pied de la nature, <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> le roman de l'homme, depuis l'égalité
+des biens, aussi impossible à réaliser que le niveau constant des vagues
+sur la surface incessamment mobile de l'Océan; depuis la communauté des
+produits, produits aussi impossibles à répartir qu'à créer, puisque la
+répartition suppose l'infaillibilité divine dans le gouvernement, et que
+le produit lui-même suppose l'uniformité du travail dans l'oisif, qui
+consomme sans rien faire, et dans l'homme laborieux, qui travaille sans
+salaire; depuis la destruction de la famille, ce nid générateur et
+conservateur de l'espèce humaine, pour remplacer le père et la mère par
+une maternité métaphysique de l'État, qui n'a pas de lait, et par une
+paternité métaphysique de l'État, qui n'a pas d'entrailles; depuis la
+communauté des femmes, qui change l'amour en bestialité, jusqu'à la
+communauté des enfants, qui détruit la piété filiale en défendant aux
+enfants de connaître leur père; depuis le meurtre des nouveau-nés mal
+conformés, pour épurer la race, jusqu'au meurtre des vieillards, pour
+écarter des yeux le spectacle de la décadence et la céleste vertu de la
+compassion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> Il ne manque au code du divin Platon que l'anthropophagie pour
+être le cloaque contre-nature et contre-humanité des immondices de la
+turpitude, de la démence et de la brutalité humaine, la Divinité
+renversée, le paradoxe de Dieu, de l'homme, de la femme, du vice et de
+la vertu, folie de l'orgueil philosophique qui, pour ne pas penser et
+sentir comme tout le monde, pense comme un fou et sent comme un criminel
+de lèse-nature et de lèse-Divinité.</p>
+
+<p>Encore une fois, voilà le divin Platon devenu utopiste en politique et
+voulant refaire l'&oelig;uvre de Dieu mieux que Dieu, et composant une
+société avec des rêves, au lieu de la composer avec les instincts de la
+nature; et voilà ce que l'on fait admirer, sur parole, à des enfants
+pour pervertir en eux l'entendement par l'admiration pour l'absurde!
+Arrachez à cet homme ce surnom de <i>divin Platon</i>, et transportez-le à
+Socrate, l'homme du bon sens et de la réalité, qui épluchait trop sans
+doute, mais qui ne découvrait ses principes que dans la nature des
+choses et dans les instincts révélateurs de toute sagesse et de toute
+institution pratique digne du nom de <i>société</i>.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> III</h4>
+
+<p>Ces philosophes de l'utopie, ces élucubrateurs de principes sociaux en
+contravention avec les traditions éternelles de la politique, de la
+nature; ces hommes qui se glorifient d'être <i>seuls</i> et de penser à
+l'écart des siècles et des traditions sociales; ces constructeurs de
+nuages, comme les appelle le poëte véritablement divin (Homère), ont été
+communs dans tous les temps et dans tous les peuples, surtout dans les
+temps de décadence et dans les peuples en révolutions. La Grèce bavarde,
+le Bas-Empire stupidifié par la servitude, le moyen âge romain,
+fermentant d'un christianisme mal compris, corrompu par Platon, rêvant
+le règne de Dieu sur la terre, déconseillant le mariage, ce joug divin
+du couple humain, poussant les hommes et les femmes dans le célibat
+ascétique pour amener la fin du monde, tuant le travail et la famille
+par la communauté des biens et par l'égalité démagogique <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> du
+nivellement dans la misère, faisant le monde viager et indigent, au lieu
+de le faire, comme le Créateur l'a fait, perpétuel par la propriété,
+patrimoine de la famille; l'Italie oisive, l'Allemagne rêveuse,
+l'Espagne mystique, l'Allemagne somnambule, la Hollande brumeuse,
+l'Angleterre audacieuse d'originalités excentriques, pullulèrent plus
+tard de ces machinistes de sociétés idéales, jeux d'osselets quelquefois
+terribles, comme les anabaptistes d'Allemagne et les jacqueries en
+France.</p>
+
+<p>La France, le sol du sens commun, fut le pays où germèrent le moins ces
+pavots enivrants des chimères sociales, et où ces poisons soporifiques
+moururent le plus tôt. Fénelon, presque seul, trop séductible par
+l'imagination et par le c&oelig;ur, popularisa dans son <i>Télémaque</i> ces
+idées impraticables de Platon et de Morus; il fit innocemment beaucoup
+de mal en ôtant aux Français le sentiment du réel en politique, et en
+les jetant dans les vagues rêveries de l'impraticabilité. Son <i>Salente</i>
+est la capitale de l'absurde.</p>
+
+<p>On comprend, en lisant cette législation des <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> songes, que Louis
+XIV, cet esprit simple, et Bossuet, ce génie de l'autorité, éloignèrent
+Fénelon du gouvernement des peuples et de l'éducation des princes. Les
+peuples vivent de vérités applicables, et les princes qui rêvent sont
+réveillés en sursaut par les catastrophes. Fénelon n'était nullement
+politique: il était ce que nous appelons <i>socialiste</i>, c'est-à-dire
+poëte du paradoxe, fabuliste de la société.</p>
+
+<p>Quand on étudie bien les origines de la révolution française, dans sa
+partie chimérique, radicale, niveleuse et révoltée contre la nature, la
+propriété, la famille, de Mably à Babeuf, on ne peut s'y tromper, le
+catéchisme de cette révolution sociale est dans <i>Télémaque</i>. Fénelon est
+un démagogue chrétien et doux, qui sème des vertus, et qui se trouve
+n'avoir semé que des passions affamées qu'il ne peut nourrir que
+d'ivraie.</p>
+
+<p>Son économie politique, qui supprime le travail en supprimant ce qu'il
+appelle le luxe, le luxe, cette chose sans nom, mystère inexplicable
+entre le consommateur et le producteur, seul mobile et seul répartiteur
+du travail, seul créateur de la richesse, cette économie <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
+politique de Fénelon serait le suicide de l'humanité, si l'humanité se
+laissait gouverner par la rhétorique, au lieu de se gouverner par les
+instincts de Dieu et du bon sens.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Après Fénelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des
+sociétés. Il s'inspire évidemment de Fénelon, qui s'était inspiré de
+Platon. Ainsi les erreurs ont leur séduction comme les vérités: en
+remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine du monde, les sophistes
+s'engendrent et se perpétuent en génération de rhéteurs.</p>
+
+<p>Quand il se rencontre parmi ces rhéteurs sociaux un écrivain plus
+inspiré, plus éloquent, plus contagieux que les autres, et quand la
+naissance de cet écrivain, souverain de l'erreur, coïncide avec un
+ébranlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de
+son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs
+qui se complaisent au bercement de leur imagination par <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> ses
+rêves, cet écrivain trouve des sectaires pour propager ses chimères, et
+des bras pour exécuter ses conceptions.</p>
+
+<p>Tel fut, au crépuscule de la révolution française, J.-J. Rousseau.</p>
+
+<p>Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que
+Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que
+l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait,
+où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une
+révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque
+Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de
+Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie
+humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque
+Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de
+l'éloquence française, contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de
+territoire; républicain dans une petite république toujours en
+fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il était petit
+et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par
+le temps, par <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> sa nature au rôle de tribun des sentiments justes
+et des idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte
+révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>À lui seul il était une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'écrire
+comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec
+l'érudition seule; comme Fénelon, avec la charité seule, J.-J. Rousseau
+fut un des premiers écrivains en France qui écrivirent avec l'âme.</p>
+
+<p>L'âme est la littérature moderne; l'âme, c'est l'homme sous les mots;
+l'âme est la muse souveraine et convaincue des écrivains qui remuent les
+masses et le monde.</p>
+
+<p>Ceux-là naissent avec leur rhétorique dans leur c&oelig;ur; ils allument
+parce qu'ils sont allumés. Leurs idées peuvent être fausses, leur style
+peut être inculte, mais leur sentiment les <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> sauve et les
+immortalise quand leur âme a touché l'âme de leur siècle. Ils se
+répandent, pour ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les
+veines, dans le <i>sensorium</i> de l'humanité. Ils font des masses et des
+siècles des échos du battement de leurs c&oelig;urs; ils vivent en tous, et
+tous vivent en eux.</p>
+
+<p>Nous ne voulons pas dire par là que l'âme de J.-J. Rousseau fût ce qu'on
+appelle une belle âme, une âme plus riche que les autres; loin de nous
+cette pensée. Nous la croyons, au contraire, une des âmes les plus
+subalternes, les plus égoïstes, âme <i>comédienne</i> du beau, âme hypocrite
+du bien, âme repliée en dedans autour de sa personnalité maladive et
+mesquine, au lieu d'une âme expansive se répandant, par le sacrifice,
+sur le monde pour s'immoler à l'amour de tous; âme aride en vertu et
+fertile en phrases; âme jouant les fantasmagories de la vertu, mais
+rongée de vices sous le sépulcre blanchi de l'ostentation; âme qui, pour
+donner la contre-épreuve de sa nature, a les paroles belles et les actes
+pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier
+écrivain français de sentiment.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> De là, son éloquence intime, la plus pénétrante et la plus
+palpitante des éloquences, au lieu de l'éloquence extérieure qui fait
+plus de bruit que d'émotion; un Démosthène de solitude, dont la parole a
+le charme de la confidence au lieu de l'apparat du discours; un
+séducteur à voix basse, qui corrompt son élève sous prétexte de lui
+confesser lui-même ses honteuses immoralités.</p>
+
+<p>Mais, si c'est là son vice comme moraliste, c'est là sa force comme
+écrivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que
+son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est
+un tête-à-tête avec lui-même ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous
+enveloppe le plus de son individualité, en s'ouvrant à vous sans
+réserve. Semblable au serpent boa des forêts d'Amérique, il vous dévore
+en vous aspirant.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> VI</h4>
+
+<p>Aussi le plus immortel de ses livres, ce sont les <i>Confessions</i>; tous
+les autres de ses ouvrages sont déjà à moitié morts, à l'exception des
+<i>Confessions</i>, vivantes par le charme, et du <i>Contrat social</i>, vivant
+par ses conséquences, qui se déroulent encore dans les faits européens.</p>
+
+<p>«Pour connaître l'eau,» disent les Persans, «il faut remonter à la
+source.»</p>
+
+<p>Pour se rendre compte du génie littéraire et des sophismes sociaux de
+J.-J. Rousseau, il faut le suivre de son berceau, dans une boutique
+d'horloger, jusqu'à sa tombe, dans le jardin d'un grand seigneur de
+Paris.</p>
+
+<p>Âme cynique dans son enfance, vicieuse dans sa jeunesse; soif de la
+gloire, par le paradoxe dans sa vie d'écrivain; recherche dédaigneuse de
+la société aristocratique dans son âge mûr; affectation de la popularité
+démocratique par le cynisme du désintéressement et par la pauvreté
+volontaire dans ses dernières <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> années; démence évidente et
+suicide problématique à la fin.</p>
+
+<p>Voilà l'homme: tout sceptique par sa nature, par sa vie et par sa place
+dans la société dont il est la victime par sa faute, et dont il devient
+l'ennemi par l'envie et par l'ingratitude.</p>
+
+<p>Le récit de cette épopée d'un aventurier de génie, écrit par le héros et
+par l'auteur, est le poëme de la démocratie tout entière. C'est dans la
+vie du grand démocrate qu'il faut chercher, à travers quelques
+mensonges, la vérité sur l'écrivain et sur ses &oelig;uvres, avant de
+passer à l'appréciation de ses principes.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Le père de J.-J. Rousseau était horloger; un horloger à Genève est plus
+qu'un artisan, c'est un artiste et un commerçant. La grande manufacture
+d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, où la vie
+pastorale s'unit depuis le moyen âge à la vie industrielle, lui
+conservant les m&oelig;urs pures, tout en accroissant <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> la modeste
+richesse des familles.</p>
+
+<p>La mère de J.-J. Rousseau était fille d'un ministre calviniste. Cette
+jeune personne avait reçu de la nature un esprit délicat, et de son père
+un esprit cultivé. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles
+fonctions du ménage, elle se livrait sans prétentions aux lectures les
+plus solides et les plus élégantes de la vie lettrée. On peut croire que
+cette mère donna, avec le sein, à son enfant, cette prédestination aux
+choses de l'esprit et cette sensibilité souffrante de l'âme qui forment
+le fond du caractère de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de
+pouvoir lui donner ses vertus. Son père, qui avait laissé sa femme
+jeune, belle et seule à Genève pour devenir horloger du sérail à
+Constantinople, donna sans doute à ce fils son goût d'aventures et de
+désordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant
+impressionnable, un écrivain sublime, un rêveur chimérique et un
+philosophe vicieux.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa <i>Vie</i>, comment
+mon père supporta cette perte de ma mère; mais je sais <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> qu'il
+ne s'en consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier
+que ma naissance lui avait coûté la vie. Jamais il ne m'embrassa que je
+ne sentisse, à ses soupirs et à ses convulsives étreintes, qu'un regret
+amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres.
+Quand il me disait:&mdash;Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui
+disais:&mdash;Eh bien, mon père, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui
+tirait des larmes.&mdash;Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi!
+console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme!
+T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après
+l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le
+nom de la première dans la bouche et son image au fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Ma mère avait laissé des romans; nous les lisions après souper, mon
+père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture
+par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous
+lisions tour à tour, sans relâche, et passions les nuits à cette
+occupation. Nous ne pouvions jamais quitter <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> qu'à la fin du
+volume; quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait
+tout honteux:&mdash;Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.»</p>
+
+<p>Quelles délicieuses pages! Combien un écrivain, qui sait puiser dans la
+vie familière le pathétique simple des scènes intimes, et fait d'une
+veillée entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mère morte,
+un drame muet qui remue le c&oelig;ur dans des millions de poitrines,
+combien, disons-nous, un tel écrivain doit-il être, à son gré, le maître
+des c&oelig;urs, ou l'apôtre des vérités ou le roi des sophismes!</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Une tante, qui chantait en cousant près de la fenêtre, donna à l'enfant
+les délices et le goût de la musique. Le <i>Devin du village</i> vint de là.
+Tous nos goûts sont des réminiscences.</p>
+
+<p>Des détails puérils ou orduriers déparent et salissent ces belles
+sérénités de la première scène.</p>
+
+<p>Le père était de nouveau sorti de Genève. <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> L'enfant recevait
+une éducation mercenaire à la campagne; il y puisait, avec des vices
+prématurés, une passion vraiment helvétique de la campagne, ce sourire
+de Dieu dans la nature.</p>
+
+<p>Cette passion de la campagne, cette frénésie de la solitude et de la
+contemplation, devinrent les deux notes de son talent. C'est la ville
+qui fait les vices; c'est la campagne qui fait les vertus.</p>
+
+<p>C'est elle aussi qui fait les poëtes. Rousseau y devint éloquent et
+pieux, mais il y devint aussi rêveur. La nature donne l'imagination,
+mais les hommes seuls donnent le bon sens. Rousseau fut trop l'élève des
+arbres, des eaux, des vents, du ciel, du soleil, des étoiles; il lui
+aurait fallu en même temps l'éducation d'une mère tendre et d'un père
+laborieux: tout cela lui manqua. Plus de mère, et un père errant qui
+aimait, mais qui abandonnait les enfants d'un premier foyer pour en
+chercher un autre à travers le monde; de là l'isolement et bientôt
+l'égoïsme de l'orphelin, qui, se sentant délaissé, se replia tout entier
+sur lui-même. Ce profond et cruel égoïsme du <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> jeune horloger en
+fit bientôt un vagabond sans patrie, parce qu'il était sans famille.</p>
+
+<p>De sales amours, plus semblables à des turpitudes qu'à des affections,
+souillent à chaque instant ces pages de jeunesse, ignoble philosophie
+des sens dont les images font rougir la plus simple pudeur; sensualités
+grossières; fleurs de vices dans un printemps de sensations que Rousseau
+fait respirer à ses lecteurs et à ses lectrices, et dont il infecte
+l'odorat des siècles.</p>
+
+<p>Ces tableaux orduriers jouent la naïveté pour la corrompre; ils
+rappellent ces théâtres licencieux de Paris, au dernier siècle, où l'on
+faisait jouer à l'innocence le rôle prématuré du vice et où l'on
+sacrifiait des enfants à la sacrilége licence des spectateurs.</p>
+
+<p>Ces ordures des <i>Confessions</i> n'offensent pas moins le goût que les
+m&oelig;urs. La corruption n'a pas de goût; ce n'est que l'infection de
+l'esprit, comme le vice est l'infection du c&oelig;ur. Rousseau scandalise
+et déprave ici, au lieu de charmer. Quelle excuse peut alléguer un
+peintre de m&oelig;urs qui croit tout faire adorer de lui, jusqu'à ses
+immondices? Rousseau se croit-il <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> donc le grand lama de
+l'Occident pour faire embrasser comme des reliques les plus viles traces
+de son humanité?</p>
+
+<p>Ces vices du goût, ces abjections d'images, sentent les inélégances
+natales d'un enfant sans mère qui prend ses polissonneries pour des
+phénomènes, et qui croit devoir les immortaliser comme des précocités de
+génie et d'originalité. Il y a de la crapule au fond de ce caractère
+comme il y en a au fond de cette vie.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Placé en apprentissage chez un graveur de Genève, il prend l'exemple et
+le goût du libertinage, de l'oisiveté, de l'astuce et du vol domestique.</p>
+
+<p>Ces goûts lui font rechercher la compagnie des plus mauvais sujets de
+l'atelier. Il s'enivre, paresseusement et sans choix, de lectures qui
+donnent le vertige à ses yeux et à son imagination; il devient incapable
+d'aucun emploi honnête et sérieux de ses mains; il <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> s'évade de
+Genève sans avoir d'autre but que de fuir tout ordre réglé et tout
+travail utile d'une société laborieuse; il veut de sa vie réelle faire
+un roman d'aventures semblables aux romans dont il est saturé. Il
+vagabonde au hasard; il bat la campagne de Genève et de Savoie sans
+savoir ce qu'il cherche et sans autre direction que le hasard. Un curé
+l'abrite; un gentilhomme savoyard, convertisseur de calvinistes, le
+sermonne et l'adresse à une charmante convertie, madame de Warens, qui
+gouverne une petite communauté de néophytes à Annecy, femme d'étrange
+nature, de figure séduisante, de mysticisme amoureux, de génie
+contradictoire, de bonté adorable, d'intrigue naïve, de faiblesse
+maternelle, de générosité angélique au milieu des plus pressantes
+angoisses de fortune. La présentation de la lettre de recommandation de
+Rousseau adolescent à cette jeune et belle protectrice, que Rousseau
+devait plus tard aimer, ruiner, déshonorer et immortaliser; cette
+présentation est une véritable scène du roman grec de <i>Daphnis et
+Chloé</i>. Rousseau la décrit comme le génie de la jeunesse sait seul
+décrire un pressentiment <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> de l'amour dans un paysage de la
+moderne Arcadie.</p>
+
+<p>«Le lieu de la scène était un petit passage derrière sa maison, entre un
+ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à
+gauche, conduisant par une fausse porte à l'église. Prête à entrer dans
+l'église par cette porte, madame de Warens se retourna à ma voix. Que
+devins-je à cette vue? Je m'étais figuré une vieille dévote bien
+rechignée; je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins
+de douceur, un teint éblouissant, des formes séduisantes; rien n'échappa
+au rapide coup d'&oelig;il du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le
+sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne saurait
+manquer de mener en paradis.</p>
+
+<p>«Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main
+tremblante, l'ouvre, jette un coup d'&oelig;il sur la lettre de M. de
+Ponsverre (le gentilhomme qui le recommandait), revient à la mienne,
+qu'elle lit tout entière et qu'elle aurait relue encore si son laquais
+ne l'avait avertie qu'il était temps <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> d'entrer.&mdash;Eh! mon enfant,
+me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays
+bien jeune; c'est dommage, en vérité. Puis, sans attendre ma réponse,
+elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à
+déjeuner; après la messe, j'irai causer avec vous..... Elle avait
+vingt-huit ans.</p>
+
+<p>«Louise-Éléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble
+et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé
+fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. Villardin
+de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas
+trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique,
+prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian, pour passer le lac
+et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa
+famille et son pays par une étourderie assez semblable à la mienne, et
+qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi.</p>
+
+<p>«Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa
+protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont,
+<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et,
+voyant que sur cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à
+Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où, sous la direction
+de Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit
+abjuration au couvent de la Visitation.</p>
+
+<p>«Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y vins, et elle en avait
+alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés
+qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans
+les traits; aussi la sienne était-elle encore dans son premier éclat.
+Elle avait un air caressant et tendre, un regard très-doux, un sourire
+angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels
+elle donnait un tour négligé qui la rendait très-piquante. Elle était
+petite de stature, courte même et ramassée un peu dans sa taille,
+quoique sans difformité; mais il était impossible de voir une plus belle
+tête, un plus beau buste, de plus belles mains et de plus beaux bras.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> X</h4>
+
+<p>Madame de Warens et le clergé de la ville envoient le jeune prosélyte à
+Turin pour le faire instruire et lui faire faire son abjuration dans un
+hospice de catéchumènes. Il emporte, dans son c&oelig;ur ému, sa conversion
+déjà faite dans l'image et dans le tendre accueil de la charmante femme;
+son imagination est souillée par les sordides exemples de débauche dont
+il est témoin parmi les faux convertis de l'hospice des faux
+catéchumènes de Turin; il troque sa religion contre un vil salaire.
+Abandonné à lui-même, il est réduit à chercher du pain dans la
+domesticité d'une riche famille piémontaise; des folies et des larcins
+l'en chassent. Il accuse, pour se justifier d'un léger soupçon, une
+pauvre servante innocente et la déshonore, sinon sans remords du moins
+sans pitié. Il s'associe à un vagabond pour montrer, à prix de petite
+monnaie, un jouet de physique au peuple des campagnes; il revient au
+seul <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> asile qui lui reste, la maison et le c&oelig;ur de madame de
+Warens. Il s'attache à la fortune et à la personne de cette charmante
+protectrice; elle l'emmène avec elle à Chambéry dans la retraite
+délicieusement occupée des <i>Charmettes</i>; elle y achève l'éducation
+littéraire de son protégé.</p>
+
+<p>À l'inverse de la première Héloïse, elle se laisse entraîner elle-même à
+une affection trop tendre pour son élève. En récompense de tant
+d'amitié, de maternité, d'amour et de sacrifices, Rousseau l'abandonne
+et la flétrit jusqu'à l'ignominie et jusqu'au ridicule, en divulguant à
+la postérité les faiblesses de sa bienfaitrice. Jamais l'amour et la
+bonté n'ont expié à un tel prix le malheur d'avoir rencontré un tel
+avilissement dans une telle ingratitude.</p>
+
+<p>Les lignes de J.-J. Rousseau sur madame de Warens font le désespoir du
+c&oelig;ur humain; on se défie même de ses vertus en voyant comment elles
+sont changées en vices et exposées au pilori des siècles par celui qui
+reçut de cette femme la double vie du corps et du c&oelig;ur. Pauvre femme,
+qui aime en songe un idéal d'innocence sous les traits d'un enfant
+abandonné et recueilli <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> par elle, et qui, à son réveil,
+reconnaît qu'elle a réchauffé et allaité un monstre qui la dévore et qui
+la souille! Ce crime, selon moi, dépasse l'homme et ne dépasse pas
+Rousseau. C'est le forfait de la plume, c'est l'instrument du supplice
+de celle dont le seul sort fut de trop aimer son bourreau!...</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Madame de Warens cultiva ou fit cultiver à ses frais tous les dons
+enfouis de son protégé, même la musique. Il en avait l'instinct; il en
+épela assez les principes pour composer plus tard le <i>Devin du village</i>,
+idylle grecque écrite et chantée par un pasteur suisse qui se souvient,
+en notes, du ranz <i>des vaches</i> de son hameau.</p>
+
+<p>Rousseau, comblé des dons de madame de Warens, qui s'appauvrit pour son
+élève, part pour Lyon avec son pauvre maître de chapelle; il l'abandonne
+à son premier malheur, comme les chiens ne font pas de l'aveugle
+indigent, <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> qu'ils conduisent aux portes des hôpitaux. Le
+musicien, tombé dans la rue d'une atteinte de convulsions, est laissé là
+par le disciple, son compagnon de voyage, qui feint de ne pas le
+connaître. Vertu sublime d'avoir une telle âme, et de s'en glorifier à
+la face des hommes et de Dieu!</p>
+
+<p>À son retour à Chambéry, il n'y trouve plus madame de Warens. «Quant à
+ma désertion, dit-il, du pauvre maître de musique, je ne la trouvais pas
+si coupable.»</p>
+
+<p>Plus tard, cependant, il se la reproche; mais le maître, à qui on avait
+volé jusqu'à ses instruments, sa musique et son gagne-pain, était mort
+de cet abandon.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>En attendant le retour de madame de Warens à Chambéry, Rousseau
+cohabite, avec un aventurier musicien, chez un cordonnier de la ville
+dont il dépeint le ménage en traits méchants et ignobles, qui
+défigurent le pauvre <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> peuple artisan, et font la caricature de
+ses m&oelig;urs et de ses misères. Amant prétendu de la nature, il méprise
+la simple beauté des jeunes filles de basse condition, pleines de
+prévenances et d'agaceries pour lui; il avoue ses goûts tout
+aristocratiques pour le rang, l'orgueil, la parure des jeunes personnes
+de haut rang et de haute fortune. Ce démocrate ne sent la beauté que
+vêtue de luxe et de vanités: son orgueil prévaut même sur la nature.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable délicatesse de
+pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une vallée des environs, de deux
+jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui
+allaient seules, à cheval, passer une journée de printemps dans une
+ferme de leurs parents. Théocrite n'est pas plus poëte, l'Albane n'est
+pas plus nu et plus naïf, Tibulle n'est pas plus ému que J.-J. Rousseau
+dans la description de cette <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> journée bocagère, où l'innocence,
+mille fois plus séduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire
+rougir même la timidité des trois enfants. Ce sont des pages de cette
+candeur et de cette sensibilité qui feront de Rousseau écrivain le
+charmeur de la sensibilité, dont il a les couleurs sans en avoir la
+réalité.</p>
+
+<p>Son voyage à Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il
+reconduit dans sa famille, est une autre scène de ce genre naïf comme
+une pastorale d'Helvétie.</p>
+
+<p>Au retour, il joue un véritable histrionage en quêtant de ville en
+ville, à la suite d'un faux archimandrite de Jérusalem. L'ambassadeur de
+France à Lucerne le recueille par pitié pour sa jeunesse, et lui donne
+de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive à Lyon, reçoit
+des nouvelles de madame de Warens, revenue à Chambéry, l'y rejoint, s'y
+fait arpenteur de cadastre, puis maître de musique.</p>
+
+<p>Il se détache bientôt de sa protectrice, voyage à ses frais dans le midi
+de la France, s'y guérit d'une maladie imaginaire, entre comme
+précepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mépriser par
+quelques larcins de gourmandise, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> quitte de lui-même ce métier,
+accourt de nouveau aux Charmettes, espérant y retrouver son asile dans
+le c&oelig;ur de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mère
+attachée à un autre aventurier, ruinée par les dissipations de ce
+parasite et par des entreprises d'industrie chimériques; il pleure sur
+son idée évanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt à
+Paris chargé de rêves et d'un système pour écrire la musique en
+chiffres, et le manuscrit d'une comédie plus que médiocre.</p>
+
+<p>Des lettres de M. de Mably et de l'abbé de Condillac, son frère, qu'il
+avait sollicitées à Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent à
+Paris dans la société de quelques hommes de lettres et de quelques
+érudits. Diderot est le plus digne d'être nommé. Esprit aventurier comme
+Rousseau, fils d'un artisan comme lui, c&oelig;ur bon et évaporé qui se
+livrait à tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Génevois.
+Diderot eut bien à se repentir depuis de sa facilité à aimer un ingrat.</p>
+
+<p>Un hasard de société le lance de plein saut dans le cercle le plus
+aristocratique de Paris, <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> au milieu de femmes de cour et
+d'hommes de lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques
+poésies récitées dans ces salons avec un succès d'étrangeté plus que de
+talent, et par son goût réel et inspiré pour la musique. Il ose chercher
+étourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre
+trop tendre qu'il écrit à cette femme indulgente, mais sévère, ne reçoit
+qu'un sourire de dédain pour réponse; mais l'intérêt de commisération
+qu'il inspire à madame de Broglie et à d'autres femmes de cette société
+lui fait obtenir un emploi de secrétaire intime du comte de Montaigu,
+ambassadeur de France à Venise, avec un appointement de cinquante louis.
+Il en était temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une
+presque indigence à Paris.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Arrivé à Venise, il dénigre ouvertement son ambassadeur, il travestit
+en titre de secrétaire <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> d'ambassade de France les fonctions
+équivoques et domestiques de secrétaire salarié de l'ambassadeur.</p>
+
+<p>Ses prétentions déplacées et ses dénigrements amers contre son patron le
+rendent promptement insupportable à M. de Montaigu. Rousseau pousse
+l'exigence du parvenu jusqu'à vouloir dîner, malgré son ambassadeur,
+avec les têtes couronnées qui passent à Venise et qui invitent à leur
+table l'ambassadeur de France.</p>
+
+<p>Dans une de ces scènes amenée par la résistance du ministre aux
+ridicules prétentions de Rousseau, M. de Montaigu s'emporte et chasse
+brusquement Rousseau de sa présence et de son palais. Rousseau affecte
+de narguer son chef, reste à Venise malgré lui, emprunte à toutes mains
+pour payer son retour en France, et revient victime de son orgueil. Deux
+anecdotes d'une indécence révoltante sur une courtisane de Venise, sans
+autre sel que le cynisme des expressions, sont, avec ces rixes
+d'intérieur, les seules traces de sa résidence à Venise.</p>
+
+<p>Rentré à Paris, il s'acharne sur le caractère et sur l'ineptie de
+l'ambassadeur. Il n'en reçoit <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> pas moins son salaire des mains
+de M. de Montaigu quelque temps après son retour à Paris.</p>
+
+<p>Les invectives de Rousseau contre l'ambassadeur choquèrent par leur
+véhémence les personnes qui l'avaient recommandé à cet homme de cour; on
+l'éloigna de ces maisons, dans lesquelles on l'avait si bien accueilli.
+Il s'en vengea en les prostituant aux railleries et à la haine de ses
+amis.</p>
+
+<p>Ce fut l'origine de sa colère contre les rangs supérieurs de l'ordre
+social, tant cultivés par lui jusque-là; il a la franchise un peu basse
+de l'avouer:</p>
+
+<p>«La justice et l'inutilité de mes plaintes, dit-il, me laissèrent dans
+l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où
+le bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne
+sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre. Deux choses
+l'empêchèrent de se développer en moi pour lors, comme il a fait dans la
+suite, etc.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> XV</h4>
+
+<p>Voilà l'origine du <i>Contrat social</i>. L'ordre réel eût été, sans doute,
+que le secrétaire domestique se substituât orgueilleusement dans son
+rang et dans ses fonctions à l'ambassadeur, et que Rousseau mangeât à la
+table des rois, tandis que les officiers de l'ambassadeur dîneraient
+humblement à l'hôtel de l'ambassade de France?</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'orgueil déplace tout pour se faire à lui-même
+l'inégalité à son profit.</p>
+
+<p>La saine démocratie, qui est l'ordre par excellence, parce qu'elle est
+la justice et la charité entre les choses, a heureusement d'autres
+fondements que ces vengeances intéressées des petits contre les grands.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>De ce jour-là, Rousseau cessa de prétendre à l'ambition des fonctions
+publiques, et ne prétendit <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> plus pour toute ambition qu'à la
+singularité du désintéressement et de la pauvreté volontaire; au lieu de
+tendre en haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogène, si Rousseau eût
+vécu à Athènes, aurait eu en lui son héritier, pourvu qu'il fît du bruit
+dans ce tonneau.</p>
+
+<p>Il prit le logement et la table dans une pension d'hôtes à bas prix,
+tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui
+entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une
+jeune ouvrière de province, nièce de l'hôtesse, venue à Paris pour y
+vivre de son aiguille.</p>
+
+<p>Il s'attache à elle d'un amour de hasard. Cet amour, très-touchant et
+très-gracieux dans la candeur de la jeune Thérèse, est dépouillé de sa
+pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui flétrit l'amour même
+d'un blasphème de libertinage.</p>
+
+<p>Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble à une idylle dans les
+faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le
+consacrer par le mariage; il se donne à la pauvre Thérèse, et il ne se
+donne à elle que pour la jouissance et nullement pour la réciprocité
+<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> du devoir. Thérèse est pour lui une jolie esclave dont il fait
+une ménagère et une concubine volontaire pour l'agrément de sa vie
+obscure, mais avec laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce
+caprice usé, il ne restera, pour la pauvre séduite, que le hasard de
+l'indigence et les charges de la maternité.</p>
+
+<p>Mais non, les fruits mêmes doux et amers de la maternité ne lui
+resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misère, pour
+soutenir sa vieillesse. On sait que, par une férocité d'égoïsme
+au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau
+attendait au chevet du lit de Thérèse le fruit de ses entrailles, et
+porta lui-même quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son
+manteau, à l'hôpital des orphelins abandonnés, les enfants de Thérèse,
+arrachés sans pitié aux bras, au sein, aux larmes de la mère, et, par un
+raffinement de prudence, le père enlevait à ces orphelins toute marque
+de reconnaissance, pour que son crime fût irréparable et pour qu'on ne
+pût jamais lui rapporter cette charge onéreuse de la paternité! Les
+preuves, à cet égard, ont été <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> complétées et aggravées depuis la
+publication des <i>Confessions</i>!</p>
+
+<p>Or, pendant que Rousseau accomplissait ces exécutions presque
+infanticides, il écrivait, avec une affectation de sensibilité digne
+d'un Tartufe d'humanité, des malédictions systématiques et fausses sur
+le crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs enfants!
+proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu
+du lait appauvri ou fiévreux des femmes du monde. Le lait de l'hôpital
+et le vagabondage de l'enfant sans mère et sans père lui
+paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de
+Thérèse?&mdash;Si la démence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un
+tel contraste entre l'homme et l'écrivain, faudrait-il donc accuser
+l'homme de perversité et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que
+les soupçons de conspiration universelle contre nous sont une des formes
+du délire. Rousseau, honnête d'intention, était vicieux par folie. Il
+craignait, disait-il, que la société n'armât un jour contre lui le bras
+parricide de ses enfants!</p>
+
+<p>Quel drame expiatoire il y aurait à faire <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> entre un fils
+inconnu de Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon,
+assassinant un étranger pour le dépouiller, et reconnaissant son père
+dans sa victime! Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thérèse jetés
+aux gémonies tout vivants par la barbarie d'un père insensé?</p>
+
+<p>Ah! combien la pauvre Thérèse, dans l'amour bestial d'un tel homme et
+après de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frémir de devenir
+mère!</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Elle était aimante et fidèle cependant, par ce généreux abandon féminin
+de l'amante à son profanateur même. Elle suivait sa bonne et sa mauvaise
+fortune, elle lui gardait avec soumission et tendresse son ménage intime
+au retour des palais et des fêtes élégantes qu'il fréquentait pour y
+porter d'autres hommages et pour y chercher d'autres jouissances auprès
+d'autres femmes de ville et de cour qui caressaient <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> mieux sa
+sensualité ou sa vanité. L'attachement de Thérèse pour Rousseau subsista
+jusqu'à sa mort, sans fidélité du côté de Rousseau. L'amour n'était plus
+pour lui qu'une domesticité commode plutôt qu'un attachement.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Les nécessités de la vie et le goût de la musique le jettent dans la
+société artiste, lettrée, licencieuse de Paris. Il joue chez madame la
+marquise d'Épinay, femme opulente, spirituelle, galante, un rôle de
+confident et de favori de la maison qui lui donne quelques relations
+illustres.</p>
+
+<p>Sa musique naïve et semi-italienne le révèle aux théâtres de société; il
+tente de s'élever jusqu'à la scène de l'Opéra; ses comédies, ses
+poésies, ses romances, lui créent une demi-renommée de salon. Les
+philosophes admirent la sobriété de sa vie, les femmes du monde sa
+sensibilité; Diderot, son ami, soupçonne son éloquence et lui conseille
+quelque sophisme <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> hardi, insolent, contre les idées qui servent
+de fondement au monde. Il prend la plume, il commence contre la société,
+contre les arts, contre la civilisation, cette série de paradoxes sur
+l'état de nature, c'est-à-dire l'état de barbarie: c'est là, selon lui,
+l'idéal de perfectibilité prêchée aux hommes.</p>
+
+<p>Une société corrompue alors jusqu'à la moelle sourit à ces contre-sens
+de la mauvaise humeur contre elle-même; elle prend pour de la profondeur
+et pour de la vertu cette philosophie très-éloquente et très-absurde du
+monde renversé. Rousseau est parvenu à se faire regarder; c'est un
+sauvage sublime, un ilote de la pensée, que la société admet dans ses
+salons pour le voir avec curiosité et pour l'entendre avec complaisance
+blasphémer avec un éloquent délire contre la pensée même qui fait son
+existence, sa force et sa gloire.</p>
+
+<p>Le suicide de toute civilisation commence par l'engouement pour cet
+aventurier de génie qui ne cherche pas la vérité, mais la nouveauté dans
+le sophisme. La France devient sa complice, et les fondements de l'ordre
+social sont ébranlés comme par un tremblement de logique <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> dans
+la tête des hommes et dans le c&oelig;ur des femmes.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Rousseau, en se voyant couronné pour son style par les académies,
+applaudi par les cours, encensé par les philosophes, se prend lui-même
+au sérieux; il adopte pour toute sa vie ce rôle de Diogène moderne, qui
+prétend renouveler la face du monde moral et politique du fond de sa
+prétentieuse obscurité.</p>
+
+<p>Il se cache comme l'oracle dans une vie volontairement ténébreuse afin
+de s'y faire rechercher.</p>
+
+<p>Il n'en souille pas moins ses m&oelig;urs et son union conjugale avec
+Thérèse dans des orgies d'abjecte débauche avec ses amis. Là une jeune
+fille, séduite et prêtée par son séducteur à ses convives, sert de
+victime à la lubricité de Grimm et de Rousseau; scène odieuse dont la
+confession même aggrave l'immoralité.</p>
+
+<p>Il entre comme caissier dans la maison de madame Dupin, il en sort
+après quelques jours <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> de noviciat; il renonce à toute ambition
+de fortune par un travail régulier; il trouve qu'il est plus facile
+d'accepter la pauvreté que d'acquérir l'aisance. Il se fait copiste de
+musique à tant la page; ses patrons lui fournissent abondamment du
+travail et secourent, à son insu, Thérèse et sa mère, pour aider le
+pauvre ménage sans blesser les susceptibilités de l'orgueilleux copiste.</p>
+
+<p>Son humeur s'aigrit: il commence à verser ses soupçons et son
+ingratitude sur Diderot, coupable seulement de légèreté, de déclamation,
+et de zèle pour lui; il outrage Grimm, coupable de trop d'abandon et de
+trop de confiance dans son ami; il calomnie indignement ces deux hommes
+de c&oelig;ur et d'honneur pour prix des services qu'ils lui ont rendus; il
+paye par la diffamation la célébrité qu'ils lui ont faite. Grimm
+s'indigne et s'éloigne; Diderot déclare à voix basse, mais avec une
+amère déception de c&oelig;ur, qu'il a réchauffé dans son sein un
+<i>scélérat</i>. Rousseau reste seul, sans amis, mais entouré d'un prestige
+de culte pour ses talents et ses vertus qui lui font une atmosphère de
+fanatisme.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> XX</h4>
+
+<p>À quarante ans passés cependant, cette renommée repose sur le
+charlatanisme du paradoxe anti-social plutôt que sur un ouvrage
+estimable. Le succès des paroles et de la musique de l'opéra du <i>Devin
+du village</i> donné à Fontainebleau devant le roi, et à Paris l'année
+suivante, fit éclater de nouveau le nom de Rousseau et lui donna cette
+popularité que le théâtre donne en une soirée et que les plus beaux
+livres ne donnent qu'à force de temps.</p>
+
+<p>L'ivresse monta à la tête de la France et surtout des femmes; son nom
+courut avec ses notes sur toutes les lèvres. On crut sentir son âme dans
+ses mélodies, on ne la sentit que dans les oreilles.</p>
+
+<p>Le roi et madame de Pompadour lui donnent chacun une gratification en
+argent qui remet l'aisance dans son ménage.</p>
+
+<p>Dans un voyage à Genève, il passe avec Thérèse à Chambéry comme on
+repasse sur les <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> traces de sa jeunesse dans un jardin couvert de
+ronces; il y trouve madame de Warens dans l'abandon et dans la misère;
+sa pitié est froide comme un passé refroidi.</p>
+
+<p>Il se le reproche, il jette quelque modique aumône dans cette main qui a
+tenu autrefois son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Thérèse, plus tendre que l'ancien amant, baise cette main et y laisse
+une larme.</p>
+
+<p>Il va à Genève: il semble désirer de s'y fixer.</p>
+
+<p>Le voisinage de Ferney, où la popularité universelle de Voltaire à
+Ferney aurait éclipsé et subalternisé la renommée du Génevois, l'en
+éloigne. Il revient à Paris, et accepte un ermitage d'opéra dans le coin
+du jardin d'une femme galante, madame d'Épinay, à l'ombre de la forêt de
+Montmorency.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charité publique le
+père de Thérèse, pour alléger le poids du ménage; le vieillard <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>
+comme l'enfant, ces deux fardeaux si doux du c&oelig;ur, l'importunent. Il
+les sacrifie également à l'égoïsme, la divinité du moi; il garde la
+femme, parce qu'elle est servante nécessaire au foyer, à la solitude, à
+l'infirmité, à la vieillesse.</p>
+
+<p>L'ivresse de la nature au printemps le saisit la première nuit de son
+établissement à l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincère,
+éloquente, communicative sous sa plume; il se sent délivré de la société
+des hommes. Mais, hélas! dès le lendemain, il n'est pas délivré de
+lui-même: ses inquiétudes, ses soupçons, ses rivalités, ses haines, ses
+amours, ses ingratitudes, l'assiégent jusque sous les ombres de cette
+forêt et dans cette douce hospitalité d'une amie.</p>
+
+<p>Pour s'en distraire et pour prophétiser dans le désert, il divague dans
+la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique
+expérimental, et il ébauche le <i>Contrat social</i> en politique imaginaire.</p>
+
+<p>Une femme évaporée lui demande follement un traité d'éducation, à lui,
+l'homme qui n'a jamais trouvé sa place dans le monde des hommes,
+<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> qui n'a reçu d'éducation que celle des aventuriers, et dont
+toute la règle a été de n'en point avoir! On en verra le résultat dans
+l'<i>Émile</i>, livre qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui
+l'écrivit, comme rêverie, et tant de honte à ceux qui l'admirèrent comme
+code d'éducation.</p>
+
+<p>Le caractère de Rousseau se révèle tout entier dans les motifs d'égoïsme
+qui le jetèrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie.</p>
+
+<p>«Madame de Warens, écrit-il lui-même alors, vieillissait et
+s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse
+ici-bas; quant à Thérèse, je n'ai jamais senti la moindre étincelle
+d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits près d'elle n'ont
+jamais eu rien de spécial à sa personne.»</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque, le milieu de la vie déjà passé, que Rousseau
+chercha dans sa seule imagination le fantôme de cet amour que son
+c&oelig;ur ne lui avait jamais fait éprouver. Il écrivit son <i>Héloïse</i>,
+roman déclamatoire comme une rhétorique du sentiment, dissertation sur
+la métaphysique de la passion, passionné cependant, mais de cette
+passion qui <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> brûle dans les phrases et qui gèle dans le c&oelig;ur.
+Son imagination allumée pour Julie, l'amante pédantesque de son drame,
+se convertit un instant en amour réel, mais purement sensuel, pour
+madame d'Houdetot, sa voisine de campagne, femme très-séduisante, mais
+très-solidement attachée à Saint-Lambert, ami de Rousseau, et qui se
+plaisait dans la société de Rousseau par la réminiscence fidèle de
+Saint-Lambert absent.</p>
+
+<p>Rousseau, perverti cette fois par une passion folle, mais sincère,
+trahit l'amitié, et s'efforça de dérober à Saint-Lambert la fidélité de
+madame d'Houdetot. Elle ne lui laissa dérober que des coquetteries
+d'amitié et d'innocentes illusions de tendresse. Rousseau, dans un
+perpétuel délire, continuait à prêter au personnage de son roman les
+sentiments et les sensations de ses entretiens avec madame d'Houdetot;
+les amis de madame d'Épinay, Grimm et Diderot, informés par Thérèse du
+délire de Rousseau, raillèrent le philosophe amoureux, et contristèrent
+madame d'Houdetot et Saint-Lambert par des ricanements sur cette
+passion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> L'âge et la sauvagerie de Rousseau pris en flagrant délit de
+ridicule, il découvrit que la curiosité de madame d'Épinay allait
+jusqu'à corrompre Thérèse pour avoir communication de la correspondance
+mystérieuse entre madame d'Houdetot et lui.</p>
+
+<p>Son orgueil se révolta contre ces tentatives d'espionnage, et contre ces
+connivences de Thérèse et de madame d'Épinay.</p>
+
+<p>Ces tripotages d'amour, de jalousie, de curiosité, d'humeur, bagatelles
+prenant l'importance de crimes devant une imagination ombrageuse et
+grossissante, dégénérèrent en inimitiés acharnées entre Rousseau et
+madame d'Épinay. Il s'éloigna d'elle, et se réfugia en plein hiver dans
+une autre maisonnette de Montmorency, où il vécut dans une volontaire
+indigence, indigence toutefois plus ostentatoire que réelle.</p>
+
+<p>Il avait renvoyé à Paris, assez durement, la mère octogénaire de
+Thérèse. L'aigreur de ses ressentiments contre Diderot, Grimm, le baron
+d'Holbach, ses premiers amis, le brouilla alors avec la secte des
+philosophes dont il avait été jusque-là le protégé.</p>
+
+<p>Cette haine rejaillit jusque sur Voltaire, qu'il <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> confondit
+injustement avec ces athées radicaux de l'impiété. Voltaire, moins
+emphatique, mais toutefois plus réellement sensible, plaignit la démence
+de Rousseau, lui pardonna ses hostilités contre lui, et lui offrit,
+quand il fut persécuté, une hospitalité courageuse.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Pendant que Rousseau imprimait son roman de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, il
+achevait son <i>Contrat social</i>, et, pendant qu'il écrivait cette diatribe
+contre toute aristocratie, il se façonnait à la courtisanerie la plus
+obséquieuse dans la société très-aristocratique du prince de Conti et de
+la duchesse de Luxembourg.</p>
+
+<p>Le prince de Conti était un de ces caractères et un de ces esprits mal
+faits, qui profitent de leur rang pour opprimer les petits, et qui
+profitent de leur popularité d'opposition à la royauté pour imposer au
+souverain; il flattait Rousseau, républicain, pour humilier la cour; il
+affectait des principes austères de Romain, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et il tenait à
+Paris ou à l'Île-Adam, près de Montmorency, une cour de débauchés et de
+frondeurs. Il s'indignait contre les favorites royales de Louis XV, et
+des Pompadours et des Dubarrys subalternes gouvernaient sa maison.</p>
+
+<p>Quant à la duchesse de Luxembourg, elle avait été célèbre autrefois par
+sa beauté sous le nom de Boufflers, son premier mari. Elle avait été
+célèbre surtout par des faiblesses qui avaient scandalisé même ce temps
+de scandale. Devenue veuve, elle avait épousé un de ses anciens
+adorateurs, le duc de Luxembourg, illustre par son nom, insignifiant par
+son esprit, respectable par ses m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Forcée par l'âge de renoncer à l'empire de la beauté, elle avait aspiré
+à l'empire de l'esprit, dont elle était assez digne. Le voisinage de
+Rousseau, déjà recherché du grand monde, lui avait paru une bonne
+fortune pour son salon: le rôle de Mécène d'un cynique insociable
+tentait toutes les femmes. Rousseau se prêtait à ses prévenances: la
+protection y était noblement déguisée sous l'amitié. Il accepta du duc
+et de la duchesse un appartement dans le petit château dépendant de
+leur somptueuse <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> demeure dans le parc de Montmorency. Pour payer
+cette hospitalité, il fit pour la maréchale une copie manuscrite de la
+<i>Nouvelle Héloïse</i>; il en fit une autre pour madame d'Houdetot, qui dut
+y reconnaître l'amour qu'elle avait inspiré à l'auteur. Rousseau vivait
+du prix de ces copies et de la musique qu'on lui commandait par le désir
+d'obliger un homme illustre. Il en modérait lui-même le salaire pour que
+le travail manuel ne dégénérât pas en munificence humiliante pour lui.</p>
+
+<p>Son troisième ermitage au petit château était assiégé tout l'été des
+visites des plus grands seigneurs et des plus grandes dames, hôtes du
+maréchal. Ermite de cour dans un ermitage d'opéra, il jouait son rôle de
+sauvage dans une apparente séquestration. Il ne vit jamais plus de
+monde, et un monde plus choisi, que dans sa forêt.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>La <i>Nouvelle Héloïse</i>, roman d'idée autant et plus que roman de
+c&oelig;ur, eut un succès de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> style et un effet d'éloquence qui
+passionna toutes les imaginations pour l'écrivain. On déifia l'amour
+dans l'auteur. Le nom de Rousseau se répandit et s'éleva aux proportions
+de l'engouement et du fanatisme.</p>
+
+<p>La déclamation à froid de certaines lettres de cette correspondance fut
+échauffée par le fond de passion qui brûlait sous la voluptueuse
+contagion des autres lettres; le style couvrit tout de son charme. Ce
+style, qui n'était ni grec, ni latin, ni français, mais helvétique,
+ravit par sa nouveauté toutes les oreilles: musique alpestre qui
+semblait un écho des montagnes, des lacs et des torrents de l'Helvétie.
+Ce fut une ivresse qui dura un demi-siècle, mais qui ne laisse,
+maintenant qu'elle est dissipée, que des pages froides dans des esprits
+vides.</p>
+
+<p>C'est que ce livre était de la nature des sophismes: il fut prestigieux,
+il ne fut pas naturel; la nature seule a dans les livres des effets
+immortels.</p>
+
+<p>Celui-là refroidirait aujourd'hui le c&oelig;ur d'un amant, et éteindrait
+le sophisme même dans le ridicule des conceptions. C'est comme <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span>
+sur les Alpes de <i>Meilleraie</i>, un glacier qui brille, mais qui transit.</p>
+
+<p>Il écrivit presque en même temps l'<i>Émile</i>, livre d'un style admirable
+et d'une conception insensée. C'était un singulier contraste dans
+Rousseau qu'un homme écrivant un traité d'éducation pour le genre humain
+de la même main qui venait de jeter et qui jetait encore à cette époque
+ses enfants à l'hôpital des enfants trouvés pour y recevoir l'éducation
+de la misère, du hasard, et peut-être du vice et du crime.</p>
+
+<p>Père dénaturé, qui signalait sa tendresse menteuse pour l'humanité en
+faisant ces forçats de naissance appelés des enfants trouvés, dans ces
+tours, égouts de l'illégale population des cités.</p>
+
+<p>Aussi la fausseté de cette paternité humanitaire du sophiste de vertu
+éclate-t-elle à toutes les pages de ce ridicule système d'éducation dans
+un livre que la démence seule peut expliquer.</p>
+
+<p>Le premier de ces ridicules, c'est d'écrire, pour l'éducation
+universelle d'un peuple qui ne vit que de travail et de pauvreté, un
+livre qui suppose dans la famille et dans l'enfant qu'on élève une
+opulence de Sybarite ou des <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> délicatesses de Lucullus, des
+palais, des jardins, des serviteurs de toutes sortes, des gouverneurs
+mercenaires attachés par des salaires sans mesure aux pas de chaque
+enfant, des voyages lointains à grands frais avec le luxe d'un fils de
+prince, voyages d'Alcibiade avec un Socrate à droite et un Platon à
+gauche de l'élève. Absurdités inexplicables, à moins d'avoir, comme le
+fils de Philippe, Aristote pour maître, la Macédoine pour héritage et le
+monde pour théâtre de ses vices ou de ses vertus. Les élèves de Rousseau
+dans l'<i>Émile</i> seront donc un peuple de rois!</p>
+
+<p>On ne comprend pas aujourd'hui que l'engouement du dix-huitième siècle
+ait pris un seul jour au sérieux un livre soi-disant écrit pour le
+peuple, et dont tous les enseignements supposent dans les pères, les
+maîtres et les élèves la plus insolente aristocratie. Platon n'a rien
+rêvé de plus incompatible avec les réalités de l'espèce humaine.</p>
+
+<p>Une seule page de ce livre est d'un philosophe, d'un poëte et d'un sage;
+c'est celle où, au commencement d'un chapitre, véritable vestibule d'un
+panthéon moderne, Rousseau <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> décrit l'horizon, la vie, la pensée
+d'un pauvre prêtre chrétien enseignant à un village, où il est exilé, le
+culte et la charité d'une communion universelle. C'est ce qu'on appelle
+la profession de foi du vicaire savoyard.</p>
+
+<p>Note de religion universelle, en effet, religion des sens et de l'âme
+qui ne froisse aucun dogme national, qui ne retranche aucune vertu
+humaine, mais qui embrasse et illumine tous les dogmes sincères et
+toutes les vertus naturelles dans une atmosphère de vie, de chaleur et
+de piété semblable au rejaillissement d'un même soleil sur la coupole
+d'Athènes, sur la cathédrale de Sainte-Sophie et sur les mosquées
+d'Arabie dans cet Orient plein de Dieu!</p>
+
+<p>Cette page de l'<i>Émile</i> est ce qu'il y a certainement de mieux pensé, de
+mieux senti, de mieux écrit dans toutes les &oelig;uvres de J.-J. Rousseau.
+C'est un fragment de cette éloquence lapidaire dont les monuments de
+l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce orphéique conservent les
+dogmes dans les inscriptions de leurs temples, retrouvées et déchiffrées
+par nos érudits; un alphabet épelé des vérités primitives, dont toutes
+les lettres rassemblées disent <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> Dieu dans la nature et lois
+divines dans l'humanité.</p>
+
+<p>Voltaire lui-même, qui, en qualité d'esprit juste, abhorrait Rousseau,
+l'esprit faux, s'arrête et s'étonne, dans son dénigrement bien naturel,
+devant cet éclair sorti des ténèbres, et s'écrie:</p>
+
+<p>«Ô Rousseau! tu écris comme un fou et tu agis comme un méchant, mais tu
+viens de parler comme un sage et comme un juste! Lisez, mes amis, et
+saluons la vérité et la morale partout où elles éclatent, même dans la
+méchanceté et dans la démence.»</p>
+
+<p>C'est alors que Voltaire pardonne à Rousseau les injures qu'il en a
+reçues sans les avoir provoquées, et qu'il lui ouvre son c&oelig;ur et sa
+maison pour l'abriter contre les persécutions et les exils dont Paris
+menace l'écrivain d'<i>Émile</i> et d'<i>Héloïse</i>.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Ces livres, quoique protégés par M. de Malesherbes, directeur de la
+librairie, gardien <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> très-infidèle de l'intolérance du clergé, du
+parlement et de la police, étaient frappés d'anathème, et leur auteur de
+proscription. Mais la faveur des grands, de la cour, du public,
+éteignait ces foudres officielles, et faisait échapper Rousseau à ces
+vaines proscriptions, plus ostentatoires que dangereuses.</p>
+
+<p>Il s'en allait un moment, rentrait sans obstacle et attendait
+tranquillement dans la ville et dans le palais du prince de Conti la fin
+de ces persécutions peu sérieuses. La magie de son style le dérobait à
+toute atteinte des lois; tous ses lecteurs devenaient ses complices,
+pendant que ce livre était dans leurs mains.</p>
+
+<p>La guerre intestine qu'il avait déclarée aux philosophes, ses premiers
+prôneurs, lui avait créé entre le christianisme et l'athéisme une
+situation exceptionnelle qui lui faisait ce qu'on nomme un tiers-parti
+dans les assemblées. Nul ne confessait Dieu avec plus de foi et plus
+d'éloquence. L'athéisme, délire froid des sociétés expirantes, ne
+pouvait sortir des montagnes, des lacs et des glaciers d'un peuple
+pastoral comme la Suisse. La boue ne reflète rien: le ciel et les eaux
+sont le miroir matériel du Grand Être.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Rousseau y avait trop souvent contemplé cette grande image,
+pour ne pas la reproduire dans ses écrits. Il y a peu de vraie morale,
+mais il y a une ardente piété dans son style. C'est par là qu'il vit:
+l'adoration est la vertu de l'intelligence.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>À la première rumeur produite à Paris par l'apparition de son livre, il
+se sauve à Motiers-Travers, village de Neufchâtel, sous la protection du
+roi de Prusse; il y revêt le costume d'Arménien, fantaisie grotesque qui
+ressemble à un déguisement et qui n'est qu'une affiche. Cette puérilité
+dans un philosophe européen attire sur lui une attention qui s'attache
+plus à l'habit qu'à la personne. Bientôt il entre en querelles
+épistolaires avec les membres du gouvernement de Genève qui ont condamné
+ses principes religieux; et, pour leur prouver son christianisme, il
+abjure le catholicisme et se convertit dogmatiquement et <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
+pratiquement au calvinisme sous la direction du pasteur du village.</p>
+
+<p>Il communie à Motiers-Travers, comme Voltaire à Ferney, mais moins
+dérisoirement.</p>
+
+<p>Le pasteur et lui finissent par se brouiller et par s'excommunier pour
+des vétilles de sacristie; les habitants prennent parti pour leur
+prêtre, et lancent des pierres, pendant la nuit, contre les fenêtres de
+Rousseau. Il s'enfuit avec Thérèse, son esclave volontaire, dans la
+petite île de Saint-Pierre, appartenant au canton de Berne. Il n'a que
+le temps d'y rêver une félicité pastorale dans l'oisiveté d'un
+philosophe contemplatif; le gouvernement de Berne menace de l'expulser:
+il supplie ce gouvernement de le faire enfermer à vie, pour qu'au prix
+de sa liberté, il jouisse au moins d'un asile en Suisse.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Un nouveau caprice de son imagination le rejette à Paris. Son costume
+d'Arménien le fait suivre dans les rues, et il se plaint de
+l'importunité <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> qu'il provoque. Le grand historien anglais Hume a
+pitié de ses agitations: il se dévoue à le conduire en Angleterre et à
+lui trouver, avec une pension du roi, un asile champêtre dans le plus
+beau site du royaume pour passer en paix le reste de ses jours.</p>
+
+<p>Rousseau, déjà égaré par une véritable démence de c&oelig;ur, reconnaît
+tous ces services d'un honnête homme en accusant de perfidie et de
+trahison cette providence de l'amitié. Hume s'étonne d'avoir réchauffé
+ce malade ramassé sur la route pour en recevoir les coups les plus
+iniques à sa renommée: il s'éloigne en le plaignant et en le méprisant.</p>
+
+<p>Rousseau revient à Paris, y continue une vie inquiète et inexplicable,
+moitié de génie, moitié de démence. Incapable d'activité dans la foule,
+incapable de repos dans la solitude, recueilli par la famille de
+Girardin, à Ermenonville, dans un dernier ermitage, il y meurt d'une
+mort problématique, naturelle selon les uns, volontaire selon les
+autres: le mystère après la folie.&mdash;Le moins raisonnable et le plus
+grand des écrivains des idées des temps modernes repose, jeté par le
+hasard, sous des <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> peupliers, dans une petite île d'un jardin
+anglais, aux portes d'une capitale, lui qui, dans sa mort comme dans sa
+vie, sembla le plus misanthrope des hommes en société, et le plus
+incapable de se passer de leur enthousiasme.</p>
+
+<p>Énigme vivante, dont le seul mot est <i>imagination malade</i>. Homme qu'il
+faut plaindre, qu'il faut admirer, mais qu'il faut répudier comme
+législateur; car il n'y a jamais eu un rayon de bon sens, d'expérience
+et de vérité dans ses théories politiques, et il a perdu la démocratie
+en l'enivrant d'elle-même.</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons essayer de vous prouver en commentant ici le
+<i>Contrat social</i>.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Le <i>Contrat social</i> est le livre fondamental de la révolution française.
+C'est sur cette pierre, pulvérisée d'avance, qu'elle s'est écroulée de
+sophismes; que pouvait-on édifier de durable sur tant de mensonges?</p>
+
+<p>Si le livre de la révolution française eût été écrit par Bacon, par
+Montesquieu, ou par Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> trois grands esprits politiques,
+ce livre aurait pu réformer le monde sans le renverser; le catéchisme de
+la révolution française, écrit par J.-J. Rousseau, ne pouvait enfanter
+que des ruines, des échafauds et des crimes. Robespierre ne fut pas
+autre chose qu'un J.-J. Rousseau enragé, et enragé de quoi? De ce que
+les réalités ne se prêtaient pas aux chimères.</p>
+
+<p>Tel fut l'homme; voyons l'ouvrage.</p>
+
+<p>Nous allons procéder dans cet examen axiome par axiome, afin d'en mettre
+en relief la fausseté radicale, et, quand nous aurons entassé sous vos
+yeux assez de ces simulacres de pensées, assez de ces cadavres vides,
+pour vous convaincre que ce ne sont là que les sophismes d'un rêveur
+éveillé qui se moque de lui-même et des peuples, nous en démontrerons le
+néant.</p>
+
+<p>Nous nous résumerons, dans le prochain Entretien, sur la législation de
+la nature, et nous vous dirons à notre tour: Voilà la véritable société,
+telle que Dieu l'a instituée quand il a daigné créer l'homme sociable.
+Sur ce chemin de la nature et de la vérité, vous trouverez quelques
+progrès bornés par la condition <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> <i>finie</i> de l'élément imparfait
+de toute institution humaine: l'homme.</p>
+
+<p>Sur le chemin de la métaphysique et de l'utopie vous ne trouverez que
+des systèmes, des déceptions et des ruines. Dieu n'a pas voulu que, dans
+la science expérimentale par excellence, qui est la politique, la
+société pût réaliser ses rêves et se passer de l'épreuve du temps, de la
+connaissance des hommes, des leçons de l'histoire et du contrôle des
+réalités. Entre les rêveurs et les politiques, il y a les choses telles
+qu'elles sont, c'est-à-dire le possible.</p>
+
+<p>J'étais bien jeune quand j'écrivis ce vers, devenu proverbe:</p>
+
+<p class="poem10">Le réel est étroit, le possible est immense!</p>
+
+<p>Mais, tout jeune que j'étais, et tout poëte qu'on me reprochait d'être,
+j'avais un puissant sentiment du vrai ou du faux dans la politique;
+quoique très-dévoué aux progrès rationnels des idées et des institutions
+sociales, j'étais un ennemi né des utopies, ces mirages qu'on présente
+aux peuples comme des perspectives, et qui les égarent sur leur route,
+dans des déserts sans fruits et sans eaux. Mais, <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> prématurément
+sensé, je croyais et je crois encore que, pour devenir législateur des
+sociétés humaines, il fallait un long et grave noviciat d'âge, d'études,
+de fréquentation des hommes, de pratique des affaires, de voyages parmi
+les peuples, les lois, les m&oelig;urs, les caractères des diverses
+contrées; le spectacle des choses humaines parmi les hommes, en ordre ou
+en anarchie; en un mot, une éducation complète et appropriée à l'auguste
+emploi que l'on se proposait de faire de sa sagesse, après l'avoir
+apprise; j'y ajoutais encore la vertu, cette sagesse pratique sans
+laquelle il n'y a pas d'inspiration divine dans le législateur.</p>
+
+<p>Si l'éducation est nécessaire dans le monde des arts, ou pour le plus
+vil des métiers d'ici-bas, comment supposer qu'elle soit moins
+indispensable pour le plus sublime et le plus difficile des arts, l'art
+d'instituer des sociétés et de gouverner des républiques ou des empires?</p>
+
+<p>Comment admettre ce génie inné ou improvisé de la législation dans le
+premier songeur venu, étranger même au pays pour lequel il écrit, et
+sorti de l'échoppe de son père artisan, pour dicter des lois à
+l'univers?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> Aucun génie, quelque grand qu'on le suppose, ne pourrait
+suffire à cette orgueilleuse tâche. Pour parler il faut connaître: sans
+avoir appris, que connaît-on? Rien, pas même soi!</p>
+
+<p>Zoroastre avait été pontife d'un empire immense, foyer d'une théocratie
+à la fois divine et politique, qui résumait toutes les clartés du monde
+primitif; ses lois n'étaient que des dogmes réformés par une longue
+expérience.</p>
+
+<p>Solon avait voyagé dans tout l'Orient, poëte et philosophe, recueillant
+pour sa patrie les miettes de la profonde sagesse orientale.</p>
+
+<p>Pythagore avait colonisé les grandes législations de la Grèce orphéique
+en Italie.</p>
+
+<p>Numa avait consulté des inspirations occultes qui étaient
+vraisemblablement les lois de Pythagore; la législation qu'il donna à
+Rome était et est restée trop savante pour être l'importation de hordes
+de barbares.</p>
+
+<p>Les feuilles de la sibylle n'étaient que les bribes éparses de quelque
+code d'antique législation.</p>
+
+<p>Le législateur des chrétiens, lui-même, ne voulut révéler ses doctrines
+qu'après avoir vécu pendant trente ans dans l'obscurité, à l'étranger,
+<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> et quarante jours dans la sainteté du désert.</p>
+
+<p>Fût-on Orphée, on improvise un hymne, mais pas un code.</p>
+
+<p>Mahomet, le législateur de l'Arabie, voyagea dix ans, recueillit sa
+religion et ses lois chez les juifs et les chrétiens, en leur vendant
+ses chameaux et ses épices, et ne commença à prophétiser qu'après avoir
+souffert la persécution, première vertu de l'homme qui s'immole à sa
+patrie et à son Dieu.</p>
+
+<p>Dans les temps modernes, Bacon avait passé sa vie dans les hautes
+magistratures;</p>
+
+<p>Machiavel, dans les négociations diplomatiques, dans les conseils de sa
+république, dans les conciliabules des factieux, dans les mystères de
+l'ambition et des crimes de César Borgia, dans la confidence des papes
+et des Médicis, dans les tumultes des camps et du peuple.</p>
+
+<p>Voltaire avait vécu dans les intrigues de la régence, dans la diplomatie
+du cardinal de Fleury, dans la cour du grand Frédéric, dans la
+familiarité des rois et des ministres qui jouaient au jeu des batailles
+avec la fortune.</p>
+
+<p>Montesquieu avait mené une vie grave, studieuse, solitaire, et
+cependant affairée, à la <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> tête d'une de ces hautes magistratures
+où se résument la philosophie des lois et l'administration de la justice
+des peuples.</p>
+
+<p>Tous ces hommes avaient touché à cette réalité des choses qui contrôle
+dans des esprits justes l'inanité des théories par la pratique des
+hommes. On conçoit que des esprits sains, exercés par de longues années
+de vie publique, écrivent dans leur maturité des tables de la loi, des
+codes sociaux, des commentaires sur les gouvernements des nations,
+appropriés aux caractères, aux m&oelig;urs, aux traditions, aux âges, à la
+situation géographique des États, aux circonstances, même politiques,
+des peuples dont ils éclairent les pas dans la route de leur
+civilisation.</p>
+
+<p>Ce sont les éclaireurs des nations qui marchent en avant ou qui
+regardent en arrière, pour leur enseigner le droit chemin à parcourir ou
+le chemin déjà parcouru, afin de bien orienter la colonne humaine. Ces
+phares vivants doivent être eux-mêmes pleins de lumières acquises par
+l'étude et la vertu: c'est là l'autorité de leur mission.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> XXVIII</h4>
+
+<p>Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions
+préliminaires d'un sage, d'un législateur, d'un publiciste?</p>
+
+<p>Quelle éducation virile pour un instituteur politique que la sienne!
+Quelle autorité morale que sa vie! Quelle infaillibilité de vues que ses
+hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette
+séquestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilisé, qui
+ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au
+lieu de se soumettre aux lois générales de la société, s'impatiente
+constamment de ne pouvoir soumettre la société à son égoïsme!</p>
+
+<p>Quoi! voilà un enfant né dans la boutique d'un artisan, le point de vue
+le plus étroit pour voir le monde tout entier; car le défaut de
+l'artisan est précisément de ne rien voir d'ensemble, mais de tout
+rapporter à son seul outil, et à sa seule fonction dans la société:
+gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> se
+plaindre de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement
+les heureux oisifs;</p>
+
+<p>Voilà un enfant qui, dégoûté de l'honnête labeur paternel avant de
+l'avoir même essayé, se prend à rêver au lieu de limer, s'évade de
+l'atelier et de la boutique de son père, va de porte en porte courir les
+aventures, préférant le pain du vagabond au pain de la famille et du
+travail; vend son âme et sa foi avec une hypocrite légèreté au premier
+convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse
+dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion, à la porte;</p>
+
+<p>Voilà un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticité en
+domesticité dans des maisons étrangères, se faisant chasser de tous ces
+foyers honnêtes pour des sensualités ignobles, ou pour des larcins qu'il
+a la lâcheté de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et
+déshonorée!</p>
+
+<p>Voilà un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisiveté par une
+femme, aventurière elle-même, dont il partage le c&oelig;ur et le pain sans
+honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori éternel de
+la postérité, véritable <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> parricide, non de la main, mais du
+c&oelig;ur, contre celle qui réchauffa dans son sein sa misère!</p>
+
+<p>Voilà un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser,
+épuise sa pauvre bourse pour aller à Paris chercher quelque autre
+fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pensée vers celle
+qui fut sa providence, de peur d'avoir pitié de sa dégradation!</p>
+
+<p>Voilà un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant à Paris, comme
+Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de légèreté et de
+licence, pour vivre de leurs vices, adulés, caressés et servis par lui!</p>
+
+<p>Voilà un secrétaire intime et salarié par un ambassadeur, qui veut
+usurper les fonctions, le rang et l'autorité d'un diplomate, qui affecte
+l'insolence d'un parvenu dans l'hôtel de France à Venise, qui s'en fait
+justement congédier, et qui revient calomnier et invectiver à Paris le
+caractère de son maître et de son protecteur, en recevant son argent de
+la même main dont il s'acharne sur celui qui le paye!</p>
+
+<p>Voilà ce serviteur infidèle qui suscite, par une si basse conduite, la
+juste réprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs
+<span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> dans la société opulente de Paris; qui renonce forcément, par
+suite de ce soulèvement contre lui, à l'ambition et à la fortune,
+désormais impossibles, et qui, pour être quelque chose, se fait cynique
+faute de pouvoir être parvenu!</p>
+
+<p>Voilà un cynique qui prend, non pour épouse, mais pour instrument de
+plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchaînée à sa vie par
+le déshonneur, par la faim et par le dévouement de son sexe aux
+vicissitudes de la vie!</p>
+
+<p>Voilà un époux qui arrache impitoyablement, à chaque enfantement de ce
+honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux
+sanglots de la mère, pour que ce commerce, au-dessous de celui des
+brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilité matérielle pour lui!</p>
+
+<p>Voilà un père, et quel père! un hypocrite prêcheur des devoirs et des
+dévouements de la maternité et de la paternité, le voilà qui renouvelle
+cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature
+à l'égoïsme impitoyable de l'infanticide!</p>
+
+<p>Voilà le maître d'une véritable esclave de <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> ses plaisirs, qui
+ne laisse pas même à cette femme, victime de sa débauche comme
+maîtresse, victime de sa cruauté comme mère, l'illusion d'un amour
+exclusif, mais qui la rend, sans délicatesse, confidente ou témoin de
+ses infidélités avec des femmes vénales, ou de ses passions
+quintessenciées pour des femmes aristocratiques, qui lui permettaient
+les équivoques adorations de l'imagination pour leur beauté, ne voulant
+pas être amantes, mais consentant à être idoles!</p>
+
+<p>Voilà un écrivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure
+contre la société, la plus sainte des réalités, pour la faire douter
+d'elle-même, et pour obtenir de son étonnement le succès qu'il ne peut
+espérer de son estime! (<i>Discours à l'Académie de Dijon.</i>)</p>
+
+<p>Voilà un romancier qui souffle sciemment dans le c&oelig;ur des jeunes
+filles toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui
+attente à toutes les chastetés de l'imagination pour former une épouse
+chaste, et qui déclare à sa première page que celle qui lui livrera son
+c&oelig;ur est perdue! (<i>La Nouvelle Héloïse.</i>)</p>
+
+<p>Voilà un philosophe qui compose un système <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> d'éducation
+exclusif pour l'aristocratie, cette exception du peuple, système tel
+qu'une nourrice de bonne maison n'oserait pas y débiter tant de chimères
+dans un conte de fées; système tel qu'un Aristote, dans la cour
+d'Alexandre, aurait besoin pour le proposer et pour l'exécuter que
+chaque père et chaque enfant appartinssent à la caste des opulents dans
+un peuple de satrapes! (<i>L'Émile.</i>)</p>
+
+<p>Voilà un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en
+route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la pitié qu'il lui
+montre et de l'asile qu'il lui propose!</p>
+
+<p>Voilà un théiste qui, après avoir feint la profession de déisme
+contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute révélation
+surnaturelle, s'en va abjurer, dans une église de la Suisse, son
+catholicisme, son théisme, sa philosophie, et communier sous les deux
+espèces, de la main d'un pasteur de village;</p>
+
+<p>Enfin voilà un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur,
+et qui revient faire des constitutions de commande à Paris, pour la
+Pologne et pour la Corse, dont il ne <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> connaît ni le ciel, ni le
+sol, ni la langue, ni les m&oelig;urs, ni les caractères, constitutions de
+rêves pour ces fantômes de peuples! bergeries politiques pour nos scènes
+d'opéra, dont toutes les institutions sont des décorations, des
+cérémonies, des rubans, des fêtes, des musiques, des danses assaisonnées
+de quelques axiomes absurdes et féroces pour rappeler les <i>Harmodius</i> et
+les <i>Catons</i>, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse!
+(<i>Voir ces constitutions.</i>)</p>
+
+<p>Voilà l'homme!</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Y a-t-il dans tout cela, et tout cela est toute la vie littérale de
+J.-J. Rousseau, y a-t-il dans tout cela la moindre condition de ce
+noviciat de raison, de vertu, de science, de voyages à travers le monde,
+d'études spéciales des institutions sociales, de pratique des choses et
+des hommes, de nature à former un législateur?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> Le prestige du style, l'éloquence des sophismes, la rêverie de
+l'imagination, l'orgueil du paradoxe, la prétention à la nouveauté, n'y
+sont-ils pas pour tout, la raison et l'expérience pour rien?</p>
+
+<p>Est-ce aux témérités d'esprit d'un romancier solitaire, est-ce aux
+excentricités d'un cynique révolté contre la société, est-ce au suprême
+bon sens du plus chimérique des rêveurs, après Platon, est-ce à un
+courtisan des boudoirs des femmes légères de cour et de ville du siècle
+de Louis XV, est-ce au génie malade et malsain qui n'a jamais pu
+assujettir sa vie à aucun travail sérieux, à aucune règle de sociabilité
+utile, à aucune hiérarchie civile, toujours prêt à changer de Dieu et de
+patrie, comme poussé par une Némésis vagabonde à travers les régions
+extrêmes de l'idéal ou du désespoir, depuis le délire jusqu'au suicide?</p>
+
+<p>Est-ce au moraliste, enfin, qui ne prêche jamais la vertu qu'aux autres
+dans ses phrases, et qui s'enveloppe pour lui-même, pour sa conduite
+privée, de tous les vices du plus abject égoïsme, depuis l'abandon de
+son père et l'ingratitude envers sa bienfaitrice, jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span>
+déshonneur de sa concubine, jusqu'à la condamnation sans crime de ses
+enfants, jusqu'à la diffamation de ses meilleurs amis, jusqu'à
+l'invective contre la pitié même qu'on lui prodigue?</p>
+
+<p>Est-ce à de tels signes, dans un tel homme, qu'on peut reconnaître le
+caractère, l'aptitude, l'inspiration sociale d'un de ces prophètes
+politiques que les siècles reconnaissent pour des législateurs, à
+l'infaillibilité du bon sens, aux trésors de l'expérience, à la
+sublimité des inspirations?</p>
+
+<p>Est-ce dans de tels vases fêlés et empoisonnés que Dieu verse ses
+révélations pour les communiquer aux peuples? Est-ce là un Zoroastre? un
+Moïse? un Confucius? un Lycurgue? un Solon? un Pythagore? Quelles
+lettres de crédit apportées à la démocratie moderne, que ce livre
+érotique et orgueilleux des <i>Confessions</i>, dont la seule vertu est
+l'impudeur! Confessions séduisantes, mais corruptrices, embusquées,
+comme une courtisane au coin de la rue, au commencement de la vie, pour
+embaucher la jeunesse, pour dévoiler les nudités de l'âme à
+l'innocence, et pour se <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> glorifier de tous les vices en
+humiliant toutes les vertus!</p>
+
+<p>Non! un tel homme n'a pu être aimé des dieux, selon l'expression
+antique, et l'impureté de l'organe aurait altéré, en passant par sa
+bouche, l'évangile même du peuple dont on a voulu le faire, quelques
+années après, le Messie.</p>
+
+<p>Voyons cet évangile, dans son <i>Contrat social</i>.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> LXVI<sup>e</sup> ENTRETIEN</h2>
+
+<h3>J.-J. ROUSSEAU.<br>
+SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.</h3>
+
+<p class="center">DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous avons dit, dans le dernier Entretien, que J.-J. Rousseau, le
+premier des hommes doués du don d'écrire, était par sa nature, par son
+éducation, par sa place subalterne dans la société, par sa haine innée
+contre l'ordre social, par son égoïsme, par ses vices, le dernier
+<span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> des hommes comme législateur et comme politique, faux prophète
+s'il en fut jamais, et dont les dogmes, s'ils étaient adoptés par
+l'opinion séduite de son siècle, devaient nécessairement aboutir aux
+plus déplorables catastrophes pour le peuple qui se livrerait à ce
+philosophe des chimères.</p>
+
+<p>Nous avons été confondu d'étonnement, en lisant ces jours-ci le <i>Contrat
+social</i>, du néant sonore et creux de ce livre qui a fait une révolution,
+qui a prétendu faire une démocratie, et qui n'a pu faire qu'un chaos.</p>
+
+<p>Comment un peuple, qui possédait un Montesquieu, a-t-il été prendre un
+J.-J. Rousseau pour oracle?</p>
+
+<p>C'est qu'il est plus aisé de rêver que de penser; c'est que le vide a
+plus de vertiges que le plein; c'est que Montesquieu était la science,
+et que Jean-Jacques était le délire.</p>
+
+<p>Analysons cet évangile d'un peuple qui avait Mirabeau, et courait à
+Marat; les théories sont dignes des exécuteurs; tout mensonge est gros
+d'un crime.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> II</h4>
+
+<p>Le livre commence par cet axiome:</p>
+
+<p>«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers!»</p>
+
+<p>De quel homme Rousseau prétend-il parler?</p>
+
+<p>Est-ce de l'homme isolé?</p>
+
+<p>Est-ce de l'homme social?</p>
+
+<p>Si c'est de l'homme isolé, tombé du sein de la femme sur le sein de la
+terre, l'homme enfant n'a d'autre liberté que celle de mourir en
+naissant, car sans la société préexistante entre la femme et son fruit
+conçu par une rencontre purement bestiale, la femme n'est pas même tenue
+à le relever du sol, à le réchauffer sur son sein et à l'abreuver du
+lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette société
+instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord
+d'un aliment mystérieux préparé pour lui par la nature, aussitôt qu'il
+est sevré, que devient-il?</p>
+
+<p>Non pas libre assurément, mais esclave de la faim, de la soif, du
+froid, de l'arbre qui lui <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> donne ou lui refuse son fruit, de
+l'herbe qui pousse ou qui sèche sous sa main, de l'animal faible ou
+féroce qu'il dévore ou dont il est dévoré, de sa nudité qui l'expose à
+toutes les intempéries de l'atmosphère, esclave de tous les éléments,
+enfin; voilà l'homme naissant fastueusement déclaré libre par J.-J.
+Rousseau! Ajoutez que, s'il est rencontré dans son âge de faiblesse par
+un autre homme isolé plus fort que lui, il devient à l'instant sa
+victime ou son esclave; en sorte que le premier phénomène que présente
+la première société, c'est un maître et un esclave, un bourreau et une
+victime, jusqu'à ce que par les années la force du plus âgé devienne
+faiblesse, et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression,
+que les rôles changent, et que l'esclavage alternatif passe de l'un à
+l'autre avec la force brutale.</p>
+
+<p>Voilà l'homme libre de J.-J. Rousseau dans l'état de nature. Dire qu'un
+tel être naît libre, n'est-ce pas abuser de la dérision du langage et de
+l'ironie du raisonnement?</p>
+
+<p>Est-ce au contraire de l'homme en société que J.-J. Rousseau veut
+parler? Mais l'homme isolé y naît aussi nécessairement esclave de la
+<span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> société préexistante, que l'homme isolé dans l'état de nature y
+naît esclave des éléments et des autres hommes!</p>
+
+<p>Esclave de la Providence, qui le fait naître ici ou là, sans qu'il ait
+choisi ou accepté ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la
+condition, ni la famille où il surgit à l'existence; esclave de la mère
+qui l'accueille ou le repousse de son sein; esclave du père qui
+brutalement a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la
+famille qui s'élargit ou qui se ferme pour lui; esclave de frères ou de
+s&oelig;urs nés avant lui, qui en font leur serviteur et leur bête de somme
+pour se décharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de
+l'État qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger;
+esclave des lois établies qui lui prescrivent l'obéissance non délibérée
+aux prescriptions sociales; esclave du travail qui doit nourrir lui et
+ses frères; esclave de la mort, si le salut de la société lui demande sa
+vie sur les champs de bataille; esclave dans son corps, esclave dans son
+esprit, esclave dans son âme par la supériorité de force de tous contre
+un seul, par l'éducation qui lui impose ses idées, par la religion qui
+lui enseigne ses croyances; <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> esclave de la volonté générale qui
+lui inflige ses punitions, ses expiations, même la mort.</p>
+
+<p>Voilà, soit dans l'état sauvage, soit dans l'état de société, voilà
+l'homme isolé et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou
+l'autre de ces hypothèses, l'axiome vrai, l'axiome évident est
+précisément l'axiome contraire à celui de ce législateur du paradoxe. Au
+lieu de lire: <span class="smcap">L'HOMME NAÎT LIBRE, ET PARTOUT IL EST DANS LES FERS</span>,
+lisez: <i>l'homme naît esclave</i>, et il ne devient relativement libre qu'à
+mesure que la société l'affranchit de la tyrannie des éléments et de
+l'oppression de ses semblables par la moralité de ses lois et par la
+collection de ses forces sociales contre les violences individuelles.</p>
+
+<p>Mais que peut-on attendre d'un législateur, ou aussi grossièrement
+trompeur, ou aussi stupidement trompé dès sa première ligne? Et que
+peut-on attendre d'un démocrate dont le premier principe repose sur une
+vérité ainsi renversée?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> III</h4>
+
+<p>En partant de ce principe ainsi renversé, et en posant à sa démocratie
+une base aussi fausse en arrière dans l'état soi-disant de nature, où
+peut aller J.-J. Rousseau, et où peut-il mener son peuple? Il le mène
+fatalement à l'inverse de toute sociabilité et de tout gouvernement,
+c'est-à-dire à l'inverse de toute perfection sociale, à la liberté
+absolue de l'individu, ce qui veut dire, comme nous venons de le voir, à
+l'esclavage absolu de tous ses semblables et de tous les éléments, à
+l'isolement, à l'égoïsme, à la tyrannie, à l'abrutissement, à la mort!</p>
+
+<p>Et voilà l'homme qu'un siècle entier a appelé philosophe!</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Le second axiome est celui-ci:</p>
+
+<p>«Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> qu'il obéit, il
+fait bien; sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait
+encore mieux. Le droit de la société ne vient point de la nature.»</p>
+
+<p>Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obéissance, dénuée de
+toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que
+la contrainte et la force brutale, sans autorité morale, et alors
+l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce
+singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug
+des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection
+personnelle contre toutes les lois est en même temps le cri de guerre
+légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors nommez vous-même de
+son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!</p>
+
+<p>Le théoricien de l'athéisme moral, le <i>grand a-narchiste</i> de l'humanité!
+Faites des lois après cette protestation contre toute autorité des lois!
+Faites des démocraties après cette invocation contre toute association
+des individus en peuples!</p>
+
+<p>Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses
+lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> V</h4>
+
+<p>Poursuivons.</p>
+
+<p>Voici la théorie de la famille:</p>
+
+<p>«Sitôt que le besoin que les enfants ont du père pour se conserver
+cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obéissance
+envers le père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants,
+rentrent également dans l'indépendance. Cette liberté commune est une
+conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa
+propre conservation; <span class="smcap">SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT À
+LUI-MÊME</span>; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul, étant juge des
+moyens <span class="smcap">PROPRES À SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MAÎTRE</span>!»</p>
+
+<p>Si la brute la plus dénuée de toute moralité écrivait un code de
+démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais
+non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit
+parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré,
+cependant le lion, par la vertu occulte de la <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> paternité
+seulement bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et
+s'expose à la mort pour apporter la nourriture à son lionceau!</p>
+
+<p>Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème
+encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le
+plus sublime est <span class="smcap">DEVOIR</span>.</p>
+
+<p>Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe
+spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres!
+Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme absolu, réduisant
+toute la sociabilité, même celle de l'amour, de la génération et du
+sang, à la grossière sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins
+physiques dans le père, dans la mère, dans l'enfant, blasphème qui donne
+pour toute moralité à cette trinité sainte de la famille, quoi? la basse
+gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre
+quand il est mûr, sans se soucier du tronc qui l'a porté, et qui fait
+relever la branche avec indifférence quand la branche est soulagée du
+fruit détaché!</p>
+
+<p>Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité
+aussi mystérieuse <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> dans l'âme que dans les veines; ainsi la loi
+de solidarité génératrice, qui enchaîne la cause à l'effet dans les
+parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la loi d'équité,
+autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement
+affectueux, mais dévoué, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins,
+la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été
+l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir
+à ses propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme
+mûr de rendre à sa mère et à son père les trésors de c&oelig;ur qu'il en a
+reçus enfant ou jeune homme; ainsi la piété filiale, nommée de ce nom
+dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et délicieux
+des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles
+de leur destinée au culte de Dieu!</p>
+
+<p>Ainsi enfin le culte même des tombeaux, commandé aux générations
+vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres
+prolongent la mémoire et les deuils jusqu'au delà des sépulcres, pour
+rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie
+future, où la grande parenté humaine confondra <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> les pères, les
+mères, les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel
+embrassement de la renaissance!</p>
+
+<p>Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le
+spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi
+morale et tout sentiment, et à ne voir dans la divine loi de filiation
+de l'être pensant que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair
+humaine, qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne
+laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les
+débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans
+le même sillon!</p>
+
+<p>Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus dans toute
+sociabilité en ce monde!</p>
+
+<p>Étonnez-vous après cela de ce qu'un pareil législateur jette une
+dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par
+sa commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des
+générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique
+et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonnés,
+pour les punir <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> sans doute d'être nés d'un père aussi dénaturé
+que ce sophiste législateur!</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Après l'établissement de tels principes, et en écartant toujours le seul
+principe divin de toute sociabilité, le Dieu qui a créé la souveraineté
+nécessaire en créant l'homme sociable, Rousseau cherche à tâtons le
+principe de la souveraineté. Où le trouverait-il, puisque, selon lui, la
+souveraineté n'est qu'un principe matériel et brutal, fondé seulement
+sur un intérêt physique et mutuel résultant de nos seuls besoins
+charnels ici-bas?</p>
+
+<p>Quand vous éteignez Dieu dans le ciel, comment verriez-vous la vérité
+sur la terre?</p>
+
+<p>Aussi, voyez comme le sophiste s'égare, se confond et se contredit dans
+cette recherche aveugle de la loi de souveraineté à faire accepter aux
+peuples! Où peut être l'autorité d'une souveraineté sociale qui ne puise
+pas son droit et sa force dans la source de tout droit et de toute
+force, la nature et la divinité?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> «Le droit, dit-il, n'ajoute rien à la force,» et quelques
+lignes plus loin il conteste le droit à la force. Reste le hasard; il
+lui répugne. Il imagine une convention explicite, préexistante à toute
+convention, c'est-à-dire un effet avant la cause, une absurdité
+palpable, pour toute explication du mystère social.</p>
+
+<p>Ne faut-il pas en effet que le peuple existe, qu'il existe en sol, en
+population, en société, en connaissance de ses intérêts, de ses droits,
+de ses devoirs, en civilisation et en volonté, avant de convenir qu'il
+se rassemblera en comices pour délibérer sur son existence, sur son mode
+de sociabilité, sur ses lois, sur sa république ou sur sa monarchie, et
+de donner ou de refuser son consentement à ces juges tombés du ciel ou
+sortis des forêts, Moïse, Lycurgue, Numa, Montesquieu ou Rousseau,
+sauvages chargés d'improviser la société et de faire voter le genre
+humain? Toute sagesse serait un scrutin de la barbarie!</p>
+
+<p>Une telle origine de la société, et de la politique, de la souveraineté
+des gouvernements, n'est-elle pas le délire de l'imagination? Les contes
+de fées racontés aux enfants par leurs nourrices ne sont-ils pas des
+chefs-d'&oelig;uvre de <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> bon sens et de logique auprès de ces contes
+bleus du législateur de l'ermitage de Montmorency?</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Quant à la <span class="smcap">SOUVERAINETÉ</span>, c'est-à-dire à ce pouvoir légitime qui régit
+avec une autorité sacrée les empires, Rousseau la place, la déplace
+métaphysiquement ici ou là, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et
+lui suppose des qualités tellement abstraites, tellement
+contradictoires, qu'on ne sait plus à qui il faut obéir, et contre qui
+il faut se révolter; tantôt lui donnant des limites, tantôt la déclarant
+tyrannique; ici la proclamant indivisible, là divisée en cinq ou six
+pouvoirs, pondérés, fondés sur des conventions supérieures à toute
+convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe,
+n'existant qu'en un point de temps métaphysique que la volonté unanime
+doit renouveler à chaque respiration; déléguée, non déléguée,
+représentative et ne pouvant jamais être représentée; condamnant le
+peuple à tout faire <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> partout et toujours par lui-même, lui
+défendant de rien faire que par ses magistrats; déclarant que le peuple
+ne peut jamais vouloir que le bien, déclarant quelques lignes plus loin
+la multitude incapable et perpétuellement mineure. Véritable Babel
+d'idées, confusion de langues qui ressemble à ces théologies du moyen
+âge où Dieu s'évapore dans les définitions scolastiques de ceux qui
+prétendent le définir!</p>
+
+<p>Le peuple souverain de Rousseau s'évanouit comme le Dieu des théologues:
+on ne sait à qui croire, on ne sait qui adorer dans leur théologie; on
+ne sait à qui obéir dans la souveraineté populaire de Rousseau. La
+souveraineté y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe,
+comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de
+métaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent!</p>
+
+<p>Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues!
+il serait mort avant de l'avoir trouvé pour l'appliquer aux nécessités
+urgentes et permanentes de son association nationale.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> VIII</h4>
+
+<p>Quand Rousseau touche à la question des gouvernements, il devient plus
+inintelligible encore; il est impossible de tirer de ses divisions,
+subdivisions, pondérations, un seul mode de gouvernement applicable.</p>
+
+<p>Toute affirmation de pouvoir y est contredite par une négation.
+Démocratie, aristocratie, monarchie représentative, monarchie absolue,
+démagogie sans limites, sans capacité et sans responsabilité, théocratie
+sans contrôle et sans réforme possible; divinité de Dieu incarnée dans
+le pontife ou dans le corps sacerdotal, gouvernements mixtes, où les
+pouvoirs se gênent par les frottements ou bien s'équilibrent dans
+l'immobilité par les contre-poids; despotisme, tyrannie, anarchie, enfin
+maximes destructives de tout gouvernement, telle que celle-ci:</p>
+
+<p>«<span class="smcap">LA SOUVERAINETÉ NE PEUT ÊTRE REPRÉSENTÉE PAR LA MÊME RAISON QU'ELLE NE
+PEUT ÊTRE ALIÉNÉE, PARCE QU'ELLE CONSISTE DANS LA VOLONTÉ <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span>
+GÉNÉRALE, ET QUE LA VOLONTÉ NE SE REPRÉSENTE PAS!</span>» Idéalité abstraite
+substituée à toute réalité pratique, et qui rend tout gouvernement
+impossible en le rendant purement <i>idéal</i>.</p>
+
+<p>Écoutez cette autre maxime, non moins anarchique par ses conséquences:
+«<span class="smcap">À L'INSTANT OÙ UN PEUPLE SE DONNE DES REPRÉSENTANTS, IL N'EST PLUS
+LIBRE, IL N'EXISTE PLUS!</span>» Maxime qui conduirait le peuple à l'ubiquité
+de temps, de lieu, de fonction, d'aptitude, ou à la servitude et à
+l'anéantissement! Maxime que nous avons vu resurgir des théories
+métaphysiques de nos jours, maxime renouvelée des rêveries de J.-J.
+Rousseau; maxime qui ne renverse pas moins tout bon sens que toute
+société nationale!</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Plus loin, Rousseau prétend établir que, <span class="smcap">LES CITOYENS ÉTANT ÉGAUX</span> (ce
+qui n'est pas plus vrai des hommes que des arbres), nul n'a le droit
+d'<span class="smcap">EXIGER QU'UN AUTRE FASSE CE QU'IL NE FAIT PAS LUI-MÊME</span>, ce qui
+condamnerait le souverain <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> à monter la garde à la porte de son
+propre palais, ou le général à combattre au même rang et au même poste
+que chacun de ses soldats!</p>
+
+<p>En matière de religion, J.-J. Rousseau professe dans le <i>Contrat social</i>
+la doctrine impie qui impose la tyrannie de l'État jusque dans
+l'inviolabilité des âmes, la doctrine de l'<i>unité de religion politique</i>
+dans l'État; <span class="smcap">SANS CELA</span>, dit-il, jamais l'État ne sera bien constitué.</p>
+
+<p>Ainsi ce n'est pas seulement sa liberté que le citoyen doit céder au
+roi, c'est son âme. Dieu est le sujet du peuple ou du roi!</p>
+
+<p>Quel libéralisme dans ce législateur oppresseur de toute liberté! la
+philosophie et la théologie aboutissant à une religion civile et non
+divine!</p>
+
+<p>Là finit le livre, car la tyrannie populaire ou royale ne va pas plus
+loin! <i>Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.</i></p>
+
+<p>Fermons donc ce livre, et plaignons le philosophe d'avoir rencontré un
+tel peuple pour l'admirer, et plaignons le peuple d'avoir eu un tel
+philosophe pour législateur!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> X</h4>
+
+<p>Et maintenant que ce déplorable livre a porté ses fruits de démence et
+de perdition dans une démocratie avortée, faute de véritable philosophie
+dans son faux prophète, essayons de remettre un peu de bon sens dans la
+philosophie politique du peuple, et de substituer en matière de
+gouvernement quelques vérités pratiques, et par cela même divines, à ce
+monceau de chimères devenu un monceau de ruines sous la main égarée des
+sectaires d'un aveugle, qui écrivit de génie et qui pensa de hasard.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Qu'est-ce que la société politique entre les hommes?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la première législation?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la souveraineté?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que les gouvernements?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Y a-t-il une seule forme de bon gouvernement? Y en a-t-il
+plusieurs également bonnes, selon les lieux et les temps, les âges et
+les caractères des peuples?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que les lois?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'administration des lois?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la famille?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la propriété?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la liberté?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'égalité?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la perfection ou la décadence sociale?</p>
+
+<p>Quel est le mode de consulter de véritables et perpétuels oracles de la
+véritable politique?</p>
+
+<p>Raisonnons et ne rêvons pas; on n'a que trop rêvé depuis Rousseau:
+raisonnons d'après la nature.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Et d'abord, qu'est-ce que la société politique?</p>
+
+<p>La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et <span class="smcap">FATALE</span>
+dans le sens divin du <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> mot fatal (<i>fatum, destinée</i>), est un
+acte par lequel l'homme, né forcément sociable, se constitue en société
+avec ses semblables.</p>
+
+<p>Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le
+prétendent J.-J. Rousseau et ses émules les publicistes
+semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et
+l'accroissement de ses jouissances physiques?</p>
+
+<p>Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie en effet
+les forces de l'individu par la force collective de l'association de
+tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration
+physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité
+de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus.</p>
+
+<p>Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins
+physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce
+spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la
+civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son
+Créateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois
+avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême; c'est le
+<span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice;</p>
+
+<p>En un mot, c'est la vertu.</p>
+
+<p>Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier
+lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas
+un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait
+une humanité.</p>
+
+<p>La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite:
+c'est une vertu, c'est une religion!</p>
+
+<p>Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici
+dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence,
+élève le législateur véritable à la dignité d'oracle, fait du
+commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour
+de la patrie un culte, et du dévouement des citoyens au gouvernement une
+sainteté.</p>
+
+<p>Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifié,
+sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande: Qu'est-ce que
+le premier législateur? Et je me réponds:</p>
+
+<p>Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait
+l'homme; c'est celui qui, en faisant <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> l'homme, a mis en germe
+dans l'âme de sa créature ces lois, non écrites, mais vivantes,
+consonnances divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la
+nature de Dieu, consonnances qui font que, quand le <i>Verbe extérieur</i>,
+la loi parlée se fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de loi
+pour fonder et perfectionner sa société civile, la conscience de tout
+homme, comme un instrument monté au diapason divin, se dit
+involontairement: <span class="smcap">C'est Juste</span>; c'est Dieu qui parle en nous par la
+consonnance de notre esprit avec sa loi! Obéissons pour notre avantage,
+obéissons pour la gloire de Dieu!</p>
+
+<p>Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en nous
+l'écho préexistant de ses lois, la conscience, cet écho humain de la
+justice divine!</p>
+
+<p>Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le
+sentiment de la justice, cette sanction de la loi?</p>
+
+<p>Donc le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères,
+ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-là emportent avec
+elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur
+est celui qui dit en nous: <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> Cette loi est juste, et, parce
+qu'elle est juste, elle est utile, elle est obligatoire.</p>
+
+<p>Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir
+religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.</p>
+
+<p>Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle
+est devoir envers Dieu lui-même, père et législateur.</p>
+
+<p>Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.</p>
+
+<p>Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la
+société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son
+législateur est divin.</p>
+
+<p>Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la
+société économique des Américains du Nord.</p>
+
+<p>L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi la
+plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le
+corps, sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais elle a un but
+supérieur: élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par la piété
+envers Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité
+de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>
+du Créateur par sa créature; en un mot, diviniser la société mortelle
+autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son
+éternelle divinisation dans un autre séjour.</p>
+
+<p>J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la
+législation sociale. Serait-ce une &oelig;uvre bien digne d'un Dieu que la
+création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter
+en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que
+la mort, fauchant à son tour cette race ruminante à gerbes plus
+épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons?</p>
+
+<p>Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que
+pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence
+divine daignerait-il seulement y tomber?</p>
+
+<p>Ôtez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir
+donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une
+mâchoire.</p>
+
+<p>Voilà cependant la législation de J.-J. Rousseau!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> XIII</h4>
+
+<p>Et la souveraineté, dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la
+définir, parlons-en à notre tour.</p>
+
+<p>Qu'est-ce, selon lui et ses disciples, que la souveraineté, cette
+régulatrice absolue et nécessaire de toute société politique?</p>
+
+<p>C'est, selon la meilleure de ces innombrables définitions, la volonté
+universelle des êtres associés.</p>
+
+<p>Mais, répondrons-nous aux sophistes, indépendamment de ce que cette
+volonté, supposée unanime, n'est jamais unanime, qu'il y a toujours
+majorité et minorité, et que la supposition d'une volonté unanime, là où
+il y a majorité et minorité, est toujours la tyrannie de la volonté la
+plus nombreuse sur la volonté la moins nombreuse;</p>
+
+<p>Indépendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorité
+n'existe pas, ou n'existe que fictivement;</p>
+
+<p>Indépendamment enfin de ce que le droit <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de vouloir, en cette
+matière si ardue et si métaphysique de législation, suppose la capacité
+réelle de vouloir et même de comprendre, capacité qui n'existe pas au
+même degré dans les citoyens;</p>
+
+<p>Indépendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matière sociale,
+suppose un désintéressement égal à la capacité dans le législateur, et
+que ce désintéressement n'existe pas dans celui dont la volonté
+intéressée va faire la loi;</p>
+
+<p>Indépendamment de tout cela, disons-nous, si la souveraineté n'était que
+la volonté générale, cette volonté générale, modifiée tous les jours et
+à toute heure par les nouveaux venus à la vie et par les partants pour
+la mort, nécessiterait donc tous les jours et à toute seconde de leur
+existence une nouvelle constatation de la volonté générale, tellement
+que cette souveraineté, à peine proclamée, cesserait aussitôt d'être;
+que la souveraineté recommencerait et cesserait d'être en même temps, à
+tous les clignements d'yeux des hommes associés, et qu'en étant toujours
+en problème la souveraineté cesserait toujours d'être en réalité?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu'à
+condition d'être abstrait, et qui s'évanouit dès qu'on l'applique?</p>
+
+<p>Or la souveraineté ne peut être une fiction, puisqu'elle est chargée de
+régir les plus formidables des réalités, les intérêts, les passions et
+l'existence même des peuples.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Toutes les autres définitions que J.-J. Rousseau et ses disciples font
+de la souveraineté ne méritent pas même l'honneur d'une réfutation;
+celle-ci était spécieuse, les autres ne sont pas même des sophismes,
+elles ne sont que des paradoxes. C'est plus haut, c'est plus profond
+qu'il faut, selon nous, découvrir et adorer la véritable souveraineté
+sociale.</p>
+
+<p>Cherchons.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>La société est-elle ou n'est-elle pas de droit divin?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> En d'autres termes, la sociabilité humaine, qui ne peut exister
+sans souveraineté, n'est-elle pas une création de Dieu préexistant et
+coexistant avec l'homme sociable?</p>
+
+<p>Très-évidemment oui! L'homme a été créé par Dieu un être essentiellement
+sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'être sociable,
+il cesse d'exister; l'état de société lui est aussi nécessaire pour
+exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa
+vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses
+conservations, par toutes ses multiplications, par toutes ses
+perpétuations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la société, comme la
+société a besoin de la souveraineté. Contemplez la nature.</p>
+
+<p>L'homme en a besoin même pour naître et avant d'être né. Si Dieu avait
+voulu que l'homme naquît et vécût isolé, il l'aurait fait enfant de la
+terre ou de lui-même, sans l'intervention mystérieuse des sexes, et sans
+l'intervention féconde de ce second créateur qu'on nomme l'amour, et qui
+est la première et la plus irrésistible sociabilité des éléments et des
+âmes.</p>
+
+<p>Il l'aurait fait naître dans toute sa force, <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> dans le
+développement accompli de ses facultés physiques et morales, sans aucune
+de ces gradations de l'âge, sans aucune de ces impuissances, de ces
+faiblesses, de ces ignorances de l'enfant nouveau-né, qui condamne le
+nouveau-né à la société de la mère, ou à la mort, si la mère lui refuse
+la mamelle, si le père lui refuse la protection, la nourriture pour
+subsister; et, quand la mamelle tarit pour l'enfant, la mère, elle-même,
+que deviendrait-elle avec son enfant sur les bras, sans la société du
+père, que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent par un
+double instinct de vertu désintéressée à ces deux mêmes êtres dépendants
+de lui?</p>
+
+<p>La mère et le père vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus
+incapables de se nourrir et de se protéger eux-mêmes, que
+deviendraient-ils si les enfants, dénués, comme ceux que suppose
+Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute piété
+filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime
+et douce société de la famille?</p>
+
+<p>Voilà donc dans cette trinité du père, de la mère, de l'enfant,
+nécessaires les uns aux autres <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> sous peine de mort, la preuve
+évidente que la sociabilité et l'humanité, c'est un même mot.</p>
+
+<p>Or, comme la souveraineté, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance sont
+deux conditions, absolues aussi, de toute société grande et petite,
+voilà donc la preuve évidente que <i>la souveraineté, c'est la nature</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est là ni une convention délibérée sans langue et sans
+raisonnement, ni un droit de la force toujours contre-balancée par cent
+autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hérédité,
+sans ancêtres, ni une démocratie sans égalité possible, qui ont pu
+inventer et proclamer cette souveraineté chimérique de J.-J. Rousseau.</p>
+
+<p>C'est la nature: elle seule était assez révélatrice des lois sociales
+pour inculquer à l'humanité cette condition de son existence; elle seule
+était assez puissante pour faire obéir cette humanité, égoïste et
+toujours révoltée, à cette dure condition naturelle de la sociabilité
+qu'on nomme souveraineté. Or, comme la nature, c'est l'oracle du
+Créateur, par les instincts propres à chacune de ses créatures, la
+souveraineté, c'est donc Dieu!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> Pourquoi chercher dans les définitions quintessenciées et
+amphigouriques des écoles le principe de la souveraineté? Le principe,
+c'est Dieu, qui a voulu que l'homme sociable et perfectible développât
+comme un magnifique spectacle devant lui ce phénomène matériel, et
+surtout intellectuel, et encore plus moral, de la société; et c'est la
+nature, interprète de Dieu, qui a donné à l'homme dans tous ses
+instincts le germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette
+souveraineté sans laquelle aucune société ne subsiste, parce qu'aucune
+loi n'est obéie.</p>
+
+<p>La véritable autorité sociale, qu'on appelle souveraineté, est donc
+divine; divine, parce qu'elle est naturelle.</p>
+
+<p>Voilà la souveraineté, voilà l'autorité morale, voilà l'obéissance
+obligatoire, voilà les titres et la sanction de la loi.</p>
+
+<p>Religion innée, dans ce système la société mérite ce vrai nom, car elle
+relie les hommes entre eux, et les agglomérations d'hommes à Dieu! Bien
+obéir, c'est honorer l'auteur de toute obéissance; bien gouverner, c'est
+refléter Dieu dans les lois; bien défendre les lois, les gouvernements
+et les peuples, c'est être le ministre <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> de la nature et de la
+divinité. La vraie souveraineté, c'est la vice-divinité dans les lois.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Et qu'est-ce que les gouvernements?</p>
+
+<p>Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social
+par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses
+moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les
+sociétés se composent: familles d'abord, tribus après, peuplades
+ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe
+que la souveraineté soit multiple, comme dans les républiques, ou une,
+comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royautés
+limitées, ou représentative, comme dans les pouvoirs électifs: pourvu
+que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y
+est maintenue.</p>
+
+<p>Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni
+absolument bonnes, ni absolument <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> mauvaises en elles-mêmes:
+elles sont relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus
+ou moins bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de
+servir; tout dépend de l'âge, du caractère, des m&oelig;urs, des habitudes,
+du nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des
+peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement.
+Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement
+sacerdotale en Judée et en Égypte, royale en Perse, aristocratique en
+Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome
+moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et
+hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne,
+équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en
+Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile,
+inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement
+varie partout, la souveraineté jamais.</p>
+
+<p>Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au
+démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome
+asservie dans le bas empire, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> du César païen au pontife chrétien
+souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son
+fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés
+tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils
+remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des
+soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher
+le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux
+Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à
+la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la
+dictature de la nation debout; de la république au second empire, second
+empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment
+plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter
+de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les
+contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups
+qui, si la France ne prononce pas le <i>quos ego</i> à cette tempête des
+Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de
+Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du
+hasard; de <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants,
+la souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours
+présente, n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct
+conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à
+l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.</p>
+
+<p>On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du
+chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes
+sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les
+théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des
+rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les
+républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des
+soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les
+démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté
+administrée par des mains intéressées, perverses, violentes,
+tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté,
+c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société
+imparfaite, même détestable; par la loi <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> même de la nécessité:
+<span class="smcap">LA SOUVERAINETÉ DE LA NATURE</span>.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements
+plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de
+l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des
+conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois
+heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, de
+révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs
+législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois
+précaires des lois non écrites de la nature sociale révélées par Dieu
+lui-même à l'humanité.</p>
+
+<p>Les gouvernements font les lois.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que les lois?</p>
+
+<p>Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les
+gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou
+moins durable, en justice plus ou moins parfaite, <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> en moralité
+plus ou moins sainte entre eux.</p>
+
+<p>Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre
+la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la
+nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour
+conserver aux hommes les bienfaits de la société.</p>
+
+<p>Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience et de
+révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies,
+utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle.</p>
+
+<p>Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires
+d'homme à homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus
+elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent,
+sanctifient, divinisent la société.</p>
+
+<p>Ces trois caractères de la loi, la règle, la justice, la moralité, sont
+donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et
+s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice,
+s'accomplit enfin par la moralité.</p>
+
+<p>Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même
+s'évanouit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Justice entre les hommes, sans quoi la société n'est que
+tyrannie.</p>
+
+<p>Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit
+pas seulement matérielle, mais vertueuse, et pour que l'âme de l'homme
+ne progresse pas moins que sa race périssable dans une civilisation
+vraiment divine et indéfinie sur cette terre, et au delà de cette terre.</p>
+
+<p>Voilà les trois caractères de la loi!</p>
+
+<p>Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la
+moralité, de la divinité, à cette législation toute utilitaire, toute
+mécanique, toute matérielle et toute cadavéreuse du <i>Contrat social</i> de
+J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce système il y a contrat entre
+les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système, à nous, il y
+a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme,
+la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les
+éternités.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus
+monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus
+démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de
+justice divine, de moralité <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> supérieure à l'abjecte matérialité
+des intérêts purement physiques de l'espèce humaine.</p>
+
+<p>En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent
+le plus d'utilités.</p>
+
+<p>Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de
+vertus!</p>
+
+<p>Il y a un monde entre ces deux systèmes.</p>
+
+<p>Lisez le <i>Contrat social</i>, et demandez-vous, en finissant la lecture, si
+vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu.</p>
+
+<p>Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme
+sur la montagne, de l'islamisme même dans le Coran, et demandez-vous si
+vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de
+la législation du <i>Contrat social</i> et de la civilisation matérialiste de
+nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre
+la machine et l'âme, entre la terre et le ciel.</p>
+
+<p>Voilà notre civilisation: la vôtre broute, la nôtre aime; choisissez!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> XVIII</h4>
+
+<p>De ces lois promulguées par les gouvernements, expression diverse de la
+souveraineté de la nature, les unes sont purement réglementaires,
+accidentelles, circonstancielles, passagères comme les besoins, les
+temps, les intérêts fugitifs des nations; les autres, et en très-petit
+nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'est-à-dire résultantes de
+l'organisation même de l'homme, et nécessaires à l'homme en société,
+quelque gouvernement du reste qu'il ait adopté pour vivre en
+civilisation.</p>
+
+<p>Les préceptes de ces lois organiques, qui sont les mêmes en principe
+chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la
+vie, la famille, la propriété, l'hérédité, le gouvernement, la morale,
+la religion, la défense de la patrie, héritage commun à toutes les
+nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du
+riche à l'indigent, la mutualité des devoirs, l'éducation,
+l'application <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> de la justice, l'expiation des crimes ou des
+actes attentatoires à la société qui est la vie de tous, et que tous
+appellent crimes.</p>
+
+<p>Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complète, de
+toutes ces lois organiques émanées pour ainsi dire du Législateur
+suprême: la nature de l'homme? Lisez les décalogues antiques des
+législations primitives profanes et sacrées. C'est là que vous voyez et
+que vous entendez la souveraineté de la nature, s'exprimant par ces lois
+instinctives qui révèlent le Créateur de l'homme sociable dans les
+prescriptions nécessaires à toute société politique.</p>
+
+<p>Quel est le premier besoin de l'homme venu à la vie? C'est le besoin de
+conserver la première de ses propriétés, la <span class="smcap">VIE</span>. Aussi la défense de
+tuer et le droit de réprimer et de punir celui qui tue sont-ils placés
+en tête de toute législation sociale: <span class="smcap">TU NE TUERAS PAS</span>. Cette propriété
+de la vie par celui qui la possède est tellement instinctive, unanime et
+de droit divin, puisqu'elle est d'inspiration de la nature, que vous ne
+trouvez pas une législation primitive ou un code moderne où elle ne soit
+écrite à la première page. L'instinct dit: Je <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> veux vivre; la
+nature dit: Tu as le droit de vivre; la loi dit: Tu vivras. C'est le
+décret de la souveraineté de la nature, et, en l'écrivant dans ton droit
+de vivre, elle a écrit en même temps ta destinée d'être sociable: car,
+sans la société naturelle, tu ne vivrais pas, et, sans la société
+légale, tu aurais bientôt cessé de vivre.</p>
+
+<p>La défense du meurtre est donc la première des lois révélées par la
+souveraineté de la nature.</p>
+
+<p>Si tu fais mourir, tu mourras, est la première aussi des lois écrites
+par la souveraineté sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit,
+et c'est de droit divin qu'il s'est groupé en société pour vivre.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>De ce droit divin de vivre résulte pour lui le droit d'exercer, sous la
+garantie de la société, tous les autres droits indispensables à son
+existence.</p>
+
+<p>Le second de ces droits, c'est le droit de s'approprier toutes les
+choses nécessaires à son <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> existence, sous la garantie de la
+société, qui doit la même inviolabilité à tous ses membres. De là, les
+lois sociales sur la propriété, lois sans lesquelles l'homme ne pourrait
+subsister que de crimes. Or, comme le crime serait mutuel, l'homme
+cesserait promptement d'exister.</p>
+
+<p>La propriété, et la propriété individuelle, est un des décrets du droit
+divin, sur lesquels la philosophie, si dérisoirement nommée socialiste,
+de J.-J. Rousseau, a répandu dans ces derniers temps le plus de
+ténèbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de
+toute société, et par conséquent de toute humanité sur la terre. C'est
+là que l'insurrection de l'ignorance et de la démence contre la
+souveraineté de la nature a été et est encore le plus blasphématoire de
+la société politique. On dirait que l'excès même d'évidence du droit de
+propriété a aveuglé, en les éblouissant, ces insurgés contre la nature
+qu'on appelle <i>socialistes</i>, sans doute comme on appelait à Rome les
+destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient anéanties.</p>
+
+<p>Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres,
+indigents même, la vérité <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> sur ce mystère sacré des lois de la
+propriété. Jamais la souveraineté de la nature n'a parlé plus clairement
+que dans cette révélation instinctive qui dit à l'homme par tous ses
+besoins: Tu posséderas, ou tu mourras.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>L'homme physique est un être qui ne subsiste que des éléments qu'il
+s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y
+développant jusqu'à la mort. C'est l'être propriétaire et héréditaire
+par excellence; sitôt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de
+lui, avant lui, après lui, il cesse d'exister.</p>
+
+<p>Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mère la vie occulte et
+germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paraître au
+jour. En paraissant à la lumière, et avant de pouvoir exercer ses
+organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains les
+mamelles, ces sources de vie, périssant à l'instant si on le dépossède
+de ce lait qui lui appartient, <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> car il a été filtré pour lui
+dans les veines de la femme.</p>
+
+<p>Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part à lui destinée par
+la mesure de ses membres qui le remplissent, et qui lui appartient, en
+s'agrandissant, à la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements
+dans le nid; et, s'il en est dépossédé, il périt étouffé, faute de place
+au soleil.</p>
+
+<p>Il s'approprie, par l'acte même de la respiration, l'air nécessaire au
+jeu de ses poumons et à la circulation de son sang, et, si on l'en
+dépossède, il étouffe, il meurt exproprié de sa part d'air respirable.</p>
+
+<p>Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout
+ce qu'il éclaire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppléer le soleil
+absent, et il meurt s'il est dépossédé de tout calorique, partie obligée
+de son existence.</p>
+
+<p>Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumière, sans laquelle ses mains
+et ses pieds deviennent inutiles à sa subsistance et à ses mouvements,
+et il languit dépossédé de sa part au jour.</p>
+
+<p>Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> des sillons, la
+chair des animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on
+l'en exproprie, il meurt dépossédé de sa part à l'alimentation
+nécessaire à la vie, convive affamé chassé du banquet terrestre; et ce
+banquet même tarit pour tous les convives: car, si la terre n'est pas
+possédée par celui qui l'ensemence et la moissonne, nul n'a intérêt à la
+cultiver et à l'ensemencer. Morte la propriété, morte la terre; morte la
+terre, morte l'humanité!</p>
+
+<p>Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la
+race humaine. Il ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut
+les plaindre et les réprimer comme suicides. Leur crime n'est
+qu'ignorance, leur crime même n'est qu'utopie, c'est de la vertu en
+délire; mais le délire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que
+celui du crime.</p>
+
+<p>Cette contagion a possédé Platon, les premiers économistes populaires,
+affamés de l'école néo-chrétienne, les sectaires musulmans de la
+Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et
+de rêves, et enfin les philosophes prolétaires de nos jours, insensés
+<span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> de misère, vivant du travail industriel, et demandant
+l'extinction du capital pour multiplier le revenu, l'anéantissement du
+travail pour multiplier le salaire, et l'égalité du salaire pour
+égaliser l'oisiveté avec le travail!</p>
+
+<p>Ô esprit humain! jusqu'où peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie
+prétend se substituer à l'esprit de bon sens, et inventer une
+souveraineté de l'absurde en opposition avec la souveraineté de
+l'instinct!</p>
+
+<p>Il faudrait des volumes pour énumérer toutes les choses physiques et
+morales qui forment l'inventaire des propriétés physiques et morales
+nécessaires à la vie de l'humanité; ce sont ces choses qui ont fait de
+l'homme, en comparaison des autres êtres qui ne possèdent que ce qu'ils
+dérobent, le premier des êtres, <span class="smcap">L'ÊTRE PROPRIÉTAIRE</span>, le plus beau nom de
+l'homme!</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi
+nécessaire à l'espèce <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> humaine que la respiration, l'hérédité,
+qui n'est que la propriété de la famille continuée après l'individu,
+n'est pas moins indispensable à la famille.</p>
+
+<p>Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la
+continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de
+famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de
+sociabilité absolue.</p>
+
+<p>Supposez, en effet, que le père en mourant emporte avec lui tout son
+droit de propriété dans la tombe, et que la propriété soit viagère dans
+le chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que
+devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les
+filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les
+infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion
+du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils
+étrangers, la glane dans le sillon sans c&oelig;ur, le vagabondage à
+travers la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation
+des membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces
+c&oelig;urs qui ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette
+patrie des âmes, cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué
+<span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> pour la famille; les m&oelig;urs, l'éducation des enfants, la
+piété filiale et la reconnaissance du sang pour la source d'où il a
+coulé et qui y remonte par la mémoire en action qu'on appelle tendresse
+des fils pour leur père et leur mère; tout cela (et c'est tout l'homme,
+toute la société), tout cela, disons-nous, périt avec l'hérédité des
+biens dans la loi. Sans l'hérédité la propriété n'est plus qu'un court
+égoïsme, un usufruit qui laisse périr la meilleure partie de l'homme,
+l'avenir!</p>
+
+<p>Ces philosophes à rebours qui proclament que <i>la propriété, c'est le
+vol</i>, et l'hérédité un privilége, volent en même temps à l'homme la
+meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence, et
+constituent au profit de leur viagèreté jalouse et personnelle le
+privilége du néant.</p>
+
+<p>Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les
+prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins,
+aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après
+la mort du propriétaire, et de se coucher sur le bûcher du chef de la
+famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la
+propriété et l'hérédité des biens contre le pillage universel ou
+périodique, qui commence par des sophismes et qui finit par des
+jacqueries.</p>
+
+<p>La souveraineté de la nature dit à l'homme: Tu seras propriétaire, sous
+peine de mort de l'individu; et la souveraineté de la nature dit à la
+propriété: Tu seras héréditaire, sous peine de mort de la famille;
+enfin, la souveraineté de la nature dit à la société: Tu seras
+héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des
+attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de
+l'espèce. «Je n'ai pas seulement «créé les pères,» fait dire le sage
+persan au Créateur, «j'ai créé les fils et les générations des fils sur
+la terre. L'hérédité est la propriété des fils; les lois doivent la
+garder plus jalousement encore que celle des pères, car ces possesseurs
+ne sont pas encore nés pour la défendre eux-mêmes. Il faut leur réserver
+leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> XXII</h4>
+
+<p>Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent
+par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de
+l'hérédité des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi
+unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la
+propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les
+filles, les enfants, les parents du chef de la famille.</p>
+
+<p>On cherche encore avec une certaine hésitation, balancée entre des
+raisons contraires et très-douteuses, si ces parts des survivants dans
+l'héritage doivent être égales, presque égales, ou tout à fait inégales;
+on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du
+propriétaire, qui est aussi le supplément de l'autorité paternelle, si
+nécessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrôle de
+l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse,
+cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété,
+<span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> ce droit du premier occupant dans la vie, doit être la loi de
+l'hérédité. On se demande si les sexes doivent faire des différences
+dans la loi de partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de
+minorité, espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent
+posséder des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez
+défendre. On se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre
+forcément hors du foyer de la famille un maître ou un époux qui les
+assujettit à son empire, elles doivent emporter dans des familles
+étrangères la propriété héréditaire de leur propre famille. On se
+demande si les fils nés après l'aîné du lit paternel, doivent être
+déshérités de tout ou d'une partie par le droit d'aînesse qui les prime
+dans la vie.</p>
+
+<p>Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions
+équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés,
+contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des
+législations aussi variées que les climats, les natures de propriétés,
+les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles,
+les aristocraties ou les démocraties.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unité de
+l'hérédité, ou sur cette répartition de l'hérédité entre les porteurs
+d'un même titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la
+souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement
+aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes,
+qui prend la parole et qui parle seule.</p>
+
+<p>Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs
+nécessités et leurs évidences, le principe, infiniment moins évident,
+infiniment moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage,
+flotte au gré du temps, des m&oelig;urs, des formes monarchiques,
+aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice
+innée qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la
+forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée
+entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité ou
+l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des
+droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de
+plusieurs, ou à la souveraineté <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> de tout le peuple. Le juste et
+l'utile font ou défont, selon les lieux, l'hérédité. L'hérédité des
+biens dans la famille est en général la mesure correspondante de
+l'hérédité de l'État, ou de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des
+enfants, ou de l'hérédité même des trônes.</p>
+
+<p>L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle,
+du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père
+universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans
+l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du
+Benjamin du père; le père se continue dans celui que Dieu lui a envoyé
+le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses
+frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas: elle revit dans l'aîné,
+ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race.</p>
+
+<p>Ce droit d'aînesse, contre lequel l'égalité moderne s'est si
+énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son
+code en France, n'a pas été si complétement effacé encore chez les
+autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques.
+Il ne le sera vraisemblablement jamais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est
+gouverné par les instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec
+plus de ténacité que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque
+constamment la loi française de l'égalité des partages, en privilégiant
+les aînés de ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le
+père de famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté
+naturelle en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant
+qu'il est en lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un
+chef de maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté
+domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au
+lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la
+moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un
+troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence
+la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille
+dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever
+celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants
+quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et
+à la <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> honte. On a beau faire, la famille est aristocratique
+parce qu'elle aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce
+qui est héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie
+même, prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que
+l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton
+droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille
+est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en
+constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité
+conservatrice dans l'aîné de tes fils.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des
+partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois
+points de vue très-différents:</p>
+
+<p>L'individu,</p>
+
+<p>La famille,</p>
+
+<p>L'État.</p>
+
+<p>La révolution française, trop irritée contre <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> les excès de la
+loi d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu.</p>
+
+<p>De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les
+droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront
+égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même
+droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à
+répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour
+convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme
+devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à
+l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation,
+d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son
+sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre
+l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à
+l'enfant doué des facultés de l'esprit et du c&oelig;ur, privilégié par ces
+dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé,
+est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du
+père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes
+pareils, autant de mensonges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc
+professé en fait autant de mensonges que de principes, en supposant
+l'égalité des titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale,
+c'est-à-dire de droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans
+l'héritage des biens du père est donc un sophisme devant la nature;
+aussi l'instinct dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie
+de J.-J. Rousseau et de ses disciples. La révolution française,
+elle-même, n'a pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature
+et de la vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux
+pères, dans leur testament, le droit de privilégier dans une certaine
+proportion les premiers nés ou les privilégiés de leur c&oelig;ur parmi
+leurs enfants.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de
+l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du
+point de l'individu, la question change de face, et la <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span>
+concentration de la plus grande partie des biens dans la main des
+premiers nés, ainsi que la permanence d'une partie des biens dans la
+même famille sous le nom de <i>majorat</i>, qui n'est qu'un second droit
+d'aînesse, deviennent le droit commun dans tous les pays où la monarchie
+se perpétue et s'affermit elle-même par des institutions plus ou moins
+aristocratiques. Les familles deviennent de petites dynasties qu'on ne
+peut déposséder du domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne
+peut ruiner la génération qui est après lui, puisque la terre
+principale, l'<i>État</i>, comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est
+jamais saisissable; le possesseur viager est dépossédé du revenu, le
+possesseur perpétuel (la famille) reste investi à jamais du capital; une
+génération recouvre ce qu'une génération a momentanément perdu. La
+famille est éternelle comme l'État.</p>
+
+<p>Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de
+ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés,
+qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de
+l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span>
+son inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État,
+pour la famille, pour l'agriculture, pour les m&oelig;urs, pour la
+politique, dans cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la
+famille! Une famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une
+seule génération est une famille perdue pour l'État; en perdant sa
+fortune stable dans une contrée, elle perd ses influences, ses
+patronages, ses clientèles, ses exemples, son autorité morale et
+politique dans le pays. Ces liens de respect, de traditions, de
+déférence, établis entre les riches et les pauvres d'une contrée rurale,
+se brisent; la reconnaissance, la considération, l'affection séculaire,
+qui forment le ciment moral de la société, se pulvérisent et
+s'évanouissent sans cesse; tout devient en peu d'années poussière, dans
+une contrée aussi dénuée d'antiquité, de fixité. Les opinions flottent
+comme les m&oelig;urs; la rotation sans limite de la fortune et des
+familles empêche toute autorité morale de s'établir; la roue de la
+fortune, en tournant si vite, précipite tout dans un égoïsme funeste à
+l'ensemble; le peuple même n'a plus ni protection, ni centre, ni
+représentants puissants dans le pays, pour défendre ses droits, ses
+<span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> instincts, ses libertés. En démocratisant trop la terre, elle
+ruine les m&oelig;urs; en nivelant sans cesse les biens, elle abaisse les
+âmes.</p>
+
+<p>Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que
+rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité
+traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que
+l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La
+famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État
+le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite
+par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale
+devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans
+un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination
+sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable
+chef-d'&oelig;uvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des
+biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli
+démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est
+organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y
+renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes
+isolés. La démocratie <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> chinoise a pulvérisé l'esprit de
+nationalité; en tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la
+défense. Les Tartares vivent du droit d'aristocratie, les Chinois
+meurent d'égalité.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a deux choses qu'on appelle
+de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en même
+temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de
+l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans
+les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-J. Rousseau et
+des législateurs prolétaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de
+leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs
+chimères.</p>
+
+<p>La justice est une révélation divine qui n'a été inventée par aucun
+sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage
+ou civilisé, a apportée dans sa <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> conscience humaine ou dans son
+instinct organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté
+un sens invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité,
+c'est le vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice,
+aucune société n'aurait pu exister une heure.</p>
+
+<p>L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour
+ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme
+pèse forcément en lui-même si tel de ces poids est égal à l'autre, et si
+l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres
+termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas
+exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme,
+l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux; l'homme le sent,
+Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît: voilà la justice.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les
+hommes devant Dieu et <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> devant la société morale; c'est-à-dire
+que la conscience dit à l'homme: L'homme, ton semblable, a les mêmes
+droits moraux que toi devant le même père, qui est Dieu, et devant la
+même mère, qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité
+tout entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a
+créé avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de
+sa justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son
+intelligence et à ses forces, la même part de ses charges, de ses
+sacrifices, de ses lois dans l'ordre moral.</p>
+
+<p>De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines
+entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par
+l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la
+légalité de l'État.</p>
+
+<p>C'est ce qu'on a appelé avec parfaite raison l'égalité devant Dieu et
+devant la loi. Point de privilége contre la révélation divine manifestée
+par l'instinct universel: la conscience. Quand bien même l'homme
+voudrait en créer, de ces priviléges contre Dieu, il ne le pourrait pas:
+c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> il
+trouverait l'insurrection en lui, sa conscience, à <i>lui</i>, se révolterait
+contre <i>lui</i>: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?</p>
+
+<p>La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution
+française a proclamé cette justice dans la proclamation de cette égalité
+abstraite et divine <i>devant la loi</i>; ce qui veut dire et ce qui dit: «Il
+n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux
+consciences, il n'y a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, la
+loi morale, l'humanité, voient des égaux dans tous les hommes venant en
+ce monde!»</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc
+l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société
+doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par
+égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout
+entière.</p>
+
+<p>Voilà la révolution française, voilà la sublime <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> démocratie
+divine entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits
+politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des
+sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que
+l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.</p>
+
+<p>Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des
+biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou
+peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on
+appelle le <i>fait accompli</i>? Doit-elle planer comme une Némésis de
+l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui
+dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu
+qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de
+droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle,
+à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux
+qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce
+une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et
+violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au
+présent, <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> tout avenir à la possession, tout mobile au travail,
+toute solidité à l'établissement des familles, des nations, même des
+individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée
+que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par
+l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?</p>
+
+<p>Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des
+biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur
+égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a
+voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le
+seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le
+but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de
+cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des
+socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans
+les hommes et dans les choses?</p>
+
+<p>Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez
+insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et
+parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou
+consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la
+misère, <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> et je vous condamne à être également misérables pour
+vous empêcher d'être réciproquement envieux!</p>
+
+<p>Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée
+par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître
+que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de
+blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se
+fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la
+fondation d'une famille.</p>
+
+<p>De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et
+l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une
+procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le
+travail, récompense de l'activité humaine!&mdash;Il n'y aurait plus
+d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait
+plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y
+aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.</p>
+
+<p>Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié,
+l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort
+de la machine humaine brisé. L'homme <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> content de mourir de faim,
+pourvu qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la
+jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité,
+heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!...</p>
+
+<p>Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J.
+Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse
+le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> ATLAS DUFOUR<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a></h2>
+
+<p class="center">PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER.</p>
+
+<p>Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les
+pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une
+&oelig;uvre périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous
+contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et
+nous déclarons sincèrement à nos lecteurs <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> que, bien loin de
+céder en cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce
+magnifique atlas, fondement et illustration de toute grande
+bibliothèque, c'est nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans
+l'intérêt de la science et des lettres, de permettre la mention de ce
+monument exceptionnel dans notre recueil.</p>
+
+<p>Nous l'avons fait dans une double intention.&mdash;Premièrement, pour
+répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus
+nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des
+savants ou des ignorants en cette matière.&mdash;Secondement, pour servir et
+pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant
+toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense
+que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par
+être appréciée à la mesure de ses services.</p>
+
+<p>Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont
+immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est
+aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur
+quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span>
+construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut
+se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile
+à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit
+emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route,
+ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les m&oelig;urs, ni
+les philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se
+contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent
+dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies,
+l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour
+que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand
+instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit
+l'homme,&mdash;on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la
+passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où
+serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de
+Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?</p>
+
+<p>Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel
+atlas.</p>
+
+<p>La politique est de plus en plus la passion <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> de ce siècle; elle
+doit être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les
+événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à
+la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec
+connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les
+acteurs?</p>
+
+<p>Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine;
+nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des
+États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous
+avons une armée en Syrie, nous en avons une au c&oelig;ur de l'Italie, à
+Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne
+passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité
+de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des
+Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est
+plus qu'un comptoir.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette
+prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en
+monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la
+capacité, tant de siècles <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> avant qu'Alexandre essayât de fonder
+son empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant
+que l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?</p>
+
+<p>Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans
+la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la
+destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine
+du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais
+porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être
+meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de
+plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se
+préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient?</p>
+
+<p>La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'&oelig;il sur
+l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie
+d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du
+monde antérieur à Pékin!</p>
+
+<p>Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux
+flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> que le Japon, et
+quelle vaine manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous
+pousse à aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières
+pacifiques et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes
+agitateurs du monde, qui veulent imposer des m&oelig;urs européennes à des
+peuples qui vivent de dogmes asiatiques?</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de
+populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent
+vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent
+aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour
+que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la
+servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les
+massacreurs de demain?</p>
+
+<p>Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple
+innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs
+moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de
+couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le
+croissant y a toujours respecté la <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> croix, malgré les calomnies
+insignes et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent
+la guerre à ces chrétiens de la paix.</p>
+
+<p>Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple
+fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec
+les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur
+culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur
+mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité
+dans les mêmes montagnes.</p>
+
+<p>Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem,
+les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu
+nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers,
+les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les
+Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de
+soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient,
+peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est
+travail, et que le travail règle et conserve les m&oelig;urs; peuple plus
+épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> par
+ses turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec
+l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son
+christianisme et la sécurité de son commerce.</p>
+
+<p>Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race
+active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de
+sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et
+dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons
+turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la
+tête de leur pacha.</p>
+
+<p>Voilà la Syrie; à moins de la dépeupler, d'y détruire une race par
+l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: <i>solitudinem faciunt</i>, que
+voulez-vous faire? Une intervention française à perpétuité n'y
+appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et
+de bataille à perpétuité; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de
+villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars
+des centaines de mille hommes européens s'entr'égorgeant sur leur flotte
+et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> fois
+imposer la responsabilité de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui
+depuis mille ans l'ont laissé chrétien, et le rendre libre et prospère
+en prêtant force au Grand Seigneur, libéral, quelquefois faible, jamais
+sciemment oppresseur?</p>
+
+<p>J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du
+Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre
+inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de
+l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose
+aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon
+avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la
+vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la
+fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque,
+éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la
+montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes
+l'ordre, l'égalité et la paix.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de
+ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span>
+laissez conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui
+l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de
+l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération,
+république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête
+sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux?</p>
+
+<p>Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses
+archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires,
+ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples,
+Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre,
+apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité.
+Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son
+petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire
+presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles,
+ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais
+assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels.
+Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe,
+que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> d'elle-même,
+dépend des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au
+lieu de la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son
+poids sur la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que
+la France perd au midi et à l'orient?</p>
+
+<p>Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice,
+aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le
+midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie,
+agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt
+nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de
+vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à
+chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le
+Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de
+montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont.</p>
+
+<p>Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide
+laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental:
+qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer
+l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> à
+opposer au lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre,
+et avant-garde de la Russie coalisée contre vous?</p>
+
+<p>Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel
+vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance
+radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance,
+à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame
+géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie
+et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement
+toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former
+contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière
+du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change
+complétement la situation défensive de la France en changeant la
+géographie des puissances contiguës?</p>
+
+<p>La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est
+l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement
+chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement
+par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de
+<span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la
+monarchie du Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est
+pour la France changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une
+Italie nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de
+l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait
+à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie.</p>
+
+<p>Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en
+monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique
+changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre
+nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la
+Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à
+la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées
+de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots
+qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la
+France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur
+ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos
+publicistes illusionnés par leur imprudente générosité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Avec du c&oelig;ur on fait de nobles imprudences; avec des mots on
+soulève des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des
+frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de
+réfléchir.</p>
+
+<p>En parcourant d'un &oelig;il attentif toutes ces belles cartes réunies par
+un lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre
+l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique
+du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est
+essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment
+définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on
+marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait
+lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de
+vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands
+géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des
+Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas
+de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des
+Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure
+avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> refait la moitié
+du globe chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de
+l'Angleterre, qui fait une monarchie navale et commerciale avec les
+pavillons de ses vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses
+bataillons de Memphis à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien
+retenir, et qui, de cette géographie napoléonienne de la conquête sans
+but, ne conserve pas même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui,
+après tant d'empires parcourus, en ne laissant partout que des traces de
+sang français versé pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite
+par l'équilibre des droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition
+d'un seul la résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un
+moment par une ou deux batailles que pour se rétablir bien vite par la
+réaction naturelle de la liberté et de la paix.</p>
+
+<p>Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant
+du globe, qui vous dit la biographie complète du globe, des temps, des
+races, des idées, des religions, des empires, par où l'humanité a passé,
+passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les
+historiens profanes appellent gloire, <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> civilisation, puissance,
+et que les philosophes appellent néant! Car la géographie, surtout,
+enseigne la sagesse, cette saine appréciation des choses mortelles; et,
+quand on voit dans l'<i>Atlas géographique et historique</i> ces grands
+déserts qui furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient
+jadis contenir leur population, et qui débordaient en colonies
+inépuisables pour aller peupler des continents nouveaux; quand on voit
+la place de ces fourmilières de peuples marquée seulement par un nom à
+déchiffrer sur un monolithe couché dans le sable, on se demande si
+c'était, pour ces torrents d'hommes engloutis, la peine de naître, de
+vivre, de combattre et de mourir sur la terre, et on se répond avec
+tristesse: Non, l'humanité n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce
+petit globe, encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux
+soleils, et, quand elle a été, c'est comme si elle n'avait pas été!
+Vaut-il la peine d'écrire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa
+trace? Vaut-il la peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui
+elle se résume pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd même en
+poursuivant sa route dans le brouillard de la distance?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on
+considère seulement l'humanité au point de vue de son passage rapide sur
+ce globe. Deux points suffiraient sur ce globe géographique, comme pour
+marquer sa naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli.</p>
+
+<p>Considérée comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire,
+de république, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans
+l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce
+qu'elle remue n'est que poussière, tout ce qu'elle crée n'est que néant,
+tout ce qu'elle laisse après elle n'est qu'éblouissement, puis nuit
+profonde.</p>
+
+<p>Mais si l'on considère de l'humanité son âme, son intelligence, sa
+moralité, sa destinée évidemment supérieure à cette vie et à cette mort
+entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage
+qu'elle rend à ce maître suprême de ses destinées individuelles ou
+collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle paraît
+être le n&oelig;ud par sa double nature de corps et de pensée, sa
+conscience, faculté involontaire, révélation, non de la vérité, mais de
+la justice, son instinct évidemment <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> religieux, son inquiétude
+sacrée qui lui fait chercher son Dieu, avant tout créature sacerdotale,
+chargée spécialement par l'Auteur des êtres de lui rapporter en
+holocauste les prémices de ce globe, la dîme de l'intelligence, la gerbe
+de l'autel, l'encens des choses créées, la foi, l'amour, l'hymne des
+créations muettes, la parole qui révèle, le cri qui implore,
+l'obéissance qui anéantit le néant devant l'Être unique, le chant
+intérieur qui célèbre l'enthousiasme, qui soulève comme une aile divine
+l'humanité alourdie par le poids de la matière, et qui la précipite dans
+le foyer de sa spiritualité pour y déposer son principe de mort et pour
+y revêtir d'échelons en échelons sa vraie vie, son immortalité dans son
+union à son principe immortel! voilà ce qui grandit démesurément à la
+proportion des choses infinies cette petite fourmilière inaperçue sur ce
+petit globe à peine aperçu lui-même dans cette poussière de mondes
+lumineux que l'astronomie nous dévoile à travers la nuit! Voilà la
+géographie de l'âme, qui donne seule de l'importance à cette géographie
+terrestre, et qui fait suivre d'un &oelig;il curieux les routes, les
+stations, les progrès, les bornes, les catastrophes des empires,
+<span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> conduisant par des voies visibles l'humanité au but invisible,
+mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa grandeur
+ailleurs, c'est-à-dire de sa moralité!</p>
+
+<p>L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il
+pense; ne mesurez pas le globe par son diamètre, mesurez-le par la masse
+de pensées qui en est sortie. Cette pensée est plus vaste que la
+circonférence de toutes ces sphères flottantes qu'aucun de vos chiffres
+ne peut calculer.</p>
+
+<p>Vous voyez que la géographie, bien comprise, est aussi un cours
+d'intelligence et de théologie. Les mondes ne sont-ils pas les
+caractères de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini écrit ses
+leçons à l'intelligence de ses créatures, le catéchisme de l'infini?</p>
+
+<p>Si j'étais père de famille, au lieu d'être un solitaire de l'existence
+entre deux générations tranchées par la mort, du passé et de l'avenir de
+ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intérêt du
+tombeau; ou si j'étais un instituteur de la jeunesse, chargé de lui
+enseigner le plus rapidement et le plus éloquemment possible ce que tout
+homme doit savoir du globe et de la race à laquelle il appartient, pour
+être <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> vraiment intelligent de lui-même, je suspendrais un globe
+terrestre au plancher de ma modeste école, et j'expliquerais, avec ce
+miraculeux démonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place
+et le mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements
+de cette armée des astres, qui exécutent, chacun à son rang et à son
+heure, la divine stratégie des mondes.</p>
+
+<p>Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre école avec
+les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mènerais par la main mes petits
+astronomes et mes petits géographes d'abord devant le globe, puis devant
+ces cartes où ce globe se décompose en surfaces planes sur lesquelles
+sont gravées, époque par époque, les superficies terrestres qui furent,
+ou qui sont, ou qui seront des empires humains. À chacune de ces
+superficies géographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui
+donne sa signification, son caractère, sa corrélation avec les peuples
+voisins, avec les temps, avec les idées, les religions, la politique de
+telle ou telle date du globe.</p>
+
+<p>Quand nous aurions achevé ensemble ce tour du globe, cette chronologie
+des choses <span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrés,
+parcourue lentement en une année de stations devant ces cartes, et que
+les volumes de l'histoire lue sur place joncheraient à nos pieds le
+plancher de notre école, semblable à un navire qui aurait fait la
+circumnavigation du globe et du temps, j'appellerais un à un mes petits
+géographes, compagnons de notre navigation sur place; je leur
+demanderais d'être à leur tour les pilotes de notre longue et
+universelle expédition sur tant de mers, de côtes, de fleuves, de
+montagnes, de terres inconnues; de nous dire où nous en sommes de cet
+itinéraire géographique entrepris ensemble et accompli en une année
+d'études aussi variées qu'intéressantes. Quel est ce continent? Quel est
+ce climat? Quels sont les animaux, les fruits, les céréales, les
+commerces? Quelle était la langue, quelle est la religion, les lois, les
+m&oelig;urs, la politique, les dynasties ou les républiques? Par qui
+fondées, par qui déclinantes, par qui remplacées? Quelle renommée
+ont-elles laissée sur leurs ruines? Quels sont les deux ou trois grands
+hommes qui ont signalé leur existence dans ces régions, par ces hautes
+vertus ou par ces exécrables <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> crimes qui font vénérer à jamais
+ou détester les prodiges de bien ou les monstruosités de mal qui
+honorent ou déshonorent notre espèce? Comment ces nations taries se
+sont-elles perdues comme des fleuves absorbés dans des nations
+nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la mémoire des
+hommes? Par qui ont-elles été remplacées?</p>
+
+<p>En un mot, la main d'un enfant, grâce à cet atlas mnémonique du monde,
+nous décrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'à
+nos jours les destinées universelles de la terre; vous auriez cherché à
+faire un simple géographe, et vous auriez fait un historien, un
+moraliste, un philosophe, un politique, un théologien universel, un
+homme enfin embrassant d'un coup d'&oelig;il toutes les faces de
+l'humanité.</p>
+
+<p>Notre cours de géographie serait devenu naturellement et nécessairement
+un cours d'humanité tout entière. Sur ces océans de continents,
+d'empires, de royaumes, de provinces, d'îles, de mers, de fleuves, de
+montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessiné cet
+atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous
+enseignerait l'univers!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> Quel père de famille ne voudra se procurer ce merveilleux
+instrument de science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a créé,
+pour abréger le globe et pour l'éclairer sur toutes ses faces, afin que
+les lieux racontent les choses, que les choses rappellent les hommes,
+que les hommes retracent leur histoire, que les <i>cosmos</i> soient contenus
+dans quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages,
+muettes jusqu'ici, mais rendues tout-à-coup plus éloquentes qu'une
+bibliothèque, soient devenues la photographie parlante du monde où nous
+passons sans le connaître, mais qui nous dira lui-même, pendant que nous
+passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera?</p>
+
+<p>Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes
+milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrémités
+de l'empire; combien le voyage eût été plus instructif et plus
+intéressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous
+eût raconté en même temps tout ce qui s'était passé avant vous sur
+chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait
+reproduit ainsi tous les faits et tous les <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> acteurs, en même
+temps qu'il reproduisait le lieu de la scène de tous ces grands drames
+de l'humanité!</p>
+
+<p>C'est ce que fait l'<span class="smcap">Atlas</span> que M. Le Chevalier édite aujourd'hui pour
+ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent
+profiter de la vie.</p>
+
+<p>Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'acquisition de cet
+instrument de lumière, qui double le jour en le répercutant.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME ONZIÈME.</p>
+
+<p class="p2 center">Notes</p>
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<a href="#footnotetag1"><b>1</b></a>: Hélas! je ne les ai plus, mais ils ont mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p><i>26 avril 1861.</i></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<a href="#footnotetag2"><b>2</b></a>: Nous apprenons, en envoyant ces feuilles à l'impression,
+que M. Dufour, l'auteur de ces magnifiques cartes, épuisé avant l'âge
+par ce travail surhumain de tant d'années, vient de laisser tomber de sa
+main le compas, seul instrument du salut de sa pauvre famille, et que
+son seul moyen d'exister aujourd'hui est une part du prix de cet atlas
+qui lui coûte son infirmité précoce. Nous espérons que cette infortune
+de l'éminent géographe plaidera mieux que nous en faveur d'un ouvrage
+rendu plus intéressant encore par le travail incomparable de l'illustre
+graveur Dyonnet.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature, by
+Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ***
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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